La psychiatrie de l'enfant
P.U.F.

I.S.B.N.2130530826
304 pages

p. 27 à 43
doi: 10.3917/psye.451.0027

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Mémoires cliniques

Volume 45 2002/1

2002 La psychiatrie de l'enfant Mémoires cliniques

Quel rêve derrière le clonage ? Reproduction ou immortalité

Georges David  [1] 19, rue Gazan75014 Paris
Le dernier avatar des innovations techniques en matière de reproduction, le clonage, n’en est qu’au stade expérimental. Mais déjà s’ouvre le débat de son application à l’espèce humaine, en distinguant ses deux modalités possibles, le clonage reproductif et le clonage thérapeutique. L’accord est général pour condamner le premier, censé répondre à une motivation égo ïste de dédoublement et de prolongation de l’individu cloné. Alors que le second, le clonage thérapeutique, bénéficie de beaucoup d’indulgence, justifiée par l’espoir que les énormes potentialités des cellules souches embryonnaires puissent un jour en faire un matériel de réparation des tissus et organes usagés. Peut-on accepter si vite que le débat soit enfermé dans une opposition aussi manichéenne ?Mots-clés : Assistance médicale à la procréation, Clonage reproductif, Clonage thérapeutique. The latest expression of technical innovations in the field of reproduction, cloning, is still at an experimental stage. However, a debate has already begun concerning its application to the human species by distinguishing two possible modalities : reproductive cloning and therapeutic cloning. There is general agreement that the first should be condemned in that it seems to respond to an egotistical motivation to recreate the self and to prolong the cloned individual. The second, on the other hand, therapeutic cloning, is met with much more indulgence, justified by the hope in the enormous potential of embryonic stem cells which may one day create material to repare worn out tissues and organs. Is it possible to accept that the debate remain determined by such a bipolar opposition ? El último avatar de las innovaciones técnicas en materia de reproducción, el clonaje, se encuentra en estado experimental. Pero ya esta surgiendo el debate de su aplicación a la especie humana, distinguiendo dos modalidades posibles : el clonaje reproductivo y el clonaje terapéutico. El acuerdo es general en condenar el primero, que parece obedecer a una motivación egoista de desdoblamiento y de prolongación del individuo clonado. Mientras que el segundo, el clonaje terapéutico, beneficia de mucha indulgencia, justificada por la esperanza de las enormes posibilidades de las células madre embrionarias que puedan un dia constituir un material de reparación de los tejidos y de los órganos usados. ¿ Hay que aceptar con tanta celeridad que el debate se limite a una oposición tan maniquea ?
« Je ne veux pas accéder à l’immortalité par mon œuvre ; je veux y accéder en ne mourant pas. »
Woody Allen.
Le siècle que nous venons de quitter nous a réservé bien des surprises en matière de progrès médical. Cela dans toutes les disciplines, mais tout particulièrement dans la médecine de la reproduction. L’Histoire reconnaîtra certainement que l’un des grands événements biologiques de cette fin de siècle aura été l’avènement de l’embryon, cet être jusqu’alors mythique, que l’on croyait pour toujours voué aux limbes féminines et qui surgit soudain sous nos yeux et même sous nos doigts.
Cet avènement a couronné la maîtrise progressive de la reproduction, dont nous commencerons par rappeler les étapes pour en venir vite à son dernier avatar, le clonage, qui sera au centre de notre réflexion.
À peine démontré comme réalisable chez l’animal, et nonobstant ses difficultés et ses risques techniques immédiats et surtout à long terme, l’hypothèse d’un transfert à l’espèce humaine a ouvert un grave débat éthique. Les termes de ce débat ont rapidement évolué. La position initiale, assez unanime, d’un rejet total s’est vite nuancée du fait de la prise de conscience des perspectives thérapeutiques ouvertes par l’utilisation des cellules souches embryonnaires. Alors s’est dessiné un clivage entre un clonage thérapeutique, difficile à rejeter, et un clonage reproductif, d’autant plus fermement condamné.
S’est-on suffisamment interrogé sur les arrières-pensées et surtout sur les attentes plus ou moins conscientes qui ont joué dans cette prise de position ?
C’est la question que cherche à justifier ce texte. Qu’on veuille bien lui pardonner quelques écarts osés, quelques anticipations assez gratuites et surtout quelques perspectives relevant encore du mirage. Elles n’ont qu’une intention : donner au débat actuel ses dimensions les plus larges.
 
