2002
La psychiatrie de l'enfant
Mémoires cliniques
À propos du clonage humain : du pareil au même
Texte conçu autour d’un entretien avec Axel Kahn
[1]
Bernard Golse
[2]
Service de pédopsychiatrieHôpital Necker-Enfants Malades149, rue de Sèvres75015 Paris
Après quelques rappels sur les différents types de clonage, l’auteur cite ensuite certaines prises de position formulées à l’occasion de la naissance de la brebis Dolly en 1997. Un entretien avec Axel Kahn est alors rapporté dans son intégralité, entretien centré sur les questions éthiques posées par le clonage, avant que l’article ne soit conclu par le dévoilement de trois escamotages fantasmatiques liés à cette technique : l’escamotage du temps, l’escamotage de la tiercéité, l’escamotage de la mort enfin.Mots-clés :
Clonage humain, Éthique, Mort, Temps, Tiercéité.
After several reminders of the different types of cloning, the author cites a number of positions which were taken at the birth the ewe Dolly in 1997. An interview with Axel Kahn was then transcribed in its entirety, centered on the ethical questions posed by cloning before the conclusion of the article which unveils three fantasy evasions : the evasion of time, evasion of the third party and finally evasion of death.
Después de recordar los distintos tipos de clonaje, el autor menciona algunas tomas de posición expresadas en el momento del nacimiento de la oveja Dolly en 1997. Una conversación con Axel Kahn centrada en las cuestiones éticas planteadas por el clonaje se recoge en su totalidad ; el artículo termina revelando tres escamoteos fantasmá ticos relacionados con esta técnica : el escamoteo del tiempo ; el escamoteo de la terceidad y por fin el escamoteo de la muerte.
Jusqu’à maintenant, les générations se suivent et ne se ressemblent pas. Mais en sera-t-il toujours ainsi ? La perspective du clonage humain ne menace-t-elle pas cette diversité dont, à tort ou à raison, nous avons actuellement le réflexe de penser qu’elle nous est fondamentalement nécessaire ? Il est sans doute difficile de répondre à cette question qui, cependant, insiste désormais, me semble-t-il, avec de plus en plus de force.
Sans doute les clones font-ils d’ores et déjà partie de notre réalité psychique, convoquant – qu’on le veuille ou non et qu’on le croie ou non – des thèmes aussi cruciaux que la vie, la mort et l’immortalité, la naissance et la sexualité, le double et le narcissisme... Tout cela n’est pas égal et ne peut pas nous être égal.
Le XXIe siècle s’annonce parfois, ou nous est annoncé comme le siècle de l’uniformisation et de la multiplication, et ce sont précisément ces deux thèmes qui se condensent, à mon sens, dans la question du clonage.
Du pareil au même : la structure même de l’expression nous invite à penser le double et le symétrique en référence à l’opposition de l’identique et de l’altérité. Nous savons bien désormais que la photocopie est un mode de reproduction...
Mon propos visera seulement à montrer que les impératifs catégoriques kantiens (du type : « Il ne faut pas, un point c’est tout ! ») ou les psalmodies éthiques (du type : « On ne doit pas, parce que... ») ne suffiront certes pas à endiguer ces développements techniques. J.-P. Changeux appellerait peut-être ici à la rescousse « les bases naturelles de l’éthique », mais il n’en demeure pas moins que la réflexion est délicate. Les « Psy » sont-ils bien placés pour aider à penser en ce domaine ? Je le crois, mais en partie seulement.
Après un rappel préliminaire sur quelques définitions à propos du clonage, un entretien avec Axel Kahn, généticien de réputation internationale et membre du Comité consultatif national d’éthique, a ensuite été retranscrit, entretien qui constitue, à mon sens, un document très important et qui a été effectué par Alain Casanova
[3].
Après quoi, je soulignerai brièvement quelques lignes de réflexion à propos du temps, du tiers, de l’amour et de la mort, concepts mis à mal par le clonage et dont le tissage intime se trouve pourtant, bien entendu, au cœur même de la vie, tout simplement.
Mais pour en finir avec cette introduction, j’aimerais au fond seulement me demander si le clonage représente véritablement l’avenir de l’homme ou si, au contraire, il n’y a là que l’avenir d’une illusion (sic), voire l’illusion d’un avenir.
