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| La pensée de midi 2007/2 (N° 21) | 15 € |
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AuteurHubert Nyssen du même auteur
Hubert Nyssen est écrivain et éditeur, fondateur des Editions Actes Sud. Ses derniers livres s’intitulent Lira bien qui lira le dernier. Lettre libertine sur la lecture (Labor/Espace de libertés, 2004) et La Sagesse de l’éditeur (Œil Neuf, 2006).1
2 6 novembre – Revu, hier soir, Carrington, le film de Christopher Hampton (1995) qui retrace la vie et les amours de Dora Carrington avec Lytton Strachey, un écrivain homosexuel et excentrique du groupe de Bloomsbury. Remis la main sur le livre de Jane Hill consacré à cette femme peintre qui a inspiré des romanciers comme D. H. Lawrence, Aldous Huxley, Rosamond Lehmann, et dont l’œuvre, picturalement très autobiographique, ne fut reconnue qu’une trentaine d’années après son suicide en 1932. La première surprise a été de voir, par les reproductions, la stupéfiante ressemblance entre le Lytton Strachey peint et dessiné maintes fois par Dora Carrington, et celui que Jonathan Pryce incarne à l’écran. L’autre fut de constater la fidélité avec laquelle Christopher Hampton a reconstitué, d’après les toiles, les lieux où ont vécu le couple et leurs proches dans un constant défi aux conventions victoriennes.
3 17 novembre – Petits tours de reconnaissance dans cette autre ville rose, Montauban, assez minuscule quand on la compare à Toulouse. Pris le thé place Nationale avec Manguel et Cercas qui, en jongleurs, se renvoient titres de livres et noms d’auteurs. Alberto ne se déplace pas sans Lucy, une chienne de type bouvier bernois, qui monte avec lui sur la scène et qui est maintenant connue du tout-Montauban. Le soir, au Local, petit théâtre de banlieue, les voilà dialoguant, Cercas qui est l’invité et Manguel qui l’interroge sur les auteurs qui lui furent importants pour son travail d’écrivain. Et après Cervantès, c’est évidemment de l’irréductible Borges qu’il est question.
4 18 novembre – Hier à Lourdes, au lieu d’un miracle, il y eut un tremblement de terre. Un vrai. Ce matin, au théâtre Olympe-de-Gouges, devant un petit public, Alberto dialoguait avec Christine Le Bœuf, sa traductrice. Il y fut question de l’intimité dans la relation de l’auteur avec le traducteur, de la disponibilité requise de part et d’autre, et de certaines tournures d’auteur qui, restituées à l’identique dans la traduction, vaudraient au traducteur les foudres du lecteur. Ils évoquèrent encore les résonances propres à chacune des langues, source et cible, et les difficultés qui en viennent. Une vraie leçon de rattrapage.
5 19 novembre – Ce matin, sous la houlette de Philippe Lefait, controverse avec Alberto Manguel et Claude Rouquet sur le thème inopportunément intitulé “Les ennemis de la littérature”. Parler d’empêcheurs de danser en rond, oui, ai-je dit avec un brin d’exaspération, mais des ennemis, non. Et puis mieux vaut aller aux sources, et aborder la grande question de l’instruction et de l’éducation. Une enseignante, du fond de la salle, a parlé de sa retraite prochaine comme d’un soulagement parce qu’elle ne serait plus “contrainte par les programmes à enseigner l’ignorance”.
6 23 novembre – Une conversation que j’eus avec Denis Podalydès à Montauban m’a rappelé la dixième et dernière des Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau, celle que lui inspira la promenade du 12 avril 1778, la plus brève, deux pages à peine. Rousseau y suggère la découverte de l’amour, à seize ans, dans les bras de Madame de Warens, “pleine de complaisance et de douceur”, qui en avait alors dix de plus. “Je fis, dit-il, ce que je voulais faire, je fus ce que je voulais être.” Dans l’ordre de l’intime, c’est peut-être cela, le siècle des Lumières…
7 27 novembre – J’ai plusieurs fois évoqué, dans des articles et dans des livres, la manière dont Bernard Grasset, en 1923, lança Le Diable au corps du jeune Radiguet que lui avait amené Cocteau. Grasset avait imaginé une sorte de teasing, en affichant à rythme régulier dans les journaux le nombre décroissant de jours d’attente avant la parution. Et quand Paul Souday avait éreinté le livre dans Le Temps (ancêtre du Monde) Grasset avait aussitôt fait passer de sang-froid dans la presse un placard ainsi rédigé : “Tout le monde a lu l’admirable article de Paul Souday sur le premier livre de Raymond Radiguet, qui consacre définitivement la gloire du jeune écrivain.” On peut en rire, on peut en sourire comme Cocteau qui avait l’art de traverser à gué et qui, cette fois-là ou une autre, se défaussa en déclarant que Grasset n’était “pas un éditeur comme les autres parce qu’il mêlait le commerce et l’amour”. Mais on peut aussi se dire que ce moment-là est celui où les portes du monde éditorial se sont ouvertes au cynisme marchand.
