- Une carte amoureuse de Barcelone
- Images de guerre, guerre des images
- Palerme, l'un des rares lieux éthiques qui nous restent
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| La pensée de midi 2006/1 (N° 17) | 15 € |
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S'inscrire Alertes e-mail - La pensée de midi Cairn.info respecte votre vie privéeCes dernières années, et notablement depuis les jeux Olympiques de 1992, Barcelone est devenue une des villes les plus glamour d’Europe. Destination obligée de tout Européen un tantinet branché, Barcelone est ville de l’escapade de quelques jours. Elle n’est pourtant pas une ville de lune de miel : trop sérieuse mais aussi, du fait de son caractère portuaire, trop encline au péché. Cela a néanmoins contribué à dessiner les traits romantiques de la ville et à générer un mythe littéraire tenace, celui du Barrio Chino (quartier chinois), haut lieu de la vie nocturne et de la prostitution. Depuis une vingtaine d’années, les pouvoirs publics s’échinent à nettoyer la ville de ses mauvais sujets et de ses îlots lépreux. Cette Barcelone crasseuse et rebelle des polars a été éventrée par la piqueta (marteau piqueur), que Manuel Vázquez Montalbán désigne comme premier instrument de destruction de la Barcelone romantique – celle, sulfureuse, envahie par les odeurs d’urine du Barrio Chino, celle qui inspira en leur temps André Pieyre de Mandiargues ou Jean Genet[3] [3] Jean Genet, Journal du voleur, 1949 ; André Pieyre...
suite. Conformément à la dynamique postmoderne, certains s’empressent d’effacer le passé de la ville tout en récupérant ce qui convient à la logique mercantiliste et d’apparence. D’autres, au contraire, s’efforcent de sauver de l’oubli ce qui est moins avouable, moins vendable. Le Barrio Chino existe toujours aujourd’hui grâce à la fidélité de certains auteurs qui le maintiennent vivant dans leurs fictions, soit qu’ils s’efforcent d’empêcher la destruction totale d’un "pays" (cas de Manuel Vázquez Montalbán) peuplé de figures, d’odeurs et d’images inoubliables :
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3 Soit qu’ils mettent en valeur la capacité de résistance du quartier face à la volonté des nettoyeurs. Eduardo Mendoza use habilement de l’ironie pour nous le rappeler :
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5 Quelles amours fictionnelles peuvent bien naître d’une ville qui puise son glamour dans son mythe le plus attaqué ? Quels autres volets de son imaginaire nourrissent les amours des romans ? Et, au préalable, n’est-il pas nécessaire de s’assurer que l’amour habite toujours les romans contemporains barcelonais ?
6 Pepe Carvalho, le détective barcelonais né de la plume de Manuel Vázquez Montalbán et protagoniste de plus de vingt-cinq romans, dément à lui tout seul l’hypothèse de la dissolution de l’aventure et du sentiment amoureux dans le milieu postmoderne, tant ce personnage est dominé par ses coups de foudre et cajolé par son fidèle amour, la putain respectueuse Charo. Son histoire avec la prostituée est paradigmatique de celles que la Barcelone littéraire peut produire : celle de la relation de deux personnages à la fois libres et aliénés. Carvalho, emmêlé dans les rets d’une condition humaine qui lui inspire de plus en plus cynisme et découragement, spectateur des transformations d’une ville qui sont à l’image de celles de la société espagnole tout entière, réussit à vivre avec Charo une relation authentique, libérée des conventions et des obligations. Charo, personnage qui accompagne Carvalho dès ses premières aventures, n’est pas de celles qui font le trottoir dans le Barrio Chino, mais elle y possède un appartement où elle reçoit des clients plus ou moins réguliers. Pour Charo, Pepe est son port d’attache sentimental. Cette histoire d’amour répond aux différents mythes qui font de Barcelone une ville décalée, marginale, irrespectueuse. C’est un amour digne du Barrio Chino.
