La psychiatrie de l'enfant
P.U.F.

I.S.B.N.213052317X
304 pages

p. 593 à 607
doi: 10.3917/psye.442.0593

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Revue critique des problèmes d'actualité

Volume 44 2001/2

2001 La psychiatrie de l'enfant Revue critique des problèmes d'actualité

La psychanalyse de l’enfant a-t-elle un quelconque rapport avec la sexualité  [1] ?

Bernard Golse  [2] Service de pédopsychiatrieHopital Necker - Enfants malades149, rue de Sèvres75015 Paris
Après quelques remarques sur l’évolution générale des idées en psychanalyse (importance croissante de la peau et des contenants dans la réflexion ainsi que du détour par l’autre pour la constitution de la psyché), l’auteur rappelle ensuite que S. Freud était probablement plus “ destinal ” que “ développemental ” à proprement parler. Sur cet arrière-plan conceptuel, l’hypothèse proposée par ce travail est de faire de l’attachement un paradigme susceptible d’établir un pont entre théorie des pulsions et théorie de la relation d’objet. After a few remarks about the general evolution of ideas in psychoanalysis (the growing importance given to skin and containers in general in psychoanalytical reflection, as well as the detour by way of the Other for the constitution of the psyche), the author reminds us that S. Freud was probably more “ destinal ” than “ developmental ” so to speak. Using this conceptual framework, the hypothesis proposed by this work is to make attachment a paradigm capable of establishing a bridge between the drive theory and the theory of object relations. Después de algunos comentarios sobre la evolución general de las ideas en psicoaná lisis (importancia creciente de la reflexión sobre la piel y los contenidos y el papel del otro en la constitución de la psiqué) el autor recuerda que S. Freud insiste má s en el destino que en el desarrollo propiamente dicho. Con este trasfondo conceptual este trabajo hace la hipótesis siguiente : el apego es un paradigma que establece un puente entre la teoría de las pulsiones y la teoría de la relación de objeto.
La psychanalyse de l’enfant a-t-elle un quelconque rapport avec la sexualité ? ” Ce titre a bien évidemment été conçu en forme de clin d’œil à l’égard de l’article d’André Green paru dans la Revue française de psychanalyse et consacré à L’Amour : “ La sexualité a-t-elle un quelconque rapport avec la psychanalyse ? ”
Pour notre part, nous nous tenons fermement à la théorie des pulsions, à la dynamique de l’après-coup et donc à la sexualité infantile, sans penser le moins du monde qu’il existe un en-deçà non sexuel de la sexualité !
En revanche, ce que nous croyons très profondément, c’est que si la psychiatrie périnatale, la psychopathologie du premier âge et la psychanalyse précoce (qui inclut le domaine des thérapies conjointes parents/bébé) doivent certes nous conduire à ne rien lâcher de nos repères métapsychologiques habituels, elles peuvent cependant probablement nous aider à en approfondir certains aspects du point de vue dyadique ou triadique et donc notamment sur un plan topique.
Dans le cadre de ce travail, nous évoquerons seulement deux ou trois lignes de force conceptuelle qui guident actuellement notre pratique et notre réflexion théoricoclinique. Après quelques remarques sur le mouvement général des idées, nous dirons quelques mots sur les différentes notions de développement, de destin et de destinée avant d’aborder la question de l’attachement comme paradigme susceptible de jeter un pont entre la théorie des pulsions et la théorie des relations d’objet et de conclure enfin sur la place de l’après-coup dans le champ de la psychopathologie du bébé au regard de la question des traumatismes précoces et des processus de transmission transgénérationnelle.
Pour en finir avec ces quelques remarques préliminaires, rappelons tout de même que nous fêtions, il y a peu, le centenaire du renoncement de S. Freud à sa « neurotica » (lettre 69 à W. Fliess du 21 septembre 1897) qui avait, comme on le sait, ouvert la voie à la théorie étiologique du traumatisme imaginaire, en opposition à celle du traumatisme réel. Cent ans après, la sexualité infantile continue toujours, selon nous, à faire scandale. Seulement, les résistances à son encontre ont pris le masque du pseudo-libéralisme et de la banalisation.
Le thème qui prévaut aujourd’hui est au fond le suivant : « Tout cela est bien connu, S. Freud en a parlé, il y a longtemps, il n’y a plus nul besoin de s’y apesantir... » Et de cette manière, le tour est joué : exit la sexualité infantile dans ses fonctions et ses significations les plus profondes ! Toutefois, il n’y a pas d’enfouissement sans retour du refoulé et il n’y a qu’à voir la manière dont récemment les projecteurs médiatiques se sont braqués sur les affaires de pédophilie...
Bien entendu, les enfants qui en sont les victimes ont droit à toute notre attention et à tous nos soins afin que leur avenir psychique ne reste pas lourdement grevé par ces événements dramatiques mais ce que nous disons, c’est que s’intéresser aux traumatismes réels des enfants ne doit aucunement nous servir d’alibi pour évacuer massivement la perspective du traumatisme imaginaire et de la sexualité infantile sous tous ses aspects.
 
