2002
La psychiatrie de l'enfant
Documents
Commentaire sur le travail de Sigmund Pfeifer
[1]
Erika Kittler
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Holbeinstr. 3479100 FreiburgAllemagne
“ L’enfant qui joue pose donc un problème : celui qui ne travaille pas ne peut pas jouer. Par conséquent, pour tolérer le jeu de l’enfant, l’adulte doit inventer des théories qui montrent soit que le jeu enfantin est réellement un travail, ou bien qu’il ne compte pas. ”
Erikson, 1957, p. 191.
Pourquoi réimprimer un travail datant du début de la psychanalyse, sinon pour rappeler ce programme révolutionnaire de la sexualité infantile avec lequel cette nouvelle science a affronté toutes les théories de l’époque en voyant à l’œuvre dans le jeu de l’enfant un principe de plaisir analogue à celui du rêve et de la névrose. Elle s’apprêtait donc à donner un sens non seulement au rêve, mais également au jeu, et ce sens devait se révéler à travers l’interprétation dans la situation analytique.
Selon ce concept, le jeu est l’expression directe de fantasmes inconscients et vise par conséquent la satisfaction symbolique des désirs infantiles de manière plus ou moins déguisée. Comme le rêve, le jeu montre une façade manifeste « censurée », définie par la symbolique et la transmission des règles du jeu, tandis que l’arrière-plan latent est régi par le désir infantile dans le registre du complexe d’Œdipe. Il est en mesure, comme le rêve, de libérer des angoisses liées à l’apparition trop dévoilée de la sexualité infantile, parce que le « travail du jeu », analogue à celui du rêve, échoue dans sa tentative de transformer les désirs interdits en jeu innocent. Le jeu se construit comme le rêve et le symptôme se forme à l’intersection du principe de plaisir et du principe de réalité, où le désir rencontre son interdiction. Car, « aussi longtemps que la production de plaisir n’est pas réprimée, elle ne nécessite pas de déguisement symbolique et ludique, mais s’active dans les expressions non déguisées de la sexualité infantile polymorphe », dit Sigmund Pfeifer pendant la Première Guerre mondiale, entre « deux obligations militaires » (Pfeifer, p. 250), qui l’avaient certainement confronté à « des manifestations pulsionnelles » d’une tout autre nature.
Pour atteindre son but, à savoir « la production de plaisir » (Pfeifer, p. 280), le jeu doit déguiser symboliquement ses véritables motifs. La découverte innovante de cette époque était le fait que toutes les manifestations de vie sont régies par un principe de plaisir, alors que la capacité de construire et d’utiliser des symboles était apparemment considérée comme une fonction évidente de l’activité psychique. Ainsi, la symbolique d’une psychanalyse – qui à l’époque commençait tout juste à prendre en considération le contenu symbolique de la mythologie et de l’ethnologie, dont témoigne également le travail de Pfeifer – était bien étudiée et interprétée, mais la capacité de symbolisation ne constituait pas encore un sujet de réflexion, même si Pfeifer signale dans une note en bas de page (p. 247), comme en passant, « une construction de symbolisation in statu nascendi » observée dans un jeu. Que la symbolisation constitue une fonction de « l’appareil psychique », pour ne pas dire la plus essentielle, qui peut éventuellement se perdre, ou ne pas exister du tout, n’est que par la suite devenu un thème central de psychanalyse. Par conséquent, ce qui est intéressant dans le jeu aujourd’hui, c’est avant tout sa fonction initiatrice par rapport à la capacité de symbolisation. Sous l’influence de l’impression de la complexité du développement psychique – révélée dans les analyses d’enfants ou d’adultes très perturbés, et observée dans la recherche sur les nourrissons – la possession d’un « appareil psychique » performant qui dispose de l’utilisation des symboles dans le rêve, le jeu et la névrose ne semblait plus tellement aller de soi. Le soutien d’un environnement régulateur s’avère indispensable au développement d’une activité psychique, mais également, comme on le suppose, la régulation physique de fonctions aussi essentielles que le sommeil, la digestion et la régulation hormonale.
