La pensée de midi 2007/1
La pensée de midi
2007/1 (N° 20)
214 pages
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I.S.B.N. 2742765212
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Vous consultez“Bonne à vendre”

AuteurDima Al Joundi[*] [*] Née au Liban il y a quarante ans, Dima Al Joundi est productrice,...
suite
du même auteur


1 De jeunes sri-lankaises connaissent l’esclavage domestique au Liban. Fragments de pensées d’une documentariste.

2 Depuis des années, je rentre dans des lieux fermés, des maisons où ces femmes font partie du décor, et surtout des cuisines.

3 Avec leur petit lit derrière la cuisine, dans la petite chambre à côté de la machine à laver et du frigo.

4 Les chambres de bonne sont improvisées à leur petite taille quand elles travaillent chez des familles aisées, sinon ce sont des matelas dans le salon ou sur le balcon, qu’elles replient tous les matins, chez les familles les moins aisées.

5 Je me suis souvent demandé pourquoi ces familles insistent-elles pour avoir une bonne sri lankaise quand elles ne peuvent se permettre de la loger décemment ? La raison en est qu’elle ne leur coûte que 100 dollars par mois…

6 J’ai passé des années à observer ces petites mains tout faire : couper les légumes, repasser, dépoussiérer selon la frénésie de la propreté exigée par la dame du foyer… jusqu’au soir, le moment le plus horrible pour elles.

7 Laver à la main les chaussettes de Monsieur, les petites culottes de Madame, pour ne pas les abîmer dans la machine.

8 Et puis les exigences de chacun des membres de la famille : “Apporte le cendrier, remplis le bain, prépare le repas, sers le whisky, débarrasse la table, et surtout ne te couche que lorsqu’on n’aura plus besoin de tes services…”

9 On dirait que ces êtres autour des bonnes sont d’une dépendance fatale à leur présence, et qu’ils ont oublié toute possible activité physique, même la plus minime… Leurs muscles sont en état de paresse, ils ne les utilisent que dans les lieux types de musculation, là où la société se retrouve pour frimer, mais dès qu’ils rentrent chez eux, la bonne déplace tous les objets autour d’eux. Il ne manquerait plus qu’elle aide Madame à fabriquer des bébés.

10 J’ai passé des minutes, des heures et des mois à observer ces “bonnes”, ces femmes exilées loin de toute référence à leurs racines.

11 J’ai passé des heures à essayer de me mettre dans leur peau… quelle horreur !

12 Des heures à essayer de comprendre leurs pensées. De regarder à travers leurs yeux… Que pensent-elles de nous ?

13 La haine, la soumission, le mépris, la peur ?

14 A quoi pensent-elles en fermant les yeux chaque nuit ?

15 Sûrement pas à la belle balade qu’elles effectueront le lendemain au bord de la corniche, face à la mer bleue de Beyrouth.

16 Quels sont les rêves ou les cauchemars qui parcourent leur sommeil ?

17 Peut-être qu’elles n’ont aucune force à part s’écrouler dans ce petit lit, avec leur inquiétude quotidienne pour un retour incertain.

Beyrouth, le 26 août 2005

18 Comment résister ?

19 Et pourquoi résister à faire ce film, à avoir le témoignage de ces femmes malheureuses, qui se sacrifient pour offrir une meilleure situation financière à leur famille ? Elles suent, astiquent, nettoient, cuisinent pour des étrangers, elles le font, parfois, rarement, avec Amour.

20 Elles suent pour tous sauf pour ceux qui en ont vraiment besoin, leurs enfants restés au pays… Ceylan, l’île du Soleil.

21 De quoi ai-je peur ?

22 Peur de couvrir ou de découvrir quoi ?

23 La brutalité de l’être humain envers l’autre ?

24 L’esclavagisme ?

25 Les classes sociales ?

26 L’immigration ?

27 Les manières de mon propre peuple ?

28 Moi aussi je suis partie de chez moi très jeune, très seule, laissant tout l’Amour et l’affection que ma petite famille me procurait.