8 J’ai remis la main sur Le Diable au corps qui est avec Le Bal du comte d’Orgel et Les Joues en feu dans ma bibliothèque, à la lettre R, entre un livre de Rachilde sur Alfred Jarry et L’Honorable partie de campagne de Thomas Raucat, délicieuse initiation au Japon par un diplomate français qui avait choisi pour pseudonyme un prénom et un nom correspondant, phonétiquement, au “tu viens, chéri ?” des prostituées japonaises. Pardon pour ces détours, ils m’amusent…
9 Donc, entre deux autres lectures, je l’ai relu, Le Diable au corps, et je regrette de l’avoir fait car le souvenir que j’en avais s’est brisé. J’avais dû le découvrir environ vingt ans après sa publication qui date de 1923, c’était à nouveau la guerre, j’ai dû flamber pour le double scandale provoqué par ce galopin qui, après avoir fait le récit de ses parties de jambes avec l’épouse d’un homme qui était au front, avait eu l’audace de le publier. Aujourd’hui, lecteur non pas courbé sous le poids des ans mais assis dessus (c’est plus haut, on voit mieux), je me suis demandé ce que des empressés avaient pu trouver de stendhalien, et même de proustien, dans cette petite chose mal construite où sottise du comportement et mépris pour la femme font un triste brouet. Soyons justes, il y a, ici et là, des phrases d’écrivain comme celle-ci, vers la fin : “Les vrais pressentiments se forment à des profondeurs que notre esprit ne visite pas.” Mais je me demande si la main de Cocteau n’était pas posée sur celle de Radiguet au moment où ces mots sont venus…
10 9 décembre – Dix ans après, et même un peu plus, soudain me vient une confidence de seconde main… Si François Mitterrand a tant traîné pour décider de la date à laquelle nous aurions, lui et moi, un long entretien télévisé, en première partie de soirée et en direct, au cours duquel, comme nous en étions convenus, je l’interrogerais sur les lectures qui avaient marqué sa vie, s’il a traîné jusqu’à n’être plus, physiquement, en mesure de le faire, ce serait, m’apprend-on aujourd’hui, pour le motif qu’il avait soudainement pris peur de ce qu’il serait ainsi amené à dire… Le témoignage venu d’un proche artisan de cette affaire rameute les soupçons que j’eus à l’époque quand, à plusieurs reprises, je vis à l’Elysée le président osciller entre désir et prudence. Il était entendu que nous ne déborderions pas du champ littéraire. Alors peur de quoi, peur de dire quoi ? Eh bien, voilà une question que je lui poserai si je le retrouve dans l’au-delà. Et à mes lecteurs j’enverrai un courriel avec la réponse. Dans le style du télégramme que Mauriac reçut de Gide, quelques jours après la mort de celui-ci : “Il n’y a pas d’enfer. Tu peux te dissiper. Préviens Claudel.”
11 12 décembre – Hier soir et ce soir, regardé les deux épisodes du téléfilm de Claude Goretta, Sartre, l’âge des passions. Ce que je veux d’abord retenir et souligner, c’est l’événement. Deux films importants, celui-ci et celui d’Ilan Duran-Cohen, ont été diffusés en début de soirée à huit mois de distance, par deux chaînes publiques, sur un écrivain contemporain dont on ne peut pas dire qu’il est des plus accessibles au grand public. Que je sache, du jamais vu. Reconnaissance donnée à cette exception “culturelle”, c’est une congruence fondamentale qui me saute aux yeux. Si différents soient-ils, ces deux téléfilms sont illuminés par une vedette absente de la distribution, invisible à l’image mais obsessionnelle et toujours présente. L’écriture. Oui, bien sûr, Sartre et le Castor écrivent, on le voit, ils le disent et ceux qui les entourent, et qui souvent écrivent eux-mêmes, en parlent. Oui, c’est évident, il y a les mots de Sartre, ceux qu’on l’entend proférer et ceux qui ont donné son titre au plus mince et au meilleur de ses livres, Les Mots. Mais l’écriture n’est pas réduite aux situations, lectures, citations, références qui abondent. Non, elle est aussi, elle est d’abord constitutive du personnage dont on ne saurait la séparer sans imaginer qu’il s’effondre, disparaît ou se dissout. Dans ces téléfilms, et surtout dans le second où Denys Podalydès arrive à nous le faire voir et sentir par sa manière même de se substituer à lui, Sartre se confond avec l’écriture, il paraît résoudre l’équation de l’être et du dire, il est ce qu’il dit, il dit ce qu’il est. Et même davantage, ce qui est le privilège de l’écriture. Pour estampiller ce que je venais d’écrire, j’ai voulu retrouver une citation dans Les Mots. Je m’en souvenais bien mais je suis de la vieille école, je ne voulais pas prendre le risque de l’écorcher. C’est à douze lignes de distance l’un de l’autre, vers la fin, deux petits fragments où parle un vieil homme qui vient de narrer son enfance. “J’écris toujours, dit-il. Que faire d’autre ?” Et plus loin : “On se défait d’une névrose, on ne se guérit pas de soi.”