QUELQUES REMARQUES SUR LE MOUVEMENT GÉNÉRAL DES IDÉES
 
 
Première remarque
Tout d’abord, et pour schématiser un peu les choses, il nous semble que depuis les années cinquante environ, on est passé d’une psychanalyse qu’on aurait pu dire jusque-là surtout orificielle à une psychanalyse peut-être plus cutanée. Autrement dit, l’intérêt pour la bouche et les sphincters, soit pour les zones érogènes partielles classiques, s’est progressivement déplacé sur les enveloppes et le sac cutané, ce dont témoignent les travaux de D. W. Winnicott sur le holding et le handling mais aussi tous les travaux du courant postkleinien, d’E. Bick à D. Meltzer en passant par F. Tustin, pour ne citer qu’eux. Bien entendu, les travaux de D. Anzieu sur le Moi-peau et ceux de D. Houzel sur les enveloppes psychiques reflètent également, à leur manière, cette nouvelle centration d’intérêt.
Mais parallèlement à cette évolution, ce qui semble intéressant, c’est aussi le passage d’un intérêt pour les traumatismes par excès à un intérêt pour les traumatismes par défaut. En effet, pendant tout un temps, la réflexion psychanalytique s’est surtout penchée, et ceci pour S. Freud lui-même, sur les excès d’excitation libidinale ou destructrice ou sur les perversions de l’enfant par l’adulte, qu’il s’agisse d’ailleurs de traumatismes réels ou imaginaires. Avec ce passage d’une psychanalyse plutôt orificielle à une psychanalyse cutanée, apparaissent en effet de nombreux travaux sur les traumatismes en creux, par défaut de holding, et ceci culmine avec ce que l’on appelle désormais, depuis L. Kreisler et A. Green notamment, la « clinique du vide », centrée sur la question du traumatisme en négatif et tout particulièrement sur celle des dépressions maternelles.
Nous soutiendrions volontiers l’idée que la psychanalyse des orifices visait surtout les contenus par le biais des traumatismes par excès ou par intrusion, alors que la psychanalyse cutanée vise surtout les contenants par le biais des traumatismes en creux liés à une défaillance des enveloppes. Naturellement, il y a là la place pour un jeu dialectique subtil puisqu’un trop-froid peut toujours masquer un trop-chaud ou parce qu’une défaillance du pare-excitation peut certes donner lieu à un effet de débordement traumatique, mais ce qu’il faut également souligner c’est que si la discussion de la dimension réelle ou imaginaire est devenue classique pour les traumatismes par excès depuis l’abandon par S. Freud de sa « neurotica », cette discussion n’a pas encore été véritablement abordée pour les traumatismes en creux.
Deuxième remarque
On a pu reprocher à S. Freud d’avoir donné une vision un peu trop solipsiste du développement psycho-affectif et sexuel de l’enfant, ce qui est d’ailleurs probablement faux si on veut bien faire une lecture attentive de l’ensemble de son œuvre. Il n’en demeure pas moins que ses successeurs ont sans conteste accentué la prise en compte de l’interrelation et du poids de la dynamique fantasmatique parentale inconsciente dans la structuration progressive de la psyché de l’enfant.
Dans cette perspective, aussi bien D. W. Winnicott que W. R. Bion insistent ainsi sur le détour par l’autre qui s’avère nécessaire à la mise en place de l’appareil psychique de l’enfant, ce qu’A. Green a bien pointé en les rapprochant de ce point de vue pour les opposer à S. Freud et M. Klein qui centrent davantage, quant à eux, la dynamique en jeu sur l’enfant et moins sur le couple adulte/enfant en tant que tel.
En tout état de cause, on ne peut plus actuellement parler du développement psychique de l’enfant hors relation, mode d’appréhension qui selon J. Laplanche ne pourrait qu’aboutir à une véritable « robinsonnade ». Ce qu’A. Green de son côté formule en disant que pour s’instaurer et s’éprouver comme tel, l’appareil psychique doit d’abord se donner à penser à un autre psychisme, la dynamique de l’ontogenèse se retrouvant ainsi, mutatis mutandis, dans celle de la cure.
Tel est le problème que nous avons voulu aborder dans notre article sur la « césure de la naissance », en parlant des parties nées et des parties non nées du psychisme de l’enfant selon qu’elles ont déjà été ou non, contenues et transformées par la psyché de l’adulte.
 
