La psychiatrie de l'enfant
P.U.F.

I.S.B.N.213052317X
304 pages

p. 447 à 483
doi: en cours

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Mémoires cliniques

Volume 44 2001/2

2001 La psychiatrie de l'enfant Mémoires cliniques

Évaluation clinique et traitement des adolescents agresseurs sexuels : de la transgression sexuelle à la stigmatisation abusive

Yves-Hiram Haesevoets  [1] Université libre de BruxellesCentre confident multidisciplinaire - SOS EnfantsCHU Saint-Pierre,322, rue Haute1000 BruxellesBelgiqueEmail : sosulb@ ulb. ac. be
L’adolescence comme problématique psychopathologique est de plus en plus décrite dans la littérature scientifique actuelle, dans les revues et ouvrages de psychologie ou d’éducation en particulier. À travers cette réflexion clinique, critique et éthique, l’auteur propose une synthèse actualisée de la littérature scientifique internationale. Aujourd’hui, l’actualité clinique rejoint une incontournable réalité sociétale. Dans ce registre et suivant cette actualité, l’attention se focalise sur des adolescents à problèmes multiples ou sur des enfants prépubères qui apparaissent comme des handicapés psychosociaux et/ou comme des agresseurs (physiques ou sexuels) potentiels. Les plus marginaux parmi ces adolescents sont représentés par ceux qui abusent sexuellement d’enfants plus jeunes. Ils apparaissent au regard de certains comme des “ abuseurs sexuels ” comparables aux délinquants sexuels adultes. Suivant un raisonnement très linéaire de cause à effet, certains professionnels pensent que l’ensemble des mineurs qui commettent des abus sexuels risquent de devenir des abuseurs à l’âge adulte et qu’il faut les rééduquer de la manière la plus efficace possible. Ainsi, et au risque d’une radicalisation et d’une stigmatisation abusive, interprétative et systématique, les cliniciens multiplient dans les pays anglo-saxons des programmes de traitement adaptés à cette problématique. Afin d’éviter cet écueil, une évaluation clinique fine et rigoureuse devrait permettre d’orienter les prises de décision d’une manière mieux adaptée.
Autant les profils de personnalité des adolescents qui transgressent sexuellement doivent faire l’objet d’une évaluation diagnostique, autant les circonstances de leurs passages à l’acte, les caractéristiques de leur(s) victime(s) et la nature de leur(s) offense(s) apportent une meilleure compréhension de cette problématique. Un programme multivarié de guidance éducative adapté à ces jeunes sujets ne pouvant se construire que dans un cadre institutionnel éprouvé par des repères éthiques et juridiques solides, l’orientation thérapeutique de ces adolescents devrait s’élaborer à partir d’un examen médicopsychosocial complet et rigoureux.Mots-clés : Transgression sexuelle, Abus sexuels, Adolescence, Sexualité, Adolescents abuseurs sexuels, Stigmatisation, Évaluation, Traitement.
Adolescence conceived as a psychopathological problem configuration is described more and more often in current scientific literature, in psychological and educational reviews in particular. Through this clinical, critical and ethical reflection, the author proposes an up-to-date synthesis of international scientific literature. Today, clinical preoccupations are linked to an inevitable social reality. In this register, and according to such current issues, attention is focused on adolescents presenting multiple problems or on pre-pubescent children who appear as psychosocially handicapped individuals or as potential physical or sexual agressors. The most marginal among this group of adolescents are represented by those who sexually abused younger children. Some see them as sexual abusers comparable to adult sexual delinquants. Following this very linear line of cause and effect reasoning, some professionals think that all minors who commit sexual abuse risk becoming adult abusers and that it is necessary to reeducate them as well as possible. Thus, at the risk of radicalization and of abusive, interpretive and systematic stigmatization, clinicians in Anglo-saxon countries have multiplied treatment programs adapted to this type of problem. So as to avoid this pitfall, a precise and rigorous evaluation should make it possible to orient decision making in a more adapted way.
As important as it is that the personality profiles of adolescents who commit sexual transgressions be the object of diagnostic evaluation, other elements should also be taken into consideration : the circumstances of their act, the characteristics of their victim(s) and the nature of their offense(s). Such details will offer a better understanding of the problem configuration. In that a multifaceted program of educational guidance adapted to these young subjects can only be constructed in an institutional framework validated by ethical and solid judicial references, the therapeutic orientation of these adolescents should be elaborated on the basis of a complete and rigorous medico-psycho-social examination.
La adolescencia como problemá tica psicopatológica está cada vez má s presente en la literatura cientifica actual, especialmente en las revistas y tratados de psicología y de educación. A partir de una reflexión clínica, crítica y ética, el autor hace una síntesis actualizada de la literatura científica internacional. Hoy en día la clínica no puede evitar la confrontación con la realidad social. Actualmente llama la atención los múltiples problemas de adolescentes y niños prepúberes, minusvá lidos psicosociales y/o de agresores potenciales (físicos o sexuales). Los má s marginales son los que abusan sexualmente de niños má s pequeños. Hay quién los considera “ agresores sexuales ”, equivalentes a los delincuentes sexuales adultos. El razonamiento simplista de algunos profesionales es que los menores que han cometido abusos sexuales corren peligro de convertirse en agresores sexuales a la edad adulta y que es necesario re-educarlos contundentemente. Existe el riesgo de una radicalización y una estigmatización abusiva, interpretativa y sistemá tica y los clínicos anglo-sajones multiplican programas de tratamiento adaptados a esta problemá tica. Para evitar este escollo, habría que contemplar una evaluación clínica má s fina y rigurosa y tomar decisiones má s apropiadas.
Ademá s de la evaluación disgnóstica de los perfiles de personalidad de los adolescentes que trasgreden sexualmente, hay que tener en cuenta las ciscunstancias de su acting, las características de la(s) víctima(s) y la naturaleza de las agresiones para entender mejor esta problemá tica. Un programa multi-variado de seguimiento educativo adaptado, basado en un examen psicosocial completo y riguroso elaborado en un marco institucional con puntos de referencia éticos y jurídicos sólidos, ayudaría a una orientación terapéutica de estos adolescentes.
 
