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| La pensée de midi 2007/2 (N° 21) | 15 € |
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S'inscrire Alertes e-mail - La pensée de midi Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLes nouveaux territoires du monde individuo-global. Délocalisation et déterritorialisation
AuteurRaphaël Liogier[*] [*] Professeur des universités à l’Institut d’études...
suitedu même auteur
1 A la recherche des recompositions qui se dessinent, entre le local et le global.
2 Il est plutôt commun aujourd’hui de parler de délocalisation sur le plan économique et de déterritorialisation sur le plan politique. Les entreprises délocalisent. Le pouvoir politique se déterritorialise. Mais il est plus délicat d’évoquer, même si c’est crucial, les nouvelles localisations économiques et les nouveaux territoires politiques. Il est indéniable pourtant que ces nouveaux lieux existent. Certes, ils ne se mesurent plus à leur circonférence, à leur extension métrique, mais selon d’autres critères. Il ne suffit pas en effet de dire que telle entreprise européenne sous-traite en Chine la fabrication des composants électroniques qui font partie intégrante d’un produit de marque européenne pour comprendre ce que signifie cette relocalisation. Car il ne s’agit pas d’un simple déplacement, mais d’une recomposition générale du jeu économique et de ces règles dans un champ économique nouveau. Les entreprises que l’on appelle habituellement “multinationales” sont en réalité de plus en plus “transnationales”, c’est-à-dire qu’elles n’appartiennent plus en propre à une nation, mais sont présentes dans différentes parties du monde en fonction de leurs intérêts sociaux, industriels et financiers. Intérêts qui induisent des alliances avec les Etats, qui sont réduits à la position d’opérateurs, de cocontractants de stratégies économiques qui les dépassent. Les nouvelles localisations entrepreneuriales sont ainsi de moins en moins des implantations stables dans une région, mais plutôt des implantations de projets qui peuvent être à tout moment révoqués lorsqu’ils ne sont plus rentables ou lorsqu’ils ont été rentabilisés. Ce n’est donc pas seulement le périmètre d’exploitation qui s’est élargi et disséminé, mais la nature et l’usage de ce périmètre qui ont changé.
3 Cette tendance dépasse depuis une vingtaine d’années le monde économique stricto sensu, débordant sur le monde politique. Les unités de base de la localisation politique sont les territoires administratifs, divisions géographiques sur lesquelles le pouvoir lui-même se divise ou, autrement dit, se répartit en compétences spécialisées plus ou moins autonomisées. La décentralisation française, depuis 1982, n’a pas changé les règles du jeu mais a transféré certaines compétences jusque-là détenues par l’Etat, ou a donné une plus grande autonomie financière (impôts locaux) et de décision aux départements, aux Régions ou aux communes en particulier. Il y a eu déconcentration (spécialisation des compétences de l’Etat à l’échelle locale) et décentralisation (autonomisation des compétences de certaines circonscriptions territoriales par rapport à l’Etat). Le processus actuel qui s’annonce, en revanche, est en train de changer les règles du jeu. Le pouvoir politico-administratif est en train non seulement de changer d’échelle, mais tout simplement de nature, à travers par exemple ce que l’on appelle les politiques contractuelles. C’est même en un certain sens la démocratie, fondée sur le contrat social, qui est ainsi en train de muter.
4 Au plan politique, le contrat social repose sur le postulat d’un échange originel des volontés entre des individus-citoyens. Le contrat, c’est-à-dire la possibilité d’engager sa volonté, est aussi un des piliers de la vie civile moderne. C’est lui qui encadre le fonctionnement économique et social privé, mais il constitue aussi, à travers le suffrage universel, qui consiste en quelque sorte à renouveler régulièrement le contrat social originel sur un territoire donné, par exemple celui de la République française, un des piliers de la vie politique moderne. Or les politiques contractuelles permettent la constitution de nouvelles sortes de territoires, ni étatiques, ni régionaux, ni départementaux, ni communaux, des territoires de projets, éphémères, qui n’existent qu’en vertu de la résolution d’un problème spécifique, pour atteindre un objectif. L’Etat peut aujourd’hui déléguer une partie de ses compétences en matière fiscale à certaines communes en vertu d’un problème à résoudre, par exemple celui des disparités économiques et sociales entre certaines banlieues et les centres-villes. La ville contracte ainsi avec l’Etat, s’appuyant sur une loi-cadre lui permettant de disposer de certaines prérogatives étatiques. Un territoire hybride étatico-communal se dessine alors. Le Grand projet urbain (GPU) mis en place à Marseille, en particulier dans les quartiers nord, a pu ainsi permettre d’installer une zone de “haute” défiscalisation pour attirer les entreprises. Ce contrat constitue une zone de pouvoir qui n’est ni entièrement communale ni entièrement étatique, mais fondée sur la réalisation d’un objectif “commun”. L’objectif réalisé, cette zone peut disparaître (théoriquement). De nombreux territoires administratifs éphémères, s’appuyant sur un contrat, surgissent ainsi à partir de projets très variables, désenclavement des campagnes, objectifs industriels, touristiques, ou même interculturels ou encore transfrontaliers chapeautés par l’Union européenne. Un tel territoire de projet intra-européen, réunissant plusieurs entités classiques, comme les communes, n’est possible que parce qu’une norme étatique ou européenne en prévoit la possibilité et en fixe les conditions.
