La psychiatrie de l'enfant
P.U.F.

I.S.B.N.2130530826
304 pages

p. 45 à 75
doi: 10.3917/psye.451.0045

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Mémoires cliniques

Volume 45 2002/1

2002 La psychiatrie de l'enfant Mémoires cliniques

Investissement parental précoce de l’enfant conçu par procréation médicalement assistée

Autologue  [1]

Ana Almeida  [2] Carole Müller Nix  [3] Marc Germond  [4] Service universitaire de psychiatriede l’enfant et de l’adolescentUnité de pédopsychiatrie de liaisonBâtiment NestléCH-1011 Lausanne-CHUV François Ansermet  [5]
Les techniques de procréations médicalement assistées autologues qui ont été développées ces dernières années – fécondation in vitro et injection intra-cytoplasmique de spermatozo ïdes – permettent à des couples stériles de devenir parents en maintenant la filiation biologique, sans pouvoir cependant se représenter les effets subjectifs qui en découlent. Face au foisonnement des discours suscités par ces techniques, nous nous sommes intéressés au mode de réponse qu’inventent les parents, en particulier quant à l’investissement précoce de l’enfant issu d’une telle intervention sur la réalité de la reproduction.
L’étude clinique présentée dans cet article se base sur une analyse de ce qu’énoncent des couples parentaux rencontrés pour un entretien semi-structuré en présence de leur enfant âgé de 6 mois. L’insistance inédite sur la conception, la place privilégiée du tiers gynécologue, certaines fantaisies parthénogénétiques, la perplexité du fait d’avoir procréé hors sexualité, un vécu artificiel de la parentalité, la dimension parfois traumatique associée à un sentiment de transgression, le doute sur la paternité malgré une procréation autologue, semblent constituer des thèmes prépondérants qui marquent l’identité parentale. Ceux-ci sont discutés dans la perspective d’offrir des repères cliniques permettant d’orienter les équipes qui travaillent en liaison avec les unités de médecine de la reproduction, dans le sens d’ouvrir un espace qui évite un trop grand assujettissement aux constructions imaginaires associées à ces techniques, afin de ne pas figer le destin d’un enfant qui ne serait plus que représenté par son mode de conception.Mots-clés : Procréation médicalement assistée, Représentations parentales, Investissement de l’enfant, Pédopsychiatrie de liaison.
The hmap procedures that have been developed these past years – in vitro fertilization (ivf) and intracytoplasmic sperm injection (icsi) – allow infertile couples to become parents all the while maintaining their biological filiation although they are not able to fully perceive the subjective effects stemming from such a situation. In the face of the rich and varied debate brought about by these medical procedures, we are interested in the response mode invented by parents, specifically in the case of early investment of the child who is conceived by such techniques, concerning the reality of the conception.
The clinical study presented in this article is based on an analysis of semi-structured interviews of parental couples in the presence of their 6-month-old child. The specific emphasis on the mode of conception, the privileged place of the gynecologist as a third party, certain parthenogenetic fantasies, the perplexity related to having procreated outside of sexuality, a subjective feeling of artificial parenthood, the occasional traumatic dimension associated with a feeling of transgression, the doubt about paternity in spite of homologous procreation, seem to constitute the preponderant themes that mark the parental identity. These are discussed with the perspective of offering clinical references to orient the caregiving teams working in liaison with map units so as to create a space which avoids too great a subjection to the imaginary constructions associated with these medical procedures, so as not to lock the child into a fate where he is only represented by the means of his conception.
Las técnicas de procreación asistidas autólogas desarrolladas en estos últimos años – fecundación in vitro, inyección intra-citoplá smica de espermatozoides – hacen que las parejas estériles puedan ser padres conservando la filiación biológica pero sin representarse los efectos subjetivos paralelos. Frente a los múltiples discursos que suscita esta técnica, nos hemos interesado por las concepciones que inventan los padres, en especial cuando se trata de la investidura precoz del niño concebido mediante ese tipo de intervención, en relación con la realidad de la reproducción. El estudio clinico presentado en este articulo se basa en un aná lisis de lo que dicen en una entrevista semi-estruturada estas parejas acompañadas por su bebé de 6 meses. La insistencia sobre la concepción, el lugar privilegiado del tercero ginecólogo, algunas fantasias partenogenéticas, la perplejidad de haber procreado sin sexualidad, la vivencia artificial del hecho de ser padres, la dimensión, a veces traumá tica, asociada a un sentimiento de transgresión, la duda sobre la paternidad a pesar de ser una procreación autóloga, son los temas predominantes de la identidad parental. Se estudian todos estos temas y se proponen puntos de referencia clinicos para orientar a los equipos que trabajan en colaboración con las unidades de medicina de la reproducción. Se propone un espacio que evite un excesivo sometimiento a las construcciones imaginarias relacionadas con estas técnicas para no fijar al niño en un destino representado unicamente por su forma de concepción.
« L’important, c’est l’inattendu. »
Vieira da Silva.
Depuis la naissance de Louise Brown en 1978, le premier bébé né après fécondation in vitro, on assiste à un foisonnement de discours, d’hypothèses et de réflexions éthiques concernant les procréations médicalement assistées (PMA), qui glorifient leurs succès fascinants, mais qui dénoncent aussi les conséquences qui pourraient en résulter, mettant en garde contre les dangers qu’elles comportent, les risques d’abus qu’elles pourraient rendre possibles, qui semblent pouvoir être mis en série avec une lignée qui va de Prométhée à Faust et à Frankenstein.
Les débats bio-éthiques concernant les procréations médicalement assistées croisent et recroisent les mythes qui lient le crime et le savoir (Lecourt, 1996). On semble retrouver la peur qui s’est emparée de Frankenstein face à sa créature, qu’il a finalement été obligé de détruire. Peut-on vraiment toucher sans risque au mystère de la promotion de la vie ? Peut-on transgresser les lois de la nature sans en payer le prix ? Va-t-on créer des monstres ? Assiste-t-on à un retour de l’arrogance des hommes face aux dieux, à dénoncer vigoureusement avant qu’une nouvelle malédiction ne s’abatte sur l’espèce ? Ce qui touche à la conception, à la gestation et à la naissance est propice à toutes les constructions imaginaires.
Intervenir sur la reproduction, concevoir hors sexualité, congeler des embryons et les implanter en des temps différents, c’est aussi toucher au différentiel qui fonde l’ordre symbolique, à savoir la différence des sexes et la différence des générations. En résulte un sentiment d’effroi, par ailleurs indissociable de toute création (Schneider, 1997). Les thèmes du géniteur, du procréateur, de la gestation, de l’engendrement, ne se retrouvent-ils pas aussi au noyau de tous les délires ? Les ingrédients de toutes les craintes possibles semblent rassemblés, prêts à s’engouffrer dans l’imaginaire de chacun.
Cependant, au-delà des questions éthiques (Germond, 1998) et des frayeurs individuelles ou collectives suscitées par les biotechnologies, la parole est peu à peu prise par les parents qui ont procréé par PMA ; quelquefois aussi, bien qu’encore de façon très isolée, par les enfants qui en sont issus. Interrogé par un journal [6], un petit garçon de 7 ans décrit comme très vif, parlant volontiers de ses cours de piano, de son chat, de ses disques préférés, de son caractère rêveur, ne peut en revanche rien dire sur sa conception par fécondation in vitro (FIV), si ce n’est : « J’ai pas trop les mots. » Ce à quoi il ajoute cependant : « Je suis content d’être là. » Ce témoignage indirect nous donne l’intuition qu’il s’agira bien un jour d’orienter aussi les pratiques de PMA à travers ce qu’en font les enfants qui en sont issus, ce qu’on ne connaît pas encore vraiment aujourd’hui.
On se retrouve ainsi d’un côté face à l’ampleur des fantasmes concernant les dangers des PMA, de l’autre face aux enfants qui en sont issus, lancés comme les autres dans la vie, et qui commencent à s’exprimer. On est amené à constater un certain décalage entre l’imaginaire véhiculé et le mode de réponse qu’invente chacun face à une réalité jusqu’ici inédite. Même si l’on développe ces techniques sans pouvoir en anticiper les effets, une réalité clinique nouvelle semble prendre le pas sur l’inflation imaginaire qu’elles suscitent. Un côté plus humain apparaît au-delà des multiples scénarios fantasmatiques induits.
C’est bien le contour de ce qui ne peut être dit que dessinent les possibilités d’intervention médicale sur la procréation. On se trouve une nouvelle fois renvoyé à la question de savoir d’où viennent les enfants, c’est-à-dire la question impossible par excellence, comme l’énonçait Freud dans son essai sur les théories sexuelles infantiles (Freud, 1908). Celle-ci n’est pas spécifique aux PMA. Tout surgissement du vivant dévoile un réel inassimilable subjectivement. Il n’y a pas d’explication possible à la vie. On ne peut saisir par la raison le sens de sa venue au monde. On ne peut que consentir « au mystère qui préside pour chacun à sa promotion à l’être, qui le fixe et l’oblige à un point dans l’espace, et à un moment donnée dans le temps » (Ramuz, 1938).
On se trouve donc bel et bien face à une clinique nouvelle qui oblige à se faire enseigner par ce que disent les parents et les enfants qui ont été soumis à ce type de techniques, afin de traverser l’emprise de ce qui s’engouffre dans ce qui ne peut être pensé. C’est le seul moyen pour ne pas tomber dans une sorte d’écologisme psychanalytique qui ajouterait sa voix à ceux qui, pris par une tentation conservatrice, reculent devant le nouveau.
Dans la perspective de s’éclairer à partir de la clinique, nous avons développé une recherche sur l’investissement parental de l’enfant né après PMA. À noter que cette recherche se limite strictement aux procréations autologues, où la filiation biologique est conservée : nous n’aborderons donc pas la question des inséminations artificielles par donneur, qui mobilisent des questions différentes. Nous nous sommes centrés sur les représentations des parents d’enfants nés de PMA autologues, avec la perspective de pouvoir développer dans un deuxième temps des recherches directement auprès des enfants qui en sont issus.
 
