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| La pensée de midi 2008/4 (N° 26) | 17 € |
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S'inscrire Alertes e-mail - La pensée de midi Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezUn nouveau monde, Rabih Abou-Khalil
AuteurHugues BLONDET du même auteur
Hugues Blondet se passionne pour la musique jazz et rock, il écrit régulièrement des critiques de disques et de concerts, notamment pour Fanz’Yo. Il est par ailleurs l’auteur réalisateur de quatre courts métrages ainsi que des cdroms Jules Verne, Voyages extraordinaires (Triumivrat/Hachette) et le Palais des papes (Tridev/RMG).Il y a un an, Ricardo Pais, le Directeur du Théâtre national de Porto, propose à Rabih Abou-Khalil d’enregistrer un disque en portugais. Sans connaître un seul mot de la langue de la saudade, notre homme acquiesce sans hésiter. Em português voit ainsi le jour en 2008. Il est le fruit de la collaboration d’un Italien, d’un Américain, d’un Français, d’un Portugais et du génial Rabih Abou-Khalil, Libanais, né à Beyrouth.
2 Alors que l’argent coule souvent à flot dans les banques du Beyrouth des années 1960, la capitale libanaise se veut multiculturelle, ouverte sur la Méditerranée. Certains y voient une dolce vita méditerranéenne, mais aussi, un monde en pleine transformation. Les artistes, intellectuels, écrivains de tout le monde arabe se retrouvent dans ces lieux, libres de paroles et de pensées, loin de leurs propres mondes sclérosés par un pouvoir politique et religieux souvent oppressant. C’est dans cette ambiance de fête et de cultures que va se développer l’esprit d’un des plus grands musiciens contemporains.
3 Dans la famille Abou-Kahlil, le grand père est un joueur de nay, flûte traditionnelle orientale ; le père un érudit en musique classique, tandis que la mère chante du Frank Sinatra à longueur de journée. I do it my way pourrait dire Rabih qui lui se passionne pour le grand Frank Zappa, fier d’être l’un de ses rares fans libanais. Il va néanmoins étudier au conservatoire de musique de Beyrouth un instrument traditionnel du monde arabe, le oud, l’ancêtre du luth occidental, sur lequel il joue depuis ses cinq ans. Elève du virtuose Georges Farah, il va prolonger cet inestimable apprentissage jusqu’en 1978.
4 Le Liban ouvert de son enfance s’enfonce dans une guerre civile, religieuse et politique. L’Allemagne devient sa terre d’exil et la flûte, à travers l’enseignement délivré par Walter Theurer à Munich, fait suite au oud. Dans ce pays d’accueil, il va ainsi pouvoir développer ses immenses talents de musicien et commencer à confronter ses origines proche-orientales et ses envies de musiques contemporaines.
5 Le fado portugais est pourtant encore loin…
6 En Allemagne, deux immenses labels de jazz et de musique contemporaine se partagent les faveurs d’un nombre inestimable de découvreurs musicaux. ECM, le déjà prestigieux label créé par Manfred Eicher et signataire du caractériel mais si talentueux Keith Jarrett, s’intéresse dans les années 1980 à ce Libanais jouant du oud, auteur compositeur de tous ses thèmes, qui mêle déjà ses racines à celles du jazz et de la musique conceptuelle, et qui vend son propre disque, autoproduit, à la sortie de concerts enjôleurs et sans fin. Mais c’est ENJA, le deuxième, qui devient son éditeur historique ; 16 disques dont, bien entendu, le dernier en portugais, en attestent.
7 L’homme ne peut être que fidèle.
8 Fidèle à sa musique. Il construit son œuvre sans compter dans une multitude de disques, faits de rencontres toutes plus intéressantes les unes que les autres.
9 Fidèle à ses racines issues d’une ville cosmopolite, il dédie même un disque à ces femmes libanaises en 2006 qui subissent de plein fouet la énième guerre dont leur pays est atteint. Le titre de l’album est évocateur : Song for Sad Women. Jouant de son multiculturalisme et d’un humour qui ne le lâche pas, le titre de son premier thème se nomme tout simplement : Mourir pour ton décolleté (en français dans le texte).
10 Avant d’aller plus en avant dans l’œuvre musicale de Rabih Abou-Khalil, il faut mentionner ses sublimes pochettes qui estampent ses disques. Toutes sont issues de son esprit malin et joueur. Le cover design est ainsi la création de notre musicien.
11 Artiste multi-facettes pourrait-on dire, mais surtout un compositeur qui loin des chapelles instituées par une masse médiatique, productrice et éditrice de disques, a su créer son propre univers musical, unique et enchanteur. Oriental jazz, World jazz, les attributs tombent ainsi sur sa tête pas tout à fait prête à supporter ces classifications dont les journalistes veulent l’affubler. Il rejette ainsi toutes chapelles, corporatismes et s’amuse avec ces genres qu’on lui prête.