29 Partie ensuite à Ceylan pour mieux gagner ma vie… Ironie du sort !

30 Elles partent dans l’autre sens !

31 Moi aussi je virais de l’argent à mon père exilé au Liban, interdit de travail par les autorités syriennes.

32 Je me souviens qu’à mon retour au Liban, il m’a mise face à ma mère et m’a répété : “Tout ce que tu as envoyé du Sri Lanka, je te l’ai mis de côté pour ton retour au pays, en cas de manque de moyens…”

33 Suis-je une deuxième Sri Lankaise ? Ou tout simplement une nomade, comme elles ?

34 Papa est parti très loin, moi aussi j’ai envie de repartir… et les Sri Lankaises continuent à quitter leurs familles…

35 On est toutes les exilées de cette planète.

Beyrouth, le 9 septembre 2005

36 (Tournage à l’ambassade du Sri Lanka, “Safe House”)

37 L’une après l’autre, elles sont entrées et sont restées plantées l’une à côté de l’autre, comme de la marchandise ou comme des soldats bien dressés. Plus de vingt femmes…

38 Je ne savais comment réagir, j’avais honte de moi-même et voulais me mettre dans la même rangée, faire partie de celles qui sont observées, qui sont interrogées.

39 Je voulais les rassurer, car je veux faire le film avec elles et non pas sur elles, elles ne sont pas des objets à trimballer, à utiliser… mais des êtres humains comme moi, avec tous leurs droits !

40 Au début, j’ai parlé leur langue pour les mettre à l’aise, puis j’ai demandé à ce qu’on me traduise :

41 “Je suis là pour vous connaître, pour vous entendre me raconter vos histoires entre votre pays et le mien.”

42 L’une après l’autre, à tour de rôle, elles se présentaient et racontaient leur histoire, me parlaient de leur âge et de la famille laissée au loin…

43 Elles se sont réfugiées à l’ambassade dans leur “Safe House” après avoir fui leur maître, leur employeur.

44 Elles auront quatre options : retourner chez le même employeur, changer d’employeur, ce qu’elles peuvent faire uniquement au cours des trois premiers mois de travail, se faire cloîtrer à la sûreté générale, menottes aux mains, le temps du rapatriement, ou régler leur problème grâce à l’ambassade et rentrer chez elles. Dans tous les cas elles sont perdantes.

45 Pourquoi sont-elles parties ?

46 L’Argent ! Le rêve du bien-être et de la sécurité matérielle pour elles et leurs familles !

47 Est-ce trop demander d’avoir une chambre à coucher décente dans une petite maison, chez soi, auprès de ses êtres bien-aimés ?

48 A bas le matériel, moi je vais vivre comme une clocharde, comme une Amazone, à la belle étoile ou dans la jungle !

49 Je veux être Libre jusqu’à ma mort !

50 Pourquoi sont-elles parties ?

51 Parce que gagner 100 dollars par mois à l’étranger sans savoir ce qui nous attend est plus tentant que de gagner 4 dollars chez soi si l’on rentre à la maison en voyant notre enfant crever de faim !

52 La majorité de ces femmes a subi un abus physique et sexuel commis par son employeur :

53 — “Qu’est-ce que tu faisais quand tu recevais les coups ?”

54 — “Je pleurais” répondent-elles avec un grand sourire suivi par des rires nerveux des autres autour.

55 — “Vous voudriez revenir au Liban après ?… Recommencer à être une bonne à tout faire ?”

56 — “Non, non, non, non, non !”

57 Certaines ont répondu par un “oui”, malgré tout !

58 Y aura-t-il toujours des victimes, y aura-t-il toujours des injustices ? Mais si je peux, si je pouvais ouvrir les yeux aux nouvelles arrivantes, les protéger un peu plus, qu’est-ce que j’en ferais après, serais-je responsable de leur misère chez elles ?

59 J’ai le cœur gonflé de peine et mes sanglots sont coincés entre mère et terre natale, je suis hantée par les miettes du vent de l’exil.

