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| La pensée de midi 2007/2 (N° 21) | 15 € |
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S'inscrire Alertes e-mail - La pensée de midi Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezEntretien avec Michel Vauzelle[*] [*] Président du Conseil régional de la Région Provence-Alpes-Côte...
suite
ContributionPropos recueillis par
Bruno Etienne du même auteur
Thierry Fabre du même auteur
1 LA PENSÉE DE MIDI : Vous avez beaucoup réfléchi, Michel Vauzelle, sur la Région, pas simplement comme acteur, mais aussi comme auteur[1] [1] Michel Vauzelle, La France déroutée ; pour des régions...
suite. Qu’est-ce que pour vous une Région et comment envisagez-vous son devenir ?
2 MICHEL VAUZELLE : Une Région, ça me paraît être une réponse à une soif de liberté qu’ont les gens. On le voit dans la vie politique nationale en ce moment, précisément où on pourrait assister à un désintérêt pour la vie de la cité, ou bien à une espèce de formatage des esprits en raison du bombardement médiatique unilatéral sur le plan culturel dont nous sommes l’objet. Or ce que je perçois chez les jeunes que je rencontre, comme chez les adultes, c’est une soif de liberté, de respect, de reconnaissance, de curiosité, et une volonté de participation à l’échelle régionale. Cela suppose un lien au territoire. Je n’ai pas voulu répondre que la Région est un espace parce que le mot est galvaudé, je préfère expliquer qu’elle répond à une soif de liberté plutôt que de dire “c’est un territoire”. Mais en effet, ensuite, il faut décrire la Région de manière bien concrète : c’est un territoire, c’est une culture, c’est une communauté de destin, qui doivent être ressentis, appréciés, vécus, et là, alors, on a une Région. Ça correspond finalement à la définition d’un Etat : il faut un territoire, il faut un gouvernement et puis il faut un sentiment d’appartenance à une collectivité, à une communauté de destin.
3 P. D. M. : Comment envisagez-vous la place de la Région dans le cadre territorial des institutions françaises et sur le plan international ?
4 M. V. : On voit que dans un Etat qui reste très centralisé et très centralisateur, la première réforme de François Mitterrand et de Gaston Defferre a été acquise dans un combat terrible contre les forces conservatrices à l’époque. La deuxième étape, où Monsieur Raffarin n’était pas forcément de mauvaise foi (du moins je le pensais), a été vite réduite à un transfert de charges et n’a pas conduit à une vraie décentralisation. Je suis persuadé que l’avenir de la Région tient à ce que les gens, comme je l’ai dit précédemment, ont soif de liberté et de reconnaissance. L’avenir de la Région est assuré dans cette soif de proximité, de démocratie.
5 P. D. M. : C’est l’échelon pertinent selon vous ?
6 M. V. : C’est l’échelon pertinent, et j’emploie toujours ce mot parce que c’est à ce niveau-là qu’on a la bonne perception, la bonne approche du territoire tout en ayant une superficie, un espace tel, avec une prise en compte globale de cette communauté de destin qui en font le bon échelon pour aménager le territoire, non seulement en termes de routes, de tunnels ou de voies ferrées, mais aussi le territoire humain, intellectuel, culturel. Et cela même si nous sommes dans une période de vaches maigres pour la Région à cause de la résistance du Sénat, de la résistance des départements, d’un gouvernement qui s’appuie sur les départements et le Sénat pour résister à la dynamique régionale, d’un Etat qui se défausse sur les Régions de charges qui peuvent les étouffer complètement, les paralyser. Dans le même temps, on sollicite les Régions pour assurer des services publics que l’Etat ne veut plus prendre en charge. Même le secteur privé les sollicite, ce qui est encore plus discutable. Parallèlement, les préfets convoquent des tables rondes dont on pourrait penser qu’elles sont des espaces de concertation, mais qui sont en fait des convocations par les représentants de l’Etat central qui taxe les Régions. Nous sommes dans une période où la centralisation se renforce et l’Etat s’appuie sur les départements comme sous l’Ancien Régime le roi utilisait les bourgeois pour lutter contre l’aristocratie.