REVUE DE LA LITTÉRATURE
 
 
La clinique psychiatrique, de même que la psychanalyse se sont d’abord interrogées sur la stérilité, plus exactement sur la place du désir d’enfant en cas d’infertilité, sur la place de l’enfant par rapport à l’attente des parents dans les conditions particulières de la PMA (traitement long et traumatique, conception réalisée par l’intermédiaire d’un tiers, dans des conditions virginales). C’est principalement la stérilité féminine qui a retenu l’attention (Bydlowsky et al., 1983 ; Bydlowsky et al., 1986 ; Daubech, 1996 ; Lemoine-Luccioni, 1997 ; Lombard, 1991 ; Méla, 1992 ; Porret, 1992). L’homme semble avoir été laissé de côté, tant comme partenaire du couple que comme étant à l’origine de l’infertilité. Il faut, à ce propos, relever que la responsabilité de la stérilité est dans nos sociétés historiquement plutôt attribuée aux femmes (Knibiehler, 1991). Ce n’est que récemment qu’on s’est intéressé au vécu de l’homme stérile, avec le développement de la technique d’injection intracytoplasmique de spermatozo ïdes (ICSI) [7] (Koeppel, 1998) et, à propos de l’insémination artificielle par donneur (IAD), à travers le débat sur la levée de l’anonymat du donneur de sperme qui est en question dans de nombreux pays, relativement au droit des enfants de connaître leur origine biologique.
Le vécu des enfants issus de PMA est encore peu présent dans ce dont rend compte la clinique psychanalytique. Il faudra probablement attendre que ces enfants entament des analyses pour qu’on puisse commencer à résoudre des questions dont les réponses restent à l’heure actuelle inconnues. Les enfants sont-ils informés du mode de procréation dont ils sont issus ? Si oui, comment ont-ils intégré cette information ? Y a-t-il une spécificité de leurs théories sexuelles infantiles ou de leurs romans familiaux ? Que font-ils de l’idée de ne pas être issus d’une relation sexuelle, d’avoir été engendrés à la suite de gestes techniques dans un laboratoire impliquant l’intervention d’un tiers ? Comment construisent-ils leur identité en fonction des représentations induites par les méthodes qui ont présidé à leur conception ? Que font-ils du fait d’avoir été, pour certains, en état de vie suspendue sous forme de zygote ou d’embryon congelé, pendant des mois ou des années ? Quel est leur rapport à leur fratrie issue des mêmes techniques, éventuellement conçus simultanément et implantés à des temps différents ? Comment s’inscrira chez eux le traumatisme que peut représenter pour les parents le fait d’avoir dû se soumettre à des traitements lourds et contraignants ? Des traces de ce traumatisme parental se transmettent-elles à l’enfant ? Subit-il le poids de l’attente des parents, de l’absolu de leur désir d’enfant qui peut soumettre celui-ci à la pression d’un idéal difficile à satisfaire (Czyba, 1996 ; Le Breton, 1996) ?
Pour l’instant, les études concernant les enfants issus de FIV se consacrent plutôt à leur développement psycho-moteur. Elles montrent que les enfants issus de PMA se développent normalement tant au niveau de leur croissance staturo-pondérale que de leur développement mental. Une des études conclut même à un score de Bailey moteur, entre 12 et 30 mois, supérieur au groupe contrôle. Une étude rétrospective concernant un groupe d’enfants conçus par FIV, âgés de 6 à 13 ans, met en évidence, au travers de questionnaires adressés aux parents, une scolarité normale, 57,3 % d’entre eux étant même plutôt en avance (Brandes et al., 1992 ; Golombok, 1993 ; Golombok et al., 1995 ; McMahon et al., 1995, Morin et al., 1989 ; Mushin et al., 1985 ; Mushin et al., 1986 ; Olivennes et al., 1997 ; Yovich et al., 1986).
Au niveau des parents, il ne semble pas y avoir de différence avec les parents d’enfants conçus naturellement. Certaines études concluent même à des parents plus chaleureux, plus impliqués émotionnellement, montrant une interaction de meilleure qualité. Dans le post-partum, il n’y aurait pas plus de dépressions, ni d’angoisse ; en revanche, les mères d’enfants issus de FIV auraient une estime d’elles-mêmes plus basse et verraient leur enfant plus difficile, sans que cela n’ait de conséquences sur l’interaction avec l’enfant. Ce phénomène serait d’ailleurs plus important chez les mères ayant subi plus d’un cycle de traitement de FIV (Colpin et al., 1995 ; Golombok et al., 1995 ; McMahon et al., 1995 ; McMahon et al., 1997 ; Mushin et al., 1986).
Il est intéressant de relever qu’une majorité des parents gardent le secret quant à la conception : 58,7 % des parents d’enfants de 6 à 10 ans n’auraient pas informé leur enfant. Ce taux chute à 34 % entre 11 et 13 ans (Olivennes et al., 1997).
Il faut mentionner que l’ensemble de ces études comporte des limites : refus de certains parents d’y participer, recherches au travers de questionnaires pas toujours validés, adressés aux parents, difficulté de suivre les parents et les enfants à long terme. Des études longitudinales à grande échelle avec groupe contrôle sont encore à réaliser.
Pour ce qui concerne les enfants issus d’ICSI, les études sont encore moins nombreuses et concernent essentiellement le risque de malformations, d’anomalies chromosomiques, la croissance staturo-pondérale et les problèmes somatiques. Elles montrent un taux de malformations majeures, entre 2,7 et 3,3 %, d’anomalies chromosomiques de 0,3 %, ce qui est comparable à la population générale. La croissance de ces enfants semble dans les normes. En revanche, on constate un taux d’inversion ou de translocations chromosomiques transmises par le père de 1,2 % pour 0,4 % dans la population générale. L’hypothèse est évoquée que ces anomalies pourraient être la cause de la stérilité chez le père. Elles seraient donc ainsi transmises à l’enfant, qui pourrait devenir stérile à son tour, ce qui représenterait un des risques évoqués pour ce type de traitement de la stérilité (Bonduelle et al., 1994 ; Bonduelle et al., 1996 ; Germond et al., 1996).
 