À chacun sa réponse, sans doute, mais qui n’est pas sans importance et sans impact sur le fait humain...
Quelques oppositions tout d’abord : il importe de distinguer différentes choses.
Première opposition : le clonage reproductif et le clonage non reproductif
Le clonage non reproductif peut concerner des cellules végétales ou des cellules animales. Il s’agit au fond de cultures cellulaires qui permettent notamment de travailler sur de plus grandes quantités de matériel génétique à des fins de recherche ou de production pharmacologique, par exemple (grâce à l’apparition du génie génétique en 1973). C’est ce qu’on appelle parfois le clonage thérapeutique.
Le clonage reproductif, quant à lui, vise à l’obtention de nouveaux individus strictement identiques à l’individu d’origine (on n’ose pas dire l’individu-mère), et il a d’abord été développé sur les plantes. Grâce au bouturage et à des techniques de clonage et de reclonage, les classiques peupliers qui ornent nos routes nationales sont ainsi, tous, des clones d’un seul populus nigra (peuplier noir) importé d’Italie au XVIIe siècle. Mais le clonage végétal peut aussi s’effectuer à partir de cellules différenciées, c’est-à-dire grâce à un procédé strictement comparable à la performance « Dolly » dans le règne animal.
Deuxième opposition : le clonage végétal et le clonage animal
Je viens de l’évoquer, et c’est évidemment le passage au clonage humain qui pose les problèmes techniques et éthiques les plus ardus. Selon Axel Kahn, le clonage animal représente en quelque sorte une « technique contre nature » puisqu’elle court-circuite, par définition, les processus de reproduction dite sexuée, j’y reviendrai.
Troisième opposition : le clonage à partir de cellules embryonnaires et le clonage à partir de cellules différenciées
Le clonage animal peut s’effectuer à partir de cellules embryonnaires (indifférenciées ou dédifférenciées), mais plus récemment, il a été réussi à partir de cellules différenciées, ce qui démontre que la différenciation n’abolit pas la capacité potentielle du noyau de chaque cellule à gouverner la construction d’un individu complet, et ce même pour des cellules somatiques qui n’ont pas pour fonction propre d’assurer la reproduction.
Autrement dit, lors de la différenciation, un certain nombre de gènes s’éteignent, si l’on peut dire les choses ainsi, mais ils subsistent à l’état latent et demeurent susceptibles d’être réactivés lors du clonage. En matière de clonage à partir de cellules indifférenciées, les expériences ont d’abord été menées chez la grenouille, par transfert de noyau dans un ovocyte receveur énucléé. Les expériences ont ensuite été menées chez les mammifères : la souris (modèle difficile en fait), le lapin (et notamment, à l’INRA sur le site de Jouy-en-Josas, par l’équipe de Jean-Paul... Renard : tel est le poids du signifiant !), mais aussi les ovins, les porcs et les bovins.
En matière de clonage à partir de cellules différenciées, la difficulté principale semble liée à la nécessité de mettre en phase le rythme de division du noyau transféré avec le rythme de division du cytoplasme de la cellule receveuse.
Après des essais sur les amphibiens, la revue Nature annonce, le 7 mars 1996, la naissance de deux agnelles, Megan et Morag, clonées à partir de cellules embryonnaires déjà relativement différenciées. Puis en 1997, c’est la naissance de « Dolly », clonée à partir de cellules d’une glande mammaire adulte (d’où le nom donné à cette brebis, en référence à la poitrine avantageuse de la célèbre chanteuse de country music, Dolly Parton). Le pas décisif est ainsi alors franchi...
Quatrième opposition : clonage « horizontal » ou clonage « vertical »
Le clonage horizontal, généralement par scission des cellules fœtales, aboutit au fond à la naissance de jumeaux monozygotes.
Le clonage vertical, principalement par transfert de noyau, aboutit à l’existence de deux individus exactement identiques mais décalés dans le temps, d’une ou plusieurs générations.
(Rappelons ici que l’individu humain se compose d’environ 1 million de milliards de cellules, chaque cellule somatique comportant 23 paires de chromosomes porteurs de près de 100 000 gènes et de 6 milliards de bases dont l’enchaînement linéaire se voit, on le sait, rigoureusement déterminé).