7 P. D. M. : Vous sentez une forme de reprise en main des Régions ?
8 M. V. : Le président de Région a acquis beaucoup de respect. On aurait pu mépriser les Régions lors de la discussion des derniers contrats de projets Etat-Région. Finalement ils ont été signés au terme d’un débat longtemps incertain.
9 Il y a néanmoins un point très important : la Région a été reconnue par la Constitution. Mais en même temps elle est reconnue comme une collectivité territoriale parmi d’autres, et on saupoudre, il y a des doublons, des gens qui font la même chose dans des endroits différents, ce qui amène une grande confusion institutionnelle. Je pense qu’une réforme de l’Etat est nécessaire, qui passe essentiellement par une clarification.
10 P. D. M. : Il semble, c’est au moins ce qui est apparu dans la presse, que vous étiez plutôt satisfait de l’accord conclu avec Christian Estrosi[2] [2] Ministre délégué à l’Aménagement du territoire dans...
suite, du fait que le contrat de projets Etat-Région ait été signé, et en particulier sur les sujets qui vous tiennent spécialement à cœur, comme le ferroutage ou le tunnel du Montgenèvre.
11 M. V.: Oui, justement. On est revenus de loin. D’abord on pensait, du côté du gouvernement, qu’un président de Région de gauche ne signerait pas en pleine période électorale. Le gouvernement était convaincu que la Région ne négocierait pas sérieusement, qu’elle chercherait une rupture. Moi j’étais d’avis qu’il fallait voir si notre projet serait pris en compte ou serait complètement défiguré, d’autant que j’avais fondé ce projet sur une concertation. J’avais obtenu un consensus total avec l’opposition régionale et avec les grandes mairies, qui sont les grandes forces locales et sont bien souvent plutôt de droite que de gauche. Donc on est arrivés à éliminer la politique – je ne dis pas politicienne parce qu’elle a son intérêt –, on est arrivés à mettre de côté les préférences politiques des uns et des autres, les étiquettes, on est parvenus en fin de compte à un projet qui était bien plus ambitieux que celui de l’Etat : la Région mettait 1 milliard sur la table, l’Etat était à 500 millions. Derrière cette différence de 100 %, il y avait des choix politiques très importants, en particulier en matière de transports, de transport ferroviaire, de désenclavement, avec le tunnel du Montgenèvre, en matière d’équipements notamment hydrauliques, avec la liaison Verdon-Saint-Cassien, etc. Nous avons réussi à arracher peu à peu, page par page, quelque chose qui ressemblait à un équilibre, avec la reconnaissance de nos priorités, surtout en matière ferroviaire et de désenclavement, sur des dossiers qui étaient pour nous primordiaux et symboliques, comme le tunnel du Montgenèvre – qu’il a fallu défendre pied à pied. Nous avons abouti à un accord qui n’est pas complètement satisfaisant, mais les habitants de la Région n’auraient pas compris qu’ayant obtenu ça, nous n’allions pas à la signature.
12 P. D. M. : En vous poussant un peu sur le terrain de la réforme constitutionnelle, est-ce que vous envisageriez que la Région ait un statut de relative autonomie, comme certaines Régions européennes ? Ou dit autrement, êtes-vous pour une “décentralisation renforcée” ou pour une “régionalisation réinventée”, sous le mode du statut d’autonomie tel qu’il peut exister en Espagne ou en Italie ?