DÉVELOPPEMENT, DESTIN ET DESTINÉE
 
 
L’esprit humain est ainsi fait qu’il ne peut jamais considérer un processus en dehors de sa structure temporelle, c’est-à-dire sans prendre en compte un début, une croissance et une maturation puis une fin et un achèvement. Le terme de développement n’est donc pas choquant en soi mais il fonctionne tout de même un peu comme un piège si on le conçoit comme porteur d’une vision par trop endogène des choses. Le terme de genèse, moins connoté de biologique, serait peut-être préférable s’il ne comportait une dimension quelque peu mystique.
En réalité, et au-delà de la terminologie, la question est de savoir tenir conjointement et fermement l’endogène et l’exogène dans le même mouvement réflexif puisque, nous en sommes intimement convaincus, la croissance et la maturation psychiques de l’enfant ainsi que ses éventuelles difficultés se jouent à l’exact entrecroisement du dedans et du dehors, soit de son équipement neuropsychobiologique personnel et de l’apport de son environnement humain et non humain.
Ch. Bollas, dans son livre Les forces de la destinée, distingue, nous semble-t-il, très utilement, les concepts de destin et de destinée en faisant toute sa place à l’effet de rencontre. Il se situe là dans la double filiation de S. Freud et de D. W. Winnicott. Comme on le sait en effet, S. Freud était en quelque sorte plus « destinal » que « développemental ». Dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité, son chapitre sur les pulsions s’intitule d’ailleurs « Pulsions et destins des pulsions » et non pas « Pulsions et développement des pulsions ». Ce qui montre bien, pour ceux qui en douteraient encore, que S. Freud n’avait pas du développement psychosexuel une vision purement biologique, programmée et endogène mais bel et bien une vision mixte, endogène et exogène, à l’interface du biologique et du relationnel.
Mais pour Ch. Bollas, cependant, le destin n’est pas la destinée et c’est là que se situe son travail en référence aux concepts de vrai et de faux self de D. W. Winnicott. Pour Ch. Bollas en effet, la notion de destin peut être utilisée « pour définir le sentiment, déterminé par l’histoire de sa vie, qu’une personne peut avoir lorsqu’elle sent que son vrai self n’a pas été accompli, ni facilité dans l’expérience vécue ». D’une certaine manière, la notion de destin renverrait donc au concept de « faux self » alors que celle de destinée renverrait au contraire à l’évolution du « vrai self » et c’est alors le destin, dans sa dimension de fatalité plus ou moins nocive, qui risque de nous faire échapper à notre destinée, de nous faire manquer la réalisation de celle-ci. La pulsion de destinée représenterait alors la force de l’ « idiome » du sujet qui tend vers la constitution du self véritable, au carrefour même des potentialités endogènes propres de l’individu et des diverses rencontres qu’il fera ou ne fera pas quant à ses objets, effet de rencontre qui inclut à la fois la manière dont il utilisera ces objets et la manière dont ceux-ci se laisseront ou non utiliser par lui de manière féconde (la mère, en premier lieu avec notamment ses capacités de séparabilité).
Sans vouloir brouiller les cartes, nous dirions volontiers que la destinée, au sens où l’entend Ch. Bollas, correspond un peu au destin selon les Grecs anciens pour lesquels il n’y avait de justice pour un individu donné que si celui-ci avait pu, au cours de sa vie, accomplir son véritable destin. À ceci près cependant, que la destinée de Ch. Bollas se fonde sur un vrai self immanent et intrinsèquement humain alors que le destin de l’Antiquité grecque se fonde, quant à lui, sur un horizon assigné d’essence divine et extrinsèque à l’individu qu’il transcende.
Toutefois, dans un cas comme dans l’autre, il y a, nous semble-t-il, l’idée d’adéquation aux virtualités profondes du sujet. Dans les bons cas, destin et destinée peuvent se confondre ou se superposer. Dans les mauvais cas, le destin nous fait rater la réalisation de notre destinée. Il y a là quelque chose qui nous parle quand nous pensons aux enfants que nous traitons et à leur avenir. En tout état de cause, il y a là le fondement d’une dialectique entre le dedans et le dehors quant à la croissance et à la maturation psychique de l’enfant si l’on tient absolument à échapper au mot de développement.
 