5 Ces nouveaux territoires de projets, fondés sur des contrats, sont en concurrence avec les espaces administratifs historiques. Ou plutôt ils étaient en concurrence, car dans l’avenir les espaces administratifs historiques ne survivront qu’en se nourrissant de ces contrats de projet. Certes, cela nécessite d’abandonner certaines prérogatives, ou du moins de les partager, ainsi l’Etat avec la commune dans le cadre des contrats villes ou des GPU destinés à mener la politique de la ville ou d’insertion ; ainsi les communes entre elles dans le cadre des communautés de communes. Mais est-ce vraiment un abandon ? Effectivement le conseil municipal perd une partie de ses prérogatives au profit du conseil de la communauté de communes, mais cette association confère une plus forte légitimité à ces entités à travers des projets irréalisables sans elles. Nous avons donc aujourd’hui en gros trois types de territoires :
- ceux qui édictent des normes-cadres pour permettre à des associations administratives de voir le jour ; c’est le cas de l’Etat ou de l’Union européenne, qui à la fois peuvent constituer des normes cadres et eux-mêmes éventuellement faire partie des associations qu’ils autorisent ;
- ceux qui exploitent ces normes-cadres en s’associant ; ce sont essentiellement les communes mais aussi les Régions, et plus subsidiairement les départements (un des enjeux majeurs à l’avenir serait que les Régions, par exemple, puissent créer leur propre norme-cadre) ;
- ceux qui sont créés entre ces communes ou ces régions et constituent des territoires de projets plus ou moins éphémères.
Garder le pouvoir suppose aujourd’hui d’accepter de le partager. Cette nouvelle dynamique est plus importante qu’il n’y paraît du point de vue non seulement des politiques publiques, mais aussi, et surtout, du point de vue philosophique. Ces contrats de projet sont en effet chacun comme un contrat social éphémère superposé au contrat social de l’Etat-nation. Le contrat social de projet, qui fonde un vivre ensemble défini par la réalisation d’objectifs sur un territoire, est une nouvelle orientation des sociétés démocratiques. D’abord parce qu’il fait des échéances électorales classiques (relatives à la désignation des représentants des territoires classiques) une modalité certes encore nécessaire, mais non suffisante du fonctionnement démocratique, puisque le pouvoir se diffuse après l’élection selon des projets qui dépassent les entités politiques pour lesquelles s’exerce le suffrage universel. Ensuite parce que rien n’interdit que se développent non seulement des associations entre des entités publiques telles que les Régions et les communes, mais encore entre des entités publiques et privées. Une commune pourrait ainsi constituer un territoire de projet avec des entreprises privées en vue de la réalisation d’un projet à moyen terme, déléguant ou partageant une partie de ses prérogatives de puissance publique. C’est la remise en question même de la distinction traditionnelle entre public et privé qui est en jeu.
6 Cette évolution vers un pouvoir diffus, éphémère, un pouvoir pour ainsi dire en permanence projeté et reprojeté sur des territoires multiples, est rendu possible culturellement. Elle ne vient pas de nulle part, elle n’est pas imposée de l’extérieur. Un territoire ne survit d’ailleurs que parce qu’il est légitime, autrement dit seulement, et seulement si, il peut être rêvé par une collectivité d’hommes. C’est ce que Castoriadis appelle “l’institution imaginaire de la société” qui est en amont de l’existence de toute institution. Or l’institution imaginaire de la société est aujourd’hui en pleine mutation, depuis grosso modo le début des années 1960. Ce processus de démultiplication du contrat social, de diffusion de la légitimité au-delà des limites stables et rassurantes des territoires administratifs classiques est en phase avec cette transformation culturelle ou mutation de l’institution imaginaire de la société.