13 M. V. : Je crois qu’il faut qu’on trouve une solution à la française parce que la France a une tradition nationale, d’unité nationale, qui remonte à la fête de la Fédération (je parle de la période républicaine héritée de la Révolution française). Nous n’avons pas la même histoire ni les mêmes traditions que l’Italie ou l’Espagne, sans parler bien entendu de l’Allemagne ou de la Suisse, de la Belgique ou du Royaume-Uni. Donc nous sommes un peu particuliers de ce point de vue, et, personnellement, je ne souhaite pas du tout qu’on porte atteinte à l’unité de la nation, ni à l’unité de la République. Pour deux raisons : l’une, c’est que la culture française, la civilisation française et la langue française sont mises en péril par la mondialisation. Derrière cette culture, il n’y a pas simplement à défendre une langue qui est actuellement en perte de vitesse terrifiante, que ce soit à Bruxelles ou dans le monde. Elle ne reste une langue internationale que dans une partie de la Méditerranée, même pas dans tout le Bassin méditerranéen. Deuxièmement, il y a une éthique républicaine, qui elle non plus ne doit pas être mise en pièces, sous peine de voir des Régions de droite s’abandonner volontiers à un modèle qui n’est pas celui de la République, sur le plan de la solidarité, des retraites, de la laïcité… Certaines Régions pourraient être tentées par un modèle américain. La République nous permet de garder une certaine éthique. Contrairement aux Etats-Unis, où on laisse La Nouvelle-Orléans abandonnée lors de son inondation, il faut éviter une fédéralisation ou une demi-fédéralisation qui, sous le nom d’autonomie, conduirait à laisser les régions pauvres à leur pauvreté et les régions riches à leurs richesses. C’est la tentation de la Lombardie, de la Catalogne…
14 P. D. M. : C’est la tentation de la Ligue du Nord.
15 M. V. : J’ai commencé par énoncer mon attachement au modèle républicain, laïc et social, ma conviction que la République et la Nation sont les seules qui puissent maintenir la solidarité entre régions pauvres et régions riches. L’esprit de la Ligue du Nord italienne ou le refus des Catalans de continuer à payer pour la misère des régions du Sud, je veux les replacer dans un contexte, celui de notre modèle menacé par le modèle américain ou ultralibéral. Une fois cette précaution formulée, l’essentiel de ma volonté, c’est la régionalisation. On est tellement loin des exemples italien et espagnol que vraiment, sans crainte pour l’unité de la nation ni de la République, on peut avancer, non pas un peu mais beaucoup. A cet égard, je suis partisan d’aller aussi loin que possible, c’est-à-dire de donner à la Région une place particulière dans la République. Il faut cesser de la penser comme une collectivité territoriale parmi d’autres, mais lui attribuer une vraie capacité et un vrai rôle de chef d’orchestre dans l’aménagement du territoire régional. Cela suppose l’adoption du principe de subsidiarité entre collectivités territoriales, sans imposer quoi que ce soit et en étant conscient qu’il faudra un peu de temps pour que les départements, les communes et les agglomérations évoluent. La France a besoin d’un nouvel Etat, d’une nouvelle organisation de l’Etat, d’une nouvelle organisation de la République qui doit se fonder sur les Régions. La Région ne doit pas être une collectivité territoriale parmi d’autres, mais une collectivité qui organise le territoire dans la proximité, et par conséquent une collectivité à laquelle on reconnaît des pouvoirs que n’auront pas les départements ni les communes.
16 P. D. M. : Qu’en est-il de la dimension européenne par rapport à ce devenir de la régionalisation ?
17 M. V. : La Région ayant par subsidiarité cette capacité d’aménager le territoire, de défendre sa culture, sa communauté de destin, elle doit aussi pouvoir, pour agir convenablement tant sur le plan économique et social que culturel, établir des solidarités qui dépassent ses frontières. On pourrait ainsi imaginer une nouvelle Région qui engloberait Rhône-Alpes et le Languedoc-Roussillon. On est arrivé, par exemple avec le plan Rhône, à un programme interrégional, en collaboration avec l’Etat. A Turin, j’ai signé un accord avec Rhône-Alpes, le Piémont, la Ligurie et le Val d’Aoste, pour créer une eurorégion qui disposera d’une personnalité juridique.
18 P. D. M. : C’est opérationnel bientôt ?
19 M. V. : Oui, c’est en marche. L’accord a été signé à Turin en juillet 2006. Nous travaillons ensemble. Nous avons acheté en commun un immeuble à Bruxelles où nous aurons moins mauvaise et petite figure à côté de la Bavière ou de la Catalogne, avec notre eurorégion Alpes méditerranéennes, “Alpes Med”. Des deux côtés des Alpes on a la même culture, la culture latine, alpine et méditerranéenne. On a des tunnels à creuser (pas seulement le Lyon-Turin, mais encore le Turin-Marseille, par le Montgenèvre) et beaucoup de travail en perspective. Pour le réaliser, il est nécessaire que nous ayons nous-mêmes, dans cette eurorégion, de quoi toujours maintenir notre personnalité. C’est vraiment une reconnaissance constitutionnelle et institutionnelle, en France.
