2001
La psychiatrie de l'enfant
Revue critique des problèmes d'actualité
Adolescence terminée, interminable ?
Ilse Barande
Simone Daymas
Cet essai s’efforce de cerner l’adolescent dans le contexte d’une évolution historique, sociologique où, au cours du XXe siècle, le pacte de filiation modifie la famille nucléaire.
Le mythe de l’adolescence est tributaire de la vulgarisation de la contraception puis de l’apparition de maladies sexuellement transmissibles. Cependant, la plaque tournante du premier amour garde son importance et la rencontre avec le psychanalyste peut permettre le dégagement et l’essor d’une pensée engluée.
La caractéristique néoténique marque l’homonisation tant du point de vue anatomophysiologique que psychique. Elle assure une juvénilité allant de pair avec un inachèvement. Elle met en question l’accès à une étape adulte que l’éthologie discerne chez les autres espèces.
Mots-clés :
Anthropologie nouvelle, Mythe de l’adolescence, Inachèvement néoténique, Adolescent et psychanalyste.
This article attempts to define the concept of adolescence in the context of a historical, sociological evolution wherein, during the course of the twentieth century, the pact of filiation modified the nuclear family.
The myth of adolescence is dependant upon the widespread availability of contraception and the appearance of sexually transmissible diseases. However, the critical role of first love remains important and an encounter with a psychoanalyst may make it possible to bring to light and to develop a blocked thought process.
The neotenic characteristic marks homonization both from an anatomo-physiological and from a psychic point of view. It insures a juvenility going together with incompletion. It questions the idea of access to an adult stage which ethologists have discerned in other species.
En este trabajo se intenta entender al adolescente en el contexto de la evolución histórica y sociológica que en el curso de siglo XX ha modificado el pacto de filiacion de la familia nuclear.
El mito de la adolescencia es tributario de la vulgarización de la contracepción y de la aparición de enfermedades transmisibles sexualmente. Ahora bien, la impronta del primer amor sigue teniendo importancia y el encuentro con el psicoanalista puede facilitar que el pensamiento paralizado se desencadene y se desarrolle.
La característica de la neotenia marca la hominización desde el punto de vista anatomofisiológico y también psíquico y determina la etapa juvenil inacabada. También cuestiona el acceso a esa edad adulta que la etología señala en otras especies.
UN PEU DE SOCIOLOGIE : UNE ANTHROPOLOGIE NOUVELLE ?
Il s’impose de saisir les éléments de l’actualité dans le contexte d’un temps long.
Selon le recensement d’il y a vingt ans, un ménage sur quatre est composé d’une seule personne, veuf(e), divorcé(e) ou célibataire, généralement âgé(e), et Paris semble la capitale de la solitude (1/2). On constate la faiblesse du couple institutionnalisé du fait, soit du couple hors mariage, soit de la vie en couple formé par des divorcés hors mariage et de l’augmentation des naissances hors mariage.
Par ailleurs, le Code Napoléon de 1804 peut se résumer ainsi : « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » et en 1816 il abolissait le divorce. Pourtant 34 % des femmes travaillaient, taux qui ne sera atteint qu’en 1994 (38 %).
La codirection de la famille est votée en 1970. Le divorce par consentement mutuel en 1975. Désormais, le contrat de genre masculin-féminin, la différence entre la part honnête et la part honteuse qui assignait la sexualité à la procréation et à l’amour, l’interdit des amours adolescentes, la pénalisation de l’adultère, la condamnation de l’homosexualité, tout cet ordre moral s’est effondré.
Le rapport de I. Thery (1998) propose le terme de « démariage » pour caractériser la non-institutionnalisation du lien. Auparavant, le mariage ne concernait pas le seul couple mais était le socle de l’établissement et de la sécurité de la filiation. Or dorénavant, le lien de filiation a suivi le chemin inverse de celui de la conjugalité. Selon le Code Napoléon (1804), le bâtard n’avait aucun droit. La puissance paternelle est alors totale. L’enfant est un producteur dès l’âge de 5-6 ans. Depuis, la baisse de la mortalité, le contrôle de la fécondité, la diminution des abandons, l’instruction obligatoire, et donc le contrôle exercé sur les parents, font de l’enfant un être de la maison et de l’école, et non plus des rues et des champs.
La découverte des lois du développement infantile et des besoins spécifiques de l’enfant précède l’apparition, à la moitié du XXe siècle, de l’enfant consommateur. Désormais, c’est le pacte de filiation qui remplace, transforme la famille nucléaire. Le père a un droit-fonction, c’est-à-dire un ensemble de droits et de devoirs ; un juriste anglais résume ainsi cette révolution : « Le principe d’indissolubilité s’est déplacé de la conjugalité vers la filiation. » C’est dire que se pose la question de l’articulation de la différence des sexes et des générations. La définition du mot famille reste à trouver !
Quel contraste entre l’incertitude qui pouvait hanter la vie familiale – mauvaises récoltes, famine, mort prématurée, guerres, épidémies – et la vie actuelle en Occident ! Ainsi, par un mouvement de balancier, l’incertitude de la vie familiale prend-elle le relais des menaces d’autrefois ? Pour le dire en termes de temps : l’allongement de la vie, même si la non-mortalité infantile y a relativement contribué, a modifié la manière de tout un chacun d’envisager et de vivre sa durée. C’est dans ce contexte que le mot et le temps « adolescents » ont pris l’ampleur qu’ils ont actuellement.
LA FAMILLE : DE SON ACTUALITÉ À SON PASSÉ
Bien des aspects postpubertaires paraissent aller de soi, s’imposer à une perception frisant l’objectivité, ceci du fait d’une capacité pulsionnelle irriguant les émois qui ont précédé de longue date les aptitudes nouvelles apportées par la puberté hormonale et ses performances sexuelles inédites. L’adolescence d’ailleurs est en inflation dans le sens où elle est désirée et vécue comme un état dont on ne veut pas sortir, qu’il y a plutôt une répugnance à se savoir, à se dire adulte.