Pour résumer tout cela, je citerai quelques passages trouvés sous la plume de Michel de Pracontal, dans un numéro du Nouvel Observateur de juillet 1998 (9 au 15 juillet 1998) :
« Jusqu’au printemps 1997, on pensait qu’il était impossible de cloner un mammifère à partir du noyau d’une cellule adulte différenciée. La brebis Dolly, sœur jumelle de sa mère à six ans d’intervalle, a fourni la preuve vivante du contraire. [...] La ferme des animaux clonés est en train de se peupler rapidement avec les veaux de l’INRA et leurs cousins américains ou australiens. [...] Le ma ïs transgénique arrive en France ; les organismes génétiquement modifiés feront un jour partie de notre menu quotidien. [...] Le séquençage du génome humain, prévu pour 2005, sera peut-être achevé beaucoup plus tôt, sous l’impulsion de l’industrie américaine. [...] Le dépistage génétique des maladies ouvre la voie à un nouveau type de médecine préventive avec un risque de dérive eugénique. La thérapie génique permet, potentiellement, la manipulation de l’hérédité humaine, même si cette voie est pour l’instant bannie. [...] “L’homme à la carte”, modelé par les biologistes, semble (désormais) à portée de microscope. [...] Pour les plus inquiets, toute nouvelle avancée est perçue comme l’amorce d’un scénario catastrophe. »
Et Michel de Pracontal se montre alors relativement optimiste :
« Jusqu’ici, la réalité dément cette vision pessimiste. Il ne suffit pas qu’une opération soit techniquement possible pour que les scientifiques cherchent aussitôt à la réaliser. »
Citant ensuite André Langaney :
« Il y a de nombreuses expériences que les généticiens auraient théoriquement pu faire et qu’ils n’ont pas faites. On a créé des chimères mouton-chèvre, en mélangeant des cellules embryonnaires des deux espèces. Il aurait été moins difficile de réaliser des chimères homme-chimpanzé, le chimpanzé étant plus proche de nous que le mouton de la chèvre. Personne ne s’est lancé dans une telle aventure. Pas plus que l’on n’a tenté d’inséminer une femelle chimpanzé avec du sperme humain, ce qui aurait pu donner un hybride stérile, l’équivalent du mulet ou du bardot. Les biologistes ne sont pas complètement fous ! »
Michel de Pracontal reprend alors :
« Pourtant les craintes persistent, comme le montrent les réactions suscitées par la naissance de Dolly. La brebis du “Roslin Institute” est apparue comme l’embryon du “meilleur des mondes”. Les autorités politiques et religieuses se sont immédiatement souciées d’interdire le clonage humain, alors que celui-ci n’était pas à l’ordre du jour, loin de là. Anticipation justifiée ?
« Pour l’équipe écossaise de Keith Campbell, l’expérience “Dolly” ne vise nullement à produire des troupeaux de moutons génétiquement identiques. Pour des éleveurs, le clonage ne présente pas grand intérêt par rapport aux techniques usuelles de sélection. En fait, l’objectif principal des chercheurs écossais, comme des autres équipes qui mènent des travaux similaires, consiste à réaliser des animaux transgéniques. En particulier, des animaux manipulés pour produire des protéines humaines d’intérêt thérapeutique.
« Les cousines de Dolly (et notamment Polly) pourraient, par exemple, avoir dans leur lait des facteurs coagulants utiles pour combattre l’hémophilie, ou de l’hormone de croissance. Il s’agit, en somme, de réaliser des “pharmacies sur pattes”, ce qui éviterait les problèmes de contamination et de pénurie posés par la récupération de protéines humaines auprès de donneurs (ou sur des cadavres, comme pour l’hormone de croissance).
« En outre, un mammifère comme la vache ou la brebis présente l’avantage d’être proche de l’échelle humaine, contrairement à la souris que l’on manipule depuis longtemps mais qui est trop petite pour fournir des protéines humaines en quantité appréciable.
