La psychiatrie de l'enfant
P.U.F.

I.S.B.N.2130530826
304 pages

p. 171 à 205
doi: 10.3917/psye.451.0171

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Méthodologies et techniques

Volume 45 2002/1

2002 La psychiatrie de l'enfant Méthodologies et techniques

Évitement relationnel du nourrisson et dépistage précoce

Michel Picco  [1] ITTAC9-13, rue des TeinturiersBP 211669616 Villeurbanne Cedex André Carel  [2]
Laissant en suspens les questions de l’étiologie et du devenir, le concept d’Évitement relationnel rassemble un ensemble de conduites observables chez le nourrisson entre 0 et 30 mois. Dans une approche “ interactionniste ” et psychodynamique appuyée sur une étude séméiologique de ces comportements, les auteurs tentent d’approcher les mouvements psychiques et interpsychiques qui sont sous-jacents à ces mouvements de retrait, discutant de la fonction de l’évitement relationnel dans le développement normal et pathologique de l’enfant. Enfin est abordée la valeur de ce concept dans l’optique du dépistage précoce. À ce titre, l’Évitement relationnel gagnerait à être considéré comme une entité nosographique interactive au statut transitoire, indice de dysharmonie interactive. Les auteurs proposent en outre de prendre en compte des indices subjectifs permettant d’évaluer très tôt la qualité de la relation, à un stade préalable à toute expression symptomatique caractérisée.Mots-clés : Autisme, Dépistage précoce, Évitement relationnel, Nourrisson, Retrait, Risque autistique. Leaving aside questions of etiology and future evolution, the concept of Relational Avoidance proposed by A. Carel brings together a series of withdrawal behaviors observable in the infant between zero and thirty months. Afterwards, and on the basis of a semiological study of these behaviors, the author meditates about the underlying psychic and inter psychic movements, discussing the function of relational avoidance in the normal and pathological development of the child. Finally, he discusses the value of the concept in view of early detection. While Relational Avoidance would benefit from being considered as a nosological entity with a transitory status indicating interactive dysharmony, the author proposes that subjective indices should also be taken into account making it possible to evaluate the quality of the relationship at a very early stage which may occur before the appearance of any symptomatic expression. El concepto de evitamiento relacional propuesto por A. Carel – sin hablar de la etiología y de las previsiones – abarca un conjunto de conductas de retraimiento observables en el lactante entre 0 y 30 meses. A partir de un estudio semiológico de estos comportamientos y siguiendo a Carel, el autor observa los movimientos psíquicos e inter-psíquico que los condicionan y estudia la función del evitamiento relacional en el desarrollo normal y patalógico del niño. Se señala el interés de este concepto en el diagnóstico precoz. Sería interesante considerar el evitamiento relacional como entidad nosológica de estatus transitorio y como indicio de disarmonía interactiva ; el autor propore también tomar en cuenta otros indicios subjetivos que permitan evaluar precozmente la calidad de la relación antes de cualquier expresión sintomá tica.
L’intérêt porté au diagnostic précoce de l’autisme infantile a attiré l’attention sur les conduites d’évitement du nourrisson. Dans ce mouvement, l’un de nous a proposé un outil clinique destiné aux praticiens de la petite enfance, la Grille d’évitement relationnel du nourrisson (GERN), regroupant un ensemble de conduites de retrait ou de comportements équivalents observables entre 0 et 30 mois (A. Carel, 1996, reproduite en Annexe dans sa version modifiée en 1999). En préférant le terme d’évitement relationnel à celui de pré-autistique, nous insistons sur une constatation clinique : l’évolution des nourrissons qui auront présenté des conduites de retrait, même relativement organisées et durables, recouvrira probablement tout le champ de la nosographie, des variations de la normale jusqu’à l’autisme dans de rares cas. Laissant en suspens les questions de l’étiologie et du devenir, ce concept tente de rendre compte de la diversité et des nuances de cette clinique inscrite dans une approche « interactionniste » (M. Lamour, S. Lebovici, 1989). Nous aborderons ici la question de l’évitement relationnel sur le versant de la psychopathologie psychodynamique, à la suite de quoi nous envisagerons l’intérêt de ce concept dans l’optique du dépistage précoce, thèmes qui ont fait l’objet d’un travail de recherche clinique (M. Picco, 1998).
 
SÉMÉIOLOGIE DE L’ÉVITEMENT RELATIONNEL
 
 
La Grille d’évitement relationnel du nourrisson regroupe un ensemble de signes dont le repérage fait appel à des niveaux d’observation différents, objectivant ou plus interprétatif en fonction de l’attention portée par le clinicien aux mouvements intersubjectifs. L’évitement est manifeste quand il s’agit d’un détournement actif de l’enfant (détournement du regard ; hyperextension crânio-caudale lors de la prise aux bras) ou d’une attitude d’indifférence aux sollicitations de l’adulte. L’absence de recherche de consolation dans une situation de détresse en constitue un équivalent. À l’inverse, certains mouvements de régressions physiologiques comme les modifications de l’état de vigilance ou l’inadaptation de la facture tonique au scénario de l’interaction peuvent être compris comme des comportements de retrait passifs sur le modèle de l’habituation (T. B. Brazelton, B. Cramer, 1991). Plus ambiguë est la majoration d’une déficience physique, gêne opportune au bon déroulement de la séquence interactive : strabisme, nystagmus, incompétence liée à une malformation congénitale (A. Ciccone, M. Lhopital, 1991). D’autre fois, l’observateur perçoit un embarras dans le déroulement du mouvement qui peut être compris comme l’expression d’un conflit (c’est par exemple le registre des préhensions hésitantes [ « le signe du cube brûlant » ]), à moins que le comportement de l’enfant ne génère un sentiment de perte de cohérence, de bizarrerie évoquant la formule comportementale d’un mode relationnel discordant, dissocié (par exemple, le découplage du regard et du mouvement de préhension lors de la saisie d’un objet).
Enfin, il faut souligner que les comportements d’évitement se décomposent le plus souvent en deux temps : l’attitude de retrait est suivie ou concomitante d’une extrême attention portée à un objet-source de stimulation sensorielle ; dans certains cas (« la fuite dans le sommeil » ou lorsque le nourrisson rejette violemment sa tête en arrière créant probablement un afflux sensoriel de sources multiples), ces deux temps n’apparaissent pas distinctement.
Ces différentes modalités d’évitement s’illustrent particulièrement dans le registre des comportements visuels. Le regard peu orienté vers autrui, fugitif, « à la dérobée », avec une recherche rare du contact œil à œil, s’inscrit dans un registre actif d’évitement, alors que certaines particularités d’accommodation (regard « hyperpénétrant » ou au contraire trop proche, avec « effet cyclope » ; regard flou, « en passe muraille »), certaines majorations d’une particularité oculomotrice (strabisme ou nystagmus circonstanciels) pourraient s’associer à une intention d’évitement dont la dimension active est moins perceptible. De même, si la fixation de sources lumineuses est un signe fréquent, l’attention préférentielle pour les choses plutôt que les personnes ou l’attention visuelle paradoxale (objets menus, lointains, etc.) illustrent ce sentiment de bizarrerie que nous avons décrit plus haut.
Cependant, si la GERN est un effort pour rassembler ces signes de la façon la plus exhaustive et la plus didactique possible et offre à ce titre une présentation des symptômes par registres comportementaux (« le regard », « l’écoute », « la préhension », etc.), l’évitement relationnel prend souvent des formes plus subtiles, au croisement de deux ou plusieurs des registres précédents. D’autre part, plus que la manifestation symptomatique elle-même, c’est le contexte de son émergence qui paraît particulièrement important à saisir : c’est rappeler la dimension interactive et intersubjective du symptôme, particulièrement dans les premiers mois de la vie.
 