Si on peut lui fixer un certain début vers 12-14 ans, nous sommes devenus inaptes à définir sa fin entre 18 et 25 ans ou à jamais, en une stagnation souhaitée dans la jeunesse. C’est d’ailleurs la dénomination « les jeunes » qui semble prendre le relais. On ne cesse de nous le dire et aussi les jeunes de le promouvoir autant que de l’enregistrer : « les ados » sont des usagers de la société de consommation, ces jeunes à travers lesquels on atteint les moyens mis à leur disposition par l’entourage familial. Le fait que l’entrée dans la vie professionnelle ne cesse de devenir de plus en plus problématique accentue les phénomènes déjà observables depuis vingt-cinq ans environ. Mais ces aspirations ont elles-mêmes succédé à 1968 : « Sous les pavés, la plage » ou encore « Prenez vos rêves pour des réalités ». Elles traduisent une poussée de la jeunesse, furtivement toutes catégories confondues. Elles ont pu exalter, mais non moins dilacérer les conservatismes jusque-là assez stables des ordres familiaux et sociaux.
L’ébranlement des parents de ceux qui, entre-temps, sont les trentenaires d’aujourd’hui a inauguré des modes d’êtres nouveaux qui nous infiltrent et nous modifient, nous les anciens, sans que nous en ayions une claire conscience : la sexualité précoce assumée comme telle et revendiquée, le caractère fugitif ou aléatoire d’aventures successives ou parallèles, les couples décomposés, recomposés lorsque des enfants leur sont nés. Dès l’âge juvénile on écoute les revendications d’égalité dans les tâches à accomplir, dans le style de vie, dans l’habillement (le pantalon féminin passant du week-end à la vie quotidienne date de la fin des années 1960).
Signalons la vie commune à résidence séparée. A. Begin intitula un article « Le mariage extra-conjugal aujourd’hui ». Il tentait de saisir sous ce titre humoristique ce mixte qu’est « cette cohabitation juvénile qui peut se poursuivre sans communauté de résidence, sans fécondité, sans répartition des tâches, de telle sorte que le couple homosexuel et les cohabitants hétérosexuels finissent, à quelque chose près, par se ressembler ».
Dans l’actualité, le PACS institutionnalise cette révolution dans les comportements lorsque 48 % des couples restent concubins, sans même comptabiliser les divorces, et que 35 % d’enfants sont nés de parents non mariés. À se demander ce que devient la différence des sexes et des générations si souvent pieusement invoquée ?
Brosser ce tableau, c’est se situer par rapport aux codes du XIXe siècle et de la première moitié du nôtre, et c’est faire preuve d’ignorance par rapport à un passé autrement touffu et divers. Les historiens, Philippe Ariès, Llyod de Mause, constataient il y a quelque vingt à trente ans que l’histoire de la famille et celle de l’enfance ont été jusque-là peu explorées et restent à écrire. Les auteurs s’y emploient et nous rapportent toute une moisson qui permet une récapitulation colorée, à travers Sénèque et Plutarque pour l’Antiquité, Augustin (IVe siècle), Gerson pour le Moyen Âge, Montaigne pour le XVIe, Fénelon pour le XVIIe, ainsi que le médecin Hérouard, observateur de Louis XIII.
Dans le Dictionnaire de la langue française, on apprend que jusqu’au XVIIIe siècle, le mot « adulte » a plutôt la valeur de notre mot « adolescent » et jusqu’au XVIIe siècle, il est encore utilisé comme opposé à « l’homme mûr ». Ce flottement est confirmé par une langue qui longtemps connaît le puer, l’enfant, l’homme mûr et le vieillard. Ariès nous décrit cette vie où l’entraide quotidienne est indispensable, les mortalités infantiles et maternelles faisant de l’enfance la plus fragile un temps réduit et ignorant l’adolescence entre deux épidémies de peste.
Depuis la fin du XIXe siècle, il y a un intérêt pour la psychopathologie mais, en quelques décennies, le paysage change d’une façon que les statisticiens démographes actuels enregistrent d’une toute autre manière que les historiens et les journaux de famille du passé. Ceux-ci ne mentionnent guère les enfants, ni les rites d’initiation repérés par les ethnologues. Ils ne sont retrouvés ni dans la Grèce Antique, ni au Moyen Âge. L’apprentissage, l’acquisition d’un savoir-faire et d’un savoir-vivre mélange les générations et les âges et brouille nos classements actuels. Les enfants étaient alors placés, échangés, devenant dès l’âge de 7 ans serviteurs chez d’autres. Il n’est pas facile de se faire une idée de cette socialisation sinon grâce aux traces laissées par les festivités, les charivaris qui brassaient tout le monde (jeux, danses, drames joués).
Nous possédons quelques illustrations éloquentes des destins du passé : le grand Condé commande l’armée à Rocroi en 1643, alors âgé de 22 ans ; le jeune Paolo Manzini combat et succombe pendant la fronde à 15 ans ; certains lieutenants de Louis XIV ont 14 ans ; Jeanne d’Arc aurait eu 13 ans quand elle a entendu ses voix, 15 quand elle a couronné le roi et 19 quand elle a été jugée et brûlée. A-t-on parlé d’adolescence ?
Œdipe était jeune sans doute quand il a rencontré la sphinge ; était-il un adolescent ? Pour pouvoir concevoir quatre enfants avec sa mère, Jocaste, ne devait-il pas avoir quelque 18 et elle quelque 36 ans ?
Tous les couples mythiques, Roméo et Juliette, Daphnis et Chloé, Pelléas et Mélisande, les jeunes filles en fleurs... ont moins de 20 ans, mais témoignent d’autre chose que de leur adolescence. Leur existence illustre les grands thèmes dont la vérité est liée nostalgiquement par l’auteur à la juvénilité du héros.
