La pensée de midi 2007/3
La pensée de midi
2007/3 (N° 22)
188 pages
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I.S.B.N. 2742772940
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Vous consultezLe Midi changé en Sud

AuteurJean-Louis Fabiani[*] [*] Sociologue, directeur d’études à l’EHESS, spécialiste...
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du même auteur


1 Ou comment s’opère la transformation d’un paysage à partir de la mise en scène d’une esthétique trompeuse.

2 Au début de l’été 2007, un magazine féminin allemand très diffusé, Brigitte[1] [1] Brigitte, n˚ 16, 2007, p. 123-136. (Toutes les notes sont...
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, donnait à ses lectrices quelques conseils pour vivre en Allemagne comme dans le Sud (“Wohnen wie im Süden”). Conseils pratiques et représentations à caractère mythologique étaient associés pour qualifier un “style de vie” (Lebenstil) fait de tranquillité, marquée par la symbolique de l’olivier, de fécondité, signalée par l’abondant jardin potager, et d’unité familiale, toutes les régions méditerranéennes partageant le même espace de la vaste cuisine comme cœur de la maison (“In mediterranen Regionen sind grosse Küchen das Herz des Hauses”). Peu importe ici que la composition qu’on obtient soit très éloignée de l’expérience effective que des Méditerranéens natifs peuvent avoir de leur propre cuisine ou de celle de leur grand-mère. Que signifie l’ouverture de la maison sur la nature, caractéristique d’un nouveau Sud, largement déterritorialisé, pour un Corse d’âge mûr dont l’expérience primitive du monde social est indissociable d’un habitat villageois très dense et destiné à se protéger du soleil et du vent ?

3 La nouvelle mythologie du Sud est aujourd’hui très puissamment répandue dans le nord de l’Europe. A propos de la France, dans la préface qu’il a donnée au livre de Marc Boyer, L’Invention de la Côte d’Azur (2002), Maurice Agulhon remarque la désaffection pour la notion de Midi (qui donnait son sous-titre à l’ouvrage : L’Hiver dans le Midi) au profit de celle de Sud. L’historien fait cette remarque : “Tout change, disions-nous, et même la façon de désigner ces réalités. Le livre s’intitule L’Hiver dans le Midi parce que, nous dit Marc Boyer, c’est ainsi qu’on parlait à l’époque. Et il a bien raison de nommer son objet avec exactitude. Un écrivain moins scrupuleux, moins érudit et plus journaliste, ne manquerait pas aujourd’hui de dire « l’hiver au Sud ». Car c’est ainsi que parlent désormais les snobs quand ils descendent en Provence.” (p. 6) Maurice Agulhon a raison : la notion de Sud s’est imposée, alors qu’elle ne permet pas de qualifier une entité géographique précise, tandis que le mot “Midi”, comme “mémé” ou “pépé”, semble définitivement “ringard”.

4 En fait l’appellation Sud désigne un nouvel espace des styles de vie, dont la Provence constituerait la limite septentrionale, et qui engloberait l’ensemble des mondes subtropicaux et tropicaux sur lesquels la société contemporaine de loisirs a jeté progressivement son dévolu. Dans le magazine Côté Sud, qui comme son titre l’indique, a puissamment contribué à diffuser l’image de ce nouveau Sud, les bastides provençales voisinent avec des maisons des Bahamas, du Maroc ou d’Australie : c’est plutôt par le style de vie d’une classe de loisirs venue ordinairement du “Nord” que par une communauté de culture ou de climat que cet espace composite est défini. Le Sud désigne ici l’effacement progressif des frontières entre le dedans et le dehors de la maison, l’écoute attentive des manifestations du corps, la sociabilité ludique et festive qui devient permanente et bon enfant, à l’inverse des mondanités anciennes à l’œuvre dans les rituels d’apparat. Ce Sud est un espace d’intense circulation, entre architectes, designers et décorateurs, qui font parcourir de grands trajets à des types, des images, des couleurs, des odeurs, des saveurs qu’il s’agit de réancrer à tel ou tel point de cet espace de composition, où le jeu sur les références symboliques est sans doute plus important que les lieux eux-mêmes, bien qu’on ne cesse de vanter leur “génie”.