Le jeu semble donc jouer de façon très spécifique le rôle de médiateur entre les expériences pulsionnelles physiques-psychiques du self (fantasmatiques, érogènes et végétatives) et la fonction (stimulante et apaisante) régulatrice des objets, car il est capable de transformer l’immédiateté de cette expérience relationnelle en une forme symbolique. Sous cette forme symbolique, la relation à l’objet présent, mais aussi absent, peut non seulement être conservée dans le souvenir (comme fantasme, comme modèle psychomoteur), mais réitérée et répétée dans la réalité. Ainsi, l’enfant peut lui-même initier le jeu de coucou, qu’il a si souvent joué avec sa mère pendant les repas, la toilette, le lever, le coucher et le renouveler inlassablement avec lui-même, sa mère, ou une tierce personne. Une grande partie du plaisir de jeu est constituée par l’expérience de cette « toute-puissance » de la répétition, décrite par Pfeifer (p. 278). C’est ainsi que le jeu permet à l’enfant de faire l’expérience de sa liberté face à la présence de l’objet : une « conquête prodigieuse » (Stern, 1986, p. 237). « Le jeu permet la découverte et la maîtrise de la réalité, sa liberté est celle de la construction de symboles, son plaisir celui de faire croire aux symboles, son dysfonctionnement attaque la liberté du jeu et empêche sa fonction d’élaborer des conflits liés aux fantasmes inconscients » (Beland, 1992, p. 182). En d’autres termes, le jeu devient la première expérience de la puissance de construire à l’aide de symboles de nouvelles réalités et de surmonter la séparation. Mais non seulement cela, car, en renouvelant la mise en scène de l’expérience réelle ou du jeu réel de présence ou d’absence par la médiation d’un tiers, le symbole, le jeu initie simultanément le processus d’intériorisation de la fonction régulatrice de l’objet et contribue ainsi à la constitution de ce que nous appelons le psychisme.
Jouer n’est donc plus seulement une expression infantile plus ou moins plaisante, un supplément charmant qui diminue les peines d’une vie faite de labeur, ou qui au mieux, comme on le dit du jeu des animaux, prépare aux exigences de la vie d’adultes, mais comme dit Winnicott (1971, p. 62) : « Une expérience fondamentale, et toujours une expérience créatrice dans la continuité, le volume, l’espace et le temps, une forme fondamentale de la vie. » Winnicott voit donc à juste titre l’entreprise de la vie moins dans le risque d’une transgression pulsionnelle d’interdits internes ou externes, mais plutôt dans le fait qu’ « elle se trouve à la frontière entre le subjectif et la perception objective ». Le risque du jeu est constitué par l’effondrement brutal de l’omnipotence illusoire, de son plaisir, de l’illusion omnipotente de « pouvoir réellement mettre en mouvement l’objet, son image hallucinée ou son substitut (le jouet) » (Lebovici, 1977, p. 118). Pfeifer souligne également que le jeu n’est pas une « activité factice », malgré le fait qu’il s’appuie sur une illusion. La réalité du jeu, selon Winnicott, est rendue possible grâce à cette illusion que la représentation interne correspond sans aucun doute à une réalité externe ; c’est la raison pour laquelle la question de la réalité ne se pose pas vraiment dans ce domaine de l’illusion, à savoir si quelque chose existe réellement ou est seulement imaginé. Le mode conjonctionnel utilisé par les enfants pour parler entre eux tient compte de cette réalité illusoire qui ne souffre d’aucun doute, par exemple quand ils disent : « Nous allons faire comme si c’était un train et ici il y aurait les rails, je serais le conducteur et toi le contrôleur. » Chaque objet peut ainsi devenir jouet, car il peut toujours signifier un autre. Et cela est exactement la définition du symbole. C’est ainsi que le jeu transforme les objets en symboles. Cette petite fille intelligente, évoquée par Pfeifer, a donc raison de répondre à la question des adultes s’il s’agit d’une maison ou d’un visage : « C’est justement ce qu’on ne peut pas savoir » (Pfeifer, p. 247).