Ainsi, il apparaît que les différences ne concernaient guère les âges de la vie mais l’opposition entre l’homme marié et le non-marié, ce dernier appartenant à une jeunesse d’âges divers constituant la catégorie des célibataires. L’école n’était pas réservée aux enfants. On y allait très tôt ou très tard (Ariès) tout au long de la vie, ceci jusqu’au XVIIe siècle compris. Le groupe des célibataires pouvait être d’autant plus important numériquement et masculin que la mortalité des femmes donnait lieu à des unions successives et que l’infanticide frappait davantage les filles. Au fur et à mesure, l’écart d’âge se creusait entre un homme souvent veuf, établi dans la vie et choisi pour cela, et une toute jeune femme. Certes, les prostibula ou grandes maisons et les étuves étaient nombreuses – maisons plus ouvertes que closes et vraisemblablement accessibles à un âge juvénile.
Peut-on reconnaître dans les bandes de nos jeunes la perpétuation de cette répartition ?
L’habillement est également surprenant. L’emmaillotage serré qui a pu retarder l’apprentissage de la marche n’est relayé par la longue robe à lisière (des sortes de bretelles) qu’à l’âge de 2 ans. Cette sorte de soutane couvrant une jupe est portée jusqu’à l’âge de 7 ans et demi lorsque l’habillement de l’enfance le cède à celle de l’homme : le pourpoint et les chausses, ceci pour les garçons. Les petites filles sont habillées en femme dès la fin de l’emmaillotage. Quant au pantalon, c’est celui des sans-culottes de la Révolution qui nous informe de ce nouvel habillement de la fin du XVIIIe siècle.
Hérouard, qui tient le journal de l’enfance de Louis XIII, nous apprend que c’est à l’âge de 14 ans qu’il dut aller dans le lit de sa femme Anne d’Autriche et P. Ariès de commenter que le mariage d’un garçon de 14 ans commençait peut-être à devenir plus rare au XVIIe siècle tandis que le « mariage d’une fille de 13 ans était encore monnaie courante ». Ces initiations juvéniles avaient été précédées par les attouchements, les jeux avec la guillery, le sexe du petit Louis branlé par sa remueuse, et Hérouard relate les propos du jeune roi comme si son éducation sexuelle n’était plus à faire dès l’âge de 4 ans et qu’il fallait vers 7 à 10 ans, en revanche, lui apprendre la décence.
Le théologien-prédicateur Gerson au XVe siècle, Montaigne par quelques remarques au XVIe, puis les Jésuites, les Jansénistes inaugurent une humeur différente, destinée à passer du mignotage à l’austérité, de l’outrage sexuel à l’abstinence. À lire Paul Veyne et Llyod de Mause, il s’agissait de lutter contre l’habitude ancienne de sodomisation des enfants ou des éphèbes, conduites déjà mises en question par Plutarque et même auparavant par Aristote. Il s’agissait donc de s’inscrire en faux contre l’attribution aux enfants d’une absence de pensées et de capacités sexuelles permettant d’en user. Il s’agissait de s’élever contre la complaisance dans la promiscuité, l’encouragement de la masturbation ou encore les procédés de castration par écrasement des testicules.
Il serait trop long de situer ces pratiques dans un contexte où l’infanticide, plus féminin que masculin, était toléré mais effectué dans le silence par des nourrices sollicitées de l’accomplir, ou par recouvrement dans le lit conjugal. Ajoutons que dans ce contexte du passé, ce ne sont guère l’homophilie, l’homosexualité, la pédérastie qui sont condamnées mais la passivité ; non point la passivité de l’enfant, de l’éphèbe ou jadis de l’esclave antique, mais la passivité de l’homme mûr dont l’honneur ne saurait s’accommoder de cette attitude « molle ». La pulsion prime l’objet, en est plus ou moins indépendante. C’est l’homophile passif et non l’homophile d’objet qui est visé par la réprobation.
Avec des personnalités comme Fénelon, Mme de Maintenon, une nouvelle direction se fait jour. À terme, la masturbation sera devenue sans doute au XXe siècle un péché à l’origine de la folie, de l’épilepsie, voire de la mort. À l’indifférenciation des âges succédera la scolarisation, en place de l’apprentissage qui confondait adultes et enfants. Le centrage sur la vie familiale, la famille nucléaire occidentale, rompt avec la convivialité précédente et l’absence du sentiment de l’enfance. Ariès nous apprend qu’au XVIIIe siècle l’officier et le soldat vont introduire la notion nouvelle d’adolescence. Les éducateurs reconnaissent désormais à l’uniforme et à la discipline militaire une valeur morale (on pense au Louis Lambert de Balzac). Dès auparavant, l’Institution Saint-Cyr de Mme de Maintenon, unique pendant deux siècles, introduit la nouveauté d’une école de filles allant de 7-12 ans jusqu’à 20 ans. Il faut ajouter qu’avec l’avènement de la bourgeoisie, l’enseignement ne sera plus le même pour les privilégiés et les classes populaires, donnant lieu à une adolescence écourtée et une autre prolongée.
LE MYTHE DE L’ADOLESCENCE AU XXe SIECLE
Cet historique bien trop abrégé et si panaché, voilà bien de quoi questionner l’état adulte et ne pas craindre, en notre période du XXe siècle, d’interroger le mythe contemporain de l’adolescence.
Nous participons à la création de ce mythe et réifions cette phase d’évolution en structurant cette classe d’âge à l’intersection fort approximative du biologique et du socius. Cela fait tache d’huile et les jeunes en revendiquent l’appellation : « Nous les ados. »
Le mot « adolescent » apparaît dans l’Encyclopédie seulement vers le milieu du XIXe siècle avec une restriction : il « s’emploie surtout pour les garçons ». Le concept est donc moderne. Sous l’Ancien Régime, le « jeune homme » succédait à l’enfant à peine pubère ; le restait jusqu’à la cinquantaine, époque de l’âge mur (pour ceux qui atteignaient cet âge).