MÉTHODE
 
 
À notre connaissance, il n’existe pas d’études portant sur les représentations parentales dans le cas d’enfants conçus par PMA. Ce sont en effet des études difficiles en ce qui concerne l’échantillonnage et la validation des résultats qui portent sur des petits effectifs, valorisant l’aspect clinique par rapport à l’épidémiologie. Malgré cela, elles nous semblent nécessaires, quitte à être ensuite validées par des études épidémiologiques, pour s’orienter dans la clinique, que ce soit lors de la prise en charge de ces enfants ou dans un travail de liaison avec les équipes de médecine de la reproduction. C’est dans cette perspective que nous avons mis en place une étude portant sur les représentations parentales et les particularités de l’investissement de l’enfant en cas de stérilité féminine ou masculine et de PMA autologue, que ce soit par FIV ou par ICSI.
Cette recherche s’établit sur une méthode clinique, cherchant le général au point le plus extrême du particulier. Ce qu’enseigne la méthode clinique, c’est qu’on peut en effet accéder à une possible généralisation à partir de l’étude du détail ultime des phénomènes. La clinique est une voie de recherche, établie sur une méthode qui articule l’un et le multiple. Elle constitue un mode de construction du savoir où l’on se fait enseigner par ce qu’énonce chaque patient, au cas par cas, tout en cherchant à repérer des traits communs.
Nous avons rencontré dix couples parentaux, pour un entretien semi-structuré filmé en vidéo, en présence de leur enfant, alors que celui-ci était âgé de 6 mois environ. Dans toutes les situations, l’enfant a été conçu par PMA autologue, que ce soit par FIV ou ICSI, c’est-à-dire des méthodes dans lesquelles la filiation biologique est maintenue pour les deux parents.
Les entretiens semi-structurés basés sur le CLIP (Clinical Interview for Parents of high-risk Infants ; Meyer et al., 1993) couvrent une série de thèmes : état actuel de l’enfant, désir d’enfant et son histoire, vécu du traitement de la stérilité, grossesse, accouchement, relation avec le bébé et sentiment par rapport au fait d’être parent, relation avec la famille, futur. Les entretiens suivent d’abord le fil associatif des parents, les thèmes n’étant là que pour aborder des questions qui ne seraient pas discutées spontanément, mais qui font partie de notre interrogation.
L’analyse consiste en une revue des thèmes couverts par les entretiens, mais aussi bien sûr des thèmes imprévus amenés par les couples parentaux. L’analyse de ces entretiens repose sur une démarche clinique qui cherche à faire apparaître de façon inductive le sens manifeste et latent repéré à travers les thèmes abordés. Ce n’est pas seulement sur ceux-ci que se centre l’écoute du discours. Il s’agit de ne pas écarter par ailleurs les éléments énigmatiques, surprenants, mais aussi indifférenciés, flous ou ambigus, qui apparaissent dans les entretiens et qui sont des données essentielles pour l’interprétation de ces derniers. On part donc aussi de l’étonnement produit par certains éléments du discours qui déclenchent un effet du même ordre que celui décrit par Freud à propos du mot d’esprit (Freud, 1905). Au-delà des énoncés, il s’agit donc de procéder à l’analyse de l’énonciation à travers une attention aux ruptures du discours, aux glissements de sens, aux pertes de sens, aux contradictions, aux répétitions, aux lapsus, aux télescopages, aux ratés de l’énonciation, avec une attention particulière au phénomène de la négation par lequel est parfois livré un contenu inconscient (Freud, 1925).
Des séquences significatives sont ainsi extraites de chaque entretien, regroupées dans un deuxième temps de façon commune entre les différents entretiens. On passe donc d’une analyse par entretien à une analyse transverse des éléments significatifs communs aux différents entretiens, permettant de définir dans une certaine généralité les thèmes induits par l’analyse interprétative.
Une attention est aussi portée à l’implication de l’intervieweur, à ses réactions, à sa participation au sens qui est énoncé, dans une inévitable altération réciproque, en tenant compte de ce qui peut être suscité par la particularité de ce qui est étudié, qui touche à l’origine et à la sexualité, ce qu’une méthodologie purement objectivante n’arriverait pas forcément à prendre en compte. Comme l’indique en effet Georges Devereux (Devereux, 1980), une méthodologie de recherche est parfois aussi organisée par une réaction face à l’angoisse déclenchée par l’objet de recherche. Rejetant les effets de la proximité du chercheur avec son objet, elle se constitue comme une forme de résistance à ce qui est énoncé, du même ordre que celle qu’on peut rencontrer dans le phénomène transférentiel où sont inclus l’analyste et l’analysant. Un protocole de recherche peut prendre parfois, selon Devereux, la forme d’une résistance de contre-transfert. Ennui, méthodologie complexe, blocage, scotome, désespoir, telles sont les formes que peuvent prendre ces résistances qui, immanquablement, déforment l’interprétation des données. Ces déformations, impossibles à éliminer, devraient être comptées parmi les données importantes du travail d’interprétation.
Cet article présente l’analyse des différents entretiens de cette recherche, mis en rapport les uns avec les autres en tenant compte de l’analyse de l’énonciation, et des données propres à l’implication de l’observateur. Il ne s’agit pas du résultat final de l’étude qui est encore en cours. Nous avons distingué d’une part des thèmes généraux et d’autre part des thèmes spécifiques qui semblent différencier la stérilité masculine de la stérilité féminine. Le but est d’offrir des repères permettant de s’orienter dans la clinique particulière de l’investissement parental de l’enfant né après procréation médicalement assistée.
 