Le jeu de la bobine, observé par Freud chez son petit-fils de un an et demi et décrit en 1920 dans « Au-delà du principe de plaisir », est devenu le paradigme du jeu dans la psychanalyse. Il semble cependant que ces jeux de va-et-vient aient toujours appartenu au répertoire des jeux d’enfants. Sur des représentations d’enfants du XVII
e siècle, par exemple les portraits d’enfants de Rubens, on peut en tout cas voir un jeu similaire, sauf que la bobine est remplacée par un oiseau vivant : « Der Knab darin sein Kurzweil find, / ein Spätzlein an ein Faden bind, / und wenn der Vogel will zu weit, / nicht höher ihm der Jung zuschreit, / und ob er gleich gern höher wär, / zeucht er ihn doch beim Faden her »
[3] (Weber-Kellermann, 1979, p. 79). Alors que Freud, dans ses réflexions par rapport à un au-delà du principe de plaisir, tenait surtout à mettre en évidence le plaisir, même caché, « une sensation désagréable n’est répétée dans le jeu que parce qu’elle est liée à une satisfaction différente mais directe du plaisir ». Cela a été confirmé par ses successeurs dans un grand nombre de travaux consacrés au jeu de la bobine, qui soulignent cependant de plus en plus l’expérience terrifiante de la séparation et le travail d’intégration. Freud voyait dans « le retournement de passivité en activité » le moment clé de l’expression de cette faculté éclatante de « l’appareil psychique » de transformer le déplaisir en plaisir.
Mais le caractère défensif et l’activité du moi de ce mécanisme deviennent par la suite plus centraux ; de ce fait, l’enfant, en renvoyant la bobine, s’identifie avec l’agresseur : c’est moi qui part, donc je ne suis pas celui qui est abandonné. C’est Anna Freud qui décrira les fonctions du Moi avec lesquelles l’enfant construira ses expressions pulsionnelles dans le jeu selon ses possibilités de défense et conformément à son âge. Un pas suivant voit dans le renvoi de la bobine la symbolisation de l’absence de l’objet ; l’insupportable de la séparation devient supportable du fait que le renvoi de la bobine permet d’élaborer un concept de l’absence, alors que le retour de la bobine permet des retrouvailles symboliques qui peuvent être anticipées avec plaisir.
Winnicott, dans son œuvre tardive, met encore un tout autre accent en reconnaissant dans le jeu, au-delà des expressions de plaisir et de la réalité subjuguée, cette puissance que confère la réalité. Car le
self ne se sent dépossédé de son existence au moment de sa séparation avec l’objet que parce qu’il peut se vivre comme un créateur ludique de réalité. L’enfant crée la réalité dans l’illusion de son jeu, comme disait Winnicott (1971). Ou, comme dirait Gottfried Benn (1960) : « Eine Wirklichkeit ist nicht vonnöten, / ja, es gibt sie gar nicht, wenn ein Mann / aus dem Urmotiv der Flairs und Flöten / seine Existenz beweisen kann. »
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En raison du rapport interne entre jeu et séparation, Winnicott définit le lieu du jeu comme un lieu de séparation : le jeu n’est ni à l’intérieur de l’enfant, ni à l’extérieur chez les autres, mais entre deux, dans l’espace potentiel qui s’ouvre entre la mère et l’enfant quand les deux sont séparés et que cette séparation est en même temps potentiellement annulée sur un mode ludique par la réunion imaginée. Ces conditions permettent à l’enfant non seulement de supporter la séparation, mais de l’initier du fait qu’il ne se limite pas à un objet de substitution – jouet au lieu de mère – mais qu’il peut trouver du plaisir dans l’activité avec ce jouet. Afin que le plaisir ludique puisse profiter au sentiment de Soi et que le jeu acquière un véritable « sens de la réalité » (Erikson, 1957), il est toutefois nécessaire que la mère donne une réponse empreinte de plaisir, au-delà du plaisir fonctionnel et omnipotent ; en accompagnant avec une fierté jubilatoire cette expérience de séparation évoquée dans le jeu, au lieu de la vivre avec méfiance comme un rejet de son offre fusionnelle. C’est seulement cette réponse régulatrice qui confirme l’enfant dans son identité, dans son sentiment d’être lui-même et d’exister réellement. Le jeu est donc également, et en dehors de ce qu’il est par ailleurs, justement une communication, c’est-à-dire une communication ludique « indirecte », contrairement à une communication directe et ciblée.