« Seulement, il est difficile de réaliser un animal transgénique. Le clonage permettrait, une fois obtenu le “prototype”, de le recopier sans avoir à refaire toute la manipulation. On est loin des armées de robots humains décrits par la science-fiction. »
Michel de Pracontal poursuit cependant :
« Est-ce à dire que les scientifiques ne s’intéressent pas au clonage humain ? Dans la rubrique “savant fou”, un physicien américain, Richard Seed, a provoqué une vive émotion en annonçant son intention d’entreprendre une expérimentation sur l’homme. Il est cependant difficile de le prendre au sérieux, au moins à court terme. En dépit de son nom prédestiné, Seed signifie “semence”, il n’est ni médecin ni biologiste, et ne dispose certainement pas de la recette magique du clonage qui reste une technique très difficile, à faible taux de réussite : il a tout de même fallu 270 ovocytes reconstruits pour obtenir Dolly et l’on ne sait pas vraiment pourquoi la manip a fini par réussir. Si l’on ajoute qu’au-delà des tout premiers stades, on ne sait pas faire pousser un embryon en dehors d’un utérus, on peut se demander où Richard Seed trouverait les dizaines de mères porteuses nécessaires à ses expériences.
« On peut toujours imaginer un progrès soudain, mais force est de constater que, vingt ans après Louise Brown, les techniques de fécondation in vitro plafonnent à des taux de réussite de l’ordre de 15 %. Le clonage n’est certainement pas plus facile. Au total, il est peu probable que les clones humains constituent une perspective réaliste avant longtemps. »
Ainsi donc, il y aurait place pour l’optimisme. Certains font même valoir les avantages possibles du clonage.
Pour le clonage animal : l’amélioration de la sélection, la préservation des espèces en voie de disparition, la plus grande efficacité de la recherche fondamentale en matière d’inné et d’acquis, la réalisation d’animaux transgéniques déjà évoquée ci-dessus ; et pour le clonage humain : la création de jumeaux clonés comme réserves d’organes à greffer et la reproduction asexuée pour pallier la stérilité... Autrement dit, organes en kit et sujet en double ! Quitte ou double en quelque sorte...
Qu’on souhaite ou non un moratoire, à la manière de Jacques Testart, le père du premier bébé-éprouvette en France, qui avait proposé dans ce domaine une éthique de la « non-recherche », une certaine prudence semble tout de même être de mise. Prudence que Jacques Testart a encore récemment invoquée dans sa fable scientifique : Ève ou la répétition.
ENTRETIEN AVEC AXEL KAHN
[4]
Axel Kahn est directeur de l’Institut de génétique moléculaire de Cochin, et une partie importante des travaux de son équipe concerne actuellement la génétique des déficiences mentales, en particulier celles d’entre elles liées à des anomalies portées par le chromosome X. Il a personnellement beaucoup réfléchi au problème du clonage humain.
B. Golse : On a beaucoup parlé de Dolly et des avancées récentes dans le domaine du clonage, qu’il soit expérimental, thérapeutique, reproductif... J’aimerais que vous puissiez nous dire quelques mots du clonage humain, sujet auquel vous avez, je crois, beaucoup réfléchi et tout d’abord pour savoir si c’est quelque chose qui est aujourd’hui à portée de main ou qui parait encore relativement lointain.
A. Kahn : Il y a deux aspects bien distincts à considérer à propos de cette technique. Il y a d’un côté le clonage thérapeutique dont la finalité est de préparer un médicament : c’est la création d’un embryon ayant le même génome qu’une personne adulte, non pas dans l’optique de faire un bébé, mais pour soigner cette personne si elle est malade. Et puis de l’autre côté, il y a le clonage reproductif dont le but, cette fois, est en effet de fabriquer un bébé par une nouvelle forme de reproduction. C’est ce clonage embryonnaire à visée reproductive qui, s’il était réalisé à partir d’une personne adulte, poserait le plus de questions éthiques. Le problème serait différent pour un clonage réalisé à partir d’un embryon issu d’une fécondation puisqu’il s’agirait dans ce cas d’une gémellité provoquée. La distinction est fondamentale, car dans ce dernier cas, de la même façon que pour des jumeaux homozygotes « naturels », qui en réalité sont des clones, il n’y aurait pas, entre les deux individus génétiquement identiques, de relation de dépendance : aucun d’entre eux n’aurait voulu l’autre. Comme dans le cas de deux vrais jumeaux, dont les personnalités vont évoluer suivant leur histoire singulière, il n’y aurait pas eu ici la volonté de l’un d’imposer à l’autre d’être sa copie génétique...