ANALYSE
 
 
La conception
Ce qui est particulier avec les PMA, c’est de devoir autant parler de la conception, ce dont habituellement il n’est pas fait mention. On parle de la naissance ; chacun a une date de naissance, mais on ne connaît pas la date de sa conception. On investit la grossesse et tout l’univers de la gestation. Mais la conception reste à l’écart des représentations. On peut construire et reconstruire son roman familial. Mais de sa propre conception, on n’a pas de représentation. C’est une question impensable, comme celle de l’origine (Ansermet, 1999). À témoin les questions des enfants : Avant d’être dans ton ventre, où est-ce que j’étais ? Pourquoi suis-je moi et pas quelqu’un d’autre ? Pourquoi suis-je né ici et pas ailleurs ? Pourquoi pas à une autre époque ? Toutes ces questions restent sans réponse.
Les PMA introduisent un excès de pensée et de réalité à propos de la conception. On compte une grossesse à partir du premier jour des dernières règles, et pas à partir de l’engendrement. Certains parents qui procréent par PMA font débuter la grossesse depuis le jour de l’implantation du zygote, comptant ainsi le temps de la gestation différemment de leur gynécologue qui l’estime à partir du premier jour des dernières règles. Les parents qui procréent par ICSI demandent même le film de la pénétration du gamète mâle dans l’ovule, alors que l’on n’imaginerait pas faire le film d’une conception classique.
On peut différencier trois temps du vécu des parents quant à la conception de l’enfant par PMA : le temps de l’attente, le temps de la prise de conscience de la stérilité et le temps du traitement. L’attente est progressivement difficile à vivre, elle s’accompagne de tout un questionnement angoissant sur la grossesse qui ne vient pas, révélant la division entre sexualité et procréation. Cette période est un temps passif. Le couple subit, sans moyen d’action, dans un vécu d’impuissance et de dépression. Suit le temps des investigations, de la découverte de la stérilité, de sa cause masculine, féminine ou de couple. En résulte pour l’un ou pour l’autre la confirmation de ce qui a été pressenti. Le couple est mis en question. Mais l’offre de traitement vient recouvrir ce qui a été dévoilé par la découverte de la stérilité. La signification consciente ou inconsciente que chacun a donné à ce phénomène est refoulée. L’espoir revient. On peut intervenir sur la fatalité. On se retrouve plus fort que la nature. C’est le temps de l’espoir médicalement assisté. On sait, on comprend, on agit pour avoir un enfant : le couple redevient actif en recourant à un traitement. Mais il se retrouve aussi dépendant d’une équipe médicale, qui les renvoie à une position passive.
La femme peut avoir l’impression de faire un enfant toute seule, ou avec le gynécologue, mais pas avec son mari. L’homme peut se vivre comme exclu du traitement. Il vient uniquement pour donner son sperme, ce qu’il vit le plus souvent difficilement. Un père raconte à quel point cela lui a été insupportable de devoir « récolter » son sperme, seul, dans une cabine qualifiée d’ « inhumaine », au milieu de quelques revues pornographiques, essayant de faire abstraction des rires des infirmières lui arrivant du couloir. Le reste – l’injection d’hormones pour la stimulation ovarienne, le prélèvement des ovules, le transfert des embryons – concerne la femme. Toutes ces manipulations techniques se déroulent à la maternité, lieu de soins pour les femmes, avec l’intervention d’un tiers actif, le gynécologue, médecin des femmes. L’homme se retrouve contraint d’adhérer à un processus sur lequel il n’a pas beaucoup de moyens d’action. Parfois, il se vit en rivalité avec le gynécologue qui se trouve actif à sa place. Il se vit dans une position passive, féminine. Un père relate à quel point il s’est senti peu à sa place lorsqu’il a dû subir une biopsie testiculaire dans une des salles d’opération de la maternité, lieu d’intervention habituellement réservé aux femmes, se sentant alors en place d’une femme.
Pour l’homme et pour la femme, s’installe en une tension extrême, une alternance entre activité et passivité, entre le masculin et le féminin, qui brouille le repérage entre les sexes dans le processus même de la procréation.
En cas de FIV, les hommes semblent plutôt effacés, indifférents, peu concernés. En cas d’ICSI, on rencontre deux types d’attitude. Certains pères s’impliquent très fortement dans l’entretien, prenant une grande place, parlant beaucoup de l’expérience d’avoir un enfant, de la grossesse, de l’accouchement, de leur rôle en tant que père, tout en évitant de parler de leur stérilité, un mot qui paraît avoir été aboli de leur vocabulaire. Parfois, même confrontés à un questionnement, ils évitent d’en parler. Ce sont leurs femmes qui y font allusion à leur place. D’autres se montrent plus en retrait, paraissant encore blessés du fait d’être stériles. Ils peuvent se sentir mis à nu, dévoilés dans leur plus grande intimité, pris au piège de la blessure que représente leur stérilité, disqualifiés par rapport au gynécologue qui se trouve glorifié dans le discours de leur épouse. Un père exprime son grand agacement en évoquant sa femme qui tient des discours sur leur traitement par ICSI avec sa propre famille : « Ce n’est pas quelque chose qu’on a envie de discuter à table tous les soirs ; les rares fois où quelqu’un amène le sujet, moi ça m’a énervé plus qu’autre chose. » Les pères qui ont procréé par ICSI ont ainsi tendance à éviter de parler de leur stérilité et à parler surtout de leur enfant, qu’ils portent en avant, semblant se cacher derrière lui.
Qu’il s’agisse de FIV ou d’ICSI, on peut se demander comment le sentiment d’impuissance vécu par les mères et les pères va se transmettre à leur enfant. Quelles conséquences sur leur rapport à leur féminité, à leur masculinité, à leur sexualité ? Quelles images de femme, au-delà de la maternité, quelles images d’homme, au-delà de la paternité, vont-ils transmettre à leurs enfants ? Le souvenir de la stérilité, et du sentiment d’impuissance qui lui est lié, va-t-il persister au-delà de la procréation et marquer l’investissement de l’enfant ? L’enfant, quant à lui, ne risque-t-il pas d’être décevant, surtout s’il échoue à satisfaire les attentes idéalisées dont il a été l’objet dès avant sa naissance ? Il risque en tout cas de se retrouver aliéné par un idéal accompli par ses parents et qu’il devrait satisfaire à son tour.
Le tiers gynécologue
Le gynécologue joue bien sûr un rôle fondamental dans ce type de procréation. Il apparaît dans les représentations parentales comme tenant la place du procréateur, du démiurge, d’un personnage puissant, dans une certaine mesure comme le père de l’enfant.
L’investissement du gynécologue est différent selon l’origine de la stérilité, selon qu’il s’agit d’une FIV (en général en cas de stérilité féminine) ou d’une ICSI (pour stérilité masculine). Pour ce qu’il en est des FIV, c’est plutôt du côté de la femme qu’existe une relation importante avec le gynécologue, un transfert le plus souvent positif. Le père se sent exclu. Une fois qu’il a donné son sperme, il ne semble plus trop concerné : tout se passe entre sa femme et le gynécologue. Dans l’ICSI, il existe en revanche un important transfert du père au gynécologue. Le plus souvent, c’est un transfert très positif, chargé émotionnellement de façon intense. Le gynécologue apparaît comme un sauveur, venant en partie réparer la blessure causée par l’annonce de la stérilité : « C’est vraiment le chevalier de la cause », dit un des pères de notre étude. Tout se passe comme si, dans le recours à ce type de traitement, l’intervention du gynécologue venait interpréter chez l’homme un côté féminin, réactiver un œdipe inversé : il veut se faire l’objet d’amour du père, comme il l’a été peut-être précédemment dans son histoire infantile.
Le transfert au gynécologue peut apparaître au contraire chargé d’émotions négatives. Comme ce père qui refuse de participer à notre étude, se plaignant intensément du manque d’attention de l’unité de médecine de la reproduction. Il ne se sentait qu’un parmi d’autres, utilisé comme un cobaye, humilié par le fait de sa stérilité, se vivant comme castré, interprétant son impossibilité de procréer comme une impuissance. Il parle de lui comme un père médicalement assisté, renvoyé par sa stérilité à une blessure non élaborée qu’il projette agressivement sur le gynécologue et l’équipe de médecine de la reproduction.
Les couples se sentent soutenus par l’équipe de médecine de la reproduction. Ils vivent cette période comme un moment régressif, où ils sont entourés, portés. Mais dès qu’ils sont renvoyés à leur gynécologue habituel, en cas de grossesse en cours, ils se sentent abandonnés, rejetés, reviviscence probable du sentiment d’impuissance associé à la stérilité. Dans la FIV, c’est la mère surtout qui vit ce renversement. Dans l’ICSI, c’est autant le père qui évoque ce sentiment que la mère.