Tout un courant de pensée moderne va dans le sens de magnifier l’adolescence en même temps que, l’initiation n’ayant plus de rituels, rien n’aurait de valeur initiatique. Le réalisme moderne sous-tendu par les médias valorise la réalisation sexuelle, la satisfaction pulsionnelle immédiate, la multiplication des expériences. Il y a une canalisation et une dépréciation des émois par crainte d’une effraction narcissique.
Plus les adolescents consomment jeunes, plus l’acte devient un jeu où les copains et les copines tiennent une grande place, jouant les intermédiaires ou les supporters. Les filles y assouvissent une revendication phallique défensive vécue avec arrogance, ce qui entraîne chez garçons et filles un refuge dont le contre-chant est l’importance donnée actuellement par les médias à l’homosexualité.
On est en droit de se demander si ce qui se détermine en tant que psychopathologie de l’adolescence n’est pas pour beaucoup dans la réponse de l’adulte qui se penche sur l’adolescent, selon des critères sociologiques.
La famille traditionnelle du début du XXe siècle (grands-parents, parents, enfants) où chaque génération bénéficiait de l’expérience des aînés a éclaté. Dès les années 1970, nous nous interrogions sur la crise du milieu de la vie des parents prenant la forme d’un ultime rejet de leurs propres parents au profit d’une idéalisation de l’adolescence. Les adolescents entraînent ainsi leurs propres parents essoufflés dans leur sillage. Vingt ans après, ces adolescents sont devenus parents. Ce fut, dans les années 1965-1980, une libération sexuelle sans entrave, avec contraceptifs protégeant de la procréation, peu de maladies sexuellement transmissibles et tiédeur des conflits avec leurs propres géniteurs souvent consentants, admirateurs et envieux de cette liberté.
La contraception date de 1965 avec la banalisation de la « pilule ». La loi Veil sur l’officialisation de l’avortement a été promulguée en 1975. Mais les maladies sexuellement transmissibles et le sida ont obscurci ce climat serein avec leur cortège de drames et la peur de la contagion. En effet, c’est à partir de 1984-1985 que se propage l’infection HIV, épidémie féroce qui laisse encore des traces de nos jours.
Il s’ensuit l’usage du préservatif et sa publicité obligatoire dès l’école. Cela oblige l’adolescent à découvrir ses pensées secrètes, à peine formulées, quant à la sexualité et à la conduite « responsable » devant l’acte sexuel, à se protéger par une apparente désinvolture faute de pouvoir se référer à ses parents assez désemparés. Mais il y a déjà une évolution, l’usage du préservatif s’est banalisé du côté de l’écolier comme de ses parents. L’adulte y perd son prestige ; la démission des gens d’âge mûr devant la jeunesse est connotée d’envie. La vérité n’est plus liée à l’idée de maturité et d’expérience, la créativité est confondue avec le premier acte... Cela pousse le jeune à toujours plus se différencier, à affirmer sa puissance sur autrui par des actes violents apparemment gratuits, à affirmer son pouvoir sur lui-même, soit sur un mode mineur (multiplication des tatouages et percings par exemple) jusqu’à la drogue et jusqu’au suicide.
P. Huerre, dans son livre L’adolescent n’existe pas, a finement décrit cette évolution de la notion de jeunesse des temps préhistoriques à nos jours. Peut-on dire soit que l’adolescence n’existe pas, soit qu’elle se poursuit jusqu’à 30-40 ans ? Peut-on concevoir qu’elle se poursuit jusqu’à la première maternité ou paternité ? Celle-ci est vécue différemment par les hommes et les femmes, les hommes gardant souvent une plus grande juvénilité et ne vivant une pleine fonction paternelle qu’après 50 ans. Ceci se vérifie dans les familles dissociées et les nouvelles liaisons du père. Sans doute cependant les positions œdipiennes bénéficient d’une réalisation déplacée et d’un relatif dépassement à la naissance du premier enfant. Dans bien des peuples, chez les musulmans traditionnels par exemple, un homme n’avait comme identité que d’être le fils de quelqu’un jusqu’à ce qu’il devienne le père d’un fils. C’est cela qui mettait un terme à l’irresponsabilité de l’adolescence.
LA CONDITION NÉOTÉNIQUE DE L’ÊTRE HUMAIN
L’éthologie et l’anatomophysiologie permettent de caractériser la condition humaine comme néoténique. Envisager l’être humain dans sa descendance comme Darwin le proposa il y a un siècle et demi, c’est-à-dire dans son ascendance animale, c’est aussi intégrer ce que les éthologues ont discerné depuis le début du siècle (Lorenz, Tinbergen, Eibl-Eibesfeld) de notre façon d’être proprement humaine par rapport aux données de la vie animale.
Nous, c’est-à-dire notre espèce, celle du singe nu (de Desmond Morris), est caractérisée par des comportements du type de ceux de la juvénilité des primates et de certains mammifères et oiseaux.
Par rapport aux montages instinctuels qui se composent et se fixent à l’intersection des pulsions qui demeurent identiques et de l’environnement dont les modifications sont létales ou permettent des variations salvatrices, l’être humain, ce roseau, le plus faible de la nature, dispose de latitudes tout au long de sa vie.
L’homme est un être du jeu et de l’autodomestication. Sa fragilité est le secret de son inventivité et de la variété des conduites que les historiens et les éthologues sont amenés à recenser. Cette variété de l’humain avait pu alimenter les polémiques prédarwiniennes entre les créationnistes monogéniques et polygéniques : les premiers affirment la création d’Adam et Ève, comme les paléontologues voient notre ascendance dans le Rif africain, c’est-à-dire donc l’unicité du genre humain ; les autres, les polygéniques, préfèrent postuler des créations successives, justifiant les supériorités et infériorités, les mesures discriminatoires de l’esclavage aux ségrégations. Ces points de vue concernaient Blancs et Noirs d’Amérique !
Quoi qu’il ait pu en être des origines, la juvénilité inventive de l’être humain est un fait d’observation universel et souligne donc ce caractère commun à l’espèce humaine, dans le même souffle justement qu’une diversité des comportements nés de cette indétermination faite de la jeunesse, de l’enfance conservées.