L’ACTUALITÉ D’UN SYNDROME
 
 
L’actualité clinique est de moins en moins en décalage avec les réalités sociales. Depuis quelques années, le phénomène de la délinquance sexuelle à l’adolescence fait l’objet de recherches et d’évaluation. Progressivement, les victimes s’expriment, les intervenants psycho-médico-sociaux se mobilisent et les pouvoirs publics sont interpellés. Parallèlement aux événements récents de viols collectifs impliquant des adolescents, cette approche clinique interroge une réalité sociétale complexe incluant de nombreuses variantes. S’inspirant des travaux scientifiques les plus récents, cette réflexion attire l’attention sur le risque d’une stigmatisation abusive, notamment alimentée par un discours médiatique outrancier et peu pertinent. Dépendant d’un principe de réalité incontournable (les lois, la société, la violence, la répression, etc.) et de mouvements irrationnels (la violence de l’interprétation, l’angoisse collective face à l’horreur, l’innommable, etc.), le travail d’évaluation clinique et le traitement d’un phénomène humain ne peut faire l’économie d’un étayage éclairé par une conceptualisation éthique éprouvée. Les adolescents qui agressent sexuellement des enfants ou de leurs pairs apparaissent dans les médias comme les nouveaux renégats d’un ordre social chaotique, voire inversé ou perverti, dans lequel les jeunes auraient perdu leurs repères. Certains de ces jeunes sont considérés comme des délinquants récidivistes commettant des crimes de nature sexuelle ou comme des immaturo-pervers dangereux ou incurables. Ces transgressions sexuelles répétées seraient symptomatiques d’un trouble insidieux ou d’un mal être profond. À côté d’un certain dérapage médiatique et au-delà de l’indignation collective ou de l’incompréhension, ce phénomène social inquiète aussi les cliniciens qui proposent quelques explications plus ou moins psychologiques compatibles avec ce malaise à forte connotation sexuelle. Ils tentent d’y apporter quelques remèdes, construisent des outils diagnostiques et pronostiques et appliquent des programmes thérapeutiques spécifiques.
L’adolescence est de plus en plus décrite dans la littérature scientifique actuelle, les revues et ouvrages de psychologie, de criminologie ou d’éducation en particulier, comme une problématique psychopathologique particulière. Il y a moins de vingt ans, tout acte sexuel pratiqué par un adolescent était plutôt envisagé comme un geste d’exploration peu conséquent et banal à cet âge. Aujourd’hui aux États-Unis, alors que les adolescents (15-18 ans) ne constituent qu’environ 6 % de la population, ils commettent 25 % des crimes les plus violents (homicides, attaques à main armée, viol, etc.). D’après le nombre d’arrestations d’hommes de moins de 19 ans (Federal Bureau of Investigation, 1987), 18 % des crimes violents, 19 % des viols, 18 % de toutes les autres offenses sexuelles (excluant la prostitution) et 14 % des voies de faits graves sont commis par des adolescents. Depuis ces dernières années, la proportion d’adolescents impliqués dans des agressions violentes et/ou sexuelles est en nette augmentation. De 1983 et 1992, 20 % parmi ces jeunes ont été arrêtés pour viol (Office of Juvenile Justice and Delinquency Prevention, Elliott, 1994). Chez les jeunes sujets masculins, le comportement violent semble corrélé avec cette période spécifique de l’existence. Selon Elliott (1994), le risque d’initiation à la violence est probablement plus élevé autour des 15-16 ans pour ces garçons. Entre 30 et 50 % des agressions sexuelles seraient le fait d’adolescents. Envisageant cette répétition des agressions à l’âge adulte, Becker et al. (1986) y voient le résultat de quatre principaux facteurs :
  • l’expérience est répétée car elle avait été agréable ;
  • leur agression antérieure n’a pas entraîné de conséquence négative significative pour eux ;
  • en se masturbant et en fantasmant sur ce qu’ils ont fait, ils obtiennent un renforcement de leur déviance ;
  • le défaut d’habiletés sociales entraîne la persistance d’un certain isolement vis-à-vis des pairs.
Dans ce registre, l’attention se focalise actuellement sur des adolescents à problèmes multiples et sur des enfants prépubères qui apparaissent comme des handicapés psychosociaux ou encore comme des agresseurs (physiques ou sexuels) potentiels, voire de futurs psychopathes. Les plus marginaux parmi ces adolescents sont représentés par ceux qui abusent sexuellement d’enfants plus jeunes. Ils apparaissent au regard de certains comme des « abuseurs sexuels » comparables aux délinquants sexuels adultes.
Dans une étude portant sur 231 détenus délinquants sexuels, Longo et Groth (1983) ont relevé que 33 % avaient antérieurement fait preuve de désordres mineurs avant qu’ils ne s’aggravent. La majorité ont commis leurs premières agressions sexuelles avant l’âge de 18 ans. Lors d’évaluations cliniques, plus de 56 % des délinquants sexuels adultes reconnaissent avoir développé des comportements abusifs dès l’adolescence (Abel et al., 1984). Dès lors qu’il ne reçoit aucun traitement, l’agresseur sexuel adulte moyen qui s’est confirmé dans des attitudes déviantes à l’égard de victimes plus jeunes, est capable de commettre 380 crimes à caractère sexuel durant son existence (Abel et al., 1984).
En relation avec cette cascade de chiffres répercutés dans la littérature et les articles scientifiques nord-américains, les cliniciens décrivent de plus en plus souvent des adolescents, voire des enfants prépubères, susceptibles d’être ou de devenir des « abuseurs sexuels » au sens premier du terme. Suivant un schéma assez linéaire de cause à effet, et étant donné que bon nombre de délinquants sexuels adultes ont initié leur « carrière » déviante au moment de l’adolescence, certains chercheurs (Kahn et Lafond, 1988) pensent que l’ensemble des mineurs qui transgressent par le biais de la sexualité risquent de devenir des abuseurs potentiels et qu’il faut les rééduquer de la manière la plus efficace possible. Ainsi, et au risque d’une radicalisation et d’une stigmatisation abusive, interprétative et systématique, les cliniciens multiplient dans les pays anglo-saxons des programmes de traitement adaptés à cette problématique. Peu respectueux de l’éthique psychothérapeutique, certains de ces programmes sont parfois coercitifs. Appliqués comme des remèdes infaillibles, ils font penser à du lavage de cerveau ou à du reconditionnement psychique. Nous sommes pourtant à mille lieues de la Vienne de Freud, mais la puissance du puritanisme ambiant influence le type de traitement. Sous cette emprise culturelle actuelle, certains praticiens sont aliénés à une nouvelle forme de répression de la sexualité. Et comme l’indiquent Hayez et De Becker (1997, p. 27-28) : « Il est indéniable que des adolescents, voire des enfants, peuvent exercer soit des violences physiques à visée sexuelle, soit des abus sans contrainte physique, sur des personnes de tous âges, et notamment sur des enfants plus jeunes qu’eux. » Cependant, « toutes les activités sexuelles entre mineurs ne participent pas de l’abus, loin de là. On peut dès lors distinguer trois catégories : les jeux sexuels, les passions amoureuses partagées avec activités sexuelles, et les vrais abus sexuels qui constituent la catégorie minoritaire ».
Les études portant sur la délinquance juvénile montrent que les adolescents « abuseurs sexuels » constituent un sous-groupe clinique particulièrement vulnérable, exposé à d’éventuelles perturbations (re-victimisation, toxicomanie, violence, prostitution, chantage, exploitation, etc.), à une aggravation plus ou moins sévère de leur santé psychique avec confirmation de leur psychopathologie sexuelle (dépression, suicide, toxicomanie, passages à l’acte, etc.) et à un plus grand risque de renforcement positif de leurs pulsions sexuelles (compulsion, répétition des agressions sexuelles, récidive, etc.). Non seulement ces adolescents manquent de repères fiables et/ou souffrent de décrochage social, mais la plupart ont été victimes d’abus de diverse nature (psychologiques, physiques ou sexuels) à l’intérieur de leur cercle familial. Parallèlement à la récidive des délits sexuels, nous sommes ainsi confrontés au risque de récidive sociale de ces jeunes individus à la dérive. Non reconnus (les confrontations à la loi et à la réalité) et/ou non traités (les apprentissages et les approches thérapeutiques) adéquatement, ils constituent pour la société un danger potentiel. Tant qu’ils ne sont pas encore trop « confirmés » dans leur déviance sexuelle ou contaminés par leurs pulsions, ils doivent bénéficier d’une intervention plus précoce et plus préventive que certains adultes qui sont déjà trop perturbés, voire incurables. Un soutien thérapeutique et éducatif pourrait les aider à retrouver une orientation sexuelle plus équilibrée, mieux adaptée aux normes sociales et aux lois.
Autant les profils de personnalité des adolescents qui transgressent sexuellement doivent faire l’objet d’une évaluation diagnostique rigoureuse, autant les circonstances de leurs passages à l’acte, les caractéristiques de leur(s) victime(s) et la nature de leur(s) offense(s) apportent une meilleure compréhension de cette problématique. L’orientation thérapeutique de ces adolescents devrait ainsi s’élaborer à partir d’un examen médico-psychosocial complet et rigoureux. Un programme multi-varié de guidance éducative adapté à ces jeunes sujets ne peut se construire que dans un cadre institutionnel éprouvé par des repères éthiques et juridiques solides. Toutefois, l’évaluation clinique et le traitement des adolescents qui transgressent sexuellement ne peuvent faire l’économie d’une compréhension raisonnée du concept d’adolescence. Aussi faut-il replacer ce phénomène particulier dans le contexte du développement psychosexuel, affectif et relationnel de l’adolescent. L’adolescence n’est pas une période facile à vivre pour tous les jeunes. Crise du passage et du désir, il s’agit bien souvent d’un moment de l’existence plus fragile, voire même très périlleux pour certains.
 