LA MAÎTRISE DE LA REPRODUCTION
 
 
Le grand changement, dans ce domaine, a été la dissociation entre sexualité et procréation. Nous avons vu successivement apparaître la sexualité sans procréation, grâce à la contraception, puis la procréation sans sexualité, grâce aux procréations artificielles.
Rappelons-en les étapes, ce qui nous permettra de souligner que les évolutions de cette fonction, de toutes la moins nécessaire pour la survie de l’individu mais la plus indispensable pour la survie du groupe, est autant dépendante des influences culturelles que des avancées techniques.
La contraception en est un excellent exemple. Le souhait de limiter les naissances remonte à longtemps mais, pour sa réalisation, les moyens techniques ont longtemps manqué. Certes, les études de démographie historique utilisant l’indicateur de l’espacement des naissances mettent clairement en évidence que des pratiques anticonceptionnelles ont été mises en œuvre, très tôt en France, dès le XVIIIe siècle. Mais il s’agissait de moyens dits naturels, retrait ou utilisation de condoms, d’efficacité limitée. Il a fallu attendre le début de notre siècle pour que les connaissances sur la physiologie ovarienne et sa commande hormonale donnent accès à la contraception hormonale. C’est à l’initiative de féministes actives que Pinkus a mis au point la pilule. Elle était attendue, désirée. Aussi a-t-elle connu un développement rapide, dans les pays occidentaux.
Histoire inverse, celle des procréations artificielles. Ici tout a commencé par la mise au point de la technique, l’insémination artificielle. Du fait de sa simplicité, elle apparaît très tôt, inventée presque simultanément en Angleterre et en France au tout début du XIXe siècle. Mais, parce qu’elle est l’objet d’un vigoureux rejet de la part des autorités morales et religieuses, elle restera plus d’un siècle et demi dans la clandestinité. J’ai pu mesurer directement la vigueur de cette opposition sociale lorsque, dans les années 1970, j’ai fondé les CECOS (Centres d’étude et de conservation du sperme). Il a fallu attendre les récentes lois dites de bioéthique, en 1994, pour une reconnaissance légale de l’insémination avec donneur.
Nous mesurons bien avec ces deux exemples opposés, celui de la contraception attendue et souhaitée par les femmes, celui de l’insémination, au contraire rejetée par de puissantes structures sociales, le poids du culturel dans la reproduction.
Certes, une fois admise l’irruption médicale dans le champ de la procréation, les innovations ont été rapides, sous la poussée d’une technique de plus en plus audacieuse. Rappelons-en les grandes étapes :
1978 : première Fécondation in vitro (FIV). Tournant important. Si l’insémination avait ouvert l’ère de la reproduction sans rapport sexuel, la FIV ouvre celle de la reproduction extracorporelle. Notre espèce devient, de ce point de vue, un curieux mélange, totalement inédit au plan zoologique, de fécondation externe comme chez les poissons, suivie d’une gestation de mammifères.
Mais bientôt survient un autre bouleversement. La stimulation ovarienne apporte un nouveau changement de taille, avec l’obtention de plusieurs ovocytes par cycle. On n’ose pas parler de portée, mais c’est bien cela qui est réalisé lorsque l’on obtient une douzaine d’ovocytes à la fois, et donc une dizaine d’embryons. L’utérus restant toujours un espace limité, monoplace, à la rigueur biplace, se pose le problème de l’excédent d’embryons. Une solution s’impose, le recours au frigidaire : la congélation apparaît en 1983.
1991 : Découverte presque accidentelle des formidables possibilités de l’injection directe du spermatozo ïde dans l’ovocyte, désignée sous le vocable de micro-injection ou d’ICSI d’après l’acronyme anglais pour IntraCytoplasmic Sperm Injection. La micro-injection se révèle d’une remarquable efficacité en matière d’infertilité masculine en réduisant les exigences quantitatives en spermatozo ïdes et même les exigences qualitatives, puisque l’on peut recourir à des cellules spermatiques non encore matures ou non mobiles.
Dernière innovation qui se profile, encore plus bouleversante, le clonage reproductif.
 