Pour le dire en d’autres termes, la liberté d’action spécifiquement humaine a dû avoir pour condition préalable, la désagrégation des types d’actions et de réactions spécifiques, à structure fixe, ce qu’on appela les instincts propres aux autres espèces. Ainsi nous sommes l’être du risque à la mesure de la diminution de la raideur instinctuelle et des temps imposés par l’horloge biologique. Nous sommes tant bénéficiaires que victimes d’une particularité accentuée chez l’espèce homo sapiens, celle d’une latitude épigénétique, génétiquement déterminée.
Pour en donner quelques exemples :
1 / Concernant l’histoire supposée de cette latitude, il apparaît, grâce à l’étude des primates, que ce ne sont sans doute ni la famille nucléaire que nous connaissons, ni la famille communautaire de bien d’autres parties du globe qui furent le fondement des sociétés humaines, comme on se plaît à le croire. Le panorama des groupes humains et de leurs mœurs actuelles a pu succéder à un descriptif qui caractérise bien des espèces de singes. Autour du noyau des femmes et des petits, les mâles établis s’imposent et, à leur périphérie, disons les célibataires mâles. Nous reconnaissons le tableau de la horde primitive reprise par Freud.
Peut-on, avec R. Fox, invoquer le changement introduit par la nécessaire division du travail imposée par la chasse et l’alimentation carnée ? Celle-ci, plus énergétique, a-t-elle libéré le végétarien voué à brouter interminablement ? La polygamie des mâles puissants s’est-elle ainsi assouplie ? Autant de questions où se mêlent la sélection naturelle et le lamarckisme culturel, cette forme particulière de la transmission des caractères acquis due à la coexistence des générations et à la parole.
2 / Autre considération, celle du rut, des chaleurs et de la fécondité. Chez la plupart des femelles cette période est unique, automnale ou printanière selon la durée longue ou courte de la gestation. En ce qui concerne notre espèce à cycle mensuel, il n’est possible d’inférer le déroulement du cycle ni à partir du comportement sexuel des femmes, ni à partir de ce qui a pu en être dit. Le début de l’activité gonadique, la puberté, ne se confond pas dans nos sociétés avec la réalisation sexuelle, son terme ne se confond pas avec le tarissement de la sécrétion hormonale.
Le caractère commun aux us et coutumes de milliers d’ethnies, c’est qu’elles proposent à leur manière des réglementations, des limites avec quelques thèmes plus communs concernant l’inceste, le sang menstruel et les rites d’initiation divers. Ainsi un système de prescriptions et d’interdictions prend en charge, relaie l’horloge biologique impérative. L’animal trouve un repos octroyé par des limites internes plus étroites, que nous avons perdues, de sorte que nous nous découvrons des contraintes externes que nous intériorisons. C’est l’aspect du surmoi. Nous sommes tombés sous le pouvoir du langage pour exalter ou inhiber une excitabilité quasi permanente. Nous sommes friands et dépendants des mots les plus abstraits, utilisés de façon terroriste et dans le sens qu’en exige une idéologie ou une autre.
C’est dire qu’un état mûr, adulte est difficile à définir biologiquement et n’est-ce pas cette proximité même, cette confusion dont nous sommes phobiques ? Nous avons déjà évoqué la façon dont les éthologues ont qualifié de juvénilité permanente, l’excitabilité, les comportements d’investigation de l’être humain ; sans doute leurs propres curiosités ont contribué à convaincre ces éthologues, ainsi la curiosité de Lorenz assurant la maternité de la célèbre oie Martiné.
3 / D’un point de vue neurophysiologique, certaines investigations ont abouti à des constatations parallèles. L’anatomophysiologiste Louis Bolk relève, en 1926, les traits nombreux de notre immaturité par comparaison avec la maturité d’autres espèces. Ces traits caractéristiques nous font semblables aux phases fœtales et juvéniles des primates : un visage petit, un crâne voûté, un cerveau volumineux dans une boîte crânienne dont les fontanelles se soudent tardivement. De plus nos orteils sont alignés, notre trou occipital prolonge une colonne vertébrale érigée, notre pilosité est limitée, l’orifice génital féminin est antérieur, etc.
Non seulement notre immaturité à la naissance est particulièrement marquée mais notre endocrinon – c’est l’expression de Louis Bolk – est à l’origine tant du diphasisme ontogénétique que d’une certaine dysharmonie à l’époque pubertaire, peut-être aussi de la survivance de notre espèce aux tarissements des sécrétions sexuelles. Bolk nous attribue donc un retardement, une fœtalisation qui fait de nous la forme nourrisson de nos lointains ancêtres.
Ainsi le singe serait comme une forme plus achevée au regard de notre inachèvement. Bolk nous pense comme un être somatiquement inachevé, mais capable dans cet état d’inachèvement de procréer, tel le batracien axolotl qui se reproduit avant d’avoir atteint la forme adulte : c’est la néoténie. L’hominisation et la néoténie vont de pair et nos capacités d’apprentissage sont à la hauteur de notre inachèvement. Cet inachèvement ne connaît pas de terme, donc adolescence interminable, verdeur néoténique, souplesse mentale, disponibilité érotique aux stimulants innombrables qui prennent figure sur ce fond aussi sensible que tendu ; Freud l’évoqua, et il constata aussi que « le diphasisme de la vie sexuelle est en rapport avec l’hominisation ».
Pour des scientifiques contemporains, tels le paléontologue S. Jay Gould, le neurobiologiste A. Proschiantz, la néoténie s’impose.
INITIATION OU DÉVELOPPEMENT : LE PREMIER AMOUR, UNE PLAQUE TOURNANTE
La société contribue largement à engendrer ce « mythe » de l’adolescence et travailleurs sociaux, psychiatres et psychanalystes s’en sont aussi emparés. Il n’est pas une année où ne s’ouvre un nouveau congrès sur l’adolescence, alors même que dans la cure analytique il est peu de moments qui s’appuient sur l’adolescence du sujet, en tant que période de mutation.