B. Golse : Les jumeaux sont tous les deux pris dans un désir d’enfant et dans une relation sexuelle à l’origine.
A. Kahn : Tout à fait, mais cela n’est pas un argument fondamental, car nous verrons que l’un des moteurs puissants qui peut conduire au clonage reproductif est également un désir d’enfant, y compris au sein du couple. Dans le cas d’un embryon réalisé à partir d’un individu adulte, il existe une relation de dépendance, une relation de « voulu » à « voulant » : si je crée mon « fils jumeau », j’ai décidé qu’un enfant va naître et qui aura beaucoup de mes traits et de mes caractéristiques, il y a là un véritable lien de sujétion.
B. Golse : Où en est-on d’un point de vue technique ?
A. Kahn : Depuis Dolly, chez les animaux, les choses se sont considérablement perfectionnées quant au pourcentage de succès. Il y a cinq espèces de mammifères chez lesquels on a aujourd’hui réussi à avoir des clones : les souris, les brebis, les chèvres, les porcs et les bovins. Si Dolly était le résultat d’un succès unique sur 276 tentatives, on est parvenu récemment chez des bovins à améliorer beaucoup ces résultats. Il demeure une difficulté importante, à savoir la surmortalité pré- et postnatale, due à des anomalies immunitaires, cardiaques et autres, qui expliquent que, alors que le développement semble se dérouler à peu près normalement, entre 30 et 50 % des fœtus issus de cette technique ne sont pas viables à long terme et meurent immédiatement avant ou peu après la parturition. Pour ce qui est de savoir s’il est techniquement envisageable de l’appliquer aux hommes et aux femmes, il n’y a aucune raison de penser que le mammifère humain soit de ce point de vue là plus définitivement réfractaire à l’application de la technique que les mammifères non humains. Est-ce que cela serait aisé ? La réponse est non. Dans une société démocratique qui a tout de même un souci moral, on ne se lancerait pas dans une entreprise qui, dans près de 30 à 50 % des cas, risquerait d’aboutir à une mortalité de l’enfant avant ou après la naissance. Voilà à peu près où nous en sommes.
B. Golse : Vous pensez que c’est ce risque de mortalité périnatale accrue qui limite la motivation à entrer dans le développement de cette technique ?
A. Kahn : J’espère bien que ce qui motive avant tout l’hésitation à entrer dans l’application de cette technique, ce sont des arguments moraux. Mais en réalité, pour tout le courant qui considère que le clonage reproductif est moralement légitime, ce qui motive effectivement l’appel à un moratoire, c’est ce risque.
Je ne parlerai dans cet entretien que des gens sérieux (il y en a qui ne le sont pas). Pour nous limiter à ceux qui se réclament du courant de pensée utilitariste et conséquentialiste, ils considèrent que s’il n’y a pas vraiment d’obstacle moral à cloner un enfant, il serait néanmoins déraisonnable, y compris d’après leur propre éthique, de créer un enfant programmé à mourir prématurément dans 50 % des cas. La moralité d’une action, pour le courant utilitariste de Jeremy Bentham, se définit en fonction de son utilité pour augmenter le plaisir et la jouissance et diminuer le déplaisir et la douleur. Créer un enfant susceptible de mourir rapidement, et donc créer de la souffrance, va à l’encontre de cette morale utilitariste. Ses partisans sont donc favorables à un moratoire pour essayer d’améliorer les performances du clonage, dont ils ne remettent pas en cause la potentielle légitimité morale.
B. Golse : À propos de l’identité génétique des clones, n’y a-t-il pas des différences dans l’ordre d’agencement des gènes qui auraient une répercussion sur leur expression ? Est-ce que, à la faveur des divisions cellulaires, par crossing-over par exemple, et même avec un patrimoine génétique identique au départ, les génomes ne vont pas s’exprimer différemment, sachant qu’on constate parmi les jumeaux homozygotes que près de 15 à 20 % d’entre eux présentent au plan psychopathologique des destins très différents ? Y a-t-il là une source de différence ?