5 Le touriste qui se rendait dans le Midi venait dans une sorte de “réserve symbolique”, aux stéréotypes largement fréquentés, pour reprendre une notion chère au sociologue Jean-Claude Chamboredon, goûter un exotisme gentillet qui ne cessait d’afficher diverses formes de proximité culturelle, et peut-être surtout d’innocuité culturelle. Les arpenteurs contemporains du Sud se réfèrent plutôt à des expérimentations plus fortes, plus libres et plus ludiques, à un permanent défi de soi-même que les anthropologues du corps contemporain ont bien analysé. L’expérience esthétique se déploie dans un univers où la sensibilité se nourrit du comparatisme culturel, du jeu expressif sur les symboles et du maniement de la citation dans un univers où la pertinence des agencements d’objets est beaucoup plus importance que l’authenticité.

6 Le discours de l’authenticité est certes présent dans le discours de la sensibilité esthétique à l’égard du “Sud”, mais il n’en est qu’un des ingrédients. La préoccupation restauratrice, reconstituante ou réinstituante n’est jamais absente, mais elle est référée à un esprit des lieux qui est immanquablement le produit de la relation singulière d’un individu libre, et nomade, au lieu. Le projet qui consiste à rendre habitable un lieu constitue désormais l’essentiel. C’est ainsi qu’on peut interpréter les justifications de José Bové et de sa compagne à propos de leur maison “new age” récemment construite sur le plateau du Larzac. Leur maison n’a pas été voulue comme l’expression d’une tradition, et José a affronté les autorités, comme il sait le faire, sur ce point[2] [2] Le Monde, 5 septembre 2006. ...
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. Ecoutons-le : “Le permis de construire n’a pas été facile à obtenir. La première lettre de l’architecte-conseil de la direction de l’équipement a même franchement jeté un froid : « Votre projet ne s’inscrit pas dans l’architecture vernaculaire du Larzac. » Il fallait presque tout modifier. José Bové et sa compagne, Ghislaine Ricez, ont protesté. Pour finir, un fonctionnaire parisien est venu voir sur place à Montredon (Aveyron)... Pour la circonstance, on avait aussi fait venir le maire du coin, « un bon copain ». Et Patrick Ballester, l’architecte pressenti, adepte de la philosophie bouddhiste, ordonné « moine bo­dhi­sattva » et écologiste convaincu. Là, juste au-dessus des terres à brebis, dans ce maquis de buis et de chênes verts, l’architecte-conseil de la direction de l’équipement a eu droit à un petit cours.”

7 Qu’en est-il de la maison ? C’est une maison contemporaine en bois et en verre, montée sur pilotis. “La maison est 100 % écologique. Murs en épicéa, gouttières de cuivre, aucune peinture chimique, aucun vernis polluant. L’entreprise de construction Nature et Habitat, fondée par l’architecte Patrick Ballester, importe presque tous ses produits d’Allemagne, largement en avance sur la production de ces matériaux naturels que la France, avec ses grands groupes de construction industriels, néglige.” José Bové n’a pas voulu d’une maison de pierre traditionnelle, que sa compagne trouve sombre et humide. Son abri de bois et de verre l’installe dans un espace méridional déterritorialisé qui n’a plus rien en commun avec l’architecture vernaculaire.

8 On pourrait prolonger le constat à partir de la description de maisons provençales restaurées et présentées dans le magazine Côté Sud, l’un des meilleurs propagateurs de la nouvelle mythologie méridionale. A partir d’une série recueillie sur une période de publication de neuf ans (1993-2001), il est possible d’esquisser les manières dont il est rendu compte d’une opération immobilière, architecturale et décoratrice qui se réfère toujours à une dimension esthétique, qu’elle soit concentrée dans les qualités propres du maître d’ouvrage ou du maître d’œuvre, dans l’esprit des lieux ou dans l’heureux agencement entre les éléments du décor. Premier constat : la beauté n’est jamais présente au point de départ. Si l’esprit des lieux se manifeste, c’est le plus souvent à l’état crépusculaire, sous formes de traces fugaces que l’intuition des aménageurs va permettre de décrypter.