VIOLENCE DU PASSAGE ET DIALECTIQUE DU DÉSIR
 
 
Tant chez les garçons que chez les filles, la violence et la passion, le désir sexuel en particulier, sont fondamentales au passage du sujet dans le monde des adultes. L’adolescence correspond à ce que Rousseau, dans son Émile, appelle « la seconde naissance de l’homme ». Dans La cause des adolescents, Françoise Dolto (1988, p. 37) pense que « le mot “adolescent” brûle les lèvres de Jean-Jacques, mais qu’il ne l’utilise pas. Il a recours à la périphrase : crise, seconde naissance. Il décrit cette crise. Il écrit la crise : “Cette orageuse révolution s’annonce par le murmure des passions naissantes [...] Il (l’enfant) devient sourd à la voix qui le rendait docile ; c’est un lion dans sa fièvre ; il méconnaît son guide, il ne veut plus être gouverné [...], il n’est ni enfant ni homme et ne peut prendre le ton d’aucun des deux.” ». Longtemps, l’adolescence, en tant que concept, a été peu ou pas investi par les sciences humaines. La période la plus trouble de l’existence humaine est plus qu’une simple transformation d’ordre physiologique. La violence du désir, la tentation incestueuse et la passion créatrice façonnent l’adolescence.
Rite ou initiation, l’adolescence est une période où la violence et l’agressivité, dans leur fonction créatrice ou destructrice, sont à la fois le moteur et l’épreuve de ce passage existentiel et vital. Entre passage, transition et renaissance, l’adolescence est avant tout une négociation avec soi-même, sa famille et les autres. À cet âge de la vie, la passion narcissique dévore l’image de soi et fragilise le sujet. Transformation du corps et de l’esprit, reviviscence des anciens conflits (œdipiens), recherche d’identité et d’autonomie, violence des sentiments et sexualisation du désir sont inhérentes à cette « étape » fondamentale de l’existence.
La violence de la crise co ïncide avec celle du désir ; parce que le véritable enjeu de l’adolescence est d’aller désirer ailleurs, hors de la famille œdipienne. Alliance entre l’être d’hier et celui de demain, crise de passage et crise du désir, l’adolescence est le miroir où se reflète l’image émouvante d’une enfance qui s’évanouit pour renaître, là où le désir peut se dénouer. Les sentiments violents et l’agressivité dans leur fonction créatrice sont le moteur de toute évolution, tant sociale qu’individuelle. Cependant, la violence dans toute son expression destructrice peut faire barrage à la construction d’une communauté humaine.
Du passage à la transition, l’adolescence est une sorte de négociation avec soi-même et avec les autres, source de revitalisation ou de mortification, il s’agit bien de renaître et de choisir pour soi-même ce que l’on retient comme identité ou confirmation de soi. La passion narcissique des adolescent(e)s les pousse à vouloir laisser leur image quelque part, leur marque, leurs symboles, leur griffe. Elle est la source de l’affirmation de soi, de l’agressivité créatrice et de la volonté d’exister.
À l’adolescence, dès que les éléments d’une crise s’annoncent, les symptômes paraissent plus actifs et plus aigus. Ils se situent plus au niveau de passages à l’acte, soit retournés contre soi, soit à l’égard d’autrui. Les troubles de la conduite sociale ne sont pas rares, les tentatives de suicide, fugues, drogue, alcool, promiscuité sexuelle, actes plus ou moins délictueux, sont souvent rapportés par l’expérience clinique, et signifient toujours quelque chose qui mérite la peine d’être entendu et pris au sérieux. Sur le plan psychologique, nous retrouvons également des troubles névrotiques qui se manifestent à travers de l’anxiété, de la dépression, des idées obsédantes, la perte de confiance en soi, du manque d’estime de soi, de l’idéation suicidaire, éléments associés à la sphère des complexes pouvant recouvrir une aire plus ou moins névrotique et accentuer le niveau d’angoisse et de souffrance.
Sur fond de crise et de difficultés existentielles, le domaine de la sexualité n’est pas épargné par ces changements. Le développement psychosexuel de l’adolescent reçoit ainsi l’influence d’au moins cinq facteurs principaux :
  • la puberté qui entraîne un bouleversement de l’image corporelle ;
  • une certaine « intensification » de la vie affective, amoureuse et sexuelle ;
  • le passage à l’acte prévaut sur la pensée et l’expression verbale ;
  • le jugement critique s’affine ;
  • l’identification sexuelle et l’orientation sexuelle se structurent.
 
VULNÉRABILITÉ DE L’ÊTRE, CULPABILITÉ ET AGRESSIVITÉ
 
 
L’adolescent est un sujet affectivement fragile et vulnérable au niveau de son identité et de son narcissisme. Un événement douloureux ou traumatique vécu dans l’enfance peut prédisposer un individu, au moment de l’adolescence, à des troubles importants de la personnalité, de l’humeur, de l’identité ou de la conduite sexuelle.
Traversant une période de transformations physiologiques et psychoaffectives, de crises et de changements existentiels, l’adolescent est d’autant plus susceptible de réagir par des troubles plus intenses et plus psychopathologiques. Les personnalités les plus désorganisées pendant l’enfance sont souvent les plus problématiques à l’adolescence et à l’âge adulte. Bien que l’adolescence ne se limite pas à la puberté ou à une simple transformation physiologico-hormonale, les mutations fonctionnelles et sexuelles du corps relancent la construction de l’identité qui avait été amorcée au cours de l’enfance ; la perception du corps qui se transforme, la passion narcissique et la reconnaissance de l’altérité sont inhérentes à la structuration de la personnalité.
Le changement du corps, l’éveil de nouvelles sensations, la constatation de potentialités jusqu’alors inconnues provoquent une sorte de décalage qui s’accentue entre, d’une part, la perception du corps, de ses potentialités et sensations, et, d’autre part, l’image que l’adolescent(e) avait de lui-même.
Ce passage obligé de l’adolescence réactualise les anciens conflits œdipiens et réorganise la vie relationnelle et sexuelle du sujet ; ses rapports au monde, aux autres, à sa famille, à soi et à son propre corps sont remis en question. Aussi ne faut-il pas s’étonner que les sentiments ambivalents d’agressivité et de culpabilité, ainsi que certains désirs incestueux soient, à ce moment de transition, remis en question. De ce point de vue, l’agressivité et les sentiments violents ou coupables qu’elle engendre prennent une dimension autre que morale ou culturelle. Agressivité et culpabilité sont souvent associées, parce qu’elles émergent d’un même contexte, celui de l’Amour, avec un grand A.
La sexualité incestueuse est porteuse de culpabilité, laquelle interdit l’inceste désiré ; l’amour envahissant ou intrusif produit de l’agressivité qui tend à maintenir un équilibre entre ces deux pôles de l’amour. Un parent peut se sentir coupable de ne pas avoir assez aimé son enfant, de vouloir qu’un enfant soit tel qu’il ne veut pas être ; là où le désir incestueux est présent et insistant à s’exprimer, l’agressivité survient et vient rompre ou freiner l’élan d’amour qui envahit la scène familiale.
À l’adolescence, la recherche du plaisir, le désir sexuel, la curiosité, les rapports de séduction sont émoussés par la violence des sentiments, lesquels réactivent les fantasmes œdipiens et rendent possible la réalisation d’un inceste agi. À ce moment de l’existence, le corps et la sexualité prennent une place considérable. Plus le corps s’érotise, plus le fossé avec la génération parentale se creuse, plus une distance affective et physique entre proches s’affiche. L’amour est à la fois indispensable et potentiellement dangereux. L’agressivité mêlée à de la culpabilité attise l’ambivalence des sentiments. Ces mouvements influent sur les rapports humains et ébranlent les conflits existants. L’adolescent peut vouloir fuir ou entretenir pareils conflits qui sont à la fois identitaires et sexuels.
Entre demande d’amour et trop d’amour, c’est dans le dosage équilibré que l’adolescent trouve sa place intersubjective, mais il s’agit plutôt d’une place mouvante, toujours susceptible d’être occupée ailleurs. Cette attirance contradictoire entre l’amour parental absolu et l’interdit de ce désir induit des conduites d’évitement mal comprises et des sentiments ambivalents teintés d’agressivité et de culpabilité. La fonction de l’agressivité est d’aménager cet espace entre la passion de l’amour parental qui essaye de retenir sa progéniture et la violence des sentiments incestueux ; l’agressivité et la culpabilité, qui l’accompagne comme son ombre, protègent de l’inceste sexuel. Soumis à cet interdit, l’adolescent peut alors accéder à son propre désir, et désirer aimer ailleurs, hors de son clan. Aller désirer ailleurs est le véritable enjeu de l’adolescence. Cette entreprise ne va pas toujours de soi et exige le déploiement d’énergie psychique nécessaire à l’éloignement.
Le rejet coupable pour un parent, voire de la haine ou du dégoût, de l’attention agressive pour ses parents, l’impression de ne pas être écouté ou d’être regardé comme un animal sauvage, la conviction d’être à l’origine des dissensions familiales, d’être au centre de toutes les disputes, etc., cet ensemble de sentiments contradictoires, réels ou imaginaires, entraînent autant l’agressivité que la culpabilité. Ils peuvent également produire toute une panoplie de symptômes psychoaffectifs ou relationnels plus ou moins sévères, lesquels expriment toujours de la souffrance. L’adolescence est loin d’être une tare morale, physiologique, psychologique ou héréditaire transmise de génération en génération depuis la nuit des temps. La violence et l’agressivité sont fondamentales à cette crise de passage. Elles sont inhérentes et nécessaires, voire vitales, tant sur le plan du développement de la personnalité que dans le domaine des rapports humains.
 
LA CRISE DU DÉSIR
 
 
L’agressivité, les sentiments violents, les intentions agressives qui se cristallisent sur l’entourage de l’adolescent y occupent une place de prédilection. Les mouvements de repli, de mutisme, de mensonges, de rupture, de fuite, les idées noires, la perte de confiance, la chute de l’auto-estime, sont autant de modes d’expression de l’agressivité qu’il faut pouvoir respecter et entendre comme tels.
Dépendant de ses parents depuis sa naissance, l’adolescent(e) essaye de négocier un virage qui va lui permettre d’accéder à l’autonomie, celle de son être en tant que sujet désirant. Cette période peut être vécue comme une cassure entre deux mondes, celui de l’enfant qui a vieilli et de l’adolescent qui quitte l’enfant qu’il a été, et celui du sujet en pleine maturation qui se dégage progressivement des êtres proches qui l’ont engendré.
Cette violence intrapsychique, psychofamiliale et interrelationnelle s’articule avec le désir profond d’un être en devenir qui tend vers l’autonomie. Or ce désir au sein d’une même famille ne peut se réaliser entre les deux générations qui la composent, puisqu’il y a l’interdit de l’inceste, sans lequel la maturation est impossible. Cet interdit de désir à l’intérieur même de la famille organise la violence salvatrice qui va permettre à l’adolescent(e) de partir aimer ailleurs. Les moments de tensions intrafamiliales et les phénomènes classiques de dérapage mettent en évidence l’importance vitale de cet enjeu ; la rupture des liens familiaux peut se vivre avec plus ou moins de déchirements. Le risque incestueux n’est pas à écarter et cette pression peut amener des familles peu structurées à une ambiance délictueuse et à des conduites perverses, violentes ou délinquantes.
L’adolescence est donc, avant toute autre considération phénoménologique, la crise du désir, le passage existentiel nécessaire et suffisant d’un désir attaché à la génération précédente à un désir voué à s’adapter ou à se nouer ailleurs. Il s’agit bien d’un travail de deuil de sa propre enfance, d’une impossible marche-arrière, qui se fonde sur la nostalgie d’avoir été l’enfant d’une mère et d’un père, et la tentative de construction d’un avenir inconnu.
 