L’individuo-globalisation du monde
7 Au même titre, comme le remarque Castoriadis, une institution est toujours, d’abord, un imaginaire, un territoire est toujours d’abord un espace de désir, un lieu de projection, mais aussi, en sens inverse, en négatif, l’expression de frustrations, et plus encore d’un manque fondamental sans cesse à combler. Hobbes a remarquablement montré que le territoire n’est presque que subsidiairement une portion matérielle de terre, mais avant tout l’objet du conflit libidinal[1] [1] Sans bien sûr employer une telle expression par trop freudienne. ...
suite radical qui oppose les hommes, ou qui peut, au contraire, mais là c’est plutôt Locke qui le montre, les rapprocher dans un désir commun de vivre sur “cette” terre-là en particulier, qui devient dès lors l’espace de l’enracinement générationnel d’un imaginaire, ce que l’on appelle une culture, la culture nationale par exemple. Cet enracinement est susceptible d’apaiser partiellement la lutte violente de tous contre tous pour la saisie territoriale, parce qu’elle est susceptible de résorber les vues conflictuelles dans un horizon commun, ce que l’on appelle le politique.
8 Le politique a pris différentes formes historiques : la tribu, le village, la cité, la fédération de cités, l’empire, le fief, l’Etat-nation, la liste de ces combinaisons n’étant pas exhaustive. Ces différentes formes politiques se construisent physiquement et imaginairement en même temps. La montée d’une nouvelle composition imaginaire induit progressivement, parfois imperceptiblement, la légitimité d’une nouvelle forme politique non encore instituée. Je crois que c’est cela même que nous vivons aujourd’hui : la montée d’un imaginaire, que je nomme l’individuo-globalisme, qui n’est pas encore (tout à fait) institué mais qui est, pour reprendre encore le vocabulaire de Castoriadis, instituant. Or, cet imaginaire ne rêve plus l’Etat-nation en tant que tel, ni la commune, ni le département, ni la Région, ni l’Europe d’ailleurs, ni encore la Méditerranée. Je dis bien qu’il ne rêve plus ces horizons en tant que tels, mais il les rêve tous ensemble, combinatoirement. Cet horizon imaginaire n’est en effet pas, ou pas seulement, borné par l’individu, par l’auto-infatuation du sujet désirant, contrairement à ce que pourrait conclure une description trop hâtive. Les enquêtes sur l’évolution des valeurs ne révèlent pas seulement en effet un narcissisme rivé à la recherche du bien-être individuel, mais une dialectique du désir projeté tantôt sur soi, sur son propre développement, et tantôt vers le global, la terre, l’humanité, le monde vivant, le cosmos. Ce qui est nouveau, me semble-t-il, c’est que ce rêve reste en tension, il ne se pose pas sur l’Europe, la Provence, la Méditerranée, mais il absorbe ces territoires dans sa dynamique, dans le rythme incessant qui va du global à l’individuel et de l’individuel au global. La contradiction statique entre l’individuel et le global est ainsi rythmiquement surmontée dans la conscience contemporaine de l’individuo-global. C’est un imaginaire en pulsation. Plus qu’à une globalisation, plus radicale qu’elle, nous assistons à une individuo-globalisation du monde. Autonomie individuelle et horizon global, développement personnel et équilibre écologique, etc., s’énoncent comme des pulsations. Je ne porte aucun jugement, ni négatif ni positif, sur cette évolution, je ne fais que la décrire. Cela ne me semble ni mieux ni moins bien que les imaginaires instituant qui se sont succédé jusqu’à aujourd’hui (et qui restent d’ailleurs présents et entremêlés, à l’état de fossiles superposés, imperceptibles à nos propres horizons). Ce qui peut être négatif ou positif, c’est l’usage qui pourrait en être fait, ce sont les décisions et les politiques qui peuvent être menées en son nom. Déjà les milieux politiques s’emparent de l’écologie, du bien-être individuel, de la notion vague mais symboliquement porteuse de démocratie participative.