L’ÉVITEMENT RELATIONNEL « NORMAL »
 
 
Le concept d’évitement relationnel s’appuie sur l’idée désormais largement admise que le symptôme ne peut être isolé du contexte interactif et que l’observateur doit se saisir d’une globalité, en prise directe avec l’interaction. À ce titre, l’évitement relationnel est pris dans un tissu/atmosphère complexe : les indices comportementaux, affectifs et fantasmatiques en constituent la trame mais aussi les modalités d’expression. L’appréciation/participante de l’entourage de l’enfant est constituante à part entière de cette séméiologie et dans une certaine mesure le praticien en situation de consultation peut se considérer comme coacteur et coauteur du symptôme. Il s’agit là d’une des originalités fondamentales de la psychopathologie du nourrisson : le patient se dessine comme une structure psychique complexe à saisir dans l’espace relationnel, comme l’ont souligné L. Kreisler et B. Cramer (1981), qui proposent d’imaginer, sur le mode des phénomènes transitionnels, une aire commune, lieu de l’interdépendance psychique de la triade père/mère/enfant, dont les vicissitudes se manifesteraient par le symptôme.
Le symptôme ne peut donc être isolé du contexte interactif. Et en ce qui concerne plus particulièrement les comportements d’évitement, il est intéressant de noter qu’avant que de tomber sous le sceau du pathologique, ceux-ci pourront avoir une fonction signifiante et défensive « normale » dans la dynamique relationnelle en même temps que témoigner et participer de la complexification progressive de l’appareil psychique de l’enfant.
Fonctions signifiante et défensive des comportement d’évitement
Dans une relation parents-nourrisson ordinaire, il arrive couramment que le bébé se détourne, paraissant surpris ou dérangé. Ces désagréments, s’ils sont inévitables, signent tout de même « un faux pas dans la danse interactive » (D. Stern, 1977) : l’enfant se détourne parce que l’interaction s’est jouée à un niveau d’intensité dépassant la limite supérieure du seuil d’excitabilité tolérable. En fait, plus généralement, l’enfant se détourne lorsqu’il se trouve confronté à une stimulation inadaptée, quantitativement (hypo- ou hyperstimulation) ou qualitativement (stimulation paradoxale).
L’évitement est donc en premier lieu une défense comportementale visant à soustraire l’enfant à une situation désagréable. Dans une relation de bonne qualité, ce désengagement a aussi une fonction signifiante, informatrice du déplaisir, et par là régulatrice de l’interaction. Ainsi, si E. Tronick et A. Gianano (1989) constatent dans les premiers mois qui suivent la naissance de très fréquentes « erreurs » interactives aboutissant à la mise en œuvre par le nourrisson de comportements d’autorégulation de la lignée de l’évitement (détournement du regard ou du corps ; suspension de l’activité motrice et fixation des objets ; regard vitreux, fixé sur le visage de la mère ou juste à côté), ces « erreurs » sont généralement « réparées » dans la suite de la séquence par le parent, ce qui fait dire à D. Stern (1977) qu’à chaque instant le nourrisson et sa mère se règlent mutuellement et corrigent le cours de leurs interactions.
Nous pouvons rapprocher de ces mécanismes d’autorégulation ce que B. Bradley a décrit sous le terme d’ « Opposition » (C. Paul, 1991) : des comportements « négatifs » qui se manifestent par une absence de réponse de l’enfant aux stimulations maternelles (refus du contact visuel actif ou passif ; arrondissement postural ; brefs coups d’œil ; résistance active aux mères ; vocalisations de protestations ; expressions faciales négatives ; morsures), alors que le nourrisson donne des réponses différentiées aux autres personnes présentes. Ces comportements semblent spécifiques de circonstances interactives particulières, véritables signaux d’insatisfaction qui auront normalement pour conséquence de provoquer des tentatives actives de la mère pour comprendre son enfant et faciliter l’accomplissement de ses buts. Le désengagement relationnel de l’enfant aboutit à des modifications de l’interaction qui permettent une reprise du « dialogue » interrompu.
L’apprentissage de l’absence : naissance de la vie psychique
Enfin, les comportements d’évitement participent de processus ludiques et structurants. Dès les premières semaines, l’interaction s’organise suivant des cycles temporels alternant attention et retrait. Cette même organisation temporelle se retrouve dans la succion ainsi que dans les situations de jeu libre. L’adulte, en respectant ces comportements de pause ou d’éloignement du nourrisson, permettrait le maintien d’un niveau d’interaction optimal orienté vers la communication, tout en autorisant le nourrisson à garder un rôle actif dans un contexte sécurisé (C. Robert-Tissot, S. Rusconi Serpa, 2000).
Pourtant, comme le souligne D. Marcelli (2000), si l’existence de rythmes répétitifs a un rôle organisateur en ce que la continuité narcissique du bébé s’étaye sur la confirmation de ses attentes, l’existence de microrythmes, en particulier à travers les jeux de surprises, de tromperie et de faux-semblants, aurait un rôle tout aussi important en introduisant la dimension d’un écart dans la dyade mère-bébé : « les petits manquements maternels », ouvrant une brèche dans la continuité des anticipations du bébé, pourraient avoir un rôle de défusion, de désétayage, par un investissement ludique de l’écart, préfigurant un possible « écart à penser » investi de plaisir.
Déjà, dès les premiers mois, D. Stern (1977) notait l’existence de jeux complices sur le modèle de la mère qui poursuit son bébé qui s’esquive. Ces séquences se déroulent généralement à un niveau de stimulation et d’excitation qui constitue la limite supérieure des capacités de tolérance de l’enfant. Cependant, de menus réajustements sont permis, rendant l’interaction agréable : attente de la mère après le détournement du regard de l’enfant et avant de recommencer les poursuites ; relance de l’interaction à un faible niveau de stimulation, graduellement croissant ; attente que le nourrisson soit en position de pouvoir se retirer.
De même, vers l’âge de 5 mois, les attitudes d’évitement apparaissent sous la forme de mise à l’épreuve de la capacité d’autonomie par le bébé lui-même (T. B. Brazelton, B. Cramer, 1991). Il s’agit alors pour le nourrisson de faire l’expérience de sa capacité à contrôler les interactions, soit en les initiant, soit en s’en détournant. Ce processus, d’apparition tardive chez un bébé mal assuré dans la relation, se développerait à partir de la certitude d’obtenir des réponses prévisibles et signerait donc la confiance de l’enfant en la relation.
Ainsi, les comportements d’évitement, outre leurs dimensions signifiante et défensive, s’intriquent à des séquences ludiques ou témoignent de dysfonctionnements interactifs minimes contemporains ou promoteurs d’étapes du développement psychoaffectif de l’enfant. À ce titre, l’évitement relationnel pourrait constituer un prélude à la capacité d’être seul du modèle winnicottien (D. W. Winnicott, 1958 ; A. Carel, 2000 b).
 