Tout semble pris entre un idéal qui a pu être satisfait et une déception irrémédiable que vient signer le succès du gynécologue. Quel va être le destin dans leur relation à leur enfant de cette figure idéalisée ou rejetée du gynécologue qui a réussi à vaincre leur impuissance, les court-circuitant, faisant d’eux paradoxalement des pères ou des mères stériles ?
Fantaisies parthénogénétiques
Une femme ayant conçu par FIV affirme curieusement : « Je n’y serais pas arrivée sans l’aide de mon mari », révélant à travers une dénégation un fantasme parthénogénétique. Une autre, certainement prise dans le même fantasme, parle de « notre spermatozo ïde ». Un père nous raconte que lors de la biopsie testiculaire qu’il a dû subir à la maternité, sur une table d’opération destinée aux femmes et avec des équipes habituées à des femmes, un seul spermatozo ïde a pu être prélevé, qu’il voit comme bon et puissant. Il pense même qu’il s’est divisé pour donner des embryons. Il vit l’enfant qui en est issu comme étant d’abord le sien, produit directement à partir de son corps, à travers une intervention où il a occupé fantasmatiquement une position féminine, presque maternelle, dans une fantaisie parthénogénétique masculine.
On peut noter aussi que certains pères ayant recouru à l’ICSI adoptent une attitude maternelle envers leur enfant, par leur façon de s’en occuper au premier plan, par la description qu’ils en donnent, par leurs discours sur son avenir. Lors d’une grossesse, face à toute naissance, l’homme peut être confronté à un désir de maternité, un fantasme de grossesse, ce dont témoigne d’ailleurs le rituel de la couvade dans certaines cultures. Un des pères avait par exemple une attitude très maternante envers l’enfant, le portait comme une mère tient son bébé, l’englobant, le calmant très facilement, lui parlant doucement, alors que sa femme semblait un peu maladroite, ayant une attitude évoquant plus celle d’un homme avec un bébé. Une autre mère décrit son mari comme un vrai papa poule qui laissera tout faire à sa fille, et dit que c’est elle qui devra venir « donner des coups de fouet par derrière ». Elle se voit comme devant occuper un rôle de père, alors que son mari aurait un rôle plus maternant. Cet exemple témoigne d’un certain brouillage des repérages et des différences. On pourrait parler d’une sorte de parthénogenèse masculine dans l’ICSI, à travers une identification du père à une femme devenant mère, donnant l’impression, dans ces constructions imaginaires, de n’avoir pas eu besoin de la mère pour faire l’enfant, ce qui est assez paradoxal pour un homme au départ stérile. On pourrait aussi interpréter cette maternalisation de l’homme dans l’ICSI comme formation réactionnelle contre la stérilité : il devient un personnage complet, à la fois masculin et féminin, plus exactement à la fois paternel et maternel.
Procréer hors sexualité
On est passé, au cours du siècle qui vient de s’écouler, d’une sexualité pour la procréation à une sexualité sans procréation grâce aux moyens de contraception, pour arriver à la possibilité de la procréation sans sexualité. On est même bientôt prêt à se passer du corps de la mère, avec le fantasme médical de l’utérus artificiel que poursuivent certains, imaginant des incubateurs avec une vitre permettant aux parents d’assister de l’extérieur à la maturation progressive de leur enfant, dans un milieu bien moins instable qu’un utérus (Le Breton, 1999). Quel est l’effet de cette clinique nouvelle, où il semble possible de se passer de toute origine sexuelle ?
Les PMA rejoignent ce qui se passe dans l’imaginaire des enfants, où le seul couple est celui du père et de la mère, un couple qui laisse sans représentation tout ce qui se passe sur le plan sexuel. Ce que le couple père mère révèle, c’est l’absence du rapport sexuel dans l’inconscient.
Ce que réalisent les PMA, c’est une procréation hors sexualité, qui redouble le déni de la sexualité des parents, propre aux théories infantiles. On rejoint ce qu’énonce Freud dans son article sur les théories sexuelles infantiles : « Je connais aussi deux garçons qui ont entre 10 et 13 ans et qui certes ont reçu des explications sexuelles, mais ont opposé à celui qui s’en portait garant cette fin de non-recevoir : il se peut que ton père et d’autres se comportent de la sorte, mais je suis bien sûr que mon père, lui, ne ferait jamais ça » (Freud, 1908, p. 27). C’est ce que Borges livre aussi dans un entretien à propos de son anamnèse personnelle : « La première fois que j’ai entendu parler de cet acte, quand j’étais petit garçon, j’ai été scandalisé à l’idée que ma mère et mon père l’avaient accompli » (Borges, 1993). Ce n’est pas le propre des enfants que de nier la sexualité des parents. Cela reste au noyau de l’être, dans l’inconscient. Ce secret reste un savoir insupportable à décrypter qui indique l’impossibilité de penser l’origine sexuelle, la dimension inadmissible de la relation sexuelle, de l’acte sexuel dans la production des enfants. C’est ce que viennent court-circuiter les PMA, qui permettent justement de se passer de la sexualité pour procréer. On se retrouve dans une sorte d’ « Immaculée Conception », entre une mère vierge et un père en position de Saint-Joseph.
Pourtant, il faut bien reconnaître aussi qu’il y a une sorte de révélation crue du sexuel dans les PMA. Comme l’écrit Testart : « Le sexe est peut-être encore plus présent quand sa fonction est détournée » (Testart, 1986, p. 25). On peut penser que la FIV supprime la sexualité : « Mais ne livre-t-elle pas plutôt une image insupportable, parce que caricaturale, de la sexualité ordinaire ? » (Testart, 1986, p. 70). Paradoxalement, les PMA, par le fait qu’elles réalisent une conception sans passer par la voie sexuelle, lèvent le voile sur la sexualité dans l’imaginaire parental, et peut-être aussi dans celui de l’enfant, désignant, pointant du doigt ce qui est habituellement caché, obligeant à penser l’articulation entre masculinité et paternité (Schneider, 2000), entre féminité et maternité, entre sexualité et procréation.
La question de savoir d’où viennent les enfants, comme dans les théories sexuelles infantiles (Freud, 1908), s’impose dans les PMA. On n’y échappe pas. Et chacun y répond à sa manière. Le lien entre sexualité et procréation a toujours une part de mystère. La procréation reste prise dans des dimensions impensables, irreprésentables, si bien que chacun peut y aller de sa petite construction. C’est ce qu’on retrouve aussi sur le plan de la culture. Certaines sociétés n’associent pas sexualité et procréation, persistant à faire de l’enfant autre chose que le rejeton de ses parents (Malinowski, 1930 ; Héritier, 1996).
Les PMA forcent à penser l’énigme, le mystère que représente la génération autant que la différence des sexes dont celle-ci procède, mettant en évidence que le lien entre une relation sexuelle et la procréation est loin d’être évident dans la vie psychique.
Des parents artificiels
La PMA n’est qu’une fausse réponse à une vraie question. Elle répercute ce qui est impossible à penser dans le fait de devenir parents. Quelles que soient les techniques dont procède la procréation, elles ne peuvent éclairer l’insondable de l’origine. Tout se passe comme si la possibilité de procréer de façon médicalement assistée venait écarter qu’il y a une dimension d’inconnaissable dans le passage de l’homme au père, de la femme à la mère, à laquelle sont confrontés tout homme et toute femme en devenant parents.
D’être confronté à la stérilité, de recourir aux techniques de PMA, force à penser de façon excessive la parentalité, la filiation, la reproduction. Qu’est-ce qu’un enfant ? D’où vient-il ? De quoi est-il le produit ? Qu’est-ce que devenir père ? Devenir mère ? Ni l’histoire du couple ni la biologie de la reproduction ne permettent d’y répondre totalement. Les parents qui procréent de façon médicalement assistée sont renvoyés à ces interrogations de façon insistante, presque brutale. Ils doivent faire des choix. Ils sont forcés de réfléchir, d’envisager une adoption, une IAD, ou de tenter une PMA autologue. Ils imaginent que les autres parents, ceux qui n’ont pas procréé à travers une intervention technique extérieure, seraient des vrais parents et auraient accès à ce dont il s’agit. Ils en viennent à imaginer que d’avoir procréé directement l’enfant permet de résoudre ce questionnement. Ils introduisent du « vrai » et du « faux » dans le fait de devenir parents. Par rapport à ceux qui ont procréé de façon naturelle, ils se sentent des parents artificiels. Ils ont usé d’un artifice pour avoir des enfants, du même coup ils restent pris dans l’artifice.