20 P. D. M. : Vous avez voulu créer une sorte de “masse critique” pour avoir une capacité d’intervention politique et conduire des microrésistances par rapport à la dynamique de la mondialisation ?
21 M. V. : Tout à fait, il faut que nous résistions à la mondialisation. La conférence récente qu’ont tenue les Nations unies ici avec nous[3] [3] Première Convention internationale pour une approche territoriale...
suite, la Région, et la CRPM[4] [4] Conférence des Régions périphériques maritimes. ...
suite a montré que ces microrésistances sont très importantes parce que c’est peut-être là que, face à la montée de la mondialisation, on peut comprendre la montée de la régionalisation. C’est une réponse dans la proximité, dans la démocratie de proximité, que ne respecte pas forcément la mondialisation, qui a accaparé les souverainetés nationales avec ses objectifs de profit. C’est une réponse par rapport à la nécessité de se protéger contre les délocalisations et le grand capital international grâce aux PME, tout un tissu de PME qui ne sont pas délocalisables, ou très difficilement. C’est la possibilité, aussi, de résister sur le plan culturel.
22 P. D. M. : La Région est-elle là encore l’échelle pertinente d’intervention sur le plan culturel, pour éviter ce vaste mouvement de replis identitaires auquel on assiste aujourd’hui ?
23 M. V. : La Région est un lieu où l’on a une communauté de destin, et dans notre région nous sommes à la fois européens et méditerranéens. Que nous soyons d’origine algérienne, égyptienne, grecque, latine, italienne ou espagnole n’a aucune importance. L’important, c’est que nous nous situons dans un lieu, entre les Alpes, le Rhône et la mer, et que nous avons une histoire, que nous avons un avenir et que nous y travaillons ensemble. Ça n’a rien de tribal. C’est un phénomène au contraire extrêmement salutaire.
24 P. D. M. : Est-ce que pour vous il faut renforcer l’identité régionale, ou plutôt ce que nous préférons appeler à La pensée de midi des “appartenances”, notamment régionales ? Le premier numéro de la revue s’intitulait d’ailleurs : “Provence-Méditerranée, les territoires de l’appartenance”, en insistant beaucoup sur ce trait d’union…
25 M. V. : Je crois que si nous voulons préserver la liberté face à une mondialisation qui n’est pas globalement négative, il faut que l’on donne aux gens des repères lisibles. Comme le repère européen, le repère méditerranéen est flou parce que toutes les images qu’on reçoit via les journaux télévisés sont des images inquiétantes, de violence. On a l’impression qu’au niveau européen et national la question de la Méditerranée est traitée comme un problème de banlieue, que la Méditerranée est la banlieue de l’Europe, où l’on retrouve les mêmes populations musulmanes, maghrébines. Or, nous avons la particularité ici d’être à la fois européens, méditerranéens et français. J’ai dit les raisons pour lesquelles je souhaitais qu’on conserve ces repères liés à la nation française ou à la République, ça me paraît très important ; ensuite viennent les repères du niveau régional. Ce n’est pas évident parce que Nice et Marseille n’avaient pas l’habitude de travailler ensemble et qu’à Gap on s’interroge également sur ces appartenances.