9 Le premier contact avec la bâtisse et son environnement passe souvent par le constat des effets négatifs des usages agricoles de l’espace. Ainsi, à propos d’une demeure à proximité d’Aix-en-Provence, il est noté : “La guerre vint, le domaine fut vendu et converti en exploitation agricole, les jardins transformés en pâture à moutons[3] [3] Côté Sud, n˚ 73, 2001. ...
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.” On peut aussi citer l’exemple de cette maison du Vaucluse : “La ferme s’est relevée de ses cendres pour endosser l’habit neuf d’une maison de famille. Disparu le troupeau de chèvres qui permettait d’alimenter les marchés en fromage. Il a été troqué pour un art de vivre, un art de paix[4] [4] Côté Sud, n˚ 63, 2000. ...
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.”

10 On se trouve ici en face d’un ancien constat qui lie l’esthétisation de l’espace à l’occultation de sa dimension productive. “Une terre qu’on travaille n’est presque jamais un paysage”, affirmait Raymond Williams, il y a près de quarante ans, dans sa magistrale étude de la naissance de la campagne anglaise comme espace de loisirs. La relation esthétique est ici fonction d’une forme de déprise agricole. Le travail productif fait en effet peser de lourdes contraintes sur les capacités d’aménager l’espace. La campagne, pour être belle, doit être disponible en vue de l’exercice libre de la fantaisie aménagiste des maîtres. Le désir de Sud s’exprime au plus haut degré par la capacité de faire subir à ces objets une manipulation ludique. Ils peuvent être déplacés, retaillés, être la conséquence de pastiches ou de libre jeu sur les formes et les dimensions.

11 Néanmoins, toutes les activités productives ne sont pas systématiquement exclues de l’espace résidentiel esthétisé. Ainsi, l’activité viticole peut avoir droit de cité lorsqu’elle exprime les dispositions inhérentes au gentleman-farmer. C’est le cas particulièrement de la demeure dite “de Sainte-Roseline” (Var), qui est aujourd’hui le siège de la production d’un vin de qualité. Les bouteilles (rouge et rosé) sont présentes dans la maison et font l’objet de photographies très mises en scène, mais l’heureux propriétaire n’apparaît jamais comme un viticulteur à plein temps. Autre espace productif valorisé : le potager, où l’on va directement se fournir en légumes et en herbes incomparables. Enfin, certaines maîtresses de maison peuvent présenter des caractéristiques qui les rendent proches de la vie agricole : comment ne pas évoquer à ce point Diane de Moustier, qui habite une ancienne bergerie, “confesse qu’elle avait possédé une chèvre dans son adolescence, nous en étions déjà certains à sa façon de leur parler et de les calmer. « Je trayais Sylvette chaque matin avant d’aller à l’école. » Diane faisait également des fromages et distribuait la gourmandise la plus prisée des récréations du matin[5] [5] Côté Sud, n˚ 29, 1994. ...
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”. La dimension ludique de la production agricole “légitime” apparaît ici dans toute son ampleur : le monde productif fait l’objet d’une sorte de réinvestissement partiel de la part d’amateurs et de connaisseurs.