Parfois aussi, c’est sous la forme d’une dénégation qu’apparaît cette préoccupation quant à l’artifice, comme cette mère à propos de sa fille : « J’ai des amis qui ont des enfants du même âge, évidemment j’ai un regard sur eux, j’essaie de comparer mais je trouve qu’elle n’a rien de particulier par rapport à eux. »
Le sentiment d’artifice se retrouve dans l’investissement de l’enfant. Les parents ont fortement désiré l’enfant. Ils l’ont longtemps attendu. Ils ont dû faire appel à des technologies inédites. À vouloir absolument l’enfant, le désir parfois n’y est plus (Lemoine-Luccioni, 1997). Vouloir et désirer, ce n’est pas la même chose : la volonté peut éteindre le désir.
Le fait d’avoir voulu à ce point l’enfant fait que l’ambivalence devient difficile à vivre. L’enfant est mis en place d’idéal. Ils ont tellement investi sa venue au monde qu’il devrait être source d’émerveillement continuel. Ils le surprotègent, parfois ils ont des difficultés à lui mettre des limites. L’ambivalence est vécue comme un rejet, avec beaucoup de culpabilité. Ils l’ont voulu, c’est un être précieux : s’il les déçoit, tout s’effondre. Dans ce cas l’enfant, produit d’un artifice, devient un enfant artificiel, totalement investi, qui ne devrait jamais être décevant. L’investissement devrait être sans ambivalence. On est bien dans une atmosphère d’artifice, à laquelle la réalité à tout moment risque d’objecter. L’enfant de la science peut-il être vraiment comme tout enfant ? Y a-t-il une place pour l’ambivalence, pour la déception (Santiago Delfosse, 1995) ?
L’investissement doit être total ; sans division, sans ambivalence. Les parents se sentent davantage responsables de l’enfant que d’autres parents. Si un événement négatif survient, le lien est mis en question, l’ambivalence est mise en crise, avec un risque de désinvestissement de l’enfant. Un père qui a procréé par ICSI réfléchit à son rôle de père, à l’éducation qu’il devrait donner à son enfant, à ce qu’il devrait lui transmettre : « Je pense à la limite que chaque enfant conçu comme ça, à un certain moment, peut le reprocher à ses parents, ça c’est évident, mais qu’est-ce qui arrivera ? Je ne le sais pas... » Il pense à ce que l’enfant pourrait lui reprocher, à la relation qu’il aura avec lui au moment de l’adolescence, à ce qu’il lui autorisera de faire. Peut-être un jour son enfant sera-t-il amené à lui dire : « Vous auriez mieux fait de me laisser où j’étais, plutôt que de forcer la nature pour que je vienne au monde. » Le désir, dans sa dimension ambivalente, semble écrasé. Le père cité ci-dessus dit sa crainte de trop couver son enfant parce que « c’est un enfant précieux..., on n’a pas la chance de pouvoir en faire dix », émettant la crainte de lui interdire tout ce qu’un enfant normal peut faire : « Moi, je serais assez craintif de ce côté-là, j’aurais tendance à faire attention, à ne pas le laisser s’éloigner trop quand il va prendre son indépendance, de peur qu’il lui arrive quelque chose de grave. Je ne sais pas si j’aurais eu cette réaction-là si j’avais pu avoir des enfants naturellement, sans problème. » Une mère, en parlant de sa fille née par PMA, vient à dire : « Est-ce qu’on l’aimerait autant si elle était venue naturellement..., c’est sûr qu’on la regarde respirer... on a l’inquiétude de ne pas l’envahir, de la laisser respirer, de la laisser grandir à son rythme... on est attentif car on apprécie chaque instant... je ne sais pas si j’en aurai un deuxième, je profite de chaque moment... mes amis se réjouissent que l’enfant marche, moi je n’ai pas ce raisonnement, ça ne me gêne pas de la tenir aussi longtemps dans les bras, car je ne sais pas si j’en aurai un deuxième... je le vis à fond... même quand elle pleure, on s’amuse, on voit le côté positif. »
Une autre mère, bien qu’elle ait procréé par PMA autologue (après avoir envisagé l’IAD), associe sur la base de l’IAD, ce que c’est qu’être parents : « C’est mignon quand c’est tout petit, mais dès qu’il y a des problèmes en grandissant, eh bien, le mari, il ne se sent pas vraiment responsable, étant donné que ce n’est pas son enfant. Moi, j’avais pas du tout envie de faire cela. » Puis, elle parle de l’adoption : « Je préférerais un enfant adopté, où on lui dit : on n’est pas tes parents, mais on fera de notre mieux ; plutôt que de dire : moi, je suis ta maman, je ne connais pas ton père, ton père c’est celui-là. Mais... il y a des conflits ensuite qui peuvent être dramatiques et c’est du chantage, et c’est des tas de choses qui viennent, et ça finit, à mon avis, mal. » Elle ajoute, concernant les PMA autologues : « C’est très abstrait pour moi. » Elle pense donc aussi qu’il y aurait des « vrais » parents, définis par une certaine forme de filiation. Comme si ce n’était pas le cas de toute conception.
Traumatisme et transgression
Les parents ont souvent l’impression d’avoir été trop loin, d’avoir défié la nature, trompé les dieux, forcé le destin. D’avoir voulu l’enfant, de l’avoir obtenu, les laisse avec l’impression qu’ils vont payer un jour la dette d’avoir forcé la nature. Un père parle de ses craintes pendant la grossesse : « J’avais des inquiétudes que l’enfant ait des anomalies, ce qui ensuite aurait mis un élément de culpabilité à tout le monde... si elle n’était pas comme elle est aujourd’hui, on se serait énormément culpabilisé par la suite, on se serait dit : est-ce que l’on a droit de faire ce que nous avons fait ? » La mère ajoute : « C’est fantastique d’avoir un enfant en bonne santé, personne ne peut imaginer qu’elle ait été conçue d’une manière spéciale... on voulait un enfant mais pas à n’importe quel prix... c’est pas naturel ce que l’on a fait... nous sommes des gens qui avons beaucoup de respect pour la nature, est-ce qu’on a le droit ? Est-ce que ce n’est pas de la folie d’aller aussi loin ?... Est-ce qu’on a bien fait d’aller défier la nature ? »
La culpabilité semble inhérente à la situation des procréations médicalement assistées, par le fait d’avoir franchi une limite imposée par les lois de la nature. La période de traitement peut apparaître comme traumatique pour les futurs parents, par la lourdeur des traitements, la charge émotionnelle qu’ils représentent, mais aussi le vécu de déception et de perte lié aux échecs de transfert d’embryon, aux éventuelles grossesses extra-utérines, aux fausses couches, qui viennent fixer une culpabilité qui peut faire retour à tout moment. Ce sentiment de culpabilité peut aussi être renforcé par une certaine pression sociale. La stérilité et ses traitements sont encore tabous dans nos sociétés, les médias véhiculent beaucoup d’informations sur les PMA avec des prises de position diverses, souvent moralisantes, renforçant l’idée qu’il y aura un jour un prix à payer. Une mère énonce à propos de sa fille née après PMA : « J’espère juste que sa santé sera bonne quand elle sera adulte, que ses hormones et ce traitement n’auront aucune influence sur sa santé. » Les parents ont agi, ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour avoir l’enfant : ils en sont d’autant plus responsables. À la différence des conceptions naturelles qui impliquent d’accepter une part d’immaîtrisable, les parents qui conçoivent par PMA, par le fait qu’ils ont tout fait pour avoir un enfant, pensent devoir maîtriser ce qui va suivre, prévenir, conjurer ce qui pourrait faire retour du fait d’avoir voulu imposer leur volonté.
La culpabilité n’est que flottante pendant la grossesse. De temps en temps, des craintes surgissent : que l’enfant soit malformé, qu’il soit un « monstre », qu’il soit « déchiré ». Une fois que l’enfant est là, celles-ci régressent lorsque les parents ont pu vérifier qu’il est bien normal et que tout s’est bien passé. Les parents semblent pouvoir traverser ce vécu traumatique, lui donner un sens, en tirer une expérience positive. En revanche, si l’enfant présente un problème, une maladie, une malformation, la culpabilité devient envahissante, paralysante. Les problèmes actuels présentés par l’enfant font fonction de traumatisme après-coup par rapport à ce qui a été vécu pendant le traitement de la stérilité, révélant le traumatisme qu’il avait impliqué.