L’ATTACHEMENT COMME PARADIGME SUSCEPTIBLE DE RELIER THÉORIE DES PULSIONS ET THÉORIE DE LA RELATION D’OBJET
 
 
Il ne s’agit pas d’être œcuménique à tout prix mais d’être simplement honnête. Pour notre part, nous ne croyons pas que la théorie de l’attachement impose des révisions de la métapsychologie aussi déchirantes qu’on l’a dit. C’est en tout cas ce que nous avons essayé de montrer dans un article paru dans les Monographies de psychopathologie, sous le titre : « Attachement, modèles internes opérants et métapsychologie, ou comment ne pas jeter l’eau du bain avec le bébé ? »
Si l’attachement correspond à un besoin primaire de l’enfant, pourquoi ne pas imaginer qu’il puisse être libidinalisé comme tous les autres besoins au sein de la théorie de l’étayage ? L’attachement ne nous semble pas, par ailleurs, pouvoir être conceptualisé en termes purement cognitifs. Même à la Strange Situation de M. Ainsworth, les différents types d’attachement du bébé se trouvent décrits en termes d’affect (attachement sécure, attachement insécure ou anxieux, attachement évitant) et les schémas d’attachement doivent donc être considérés comme des mixtes de cognitif et d’affectif. Autrement dit, l’objet d’attachement se trouve être dans le même temps un objet à découvrir et un objet à investir.
Les modèles internes opérants (Working Internal Models) décrits par J. Bowlby, M. Main et I. Bretherton notamment, revêtent en fait un statut de représentations mentales dont on s’aperçoit, depuis la mort de J. Bowlby en 1990, qu’elles ne sont pas, de sa théorie, les grandes absentes qu’on a pu dire. Les travaux de M. Main sur l’Adult Attachment Interview (AAI), traduit en français par l’équipe de B. Pierrehumbert à Lausanne, montrent bien que la transmission transgénérationnelle des schémas d’attachement suit les mécanismes de la transmission fantasmatique tout autant que ceux d’une transmission cognitive à héritabilité plus ou moins génétique.
Ajoutons que toutes ces recherches sur l’attachement laissent indéniablement une place à l’après-coup puisque, par exemple, P. Fonagy (au centre Anna Freud de Londres) a montré qu’il existe des corrélations très fortes, d’environ 80 %, entre le type de réponses de la mère à l’AAI et la nature des schémas d’attachement du bébé évalués à la Strange Situation. Autrement dit, une mère qui, à tort ou à raison, se fait une idée rétrospective sécure ou insécure de ses propres liens d’attachement va, dans près de 80 % des cas, induire chez son enfant des schémas d’attachement respectivement sécures ou insécures. Or, l’AAI donne en fait accès aux représentations actuelles que l’adulte se forge de ses procédures d’attachement précoces et ces représentations se trouvent bien évidemment remaniées et reconstruites par toute une série de distorsions et de refoulements intermédiaires. Tout se passe donc comme si la naissance et la présence interactive du bébé réactivaient par un effet d’après-coup les expériences passées de l’histoire infantile précoce de la mère, et notamment dans le champ de l’attachement, expériences passées qui vont ainsi infiltrer la nature qualitative du système relationnel que la mère va proposer à son enfant.
La construction, enfin, des schémas d’attachement par le bébé se joue par la mise en place de ce que D. N. Stern appelle des « représentations d’interaction généralisées » au sein desquelles l’absence, la différence et l’écart occupent une place essentielle. L’enfant extrait en effet de ses différentes expériences interactives une sorte de moyenne, de résultante fictive jamais réalisée en tant que telle mais inscrite dans la psyché de l’enfant comme une abstraction du style interactif de ses partenaires relationnels principaux, si l’on veut bien entendre sous le terme d’abstraction une activité d’extraction d’invariants. Lors de chaque rencontre interactive effective dans la réalité, l’enfant va alors en quelque sorte mesurer l’écart qui existe entre ce qu’il vit dans l’instant et cette représentation dynamique et prototypique qu’il s’est construite de l’adulte, écart qui le renseigne sur l’état émotionnel de celui-ci (accordage affectif ou harmonisation des affects).