26 Tout mon travail depuis 1998 a porté sur ces questions, depuis le drapeau de la Région jusqu’à toutes sortes de manifestations de solidarité et d’identité régionales, faisant appel à la sensibilité méditerranéenne, la cuisine, l’art et la façon de vivre, toute une philosophie de la vie, de la culture méditerranéenne, qui est populaire, qui n’est pas le rejet de l’autre, mais au contraire l’affirmation d’une personnalité et qui tend la main spontanément à ceux qui sont nos voisins, qu’ils soient maghrébins, espagnols ou italiens. Encore faut-il que nous ayons un minimum de structures qui permettent de faire exister ces repères. Le repère peut être un drapeau, ou un autre symbole. Cela peut être encore la façon d’organiser l’économie régionale. Il est tout de même intéressant de constater que le président de Région, en principe un personnage sans réels pouvoirs, en tout cas pas comparables à ceux du président de la Toscane ou de la Catalogne, est élu au suffrage universel. On donne à cet homme qui n’a pas de réels moyens financiers une légitimité démocratique, le rôle de tribun du peuple, il est élu au suffrage universel, sur bulletin unique, de Gap à Menton et de Menton aux Saintes-Marie-de-la-Mer, ce qui n’était pas le cas auparavant. François Mitterrand s’y serait refusé, il n’acceptait pas qu’un président de Région soit élu au suffrage universel. Il convient désormais de donner une vraie compétence unique, notamment en matière d’aménagement du territoire, au président de Région.
27 Par ailleurs, puisque les présidents de Région sont élus au suffrage universel, qu’ils soient considérés par la représentation nationale ! Prenons modèle sur l’Italie, où le Premier ministre les reçoit tous les mois. Avoir vingt-deux personnes autour de la table à Matignon, qui exposent des idées intéressantes, cela peut être enrichissant pour le chef du gouvernement, le chef de l’Etat… Comme pour les Régions d’avoir un accès direct au Premier ministre pour lui dire ce qui se passe sur le territoire. Cette évolution appelle une nécessaire réforme des institutions, y compris du Sénat, qui devrait intégrer une représentation des Régions, ce qui n’est pas le cas actuellement. Cela pose le problème du cumul des mandats et toute une série de questions, dont celle de la réforme de la fiscalité locale, tout cela étant lié. Il ne s’agit pas seulement d’avoir une réponse politique et verbale, il s’agit de voir comment, d’une manière institutionnelle, on peut instaurer cet espace régional bien identifié, qui ne détruit pas l’unité de la République, et qui est une communauté vivante, ouverte, qui crée de la richesse…
28 P. D. M. : Mais dans le même temps l’Etat se défausse ?
29 M. V. : Oui, l’Etat se défausse. C’est une pseudo-décentralisation parce qu’on nous donne les charges, mais pas les moyens d’y faire face.
30 Alors que je suis dépourvu de moyens pour conduire une vraie politique régionale, je constate qu’il ne se fait rien sur le territoire sans que je sois sollicité. Si l’on vient me voir, c’est que l’on cherche le chef d’orchestre. De facto, on reconnaît que la Région joue ce rôle. Et en effet quand on est devant un équipement comme Iter, à qui parler si ce n’est au président de la Région ? L’Etat lui-même est obligé de le reconnaître, à la suite des chefs d’entreprise et des universitaires.
31 Sur des compétences spécifiques comme l’eau et le feu, notamment, on a un rôle à jouer en Méditerranée, dans la mesure où l’Etat, qui manque de moyens, se tourne vers nous pour des compétences qui sont régaliennes. C’est là que l’on peut parler de “souveraineté”.
32 En matière d’Affaires étrangères, avant on n’aurait jamais signé un accord avec une Région sans passer par le Quai d’Orsay. Maintenant, au contraire, les ambassadeurs et les consuls à l’étranger, s’ils ne sont certes pas à notre service, nous facilitent la tâche, ravis de voir que leurs projets sur le terrain vont recevoir une substance grâce à une Région. C’est le cas à Alger, à Tunis, à Rabat, au Caire, partout… Je cite des capitales, mais ce sont aussi les environs de Tanger, le sud du Liban ou Izmir, un Etat comme celui de São Paulo, au Brésil, ou le Mexique, car j’ai suscité un projet autour des langues latines.
33 En Méditerranée, nous avons des savoir-faire communs évidents entre les régions de l’Arc latin, parce que nous avons les mêmes problèmes : par rapport à la mer, à la pollution de l’air, par rapport aux besoins en eau potable, en eau d’irrigation pour l’agriculture, ou en réserves d’eau pour lutter contre les feux de forêt. Nous avons des compétences et des connaissances qui sont liées à notre culture et à notre histoire. Nous avons maintenant des moyens assez considérables, qui sont mis à notre disposition ou que nous nous allouons nous-mêmes. Sans compter les efforts financiers que font les départements chez nous pour la lutte contre les incendies.