Un enfant né d’un couple marié depuis dix ans, conçu par ICSI après sept tentatives de transfert d’embryon (FIV puis ICSI après échecs de fécondation) qui ont échoué, présente à sa naissance un complexe polymalformatif. Il ne s’agit pas d’un problème héréditaire. L’enfant est hospitalisé pendant les cinq premiers mois de vie et subit de multiples interventions chirurgicales. La mère dit avoir un désir d’enfant depuis son adolescence. Un premier gynécologue qu’elle a consulté a attribué sa stérilité à un problème psychologique lié au décès de sa mère d’un cancer des ovaires, trois semaines avant le mariage du couple. Un deuxième gynécologue pose le diagnostic d’obstruction tubaire et l’opère. Elle a confiance en lui, mais il décède accidentellement. Par la suite, on découvre chez son mari un syndrome oligo-térato-asthénozoospermique qui explique la persistance de la stérilité. Pour le couple, il était important que leur enfant s’inscrive dans leur lignée génétique. Ils refusent l’idée de l’adoption ou de l’IAD. À noter que le gynécologue qui les suit pour la PMA nous a transmis son impression d’un couple comme porté par les évolutions technologiques, avec une demande d’enfant qu’il qualifie de « folle ». La grossesse est vécue comme difficile par la mère : il n’y a qu’un des deux embryons transférés qui tient, ce qu’elle vit comme une perte. En raison d’une menace d’accouchement prématuré, elle doit rester alitée les trois derniers mois. Lors des examens prénataux, on découvre une anomalie rénale, qui est alors banalisée. Les entretiens avec la mère débutent lorsque l’enfant a 2 mois. S’y révèle un sentiment écrasant de culpabilité. La mère se sent responsable de toutes les souffrances traversées par son enfant qui, selon elle, aurait dû mourir. Elle vit dans l’angoisse par rapport à son enfant, d’autant plus qu’il s’étouffe fréquemment.
Même si les médecins ne voient aucun lien entre ces malformations et l’ICSI, la mère pense qu’il y en a un. Elle aurait trouvé des articles qui le confirmeraient. Elle a l’impression d’avoir été trompée, que la grossesse n’a pas été bien surveillée. Elle en veut aux gynécologues. Elle dit à son mari qu’ils n’auraient jamais dû aller si loin, elle a l’impression que ce qu’ils vivent actuellement avec cet enfant est le prix à payer pour leur désir d’enfant, que le fait d’avoir forcé la nature implique de passer par un certain nombre de difficultés. Elle qui a tant attendu cet enfant, maintenant qu’il est là, c’est comme si elle n’en avait plus envie. Elle se sent dévalorisée comme mère par rapport aux infirmières, rejetée par son enfant, incompétente. Elle passe par des phases de grande dépression, d’épuisement, alternant avec des périodes d’hyperinvestissement puis de désinvestissement de son enfant.
Dans le cas d’un autre couple, un enfant né après ICSI présente un problème d’incompatibilité rhésus grave nécessitant une hospitalisation avec photothérapie et exsanguino-transfusion. La mère décrit qu’elle a eu un état d’angoisse, de panique extrême, au moment où elle a vu le pédiatre inquiet. Elle pense que s’il y a eu un problème d’incompatibilité sanguine, cela signifie que le gynécologue a dû se tromper lors du transfert d’embryon et qu’il a dû lui implanter celui de sa voisine de chambre. Elle se demande si ce nouveau-né est vraiment son bébé. Ce couple avait eu un premier enfant conçu naturellement. C’est suite à l’apparition d’une stérilité masculine qu’ils ont dû avoir recours à l’ICSI, après quatre essais d’insémination artificielle par sperme du conjoint. Ils s’étaient montrés d’emblée très décidés pour l’ICSI. La première tentative a réussi. Pour eux, le fait de recourir à une technique de PMA n’était qu’une aide médicale à la procréation. Ils ne voulaient pas trop y penser, considérant ce deuxième enfant au même titre qu’ils avaient imaginé le premier. Ils avaient cependant l’idée que pour l’enfant, cela pouvait être un choc difficile au tout début de la vie, tout en nuançant une telle idée, en se disant que les enfants peuvent avoir à faire face à d’autres problèmes bien plus importants au cours de leur existence. Le père avait tout de même énoncé : « Vous savez dans l’ICSI, il y a une agression, on parle d’agression à un moment donné, on doit perforer l’ovule, c’est un geste qui n’est pas naturel, en plus de faire cela in vitro. » Il ajoute cependant : « Mais les femmes qui fument pendant la grossesse, c’est aussi une agression. » Lors de la grossesse, ils apprennent qu’ils attendent une fille. C’est ce qu’ils espéraient, ayant déjà un garçon. La mère a alors l’impression que ce n’est pas possible, que c’est trop, que tout marche trop bien : « Non seulement l’ICSI a marché du premier coup, mais en plus c’est une fille, ce qu’on désirait. » Elle s’était interrogée si tout cela n’était pas trop beau, s’il n’y avait pas quelque chose qui allait obscurcir ce ciel bleu. C’est cette culpabilité latente, cette menace, ces idées conjuratoires, que l’incompatibilité rhésus est venue révéler de façon traumatique, dévoilant dans l’après-coup ce qui avait été vécu et refoulé pendant la grossesse. L’idée de transgression était bel et bien présente, mais il a fallu un deuxième événement – traumatisme après-coup – pour que la culpabilité envahisse subitement l’espace psychique des parents.
Doutes sur la paternité et fonction paternelle
Nous avons été frappés par le fait que semble persister chez les pères qui recourent à l’ICSI un doute sur la paternité. Cette méthode devrait cependant aboutir à l’idée d’un père certain, le spermatozo ïde étant prélevé chez celui-ci pour être directement injecté dans l’ovule. Tout se passe donc comme si devait se rétablir le régime de la croyance pour que puisse se construire une fonction paternelle ; comme si tout processus de filiation devait passer par l’incertitude quant au père respectant le précepte « pater semper incertus est ».
Le doute semble devoir être maintenu pour qu’une fonction paternelle puisse se mettre en place. Certains pères parlent de l’ICSI, qui est une procréation autologue, comme s’il s’agissait d’une IAD : nous avons en effet constaté qu’à leur écoute, ils nous entraînaient dans une certaine confusion où on ne sait plus s’ils s’agit d’une IAD ou d’une ICSI. D’autres déplacent l’incertitude sur le choix du spermatozo ïde : « On aurait pu ne pas prendre celui-là et cela aurait donné un autre enfant » ; ou encore : « On aurait pu choisir le millionième spermatozo ïde qu’il n’aurait pas fallu choisir », ce qui représente une belle dénégation pour quelqu’un qui souffre d’oligo- ou d’azoospermie. D’autres encore doutent de l’équipe médicale qui est intervenue dans la conception, imaginant qu’on pourrait avoir mélangé les échantillons, injecté le spermatozo ïde d’un autre. Un père, par exemple, nous fait part de l’importance qu’ont eues pour lui les premières semaines de vie de sa fille, pendant lesquelles il a pu vérifier sa ressemblance physique avec elle. Il avait besoin d’être rassuré que ce bébé était bien son enfant : « J’avais toujours peur, j’y croyais pas tant qu’elle n’était pas née et même après, je voulais attendre de voir si elle avait des points de ressemblance avec moi [...], actuellement, on dit qu’elle a des points de ressemblance au niveau des yeux, de la couleur des cheveux [...], c’est un immense soulagement, j’ai l’impression que c’est mon enfant. Alors qu’avant la naissance, je me demandais : est-ce qu’il est possible, avec la manière dont cela a été fait, qu’il y ait des ressemblances avec le père ? On a trop trafiqué, cela appartient à quelqu’un d’autre. »
Ces faits cliniques paradoxaux démontrent à quel point le père est à situer au-delà de l’horizon de la procréation. Tomber enceinte, porter un enfant, accoucher, tout cela est le propre de la mère. Sur le plan du droit, c’est à partir de la grossesse et de l’accouchement que se donne d’abord la filiation, quelle que soit l’origine du spermatozo ïde (du moins dans les sociétés qui n’admettent pas le don d’ovule et les mères porteuses). C’est la mère qui est certaine dans la procréation. Le père reste incertain. Le père est finalement celui que désigne la mère, et sa fonction ne se réalise que dans l’ordre symbolique, à travers la métaphore paternelle (Lacan, 1957-58 ; Lacan, 1959), quelle que soit la réalité biologique qui a présidé à la conception. Malgré une confirmation biologique, la question de savoir ce qu’est un père reste irrésolue (Lacan, 1956-1957). Ce que semble enseigner la clinique particulière de l’ICSI, c’est que la fonction paternelle a besoin de l’incertitude quant au père pour se déployer et opérer (Ansermet, Almeida, 2000). La fonction d’être père ne peut se confondre avec celle de la fécondité, avec l’engendrement, la procréation, qui « n’arrivera jamais à constituer la notion de ce qu’est être père » (Lacan, 1955-1956).
La clinique particulière de l’ICSI semble ainsi révéler que le doute sur la paternité joue un rôle essentiel dans l’instauration de la fonction paternelle. S’y démontre à quel point – au-delà de la réalité biologique mise en jeu par les PMA autologues – tout sujet est capable d’inventer les réponses qui lui sont propres pour subvertir subjectivement la réalité des techniques de procréation par lesquelles il a dû passer pour avoir un enfant.
 