Il semble que l’on puisse individualiser deux courants de pensée qui privilégient, du point de vue psychanalytique, soit l’aspect initiatique de l’adolescence avec création d’un individu nouveau, soit une lente transformation de la vie pulsionnelle s’appuyant sur la sexualité infantile. Nous illustrerons ces deux courants par deux exemples pris dans la littérature.
Le roman de Andrèi Makine, pour l’aspect initiatique, Au temps du fleuve Amour (1990) est une véritable épure concernant l’adolescence. Écrite de nos jours, cette histoire est de tous les temps. Trois jeunes garçons (l’un souffrant d’un handicap, l’autre au contraire fier de sa force physique, le troisième vivant dans le rêve) mènent une vie libre et sauvage, à consonance homosexuelle, dans le nord de la Sibérie soviétique. L’éveil sexuel pubertaire qui, dans ce contexte social, n’a pas de représentation culturelle (ni discours des aînés – les hommes disent qu’ils vont « faire une femme » – ni lectures), les trouble confusément. Mais tout à coup est projeté un film : ils sont fascinés par le héros Belmondo et tout l’érotisme qui y est accroché ; ils se rassasient de cette image, à la fois leur double et image paternelle. Cette révélation confuse de la virilité, cette excitation conduit l’un des jeunes dans le lit d’une vieille femme prostituée dans une atmosphère des plus sordides. D’abord partagé entre le dégoût et l’envie de suicide, l’adolescent se sent tout à coup fier d’être un homme, séparé du monde de ses copains.
Makine décrit en quelque sorte un rituel initiatique vécu à la première personne. Ces rites ont disparu dans notre société à mesure que l’acte a été médiatisé par la culture, la parole mise à la place du corps. Il reste un désir de dater ce passage, comme une sanction de l’adulte pour maîtriser la rivalité et mettre son sceau sur une mutation physiologique.
L’ouvrage de Musil (1880-1942), Les désarrois de l’élève Törless, montre une autre face de la vie pulsionnelle. Musil a 25 ans quand il écrit ce roman. Il voit alors dans sa création « l’épreuve de l’adolescence ». Mais, dans son journal, écrit à 60 ans, il portait ce jugement pessimiste : « Les dictateurs d’aujourd’hui in nucléo. » On voit clairement dans ce récit, comment l’aspect cathartique et initiatique sert d’écran et participe au refoulement.
Törless, fasciné par l’idéologie de domination de deux camarades, décide avec eux de torturer mentalement et physiquement l’un des leurs jugé par eux moralement abject. Leur cruauté est inséparable de l’excitation sexuelle. Cette relation sadique de maître à esclave aboutit à une relation amoureuse et charnelle qui laisse Törless dans le plus grand désarroi.
Aussi Musil, dépassé et sans doute épouvanté par ce qu’il a mis en scène, affirme qu’il ne s’agit que de débordements symptomatiques de l’adolescence – de ce quelque chose que par exemple Laufer définit comme le « fantasme masturbatoire central » de l’adolescence – et aborde la possibilité d’une lente transformation. Törless, dit-il, « une fois surmontée l’épreuve de l’adolescence, devait devenir plus tard un jeune homme très fin et très sensible ». S’il jugeait inévitable qu’avec une vie antérieure riche et sensible, l’on eut aussi des moments à cacher, des souvenirs à censurer dans des casiers secrets, tout ce qu’il exigeait, c’était que l’on sut après coup en faire un usage raffiné. Musil se rassurait, voulant que dans ces activités liées à l’adolescence, puissent se juguler « in nucléo » les « dictateurs » et leur idéologie perverse sadomasochiste.
N’en est-il pas de même pour nous qui, en forgeant ce mythe de l’adolescent avec sa psychopathologie spécifique datée et rassurante, nous débarrassons de l’envie de parcourir tous les chemins laissés derrière soi, à l’image de Faust en quête d’une adolescence rêvée, pleine de jouissance, qui devait le guérir de sa dépression d’homme vieillissant ; condamné à refaire infatigablement ce chemin.
Avec la plaque tournante du premier amour, il est indéniable que la puberté crée une nouvelle position au monde ; changement du corps et de l’image du corps, nouvelle faculté de penser. Les intempéries de la vie amoureuse qui se trouvent à l’intersection du pulsionnel pubertaire et des étapes affectives objectales qui l’ont précédé de longue date font une articulation modèle quant à l’adolescence : celle du premier amour, fournissant une indication romanesque d’un vécu charnière. Toute la sexualité infantile est là, avec son cortège de relations familiales bien rodées, à la fois libidinales et défensives. Mais elle est comme décolorée et ne sert plus de pare-excitation à ce bouleversement qui semble lier enfin pulsion sexuelle et narcissisme.
L’adolescent pris dans les rets du premier amour se sent entravé par l’organisation libidinale infantile. Il doit inventer à la fois son langage et sa posture, mais il n’invente pas vraiment, cette fascination de l’illimité est bien proche de la satisfaction hallucinée. Il s’agit d’une brutale effraction narcissique, une violence faite au moi par un objet extérieur d’autant plus réel que ses qualités sont projectivement celles qui, dans ce passé non mémorisable où s’est construit le narcissisme primaire, dans ce temps de la mégalomanie infantile, étaient celles de la mère : odeur, saveur, traces acoustiques. La réalisation du désir est au plus près de l’irrémédiabilité de la perte.
On retrouve la fragilité de cet éblouissement dans le désespoir qui s’installe au moindre doute sur l’amour partagé. Il se crée tout à coup des déplacements massifs énergétiques entre narcissisme et auto-érotisme, entre libido du moi et libido sexuelle, suivant la classique interprétation de Freud : « La passion amoureuse consiste en un débordement de la libido sur l’objet, elle a la force de supprimer les refoulements et de rétablir les perversions. Elle élève l’objet sexuel au rang d’idéal sexuel de ce qui possède la qualité éminente qui manque au moi pour atteindre l’idéal être aimé. »
L’adolescent a encore à sa disposition ce mode de pensée infantile qui s’est créé dans le temps de l’illusion de la satisfaction, dans le temps de l’absence, pensée qui a acquis le pouvoir de se désexualiser ou se sexualiser, suivant les impératifs du refoulement.