CARACTÉRISTIQUES PSYCHOSOCIALES ET CRIMINOLOGIQUES DE L’ADOLESCENT AGRESSEUR SEXUEL
 
 
À travers les méandres et les vicissitudes de cette période fondamentale de l’existence, certains adolescents peuvent déraper sur le territoire risqué, trouble ou interdit de la sexualité humaine. Comme l’indiquent Chevalier et Descamps (1997, p. 28) : « À cette période, une personne peut présenter une conduite abusive qualifiée d’accidentelle. Il peut s’agir d’un acte d’exploration, d’un surplus d’énergie mal canalisée. Ce comportement sexuel non adapté peut également traduire l’intégration, par l’adolescent, de valeurs familiales et sociales faussées dans lesquelles la notion d’interdit n’a pas sa place, ou bien la présence chez lui d’un sens moral déficient où les notions de bien et de mal se confondent, ou enfin, le cumul de déficits sur les plans personnel, familial et social. Le sens d’une conduite sexuelle repose sur la perception que l’individu a de lui-même et d’autrui. Un individu qui a développé une perception de soi si négative et une crainte de l’autre si forte qu’il est incapable de trouver une réponse à ses besoins affectifs et sexuels, dans une réponse égalitaire avec l’autre. Il importe donc de dégager la signification de la conduite d’abus de l’adolescent pour lui offrir des alternatives valables de satisfaction à ses besoins. »
Par définition, l’adolescent « abuseur sexuel » est un mineur, au sens de la loi, qui a commis des actes ou des agressions de nature sexuelle à l’encontre d’un autre mineur ou d’une personne majeure non consentante. Ces actes transgressifs sont caractérisés par tout contact sexuel impliquant de la coercition, de la force physique ou des mauvais traitements variés obligeant la victime à subir des activités sexuelles qui transgressent les conventions et les tabous en vigueur dans notre Communauté (Smith et Monastersky, 1986). Trois types d’agression sexuelle sont rapportés : a) des attitudes passives et sans contacts physiques (voyeurisme, appels téléphoniques obscènes, exhibitionnisme, etc.) ; b) des attentats à la pudeur impliquant différents degrés de forçage, d’agression ou de coercition (violence sexuelle, viol ou tentative de pénétration, etc.) ; c) des agressions spécifiquement de nature pédophilique lorsque les actes sont imposés exclusivement à une victime plus jeune que l’auteur des faits (la différence d’âge pouvant varier de quatre à six ans).
Vizard, Monck et Misch (1995, p. 731) expliquent que des études rétrospectives et prospectives des abus sexuels commis par des adolescents ont montré que leurs comportements recouvraient les mêmes formes que chez les abuseurs adultes. Fehrenbach et al. (1986) montrent que le passage à l’acte le plus courant consiste en attouchements sexuels pour 59 % des jeunes de leur échantillon ; 23 % ont violé leur victime, 11 % ont commis des faits d’exhibitionnisme, et 7 % ont démontré d’autres formes de délinquance sexuelle sans contact physique direct avec la victime. Dans l’étude de Wasserman et Koppel (citée par Davis et Leitenberg, 1986), 59 % des passages à l’acte impliquent une forme quelconque de pénétration et 31 % une relation sexuelle ; des contacts oro-génitaux sont mentionnés dans 12 % des cas ; 16 % concernent exclusivement des caresses génitales, et 12 % des actes n’impliquent aucun contact physique. La plupart de ces études semblent démontrer que les relations sexuelles « complètes » sont surtout le fait d’adolescents plus âgés.
La plupart de ces adolescents « abuseurs » usent largement de la coercition pour affirmer leur pouvoir sur leur(s) victime(s) et les contraindre à se soumettre à leur désir sexuel. D’après Johnson (cité par Vizard et al., 1995), 83 % des adolescents abuseurs usent de diverses formes de coercition, y compris des formes de menaces verbales et de soudoyement. L’usage d’arme, bien que très rare, se rencontre surtout dans des situations de viol. Davis et Leitenberg (1987) relèvent que la force physique est moins fréquente lorsque la victime est plus jeune que s’il s’agit d’une victime du même âge ou plus âgée que l’abuseur.
À l’exception des situations d’exhibitionnisme et d’appels téléphoniques obscènes, la majorité des victimes des adolescents abuseurs sont plus jeunes que leur agresseur (Fehrenbach et al., 1986). L’ensemble des études s’accordent à démontrer que les victimes sont essentiellement féminines. La proportion de garçons victimes connaît cependant une augmentation, au niveau des faits rapportés. La plupart des victimes sont connues de leur jeune agresseur. Khan et Lafond (1988) ont trouvé ainsi que 98 % des adolescents de leur échantillon connaissaient leur victime ; les victimes les plus courantes sont celles que l’adolescent est amené à garder seul et en toute confiance (voisins, fratrie, cousin, enfants de connaissances des parents, etc.). Selon Groth (1977), les enfants victimes de l’adolescent abuseur sont moins susceptibles d’être des étrangers que les enfants victimes d’adultes.
Il semble qu’au niveau des victimes, l’âge de l’agresseur soit important. Selon Davis et Leitenberg (1987), les abus commis par les adolescents sont moins dommageables aux enfants que ceux perpétrés par les adultes. Toutefois, peu d’études sont consacrées à l’impact des abus perpétrés par les adolescents sur leurs victimes.
À la différence des autres formes de délinquance juvénile, les adolescents « abuseurs » n’appartiennent à aucun groupe homogène précis ou significatif. Ils se retrouvent dans toutes les couches de la population (Saunders et Awad, 1988). À propos du comportement sexuel aberrant chez l’adolescent, Bremer (cité par Vizard et al., 1995) pense qu’il existe un continuum qui peut varier de la conduite inappropriée jusqu’à l’hypersexualisation et de l’orientation orgasmique à l’agressivité sexuelle. D’après Laforest et Paradis (1990), la plupart de ces jeunes présentent une faible estime et une image négative d’eux-mêmes ; leurs tensions internes et leurs angoisses existentielles ne trouvent pas de réponses satisfaisantes ; ils se montrent peu agressifs, ils éprouvent des difficultés à s’affirmer et à communiquer ; sur fond d’inhibition des sentiments et des pulsions, ils entretiennent peu de relations sociales et souffrent de solitude affective (timidité et repli sur soi) ; cette solitude se retrouve dans le milieu scolaire où ils ont peu d’amis ; leur niveau d’anxiété est important et n’est pas toujours lié aux faits commis ; ils ont plutôt tendance à banaliser ou à normaliser leurs actes sur un mode défensif.
Les jeunes « abuseurs » sexuels ont été plus souvent « victimisés » que les autres délinquants juvéniles et que la population générale. La plupart ont connus une histoire d’abus physiques ou sexuels. Awad et Saunders (1991) pensent que la violence physique est plus fréquente que la victimisation sexuelle, et que ces adolescents abuseurs proviennent surtout de milieux familiaux où règnent la violence, l’instabilité et la promiscuité. Vizard et al. (1995) constatent que les parents d’adolescents abuseurs (principalement incestueux) présentent également un haut niveau de victimisation dans leur enfance. Ainsi, la plupart des adolescents abuseurs présentent des carences psychosociales et affectives à différents niveaux et une inadaptation aux normes familiales, sociales et scolaires.
À partir d’une recherche (Young Abusers Project) de type « follow up » d’une cohorte de 260 jeunes abuseurs sexuels, Bladon et Vizard (2000) ont dressé un profil type comprenant les quelques caractéristiques générales suivantes :
  • garçon de race blanche âgé de 14 ans ;
  • vivant avec sa famille d’origine au moment de l’agression sexuelle ;
  • présentant des troubles d’apprentissage ;
  • ayant vécu un divorce parental, une séparation ou de l’instabilité familiale ;
  • ayant connu de multiples changements, un placement ;
  • ayant eu des contacts antérieurs avec un service de santé mental ;
  • l’histoire familiale comprend des antécédents de maladie mentale sévère ;
  • il a subi des abus sexuels, des mauvais traitements physiques ou de la négligence grave de la part d’au moins un adulte ;
  • des désordres de la réaction d’attachement sont rapportés dans 10 % des cas ;
  • il a commis une infraction caractérisée avec usage de la force sur au moins une victime ;
  • il n’existe aucune conséquence légale à propos des agressions sexuelles ;
  • sous-estimation significative des jeunes abuseurs de moins de 10 ans ;
  • la pauvreté relationnelle à l’égard des adultes et des pairs peut favoriser l’attachement à de plus jeunes enfants ;
  • l’éveil précoce causé par un abus sexuel prématuré peut favoriser la sexualisation des relations avec les plus jeunes enfants.
Étant donné l’extrême hétérogénéité de leurs caractéristiques psychoaffectives, la personnalité des adolescents « abuseurs » doit ainsi faire l’objet d’une évaluation diagnostique rigoureuse. Une meilleure compréhension des circonstances de leurs passages à l’acte, des caractéristiques de leur(s) victime(s), de la nature de leur(s) offense(s) et de leur contexte existentiel apporte un éclairage clinique à cette problématique.
 