60 (NB : nous n’avons pas pu filmer les bonnes dans leur “Safe House”, un deux-pièces où elles sont entassées faute de moyens octroyés à l’ambassade, mais dans le salon du consul !)

Colombo, 20 septembre 2005, 1 heure du matin

61 L’insomnie me reprend dans ma chambre d’hôtel donnant sur l’océan Indien.

62 Dans cinq heures je vais prendre la route vers Hiripitiya, le village de Sashika.

63 Sashika, dix-neuf ans.

64 Sashika, avec un bébé de douze mois.

65 Sashika quittera le Sri Lanka dans deux semaines avec nous vers le pays de miel et d’encens… Le Liban, mon pays.

66 Sashika quittera sa misère, son village, son mari travaillant les champs de riz et son bébé afin de réaliser son rêve : devenir une bonne à 100 dollars par mois. Etre dans la peau d’une bonne loin de son pays.

67 Je ne la connais pas encore. J’ai reçu sa photo par l’agence de recrutement.

68 Demain je vais rencontrer Soysa, son sous-agent, l’homme qui lui a promis la vie en rose au Liban et 100 dollars par mois.

69 Depuis mon arrivée je suis tourmentée, prise entre les centaines d’arguments qu’on essaye de m’incruster dans la tête.

70 Un agent recruteur de bonnes m’a dit :

71 “Elles ont besoin de sexe, elles aussi, même si c’est un employeur. Elles ne sont pas toutes violées !”

72 “Est-ce que tu connais une femme mariée qui peut rester deux ans sans sexe ? !”

73 “Oui…”, répondis-je.

74 Sa réponse pour me prouver le contraire fut que certaines bonnes reviennent se plaindre d’avoir été envoyées dans des familles sans hommes !!

75 Comment puis-je le croire ?

76 Comment puis-je accepter l’idée que Sashika n’attendra que ça ? Le viol de son maître !

77 Il faut que j’entre dans la tête de ces femmes, que je sache ce qu’elles pensent réellement, quel est leur savoir, leur ignorance.

78 Il faut que je sache comment une mère peut quitter son enfant de douze mois pour aller vers l’inconnu.

79 Ce même agent m’a répété qu’elles s’en vont pour fuir une situation problématique dans leurs familles, un mari alcoolique et la misère de leur vécu.

80 Est-ce que le désir de Sashika est réellement de fuir ? !

81 Je suis perturbée par tout ce qu’on essaye de m’incruster dans la tête, mais je n’irai écouter que ces femmes.

82 Elles seules ont des réponses à mes questions.

Colombo, le 20 septembre 2005, 3 heures du matin

83 Pourquoi suis-je là !?

84 Au fin fond de l’Asie, entourée de l’océan Indien, à Ceylan, l’île d’exportation des nouvelles esclaves ?

85 Pourquoi je suis là, à vouloir comprendre…

86 Qu’est-ce que j’ai à me mêler de “ce qui ne me regarde pas” ! ?

87 Qu’est ce que j’ai à déranger tous les bénéficiaires autour de cet Import-Export ?

88 Est-ce que je vais pouvoir changer quelque chose ?

89 Depuis mon arrivée, tous veulent me bloquer le chemin qui mène vers ces bonnes et me mettre sur de fausses pistes.

90 Est-ce que je vais les rendre lisibles, visibles… leur donner une voix ?

91 Ces bonnes interdites de parole, résidentes du silence, murées dans leurs propres décisions, dans leurs propres choix.

92 Est-ce qu’un jour elles ont eu réellement le choix ?

93 Est-ce qu’un jour elles pourront reprendre ce qu’on leur a volé, violé ?

94 Etre digne, être un être humain, tout simplement ?

Colombo, mardi 21 septembre 2005, 4 heures du matin

95 Quatre heures du matin, impossible de fermer les yeux.

96 L’image du bébé de Sashika accroché à son cou me hante.

97 Renfermée sur elle-même, elle m’a montré les deux chambres de sa maison où ils habitent à dix personnes. Je n’ai jamais vu autant de misère.