PSYCHOPATHOLOGIE DES COMPORTEMENTS D’ÉVITEMENT
 
 
L’idée d’un évitement relationnel ordinaire associé à un mouvement plus général, organisateur et structurant de la psyché de l’enfant, ouvre sur la dimension psychodynamique de ces comportements. Dans cette perspective, les comportements de retrait sont aussi un modèle pour illustrer la double face du symptôme, pris entre l’intra- et l’interpsychique, représentant et organisateur de la qualité de la relation autant que de la vie psychique de l’enfant.
Dimension intrapsychique des mouvements d’évitement
Pour S. Fraiberg (1982) comme F. Tustin (1992), les comportements d’évitement correspondraient au déploiement d’un pare-excitations comportemental et réflexe de la lignée « attaque/fuite » : il s’agit en somme, pour le nourrisson, de se soustraire à la situation source de désagrément. Chez S. Fraiberg, cette formulation s’accompagne d’un doute concernant le contenu du versant psychique du symptôme : l’évitement relationnel relèverait de comportements de défenses construits sur un schème inné ; ce ne serait pas un mécanisme de défense au sens psychanalytique du terme, mécanisme de traitement de la conflictualité interne, mais bien un comportement réflexe. Seuls les bébés soumis à des expériences désagréables répétées, ayant associé l’image de leur mère à une menace, pourraient dès 3 mois anticiper le danger dans l’évitement exclusif et systématique de celle-ci : selon S. Fraiberg, nous pourrions parler dans ce cas seulement non plus d’une réponse réflexe mais d’une défense faisant appel à un signal d’anxiété.
La position de S. Fraiberg apparaît trop catégorique, prolongeant un préjugé théorique qui voudrait qu’il n’y ait pas de vie psychique conflictuelle chez le nourrisson avant l’émergence d’un « moi », vers 18 mois ; hypothèse s’inscrivant dans une lignée très conservatrice de la pensée freudienne et qui méconnaît les travaux psychanalytiques qui se sont appuyés avec profit sur la supposition contraire. La question se pose plutôt, en effet, de savoir comment inférer la vie psychique de l’enfant à partir de l’observation de son comportement.
Certains ne reconnaîtront dans le comportement d’évitement qu’une attitude « réflexe », alors que d’autres prêteront à l’enfant un mode de pensée avancé dont le comportement n’est que l’expression corporelle observable. En fait, naturellement, la pensée du clinicien oscille en permanence entre ces deux extrêmes au gré des mouvements intersubjectifs. Or, si le comportement n’est probablement pas la traduction directe de l’état mental, il ne paraît pas plus réaliste, notamment au regard des connaissances acquises sur les compétences précoces du nourrisson et sinon à saisir cette déconstruction d’un point de vue contre-transférentiel, de dissocier radicalement l’expression comportementale de l’activité psychique comme le prône l’hypothèse « réflexe ». Ces deux positions opposées invitent à une attitude nuancée, pressentiment d’un rapport plus complexe entre psyché et soma.
L’approche d’E. Bick, dans la filiation des travaux de M. Klein, apparaît à ce titre particulièrement pertinente. Pour E. Bick (1968), à l’aube de la vie psychique, les parties de sa personnalité seraient ressenties par l’enfant comme n’ayant entre elles aucune forme liante et devant être maintenues ensemble grâce à une peau fonctionnant comme une frontière. Avant que le bébé ne puisse contenir les parties de son self, donc avant qu’il ait introjecté un objet externe éprouvé comme capable d’assumer cette fonction [ « fonction première peau » ], le nourrisson serait conduit à rechercher concrètement « à l’extérieur » un objet susceptible de le tenir hors de cet état de non-intégration : c’est le mécanisme d’ « identification adhésive ». Or, si l’objet optimal est « le mamelon-dans-la-bouche », c’est-à-dire de façon plus générale la qualité de la préoccupation maternelle primaire, l’identification adhésive par agrippement sensoriel à une source lumineuse, sonore ou aux sensations proprioceptives (phénomènes de seconde peau musculaire) pourrait suppléer une défaillance de contingence de l’environnement tout en maintenant une certaine « continuité d’être ».
Si, comme nous l’avons vu, les comportements d’évitement se décomposent en deux temps observables (évitement/fixation à un objet-source de stimulations sensorielles), cette distinction pourrait aussi se retrouver sur le versant psychique et nous pourrions faire l’hypothèse d’un détournement de l’interaction par mise en jeu d’un pare-excitations comportemental et psychique suivi d’un second mouvement de réorganisation interne sur le mode de l’identification adhésive par « agrippement » à la sensation. Parfois ces deux temps ne sont pas aussi distincts : « l’agrippement » en identification adhésive s’appuierait alors sur une activité physiologique (le sommeil, l’activité musculaire) ou psychique (agrippement hypervigilant aux pensées des autres selon les modalités du « nourrisson savant » ; ou encore sur les prémices de ses pensées propres, sur le mode hallucinatoire, etc.), ce surinvestissement d’une fonction et son pendant de moindre investissement des autres secteurs de la vie psychique et relationnelle n’étant probablement pas sans conséquence sur le développement ultérieur de l’enfant.
S. Fraiberg (1982) a décrit sous le terme de « gel » ce qui pourrait constituer une variante de ces comportements d’évitement : dans certaines circonstances de stress inhabituelles, le bébé peut aller jusqu’à suspendre toute activité, restant figé, le regard perdu dans le vide. Elle parle d’une défense par « le gel », c’est-à-dire d’une tentative d’aménagement précaire entre une tension interne et une menace externe qui s’épuisera rapidement, laissant place à un état de désorganisation et de détresse totale. C’est, par exemple, le bébé en situation d’examen médical qui, éloigné de sa mère, se fige un court instant avant de s’effondrer. Ce comportement peut être compris comme un phénomène d’inhibition massive à visée défensive, associé là encore à des manœuvres d’agrippement sensoriels, particulièrement d’agrippement à la sensation proprioceptive et kinesthésique de la musculature contractée (A. Ciccone, 1995). L’effondrement de l’enfant signe le dépassement de ces défenses. En fait, plus généralement, le « gel » ne pourrait être que l’expression la plus massive et la plus voyante d’une série de comportements d’inhibition beaucoup plus partiels et discrets mais aussi nettement plus fréquents, correspondant à une réponse défensive de l’enfant dans le registre psychomoteur proprement dit, sur le modèle évitement/identification adhésive.
Dimension interpsychique des comportements d’évitement
La logique du modèle interactionniste implique enfin une dimension interpsychique aux mouvements d’évitement comme à tout autre symptôme. Nous pouvons postuler à l’origine, dans chaque cas, l’existence d’une inadéquation interactive « élémentaire » qui peut se comprendre du point de vue psychopathologique comme une rupture dans la chaîne associative interpsychique qui sous-tend les registres comportemental et affectif de l’interaction (A. Carel, 2000 b). Ce modèle dessine une constellation de situations cliniques qui sont probablement intriquées de façon très complexe dans l’ici et maintenant de la relation.
Un adulte bien intentionné peut être tout à coup débordé par ses propres mouvements pulsionnels : en se détournant, le nourrisson se dégage de l’excédent projectif. Cependant, si le malaise du bébé et son désengagement permettent de baisser le niveau d’excitation dans la relation, c’est aussi parce que, en se détournant, il suscite une défervescence de l’excitation du côté de l’adulte, à condition bien sûr que celui-ci interprète cette attitude comme un message de corégulation et non comme un acte hostile ou un désaveu. Le fonctionnement psychique de l’enfant, sa manière propre de s’engager dans l’interaction auront donc un retentissement sur le fonctionnement psychique de son entourage.
Inversement, un nourrisson en retrait, en difficulté dans l’interaction de façon prolongée, pourrait mettre à mal une maternalité naissante, mal assurée et/ou réactualiser quelque chose de la problématique de l’adulte, générant à son tour un mode relationnel dysharmonique. À l’extrême, dans le cas des enfants « venus du froid », comme le notait M. Soulé (1978) avec les enfants autistes, nous n’observerons parfois d’une jeune maman confrontée à l’inaffectivité et l’indifférence de son enfant depuis plusieurs mois, que le factuel triste et mécanique qui aura survécu au plaisir du maternage, derrière une dépression sans nom, ce qui semble avoir parfois conduit les observateurs à des conclusions éthiopathogéniques hâtives.
D’autre part, les comportements d’évitement même contingents, ordinaires, pourront prendre une valeur nettement persécutoire selon la qualité de la présence psychique des parents, voire même être provoqués et renforcés dans une compulsion inconsciente à répéter une problématique personnelle. Dans ce cas, les mécanismes d’évitement sont les indices et les vecteurs d’un travail de transmission psychique inconscient s’étayant sur le registre des interactions comportementales, comme l’ont proposé B. Cramer et F. Palacio-Espasa (1993) avec le concept de « séquence interactive symptomatique », expression employée pour désigner les patterns interactifs typiques et répétitifs par lesquels les conflits maternels inconscients s’actualisent et pourraient être transmis à l’enfant. Ainsi, il est intéressant de noter que les comportements d’évitement pourraient constituer, paradoxalement, une modalité d’être ensemble ou du moins représenter une stratégie inter- et intrapsychique visant à conserver un certain degré de liaison entre les objets internes ou leurs précurseurs, ainsi qu’entre l’enfant et son entourage.
Statut psychopathologique des comportements d’évitement
L’évitement relationnel est donc jusqu’à un certain point un comportement « normal ». Repéré dans un contexte interactif de bonne qualité, il signe déjà souvent un désagrément pour l’enfant et a pour fin de le soustraire à la situation source de contrariété ou d’angoisse. Cette inadéquation interactive peut se comprendre comme une rupture dans la chaîne associative interpsychique alors que le mouvement d’évitement, à un âge où « la capacité d’être seul » n’est pas encore acquise, doit s’accompagner d’une réorganisation du fonctionnement psychique sur le mode de conduites d’agrippement et de phénomènes de « seconde peau ». Ces comportements d’évitement dans la structure relationnelle ont aussi une fonction signifiante, appelant l’environnement de l’enfant à s’ajuster aux possibilités du bébé. Enfin, paradoxalement, l’évitement peut être encore considéré comme une modalité d’ « être avec », mode relationnel parfois induit par l’entourage de l’enfant.
Nous pouvons faire l’hypothèse suivante : l’évitement relationnel peut être compris, sur le versant intrapsychique, comme un mouvement de retrait-réorganisation décomposable en trois actions simultanées : déni ou dénégation de l’autre ou de la situation anxiogènes et clivage par séparation du monde animé inquiétant de celui des objets inanimés à partir duquel se réorganise l’enfant en déployant des comportements du registre d’une obsessionnalité primaire (seconde peau musculaire, agrippements sensoriels, et peut-être « agrippements psychiques » au fonctionnement mental comme tel, etc.). Cette séquence psychique se déploierait à partir d’une situation de souffrance dans le lien et s’étayerait au niveau comportemental sur un mouvement associant attitudes d’évitement et de fixation sensorielle.
Ainsi, l’évitement relationnel se laisse difficilement réduire à une simple activité réflexe : comportement sous-tendu probablement déjà par des processus psychiques complexes ; modalité de régulation intrapsychique et de l’interaction dans l’interpsychique ; attitude paradoxale dont la finalité serait un maintien ou une réorganisation précaire du lien selon une modalité hallucinatoire, ou en permettant l’aménagement avec l’objet d’un lien discret, à la périphérie de l’interaction, comme nous allons le voir.
 