ÉVALUATION DES ADOLESCENTS TRANSGRESSEURS SEXUELS
 
 
L’évaluation représente la clé de voûte sur laquelle vont reposer le diagnostic, le pronostic et les indications thérapeutiques. Malgré les nouvelles recherches sur cette population d’adolescents abuseurs, les études sur le processus d’évaluation restent encore assez lacunaires. Certains cliniciens (Madrigrano et al., 1997) ont d’ailleurs tenté de perfectionner le processus d’évaluation afin de renforcer le développement de programmes de traitement efficaces. Concernant l’évaluation de ces adolescents, il existe peu d’instruments validés. Ceux qui sont utilisés proviennent de l’expérience clinique auprès des délinquants sexuels adultes. Même si les délits sont de même nature, l’évaluation des adolescents transgresseurs ne peut se calquer à partir des modèles cliniques établis auprès des délinquants sexuels adultes. Ces derniers concernent une population dont les caractéristiques sont mieux connues. Ils montrent une symptomatologie plus enkystée et possèdent des traits de personnalité plus affirmés que ceux des adolescents. Le développement du psychisme de l’adolescent est en voie de maturation et n’est donc pas comparable à celui d’un adulte qui a commis les mêmes actes déviants. Les outils d’évaluation doivent prendre en considération ces différences spécifiques.
L’étiologie d’une conduite sexuelle déviante est à la fois complexe, hétérogène et multivariée. Chaque individu ne procède pas suivant le même modus operandi. Seule une variété de facteurs s’intriquant les uns aux autres peut expliquer l’élaboration d’une telle conduite abusive. Le modèle de conditionnement opérant et de l’apprentissage social (Laws et Marshall, 1990) et l’approche cognitivo-comportementaliste (Abel et al., 1984, 1989) ne suffisent plus à expliquer le développement de l’intérêt sexuel déviant surtout pendant cette période de l’adolescence. L’élaboration d’outils spécifiques doit en tenir compte et ne pas reposer uniquement sur la constitution de check-list stériles, stéréotypées et systématiques. L’évaluation doit comprendre tous les aspects du comportement et du fonctionnement psychique de l’adolescent (Saunders et Awad, 1988). L’histoire criminelle et l’anamnèse sociofamiliale du sujet contribuent également à un meilleur examen de sa situation, notamment en termes de sévérité et de dangerosité.
Parallèlement aux considérations légales, tels que le rappel à la Loi, et afin de mieux évaluer l’adolescent abuseur, Saunders et Awad (1988) proposent d’analyser différentes composantes :
  • la nature de l’offense et le type d’activité sexuelle ;
  • la différence d’âge entre la victime et son agresseur ;
  • la relation ou ce qui lie socialement les protagonistes ;
  • l’histoire sexuelle du jeune, précocité avec immaturité sexuelle, surstimulation, promiscuité, reproduction d’abus sexuels subis, etc. ;
  • ses préférences sexuelles ;
  • ses connaissances en matière de sexualité ;
  • la nature des fantaisies sexuelles qui orientent le comportement déviant ;
  • la persistance de l’activité abusive et sa répétition dans le temps ;
  • ce qui motive le passage à l’acte : S’agit-il d’une déviance sexuelle, d’un mode de vie de prédation, d’un jugement moral erroné, de la non-perception de l’impact de ses actes sur la victime, d’une curiosité malsaine, d’un dérapage dans la découverte de la sexualité ? ;
  • les stratégies adoptées : coercition, menace, séduction, chantage affectif, contrainte, etc. ;
  • le nombre de victimes ;
  • la vulnérabilité des victimes ;
  • les distorsions cognitives de l’abuseur et sa tendance à minimiser les faits ou à les trouver positifs et agréables.
Au Québec, il existe un protocole d’évaluation destiné aux adolescents jugés coupables de crimes sexuels (McKibben, 1993). Ce processus d’évaluation comporte trois axes principaux : l’entrevue clinique standardisée, les tests ou questionnaires psychométriques et l’évaluation physiologique.
L’examen psychologique de l’adolescent commence par un entretien bienveillant et semi-directif poursuivant un double objectif : a) obtenir la confiance et un bon niveau de collaboration de la part du sujet et b) recueillir un maximum de données pouvant contribuer à une meilleure compréhension de sa situation. L’entrevue clinique permet de mieux cerner diverses caractéristiques individuelles, son développement intellectuel et mental, son histoire personnelle, son environnement social et familial, les facteurs qui ont motivé le passage à l’acte sexuel, le modus operandi de l’abus sexuel, son rapport à la victime et son niveau d’empathie, ses fantasmes sexuels, ses possibilités de remise en question, ses habilités sociales, son niveau socioculturel, sa résonance émotionnelle, la maintenance et l’inscription du comportement sexuel déviant dans l’économie psychique de l’adolescent, etc. De nombreuses variables individuelles sont susceptibles d’influencer l’évaluation, le pronostic et le traitement, et il semble impossible d’établir une hiérarchie entre elles.
L’anamnèse clinique et criminelle nous permet également de recueillir certains éléments spécifiques d’une conduite délinquante plus manifeste et peut servir à spéculer sur le risque de récidive : des antécédents d’événements délictueux, de mauvais traitements physiques ou d’agression sexuelle, des problèmes de nature sexuelle, des passages à l’acte violent ou sexuel, le type et le nombre de victime(s), le degré de gravité des faits, les comportements de récidive, la durée et la fréquence de ces conduites déviantes, la confirmation d’une préférence sexuelle de nature pédophilique, l’adaptabilité sociale, le niveau de culpabilité et des distorsions cognitives.
Parallèlement aux tests projectifs classiques (TAT, Rorschach, MMPI, etc.) qui évaluent le type de personnalité en termes de structure et de psychopathologie, il existe différents questionnaires cliniques spécifiques. Même s’ils ne sont pas encore validés (fidélité, discriminations, corrélations) par des études rigoureuses, certains questionnaires sont utilisés dans le cadre de ces entretiens cliniques. Parmi ces instruments « exploratoires » et expérimentaux, les suivants sont de plus en plus utilisés par les cliniciens : Le Multiphasic Sex Inventory (Nichols et Molinder, 1984) a été standardisé pour les adolescents. Cet inventaire permet d’apprécier 300 items (vrai-faux) informant sur la nature abusive du comportement sexuel, les déviations sexuelles, les dysfonctionnements sexuels, les connaissances sur le sexe et les attitudes en matière de sexualité. Becker et Kaplan (1988) ont établi un premier questionnaire d’évaluation pour adolescents abuseurs sexuels : Adolescent Sexual Interest Cardsort (ASIC). Établie à partir d’un questionnaire pour adultes, cette échelle comprend 64 items et détermine la présence d’intérêts sexuels déviants chez les adolescents. Hunter et al. (1991) proposent un instrument qui permet de déterminer si un adolescent abuseur sexuel entretient des cognitions déviantes qui maintiennent ses intérêts sexuels déviants : Adolescent Cognitions Scale (ACS). Inspirée d’une version pour adultes, et composée de 32 items dichotomiques (vrai/faux), cette échelle devrait discriminer les adolescents agresseurs des non-agresseurs. Ces questionnaires permettent également d’évaluer l’efficacité du traitement. L’évaluation des intérêts sexuels et des distorsions cognitives correspond à des scores qui peuvent varier avant et après traitement. Les résultats à ces échelles offrent a minima une indication sur l’efficacité du traitement. D’après l’étude comparative de Madrigrano et al. (1997), ces instruments sont utiles au processus d’évaluation clinique des adolescents abuseurs et facilitent la récolte de diverses informations. Toutefois, le pouvoir de discrimination (entre adolescents abuseurs et non-abuseurs) de ces questionnaires est insuffisant et devrait faire l’objet d’un perfectionnement élaboré à partir d’études de validation.
De nombreuses études (Shields et Jordan, 1995 ; Becker et Kaplan, 1988, 1993, cités par Madrigrano et al., 1997) insistent sur la présence de symptômes dépressifs chez la plupart des agresseurs sexuels adultes. Ces symptômes inhibent ou réduisent l’érectilité lors de l’évaluation physiologique des sujets dépressifs et influencent leurs réponses aux questionnaires (Madrigrano et al., 1997). Il apparaît dès lors important de mesurer chez les adolescents d’éventuels indices de dépression en utilisant l’Inventaire de dépression de Beck (Gauthier, Thiérault, Morin et Lawson, 1982). La présence ou non de cette variable offre un bon indicateur permettant de pondérer certaines réponses issues de l’entretien clinique.
L’évaluation physiologique des adolescents « abuseurs sexuels » se base surtout sur les résultats de la pléthysmographie pénienne. L’évaluation des préférences sexuelles s’effectue par la mesure directe de l’excitation sexuelle en relation avec divers stimuli à caractère sexuel déviant. Les résultats de cette technique font l’objet de diverses controverses dans le milieu scientifique. D’une part, l’excitation sexuelle déviante serait réduite à une simple réponse physiologique, plutôt qu’à une conduite correspondant à l’agression sexuelle. D’autre part, il s’agit surtout d’une méthode validée auprès d’une population de délinquants sexuels adultes (Barbaree et al., 1989, Davidson et Malcom, 1985, Wortmith, 1986, cités par Robinson et al., 1997).
À l’exception des études de Becker et Kaplan (1988) et de Becker et al. (1992), il existe peu d’études de validation et de fidélité de cet outil utilisé auprès d’une population adolescente. Cette mesure reste cependant utile pour le clinicien qui cherche à comprendre chez l’adolescent le rôle de l’intérêt sexuel déviant lors de l’agression sexuelle, et la part du physiologique dans sa démarche abusive. L’étude comparative de Robinson et al. (1997) contribue à mieux connaître les caractéristiques de l’excitation sexuelle déviante chez l’adolescent agresseur. Cette recherche tente de valider l’évaluation pléthysmographique adaptée à une population d’adolescents ayant commis des actes sexuels déviants. Les résultats de cette étude montre qu’il est possible, en utilisant une version inspirée de Becker et Kaplan (1988), d’établir une différence significative entre les groupes d’adolescents abuseurs et non abuseurs en relation avec leur profil d’excitation sexuelle. Les auteurs de cette recherche suggèrent de ne jamais utiliser cet instrument de mesure de manière isolée. Les mesures doivent être relatées comme une source d’information parmi un ensemble de données recueillies lors de l’entrevue et des différents testings psychologiques. Cet outil ne sert en rien à inculper ou à disculper un sujet soupçonné d’agression sexuelle. Au service de l’individu, les résultats de cette mesure contribuent à une meilleure orientation thérapeutique. En cours de traitement, ils permettent également de confronter à ses propres intérêts sexuels déviants le jeune qui minimise ses actes, ou de constater un éventuel changement de son excitation sexuelle.
 