12 18 décembre – Les mots, toujours les mots, il savait ce qu’il faisait, le père Sartre en donnant ce titre au meilleur de ses livres. Hier soir, dimanche, c’est revenu, une fois de plus, dans la conversation familiale. L’usage des mots, on sait cela, on en convenait tous, impose de réfléchir à leur sens, celui dont on les croit pourvus et celui qui leur sera donné. Et si nous n’initions pas nos enfants à cette nécessité, si nous pensons que leurs maîtres sont là pour ça, et si les maîtres, de leur côté, constatent que sans le concours des parents ils ne peuvent plus rien, il ne faut pas s’étonner de voir les gosses, à la suite de cette double démission, utiliser des formes d’expression proches de celles du chasseur d’auroch ou de l’Indien dans la danse du scalp. Et pendant qu’on ressassait inlassablement cette question, inlassablement je revenais à ce que disait si bien Duvignaud à propos de l’avenir des formes dans la création, à savoir que nous sommes entourés de signes révélateurs que nous ne savons pas lire ou négligeons de lire. Car il se passe indéniablement quelque chose, en ce moment, dans la tumultueuse rencontre entre une jeunesse qui a perdu nos repères et le tumulte technologique qui passe à sa portée. Certaines choses sont en train de naître qu’on aurait grand tort d’écraser du talon, de voiler par le silence ou de vouer au mépris.
13 19 décembre – Ce matin, chez Actes Sud, c’était mon tour de passer devant les représentants pour leur commenter les parutions de mars dont je m’occupe. Ces représentants, qui comptent une belle majorité de femmes, n’ont jamais été à mes yeux de ces colporteurs qui promettent le ciel et le salut pour vendre leurs bricoles. Ils sont passeurs de quelque chose qui dépasse de beaucoup le format des livres, le poids du papier et le prix de l’ouvrage. Les rencontres avec eux sont des moments que j’ai toujours aimés car ils me fournissent l’occasion de leur parler des livres avec le sérieux et l’humour dont j’ai appris la recette dans la fréquentation de philosophes qui traitent d’idées et de passions sans céder au confort de l’hermétisme ni à la complaisance de la vulgarisation. Ce matin j’avais une belle partie à jouer avec une armada dont le navire amiral est Napoléon le petit de Victor Hugo. Un livre qui, paraissant à la veille de l’élection présidentielle, poussera quelques-uns à se demander : mais à qui donc ce petit Napoléon fait-il penser ?
14 20 décembre – En habit de fête, voici donc le dernier jour de l’automne. Thierry Fabre est venu de Marseille pour déjeuner au mas. Ce fut comme d’habitude, sans perdre de temps, un déferlement de réflexions autour de La pensée de midi. Et, au-delà, une impatiente confrontation de nos regards sur les événements du monde. Midi le juste, comme dit Paul Valéry auquel je suis revenu ces jours derniers car il a une place dans la vie de l’un des personnages du roman que j’écris. Nous avons fait quelques haltes, aujourd’hui, pour nous redire la sagesse avec laquelle Deleuze, s’interrogeant sur la philosophie ne séparait pas la pensée des circonstances où elle se manifeste. Pour nous attarder sur le pouvoir émancipateur des questions dans le climat d’injonctions exclamatives où nous vivons. Et pour constater que le despotisme économique n’a plus de leçons à recevoir du despotisme politique. Il les a déjà dépassées.
15 22 décembre – Si une insomnie fait une déchirure dans ma nuit, au lieu de me lancer dans une inutile controverse avec le sommeil qui se refuse, j’ouvre la radio. Ainsi, la nuit dernière, ai-je pu entendre soudain une mère sénégalaise parler d’enfants privés d’éducation. “Ils ne connaissent que ce qu’ils voient”, disait-elle. Eblouissante ellipse.