CLARA : L’EXEMPLE D’UN BÉBÉ ÉVITANT EN SOUFFRANCE
 
 
Clara est vue en consultation pour la première fois, avec sa maman, à l’âge de 3 mois. L’enfant est placée dans une structure d’accueil, depuis une quinzaine de jours. Il s’agit d’une situation familiale complexe ou s’intriquent détresses psychique et sociale. La mère de Clara est dans une grande souffrance, probablement dans un mouvement dépressif qu’elle a du mal à reconnaître. Elle est visiblement très ambivalente à l’égard de son bébé qu’elle rend responsable du départ de son compagnon, l’arrivée de l’enfant ayant accentué de graves conflits au sein du couple. Lors de cette première consultation, le consultant note des troubles de la lignée de l’évitement : refus d’être portée aux bras, troubles tonico-posturaux à type d’hypertonie de l’axe des membres inférieurs en extension et des membres supérieurs « en chandelier ». À l’issue de cette rencontre, un suivi par consultations psychiatriques et visites à domicile par une infirmière est mis en place, et facilement accepté par la maman.
La consultation suivante est filmée. Clara est maintenant âgée de 4 mois. Elle est très éveillée et se montre particulièrement intéressée par ce qui se passe autour d’elle, scrutant d’un regard circulaire et intense une à une les personnes présentes dans la pièce. Sérieuse, elle reste un peu sur la réserve. Si elle répond volontiers aux propositions d’engagement interactif du consultant, elle cherche peu sa mère du regard. Il est vrai que la position « en présentation » dans laquelle elle est tenue, et dont la présence de la caméra est en partie responsable, ne favorise pas les contacts avec celle-ci. Cependant, cette mère ne se met pas en situation de regarder ou d’être regardée par sa fille.
La position de Clara apparaît souvent inconfortable : présentée assise en dos-ventre par rapport à sa mère, elle est maintenue la plupart du temps de chaque côté du bout des doigts, ce qui l’empêche de se lover contre elle, et donc l’oblige à garder une certaine tonicité. La mère modifie la position de Clara brusquement, sans prévenir, parfois à l’occasion d’une gêne lors de l’entretien, comme si c’était sa manière de se donner un temps de réflexion avant de répondre.
En effet, Mme B... est mal à l’aise, tendue, nerveuse malgré une présentation souriante. Elle est visiblement méfiante. Clara est calée contre elle, tenue avec le plat des mains au niveau du buste, ou au mieux dans un contact précaire « main à main du bout des doigts ». Elle la caresse maladroitement, ses élans se terminant par des mouvements secs et un peu brusques, ou alors l’effleure comme si elle touchait un objet brûlant ou fragile. Cette jeune mère est sur la réserve, rapidement déstabilisée par le contenu des questions, surtout lorsqu’il s’agit d’évoquer des situations qui s’avèrent douloureuses : ses rapports avec sa propre mère ou encore l’absence du père de Clara. Elle semble alors véritablement traquée et engage un rapprochement avec Clara sous la forme d’une caresse maladroite ou d’une invitation à jouer qui reste superficielle, rapprochements qui ont les caractères d’un équivalent de fuite. Lorsqu’elle parvient à répondre à ces sujets difficiles, il s’agit le plus souvent d’un discours à distance de toute charge émotionnelle, rationalisé, désaffectivé. Au fil de l’entretien, on comprendra peu à peu la grande solitude de cette femme. Deux séquences ont particulièrement retenu notre intérêt.
Séquence no 1
Lorsque le thérapeute interroge les rapports de Mme B... avec sa famille, son visage se ferme furtivement. Clara est alors changée à deux reprises de position, coup sur coup. Les réponses de Mme B... restent floues, fuyantes, confuses, mais elle explique, laconique, qu’elle n’a pas de relation avec sa famille. Après de multiples détours, elle évoque « la rencontre » de Clara avec sa grand mère maternelle : Mme B... est avec Clara au pied du bâtiment où la grand-mère maternelle habite ; elle sonne ; la voix de son beau-père se fait entendre dans l’interphone (le père de Mme B... est décédé) ; reconnaissant la voix de la mère de Clara, il coupe aussitôt, sans lui proposer de monter ; Mme B... comprend alors qu’elle n’a plus qu’à partir ; à la fenêtre de l’étage, vers laquelle elle jette un dernier regard, elle croit apercevoir sa mère qui la regarde à la dérobée, cachée derrière un rideau. La maman de Clara raconte tout cela sur un ton un peu distant, qui en rajoute de violence sur le contenu déjà source d’effroi.
Alors qu’au début du film, dans cette position dos-ventre, Clara et sa mère sont engagées dans un « jeu de mains » de bonne qualité, du moins engageant une certaine partie de l’attention de la mère, pendant cette séquence le jeu désinvesti devient plus automatique. Il prend alors l’allure d’un scénario « rapprochement-fuite » : Mme B... tient par derrière la main gauche de Clara ; celle-ci, captivée, agrippe les doigts que sa mère lui tend un à un, puis il semble s’ensuivre une lutte de Mme B... pour se libérer ; elle retire alors son doigt et en offre un autre à la prise de Clara, dans le même temps.
Dans la suite immédiate de cette scène, après un bref moment de malaise, le consultant l’interroge sur sa propre fratrie. Elle évoque son frère cadet avec qui elle n’a aussi que très peu de contact (le jeu de mains se poursuit toujours selon le même schéma « rapprochement-fuite »). Lorsqu’il lui demande si ce frère à lui-même des enfants, dans le temps qui suit cette question, la mère répond : « Oui, un fils » et retire sa main brusquement, signant la fin du jeu. Clara, qui est restée très attentive jusqu’alors, semble sidérée mais ne proteste pas. Son visage s’est figé, son regard est resté rivé sur sa propre main, étrangement absorbée par les mouvements de ses doigts et de rotation qu’elle imprime à sa main comme si elle prolongeait sur un mode hallucinatoire la séquence précédente.
Séquence no 2