CONCLUSION
 
 
Les PMA touchent à des questions essentielles telles que la parentalité, la filiation, la sexualité, l’amour : elles peuvent être la source de constructions fantasmatiques parentales fascinantes mais aussi contraignantes. Celles-ci pourraient venir contaminer la façon de voir l’enfant. Les repères cliniques issus de cette recherche ne sont donc pas destinés à construire une vision déterministe du devenir de l’enfant né après PMA, mais au contraire à permettre de trouver les moyens d’éviter que ces constructions imaginaires viennent marquer le destin de l’enfant.
Mieux définir les représentations parentales, les saisir dans leur aspect répétitif n’a pas pour but de prêter une voix supplémentaire au déterminisme. Les connaître devrait permettre au contraire de faire vaciller ce qui se cristallise autour des biotechnologies, afin d’empêcher que quelque chose ne se fige dans l’investissement de l’enfant. Le pari est de libérer les parents de la pression des représentations induites par les PMA, afin qu’ils puissent offrir à l’enfant une place qui soit la sienne, à partir de laquelle il puisse construire sa propre histoire au-delà de ce qui a présidé à sa procréation.
Il faudrait bien sûr faire le même travail à propos des représentations de l’enfant. Il est possible qu’on retombe sur les mêmes théories sexuelles infantiles et les mêmes romans familiaux de tout un chacun, quel qu’ait été son mode de conception, dans la mesure où il s’agit de modes de réponse face à l’énigme que représente pour tout enfant sa venue au monde.
Lorsque l’enfant va bien, il semble que les parents oublient rapidement le mode de procréation dont il est issu, le laissant réaliser le chemin qu’il voudra choisir. En revanche, lorsqu’il y a un événement traumatique, tel qu’une maladie chez l’enfant, les constructions autour des PMA précipitent, scellant une culpabilité envahissante, amenant les parents à construire une causalité psychique qui devient figée : dans ce cas, la PMA peut devenir une cause à tout faire, un piège de la causalité, qui risque dès lors de programmer le devenir de l’enfant. S’il y a une intervention clinique à envisager après PMA, c’est celle qui devrait contribuer à décharger cette culpabilité, à en libérer les parents, pour donner à l’enfant l’espace nécessaire pour advenir. Ce travail peut se faire avec l’enfant, en aval, dans l’après-coup. Mais il y a aussi l’amont, avec les futurs parents, auxquels des consultations peuvent être offertes en parallèle du traitement de la stérilité, parfois organisées dans le cadre même des unités de médecine de la reproduction (Béran, Germond, 2000).
Il s’agit donc d’éviter de tomber dans une vision où l’enfant ne serait vu – ou ne se verrait – qu’à partir du mode particulier de procréation dont il est issu, qui viendrait le représenter complètement. Les PMA obligent à revenir sur la question de la causalité psychique et sur celle du déterminisme. Le sujet se construit à partir de la contingence, du fait de la rencontre, du hasard qui le pousse à droite et à gauche, dont il peut faire dans l’après-coup son destin. Le fait de s’unir sexuellement avec une femme, que celle-ci soit fécondée, qu’elle porte ensuite quelque chose pendant un certain temps dans son ventre, que ce produit finisse par être accouché, n’aboutira jamais à constituer la notion de ce que c’est qu’être parents, d’être père ou mère au sens de procréer, de même que cela ne fournira jamais à l’enfant une explication à son surgissement à la vie, dans un monde déjà présent. Quelles que soient les conditions de sa conception, de sa gestation, de sa naissance, c’est inévitablement à lui de jouer une fois qu’il est là, même s’il ne sait pas comment ni pourquoi.
Un sujet n’a pas moins de chance – ou plus de chance – d’advenir lorsqu’il est né de PMA. Tout dépend donc de ce que font les parents et pas de comment ils ont fait l’enfant. De même, tout dépend de ce que fera l’enfant et pas de comment on l’a fait. Quel que soit son mode de procréation, l’enfant bute inévitablement sur la question de sa contingence dans l’être. Sa conception, que ce soit par l’œuvre directe de ses géniteurs ou par PMA, ne suffit pas à répondre à l’énigme que lui pose sa venue au monde, à donner un sens à son ineffable existence. Finalement, ce sera à l’enfant de se constituer face à ce qui lui préexiste, face à ce qu’il trouve autour de lui en venant au monde, sur quoi il va s’appuyer tout en désorganisant et réorganisant différemment ce qui était. Reste à lui offrir l’espace qui lui permette de réaliser son émergence.
La naissance est une rupture, une coupure qui sépare d’une origine pour toujours manquante. De cette coupure résulte une possible liberté, qui offre l’espace à l’enfant pour devenir l’acteur de son propre devenir, au-delà de ce qui borde sa venue au monde. La naissance introduit donc une solution de continuité par rapport à ce qui participe à déterminer celui qui vient de naître. Une fois qu’un organisme est biologiquement né, reste au sujet d’advenir, qu’il soit issu du co ït d’un homme et d’une femme, d’une PMA, d’un donneur de sperme, voire d’une donneuse d’ovule. La naissance subjective est un processus qui commence justement avec la rupture qu’introduit le fait de naître.
La tâche du clinicien est de se servir de cette rupture, de participer à ouvrir un espace d’imprévisibilité qui laisse toute sa place à l’enfant qui seul peut décider de ce qu’il veut devenir, selon son désir, dans les défilés du monde qui lui est proposé.
Printemps 2001
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1] L’étude présentée dans cet article a permis d’initier une ligne de recherche sur l’identité parentale et l’investissement de l’enfant né après PMA autologue, à laquelle participent aujourd’hui Mme Claudia Mejia, docteur en linguistique, le Dr Carole Müller Nix, le Dr Elisabeth Meyrat-Schwoerer, le Dr Mathias Erb et le Dr Ana Almeida, en collaboration entre l’Unité de pédopsychiatrie de liaison du Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (Pr F. Ansermet) et l’Unité de médecine de la reproduction (Dr M. Germond, Pd & MER) du Département de gynécologie obstétrique du CHUV à Lausanne.
[2] Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, HUG, Genève.
[3] SUPEA-Pédopsychiatrie de liaison, Lausanne.
[4] Unité de médecine de la reproduction, Département de gynécologie obstétrique, CHUV, Lausanne.
[5] SUPEA-Pédopsychiatrie de liaison, Lausanne.
[6] Le Temps, 19 septembre 1998.
[7] L’ICSI, est une technique d’injection en laboratoire du spermatozo ïde dans l’ovule, utilisée en cas de stérilité masculine, principalement en lien avec un syndrome OTA (oligo-terato-asténozoospermie) où les spermatozo ïdes sont de mauvaise qualité, peu mobiles et en faible quantité dans le sperme.
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