34 Quand on se met autour d’une table avec Tanger, Alger, Tunis, Naples, Barcelone ou Séville, on parle de la même chose, les problèmes sont identiques, les besoins sont identiques. Et quand on voit qu’on respire cet air, qu’on a besoin de cette eau, quand on voit les flammes de l’incendie dans la couronne de Marseille, quand on souffre des problèmes de la pollution des mers, de la disparition de certaines espèces de poissons, et donc d’un certain type de vie, de culture, de cuisine, d’art de vivre méditerranéens, il est clair qu’on est de plain-pied dans la discussion avec un Algérien, davantage peut-être qu’avec un Picard.
35 P. D. M. : Il y a pour vous, au fond, des terrains concrets de coopération, entre l’eau, le feu et la forêt. Mais on vous entend aussi régulièrement à propos de la dimension culturelle, évoquée comme un fonds commun, comme un élément quotidien, qui s’exprime dans les façons de vivre…
36 M. V. : Souvent on me dit : “Oui, c’est votre vieux discours braudélien sur la Méditerranée”, même s’il n’est pas braudélien et si Braudel n’a rien à voir dans cette affaire ! Très bien, continuez vos colloques, mais pendant ce temps l’Europe se fait et la Méditerranée se défait. L’Europe se fait d’une certaine manière parce qu’il y a des proximités de culture démocratique, il y a des volontés de solidarité sur le plan économique, etc., et peut-être un vieux fonds culturel lié aux religions et à bien d’autres éléments encore. Au contraire, il y a une communauté méditerranéenne, mais elle se défait, le fossé ne cesse de se creuser. Une communauté qui se dissout, ou en court le risque, n’exige pas la même organisation qu’une communauté riche partageant la même idée de la démocratie. Nous en Méditerranée, nous ne sommes pas forcément riches et nous n’avons pas forcément tous la même idée de la démocratie. Il est encore davantage nécessaire alors de s’unir et de voir comment on peut agir ensemble et vivre ensemble. C’est là que les Etats semblent patiner un peu, puisque par exemple la France n’arrive pas à signer un traité d’amitié avec l’Algérie, et qu’entre la Palestine et Israël, cela reste pour le moins compliqué.
37 Le projet de démocratie participative, qui a été, je vous le rappelle, initié ici, m’a inspiré l’idée d’une diplomatie participative. La diplomatie participative, telle que je la pratique, c’est dire à l’Etat : “On ne s’occupe pas des sujets qui fâchent, on vous les laisse : Palestine, Israël, Algérie, Sahara…, on s’occupe de petites choses, comme l’eau, les forêts…” On tisse, petit à petit, des liens qui touchent les milieux économiques, universitaires, les étudiants, les jeunes, les sportifs, les techniciens de ceci ou de cela, et l’on développe des solidarités, un tissu humain qui font que le jour où les gouvernements seront prêts à s’entendre politiquement, tout ce travail aura déjà été réalisé. La diplomatie participative, c’est une diplomatie qui n’est plus portée par le Quai d’Orsay, mais par des gens à qui l’on dit : “C’est vous qui allez porter la politique étrangère de la Région.” Vous n’allez pas demander un entretien avec un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, ni avec un diplomate, mais vous allez voir le président de la Région, que vous avez élu. Il va vous dire : “Il nous manquait justement un point dans le créneau de la coopération en matière de lutte contre les incendies. On va créer une réunion d’experts avec les sapeurs-pompiers, les autorités publiques, etc.” Et cela se fait dans un cadre interrégional. Le Quai d’Orsay n’y verra pas d’inconvénient, et vous allez vous-même porter l’action internationale de la Région. C’est passionnant. Avant les gens disaient : “On devrait aller à Alger.” Maintenant on leur dit : “Vous allez vous-même porter les espoirs de paix, de coopération, de lutte contre le racisme, parce que vous allez à Alger discuter avec le banquier qui est votre confrère, ou avec la petite entreprise avec laquelle vous devez traiter, ou bien en matière d’hydraulique avec des gens qui ont besoin d’un savoir-faire que vous, vous possédez ici, en Provence, et qu’ils n’ont pas dans telle ou telle région d’Algérie ou du Maroc.” Voilà qui est exaltant pour les gens, ils adorent cela !