Clara est toujours tenue par derrière, de chaque côté main dans la main de sa mère, toujours prise dans le même scénario « tenir-lâcher ». Elle est très attentive, prise au jeu, et se tourne alors vers sa main gauche. Elle vocalise, sérieuse, concentrée. La mère donne toujours cette même impression de vouloir s’échapper. Il a été question, juste avant, de ses deux fils aînés, placés en foyer, qu’elle n’a plus revus depuis plus d’un an. Elle observe maintenant Clara en souriant de façon un peu figée. Tout à coup, prenant la main de l’enfant, elle l’avance brusquement vers le visage du bébé jusqu’à le toucher, mais de fait sans que ce soit avec sa propre main. Le mouvement dans son ensemble est brusque, maladroit, inattendu. Au bout de son geste, elle lui tapote le nez à plusieurs reprises. Clara paraît surprise et décontenancée. Elle a un mouvement de recul, ferme les yeux, mais de la façon dont elle est tenue, elle ne peut pas détourner le visage. Ouvrant les yeux, elle butte encore sur sa propre main tenue très proche de son visage, la mère continuant le même jeu. Se répète alors un mouvement de retrait de la tête avec fermeture des yeux. Lorsqu’elle regarde à nouveau, elle semble désorientée, perplexe et inquiète. Malgré son ressenti très probablement désagréable de la situation, elle finit par sourire, sourire qui ne prend qu’une moitié du visage. Dans la seconde qui suit, la mère change à nouveau de position et le regard de Clara « s’accroche » fixement à un hochet posé devant elle sur la table. Elle n’a pas protesté pendant toute la durée de la séquence.
Commentaires
La thématique qui se développe dans la séquence no 1 pourrait être en rapport avec les questions du deuil et de la séparation. Il y a l’évocation douloureuse de cette visite avortée chez la grand-mère de Clara, avec toute la difficulté de la mère à en parler de façon syntone, son attitude générale s’offrant d’en banaliser, voire d’en dénier l’impact émotionnel. Simultanément, nous avons l’impression que le jeu de doigts entre l’enfant et sa mère illustre quelque chose de l’inconscient, mobilisé par ce récit : « Attrape-moi, tiens-moi fort, prends-moi fort dans tes bras », pourrait dire Mme B..., en même temps que : « Laisse-moi tranquille, laisse-moi partir, je ne veux pas que tu m’enfermes ! », comme si ce jeu illustrait son ambivalence quant à un désir de rapprochement. Est-il question des rapports mère-fille tels que Mme B... les a vécus ? Clara est-elle identifiée à Mme B... face à sa propre mère, ou encore, à sa grand-mère maternelle ?
Enfin, il y a dans cette séquence ce moment de rupture dans le jeu, la mère retirant soudainement sa main. Nous nous interrogeons sur la co ïncidence entre ce geste et l’évocation de son frère, plus précisément du fils de son frère. Que se passe-t-il à cet instant du côté de Mme B... ? Est-ce que l’évocation de son neveu réactive la culpabilité de celle-ci à l’égard de ses propres fils qu’elle n’a plus vus depuis plusieurs mois ? Ou encore le souvenir d’une rivalité de fratrie ?
Autant de questions restées sans réponse, se heurtant à l’énigmatique sourire de Mme B.... Clara est peut-être tout autant sidérée que nous, mais il nous semble que « le jeu hallucinatoire » avec sa main, après que la mère eut retiré la sienne, a pour fonction d’éviter l’émergence de l’angoisse : cette séquence motrice est évocatrice d’un travail psychique en hallucination sensori-motrice. Lorsque Mme B... se retire du jeu, Clara ne proteste pas, mais ne tente pas non plus de se tourner vers elle pour la solliciter à nouveau : a-t-elle perçu, elle aussi, que cette maman n’était pas disponible à ce moment pour la réconforter, ou encore est-ce déjà par habitude ? Le fait de fixer sa propre main vient comme alternative à la demande de réconfort auprès de la mère, et en cela nous pouvons faire l’hypothèse d’un évitement relationnel. Dans ce cas, le comportement d’évitement, s’il témoigne d’une mise à distance de l’objet d’attachement, met également en acte une autre forme de lien : nous pourrions dire en somme que « éviter » recrée du lien soit en hallucination sensori-motrice, soit en aménageant une rencontre excentrée, dans la périphérie de la relation.
Dans la séquence no 2, nous voyons à nouveau un comportement de fixation sensorielle apparaître après une scène manifestement désagréable (« agrippement » visuel du hochet). Par cette approche du visage de l’enfant brutale et trop intrusive, nous observons en action le manque d’empathie de la maman et son ambivalence envers l’enfant, malgré probablement l’absence de pensée consciente agressive. Là encore, nous avons l’impression que la distance est mal appréciée et le compromis impossible entre une proximité trop intrusive, maladroite bien que désirée, et une trop grande distance. D’autre part, Clara qui ne proteste pas pendant toute la scène, paraît travailler à transformer un vécu déplaisant en son contraire. À nouveau, le mouvement d’ « agrippement » du hochet vise probablement à reconstituer une « continuité d’être » autour de ce point de fixation visuel.
Partant de cet enregistrement, nous avons essayé de saisir l’émergence d’un comportement d’évitement dans la dynamique interactive notamment dans ses rapports avec le discours maternel. Ce que nous voyons, c’est une maman qui n’offre probablement pas, au moins dans cette situation, de disponibilité psychique suffisante pour que l’enfant puisse la contester ou la solliciter. Cette impression sera confirmée par les constatations de l’infirmière occupée du suivi à domicile. Fréquemment, la mère se montre inadaptée aux besoins et possibilités relationnelles de Clara. Les manques de réciprocité et de contingence de cette maman ont de plus un caractère imprévisible, alternant avec des épisodes relationnels véritablement chaleureux. Généralement, au domicile, Clara présente un regard intense et, sans directement la regarder, ne perd pas de vue sa mère. Lorsque celle-ci devient par trop inquiétante, Clara détourne le regard et fixe intensément un objet lumineux aux couleurs vives ou, co ïncidence étrange, des images posters fixées au mur qui représentent des visages « qui donnent l’impression de ne pas regarder ». Confrontée à toutes ces réactions inadaptées, Clara proteste peu et parvient à profiter des moments où sa mère se montre disponible. Elle est d’un contact souriant envers l’infirmière qu’elle sollicite dès son arrivée, se prêtant à des jeux d’imitation, ce qu’elle ne fait jamais avec sa mère, du moins lors des visites. Enfin, le déroulement de cette prise en charge semble être venue confirmer les impressions que nous avions eues à la vue du film, du point de vue de la problématique de la séparation : le suivi et les visites au domicile prendront fin après un long parcours de rendez-vous annulés, en même temps que de sollicitations dans l’urgence [3].
 