Tout ceci fait que prendre en compte la théorie de l’attachement ne veut pas dire, selon nous, qu’il faille renoncer le moins du monde à la métapsychologie, et ce d’autant que l’écart évoqué ci-dessus fait en quelque sorte le lit du tiers, c’est-à-dire donne accès à la question de « l’autre de l’objet » (A. Green) qui préfigure l’emplacement de la fonction paternelle ultérieure.
Mais revenons alors à l’ouvrage de Ch. Bollas qui pose, à notre sens, une nouvelle fois et différemment, la question des rapports entre la théorie des pulsions et la théorie des relations d’objet. On sait qu’il y a là le terreau de toutes les polémiques entre la psychanalyse européenne et la psychanalyse anglo-saxonne, pour radicaliser les choses de manière un peu trop schématique.
Entre théorie des pulsions et théorie des relations d’objet, l’écart (là aussi !) apparaît en effet comme à la fois minuscule et crucial. Minuscule, car les pulsions sont les « grandes quêteuses d’objet » que l’on sait (S. Freud) et parce qu’il n’y a pas d’objet qui puisse s’inscrire psychiquement sans un double investissement pulsionnel (d’amour et de haine). Mais crucial aussi, et c’est là le point qui nous interpelle à travers le livre de Ch. Bollas.
La théorie des pulsions délimite en effet en quelque sorte un en-deçà de l’objet, registre freudien par excellence qui ouvre la porte sur toute la question de la métapsychologie de l’absence. La théorie des relations d’objet en revanche, qui décale le regard vers l’objet, ouvre quant à elle sur toutes les dérives – si souvent dénoncées – de la métapsychologie de la présence. Le changement de vertex, comme aurait dit W. R. Bion, est donc d’importance.
La position de Ch. Bollas apparaît alors comme une sorte d’entre-deux (on n’ose pas dire de compromis) puisqu’elle essaye de contenir dans le même regard et le vrai self (et ses pulsions) et l’objet, en soutenant l’idée que le vrai self de l’individu ne peut se construire, s’élaborer et se révéler qu’à travers ses manipulations et ses expérimentations de l’objet. L’intérêt du travail de Ch. Bollas tient alors au thème qui se perçoit facilement en filigrane : la pulsion sans objet est un mythe, l’objet sans pulsion est un leurre et le vrai self s’enracine, très précisément, en leur point de rencontre. L’approche est donc séduisante mais elle est surtout pragmatique : c’est dans la manière dont le sujet utilise ses objets qu’il édifie et dévoile son self (vrai ou faux, selon les cas).
Malgré tout, et telle est en tout cas notre lecture de ce livre, la balance penche ici, malheureusement, plutôt du côté de la théorie des relations d’objet et de ce fait la question de la sexualité infantile au sens freudien du terme se voit quelque peu marginalisée, cette désexualisation allant comme toujours de pair avec une évacuation pure et simple du principe de plaisir-déplaisir dès lors que la recherche de l’objet prime sur la question de la source pulsionnelle des processus en jeu.
Quoi qu’il en soit, en matière d’attachement, cette perspective est tout de même heuristique si l’on prend garde, précisément, à ce risque de désexualisation. En effet, comme le fait d’ailleurs D. Anzieu, rien n’interdit de voir les choses en termes de « pulsion d’attachement » à but initial autoconservatoire mais avec, nous l’avons dit, une libidinalisation secondaire de l’objet d’attachement au sein d’un étayage rapide du sexuel sur le besoin, selon les modalités habituelles. En tout cas, c’est ainsi que nous nous servons actuellement du concept d’attachement.
Dès lors, notre potentialité d’attachement représenterait une part de notre « pulsion de destinée » tandis que notre rencontre avec tel ou tel objet d’attachement serait notre destin. Dans cette optique, l’attachement n’exclut pas le plaisir qui, à mon sens, le conditionne tout autant que le déplaisir peut venir le fausser.
Il faut dire cependant que Ch. Bollas situe la « pulsion de destinée » du côté de la pulsion de vie, soit d’une pulsion d’Amour et de liaison au sens large. Or, comme le fait remarquer A. Green dans l’article cité ci-dessus, dès que S. Freud, après 1920, ne parle plus du sexuel mais d’Amour, il y a mise au rebut de la notion d’objet partiel car l’Amour, c’est-à-dire Éros, implique irréductiblement l’objet total. Et c’est là que nous quittons Ch. Bollas à propos de l’attachement car celui-ci peut parfaitement se jouer à l’égard d’aspects très partiels de l’objet avec alors, selon nous, tout un pan de recherche et de travail qui nous attend encore.
 