9 Entre l’individuel et le global, au cœur de cette tension, tentent de se nicher les circonscriptions administratives telles que l’Etat-nation, qui restent présentes mais en concurrence directe avec les communes, les grandes agglomérations surtout, mais aussi bien sûr avec les régions. Tout le problème aujourd’hui est de savoir, de repérer, quelles sont de ces circonscriptions celles qui correspondent le mieux, ou qui font l’effort pour correspondre le mieux, à la pulsation individuo-globale. Il me semble pour l’instant que se sont les grandes métropoles, les grands centres urbains, tels que Paris, Marseille, Barcelone, ainsi que les régions, telles que la Provence ou le Piémont, qui peuvent devenir le lieu de passage essentiel de cette pulsation, permettant l’enracinement personnel local et l’ouverture sur l’horizon global. L’horizon global se déploie clairement dans les grandes métropoles, mais celles-ci permettent aussi le service optimal de l’individu. L’enracinement personnel est plus évident pour les régions, mais elles permettent aussi à travers leur étendue historique, économique et géographique de penser le global. Les Etats bien sûr ne sont pas éliminés du jeu, surtout lorsqu’ils s’associent en communauté d’Etats telle que l’Union européenne. Les départements et les autres circonscriptions restent les grands perdants de ce nouveau jeu : pas assez “culturels” pour l’enracinement personnel, pas assez vastes sur un certain plan et pas assez concentrés sur un autre plan pour la perspective globale.
10 Mais même ces entités urbaines et régionales restent en équilibre instable sur ce nouvel imaginaire, et n’en restent qu’un lieu de passage qui doit sans cesse, pour ainsi dire, retravailler son attractivité. Une attractivité qui s’appuie sur les territoires de projets ou de contrats, instables par essence (communauté de communes, pays, associations interrégionales, etc.). La force des entités plus stables réside dès lors dans la capacité à contracter, à mettre en place des territoires de projets qui les comprennent et les dépassent : alliances entre grandes métropoles (Marseille-Barcelone ; alliances fondées sur un ou des projets spécialisés culturels, économiques, sociaux, etc. ; alliances entre grandes Régions autonomes pour rendre contemporain un rêve ancien ; alliances entre Etats comme l’Union européenne). C’est ainsi que l’Union européenne n’est plus un simple espace intégré susceptible de fournir un grand marché, mais aussi un espace permettant de répondre à des attentes individuo-globales alternatives du marché tout court, au même titre que ce que doit être la Région, ou les grands centres urbains. La Méditerranée fait partie de ces rêves anciens qu’une alliance interrégionale pourrait rendre contemporain. C’est ainsi encore que le Tibet se déploie comme un territoire non pas utopique mais omni-topique, présent partout sur la surface du globe sauf au Tibet physique, grâce à ces citoyens tibétains d’un nouveau genre que sont devenus les bouddhistes occidentaux[2] [2] Raphaël Liogier, Le Bouddhisme mondialisé : une perspective...
suite. Ce Tibet virtuel global est d’ailleurs emblématique de la pulsation individuo-globale : découverte de “soi” par la spiritualité et “conscience” écologique globale. Emprise locale donc, personnalisation, mais aussi, dans la même oscillation, ubiquité globale des nouveaux horizons légitimes.
11 Les entités administratives collectives classiques peuvent garder leur légitimité tant qu’elles s’imposent à la fois comme des centres économiques, des relais du marché, mais aussi comme des opérateurs de projet de vie, des pourvoyeurs de culture. Car l’individuo-globalisme est un imaginaire paradoxal ou plutôt un imaginaire oscillant entre la recherche de l’harmonie globale et du bien-être individuel, entre l’horizon écologique et le souci égoïste, entre le projet social, humanitaire et les préoccupations narcissiques, entre la recherche d’“authenticité naturelle” et l’obsession de la sophistication industrielle, entre l’efficacité économique et la solidarité.