LE CLONAGE REPRODUCTIF, UN INTERDIT ÉTHIQUE MAIS POUR COMBIEN DE TEMPS ?
 
 
La réussite, en 1997, du clonage animal à partir de cellules adultes, dans l’espèce ovine tout d’abord puis dans l’espèce bovine et chez la souris, soulève inévitablement la question de son extension à notre espèce.
Cette question n’est-elle pas déplacée si l’on se réfère aux multiples et vigoureuses condamnations éthiques qui ont affirmé un solennel « Jamais ça ! » ? Nos amis anglais, avec leur pragmatisme habituel, ont une vue plus réaliste. Elle s’est tôt exprimée. C’est ainsi qu’en janvier 1999, un éditorial du Lancet estimait que l’application du clonage reproductif à l’espèce humaine était inévitable, à plus ou moins long terme, et qu’il fallait donc y réfléchir concrètement dès maintenant.
En fait, bien plus que sur l’interdit éthique qui est labile et n’a aucun moyen de s’imposer universellement, on devrait insister, à l’égard de l’opinion publique, sur les obstacles techniques. Non pas les difficultés de réalisation, car la technique est relativement simple et toutes les équipes entraînées à la pratique de l’ICSI pourraient envisager de s’y former. Mais les incertitudes qui pèsent encore sur les causes du très faible rendement et de la haute mortalité de l’opération, et encore plus sur l’avenir des animaux obtenus par clonage, devraient raisonnablement faire surseoir à une application humaine. Toutefois, cette élémentaire prudence résistera-t-elle à la soif de notoriété de certains audacieux, pleins d’inconséquence quant aux risques qu’ils feraient courir ? Dès maintenant un italien, Severino Antinori (Le Monde, 2001), qui s’est déjà rendu célèbre pour ses pratiques de FIV chez des femmes âgées, a annoncé l’enregistrement de dix couples candidats à un clonage reproductif. La première tentative serait prévue pour 2002.
Quoi qu’il en soit, comme le conseille l’éditorial du Lancet, n’excluons plus cette possibilité de notre réflexion. Tenons-en compte, déjà, pour mesurer les transformations qu’entraîne pour notre espèce, au plan de l’évolution, ce déferlement technologique.
 