Mais le jeune amoureux sait que son désir se nourrit de lui-même et il devine que l’accomplissement sans obstacle qui stimule son énergie sera la fin de l’amour. « La passion de Pétrarque eut-elle été satisfaite, son chant se serait alors tu, comme celui de l’oiseau dès que les œufs ont été pondus » (citation de Schopenhauer par Marie Bonaparte).
Ainsi brutalement ou par étapes, il se désenchante ; il échappe aux sortilèges ; exalté par sa liberté retrouvée ou bien envahi de mouvements de haine envers l’objet aussi forts que l’était « sa cristallisation amoureuse » et il fait le deuil de ce premier amour. Devenu sage et dégrisé, il aura appris que le paradis est une deuxième fois perdu. Retrouvant la deuxième fois la sexualité infantile avec les alliages subtils des pulsions perdues, il va transformer son désir de fusion en désir de maîtrise ; ce désir de maîtrise agi dans une possession sadomasochiste de l’objet pouvant durer toute une vie... Ou bien, si l’on suit Robert Barande (1974) dans une conception moins pessimiste : « À partir du fantasme primordial du retour au sein toujours à recommencer, des relations objectales moins figées s’installent, se structurant autour de l’érotique anale, moteur régressif le plus adapté aux répétitions de l’événement corporel de séparation et le propulseur, le créateur et le reconstructeur de la réparation de l’unité-couple. »
Ou bien encore, la jalousie peut faire revivre des dépits infantiles, faire renaître une nouvelle crise d’adolescence, avec ce souvenir plus ou moins refoulé, entouré d’un sentiment d’inquiétude et d’étrangeté, comme si dans les plis voluptueux de ce souvenir restait accroché quelque danger confus et élaborable avec peine.
LA RENCONTRE DE L’ADOLESCENT AVEC LE PSYCHANALYSTE
Les psychanalystes qui s’occupent d’adolescents oscillent entre ces positions soit initiatiques soit évolutives et ont des options théoriques différentes selon le contexte, suivant le besoin de dater le moment de cette mutation ou bien de se rassurer en objectivant cette transformation. Nous citerons entre autres Bloss qui voit dans la thérapeutique de l’adolescent une manière de le libérer de l’esclavage infantile et de stabiliser l’identité sexuelle. Pour lui, si le surmoi est l’héritier du complexe d’Œdipe, le soi est l’héritier de l’adolescence.
Laufer décrit un concept fondamental, celui du « fantasme masturbatoire central » à travers lequel, dit-il, s’établit l’organisation sexuelle définitive du futur adulte. T. Tremblais, qui s’est beaucoup interrogée sur la pensée de l’adolescent, intitule un de ses articles : « Le journal intime, rite de passage ? » Philippe Jeammet insiste sur « le destin des auto-érotismes, en continuité avec la petite enfance et sur l’importance du contexte social qui organise les conduites pathogènes ». P. Gutton individualise, à la suite de Freud, le « pubertaire », véritable stade d’initiation quasi biologique qui marque un passage irréversible. D. Arnoux rapproche la crise pubertaire de la névrose pubertaire en raison de la perception radicalement nouvelle des objets par le jeune ; mais se référant toujours à la névrose infantile telle qu’elle a été conceptualisée par S. Lebovici en 1980, sans véritable coupure dans la psychopathologie.
Pierre Mâle met l’accent sur l’évolution de la pensée dans ses rapports avec tous les avatars et les ratés de la vie pulsionnelle depuis la petite enfance. C’est, sans doute, la fréquentation de P. Mâle qui nous a persuadées que le destin d’un individu peut être changé par la rencontre, à cet âge, avec un psychanalyste. Pour lui, l’adolescence est un temps de vacillation où le thérapeute a une chance de faire renaître une pensée engluée grâce à un langage où les mots doivent faire, en quelque sorte, le lien entre les lallations du nouveau-né et les théories les plus sophistiquées.
C’est en 1964 qu’il écrit son ouvrage La psychothérapie de l’adolescent, livre toujours d’actualité mais où sa réflexion et son expérience thérapeutique l’amènent à penser que les désordres graves que l’on observe à cet âge, en particulier les désorganisations psychotiques, sont difficilement accessibles car liés à des temps manqués lors des trois premières années de la vie.
Actuellement – phénomène sans doute dû à tout ce que nous avons dit de l’évolution de la famille – beaucoup de jeunes demandent spontanément une aide au psychanalyste. Ils sont à la recherche d’une image qui leur redonne leur qualité de sujet (R. Cahn). Le psychanalyste qui les rencontre doit avoir des qualités particulières, savoir s’adapter aux aspects en mosa ïque de la pensée de l’adolescent, à ses comportements régressifs et matures, être poète, philosophe, avoir en somme gardé la fraîcheur d’un âge où tout paraissait possible.
Tout psychanalyste qui traite des adolescents sait combien son contre-transfert est mis à l’épreuve, devant mesurer la séduction, à la fois indispensable mais trop facilement dangereuse. Les adolescents qui consultent mettent en avant un malaise général, fait d’échecs scolaires ou professionnels, un désenchantement ( « à quoi bon » ), une difficulté de communication.
Dans cette quête narcissique, il n’y a apparemment ni dépit amoureux, ni passion exclusive. Ils parlent facilement de leur conquête et, sur un mode ludique qui cache leur désarroi, de leurs tendances homosexuelles. L’analyste bute dans le transfert sur l’évitement de l’objet ou bien sur la haine de tout objet qui reprend les caractères d’objet prégénital vêtu des oripeaux de l’enfance. On se retrouve devant une recherche anachronique et traumatique dont la violence fait des ravages, du déséquilibre grave au suicide.