16 23 décembre – Comment ne pas se laisser gagner par une irrépressible colère quand on vous dit que les moyens font défaut pour venir à bout de la misère et de la pauvreté, que les fonds manquent pour recruter des maîtres et soutenir la recherche, et quand, simultanément, on vous révèle, avec des chiffres à vous faire perdre la raison, les salaires, bonus et commissions de certains entrepreneurs, intermédiaires et dirigeants ? On vous fait aussitôt observer que de tels revenus sont liés à l’efficacité des bénéficiaires. On vous dit que des mathématiciens ont mis leur intelligence au service des spéculateurs. Eh bien, faudra-t-il un jour absoudre les délits pour l’intelligence et l’habileté avec lesquelles ils sont commis ?
17
18 27 décembre – A la radio, ce matin, un astrophysicien qui parlait d’exoplanètes répondait à une auditrice curieuse de savoir s’il n’était pas préoccupé par l’idée que l’on pourrait un jour y transporter nos virus et nos capacités destructives, et il lui conseilla de lire “Pourquoi j’ai tué mon père, le livre de Lewis Carroll”. Aïe, aïe, aïe… d’un livre constituant une inénarrable parabole du progrès et qu’il avait ensuite fort bien résumé, l’astrophysicien avait massacré le titre et dépossédé l’auteur. Il s’agissait évidemment de Pourquoi j’ai mangé mon père, de feu le merveilleux Roy Lewis.
19 Du coup, j’ai refait un petit voyage dans le passé, année 1988. Rue de Verneuil, j’avais croisé Vercors qui s’était jeté sur moi en me disant qu’il avait sollicité sans succès toute l’édition parisienne avec un livre anglais, d’un certain Roy Lewis, déniché par Théodore Monod, et que Rita Barisse, sa compagne, avait traduit sans attendre qu’un contrat l’y commît. Et il ne voyait plus que moi, éditeur débutant, pour le publier. Le livre, en anglais, portait un titre qui, littéralement traduit, disait à peu près : ce qui est arrivé ou ce qui s’est passé avec mon père. Mais Vercors avait suggéré à Rita d’intituler sa traduction : Pourquoi j’ai mangé mon père. Ce Roy Lewis, je n’en avais jamais entendu parler. La recommandation de Monod et de Vercors, ce n’était pas rien. Dans la nuit j’ai lu le livre et ce fut sans doute la nuit blanche la plus festive de ma carrière. Le lendemain matin j’en parlais à la petite équipe qui m’entourait dans ces premières années d’Actes Sud, nous décidions de publier le livre dans une collection que nous avions appelée “Cactus”, et je téléphonais à Vercors. Jusqu’à sa mort, je n’allais plus cesser de le voir quand j’allais à Paris, où il avait avec Rita Barisse un appartement en sous-sol, installé dans l’un de ces anciens ateliers qui ont donné son nom au quai des Orfèvres. Pendant que nous en préparions l’édition, l’été 1988, l’idée me vint un soir de lire les premières pages de Pourquoi j’ai mangé mon père, après dîner, sous le platane, à quelques jeunes gens que nos enfants avaient invités. Leur plaisir fut tel qu’ils en redemandèrent chaque soir, jusqu’à la dernière page. Et je compris alors que nous avions fait le bon choix. Et, en effet, non seulement le succès fut au rendez-vous, mais les Anglais, qui n’en avaient eu aucun avec la première édition, tentèrent alors un second lancement en adoptant le titre imaginé par Vercors et ils trouvèrent eux aussi le succès. La dernière image que j’ai de Roy Lewis et qu’a ravivée ce matin l’erreur de l’astrophysicien, c’est son arrivée en Arles par un petit paquebot fluvial, peu de temps avant sa mort, en compagnie d’une passagère vêtue et fardée comme si elle venait de l’au-delà pour l’y emmener.