ÉVALUATION DU CONTEXTE FAMILIAL DE L’ADOLESCENT TRANSGRESSEUR
 
 
La plupart des adolescents qui abusent sexuellement trouvent ou choisissent leur(s) victime(s) dans leur entourage familial ou social immédiat. Suivant le contexte, certains pratiquent l’inceste avec une sœur ou un frère sur une période qui dépasse parfois quelques années. Les cliniciens pensent que l’inceste frère/sœur est plus fréquent que certains ne l’imaginent. Dans ces situations d’inceste fraternel, la dynamique familiale semble plus impliquée que la personnalité même de l’auteur de l’abus. Loin de correspondre à un banal jeu sexuel, le passage à l’acte incestueux d’un frère (souvent plus âgé) à l’égard de sa jeune sœur (frère) ou demi-sœur (frère) résulte d’un dysfonctionnement profond du système familial. D’un point de vue clinique, il existe peu d’informations sur l’inceste frère/sœur et il est important d’établir la distinction entre un comportement incestueux et une exploration sexuelle entre frères et sœurs. Laredo (1986) suggère de prendre en considération les prédispositions des participants et la dynamique familiale à laquelle ils appartiennent. Smith et Israël (1987, p. 101-108) rapportent des caractéristiques cliniques relatives aux quelques rares cas cliniques rencontrés. À savoir : des parents distants, absents, inaccessibles ou ayant affectivement désinvesti leurs enfants, lesquels se rapprochent sexuellement, érotisent leur agressivité refoulée ou passent à l’acte ; l’existence d’un climat ambivalent et de transactions familiales floues ou sexuellement connotées ; la présence de secrets relatifs à des liaisons extraconjugales ou à une situation incestueuse ancienne vécue par l’un des parents, souvent la mère ; l’isolement social des enfants qui engendre une solitude relativement pathologique et le repli sur soi. Les quelques cas étudiés montrent souvent une certaine ambivalence incestueuse de la mère à l’égard du fils abuseur et l’absence de père naturel ou affectif.
Selon Lebovici (1985), l’inceste frère/sœur serait plus fréquent dès lors que certains y ajoutent les situations de jeux sexuels des enfants. Les conséquences de ces transactions incestueuses dépendent des conditions dans lesquelles elles se déroulent : la différence d’âge entre les deux protagonistes, le climat d’agressivité ou de violence, le niveau de coercition, ou au contraire la complaisance et le degré de complicité des deux « partenaires », ainsi que la durée de la relation incestueuse et la nature même des actes sexuels. Basquin (1985, p. 223) remarque que « les jeux sexuels entre frère et sœur sont quasi constants et de l’ordre du normal. Encouragés, ils sont équivalents d’une relation incestueuse parents-enfants, par déplacement. Trop réprimés par une éducation puritaine, ils engendrent culpabilité et refus de la sexualité inscrite comme mauvaise, défendue, sale ».
Il existe ainsi autour de l’adolescent qui transgresse sexuellement une pathologie familiale importante, souvent d’essence incestueuse. L’adolescent transgresseur a souvent grandi dans une atmosphère de violence, de discorde conjugale, de carences affectives, d’aliénation familiale ou de « déresponsabilisation » parentale. Psychologiquement vulnérable, le jeune peut alors sexualiser une angoisse et passer à l’acte. Avec les adolescents, il ne faut cependant pas juger trop tôt ou trop vite toute conduite « farfelue ». Le clinicien prend alors le risque de stigmatiser l’adolescent, de « pathologiser » à l’extrême sa « déviance » passagère ou de psychiatriser un problème qui exige des réponses psychosociales et/ou éducatives plus adaptées. Par ailleurs, il semble plus difficile de repérer la déviance sexuelle chez l’adolescent. Des actes déviants peuvent être des signaux d’alarme. Il est parfois plus simple de souligner la délinquance chez l’adolescent plutôt que d’envisager la responsabilité des adultes, des parents en particulier, de la société et de ses institutions. Toutefois à cet âge, la problématique peut être déjà très sévère et la transgression sexuelle peut correspondre à un problème psychologique plus profond ancré à d’importants troubles familiaux.
 