SIGNIFICATION BIOLOGIQUE DES BOULEVERSEMENTS TECHNIQUES
 
 
Ce qui est le plus saisissant dans les bouleversements biologiques auxquels nous avons assisté, ou qui se préparent, c’est leur rapidité de survenue à l’échelle de l’évolution des espèces. Par des moyens artificiels, en quelques décennies nous sommes passés d’une reproduction sexuée, la règle dans la majorité des métazoaires, à une reproduction sans sexualité et même, en cas d’accès au clonage, à une reproduction asexuée, mode de reproduction qui a été celui des premiers temps biologiques et qui ne persiste maintenant que dans les organismes les moins évolués. Depuis bien longtemps, en effet, des centaines de millions d’années, c’est la reproduction sexuée qui s’est imposée. On s’est beaucoup interrogé sur les raisons du succès de ce mode de reproduction, car il est dans son mécanisme beaucoup plus compliqué et présente d’évidents inconvénients.
Mais tout d’abord, rappelons les différences fondamentales entre les deux processus. Celui de la reproduction asexuée est remarquablement simple. S’il s’agit d’un organisme unicellulaire, c’est une banale division comme on en voit dans toute cellule vivante, c’est-à-dire une mitose, qui aboutit à deux cellules identiques entre elles et avec la cellule mère. S’il s’agit d’un organisme pluricellulaire, c’est la libération, après mitose simple, d’une des cellules filles qui va reconstituer à nouveau un organisme à l’identique.
Dans la reproduction sexuée, c’est beaucoup plus compliqué. Car il y a deux organismes différents qui doivent combiner leur capital génétique par l’intermédiaire de cellules spécialisées, les cellules sexuelles, destinées à s’unir. Fondamentalement, l’opération est ici une addition de deux lots de chromosomes. Mais pour éviter le doublement du nombre des chromosomes, les cellules sexuelles doivent avoir subi préalablement une réduction quantitative de moitié. Cela est obtenu par une division cellulaire d’un type tout particulier, la méiose, qui, outre la réduction du nombre des chromosomes, assure un brassage des gènes d’origine paternelle et maternelle. Au total, l’individu qui en est issu est différent de ses deux parents. La reproduction sexuée, c’est la machine à fabriquer du singulier, du nouveau et du non reproductible à l’identique. Plutôt que de reproduction, on devrait parler ici de procréation, terme qui évoque bien le caractère fondamentalement créatif, imprévisible même, de l’opération.
Mais c’est un processus bien compliqué, à commencer par la nécessité de rapprochement de deux individus de sexe différent, capables de fabriquer deux types de cellules très spécialisées et complémentaires, les cellules sexuelles ou gamètes.
Pourquoi cette extrême complexité a-t-elle finalement triomphé dans l’impitoyable compétition évolutive ? Il est clair que c’est dû, comme l’a si bien démontré Darwin, à son aptitude à diversifier les combinaisons génétiques, donc à fabriquer des individus à phénotypes différents. Cette diversité est la meilleure assurance de trouver, dans une population donnée, les individus capables de s’adapter à l’environnement et d’en tirer le meilleur profit. Ceux-ci survivront et favoriseront la diffusion de leurs gènes. Toute l’évolution, en se servant du pouvoir immense du temps qui relance sans fin les dés du hasard, aboutit, au prix d’une impitoyable consommation des individus, à une sélection des gènes les plus efficaces. C’est ce qu’un auteur anglais contemporain, Richard Dawkins (1996), a symbolisé dans une formule imagée, titre de son ouvrage le plus connu, Le gène égo ïste. Les individus sont utilisés par les gènes pour servir à la sélection et à la diffusion des gènes les plus malins, les plus efficaces. Les individus font les frais de cet égo ïsme des gènes en payant, par le caractère temporaire de leur existence, la course des gènes à la recherche du toujours autre, du toujours nouveau, du toujours plus performant dans la compétition du vivant. La mort de l’individu est en effet la rançon de la reproduction sexuée. Dans la reproduction asexuée, il n’y a pas de mort individuelle puisque la cellule, en se dédoublant en deux copies identiques, se prolonge, théoriquement sans fin, sauf conditions extérieures défavorables, entraînant alors la catastrophe collective du fait de l’uniformité des réactions. La reproduction asexuée, c’est une forme d’immortalité. Comme toute procréation, dira-t-on. Oui mais avec le rêve, au travers de la reproduction à l’identique, de se continuer par copie conforme. N’y a-t-il pas là une vue simpliste, complètement déformée par une assimilation de l’individu à son génome en faisant une totale abstraction du rôle majeur de l’environnement social dans la formation de la personnalité ? Un autre, fût-il le résultat d’un clonage, restera ou plutôt deviendra, en grande partie, un différent.
Mais si ce mirage devait un jour entraîner une extension du clonage à notre espèce, ce serait, à l’échelle de l’évolution, le chemin exactement inverse de celui qui a été parcouru. Notons aussi qu’en renonçant à la diversité on prendrait, entre autres risques, celui de fragiliser l’espèce en diminuant ses possibilités d’adaptation. D’une certaine manière, ce serait une régression. Ce serait aussi la défaite du gène égo ïste, victime de la réussite de son système de sélection ayant conduit à un phénotype tellement performant qu’il serait devenu capable de dominer, de manipuler le génétique. Ce serait la grande revanche du phénotype sur le génotype.
 