7 L’antagonisme, autre axe structurant de l’imaginaire de la ville, donne lieu à une autre histoire : celle de Teresa Serrat, jeune bourgeoise catalane issue des beaux quartiers, et de Manolo Reyes, jeune immigré andalou vivant dans les barracas (bidonvilles) de la colline du Carmelo. Bien qu’elle soit âgée aujourd’hui de quarante ans, cette histoire narrée dans le roman de Juan Marsé, Teresa l’après-midi[6] [6] Juan Marsé, últimas tardes con Teresa, 1966. ...
suite, est toujours aussi actuelle du fait du caractère stéréotypé du couple et de son histoire d’amour impossible. Ces histoires sont indissociables des lieux qui les font naître et dessinent une sorte de "carte du tendre" de la ville, où certains lieux sont spécialisés dans des types d’expérience amoureuse, de la rêverie divaguante à la passe furtive. On peut imaginer une carte amoureuse de la ville fictionnelle et s’y balader en compagnie des romans dont elle est issue.
8 La balade se doit de commencer par le quartier du sexe et des amours littéraires, le Barrio Chino, référent incontournable pour les générations d’auteurs nées avant les années 1950. Les romans des jeunes écrivains maintiennent aussi le mythe intact, comme L’Ombre du vent[7] [7] Carlos Ruíz Zafón, La sombra del viento, 2001. ...
suite de Carlos Ruíz Zafón (le personnage principal réside dans le Raval, dans les années 1930-1940, et le quartier est conforme au mythe) ou le premier roman de Pablo Tusset, Ce qui peut arriver de mieux à un croissant[8] [8] Pablo Tusset, Lo mejor que le puede pasar a un cruasán,...
suite, qui consacre une séquence à décrire la "descente aux putes" du personnage-narrateur dans le Paralelo. D’intérêt tant érotique qu’anthropologique, nous est décrit le système du puterío d’une petite place : un client s’installe près de la fenêtre d’un bar et observe le manège extérieur des prostituées. Lorsqu’une des femmes est à son goût, le client lui fait signe. Comme nous le fait remarquer le narrateur, c’est exactement l’inverse d’Amsterdam. Le personnage nous mène ensuite dans un petit hôtel proche, où il loue une chambre pour une heure. Suit une longue description détaillée de la "passe", des "ablutions sordides" à la scène érotique : une séquence crue et informationnelle fidèle à celles que génère dans les romans le mythe du Barrio Chino. Il faut revenir un minimum sur la genèse de ce mythe urbain pour comprendre à quel point il détermine l’imaginaire amoureux de la ville.
9 Le Barrio Chino est un espace-temps inventé dans les années 1920 par une poignée d’écrivains (en particulier le Français Carco, évocateur de la bohème artiste) qui se sont emparés d’ingrédients fournis par un quartier réel pour construire un quartier mythique, correspondant au stéréotype des lieux de romans policiers ou de romans noirs américains qui eurent, dans ces années et jusqu’à aujourd’hui, un certain succès en Espagne. Les ingrédients du quartier réel sont fournis par le sud du Raval, bas-fond portuaire animé dans les années 1920 par les activités d’espionnage, la lutte sociale et politique (le Raval est un quartier populaire et toujours industriel au début du siècle), les trafics en tout genre, générant une atmosphère violente susceptible d’alimenter le fantasme d’une "Barcelone-Chicago". Eduardo Mendoza s’inspire de ce stéréotype dans La Vérité sur Savolta[9] [9] Eduardo Mendoza, La verdad sobre el caso Savolta, 1975. ...
suite et dans La Ville des prodiges[10] [10] Eduardo Mendoza, La ciudad de los prodigios, 1986. ...
suite. A cette relative violence s’ajoute la marginalité de sa population – composée surtout d’immigrés des autres régions d’Espagne, rongés par la misère – et l’activité de prostitution, renforcée à partir des années 1940 par la présence d’une flotte de la Navy dans le port de Barcelone et par la nécessité de nombreuses femmes républicaines d’avoir recours à cette pratique pour vivre. Enfin, c’est aussi dans le Raval – le long du boulevard du Paralelo, au sud, et sur les Ramblas, au nord – que se sont installés les premiers théâtres de la ville, les meilleurs cabarets et boîtes, un peu à l’image du quartier Pigalle à Paris.
10 S’est donc greffé, sur les caractéristiques réelles du lieu, le mythe de la Chinatown américaine renforcé par celui de Pigalle : un lieu de violence et de truande, mais aussi de bohème et de dépravation pour la bourgeoisie austère catalane ; un enfer fantasmé par les jeunes pijos[11] [11] Fils de bonne famille. ...
suite de la ville. Que peut-on rêver de plus romantique et littéraire que ce quartier où le plaisir domine en maître ?