ÉVALUATION DE LA CONDUITE SEXUELLE : ENTRE JEUX ET ABUS SEXUELS
 
 
Tous les actes sexuels entre mineurs ne relèvent pas forcément d’une transgression. La recherche de critères significatifs permet de faire une distinction entre jeux sexuels exploratoires et abus sexuels. Lorsque les jeunes protagonistes sont proches en âge et/ou mentalement, il semble plus difficile d’établir la différence entre une agression sexuelle hoc et une activité sexuelle de découverte. Seule une approche critique et respectueuse des intérêts de chacun des protagonistes peut contribuer à cette recherche. En relation avec le contexte, les circonstances et la personnalité du présumé auteur des faits, l’évaluation de la conduite sexuelle doit prendre en considération la nature même de la sexualité infantile et adolescentaire. Lamb et Coakley (1993) rapportent dans leur étude que 85 % des adultes interrogés évoquent des jeux sexuels vécus durant leur enfance. Ils expliquent que ces jeux n’ont été découverts par leurs parents ou éducateurs que dans environ 44 % des cas, plus souvent par observation directe ou suite à une trace physique. Ces jeux sexuels observés entre enfants ne relèvent que très rarement d’un abus sexuel ou de connaissances inappropriées en matière de sexualité.
Comme le démontre l’étude comparative de Heiman et al. (1998), même les professionnels n’ont pas les mêmes critères pour discriminer les comportements sexuels normaux des conduites sexuelles inappropriées ou pathologiques chez les enfants. La perception de la sexualité dans son ensemble, l’expérience personnelle et/ou professionnelle et le sexe de l’observateur influencent de manière considérable son appréciation et ses croyances. La majorité des adultes interrogés qui composent quatre groupes (des experts en abus sexuel, des thérapeutes engagés dans une formation sur les abus sexuels, des étudiants en médecine qui suivent un cours sur la sexualité humaine, et des adultes tout-venant qui suivent un cours sur la sexualité) considèrent les conduites sexuelles comprenant la pénétration orale, vaginale ou anale comme anormales chez les enfants de moins de 13 ans. Les professionnels qui travaillent avec des enfants abusés perçoivent plus de conduites sexuelles anormales que les adultes qui suivent un cours sur la sexualité. Les thérapeutes en formation considèrent un plus grand nombre de conduites sexuelles comme anormales que le groupe des adultes qui suivent un cours sur la sexualité. Les femmes perçoivent plus fréquemment que les hommes des comportements sexuels anormaux. Le statut et le sexe influencent de manière significative les croyances qui permettent aux adultes de distinguer les conduites sexuelles normales et anormales chez les enfants.
Nous attirons l’attention sur le fait que certains enfants ou jeunes adolescents peu éduqués dans leurs pulsions ou évoluant dans un milieu familial permissif développent des conduites sexuelles inadaptées. Il faut donc démontrer une certaine prudence en matière de diagnostic et en terme de pronostic, d’autant que ces conduites apparaissent chez des enfants qui ne sont ni victimes d’abus sexuel, ni agresseurs. Hayez et al. (1994) précisent qu’une proportion non négligeable d’enfants, parfois très jeunes, ne peut s’empêcher de manifester des comportements sexuels excessifs. Il s’agit pour les enfants de 2-3 ans d’une phase normale et transitoire du développement psychosexuel : « Ceux-ci s’exhibent parfois diffusément, recherchent ouvertement des plaisirs génitaux et une relation fusionnelle, voire génitalisée, avec leur entourage proche. Ceci arrive plus fréquemment si les parents les admirent, y compris leur corps sexué et/ou s’ils se montrent (relativement) laxistes, avec d’abondants comportements de tendresse sensuelle dirigés vers l’enfant » (Hayez et al., 1994, p. 390).
Il s’agit parfois du fait d’enfants plus âgés et « hypersexualisés », qui présentent un excès de testostérone (Yates, 1991) ou qui évoluent dans une culture familiale permissive ou promiscue où la sexualité est perçue comme un plaisir innocent, à partager avec tout partenaire consentant. Évoluant sans limites et dans une atmosphère « partouzarde », l’enfant est éventuellement témoin des ébats érotiques de ses parents ou accède à du matériel pornographique. La démarcation entre une ambiance permissive et abusive est relativement imperceptible, d’autant que certains adultes exhibitionnistes jouissent de la présence « voyeuriste » de leur enfant.
Il existe également des enfants qui traversent une phase difficile au niveau de leur développement et qui connaissent d’intenses obsessions névrotiques associées à des compulsions sexuelles particulièrement anxieuses : « De façon répétitive, incoercible, certains de ceux-ci se sentent envahis d’idées ou d’images sexuelles dont ils font parfois part à leurs parents. Ils se sentent poussés à poser des actes sexuels, souvent strictement les mêmes, seuls ou avec un partenaire, dont ils ne tirent guère de plaisir. L’ambiance est plutôt à l’angoisse et à la culpabilité, et on a l’impression qu’ils s’arrangent pour être pris ou punis lorsqu’ils s’y livrent » (Hayez, 1994, p. 391). Pareilles manifestations sexuelles sont souvent significatives de transactions familiales particulièrement névrotiques et implicitement culpabilisatrices. La tendance à la répression de toute forme de sexualité est très présente et enferme l’enfant dans des secrets honteux et difficiles à garder. Dans d’autres cas, les parents observent ou écoutent d’une manière trop complaisante leur enfant sans y percevoir la démonstration d’une certaine souffrance ou des symptômes de nature sexuelle.
Beaucoup d’adultes ont tendance à confondre les jeux sexuels normaux, de type exploratoire, entre enfants, et les comportements sexualisés inadéquats, répétitifs dans la durée ou inquiétants, y compris les abus sexuels commis par un enfant sur un autre. Comme nous l’avons décrit, certains jeux sexuels transgressifs sont de véritables abus de pouvoir sur le corps de l’autre. Pour Hayez et Anselot (1998), la majorité des activités sexuelles entre enfants pubères sont des jeux sexuels, librement et bilatéralement consentis. « Un consentement bilatéral, immédiat ou d’occurrence très proche, n’exclut pas que, dans la négociation de l’activité, il existe un preneur d’initiative, personnage souvent dominant dans la vie relationnelle quotidienne, et un autre, le plus souvent dominé, qui se laisse convaincre et qui finit par adhérer au projet et à y prendre plaisir » (Hayez, 1999, p. 4). Une étude de Lamb et Coaley (1993) montre ainsi qu’il est important de faire la différence entre ces deux registres comportementaux. À partir d’une enquête auprès de 300 collégiennes, ces chercheurs essayent de comprendre les normes des comportements et des jeux sexuels d’enfants ; 44 % des personnes interrogées évoquent des jeux sexuels avec des garçons et expliquent que ces jeux ont impliqué de la persuasion, de la manipulation ou de la coercition. Certains jeux sexuels avec l’autre sexe sont ainsi décrits comme relatifs à des abus sexuels.
De nombreuses activités sexuelles entre adolescents, homo ou hétérosexuelles, ont également un statut soit d’explorations, et/ou de recherche de plaisirs, et/ou de défis à l’ordre adulte, bilatéralement consentis, soit d’intégration psychologique à une relation amoureuse vécue et reconnue en toute réciprocité (Hayez, 1999).
Les normes sociales et éducatives en matière de jeux sexuels entre enfants varient toutefois d’une culture à l’autre et d’une famille à l’autre, et influencent considérablement le jugement des adultes, y compris celui des cliniciens.
 
INDICATIONS ET PERSPECTIVES THÉRAPEUTIQUES
 
 
Même si certains semblent excuser ces comportements et considèrent encore ces passages à l’acte sexuel agressifs de la part des jeunes comme des erreurs de parcours ou l’attribuent à la fougue de la jeunesse, l’expérience clinique montre que la plupart des délinquants sexuels ont commencé leur carrière au cours de leur adolescence et de manière spécifique, c’est-à-dire suivant un canevas caractéristique (mieux compris et bien décrit aujourd’hui dans la littérature scientifique). À l’instar du Québec, du Royaume-Uni et des Pays-Bas, il est dès lors important de se préoccuper de cette problématique particulière et de réaliser des programmes de traitement adapté. Le programme de travail en groupe proposé par NCH (Action for Children) dans le Kent présente un exemple de traitement pour jeunes agresseurs sexuels. Ce programme poursuit les objectifs suivants : remettre en question les idées déformées et le comportement des jeunes agresseurs participant au programme, les aider à prendre davantage conscience des conséquences de leurs actes sur leurs victimes, les encourager à faire mutuellement face à leur refus de responsabilité et fournir une éducation sexuelle pour corriger leurs connaissances erronées de la sexualité [2].
La situation particulièrement délicate, les spécificités sexuelles, l’environnement et le statut psychosocial de ces adolescents justifient la création de programmes adaptés soutenus par la recherche et la validation des instruments diagnostiques. Pour Chevalier et Deschamps qui ont réalisé en 1997 une étude remarquable sur le placement des jeunes délinquants sexuels en IPPJ (Institution publique de protection de la jeunesse de Fraipont, Belgique), « il s’agit de développer chez le jeune des comportements sexuels plus responsables et mieux adaptés à la réalité sociale, dans un contexte de soutien favorable à l’émergence d’une identité positive » (1997, p. 88).
Il existe actuellement divers programmes de traitement pour jeunes « abuseurs sexuels » (Juvenile sex offenders). Ces traitements s’appuient sur au moins six modalités thérapeutiques principales :
Les thérapies de groupe à vocation introspective : de nombreux avantages se dégagent de cette approche groupale. Les mécanismes de défense tels que la désensibilisation à la souffrance des autres, le déni et la minimisation sont contraints par la dynamique du groupe de pairs. L’encadrement par le groupe amène à une plus grande sécurisation et à une responsabilisation collective et individuelle. Encadré par d’autres adolescents qui connaissent la même problématique, le sujet s’exprime plus librement et avec une plus grande assurance. L’influence du groupe sur le jeune lui permet d’acquérir une plus grande responsabilité et une meilleure sociabilité. D’une manière générale, la thérapeutique de groupe renforce les liens sociaux, les identifications positives, le partage des expériences, stimule la remise en question, permet une évolution personnelle et émotionnelle constructive, restructure l’individualité, et restaure l’altérité et la sociabilité. Le travail en groupe ouvre le jeune à une prise de conscience quant à l’impact de ses actes sur la victime, sa famille et sur son propre entourage. Il permet également de mieux comprendre les motivations et les enjeux psychoaffectifs qui sont sous-jacents à l’agression sexuelle.
La thérapie familiale : beaucoup d’abus sexuels perpétrés par des jeunes ont lieu dans le cercle familial restreint ou élargi. Dès lors que le jeune dépend de ses parents et que l’agression sexuelle soulève des enjeux ou des mouvements psychopathologiques familiaux, il importe de consacrer du temps et de l’attention à cette dynamique familiale particulière. Afin de mieux comprendre la distribution des rôles et les modalités en termes de valeur, de limite, de communication, d’expression des émotions, de réciprocité et d’échange, il est important de superviser et de soutenir la famille du jeune abuseur. Le jeune est ainsi intégré à un processus de changement thérapeutique qui dégage les membres de sa famille d’une certaine culpabilité. Ce travail en famille restitue au jeune la responsabilité de son passage à l’acte et l’associe au processus thérapeutique.
L’éducation sexuelle (en groupe ou en individuelle) : cette intervention vise l’information, l’éducation et l’épanouissement personnel vers une sexualité partagée, réciproque, entre partenaires de la même génération et consentants. La reconstruction cognitive, l’éducation sexuelle et affective intègrent également les apprentissages aux habiletés sociales et la reconnaissance des difficultés interpersonnelles en relation avec la sexualité.
Les thérapies comportementales : ces interventions comprennent l’ensemble des techniques comportementalistes qui visent à déconditionner les habitudes déviantes du jeune et à diminuer son intérêt sexuel pour les enfants.
La prévention à la récidive : l’adolescent prend conscience et accepte la responsabilité de ses actes, il comprend les différents aspects abusifs de la sexualité qu’il a imposés à sa victime. Il essaye de comprendre les mécanismes de pensée intrinsèques au processus de l’abus sexuel. Le cycle du passage à l’acte sexuel une fois démonté, le jeune est capable d’identifier ses fantasmes spécifiques, les circonstances et les situations à risque qui le prédisposent à ce processus. Il apprend ensuite d’autres comportements sexuels mieux adaptés dans le cadre d’une relation équitable et respectueuse. Il essaye de satisfaire ses besoins sexuels autrement qu’en s’imposant à une personne plus jeune, plus vulnérable et non consentante. L’adolescent fait une recherche sur lui-même afin de développer une vie sexuelle plus saine et mieux adaptée aux critères d’éthique relationnelle et affective. De manière progressive, il élabore ainsi des critères concrets de prévention à la récidive.
L’empathie à l’égard de la victime : le jeune acquiert une sensibilité particulière quant aux conséquences de ses actes sur la victime d’agression sexuelle. Prendre conscience de la souffrance de la victime permet d’humaniser chez le jeune quelque chose de fondamental. La compréhension des actes sexuels posés passe inévitablement par une identification positive à la victime et une reconnaissance authentique des conséquences de l’abus sexuel. Il existe une véritable dialectique relationnelle entre l’abusé et l’abuseur (processus de victimisation, identification anxieuse par introjection, accommodation et traumatisation sexuelle). À travers cette relation abusive, la victime est prise comme objet pour faire jouir sexuellement son agresseur. En matière de relations humaines, le jeune « abuseur » évolue dans un monde de fausses croyances, de préjugés sexuels, d’ignorance, d’idées stéréotypées et d’attitudes déformées qui l’empêchent de percevoir des éléments de souffrance réelle chez sa victime. Sur le versant extrême du passage à l’acte, certains adolescents éprouvent un réel plaisir à faire souffrir l’autre. La thérapie tente ainsi d’orienter le jeune vers le développement de l’empathie ou de la compassion à l’égard de la victime. L’adolescent est amené à décrire les scènes d’abus sexuel et les réactions émotives de sa victime. Il doit ensuite essayer de se mettre à sa place et expliquer de son point de vue les mêmes scènes. De manière idéale, il s’agit là de réveiller psychiquement le sujet jusque dans ses fantaisies les plus perverses à travers lesquelles il risque de manière fantasmatique d’agresser sexuellement un enfant.
 