LE CLONAGE THÉRAPEUTIQUE : LES ESPOIRS DE LA MÉDECINE RÉGÉNÉRATRICE
 
 
Sur toute machine, la défaillance d’une pièce, lorsqu’elle n’est pas réparable, nécessite son remplacement. Il était naturel que l’on cherchât à transposer pareil principe à la médecine humaine. D’où la transfusion, puis les greffes d’organes. La première, tentée depuis fort longtemps, faisait découvrir un obstacle de taille, l’existence d’une spécificité antigénique de tout individu. La découverte des groupes sanguins au début du XXe siècle allait permettre de vaincre cet obstacle. Dès lors la transfusion devenait possible. On connaît son étonnant développement jusqu’à la récente prise de conscience qu’elle cachait un autre risque, celui de la transmission d’agents infectieux.
La greffe d’organes a mis plus longtemps à se développer, les problèmes d’incompatibilités relevant d’un système tissulaire beaucoup plus complexe, ce qui fut contourné seulement il y a quelques décennies, en particulier par la mise au point d’immuno-suppresseurs. L’essor des transplantations qui s’en est suivi, avec un élargissement continuel des indications, a fait apparaître alors une autre limite, l’insuffisance du nombre des dons. Cette pénurie s’inscrit malheureusement dans le destin de la transplantation. Elle ne peut que s’aggraver. Cette menace fit alors se tourner vers l’animal comme réservoir inépuisable de « pièces de remplacement ». Mais les deux difficultés déjà identifiées précédemment, celle de la tolérance et celle du risque de transmission d’agents infectieux, prennent, en ce cas, une dimension particulière. On peut sans doute répondre à la première par la création d’animaux génétiquement modifiés pour les rendre humainement compatibles. Les risques infectieux sont beaucoup plus difficiles à identifier, donc à prévenir. D’où une attitude générale encore très réservée pour une mise en application.
Ces freins à la transplantation d’organes ou de tissus ont alors éveillé l’attention portée aux cellules souches embryonnaires, dotées, physiologiquement, de cette étonnante possibilité de multiplication et de différenciation qui aboutit à un organisme complet. Pourrait-on, pour ne rester que sur le plan technique, détourner ces potentialités pour les contraindre à une différenciation dirigée, in vitro, visant la production de cellules spécifiques pour constituer des tissus adultes et même, peut-être, capables de reconstituer in vitro un organe complet « prêt à poser ».
De telles évocations relèvent encore de la science fiction. Mais la réalisation du clonage animal a relancé son intérêt. En effet, en démontrant que le transfert, dans l’ovocyte, d’un noyau d’une cellule adulte peut faire redémarrer tout un programme de différenciation embryonnaire, le clonage a ouvert un nouvel horizon. Les cellules, les tissus, voire les organes obtenus seraient génétiquement identiques à ceux du donneur du noyau transféré dans l’ovocyte, donc totalement compatibles avec ce donneur. Ainsi, le clonage apporterait le formidable avantage d’une garantie de totale tolérance.
Les étonnantes possibilités offertes, au plan thérapeutique, par de telles perspectives ont eu pour effet de remettre en cause les oppositions éthiques dressées initialement contre le clonage. Un consensus se fait pour limiter, maintenant, l’interdiction du clonage reproductif, en acceptant au contraire le clonage thérapeutique. Le projet de loi gouvernemental, en vue de la prochaine révision de la loi dite de bioéthique, envisage d’autoriser de telles recherches, ce que vient de faire déjà le Royaume-Uni.
Ainsi est-on prêt à s’engager dans ce que l’on dénomme « la médecine régénératrice ». Ce terme, qui a été d’emblée adopté, mérite qu’on lui prête quelque attention. Quel espoir recouvre-t-il ? N’est-ce pas, pour reprendre la métaphore de la réparation mécanique, la secrète assurance de corriger toutes les défaillances de l’organisme par le remplacement, de panne en panne, des pièces prématurément cassées ou usées par le temps ? Prolonger la machine bien au-delà de ce que l’usure habituelle lui donne comme terme, n’est-ce pas l’espoir profond que véhicule la médecine régénératrice ?
Nous voilà à nouveau dans une perspective d’immortalité. Certes, très différente de l’immortalité du clonage reproductif précédemment envisagé. N’affichant pas ouvertement la couleur. Plus modeste, aussi, visant non pas une entrée fracassante dans le perpétuel, mais cherchant simplement à grignoter l’avenir, à repousser progressivement les limites actuelles de l’existence. Avec, à la clé, un formidable avantage. Alors que l’immortalité du clonage reproductif est indirecte, consistant en une perpétuation par une descendance conforme à l’original, celle du clonage thérapeutique est directe, par prolongation de la vie de l’individu. Au total, si l’on peut hésiter quant à l’intérêt du clonage reproductif qui n’est qu’un pis-aller, un simple prolongement par personne interposée, ce qui n’évite pas la mort de l’individu, comment résister à l’espoir d’une véritable prolongation, ne fût-elle pour commencer qu’un gain mesuré, mais ouvert à toutes les possibilités de prolongations ultérieures ?
Elle n’exclut pas, d’ailleurs, le recours à d’autres moyens biologiques pour amplifier et accélérer sa démarche. La recherche commence à s’intéresser au problème du vieillissement. Pour en comprendre le mécanisme, mais aussi pour lutter contre ses effets.
 