L’ÉVITEMENT RELATIONNEL DYSHARMONIQUE
 
 
Clara est visiblement un bébé de bonne facture qui conserve une capacité et une appétence relationnelles indéniables. Cependant, comment évoluera-t-elle soumise de façon répétée aux mêmes déboires relationnels ? Cette interrogation a une incidence pratique puisqu’elle peut conditionner la mise en place d’un dispositif de prévention (soins au domicile ou suivi en consultation, par exemple), en même temps qu’elle pose inévitablement la question du lien de ces comportements avec certaines organisations pathologiques apparaissant dans le développement ultérieur.
En effet, de nombreuses observations se recoupent, décrivant des attitudes de retrait prolongées mais transitoires chez de très jeunes enfants. Ces comportements prennent un caractère de fixité inhabituel qui vient faire obstacle au déploiement même de la relation. Les comportements d’évitement sont alors orientés vers une personne en particulier ou généralisés à toute proposition d’interaction. Nous ne sommes plus dans le champ ordinaire des comportements d’évitement fugaces et circonstanciels mais face à une attitude organisée de façon plus ou moins permanente. Dans ces derniers cas, le diagnostic d’autisme n’est jamais très loin, alors que la plupart du temps l’évolution démentira celui-ci après un travail plus ou moins long sur la relation parents-enfant.
Un mode relationnel « évitant »
S. Fraiberg (1982) a décrit des nourrissons âgés de 3 mois qui présentaient une attitude générale et quasi permanente d’évitement. Elle relève chez ces enfants une absence de sourire, de vocalise, de regard adressé à la mère, de réaction ou d’orientation à la voix de celle-ci. Le regard est fuyant et l’enfant donne parfois l’impression de ne rien voir. Ces comportements sont « sélectifs » et « discriminatoires », c’est-à-dire orientés vers la mère alors que le père ou un étranger peuvent continuer à faire l’objet de l’attention du bébé. Ils s’inscrivent toujours dans une perturbation de la relation mère-enfant : absence de soins ou sévices soupçonnés ou avérés ; graves symptômes de désordres de la personnalité chez les parents ; mère déprimée ou plus franchement psychotique. Enfin, dans la plupart des cas, la symptomatologie disparaît après une prise en charge adaptée.
Suite à cette description « princeps », d’autres exemples comparables ont été rapportés dans la littérature ces dernières années. C. Paul (1991) évoque le cas de deux nourrissons (âgés de 7 et 14 semaines) ayant présenté un évitement du regard si net que le diagnostic d’autisme précoce avait été avancé : cette fois, les deux enfants ne rentraient en contact visuel ni avec leurs parents ni avec les intervenants médicaux. Cependant, là encore, la symptomatologie a cédé après une brève hospitalisation des enfants et le début d’un travail de psychothérapie avec les familles. Avec le cas « Laura », l’un de nous a décrit une attitude d’évitement général très dépendante de la qualité de la relation au sein même de la consultation et s’amendant alors que peu à peu s’élabore une problématique complexe du côté de la mère (A. Carel, 1997). Plus récemment, C. Mille et coll. (2000) rapportent le cas d’un nourrisson de 5 mois présentant une symptomatologie autistique et dont l’évolution s’avérera rapidement favorable après une première consultation.
Comment comprendre l’organisation de ces enfants selon un mode relationnel évitant ? S’agissait-il d’une étape « normale » de leur développement ? D’un épisode régressif spontanément dépassé et sur lequel l’intervention des thérapeutes n’a pas eu d’effet direct ? Il est impossible de répondre définitivement à ces interrogations, mais ces observations concordent sur un point : presque toujours, la qualité des relations précoces est avancée comme le facteur étiologique principal. En fait, même s’il existe indéniablement un ensemble d’organisations pathologiques en relation avec une dysharmonie relationnelle précoce, l’évitement relationnel (organisation transitoire du nourrisson selon un mode relationnel évitant plus ou moins sélectif) pourrait constituer l’expression symptomatique passagère d’un malaise dans la relation, quelle que soit l’origine de celui-ci.
Le modèle de la dépression maternelle
Les modèles expérimentaux de la dépression maternelle sont particulièrement intéressants pour anticiper les conséquences possibles des expériences répétées de non-contingence entre la mère et son enfant. Dans la situation du visage impassible (Still-face), après une séquence d’engagement interactif agréable, mutuel et réciproque, la mère se présente face à son enfant inexpressive et immobile. Après un premier élan enthousiaste envers elle suivi de manœuvres énergiques visant à la faire réagir, l’enfant, probablement déçu et inquiet devant l’absence de réponse, se détourne peu à peu dans un mouvement associant repli physique, comportements de fixations sensorielles ainsi qu’une baisse de l’attention au regard de sa mère (J. F. Cohn, E. Z. Tronick, 1983). L. Murray et C. Trevarthen (1985) ont proposé une autre situation dans laquelle le bébé est confronté expérimentalement à une mère désaccordée : la mère et le bébé communiquent à distance par l’intermédiaire d’un circuit de télévision interne et après une période d’échanges « en direct », le bébé reçoit une séquence de rediffusion des émissions de sa mère. Lors de la diffusion de la séquence « en différé », les enfants, dans l’impossibilité d’établir une relation de réciprocité avec leur mère, réagissent par les mêmes attitudes de retrait : le bébé se montre inquiet, détourne le regard et coupe le contact, montrant clairement qu’il est déçu dans ses attentes et ses prédictions concernant le comportement maternel, même si dans la séquence enregistrée et diffusée, le visage de la mère peut apparaître joyeux et expressif (D. Marcelli, 1997).
Ces deux situations mettent en évidence une attitude de retrait et d’évitement particulièrement prononcée en réponse à une séquence de « désaccordage » expérimental. Cependant, T. B. Brazelton et B. Cramer (1991) remarquent que lorsque la mère se présente à nouveau avec un visage engageant, le bébé manifeste généralement une période de défiance qui se traduit principalement par un évitement du regard. Ils supposent alors que les symptômes d’évitement du regard peuvent s’installer dans un contexte où ces situations de déception se répéteraient jusqu’à former le quotidien interactif : ils parlent d’une « violation d’expectative » chez l’enfant confronté à des mères capables d’instituer l’expectative chez eux, en engageant des interactions de bonne qualité, puis de les abandonner à d’autres moments de façon tout à fait imprévisible, pour se replier elle-même dans un mouvement dépressif, laissant le bébé « dans un état de dépression et de désespérance ».
Cette hypothèse est aussi formulée par E. Bick (1968) sur un plan psychopathologique : les enfants confrontés de façon répétée ou constante à une insuffisance de la fonction maternelle en tant que contenant en viendraient à trop compter sur l’environnement concret et inanimé, s’y accrochant et s’y concentrant de façon quasi exclusive, sur le mode de l’identification adhésive, pour pouvoir maintenir rassemblés les sentiments qu’ils ont d’eux-mêmes, plutôt que de dépendre des contacts humains. Les phénomènes « seconde peau » seraient des solutions organisatrices développées par l’enfant en réponse au développement défectueux de cette fonction, du fait d’une inadéquation de l’environnement obérant son introjection en tant que contenant.
En fait, toutes ces expériences de non-contingence de l’environnement marquées et répétées pourraient constituer, par leur cumul, un traumatisme précoce. D. W. Winnicott (1961) insiste sur la nécessité pour le bébé, qui se développerait dans des conditions satisfaisantes, de voir son vécu d’omnipotence primaire préservé : c’est dans un aller-retour entre l’objet et lui-même sur le mode du trouvé/créé que l’objet va pouvoir émerger comme tel, peu à peu, dans la psyché de l’enfant. Or, lorsque « le rôle de miroir » n’est plus assumé par la mère, c’est la réalité de la mère comme objet externe et distinct qui va s’imposer brutalement. C’est la mise en échec de l’omnipotence de l’enfant et du processus transitionnel : l’objet s’impose dans sa réalité concrète, hors du trouvé/créé, renvoyant l’enfant à son impuissance et à sa solitude.
L’organisation durable en évitement relationnel pourrait donc témoigner d’une dysharmonie relationnelle précoce, sur le modèle « expérimental » de la dépression maternelle. Ce que corroborent les travaux de M. D. Salter-Ainsworth (1979) lorsqu’elle décrit, à partir de la situation étrange, le pattern de réponse « A » ou « évitant » : il s’agit d’enfants âgés de un an, « normaux », mais qui pleurent rarement pendant les épisodes de séparation et qui, lors des réunions, évitent leur mère, engagent des mouvements d’approche et d’éloignement simultanés ou au contraire manifestent une indifférence totale à la présence de celle-ci. Poursuivant sa recherche par l’étude des enfants dans leur milieu familial, M. D. Salter-Ainsworth remarquera que les mères des bébés évitants présentent toutes une aversion profonde pour le contact corporel, ce qui n’est jamais observé chez les autres mères, et que, d’autre part, elles se montrent d’une manière générale plus rejetantes et plus souvent en colère, bien que « limitées dans leur expression émotionnelle ».