DISCUSSION ET CONCLUSION
 
 
Transgression, agression sexuelle, exploration ou dérapage ? Beaucoup de questions restent en suspens. Comment considérer les jeunes qui ont commis ces actes ? Quels sont les moyens réels de thérapie, de suivi, d’éducation qui conviennent le mieux à cette problématique ? Est-ce un problème d’éducation sexuelle ou de responsabilité parentale ? Comment aborder la question sexuelle avec ces jeunes ? Comment leur parler positivement de sexualité à l’ère du SIDA et de la pédophilie ? Quelles sont les frontières sexuelles qu’il est préférable de ne pas franchir ? Qu’en est-il de l’obligation de soins pour les jeunes délinquants ? Devrait-on penser à créer des unités de soin spécialisées ? Cette problématique se situe entre la protection et en même temps la responsabilisation de ces jeunes. Le versant juridique n’est pas adapté et il manque de structures pour accueillir ces jeunes. Les seules mesures qui peuvent être prises par le juge de la jeunesse sont des mesures éducatives et de guidance. Mais les juges de la jeunesse n’ont souvent pas d’institutions pour orienter ces jeunes personnes.
En termes d’évaluation et de traitement spécifique, il existe très peu d’initiatives concernant les délinquants sexuels mineurs d’âge (Juvenile sex offenders). Les institutions d’aide à la jeunesse et de la protection de la jeunesse ont cependant un rôle de premier plan à jouer. Il nous paraît plus adéquat de référer les jeunes abuseurs à un centre spécialisé offrant un cadre solide en matière de traitement et des bonnes garanties en termes de contrôle social et d’éducation. À cet égard, le placement à titre de « sanction » ne nous paraît pas être la solution, sauf s’il est provisoire, comme prise de distance de la famille à l’égard du mineur. En revanche, des mesures de guidance socioéducative et thérapeutique invitant le jeune à un travail sur lui-même abordant les thèmes de domination et humiliation, de réciprocité dans la sexualité, d’empathie humaine et d’éthique relationnelle, en vue de sa revalorisation, nous paraissent plus adéquates. D’un point de vue préventif, il est fondamental d’enseigner aux jeunes (futurs parents) le respect dans la relation à l’autre, aux autres, aux objets et dans la vie sexuelle. Cette guidance doit donc comprendre les domaines éducatifs, sociaux et thérapeutiques.
La prise en charge de ces adolescents et de leur famille constitue un terrain de responsabilisation des travailleurs sociaux, des avocats pour jeunes, des psychologues et des psychiatres, mais également des juges de la jeunesse ou des conseillers d’aide à la jeunesse. Dans cette optique, les centres de référence pour adolescents doivent offrir des garanties dans l’installation et l’exécution des programmes d’aide et/ou de thérapie où l’adolescent et le thérapeute pourraient répondre devant le juge de la jeunesse, ou le Conseiller d’aide à la jeunesse, du bon déroulement de la guidance. À ce sujet, la Commission nationale contre l’exploitation sexuelle des enfants (Bruxelles, 1997) préconise de développer des modalités de collaboration entre la justice, l’aide à la jeunesse et les secteurs de la santé mentale, et ce notamment afin de mieux distribuer les rôles et les tâches.
Le phénomène des jeunes abuseurs sexuels doit faire l’objet d’une réflexion de société comprenant une attention plus accrue sur la prévention auprès des jeunes. Il est également nécessaire de réfléchir à la création de programmes conceptuels et intégrés, familiaux et scolaires, et développer des thérapies spécialisées pour les adolescents « abuseurs sexuels ».
Insistons sur le fait que si des mineurs sont capables de transgresser sexuellement et de manière intentionnelle, certains n’ont fait que déraper sur le territoire complexe, et combien trouble, de la sexualité humaine. Une vision actuelle trop réductrice du phénomène confirme la tendance à la stigmatisation et à la répression. Fruit des passions obscures et des préjugés, cette surdétermination consolide les mesures répressives. Il ne faudrait pas stigmatiser de manière systématique l’ensemble de ces jeunes comme abuseurs, agresseurs ou délinquants sexuels. Leur vie durant, ils porteraient ce lourd fardeau indélébile. Comme l’indique Hayez à propos des mineurs qui commettent des transgressions sexuelles inacceptables (1999, p. 5), « [...] ils font toutes sortes de choses : excellentes, bonnes, médiocres ou mauvaises ; disqualifier leur personnalité tout entière en les réduisant à son seul aspect délictuel/sexuel est, socialement, une réaction primaire et désespérante. Parler de mineurs abuseurs fait penser à une structure de personnalité chronifiée, qui perpétue des abus. Or, rien n’est moins vrai : beaucoup d’abus, même les viols les plus horrifiants, commis par des mineurs d’âge resteront des faits occasionnels, voire isolés, liés à une mauvaise passe de la vie. Leur personnalité est en phase d’organisation, mouvante dans sa structuration, et en résonance profonde avec des facteurs d’environnement eux-mêmes toujours susceptibles de changer ».
Afin d’éviter l’écueil de la stigmatisation, une évaluation clinique fine et rigoureuse devrait soutenir des prises de décision mieux adaptées. L’orientation thérapeutique de ces adolescents devrait s’élaborer à partir d’un examen médico-psychosocial complet et rigoureux. Un programme multivarié de guidance éducative adapté à ces jeunes sujets ne peut se construire que dans un cadre institutionnel éprouvé par des repères éthiques et juridiques solides. Dans ces situations de transgression sexuelle, il est donc important de confronter le jeune transgresseur aux règles qui régissent les rapports humains, la dignité, l’équité relationnelle, la réciprocité et le respect des personnes, mais également de lui proposer une thérapie ou une guidance spécifique pour établir des élaborations normatives en matière de sexualité et l’aider à franchir le cap de son adolescence sans trop d’égratignures.
Printemps 2001
 
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