12 La saudade portugaise se rapproche enfin…
13 Et puis, 17 disques plus tard, le Liban peut célébrer son enfant terrible. Malgré une histoire qui n’en finit plus de se confondre avec le conflit, le pays voit l’un de ses enfants exilés reconnus par la planète entière comme l’un des plus grands créateurs musicaux contemporains. Auparavant, le BBC Orchestra à Londres, l’Ensemble Moderne en Allemagne lui ont commandé des symphonies ; le mythique Kronos Quartet a joué ses compositions. Des jazzmen de tous pays ont fait partie de son univers discographique. Joachim Kühn, l’un des actuels plus grands pianistes de jazz, s’acoquine avec notre monsieur sur un disque aux multiples facettes dont le titre retrace peut-être son idéal, ou tout au moins l’humour de l’homme : Journey to the Centre of an Egg, littéralement, Voyage au centre d’un œuf. Tout un programme ! L’antithèse d’un pseudo intellectuel tout en produisant simplement et avec une humilité non feinte, une musique d’une rare intelligence.
14 Antonio Carlos Jobim, le génial défunt compositeur brésilien, et son compère Joao Gilberto ont montré à la face du monde à l’aube des années 1960 comment une langue peut si bien exprimer la saudade, cette mélancolie qu’on peut même retrouver partout, et surtout chez Damon Albarn (Gorillaz, Blur, et autres) aujourd’hui. Langage universel mais si portugais dans l’âme. Et bien que Rabih Abou-Khalil ne comprenne pas un mot de cette langue, après l’écoute de Em português, on peut en douter. Les poèmes et textes sont – merci à l’éditeur pour la traduction anglaise et française – remarquables à lire. Dans la voix de ce jeune chanteur de fado Ricardo Ribeiro – auparavant, il ne chantait que ce genre musical, si imprégné au Portugal – qui s’entrechoque aux compositions musicales de Rabih Abou-Khalil, il se dégage une impression d’ailleurs, de sons uniques venus d’un pays qui n’appartient qu’à son créateur, ouvert et multiculturel, peut-être à l’image rêvée et rêveuse du Liban de son enfance. Mais on en est sûr à présent : aucune guerre, aucune croisade ne rattrapera ce musicien iconoclaste et tout simplement génial. Au monde de le découvrir !
Bibliographie
Discographie
Chez Enja Records / Harmonia Mundi (sauf Nafas, chez ECM)
1986 : Between Dusk and Dawn, avec Charlie Mariano, Glen Moore, Glen Velez, Ramesh Shotham, Christian Burchard, Michael Armann.
1988 : Nafas, avec Selim Kusur, Glen Velez, Setrak Sarkissian.
1988 : Bukra, avec Sonny Fortune, Glen Moore, Glen Velez, Ramesh Shotham.
1990 : Roots and Sprouts, avec Selim Kusur, Yassin El-Achek, Glen Moore, Glen Velez, Mohammad Al-Sous.
1991 : Al-Jadida, avec Sonny Fortune, Glen Moore, Ramesh Shotham, Nabil Khaiat.
1992 : Blue Camel, avec Charlie Mariano, Kenny Wheeler, Steve Swallow, Milton Cardona, Ramesh Shotham, Nabil Khaiat.
1993 : Tarab, avec Selim Kusur, Glen Moore, Nabil Khaiat, Ramesh Shotham.
1994 : The Sultan’s Picnic, avec Howard Levy, Kenny Wheeler, Charlie Mariano, Michel Godard, Steve Swallow, Mark Nauseef, Milton Cardona & Nabil Khaiat.
1995 : Arabian Waltz, avec Michel Godard, Nabil Khaiat, The Balanescu Quartet : Alexander Balanescu, Clare Connors, Paul Martin, David Cunliffe.
1997 : Odd Times, avec, Howard Levy, Michel Godard, Mark Nauseef, Nabil Khaiat.
1999 : Yara, avec Dominique Pifarely, Vincent Courtois, Nabil Khaiat.
2001 : Cactus of Knowledge, avec Eddie Allen, Dave Ballou, Gabriele Mirabassi, Antonio Hart, Ellery Eskelin, Tom Varner, Dave Bargeron, Michel Godard, Vincent Courtois, Jarrod Cagwin, Nabil Khaiat.
2002 : Il Sospiro, album solo au oud.
2003 : Morton’s foot, avec Gabriele Mirabassi, Luciano Biondini, Gavino Murgia, Michel Godard, Jarrod Cagwin.
2005 : Journey to the Centre of an Egg, avec Joachim Kühn, Jarrod Cagwin, Wolfgang Reisinger.
2007 : Songs For Sad Women, avec Gevorg Dabaghyan, Jarrod Cagwin, Michel Godard.
2008 : Em Português, avec Ricardo Ribeiro, Luciano Biondini, Michel Godard, Jarrod Cagwin.
POUR CITER CET ARTICLE
Hugues BLONDET « Un nouveau monde, Rabih Abou-Khalil », La pensée de midi 4/2008 (N° 26), p. 199-201.
URL : www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2008-4-page-199.htm.