11 Ce mythe a contaminé la ville entière, au point d’en recouvrir parfois l’intégralité de l’image (l’une des métaphores de Barcelone est celle de la prostituée), et cela en dépit de la disparition progressive des ingrédients réels sur lesquels il repose. On ne s’étonnera donc pas qu’il s’immisce un peu dans toutes les histoires d’amour et que les romans narrent surtout des histoires de sexe ou d’amour sordides ; on ne s’étonnera pas non plus que le Barrio Chino s’impose par rapport aux autres lieux comparables dans Barcelone. Ils existent pourtant et sont ponctuellement évoqués, par exemple dans Jésus aux enfers[12] [12] Andreú Martín, Jesus en los infiernos, 1990. ...
suite d’Andreú Martín, où une séquence se déroule dans l’un des fameux meublés dédiés à la prostitution, dans le quartier de Sarrià-Sant Gervasi, et dans le film réalisé par Carles Balagué, La Casita blanca, la ciudad oculta ("La Maison blanche, la ville cachée", 2002), où apparaît le célèbre meublé proche de la Plaza Lesseps. Encore récemment, le dernier roman publié de Juan Marsé, Canciones de amor en Lolita’s club (2005), est centré sur un "bar de alterne" de la périphérie (sur la route de Castelldefels, station balnéaire au sud de la ville).
12 La prostitution de rue a aussi investi des espaces excentrés de la cité, qui deviennent territoires du sexe la nuit. C’est le cas du campus universitaire et des environs du stade de football du Camp Nou dans le quartier des Corts. On retrouve ces ambiances dans l’une des plus belles scènes du film Tout sur ma mère[13] [13] Pedro Almodóvar, Todo sobre mi madre, 1999. ...
suite, de Pedro Almodóvar, bien qu’elle ne soit pas située dans le quartier des Corts. La ronde de voitures en quête de plaisirs payants, les femmes et travestis qui proposent leurs services dans un no man’s land, entraînent le spectateur dans un univers fantasmagorique et surréaliste qui colle à l’image de Barcelone. Les romanciers contemporains ne se sont en revanche pas beaucoup aventurés dans ces territoires, en particulier celui du campus bordant la Diagonal. Pourtant, quelle autre ville que Barcelone pourrait offrir l’expérience des plus surréalistes de la substitution totale de la population d’un quartier par une autre ? Au crépuscule, la population diurne croise celle de la nuit ; les éminents professeurs en costume et serviette laissent place, d’un pas pressé mais sans plus d’étonnement, aux splendides drag queens qui prennent leurs quartiers dans ces lieux du savoir, arborant au mois de janvier leur corps habillé seulement de leur longue chevelure dorée, de colliers et de strings brésiliens. La nuit tombée, ce sont elles les maîtresses du temple. A l’aise dans le ballet de voitures qui ne sont là que pour elles. Ce double territoire diurne et nocturne n’est-il pas éminemment romanesque et susceptible de faire naître des amours barcelonaises ?
13 Les lieux de l’amour ne sont cependant pas seulement ceux du sexe, mais aussi ceux investis pour y rêver ou simplement pour vivre ensemble des moments à deux. Ainsi notre promenade se poursuitelle en repérant les nids, les lieux intimes : souvent des intérieurs, où les amoureux peuvent se soustraire au regard des autres et vivre leur histoire en ignorant le reste du monde, mais aussi des espaces ouverts, où s’épanouit la rêverie, où l’on peut s’adonner à l’observation sensuelle, voire érotique.
14 Découvrirons-nous des lieux privilégiés pour ces nids d’amoureux ? Commençons par le plus évident, les maisons, véritables refuges lorsque les couples peuvent vivre leurs amours à domicile. La maison est un terrier que l’on partage avec l’être aimé – parfois ponctuellement, tel Carvalho à Vallvidrera. Là, ce dernier peut accomplir son rituel amoureux toujours initié par un bon repas qu’il a préparé, suivi d’un moment de détente passé devant la cheminée à brûler un quelconque chef-d’œuvre de la littérature et abouti dans la chambre par une expérience érotique. Dans le roman L’Amant bilingue[14] [14] Juan Marsé, El amante bilingüe, 1990. ...
suite de Juan Marsé, les amours conjugales, puis adultères, de Marés et de sa femme Norma ont pour décor leur appartement (ou celui de la voisine) situé dans la Walden 7[15] [15] Ensemble d’immeubles à l’architecture avant-gardiste,...
suite. Les amours, comme la vie du personnage et la société tout entière, sont à l’image du "gigantesque crustacé" rouge qui se délite carreau par carreau. Un nid de l’amour fameux, mais peu valorisé :
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16 Dans la ville des architectes, l’on pourrait s’attendre d’ailleurs à ce que davantage de joyaux de l’architecture soient investis par les histoires d’amour : or les grands palais modernistes n’inspirent guère les auteurs, même si les belles villas et torres bourgeoises, situées dans l’Eixample ou sur les versants des collines occidentales, sont des espaces privilégiés pour les amours autorisées – et surtout les amours interdites.