Cependant, dans le contexte de la dépression maternelle, pourquoi le nourrisson s’organiserait-il préférentiellement sur le mode évitant alors que d’autres modalités évolutives sont reconnues, de la codépression à l’hypervigilance/hyperactivité du bébé thérapeute ? L’évolution est sans doute déterminée par de nombreux facteurs : la durée des dysfonctionnements, la période de leur survenue dans le développement de l’enfant, la facture constitutionnelle de celui-ci ainsi que la « qualité » de la dépression maternelle. En effet, les paradigmes expérimentaux de la dépression posent question, particulièrement sur ce point. Que ce soit dans la situation du visage impassible ou lorsque l’enfant est confronté à l’image différée d’une mère engageante mais temporellement désaccordée par protocole expérimental, le bébé réagit par des comportements d’évitement : or ces deux modèles n’ont-ils pas pour point commun de confronter l’enfant, plus précisément qu’à la dépression, à une situation de communication paradoxale ? Il faudrait en effet distinguer les variantes de cette dépression maternelle, et plus particulièrement redouter la dépression « froide » déniée par le sujet et non reconnue par l’entourage, contrairement aux dépressions « chaudes », reconnues, névrotiques voire mélancoliques (A. Carel, 2000 a) ; dépressions « froides » caractérisées par la paradoxalité intra- et interpsychique, générant assez souvent l’organisation d’un évitement relationnel intense et durable chez l’enfant.
Le paradigme de la dépression maternelle et plus particulièrement ses « équivalents » expérimentaux nous ramènent à un modèle classique en psychopathologie dynamique : la genèse des comportements pathologiques du jeune enfant est souvent considérée comme une réponse à « un écart » trop important entre le désir et sa réalisation, entre la capacité psychique de l’enfant et l’épreuve à surmonter. Cet écart peut être réel ou fantasmatique, inhérent à une défaillance de l’environnement (modèle de la dépression maternelle) ou lié à l’expérience subjective de l’enfant sans que cela remette en question le raisonnement. Là encore, dans le contexte interactif ces deux aspects sont probablement intriqués : les conséquences de la dépression maternelle « clinique » et les situations expérimentales qui reproduisent certains de ces aspects ne sont que des modèles permettant d’approcher la multiplicité des inconnues concernant l’équation du développement. Nous pouvons seulement supposer que le bébé sera amené à faire l’expérience trop précoce, au prix d’angoisses catastrophiques, d’une inadéquation entre son environnement et lui-même : « l’évitement relationnel » constituerait une forme d’aménagement plus ou moins transitoire en réponse à une situation de dysharmonie interactive précoce et prolongée.
Le devenir
Quelles conséquences auront de telles expériences sur l’enfant à venir ? C’est une question qui ne comporte pas de réponse certaine : trop souvent nous perdons de vue ces bébés à risque, alors que l’engagement dans un suivi modifie probablement un peu leur destin. C’est d’ailleurs souvent à partir de la clinique de l’enfant plus âgé que nous sommes amenés à formuler rétrospectivement l’hypothèse d’un évitement relationnel. Cette hypothèse, avec le bagage de ses implicites, est à saisir tout d’abord comme un indicateur de l’atmosphère transfert/contre-transfert dans le cadre de la consultation. Mais c’est aussi une supposition particulièrement opérante pour approcher certaines particularités du fonctionnement psychomoteur pouvant être comprises comme les reliquats de l’utilisation excessive du mécanisme d’identification adhésive.
Il existe en effet, chez l’enfant plus avancé dans son développement, un ensemble de bizarreries, de dysharmonies « ordinaires » de fonctionnement qui, associées à d’autres indices cliniques, orientent vers l’hypothèse d’un évitement relationnel dysharmonique mis en place précocement : certaines formes d’hyperactivité, d’hyperkinésie dans le registre psychomoteur ; une organisation obsessionnelle précoce prolongeant dans la maîtrise des objets-choses l’utilisation de phénomènes d’agrippement en même temps que la nostalgie d’une forme d’omnipotence trop tôt désavouée pour avoir été totalement dépassée ; certains retards de développement pour lesquels un facteur relationnel paraît prépondérant, qui, en suscitant la conjoncture d’une inadéquation entre l’enfant et son environnement, pourraient être aggravés par une organisation en évitement à moins que celle-ci ne soit première ; enfin, la précocité intellectuelle, particulièrement lorsqu’elle contraste avec une maladresse motrice, un désinvestissement du jeu moteur, un appauvrissement des échanges affectifs, ou lorsqu’elle s’accompagne d’une exigence tyrannique, obsessionnelle de travail intellectuel : ainsi l’hypermaturité/hyperactivité du bébé-thérapeute n’est-elle pas une autre forme de l’évitement relationnel, par agrippement à l’activité motrice mais aussi à l’activité psychique comme telle, en identification adhésive, bien différent de « l’auto-érotisme mental » (J. Hochmann, 1992) prélude au plaisir de penser ?
Selon D. W. Winnicott (1971), l’enfant confronté « à l’expérience de ne pas recevoir en retour ce que lui-même est en train de donner » sera soumis à plusieurs éventualités évolutives parmi lesquelles l’inhibition des capacités créatives, à comprendre comme découlant de la mise à mal du processus transitionnel. Là encore, suivant cette hypothèse, il faudrait s’attendre à retrouver chez les enfants ayant développé un évitement relationnel une atteinte de l’espace du jeu sous la forme d’un appauvrissement ou d’un désinvestissement du plaisir de jouer ou dessiner ; à un degré supérieur de gravité, un envahissement de la pensée par les processus primaires faute d’espaces intermédiaires et de processus transitionnels opérants, hypothèse ouvrant sur le champ des dysharmonies psychotiques de l’enfant. Enfin, se pose la question des liens entre évitement relationnel et autisme.
Évitement relationnel et autisme
Y a-t-il un lien évolutif entre les comportements d’évitement circonstanciels, les enfants en organisation « évitante » décrits par S. Fraiberg, A. Carel, C. Paul et C. Mille et l’autisme proprement dit ? Existe-t-il des nuances séméiologiques qui traduiraient une organisation différenciée dès les premiers mois ? Autant de questions qui restent sans réponse, même si déjà nous pouvons supposer qu’il existe certainement des différences séméiologiques notables à l’intérieur d’un même registre d’évitement.
S’il est aujourd’hui admis que le développement de l’enfant ne connaît pas de phase autistique « normale », les comportements d’évitement « ordinaires » du nourrisson sont parfois compris, à la suite de F. Tustin, comme résultant de l’utilisation fugace de « défenses autistiques » associant démantèlement et identification adhésive sur le mode de l’autosensorialité. Ces mécanismes constitueraient « le bagage » défensif initial de l’enfant. Mais tous les comportements d’évitement sont-ils de ce registre ? Ainsi, C. Paul a proposé une classification des comportements visuels à partir du rapport qu’entretient l’enfant avec l’objet dont il se détourne, introduisant par là même une différenciation qualitative des comportement d’évitement (C. Paul, 1991) :
  • 1 / l’objet de l’action visuelle est déplacé hors de la fovéa, vers le champ visuel périphérique ;
  • 2 / l’objet est déplacé nettement en dehors du champ visuel ;
  • 3 / les yeux sont tournés ;
  • 4 / la tête est tournée ;
  • 5 / « il faut aussi ajouter l’énigmatique regard vide et son expression faciale associée, ce que l’on appelle “regarder à travers les gens” ».
Cette classification, précieuse d’un point de vue clinique, ne peut cependant être superposée à une échelle de gravité qui irait du détournement ludique au symptôme autistique : un bébé « normal » est sans doute à même de déployer toutes la gamme de ces nuances dans le registre visuel. La différence se situe-t-elle alors à un autre niveau ? F. Tustin (1992) parle d’un évitement « massif et global » chez l’enfant autiste, ce qui est pourtant aussi le cas chez ceux décrits par C. Paul. M. Porte (1988) décrit une abrasion émotionnelle chez ces enfants, une rupture d’affect, repérable dès les premiers mois mais observable aussi de façon fugace chez les bébés non autistes, et qui connoterait l’interaction d’un sentiment d’ineffable ; il note par ailleurs l’expression fréquente de compétences interactives surprenantes pour l’âge. Enfin, J. Rosenfeld (1990) repère des séquences interactives singulières produisant une impression de bizarrerie par l’agencement dynamique de l’interaction qui ne respecterait pas les règles qui la régissent habituellement (principes de réciprocité, anticipation, éventualité, coordination et transformation) ainsi que par un gel d’empathie du côté de l’observateur produit par une confrontation à quelque chose de non familier.
D’autre part, les comportements d’évitement manquent particulièrement de spécificité dans le champ de la pathologie de l’enfant. Nous retrouvons des comportements de retrait aussi bien dans certains tableaux organiques accompagnés d’une symptomatologie « dépressive », comme dans le contexte de douleur physique chronique induisant une atonie psychomotrice pseudo-dépressive (A. Gauvain-Piquard, 1999), que dans les infections, ORL notamment, les troubles nutritionnels (dont l’intolérance au gluten, la carence ferrique, etc.), ainsi que dans les situations de déficits sensoriels (P. Mazet, S. Stoleru, 1996) et la plupart des grands tableaux de la nosographie psychiatrique : l’autisme précoce (J. Osterling, G. Dawson, 1994), le retard mental, les états dépressifs, le syndrome de détresse psychosociale ou « nanisme psychosocial » (G. F. Powel, J. Low, 1983).
Les comportements d’évitement orientent donc vers une grande variété de troubles, sans spécificité. Nous pouvons parler d’une séméiologie « transnosographique », bien qu’il existe probablement là encore des nuances informatives, notamment affectives et contre-transférentielles propres à chaque situation mais qui à un âge précoce sont souvent difficiles à différentier et à repérer.
 