12 C’est la conjonction entre une forme de disponibilité du bâti et l’œil d’un futur propriétaire qui va créer l’occasion de l’investissement esthétique. Le schème est ici le suivant : le connaisseur est pourvu de dispositions qui vont lui permettre de reconnaître des formes passées ou des formes à venir dans un ensemble à proprement parler méconnaissable. Mais pour que cette opération ait lieu, il faut que l’espace à prendre présente les caractéristiques de la disponibilité, qu’il offre des prises à l’imagination, qu’il permette de formuler des hypothèses quant à ce qu’il a été ou quant à ce qu’il pourrait être. La thématique de la rencontre est le produit de ce croisement entre une disponibilité et un regard. Sous une forme à vrai dire extrême, la rencontre peut être rapportée en ces termes : “Une maisonnette désuète s’y était blottie, attendant comme une divine bénédiction la rencontre de la styliste, une magicienne des saveurs qui en fit l’acquisition, et l’architecte inspiré qui saurait raviver la flamme[6] [6] Côté Sud, n˚ 38, 1996. ...
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.”

13 Comment reconnaître les dispositions du sujet qui vont permettre la rencontre avec une maison à venir ? Très souvent, les propriétaires interrogés appartiennent au monde de la décoration, voire à celui de la restauration immobilière de luxe. Il n’est pas rare qu’ils soient artistes : on mentionne alors le lieu et la date de leur prochaine exposition. Ils ont quelquefois, mais pas toujours, des origines provençales : cet état facilite une perception vive du territoire et de ses ressources, mais ne constitue jamais une condition sine qua non. Le monde qui est décrit dans la revue ne saurait être réduit à la recension de formes d’expression régionales ou locales. Les propriétaires se meuvent aisément dans un espace professionnel international ; plusieurs sont d’ailleurs étrangers : les Anglais et les Américains sont les plus nombreux. L’opération de rénovation n’est jamais calée sur un impératif de résurrection historique ou d’expression d’une quelconque identité régionale. Le plus important dans le processus d’élection d’une maison à venir, c’est l’existence de cadres de perception des potentialités d’un espace susceptible d’être radicalement transformé.

14 C’est ainsi qu’il vaut la peine de s’arrêter un instant sur une figure exemplaire d’architecte d’intérieur qui présente sa propre maison. Celle-ci est décrite comme “une bergerie de bonne nature perchée sur une colline des Alpilles”. La rénovation effectuée est clairement analysée en termes d’expression d’une liberté créatrice. Jacques Grange, nous est-il dit, “a laissé libre cours à ses émotions d’esthète[7] [7] Côté Sud, n˚ 54, 1998. ...
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”. Nous sommes à Saint-Rémy dans un espace provençal des plus consacrés et des plus normatifs. La maison s’appelle d’ailleurs “Mas Mireio”. L’architecte ne recherchait pourtant rien d’identitaire : il avait simplement “envie d’une maison facile à vivre au soleil”. Provence, Toscane ? Quels sont les critères du choix ? C’est la référence à une interprétation picturale des lieux qui apparaît ici comme le critère décisif. La maison est située sur une hauteur. “L’espace alentour s’étend à perte de vue ; la lumière évoque Van Gogh, la couleur Picasso ; les cloches du troupeau voisin Alphonse Daudet.”

15 Grange a réalisé d’importants chantiers à travers le monde (la maison de Ronald Lauder à Palm Beach et celle d’Yves Saint Laurent à Tanger sont souvent citées). La dimension ludique de l’aménagement est attestée : “On sent visiblement que Jacques Grange s’est amusé. Pirouette d’esthète, il en résulte un ton très créatif où les références se mêlent avec intelligence et surtout sans recette. Le secret, improvisation, talent et jubilation des couleurs tisane, vert bleu, rose Matisse, jaune giroflée...” Pour évoquer la personnalité de l’artiste, on signale qu’il a réussi une “vraie maison” et que “la sienne résume sans emphase un art de vivre consommé, une sophistication mesurée, celle d’un homme cultivé”. La disposition esthétique apparaît ici comme une synthèse de culture professionnelle et de liberté créatrice, comme en témoigne la faculté d’improvisation et le refus des recettes. L’espace esthétique ainsi constitué est un espace de références picturales (Van Gogh, Picasso, Matisse) où l’appréciation des formes et des couleurs suppose une indexation préalable du registre des émotions quotidiennes sur l’histoire de l’art.