12 Seuls les territoires qui surmontent ces attentes apparemment opposées peuvent suivre cette oscillation et dès lors s’imposer en jouant de cette instabilité imaginaire. Small is beautiful, certes, mais Global is so great too. La toile électronique qui se tisse d’un bout à l’autre de la planète illustre aussi bien sûr cette tension entre le besoin d’enracinement local, la recherche d’identité individuelle et la fascination pour le lointain, le global, le virtuel. Internet configure des territoires imaginaires individuo-globaux : on se définit individuellement par son blog, on se retrouve entre nous dans des chats de connaisseurs d’un domaine, on s’exprime dans les forums qui ont nos préférences, et on se lance aussi dans des espaces sans limites, indéterminés, sauvagement virtuels, autrement dit non finalisés, non arrêtés. C’est le règne de l’hypertextualité : chaque mot permet de glisser sans fin sur d’autres sites, d’autres espaces. L’internaute surfe sans fin d’un territoire à l’autre. Internet marque ainsi le début d’une vraie transformation de la socialisation, une socialisation qui ne se fait plus à travers des appartenances et des fidélités arrêtées sur des groupes et des associations réelles et clairement déterminées, la famille, l’école, la catéchèse, mais à travers un champ virtuel, non déterminé de groupes et d’associations. La sociabilité assimilée par les anciens Grecs au “fini”, est soudain plongée dans ce qui exprimait pour eux le mal par excellence, le chaos, le “non-fini”, l’apeiron. Les évolutions technologiques et culturelles sont ainsi en phase, l’une fournissant l’outil le plus adéquat à l’expression de l’autre, à moins que, ainsi que le souligne Habermas, la technologie soit devenue depuis bien longtemps déjà non plus seulement un instrument au service de la culture, mais à elle seule une culture, et même la culture hégémonique.
13 Les métropoles, Régions, Etats, confédérations et fédérations ne peuvent plus ignorer la “toile”, car c’est de plus en plus en son sein que fluctue la légitimité. C’est de plus en plus aujourd’hui par l’Internet que se produit et se diffuse la pulsation individuo-globale, autrement dit, c’est sur la toile que les imaginaires instituant se créent, se cristallisent en légitimités éphémères, se décomposent et se recomposent d’un horizon à l’autre.
Vers une modernité post-industrielle
14 Sommes-nous pour autant orphelins de la modernité, comme certains l’affirment, entrés dans une nouvelle ère dite “postmoderne” ? A mon sens il y a deux points essentiels qui définissent la modernité : d’abord la reconnaissance du sujet, de sa volonté, de sa liberté créatrice en art, de sa liberté investigatrice en science, de sa souveraineté en politique ; ensuite la reconnaissance de l’idée selon laquelle à côté du monde subjectif de la volonté libre, qui fonde la dignité humaine, s’étend le monde des objets offerts à notre objectivité, autrement dit à notre action rationnelle. L’action rationnelle appliquée à l’économie, c’est ce que l’on appelle le capitalisme. N’oublions pas que le mot ratio signifie division (on retrouve cela sur nos machines à calculer). Au sens de Weber, ce qui caractérise la modernité est la rationalité : la division de l’effort productif en fonction d’une fin préalablement posée. Il ne me semble pas, par conséquent, que nous soyons aujourd’hui sortis ni de la reconnaissance de la subjectivité, nous atteindrions plutôt un stade supérieur de l’enflure subjective, ni de la rationalité ayant pour corollaire direct l’organisation capitaliste. Nous assistons plutôt à l’intensification de ce type d’organisation. On pourrait sans doute rétorquer qu’il n’y a plus de modernité parce qu’il n’y a plus de récit fondateur, plus de dogme central stable, plus de principe, de référence durable. C’est cette absence de métarécits qui constituerait la condition postmoderne évoquée par Jean-François Lyotard. Mais il me semble au contraire que sous les apparences kaléidoscopiques de diversité, se profile l’unité rythmique de l’individuo-globalisme, aboutissement de la modernité, répondant même à son rêve kantien initial de république universelle. Voilà surgi sous nos yeux ce monde englobant, illimité et pourtant de plus en plus étroit. C’est bien là où nous en sommes : développement extrême de la subjectivité, rationalisation globale, rétrécissement d’un monde universalisé. Nous sommes donc plus modernissimes que postmodernes pour reprendre le mot de Jankélévitch. Je crois même que nous sommes hypermodernes parce que notre culture devient une culture hypertextuelle, glissant du nombril à l’infini. Et nous avons notre métarécit individuo-global, admis sans discussion par tout le monde, sans contredit, chacun s’employant officiellement au bien-être, à l’effort vers le bien-être et, en même temps, à l’harmonie globale. C’est un métarécit qui raconte notre origine et guide nos attentes, et qui, justement parce qu’il n’est pas statique mais dynamisé en permanence ne peut être remis en cause, ne peut être zappé, puisqu’il est le principe même du zapping universel. C’est l’ultime métarécit du capitalisme, le point culminant de la modernité qui abandonne la dialectique qui l’a construite jusque-là par contradiction surmontée, pour se maintenir en équilibre sur une pulsation insurmontable. Si l’absolu est à la fin seulement ce qu’il est, comme l’envisageait Hegel, il faudra peut-être reconnaître que l’individuo-globalisme ne signifie pas la sortie de la modernité mais son absolu, le stade où elle finit par exister par elle-même et en elle-même individuellement et globalement.