LA RECHERCHE SUR LE VIEILLISSEMENT, UN AUTRE ESPOIR D’ALLONGEMENT DE LA VIE
 
 
On a longtemps cru, à la suite des travaux d’Alexis Carrel (J. A. Witkoski, 1980), que les cellules en culture étaient immortelles et qu’elles pouvaient se répliquer à l’infini. Cette notion fondée sur des artefacts techniques avait comme conséquence que l’on attribuait les fréquents échecs des cultures à long terme à des erreurs techniques. Le vieillissement des cultures et leur mort étaient donc imputés à des causes extracellulaires.
Ce dogme de l’immortalité cellulaire a été renversé par Hayflick, dans les années 1960 (L. Hayflick, 1999). Il démontra non seulement que les cellules humaines normales en culture étaient mortelles, mais que cette mort était programmée : elle se produit après un certain nombre de divisions, entre 40 et 60. Il faisait ainsi émerger deux idées fondamentales : 1 / les causes du vieillissement et de la mort ne sont pas extérieures à la cellule mais internes ; 2 / il existe un mécanisme de comptage des divisions. En plus de cette constatation révolutionnaire, les travaux de cet auteur devaient encore révéler un autre fait important : à la différence des cellules normales, mortelles, à terme, les cellules cancéreuses, elles, sont immortelles.
Quelques années après cette sensationnelle découverte, le même auteur, à la recherche du siège intracellulaire du compteur de divisions – ce qu’il appelait le « réplicomètre » –, le localisait dans le noyau. De fait, dans les années 1990, on découvrait le siège exact de ce compteur, les extrémités des chromosomes, ou télomères, et le mécanisme du comptage : à chaque division se produit un raccourcissement des télomères. Après un certain nombre de divisions, leur réduction les fait atteindre une taille critique et se déclenchent des événements qui bloquent de nouvelles réplications. Dans les cellules normales, mais pas dans les cellules cancéreuses. Pourquoi ? L’explication tient à ce que les cellules cancéreuses possèdent, grâce à la présence d’une télomérase, la faculté de reconstituer les télomères au fur et à mesure de leur raccourcissement.
La découverte du mécanisme du vieillissement a lancé la recherche sur la piste de manipulations destinées à faire sauter les limites normales de la longévité cellulaire en culture. Récemment, on est parvenu à tripler la longévité de cellules normales par l’introduction d’un gène codant la télomerase (Bodnar et al., 1998). D’autres recherches, au niveau de l’organisme entier, ont mis en évidence l’effet d’allongement de la vie provoqué par une restriction calorique au long cours.
En somme, l’exploration des moyens de repousser les limites actuelles de la vie est devenu un thème de travaux qui ne ressortent plus de l’illusion. Allonger encore la durée moyenne de la vie, qui a déjà triplé dans les trois derniers siècles, commence à faire rêver à l’immortalité. La vraie, car il existe bien des formes d’immortalité.
 