16 Le cas de Jacques Grange est sans doute un cas limite : mais toutes les présentations d’acteurs de la rénovation (qu’ils soient les propriétaires ou les maîtres d’œuvre) reprennent la plupart des éléments de ce portrait : le caractère instantané de l’élection, la capacité de réfléchir cette élection dans le cadre d’une expérience culturelle plus large et l’interprétation de l’espace domestique et de son environnement comme malléables en toute liberté, pour autant que le cadre de référence défini à mi-chemin entre un art de vivre et un stock de citations culturelles ne soit pas mis en question par les décisions d’aménagement.

17 Comment rendre compte, pour finir, de la relation au territoire telle qu’elle peut être exprimée à travers l’action de rénovation ? On s’aperçoit dès les premières lectures que l’agrandissement des pièces et des ouvertures est un élément constant. Il ne souffre qu’une exception, des propriétaires souhaitant conserver dans leur maison des “fenêtres étroites préservant l’intimité[8] [8] Côté Sud, n˚ 35, 1995. ...
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”, mais ils font réellement figure d’excentriques. Ce qui caractérise toutes les autres démarches, c’est la volonté d’accroître les volumes et de privilégier l’accès à la lumière du jour. C’était le point de vue de José Bové et de sa compagne : “José Bové et Ghislaine Ricez laisseront en tout cas sans regret les maisons en pierre, sombres et froides, du hameau, où vivent une vingtaine de personnes. Depuis longtemps, déjà, Ghislaine voulait un foyer clair et chaleureux.” Autre préoccupation commune : affaiblir les frontières entre le dedans et le dehors, privilégier une vie outdoor que le climat provençal est loin de permettre en toutes circonstances, mais qui inscrit le geste rénovateur dans l’espace désormais commun de la culture sudiste, dont le privilège accordé à la vie de plein air en toute saison s’applique plus vraisemblablement au littoral du Queensland australien qu’aux terres du haut Vaucluse. Le mistral ne souffle jamais entre les pages de Côté Sud.

18 Un bon exemple de l’ouverture de l’espace peut être trouvé dans la démarche qu’applique Jean-Michel Wilmotte à la réhabilitation de l’ancien couvent de Sainte-Roseline dans le Var. L’architecte propose aux heureux propriétaires “de ne garder que l’enveloppe des murs et les voûtes, en restructurant le fonctionnement intérieur et les circulations autour du cloître[9] [9] Côté Sud, n˚ 57, 1999. ...
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”. Le créateur affirme avoir trouvé en ce lieu un chantier idéal : on y trouve à la fois des “propriétaires prêts à innover et un lieu chargé d’histoire où il puisse greffer notre époque sans en troubler la qualité”. La qualité conventuelle semble à tout le moins proprement effacée par le parti pris de décloisonnement qu’affiche l’architecte. Des ouvertures, il y en a beaucoup, précise la revue, à commencer par de grandes portes-fenêtres. L’esprit des lieux ne survit qu’à travers l’aspect “spartiate” selon la journaliste (ce qui veut dire ici l’absence de décorum ou d’ostentation). En effet, l’architecte “conçoit le projet tout en blanc... avec de grandes transparences et la déclinaison des mêmes matériaux nobles et mats : pierre, bronze, chêne du marais”. On comprend bien que le reportage associe sans hésitation le terme de “grandiose” à celui de “spartiate”. Ce qui importe vraiment ici, c’est la stratégie d’ouverture de l’espace et de désenclavement des volumes. L’esthétique est ici la traduction d’un style de vie, qui ouvre l’intérieur sur l’extérieur et qui exige des espaces de sociabilité à la fois informels et amples. Nous sommes à la campagne chez des gens qui ne sont jamais les esclaves des conventions : de très nombreux reportages font état de repas imprévus, de tablées impromptues, mais toujours généreusement servies. Nous sommes fort loin des standards de la vie provençale, mais au cœur d’une affirmation de l’esthétique comme style de vie. On pourrait faire des remarques similaires à propos d’une bastide du Vaucluse, aux proportions plus modestes, mais qui fait l’objet d’une stratégie d’ouverture identique. “La maison, nous dit-on, a vu ses volumes transformés : un petit appentis s’agrandit, le cellier s’est métamorphosé en grand salon à deux niveaux[10] [10] Côté Sud, n˚ 66, 2000. ...
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.” De grandes baies vitrées pourvues de montants d’acier ont été installées. Les bastides provençales sont ainsi transformées en galeries de lumières, en espaces ouverts susceptibles de favoriser la créativité sociale de leurs hôtes.