CONCLUSION : L’ÉVITEMENT RELATIONNEL, UNE ENTITÉ NOSOGRAPHIQUE ?
 
 
Derrière la question de l’évitement relationnel se profile celle du dépistage précoce. Comment dépister, dès les premiers signes, les troubles du développement de l’enfant, surtout lorsque ceux-ci présentent une faible incidence et une expression précoce aléatoire et non spécifique ? Dans le cas de l’autisme, il existe des outils diagnostiques, dont l’échelle ECA-N (J.-L. Adrien et coll., 1994) ou la Grille d’évaluation diagnostique de l’autisme de 0 à 18 mois (M. Porte, 1996). Utiles à des fins de recherche, à l’établissement d’un diagnostic précis ou à l’évaluation des modalités de prise en charge, ces outils ne sont peut-être pas applicables à un travail plus large de dépistage et difficiles d’accès pour des non spécialistes.
Par ailleurs le dépistage précoce est encore, à notre connaissance, trop inféodé aux découpages nosographiques classiques issus de la clinique de l’adulte : l’idée de la mise en évidence d’une dépression ou d’une organisation autistique chez le nourrisson relègue au second plan l’évaluation de la qualité de la relation qui peut justement être le premier indice de ces organisations pathologiques. Or, c’est sur ce plan que le concept d’évitement relationnel est particulièrement pertinent. Dans les premiers mois de la vie, rarement absents d’un tableau ou d’une situation pathologique, les comportements d’évitement ne sont pathognomoniques d’aucun. Ce qui implique que l’évitement relationnel pourrait annoncer une grande variété d’organisations pathologiques (somatiques, psychiques, psychosomatiques) en même temps qu’en constituer la première expression. Relevant de cette double préoccupation, rendre compte de la réalité clinique et formuler une modalité de dépistage précoce suffisamment cohérente avec cette réalité, le concept d’évitement relationnel, dans le sens le plus large de sa définition, ne gagnerait-il pas à être considéré comme une entité nosographique « d’attente » ? L’évitement relationnel représente en effet une refonte de la clinique du précoce, articulant la clinique du sujet-bébé avec celle du lien précoce. Cette démarche est à rapprocher de l’échelle d’évaluation de la réaction de retrait prolongé du jeune enfant proposée par A. Guedeney (1999).
Toutefois, le dépistage précoce devrait aussi s’intéresser à la qualité relationnelle au travers de l’exploration chez les parents, mais aussi chez le praticien, de notions aussi simples que subjectives telles que le plaisir d’être ensemble, de « faire avec », ou encore le sentiment très personnel d’être gratifié ou non dans la relation à l’enfant. En effet, si le développement du nourrisson se fait suivant le modèle d’une épigenèse interactionnelle (J. Cosnier, 1984), si le symptôme (comme d’ailleurs tout autre manifestation de l’enfant) est pris dans un processus à la fois induit, inductif et transactionnel entre le fonctionnement psychique de l’enfant et celui de son entourage (M. Soulé, 1978), quelle que soit l’étiopathogenèse du désordre, quelle que soit la nature initiale relationnelle ou organique de celui-ci, que le promoteur en soit l’enfant ou l’entourage, le trouble aura nécessairement, et avant même le stade du symptôme objectivable, une expression dans la qualité de la relation. Du point de vue clinique, un tel projet se heurte principalement à la capacité de chacun à reconnaître et à traduire ses émotions. À ce titre, il paraît important de prendre en compte autant les impressions des proches de l’enfant que celles de l’examinateur pour tenter de perlaborrer les mouvements projectifs ou de déni dont sont capables autant parents que cliniciens.
En attendant la mise en évidence d’un signe ou d’un syndrome plus spécifique suivant le cas, cette modalité de dépistage s’appuyant sur les notions d’évitement relationnel, organisée autour de quelques items simples et à partir d’un calendrier d’évaluation systématique et répétée suivant le modèle du carnet de santé, permettrait peut-être un dépistage plus large et plus précoce des situations pathologiques tout en sensibilisant un public de professionnel plus important à ce type de manifestations de la souffrance psychique, ainsi qu’à la psychopathologie interactive.

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Été 2001
 
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NOTES
 
[1] Psychiatre, Chef de Clinique Assistant, Institut de Traitement des Troubles de l’Affectivité et de la Cognition (ITTAC), Villeurbanne.
[2] Psychiatre, psychanalyste, même adresse.
[3] Nous remercions pour cette observation Mireille Duvert, infirmière spécialisée.
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