17 Dans les romans de Juan Marsé, ces belles villas sont à l’image de ceux qui les habitent : décrépites et à l’abandon, comme l’austère et prétendument progressiste bourgeoisie catalane, entrée en phase de décadence après la guerre civile. Ces villas sont négligées par leur propriétaire : l’humidité et la rouille rongent les grilles et portails qui protègent leurs biens et idéaux, les mousses envahissent les bassins et les pavés, les murs et sculptures de façade tombent en ruine :
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19 Ces lieux, bien qu’éminemment romantiques, nourrissent cependant peu d’amours heureux, le cas de l’histoire de Montse Claramunt et de Manolo Reyes dans L’Obscure histoire de la cousine Montse[18] [18] Juan Marsé, La oscura historia de la prima Montse, 1970. ...
suite étant peut-être le plus paradigmatique : leur amour, que contrarie un écart social irréductible, ne peut s’épanouir dans la villa familiale déliquescente et mortifère. Autour de ces demeures envahies par la végétation, dissimulées derrière de hauts murs ou grillages, plane un certain mystère qui émane de leur nature quelque peu décalée. Traces d’une période où les collines barcelonaises accueillaient les bourgeois en villégiature fuyant les étés chauds et humides de la ville du bas, ces villas se trouvaient en pleine campagne. Aujourd’hui, elles ont été rattrapées par l’urbanisation et, à l’exception des quartiers très aisés (Pedralbes, l’Avenida del Tibidabo…), elles contrastent avec le bâti moderne ou les baraquements qui les entourent et font figure de vieilles dames, dignes mais décaties :
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21 Ces maisons, parfois totalement abandonnées, sont des lieux parfaits pour les rencontres romantiques et érotiques, motivées par le mystère qui s’en dégage. Dans L’Ombre du vent, une vieille villa à l’abandon de l’Avenida del Tibidabo est à la fois clé du mystère que tente de découvrir le jeune Daniel Sempere et lieu des rencontres secrètes entre le jeune homme et son amante Bea (la villa ayant été autrefois également le lieu d’un amour interdit entre la jeune fille de la famille et un jeune écrivain sur lequel repose le mystère du roman).
22 L’on pourrait évoquer de la même façon le potentiel fantasmagorique et érotique des beaux appartements situés dans l’Eixample, dont l’élégance de façade dissimule des histoires plutôt sordides (en particulier dans les romans de Marsé), des amours adultères, des amours passionnées de jeunesse qui s’essoufflent dans la vie conjugale (ainsi Núria et Raúl dans le roman de Luis Goytisolo, Recuento[20] [20] Luis Goytisolo, Recuento (1973). ...
suite).
23 Mais plutôt que de s’attarder dans des lieux privés, poursuivons plutôt vers des lieux publics spécifiques à une certaine Barcelone ; celle, selon Montalbán, d’avant le retournement imaginaire opéré par les jeux Olympiques : ce sont les cinémas de quartier. Outre les différents lieux d’accueil de la prostitution instituée précédemment évoqués, les cinémas de quartier sont aussi des lieux érotiques à plus d’un titre. Dans les romans de Marsé, ils tiennent une place centrale, à la fois comme microcosme social, lieu de récupération de la mémoire personnelle et collective, et lieu de tous les fantasmes. Dans le territoire fictionnel de cet auteur, centré sur le nord de Gracia et les pentes du Guinardó, ce sont par exemple le Roxy, Plaza Lesseps, le Delicias, Travessera de Gracia, le ciné Iberia dans le quartier de Can Baró, le Rovira dans la Torrent de les Fors, le Mundial dans la Calle Salmerón… Lieux de l’amour, ils le sont à plusieurs titres. Tout d’abord, c’est là que se réfugient les adolescents qui visionnent quasi quotidiennement les films américains des années 1930 et 1940. Les stars féminines et masculines modèlent leurs fantasmes, les longs baisers des scènes hollywoodiennes éveillent leurs sens, les histoires d’amour fournissent les trames de récits qu’ils se racontent entre eux. La présence intertextuelle constante du cinéma américain, dans les romans de Marsé et des autres auteurs de sa génération, manifeste une source essentielle de l’imaginaire de l’amour dans leurs fictions. Par ailleurs, les salles de cinéma sont éminemment érotiques du fait de l’obscurité dans laquelle elles plongent les spectateurs : on peut y faire en cachette ce qui ne peut l’être en plein jour, surtout dans l’Espagne franquiste de la posguerra. Dans Des lézards dans le ravin[21] [21] Juan Marsé, Rabos de lagartija, 2000. ...