IL Y A IMMORTALITÉ ET IMMORTALITÉ
 
 
Le terme d’immortel revêt jusqu’à présent un caractère parfaitement abstrait, sur lequel nul ne se méprend. Pas même l’heureux élu venant siéger à l’Académie française ! Si l’on excepte l’immortalité de l’âme, à laquelle il est toujours permis d’espérer, le mot désigne une forme indirecte de survie, au demeurant désincarnée, celle du souvenir dans la mémoire de la postérité.
Dans un roman-essai intitulé L’immortalité, Milan Kundera (1990) distingue, de ce point de vue, deux degrés : la petite et la grande immortalité. La première est le souvenir d’un homme dans l’esprit de ceux qui l’ont connu ; la seconde, le souvenir d’un homme dans l’esprit de ceux qui ne l’ont pas connu. C’est ce dernier qui est le privilège de certaines personnalités parmi les créateurs, les inventeurs, ou les hommes d’État. Mais, s’écriait à ce propos le grand provocateur que fut Gainsbourg : « Je fucke la postérité. Vouloir se survivre par ses actes, ses œuvres, c’est d’une arrogance monstrueuse. La seule façon de se survivre, c’est de procréer. » En ajoutant : « Comme les chiens », il ramenait à une taille bien modeste la notion de survie par la descendance. Dommage, car c’est celle qui est à la portée de tout un chacun. Avec les déceptions ou tout au moins les limites inhérentes à la reproduction sexuée, qui vise à faire, et réussit souvent du différent. Du trop différent, parfois, au goût des géniteurs.
Le clonage reproductif a l’avantage d’échapper à ce risque, par son effet de copiage et de reproduction à l’identique. Mais il a, malgré cet espoir dont nous avons vu le caractère quelque peu fallacieux, ses limites. Il assure la perpétuation d’un génome à l’identique, mais il ne change rien au caractère temporaire de l’existence de l’original.
Décidément, c’est bien Woody Allen qui met les choses en place en s’exclamant : « Je ne veux pas accéder à l’immortalité par mon œuvre ; je veux y accéder en ne mourant pas. »
Il est bien indéniable que la véritable immortalité est là, et que ce n’est pas le clonage reproductif qui nous en ouvre le chemin – de ce point de vue, c’est un cul-de-sac – mais plutôt le clonage thérapeutique avec la médecine régénératrice qui est son grand objectif.
Comme quoi le raisonnement le plus égo ïste n’est pas où le situent les apparences premières, c’est-à-dire dans le clonage reproductif. Il est bel et bien dans le clonage thérapeutique qui s’ouvre sur l’horizon de l’immortalité.
Si l’on admet que le train biologique et même éthique s’est insensiblement ébranlé, sans que nous en ayons encore une conscience très nette, sur une voie qui a pour lointain terme l’immortalité, ne peut-on pas déjà s’interroger sur les conséquences de cet engagement, en ce qui concerne la procréation ?
 
QUELLES CONSÉQUENCES POUR LA PROCRÉATION ?
 