En voici un exemple. Une adolescente, tout en exhibant sa maigreur d’anorexique, dit avoir des relations sexuelles satisfaisantes et mentionne avec détachement ses expériences dans ce domaine, précisant son souci d’avoir toujours des préservatifs dans sa salle de bains ! Ce n’est que tardivement, quand la confiance s’est établie, que la frigidité peut être avouée, ou du moins le peu de plaisir éprouvé, la liberté de l’acte sexuel reconnue comme rempart contre toute forme d’attachement. On sait combien, dans les cas d’anorexie mentale de la jeune fille, sont aisés les sauts dramatiques du psychique dans le somatique mettant l’accent sur l’ampleur de l’effondrement et sur la force du lien qui lie la fille à sa mère. Ce mélange d’émancipation et de dramatique dépendance à une mère idéalisée et ha ïe est parfaitement décrit par P. Mâle : « La pseudo-adaptation de ces sujets est faite d’impulsions successives [...], c’est sur ce terrain qu’émergent des retournements dramatiques en suicide devant une situation vécue immédiatement. Ces formes que nous rangeons sous l’étiquette de morosité nous aident à comprendre dans un même mouvement l’échec des positions maturantes de la seconde enfance après celle du premier développement. »
L’analyste doit reperdre à chaque fois avec l’adolescent « cet objet trouvé illusoirement à l’extérieur » qui, à travers la demande et le don réciproque, permet la jonction avec le monde heureux des premiers temps anaclitiques de la vie. L’adolescent oscille entre un report de son idéal du moi sur l’analyste et une relation de copinage : « Il faut que je vous aie à l’œil », dit un adolescent goguenard. Il faut savoir ressentir une résonance aux affects qui s’expriment sur le mode enfantin et en même temps garder un langage à une autre hauteur, une syntaxe un peu banale, parfois au-dessus de la compréhension de l’adolescent comme s’il devait véhiculer à la fois idéal du moi et idée primitive, respectant ou voulant restaurer la cohésion narcissique. Tout ceci doit se faire sans puérilisme et sans complicité. L’adolescent ne supporte pas qu’on s’identifie à lui et demande au contraire à l’analyste d’avoir une compréhension un peu magique de ce qui doit lui advenir ; une possibilité de diriger sa finalité. « On tombe souvent, disait P. Mâle, sur le langage automatisé par principe d’économie : l’adolescent s’englue dans l’automatisme, il faut percer des trous pour entrer dans la partie vivante du sujet. Si pour nous le langage est usé, il ne l’est pas pour lui. Les mots font “balle”. » C’est ainsi qu’il expliquait le succès de psychothérapies brèves restructurant la pensée et restaurant une « fourniture oubliée » par à la fois le dialogue engagé, le contact et la posture.
La psychanalyse garde aussi sa place dans la prise en charge des psychoses qui se révèlent brutalement après la puberté. Dans ces cas, il y a une telle cassure du développement que l’adolescent perd ses critères et que l’adolescence devient encore plus interminable. Encore importe-t-il de discerner la possibilité d’un épisode aigu mais amendable, la « bouffée délirante » des anciens, qu’une élaboration insistante à deux est susceptible de mener à bonne fin.
Il n’aura pas échappé au lecteur que nous avons cultivé le paradoxe. Le questionnement concernant la consistance et la mythification d’une période de la vie, l’adolescence, a abouti à discerner l’incertitude concernant l’accès à un âge adulte. Les intempéries de l’amour connaissent-elles une fin ? Et le mot « achèvement » n’aurait-il pas alors le sens autre, le sens « être achevé », c’est-à-dire fini, autant dire mort ?
Nous avons parcouru les disciplines de l’éthologie, de la neurobiologie, mais non moins les caractères contrastés de la famille occidentale sans même évoquer le reste du monde et les ethnies dont les anthropologues nous informent. Sous ces éclairages, notre maturité et les stades qui la précèdent prennent des formes innombrables. On en arrive à concevoir que c’est précisément cette diversité, cette multiplicité qui témoignent de l’unicité du genre humain, de sa condition néoténique, riche de possibilités.
L’adolescence serait-elle la création surgie à l’intersection des uns conçus comme adultes et des autres devenus pubères ? Cette zone temporelle de la vie occidentale mérite l’exploration de ses paramètres qui d’ailleurs se modifient sous nos yeux.
On peut aller jusqu’à soutenir que notre état supposé d’adulte est contraint, que nous le devons doublement à ceux qui nous suivent au long du temps, à leur désarroi, aux limitations qui frappent leur puissance. Ils nous poussent dans ce rôle.
Mais c’est bien notre inachèvement, notre adolescence interminable qui autorise des identifications que l’on peut qualifier comme hystériques ou introjectives. Ces identifications nous permettent d’engranger les saveurs distillées à ces âges. Sans les désillusionner quant à notre maturité et à notre force, toutes deux supposées, elles nous permettent de tenter d’assurer un accompagnement si possible à la hauteur des espoirs dérobés des adolescents.
Printemps 2001
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Aries Ph. (1960), L’enfant et la famille sous l’Ancien Régime, Le Seuil.
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Aries Ph., Béjin A. (sous la dir. de) (1982), Sexualités occidentales, Le Seuil, « Points ».
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Barande R. (1974), La naissance exorcisée, Denoël.
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Bolk L. (1926), Le problème de la genèse humaine, Fischer Iéna, trad. franç. Revue française de psychanalyse, 1961, XXV, no 2.
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Mause (de) L. (1986), Les fondations de la psychohistoire, Paris, PUF.
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Mâle P. (1964), Psychothérapie de l’adolescent, 3e éd., PUF, « Quadrige », 2000.
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Thery I. (1998), Couple, filiation et parenté aujourd’hui, Odile Jacob.
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Le Monde : « Ségolène Royal instaure un livret de paternité », 26 septembre 2001.