suite, nombre de moments érotiques se déroulent dans la salle du Delicias, entre les deux jeunes adolescents David et Paulino, ou dans la cabine du projectionniste, entre Fermín et sa "fiancée" (à huit pesets l’accompagnement). Dans Adieu la vie, adieu l’amour[22] [22] Juan Marsé, Si te dicen que caí, 1973. ...
suite, Ramona, figure de la puta repúblicana, offre ses services dans les cinémas du quartier.
24 Ces lieux font donc converger les différentes formes d’amour barcelonaises : amours adolescentes et amours adultes, amours payantes de l’Espagne miséreuse et amours sincères, amours fictionnelles et amours vécues.
25 Inutile de préciser que tous ces cinémas ont aujourd’hui disparu et que les rencontres amoureuses des espaces publics fermés doivent trouver d’autres repères. Ce sont les bars et les boîtes de nuit qui conservent ce potentiel de rencontre et de partage de moments à deux. La Barcelone des années 1970-1980, celle de la movida, où le jour se lève à quatre ou cinq heures de l’après-midi et s’achève au petit matin, est une ville des bars et des boîtes pour les plus jeunes, des bons restaurants pour les autres. Sortir pour aller boire un verre, pour rencontrer ses amis, est une pratique espagnole qui intensifie le rôle des espaces publics dans la quête ou les retrouvailles amoureuses. Les romans les plus récents, marqués par les traits de la postmodernité – et notamment par un cynisme qui sied mal aux amours naïves et durables –, situent leurs histoires d’amour, le plus souvent éphémères, dans les bars et boîtes à la mode de la ville ou dans les bars de quartier. Pour connaître cette route, l’on pourra suivre Fernando Atienza, le personnage pittoresque de la trilogie de Francisco Casavella, Le Jour du Watusi[23] [23] Francisco Casavella, El día del Watusi, 2003. ...
suite.
26 Les intérieurs conviennent donc particulièrement à l’amour, c’est chose acquise. Cela signifie-t-il que les espaces publics ouverts sont dénués de tout potentiel érotique ou sentimental ? Bien évidemment non, et cela d’autant plus que certains lieux extérieurs s’offrent tout autant comme nids aux amoureux. C’est le cas des parcs boisés, où la végétation joue à la fois un rôle d’écran et d’écrin : les amoureux se retrouvent dans la partie haute du Parque Güell, qui rejoint les versants et le sommet du Carmelo puis du Parque del Guinardó. Ces lieux ont été bien explorés dans les romans de Marsé : ils apparaissent comme le pendant des espaces sordides de la ciudad, ceux que le voile funeste du franquisme enveloppe, ceux où règnent misère, médiocrité et violence (les amours sordides prennent place dans les cinémas, les entrées d’immeuble et les terrains vagues, où les jeunes adolescents laissent libre cours à leurs jeux érotiques pervers, notamment dans Adieu la vie, adieu l’amour ou dans Boulevard du Guinardó).