38 P. D. M. : Au fond, la Région n’est pas simplement une échelle pertinente pour l’aménagement du territoire, elle l’est également au plan international ? C’est-à-dire qu’à partir de la Région, et des relations qui sont engagées, vous créez une sorte de socle commun qui va servir de fondement à partir duquel un système relationnel va pouvoir se mettre en place…
39 M. V. : Je dirai “inch’Allah”, “si Dieu le veut”, tout en restant totalement laïc ! Comme cela a été dit à propos de l’Italie, “fara da se”, je pense que la Méditerranée se fera d’elle-même, ou ne se fera pas, et qu’elle se fera à partir de ses Régions. Ce qui se passe en Méditerranée, ce n’est plus de la politique extérieure pour nous, c’est de la politique intérieure. Quand je vais à Alger, les personnes d’origine algérienne d’ici sont contentes. Quand je vais en Israël, la communauté juive est contente. Simplement, il faut dans le même temps essayer de ne pas laisser monter cette philosophie politique du communautarisme, du modèle de société à l’américaine et ce que j’appellerais volontiers en France le « sarkozisme ». Il faut faire attention aux surenchères communautaires et mémorielles.
40 P. D. M. : Il y a enfin une question de prospective : si vous aviez un projet particulier à défendre pour le devenir de la Région, quelle serait votre priorité ?
41 M. V. : Tout ce que l’on fait en Provence en ce moment, avec l’Andalousie, la Catalogne, et ce qu’on fera demain avec le Maghreb, ça a de l’allure. Il y a quelque chose qui va surgir et qui sera une réponse à la mondialisation. Il faut qu’on s’appuie sur l’Europe, qu’on ne néglige pas l’Europe, pour éviter au moins que ce soit le pire qui arrive par là, mais que l’on équilibre cette dimension en s’appuyant sur d’autres espaces, et entre autres sur l’espace méditerranéen et l’espace latin. Parce que je suis persuadé que l’Amérique latine a une réponse qui ne nous est pas indifférente.
42 P. D. M. : Votre priorité serait une stratégie internationale ?
43 M. V. : Les deux choses sont liées. Je crois que, premièrement, il ne faut pas attendre qu’on nous en donne la permission pour aller à São Paulo ou ailleurs signer un accord. Quand on peut se rendre au Sud-Liban pour faire des choses, il faut les faire. Mais les institutions françaises doivent évoluer, reconnaître le principe de subsidiarité et que la Région n’est pas une collectivité parmi d’autres. On doit, en réformant le Sénat, faire passer une réforme institutionnelle qui donne à la Région, non pas la possibilité d’imposer sa loi aux communes et aux départements, mais, en matière d’aménagement du territoire, une priorité. Qu’elle ne soit pas un élément, un partenaire parmi d’autres qui permette à l’Etat de choisir ici la ville, ici le département, ici la région. Ensuite, avec ce qui est en train de se dessiner à travers les eurorégions, ou au niveau des coopérations interméditerranéeennes, il faut qu’intervienne peu à peu une reconnaissance des Régions, qui sont de “grandes personnes”, qui agissent avec sagesse et sens de la mesure, et doivent pouvoir agir sans attendre que les Etats donnent leur aval ou ouvrent des voies qu’ils ne peuvent plus ouvrir. On sent bien que la politique méditerranéenne active, c’est au niveau régional qu’elle se situe. Donc, menons notre politique étrangère, à condition qu’elle soit appuyée sur la population, une politique portée par des chefs d’entreprise, des universitaires, des jeunes sportifs, etc. Et puis, deuxièmement, exigeons de l’Etat une réforme de la fiscalité locale qui donne les moyens d’agir.