 
La perspective d’une vie très fortement prolongée, à plus forte raison d’une immortalité, ne peut pas être sans retentissement sur la procréation. Cette dernière répond en effet à une double fonction : 1 / au plan individuel, elle prolonge l’individu par sa descendance ; 2 / au plan collectif, elle assure la survie du groupe, fonction combien plus importante pour l’espèce.
La sélection naturelle favorise les organismes qui ont la plus grande aptitude à se reproduire et à donner des produits vigoureux. Elle joue ainsi un rôle majeur jusqu’à la fin de la vie reproductive. Une fois celle-ci assurée, l’allongement de la vie n’offre plus d’avantage sélectif. L’allongement de cette période constitue, au contraire, une charge pour le groupe du fait de la consommation des ressources collectives sans aucune contre-partie. Nous voyons poindre ici un possible conflit d’intérêt entre procréation et longévité.
C’est cette contradiction qu’un auteur anglais de renom, John Harris (2000), a poussé jusqu’à ses limites extrêmes, en s’installant dans l’hypothèse, assurée pour lui, que la marche vers l’immortalité est engagée : « New research now allows a glimpse into a world in wich aging – and even death – may no longer be inevitable. » Il pousse alors la logique de cette situation jusqu’au bout du conflit inévitable entre procréation et immortalité. Pour faire prendre conscience de cette opposition d’intérêt entre des individus qui ne disparaîtraient plus et d’autres qui continueraient à arriver, il envisage une gestion sociale obligeant tout individu à choisir : ou il s’engage dans l’immortalité et il doit renoncer à la procréation ; ou il choisit la procréation, c’est alors son contrat d’immortalité qui est annulé. Vivre sans limite ou se reproduire, voilà le choix fondamental de l’humanité de demain, ou plutôt – et heureusement – d’après-demain.
Ce qui n’interdit pas de s’y projeter et de se demander ce que l’on choisirait si l’on était placé devant une telle alternative : vivre ou se reproduire. Comment savoir, cette situation étant si utopique ? Et bien justement, c’est du côté des utopies qu’il faut aller chercher la réponse. Une telle situation, non seulement d’immortalité mais de vie éternelle, a été l’objet de beaucoup d’attention, par le passé, puisque c’est l’idéal promis par l’Évangile, l’idéal qui se réalisera dans l’autre monde où, après la résurrection, les corps échapperont aux contingences d’ici-bas. Comme le fait dire à Jésus-Christ, l’Évangile selon saint Luc : « Les enfants de ce monde (le monde d’ici-bas) se marient. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne se marient pas, car ils ne peuvent plus mourir... »
N’est-ce pas la réponse à notre interrogation : vivre ou se reproduire, quel choix ? La préfiguration du Royaume éternel nous en donne la réponse : vivre bien entendu ! C’est ce que l’on attend plus ou moins consciemment de cette médecine régénératrice fondée sur le clonage thérapeutique. Dès lors, on n’a que faire de ce clonage reproductif qui ne nous apporte qu’une trompeuse illusion de survie. Serait-ce la raison profonde de son si facile rejet ? Ce serait donc un choix égo ïste, qui expliquerait notre soudaine acceptation de l’utilisation du potentiel de jouvence des embryons, sacrifiés si facilement sur l’autel de notre perpétuation. Eux ou nous ? Nous avons choisi.
 
CONCLUSION
 
 
Ce survol quelque peu fantasmagorique du clonage, en utilisant le jeu des perspectives futuristes et l’interprétation osée des motivations profondes des choix sociaux actuels, n’est pas gratuit. Il répond au souci que le problème de l’application du clonage, à peine surgi, ne soit aussitôt enserré dans un a priori orientant et canalisant les choix à faire.
Il est trop facile de caricaturer le clonage reproductif dans une représentation du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Sans avoir entendu ceux qui seraient susceptibles d’en attendre bien autre chose. Les couples frappés par une stérilité très au-delà des possibilités palliatives actuelles et prévisibles, s’ils songeaient à se tourner vers ce nouvel espoir, n’en attendraient certainement pas la reproduction égo ïste et narcissique de l’un des deux partenaires du couple, encore moins une répétition multiple d’enfants identiques. Ils rechercheraient tout simplement la procréation d’enfants « bien à eux ». Comment leur reprocher cet attachement démesuré au lien génétique ? Ne serait-ce pas les accabler, eux qui le sont déjà suffisamment par leur stérilité, alors qu’ils ne feraient que céder à la survalorisation sociale actuelle du lien génétique dans la filiation ?
Quant au clonage thérapeutique, pour lequel se dessinent tant d’indulgence et d’intérêt, en négligeant le sacrifice embryonnaire délibéré qu’il implique, n’a-t-on pas le devoir de s’interroger sur les motivations aussi profondes que lointaines qu’il pourrait dissimuler sous le couvert de cette médecine régénératrice, si vite acceptée ? N’oublions pas que le concept, et le terme, de régénérescence a surgi au XIXe siècle pour proposer des mesures destinées à lutter contre la dégénérescence de l’espèce humaine, invoquée alors par de bonnes âmes. N’était-ce pas, à l’échelle du groupe menacé d’une disparition par altération de ses éléments constitutifs, un désir de pérennisation ? On connaît la suite de cette vue dont on pouvait alors ne retenir que les bonnes intentions. Ne retrouve-t-on pas aujourd’hui, dans la médecine régénératrice, mais cette fois au niveau de l’individu, le même désir de pérennisation ?
Avant de diaboliser le clonage reproductif et d’absoudre le clonage thérapeutique peut-on demander la grâce d’une réflexion ?
Printemps 2000
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1] Professeur émérite en biologie de la reproduction. Membre de l’Académie nationale de médecine.
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