19 On remarque aisément que la démarche rénovatrice ne cherche guère sa légitimité dans une quête de la précision historique. Ce serait même plutôt l’inverse. Un des meilleurs experts dans le domaine fait l’objet du portrait suivant : “Eric Chevalier est docteur ès maisons anciennes, il est passé grand maître dans la manière d’agrandir, de transformer et de restaurer. Avec un art consommé, il détourne les objets de leur fonction première[11] [11] Ibid. ...
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.” L’expertise est ici assimilée au détournement, qui constitue l’un des modes d’expression de l’inventivité. La logique du détournement permet d’asseoir tous les effets de pastiche, de citations ou d’assemblages d’objets imprévus qui constituent l’ordinaire de l’activité : on y voit la source d’innombrables effets esthétiques produits par déplacements et recombinaison des relations entre formes, entre échelles et entre couleurs. Ici, la mise en relation esthétique repose sur la production d’un inattendu qui ne doit jamais tourner au malentendu, ce qui suppose l’existence préalable d’un espace de connivence entre regardeurs. Un des mots les plus fréquemment utilisés dans les présentations de maisons est celui de conjugaison. Exemple : “De la cour intérieure carrée à la piscine-bassin en passant par le cellier, la maison conjugue avec justesse la vérité des matériaux à la sobriété d’éléments contemporains[12] [12] Ibid. ...
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.” Le mélange des genres et des styles n’est jamais prohibé, pour autant qu’il puisse être présenté dans un espace de compatibilité qui permet les associations, les conjugaisons et les contrastes émanant d’une spontanéité créatrice dont le moteur principal est la capacité de jeu avec les éléments. Dans cette perspective, la vérité de l’objet ne réside pas nécessairement dans son caractère naturel, primitif ou historique. Il peut tout à fait appartenir au monde de l’artefact ou de l’anachronisme. Le contemporain n’est jamais banni dans la mesure où il peut aussi accéder à ce statut de vérité du produit. Considérons cet évier : “Un évier en béton, patiemment travaillé de façon à imiter la pierre ancienne, a pris place, comme s’il avait toujours été là[13] [13] Côté Sud, n˚ 55, 1998. ...
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.” L’idée selon laquelle un objet est à sa place au sein d’un assemblage engage sa capacité de produire des effets durables dans l’espace esthétique.

20 Ainsi, à propos d’une maison provençale pourtant caractéristique, on peut affirmer “qu’une harmonie joyeuse émane du mélange des styles[14] [14] Côté Sud, n˚ 26, 1994. ...
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”. La référence à l’unité d’un style n’est jamais évoquée comme critère de l’appréciation esthétique. Au contraire le travail de collage, d’emprunt ou de citation est régulièrement valorisé. On le mesure au constat de l’hispanisation de cette demeure provençale : “L’influence ibérique s’y dessine, au fil des arabesques d’un banc inscrit dans la maçonnerie et surmonté d’une collection d’assiettes de Grenade[15] [15] Côté Sud, n˚ 34, 1995. ...
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.” L’hybridation et le mixage sont la règle : ils peuvent être, dans certaines circonstances, un impératif. Ainsi le Sud tel qu’on le rénove n’est jamais réductible au Midi de notre enfance.