C’est la raison pour laquelle Winnicott souligne l’importance de cette attitude fondamentale de l’analyste qui lui permet de percevoir l’activité ludique de l’analysant comme une communication « indirecte », aussi désordonnée et dépourvue de sens qu’elle puisse paraître, sans pour autant devoir la déranger par ses interprétations savantes. « La sommation ou le réfléchissement dépend de ce que le thérapeute – ou l’ami – qui a accepté la communication – indirecte – et auquel le patient fait confiance, peut renvoyer à celui-ci en retour. Dans ces conditions très particulières, l’individu peut “se rassembler” et exister comme unité, non comme une défense contre l’angoisse, mais comme l’expression du “je suis”, je suis en vie, je suis moi-même » (Winnicott, 1971, p. 69, tr. fr. 1975, p. 80).
Ces considérations influencent l’aménagement du jeu dans l’analyse : vu sous cet angle, le jeu est moins une « expression de pulsions infantiles érotiques », où l’analyste aurait pour fonction d’interpréter les fantasmes inconscients et leur défenses, mais plutôt un squiggle, un jeu de rôles, un dialogue ludique entre l’analyste et l’enfant. Formulé de manière exagérée on pourrait dire : alors que le but de la technique du jeu initiée par Melanie Klein était l’interprétation du fantasme inconscient, Winnicott se sert de l’interprétation du fantasme inconscient uniquement pour entrer en contact avec le self ludique, ou encore, il renoncera à l’interprétation d’un jeu si l’enfant communique à ce moment-là à travers le jeu avec lui-même.
Dans ce même contexte de jeu comme moyen de communication nécessitant une réponse adéquate pour ne pas dérailler, Erikson rappelle justement le sérieux avec lequel d’autres cultures, les Indiens d’Amérique par exemple, accompagnent et fêtent le jeu de leurs enfants, tandis que dans notre société, l’enfant qui joue est facilement découragé par des adultes souriants qui considèrent qu’il s’agit « seulement d’un jeu » et donc pas d’un véritable travail. Sous l’influence d’une telle dévalorisation, un jeu peut basculer dans un sérieux atroce qui réduit le sens du jeu à l’exigence d’une réponse reconnaissante de l’environnement. « [...] certains de nos enfants difficiles sortent constamment de leur jeu pour accomplir quelque action nuisible dans laquelle ils semblent interférer avec notre monde. L’analyse révèle qu’ils veulent seulement démontrer leur droit d’avoir une identité dans notre monde. Ils refusent de devenir une spécialité appelée “enfant” qui doit jouer à devenir grand [...] » (Erikson, 1957, p. 218).
Parfois, cependant, le plaisir du jeu semble même échapper à la théorie de la psychanalyse : dans un travail de Bégoin (1989), le mot plaisir ne figure même plus en rapport avec le jeu de la bobine ; afin de maîtriser un excès d’angoisse de séparation, l’enfant s’identifie dans le cas décrit bien sûr avec la mère qui le quitte, mais il expulse avec le « Fort » non seulement l’objet qui le quitte, mais également le bébé abandonné de son propre soi. « Ce mode d’identification projective avec l’objet rejetant permet d’expulser l’excès d’angoisse, mais en expulsant l’expérience émotionnelle qui contient le lien libidinal avec le bon objet. Ce sont donc des parties libidinales du self infantile qui se trouvent ainsi expulsées et qui peuvent rester sévèrement clivées du “Da” de leur réintégration lors du retour de l’objet. La trace laissée par ce clivage dans le psychisme est la terreur ou le désespoir : l’image de soi est perdue avec la disparition de l’objet, ce qui équivaut à la mort psychique » (Bégoin, 1989, p. 460). Est-ce que le plaisir a réellement été perdu dans ce jeu, ou ne devons-nous pas plutôt partir de l’idée que ce jeu là aussi est sous-tendu par un plaisir intense qui consiste apparemment dans la seule répétition permanente du renvoi tout-puissant du « bébé vivant » ? C’est précisément ce processus qui se manifeste dans l’analyse comme réaction thérapeutique négative : comme l’attachement jouissif, addictif, masochiste à un désespoir « de sa propre création » (B. Joseph, 1989) pour absolument éviter de revivre ce désespoir que peut infliger l’objet et sur lequel on n’a pas de pouvoir.