15 Il est pourtant indéniable que quelque chose dans le capitalisme a changé. La rationalité capitaliste, cœur battant de la modernité, est toujours d’actualité, en revanche la production industrielle n’est plus l’objectif prioritaire. Le capitalisme financier ou spéculatif (la finance étant de la spéculation sur des valeurs) a pris le relais d’une vision industrielle du monde. Le capitalisme industriel a jadis implanté massivement une force productive physique, grâce à l’encadrement de l’Etat-nation bourgeois, et a permis de construire ainsi une société industrielle, valorisant le travail et la régularité, visant le profit et la sécurisation des destinées individuelles. Aujourd’hui le capitalisme, sans abandonner la rationalité, bien au contraire, délaisse la valeur travail, au sens du travail industrieux, physiquement productif, non parce que l’on n’aurait plus besoin de produire industrieusement, mais parce que les infrastructures rationalisées, les usines, sont lancées, elles quadrillent le monde et leur accroissement en nombre et en efficacité n’a plus besoin d’impulsion, elles se multiplient d’elles-mêmes. L’idéal de l’homme d’affaires était jadis l’industriel, aujourd’hui c’est le spéculateur. La spéculation est première, il faut spéculer pour maintenir ou garder son industrie, alors que jadis lorsque l’on voulait continuer à spéculer il fallait acquérir une industrie, une base stable. Aujourd’hui la base est instable par principe, non fixe, et c’est dès lors la spéculation elle-même, la projection, qui devient la base.
16 Concernant plus particulièrement le champ politique, les grandes villes et les Régions doivent elles aussi spéculer pour rester légitimes. Spéculer sur des projets transfrontaliers, sur la Méditerranée, sur le Tibet, sur de nouveaux horizons sans cesse en redéfinition. Les territoires administratifs doivent ainsi négocier des projets qui les dépassent, ils doivent partager leur pouvoir pour le garder, et même pour l’amplifier.
17 Il s’agit de partager son pouvoir pour le démultiplier, pour le nourrir par association. L’Union européenne tente d’ailleurs de s’inscrire dans ce nouveau jeu, en lançant ses propres normes-cadres, ce que l’on appelle au plan national des lois-cadres, inventant des contrats à travers lesquels les entités administratives peuvent s’associer pour réaliser des projets communs. Les circonscriptions administratives classiques peuvent dès lors amplifier leur puissance, au risque de la disséminer, si du moins elles sont capables de s’associer à des projets et pour des projets qui les dépassent et les dépasseront sans cesse de plus en plus, dans le sport, l’art, la musique, la religion et bien entendu l’économie.
18 L’idéal bourgeois de la négociation universelle se réalise ainsi, un idéal qui n’a plus rien d’utopique mais qui devient omni-topique, qui s’actualise partout. Aujourd’hui, tout se négocie, et se négocie partout : triomphe de la subjectivité capitaliste, démultiplication à l’infini de l’échange de volonté, du contrat. La démocratie de demain restera sans doute en partie celle du suffrage universel à échéance, mais un suffrage universel de plus en plus formel, le fond tenant à la négociation, à la renégociation, à l’évaluation subjective constante qui se fait à travers un espace public rythmé par l’individuo-globalisme. La mode de la démocratie participative, on l’aura compris, participe de cette nouvelle pulsation postindustrielle mais néanmoins hypermoderne.
Notes
[ *] Professeur des universités à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence et directeur de l’Observatoire du religieux. Il a notamment publié Le Bouddhisme et ses normes : traditions modernités (Presses universitaires de Strasbourg, 2006) et Une laïcité légitime : la France et ses religions d’Etat (Médicis Entrelacs, 2006).
[ 1] Sans bien sûr employer une telle expression par trop freudienne. (Toutes les notes sont de l’auteur.)
[ 2] Raphaël Liogier, Le Bouddhisme mondialisé : une perspective sociologique sur la globalisation du religieux, Ellipses, 2004.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Raphaël Liogier « Les nouveaux territoires du monde individuo-global. Délocalisation et déterritorialisation », La pensée de midi 2/2007 (N° 21), p. 98-107.
URL : www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2007-2-page-98.htm.