21 Où réside le goût pour la Provence dans tout cela ? Que reste-t-il de Mistral, des félibres, de l’ensemble de traditions plus ou moins récentes que prisent les ethnologues ? La Provence n’a pas disparu, loin s’en faut. Elle est même omniprésente, mais elle ne constitue plus la référence unique. Elle n’est plus ce dispositif symbolique intemporel tel qu’il s’est constitué à la fin du XIXe siècle. Les rénovateurs font montre d’un “infini respect[16] [16] Côté Sud, n˚ 29, 1994. ...
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” à l’égard des techniques traditionnelles pour autant qu’elles soient appropriées aux intentions recréatrices. Plusieurs références littéraires, picturales ou (plus rarement) historiques sont mobilisées pour produire la fiction d’un art de vivre greffé sur le territoire. C’est pourquoi les références alimentaires, au premier rang desquelles figure l’huile d’olive, laquelle apparaît aussi comme un lubrifiant social, jouent un rôle important dans le rappel de la provençalité. Ainsi Dadou, Tropézienne hospitalière, “accueille ses hôtes avec un vin d’orange fait maison[17] [17] Côté Sud, n˚ 55, 1995 ...
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”. C’est ordinairement du vin des coteaux d’Aix ou du bandol qui étanche les soifs estivales de grandes tablées festives. Les produits du terroir sont mis en scène pour représenter ce qu’on pourrait appeler une sociabilité avec accessoires (le pastis, la tapenade, les olives, plus rarement la poutargue, sont fort sollicités) qui vise à produire une sorte d’effet de réalité provençale. Un tel effet de réalité est un ingrédient indispensable pour que s’établisse, sans violence apparente, la transformation du Midi en Sud.

Bibliographie

Références

Marc Boyer, L’Invention de la Côte d’Azur. L’Hiver dans le Midi, préface de Maurice Agulhon, Editions de l’Aube, 2002.

Alain Corbin (dir.), L’Avènement des loisirs. 1850-1960, Aubier, 1995.

Raymond Williams, The Country and the City, Chatto and Windus, 1973.

 

Notes

[ *] Sociologue, directeur d’études à l’EHESS, spécialiste des “configurations de savoir”, de la sociologie de l’environnement et celle de la culture, il a publié de nombreux ouvrages, dont L’Europe du Sud, photographies de Bernard Plossu (Images en manœuvres, 2000), et Le Goût de l’enquête : pour Jean-Claude Passe­ron (sous la dir. de, L’Harmattan, 2001), Beautés du Sud : la Provence à l’épreuve des jugements de goût (L’Harmattan, 2006) et La Petite Mer des oubliés. Etang de Berre, paradoxe méditerranéen, photographies de Franck Pourcel (Le Bec en l’Air, 2006).Retour

[ 1] Brigitte, n˚ 16, 2007, p. 123-136. (Toutes les notes sont de l’auteur.)Retour

[ 2] Le Monde, 5 septembre 2006.Retour

[ 3] Côté Sud, n˚ 73, 2001.Retour

[ 4] Côté Sud, n˚ 63, 2000.Retour

[ 5] Côté Sud, n˚ 29, 1994.Retour

[ 6] Côté Sud, n˚ 38, 1996.Retour

[ 7] Côté Sud, n˚ 54, 1998.Retour

[ 8] Côté Sud, n˚ 35, 1995.Retour

[ 9] Côté Sud, n˚ 57, 1999.Retour

[ 10] Côté Sud, n˚ 66, 2000.Retour

[ 11] Ibid.Retour

[ 12] Ibid.Retour

[ 13] Côté Sud, n˚ 55, 1998.Retour

[ 14] Côté Sud, n˚ 26, 1994.Retour

[ 15] Côté Sud, n˚ 34, 1995.Retour

[ 16] Côté Sud, n˚ 29, 1994.Retour

[ 17] Côté Sud, n˚ 55, 1995Retour


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Jean-Louis Fabiani « Le Midi changé en Sud », La pensée de midi 3/2007 (N° 22), p. 75-85.
URL :
www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2007-3-page-75.htm.