Un excès d’ « expressions pulsionnelles » au moment de l’expérience insupportable de la séparation a interrompu ici le jeu du « Fort-Da ». Un jeu ainsi interrompu n’est plus en mesure de remplir suffisamment sa fonction d’élaboration de la séparation, car il n’aboutit pas aux retrouvailles jubilatoires après la séparation ; il perpétue au contraire le traumatisme « jubilatoire » en empêchant justement la reconnaissance de la séparation. C’est la raison pour laquelle ce jeu n’est jamais terminé : la liberté du jeu se transforme en répétition maniaque du même, le plaisir de répétition se transforme en contrainte de répétition.
Tenant compte de cet éclaircissement, nous ne serons pas étonnés de constater que cette première impression concernant « les manifestations des pulsions infantiles érotiques » s’est finalement quasiment retournée en son contraire : « L’excitation corporelle dans les zones érogènes ne cesse de menacer le jeu et du même coup menace le sentiment qu’a l’enfant d’exister en tant que personne. Les pulsions constituent la plus grande menace pour le jeu et pour le moi. Dans la séduction, un agent extérieur quelconque exploite les pulsions de l’enfant, favorise chez lui l’annihilation du sentiment qu’il a d’exister en tant qu’unité autonome, et par là rend le jeu impossible » (Winnicott, 1971, p. 64).
Un excès de séduction ou de frustration détourne la capacité de l’enfant de réagir « pulsionnellement » à son environnement ; il interrompt son jeu pour contenir et maîtriser, grâce à son expérience du plaisir, l’excitation due à la mise en danger par l’intrusion ou la perte, et pour s’adapter à l’objet incapable de contenir l’excitation ; il se sort pour ainsi dire lui-même du marasme. Le retrait auto-érotique sur son propre corps, la (re)mise en scène du traumatisme ou de la violence sadique ne sont que quelques-uns des effets du dysfonctionnement du jeu. Nous pouvons rappeler ici le cas du quadruple meurtrier d’enfants, Jürgen Bartsch, qui se désignait lui-même à juste titre comme un « criminel pulsionnel ». Le grand reproche formulé à l’égard de ses parents était : « Pourquoi en vingt ans n’avez-vous pas joué une seule fois avec moi ? » (Moor, 1991, p. 43).
L’élaboration de la théorie psychanalytique, aussi tortueuse qu’elle soit, ne permet apparemment aucun raccourci. En tant que science de l’inconscient, la psychanalyse dispose d’une connaissance qui n’est en aucun cas directement et immédiatement accessible ; c’est pourquoi elle doit recourir à des « transcriptions » (Green, 1977) qui dévoilent l’inconscient communicable et indirect. C’est Freud qui nous a fourni la première fois une telle transcription ; ses successeurs en ont formulé d’autres et toujours des nouvelles en fonction de leurs propres expériences de l’inconscient dans la cure. La psychanalyse continue son chemin en tant que science à travers le relevé permanent des transcriptions. Le statut théorique d’une époque ne se révélera que rétrospectivement.