20 28 décembre – Par nécessité romanesque il me fallait installer hier l’un de mes personnages dans un lieu original ou singulier. J’ai choisi d’en “squatter” un que je connais. Squatter, soit dit en passant, est un vilain mot repris à l’anglais qui nous avait dérobé le bel “esquatir”, vieux de sept ou huit siècles. Bref, car écrire impose de s’initier à tous les métiers, j’ai abattu hier les cloisons qui séparaient les cinq chambres de bonne que je venais de squatter et j’en ai fait, pour mon personnage, un long studio d’où l’on a une vue imprenable sur le Jardin des Plantes. Du coup, par le mécanisme qui, sur le métier à tisser que j’ai dans la tête, me fait sans cesse croiser les fils de la vie actuelle avec ceux qui forment la trame du passé, j’ai revécu une mémorable soirée de septembre 1973 qu’avait organisée chez lui le conseiller culturel de l’ambassade de Belgique à Paris pour marquer la sortie de presse de mon premier roman, Le Nom de l’arbre. Il y avait là, au milieu d’un public très parisien, quelques écrivains que je fréquentais, et entre autres Max-Pol Fouchet, Pierre Gascar, Roger Caillois, trois qui n’étaient pas de ceux qui vous offrent des bouquets de fleurs coupées dont on sait qu’elles seront vite fanées. Le conseiller habitait un appartement sous les toits d’un haut immeuble du boulevard du Montparnasse. Quelques instants avant minuit il nous invita à nous rassembler devant ses fenêtres, il me mit un bras autour des épaules et de l’autre fit un geste de magicien. A l’instant la lumière enflamma au loin, l’Arc de triomphe, l’illumination courut le long de la Seine, révélant les édifices publics l’un après l’autre, jusqu’à Notre-Dame. “Longue vie au Nom de l’arbre !” lança le conseiller au milieu des applaudissements. Je me demandais comment il s’y était pris pour jouer la coïncidence mais une inconnue me glissa à l’oreille que ça se faisait, qu’on pouvait acheter aux services de la ville pareille illumination. Il n’en reste pas moins que jamais les quelques nominations et prix littéraires qui me vinrent par la suite n’eurent pour moi l’importance et l’éclat de cette féerie.
21 29 décembre – Avec son 007 dans le millésime, l’année qui vient me fait penser à James Bond et à Bons baisers de Russie, le film où, pour la première fois, je le vis. C’était à Londres en 1963, avec mon ami Manguin, dans l’un de ces cinémas où, au balcon, on pouvait encore fumer et prendre une tasse de thé. Un art de vivre disparu. Mais James Bond, c’est aussi, c’est d’abord Sean Connery dont je n’eus pas imaginé à l’époque qu’il serait quarante ans plus tard le bouleversant écrivain dans A la rencontre de Forrester. Sans doute le moins connu de ses films mais un auquel je retourne souvent. Voilà peut-être l’un des avantages de l’âge que j’ai atteint : quand il est question du temps, on peut se tailler de grandes parts de souvenirs au lieu d’avoir à se contenter de miettes.
22 Une étudiante de l’université de Bucarest est tombée sur une page de mes carnets où il est question d’Alexandre Paléologue qui fut brièvement ambassadeur de Roumanie à Paris et elle veut m’interroger sur ce beau personnage. Je l’ai malheureusement trop peu connu et je crains de décevoir ma correspondante. Je suis tout de même allé chercher dans le troisième volume de L’Editeur et son double cette note du 10 mai 1990… “Alexandre Paléologue nous a reçus, Christine et moi, dans une ambassade immense et déserte où il n’y a pas le moindre personnel. Sa femme, trotte-menu, paraît lui servir de secrétaire, de factotum, de cuisinière. […] L’ambassadeur, indocile avec le régime provisoire qui l’a nommé, nous dit que leur maudit procès risque de faire plus tard, des Ceaucescu, des héros de tragédie. Pour lui, la fin du tyran, mise en scène par Gelu Voican, fut cérémonie propitiatoire : la mort du dragon. Puis la révolte le reprend. Parce que le régime traite les étudiants et les protestataires de golani, un mot qui revenait souvent sur les lèvres de Ceaucescu, il dit qu’il se fera faire des cartes de visite portant la mention : Golan extraordinaire et plénipotentiaire.”
23 31 décembre – Ce soir, à minuit, on refermera l’herbier. Il y a un an, je comparais ici une année révolue au destin d’un livre : ce que l’auteur voulait qu’il fût, ce que la lecture a permis d’en comprendre et ce qu’il est devenu par l’accueil qui lui a été réservé. Et je terminais en écrivant que, vus sous cet angle, les vœux qu’on échange font sourire car ils ressemblent aux illusions que se font les auteurs. Mais en vérité, avec un an de plus, je vois que, désormais, je suis moins dans des projets et dans leurs illusions que dans le train tranquille des accomplissements. Allons donc pour une nouvelle année, à dos d’âne comme Stevenson dans les Cévennes.
24 (L’intégrale des carnets est disponible sur :http ://www.hubertnyssen.com/carnets.php)
POUR CITER CET ARTICLE
Hubert Nyssen « Le carnet d'Hubert Nyssen », La pensée de midi 2/2007 (N° 21), p. 122-129.
URL : www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2007-2-page-122.htm.