44 P. D. M. : Un dernier mot, peut être, sur un projet qui vous tient particulièrement à cœur, le “Centre régional de la Méditerranée”, qui est actuellement en chantier, et qui est en fait la traduction concrète de cette vision à la fois régionale et internationale que vous défendez…
45 M. V. : J’ai eu cette idée lorsque j’ai été élu président de Région en 1998, me disant que les idéaux ont besoin de points de repère. De même qu’elle a besoin d’un drapeau, la Région, la Méditerranée, en tout cas à Marseille, a besoin d’un lieu. Un lieu qui permette d’envoyer un signe d’espoir vers une Méditerranée de l’avenir. Il s’agit de faire découvrir ce qu’est la Méditerranée, qui n’est pas seulement violente. A cette fin, il faut qu’il existe un lieu où les visiteurs puissent se rendre, un lieu populaire sur l’esplanade du J4, à l’entrée du port de Marseille. Ce lieu doit être un espace architectural remarquable, c’est le sens du projet de l’architecte Stefano Boeri, qui est à la fois sous-marin et aérien, et puis qui a l’air de ne pas tenir en équilibre parce que c’est une équerre. Ce lieu sera d’abord populaire, c’est-à-dire qu’il ne sera pas réservé à une élite ni à une académie. Ce sera un lieu de cafétérias, d’expositions, d’écrans géants de télévision où l’on verra ce qui se passe au même moment dans d’autres ports de la Méditerranée. Un endroit où une mère pourra se promener avec son enfant et voir une exposition sur le pays où est né grand-papa, qui était italien, républicain espagnol, algérien, égyptien ou grec… Et puis des zones de rencontres, de conférences, avec des grandes salles, des salles plus petites…
46 Dans le bâtiment qui tient l’équerre, on peut loger le côté économique, que le public n’a pas besoin de voir. Dans ces bureaux se réuniront des patrons venus d’Alexandrie avec des secrétariats qui ne sauraient pas sinon où s’installer, et où les chambres de commerce auront leurs repères. Et puis sur la partie haute, là encore un espace d’expositions, espace de restauration, espace de vision, de terrasse sur la mer. Toutes sortes de populations pourront y trouver leur compte. Ce centre est avant tout un endroit où le peuple marseillais et de la Région pourra venir constater qu’il y a une autre Méditerranée possible. Par des cybercafés et d’autres équipements mis à la disposition du plus grand nombre, les gens pourront communiquer et voir ce qui se passe dans le même temps à Tunis, à Alger, à Tanger, à Rome, à Naples ou à Séville. Enfin, il s’agit de faire de ce lieu un lieu vivant, où l’on parle d’avenir, en attirant des jeunes, en disant : “Ecoutez la Méditerranée, ce n’est pas seulement la violence.” Il ne faut pas avoir peur du futur en Méditerranée, ça peut être très intéressant de donner aux personnes l’envie de la traverser pour découvrir l’autre.
47 P. D. M. : Alors que des murs se dressent un peu partout, votre projet est au fond de bâtir un pont qui relie…
48 M. V. : La symbolique du pont qui est renversé entre la mer, la partie sous-marine du bâtiment et la partie aérienne. La partie sous-marine est notre enracinement dans notre terre et notre mer, la mer Méditerranée, et puis cette perspective ouverte avec la partie qui est au-dessus de la mer et qui regarde résolument vers un avenir que j’espère meilleur…
49 P. D. M. : C’est une façon de rechercher, en fin de compte, ce que notre ami Jean-Claude Izzo appelait une “Méditerranée des bonheurs possibles”…
50 Mars 2007
Notes
[ *] Président du Conseil régional de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur.
[ 1] Michel Vauzelle, La France déroutée ; pour des régions politiques, Editions de l’Aube, 2002.
[ 2] Ministre délégué à l’Aménagement du territoire dans le gouvernement de Dominique de Villepin et surtout élu des Alpes-Maritimes.
[ 3] Première Convention internationale pour une approche territoriale du développement, Marseille, 5-6-7 mars 2007.
[ 4] Conférence des Régions périphériques maritimes.
POUR CITER CET ARTICLE
Bruno ETIENNE et Thierry Fabre « Entretien avec Michel Vauzelle », La pensée de midi 2/2007 (N° 21), p. 108-120.
URL : www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2007-2-page-108.htm.