En 1919, lorsque paraît le travail de Sigmund Pfeifer dans Imago, la tendance était à « l’application de la psychanalyse aux sciences humaines », comme le laisse entendre le sous-titre de la revue. Le travail de Freud, « Un souvenir d’enfance dans Fiction et Vérité de Goethe » est paru dans le même volume. C’est à cette époque que la psychanalyse a cherché à généraliser ses méthodes de recherche en les appliquant de plus en plus à des phénomènes au-delà de la maladie de la « névrose », tout en avançant à travers la recherche sur ses propres fondements dans des sphères de plus en plus précoces de la vie psychique chez l’enfant, d’une part, et chez les peuples primitifs d’autre part : les titres de la revue Imago sont déterminés par la psychanalyse de l’enfant et des thèmes mythologiques et ethnologiques. Sigmund Pfeifer est un élève de Ferenczi, tout comme Melanie Klein et Géza Roheim. C’est à cette époque que Roheim commença ses recherches ethnologiques sur le terrain et Melanie Klein écrit Le roman familial in statu nascendi. Elle développe, encore en Hongrie, les bases de sa technique de jeu. En plus des esquisses sur une théorie du jeu et de la musique, Pfeifer essaie de développer la bio-analyse de Ferenczi. Mais il s’agit également d’une époque pendant laquelle la psychanalyse bute sur ses premières limites : face aux expériences brutales de la guerre, son mouvement éclairant doit reculer ; la « réaction thérapeutique négative » force à la reconnaissance de cas qui résistent aux méthodes psychanalytiques. Tandis que Ferenczi tente par une modification de la technique de tenir compte de l’inaccessibilité de tels patients traumatisés, Freud révise ses théories et formule à partir de la répétition du jeu les principes de la contrainte de répétition dans la névrose traumatique, qui le conduit à l’hypothèse de la pulsion de mort. Cette époque s’acheva dans l’horreur de la destruction. Sigmund Pfeifer et toute sa famille sont assassinés en 1945 par des commandos fascistes hongrois. Son œuvre fut presque entièrement brûlée.
« La littérature psychanalytique est le seul lien existant entre tous les analystes à travers la cacophonie du babélisme analytique. Que l’analyse n’ait pas encore définitivement sombré est la preuve que cette littérature sert encore à quelque chose, ne fût-ce qu’à travers les illusions qu’elle ne cesse – et ne peut cesser – d’entretenir. » (Green, 1977, p. 49).
(Traduit de l’allemand par Elke David.)
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Bégoin J. (1989), Introduction à la notion de souffrance psychique : le désespoir d’être, Revue française de psychanalyse, no 53, p. 457-469.
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Beland H. (1992), Buchbesprechung von H. Segal : Dream, Phantasy and Art, Zeitschrift für psychoanal. Theorie und Praxis, 2, 1992, p. 170-182.
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Benn G. (1960), Lyrik, Wiesbaden, Limes, 1980.
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Erikson E. H. (1957), Kindheit und Gesellschaft, Pan, Zürich ; trad. E. H. Erikson, (1966), Enfance et Société, Neuchâtel, Delachaux & Niestlé.
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Green A. (1977), Transcription d’origine inconnue, Nouvelle revue de psychanalyse, no 16, 1977, p. 27-63.
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Joseph B. (1963), Die Sucht nach Todesnähe, in E. Bott Spilius (Hsg) (1990), Melanie Klein Heute, Bd. I. VIP, München.
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Lebovici S., Soulé M. (1970), Der Psychoanalytiker und das Kinderspiel, in Die Persönlichkeit des Kindes, München, Kinder, 1978 ; trad. S. Lebovici, M. Soulé (1970), La connaissance de l’enfant par la psychanalyse, Paris, PUF, coll. « Le Fil rouge ».
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Moor P. (1972), Jürgen Bartsch : Opfer und Täter, Hamburg, Rowohlt, 1991.
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Stern D. (1986), Die Lebenserfahrung des Säuglings, Stuttgart, Klett-Cotta, 1992.
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Winnicott D. W. (1971), Vom Spiel zur Kreativität, Stuttgart, Klett-Cotta, 1973 (trad. W. W. Winnicott (1971), Jeu et réalité. L’espace potentiel, Paris, Gallimard, 1975).
[1]
Article paru sous le titre « Kommentar zur Arbeit von Sigmund Pfeifer » dans la revue
Kinderanalyse. Zeitschift für die Anwendung der Psychoanalyse in Psychotherapie und Psychiatrie des Kindes- und Jugendalters (Heft 1, 1993, p. 65-73).
[2]
Psychiatre, psychanalyste de formation (DPV). Coéditeur de la revue
Kinderanalyse et éditeur de la revue
Zeitschrift für Theorie und Praxis der Psychoanalyse.
[3]
« Le garçon trouve du plaisir, / à attacher le petit moineau à un fil, / et si l’oiseau veut aller trop loin, / le garçon crie : pas plus haut, / et même qu’il voudrait aller plus haut, / il le fait revenir par le fil. »
[4]
« Une réalité n’est pas nécessaire, / elle n’existe même pas si un homme / peut prouver son existence à travers le motif originel des flairs et des flûtes. »