98 Son mari, plein de dignité, travaille les briques[1] [1] Le mari de Sashika travaille les briques une partie de l’année...
suite
pour gagner deux roupies par pièce.

99 Combien de briques devrait-il fabriquer par mois afin de toucher autant que sa femme gagnera comme bonne ?

100 Cinq mille briques par mois pour atteindre la somme que lui coûtera la séparation d’avec sa femme.

101 Cinq mille briques pour priver le petit bébé de sa mère et le faire garder par sa grand-mère pendant au moins trois ans.

102 Sashika partira malgré tout, car elle n’a pas le choix.

103 Je ne savais pas qu’avoir le choix était un grand luxe… Moi, je l’ai acquis par mes propres moyens.

104 Le choix de dire “NON”, de tracer un chemin de vie plutôt qu’un autre.

105 Sashika croit qu’en partant loin acheter son bien-être financier elle l’aura, après, le choix.

106 Soysa, son sous-agent, m’a dit qu’il menait une enquête avec l’association des funérailles du village pour “pêcher” les démunies, incapables de payer l’enterrement des leurs.

107 Après il les retrouve une par une et leur promet le rêve, la vie d’une bonne !

108 J’avais envie de lui cracher au visage, mais de son point de vue il ne fait que les aider à mieux vivre, à les sortir de leur misère, même si le prix à payer est trop cher.

Colombo, le 5 octobre 2005

109 “Dernière nuit”

110 Sashika dort, et moi j’ai les yeux ouverts, car je sais qu’elle ne dormira pas sereinement cette nuit. Elle est endormie par terre devant la piste des avions, de l’avion qui l’emmènera loin demain.

111 Elle passe sa dernière nuit auprès de son mari.

112 Elle se tourne dans tous les sens, pensant à son bébé endormi seul au village.

113 Sa dernière nuit avant le grand voyage vers l’inconnu.

114 Je suis impatiente de retrouver les miens… Elle veut que le temps s’arrête, que cette nuit devienne une éternité.

115 Sashika ne compte plus ses larmes, ne compte plus ses soupirs, soumise à son départ, soumise à la séparation, à l’Exil, et son destin de bonne !

116 Je vais l’accompagner le cœur serré.

117 Je vais observer chaque mouvement, chaque soupir et chaque sanglot englouti au fin fond de son cœur solitaire.

Colombo, le 6 octobre 2005

118 “Le départ”

119 Silence total, Sashika retient ses sanglots.

120 Silence total, elle ne le verra plus.

121 L’homme le plus digne de Ceylan. L’homme le plus Amoureux… se fige à la vue de sa femme séparée de lui par les barbelés, enfermée dans un bus qui la mènera vers l’avion de son exil.

122 Silence total, car ils se regardent sans même faire un signe de la main.

123 Ils se regardent le plus profondément possible afin que le monde entier sache ce qui les lie et se taise par respect pour ce moment sacré.

124 Respect pour tous ceux qui sont obligés de se séparer.

125 Plus rien ne les réunira.

126 Sashika est déjà de l’autre côté, elle a fait le pas vers un autre monde, un monde auquel il n’appartiendra point, et lui le “Père-Mère” gardera leur bébé, et se limitera aux lettres qu’elle enverra, imbibées de nostalgie et de peine.

 

Notes

[ *] Née au Liban il y a quarante ans, Dima Al Joundi est productrice, réalisatrice (fiction et documentaire), directrice de festival, scénariste et monteuse. Directrice de la société Crystal Films au Proche-Orient, elle a distribué plus d’une vingtaine de films euroméditerranéens. Elle a notamment produit Khalass, de Borhane Alaouié.Retour

[ 1] Le mari de Sashika travaille les briques une partie de l’année et les champs de riz quand il n’a pas de commande de briques. (NDA.)Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Dima Al Joundi « “Bonne à vendre” », La pensée de midi 1/2007 (N° 20), p. 89-97.
URL :
www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2007-1-page-89.htm.