27 La montaña, en revanche, est le refuge de la liberté, un lieu où l’on peut rêver en regardant au loin, mais aussi où les amoureux peuvent se soustraire aux regards des autres, ce qui est nécessaire dans une société où la morale interdit toute démonstration amoureuse publique et même toute rencontre en dehors du mariage. Et qui, par ailleurs, pourrait résister à ces lieux secrets nichés dans les collines ? Couverts par les figuiers de barbarie, les agaves, les caroubiers, les oliviers et les liserons aux fleurs violettes, les hauts de ces turos (collines) peuvent être atteints par de petits escaliers dérobés ; en bas, la ville s’étale jusqu’à la mer. Tant l’ascension, romantique à souhait, que le point de vue mériteraient le premier prix de potentialité amoureuse. Qu’en sera-t-il lorsque ces coins sauvages et indomptés seront intégrés au parc urbain des Tres Turos, espaces verts collinéens certes, mais domptés, rangés, sans leurs petites maisons fleuries, et dès lors plus fréquentés ? Ne risquent-ils pas d’être désertés par l’amour (au moins romanesque) autant que les autres lieux verts de la ville, tout romantiques qu’ils puissent être par ailleurs ? La colline de Montjuïc, par exemple, ne sert pas vraiment de refuge aux amoureux dans les fictions ; le romantique jardin de Mòssen Cinto Verdaguer (espace traditionnel des photos de mariage) est dédaigné. Le labyrinthe d’Hortà, sur les hauteurs occidentales de la ville, en dépit de son romantisme ludique qui prédispose aux jeux de l’amour, ne sert pas non plus de décor intime.
28 Les plages et la mer, à l’inverse, jouent un rôle certain dans l’observation sensuelle et les rencontres. Ce sont là des lieux nouveaux de la géographie amoureuse de la ville, nés de la réhabilitation des six kilomètres de plages, qui ont transformé peu à peu la "Manchester catalana" en Copacabana. Suivons à nouveau Pepe Carvalho sur ces plages, où, malgré leur métamorphose quelque peu cynique, il n’est pas le dernier à jouir des plaisirs de l’observation des corps dénudés – tant pour retrouver le corps familier de Charo que pour rêver sur celui, plus jeune, de Margalida[24] [24] Manuel Vázquez Montalbán, L’Homme de ma vie (El hombre...
suite. Les bains de mer sont aussi l’occasion de redécouvrir son propre corps et de laisser émerger souvenirs et désirs érotiques. Carvalho vit cette expérience sensuelle dans ce même roman :
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30 Les bains de mer ne doivent cependant pas faire oublier les autres bains, de foule cette fois, au potentiel tout autant érotique. Et c’est irrémédiablement vers les Ramblas que s’achèvera la balade des amours littéraires. Elles offrent à chacun, en effet, un lieu d’observation et le plaisir sensuel de frôler d’autres corps. Les Ramblas de Barcelone, ce fleuve de pavés bordés de platanes, sont l’artère identitaire de la ville ; elles servent de matrice à toutes les ramblas de quartier, qui jouent le même rôle de rencontres, de rendez-vous et d’observation. Il n’est pas étonnant que cette promenade soit considérée comme la plus érotique de toute la ville, car à sa qualité d’attraction et de mouvement, elle associe celle de déboucher dans le quartier décidément tant cité du Barrio Chino : le désir né de la sensualité de la promenade urbaine peut s’achever en expérience sexuelle, ce que les jeunes pijos de Barcelone ne manquent pas d’accomplir dans nombre des romans des diverses générations d’écrivains. Est-ce le magnétisme sensuel des Ramblas qui suscite chez certains personnages la rêverie amoureuse ? Pour Pepe Carvalho, pour qui les Ramblas sont comme un fleuve originaire dans lequel il se baigne dès que la mélancolie l’envahit, descendre les Ramblas fait partie d’un rituel qui le mène au vieux port, où il rêve de retrouver son fantasme féminin. Dans la foule des Ramblas, il cherche les femmes qui l’obsèdent (Yes dans Les Mers du Sud[26] [26] Manuel Vázquez Montalbán, Los mares del sur, 1979. ...