APRÈS-COUP ET PSYCHOPATHOLOGIE DU BÉBÉ
 
 
Nous citerons seulement le formidable article de R. Diatkine sur « Le psychanalyste et l’enfant avant l’après-coup ou le vertige des origines », article dans lequel le premier temps du traumatisme est au fond rapporté à une faillite de la capacité de rêverie maternelle, ce qui nous ramène à la question des traumatismes en creux évoquée ci-dessus.
Plus récemment, Cl. Geissmann a tenté de mettre en parallèle le couple freudien avant-coup/après-coup et l’oscillation kleinienne entre position schizo-parano ïde et position dépressive. Comme elle le dit elle-même, cette mise en parallèle est susceptible de déconcerter car il s’agit de concepts qui se situent dans des univers de discours différents mais cette tentative apparaît tout de même comme féconde au niveau de l’analyse du « travail psychique qui unit chacun des deux couples ».
Enfin, si l’on veut évoquer les travaux actuels sur la triade, la triadification et la triangulation (M. Lamour), on peut aussi y repérer les effets de l’après-coup puisque, d’une certaine manière, le passage de la triadification comportementale à la triangulation intrapsychique correspond au fond à l’injection dans le fonctionnement intersubjectif des différentes dimensions de la transmission transgénérationnelle, du sexuel et de la conflictualité (notamment celle liée à la névrose infantile des deux parents).
C’est pourquoi, nous semble-t-il, la notion d’après-coup, en matière de traumatismes hyperprécoces, doit être conservée mais probablement repensée soit en la diffractant sur plusieurs générations, le premier coup pour l’enfant valant en fait comme énième coup pour la (ou les) génération(s) précédente(s), soit en la contractant au sein même du système interactif où la répétition des différents scripts ou scénarios interactifs ne peut se faire sans remaniements ou modifications même minimes des procédures.
 
CONCLUSION
 
 
Nombre d’autres points auraient encore pu être abordés à l’appui des positions défendues dans cet article. La question des thérapies conjointes parents-bébé par exemple et de leur modélisation en termes métapsychologiques. B. Cramer et F. Palacio-Espasa ont ainsi beaucoup apporté à cette réflexion par leur travail sur la nature des projections parentales sur l’enfant, étude à laquelle il faudrait encore ajouter celle de la capacité, très variable selon les bébés, d’endosser ou non ces projections. L’approfondissement topique du fonctionnement de la dyade ou de la triade représente également un thème extrêmement intéressant.
Mais il faut savoir conclure et nous le ferons en rappelant simplement qu’en matière de psychiatrie et de psychanalyse précoces, c’est finalement la question du passage de l’intersubjectif à l’intrapsychique qui demeure l’une des sources majeures de notre questionnement et que si nous ne voulons rien lâcher de nos repères métapsychologiques, c’est à la dialectique permanente entre enfant observé et enfant reconstruit que nous devons nous attacher, comme S. Freud lui-même savait si bien le faire.
Voilà pourquoi, finalement, nous avons l’intime conviction que la psychanalyse de l’enfant conserve inexorablement des rapports très étroits avec la sexualité.
Été 2000
 
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NOTES
 
[1] Texte rédigé à partir d’une intervention faite dans le cadre du séminaire d’André Green à la Société psychanalytique de Paris (le 19 février 1997) et ayant déjà fait l’objet d’une publication sous une forme quelque peu différente dans Psychiatrie française, 1998, 3, 148-158.
[2] Pédopsychiatre-psychanalyste. Chef du service de pédopsychiatrie de l’hôpital Necker - Enfants malades (Paris). Professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’Université René-Descartes (Paris V).
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