suite et dans L’Homme de ma vie, par exemple) et il se retrouve toujours dans le bas des Ramblas, où il observe dans les eaux huileuses du port le reflet de la "muchacha dorada" (la jeune fille blonde), le fantasme qui mêle désir et mémoire, désir de femmes de mémoire, les stars blond platine des films américains, telle Jean Harlow. Pour Montalbán, le port est le lieu de rencontre entre Eros et Thanatos, le lieu du naufrage originel de la ville selon la légende, où l’âme désenchantée de Carvalho trouve satisfaction en se noyant dans ses eaux noires. Lieu privilégié du désir et de la mélancolie amoureuse, dans le port convergent des images de vie et de plaisir, et des images de mort :
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32 Bien évidemment, la promenade se termine sans avoir tout exploré. Si l’on se réjouit de l’expérience vécue dans les lieux furtivement fréquentés, ceux que l’on a négligés laissent un sentiment d’inachèvement du voyage. Ont été injustement mises à l’écart du "tour" amoureux barcelonais la strate supérieure de la ville, celle des terrasses des maisons collectives (rendez-vous secrets et évasions garantis !), mais aussi les fameuses pensions, véritables institutions des amours adultères et payantes, les petites places arborées… et tant d’autres. L’escapade ne permet qu’une première approche, destinée à susciter le désir du second voyage. De ce premier aperçu l’on pourra cependant retenir que les lieux de l’amour barcelonais, dans les romans, sont déterminés tant par les imaginaires personnels des auteurs que par les champs dominants de l’imaginaire collectif barcelonais. Dans cette ville éminemment romanesque, la littérature n’est pas pour rien dans l’élaboration des mythes structurants ; elle est aussi révélatrice de ses amours stéréotypées.
[ 1] Sophie Savary, née à Caen en 1970 et résidant à Grenoble, est géographe spécialisée en géolittérature et imaginaires urbains. Elle a soutenu en septembre 2005 une thèse intitulée Imaginaires d’une ville : Barcelone par ses paysages. Une étude géolittéraire, Paris I – Panthéon-Sorbonne, LADYSS, UMR du CNRS.
[ 2] In Le Goût de Barcelone, collectif, traduction de J.-N. Mouret, Mercure de France. (Toutes les notes sont de l’auteur.)
[ 3] Jean Genet, Journal du voleur, 1949 ; André Pieyre de Mandiargues, La Marge, 1957.
[ 4] Manuel Vázquez Montalbán, La Solitude du manager (La soledad del manager, 1977), traduction de M. Gazier, Christian Bourgois Editeur 10/18, pp. 64-65.
[ 5] Eduardo Mendoza, L’Artiste des dames (La aventura del tocador de señoras, 2001), traduction de F. Maspero, Le Seuil, pp. 16 et 31.
[ 6] Juan Marsé, Últimas tardes con Teresa, 1966.
[ 7] Carlos Ruíz Zafón, La sombra del viento, 2001.
[ 8] Pablo Tusset, Lo mejor que le puede pasar a un cruasán, 2001.
[ 9] Eduardo Mendoza, La verdad sobre el caso Savolta, 1975.
[ 10] Eduardo Mendoza, La ciudad de los prodigios, 1986.
[ 11] Fils de bonne famille.
[ 12] Andreú Martín, Jesus en los infiernos, 1990.
[ 13] Pedro Almodóvar, Todo sobre mi madre, 1999.
[ 14] Juan Marsé, El amante bilingüe, 1990.
[ 15] Ensemble d’immeubles à l’architecture avant-gardiste, dessiné dans les années 1970 par l’agence de Ricardo Bofill et édifié dans une banlieue aisée de Barcelone.
[ 16] Juan Marsé, op. cit., 1990, traduction de Jean-Marie Saint-Lu, Christian Bourgois Editeur 10/18, p. 219.
[ 17] Juan Marsé, Boulevard du Guinardó (Ronda del Guinardó, 1984), traduction de Jean-Marie Saint-Lu, Christian Bourgois Editeur 10/18, p. 78.
[ 18] Juan Marsé, La oscura historia de la prima Montse, 1970.
[ 19] Juan Marsé, op. cit., 1984, p. 78.
[ 20] Luis Goytisolo, Recuento (1973).
[ 21] Juan Marsé, Rabos de lagartija, 2000.
[ 22] Juan Marsé, Si te dicen que caí, 1973.
[ 23] Francisco Casavella, El día del Watusi, 2003.
[ 24] Manuel Vázquez Montalbán, L’Homme de ma vie (El hombre de mi vida, 2001).
[ 25] Manuel Vázquez Montalbán, op. cit., 2001, traduction de D. Laroutis, Points Seuil, p. 43.
[ 26] Manuel Vázquez Montalbán, Los mares del sur, 1979.
[ 27] Manuel Vázquez Montalbán, Le Labyrinthe grec (El laberinto griego, 1991), traduction de C. Bleton, Christian Bourgois Editeur 10/18, p. 191.
Sophie Savary « Une carte amoureuse de Barcelone », La pensée de midi 1/2006 (N° 17), p. 24-39.
URL : www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2006-1-page-24.htm.