A. Kahn : Non, le génome des clones ne peut se recombiner par ce moyen parce que, dans le clonage par transfert nucléaire, il n’y a pas de méiose, et donc pas de crossing-over. La grande caractéristique de la création d’un bébé par clonage embryonnaire c’est de mettre une cellule diplo ïde somatique, qui a donc 2N chromosomes, dans un ovocyte, et ainsi de contourner la phase indispensable à la création d’un individu unique, c’est-à-dire la réduction de moitié du patrimoine chromosomique. C’est ce que l’on nomme la méiose, phase aboutissant aux gamètes haplo ïdes et au cours de laquelle se produisent les crossing-over. De la même manière, les jumeaux (homozygotes) sont de vrais clones car ils sont issus de la scission de l’œuf. L’ordonnancement des gènes est donc chez eux parfaitement identique.
B. Golse : Pour continuer à réfléchir sur les enjeux éthiques, je voudrais maintenant vous poser une question qui peut paraître un peu paradoxale. Si du point de vue psychiatrique ou psychanalytique on pense à deux sujets génétiquement identiques, à des clones, on se dit que ces deux individus vont être pris dans des histoires différentes, n’occupent pas exactement la même place dans l’imaginaire de leurs parents, vont avoir un système interactif précoce probablement différent comme on l’a montré chez les jumeaux monozygotes et au bout du compte ne seront pas identiques. Et au fond, on peut se demander s’il y a vraiment à craindre autant que cela le « fantasme du même ».
A. Kahn : En effet, le fantasme du même est bien un fantasme, et il ne faut pas fonder notre réflexion sur lui. Dans le cas du clonage, la relation entre un père et « son fils jumeau », entre une mère et « sa fille jumelle », serait beaucoup moins grande, quant à la ressemblance notamment psychique et quant à l’histoire personnelle, qu’entre des vrais jumeaux ou jumelles. Deux jumeaux ont le même âge, vivent le plus souvent dans le même contexte familial, culturel et historique, tandis que, là, ces deux personnes au patrimoine génétique quasi équivalent auraient une histoire qui serait décalée dans le temps, c’est-à-dire également dans la culture, dans l’éducation, dans le monde, dans la société. Et donc ils seraient, plus encore que pour des jumeaux monozygotes, deux personnalités parfaitement différentes. Il est fondamental de faire cette observation, mais une fois qu’on a dit cela, il ne faut pas en tirer la conclusion que dès lors tout souci éthique lié au clonage serait balayé.
Un problème important est celui des limites de l’intervention parentale dans les caractéristiques de l’enfant. Cela commence par le choix du sexe. Est-il éthiquement acceptable que des parents décident d’avoir un garçon plutôt qu’une fille, ou l’inverse ? C’est une question essentielle. Les parents décident d’avoir un enfant et ils ont le devoir de lui assurer les conditions matérielles et psychologiques d’une vie et d’un développement les plus harmonieux possible. Or, un développement harmonieux, c’est celui qui permettra à l’enfant d’évoluer vers sa vie d’adulte, d’homme libre, de « personne autre », c’est-à-dire un développement fondé sur la reconnaissance fondamentale de son altérité. Ainsi peut-on se poser la question du droit qu’avaient les parents de décider que cet enfant devait avoir le sexe qui leur convenait. N’est-on pas déjà, à ce moment là, au-delà des limites permises d’interventionnisme parental ? C’est là une question encore en discussion. En revanche, si on évoque l’utilisation de tests génétiques pour choisir l’âge d’apparition de la calvitie, la couleur des yeux, la taille, la force, et bien d’autres caractéristiques encore – « le choix de l’enfant au magasin des enfants », pour reprendre l’expression de Jacques Testart –, il y a à peu près un consensus des éthiciens pour dire que cela serait éthiquement inacceptable. Parce que cela serait une appropriation de la personne qu’est l’enfant par ses parents, une négation tout à fait évidente de sa liberté de n’être pas pré-dessiné par un tiers. Avec le clonage on va bien au-delà de cela. La personne qui décide d’avoir un enfant par ce procédé connaît son sexe, la couleur de ses yeux, de ses cheveux, voire plus, puisqu’on sait bien qu’il y a également des traits de caractère organiquement orientés. Même sans prendre en compte ce dernier point, rappelons que l’assujettissement peut débuter par le contrôle de la forme. Les exemples en sont nombreux : les contes de fées tout comme les ballets classiques sont pleins de mauvais génies, de sorciers qui assujettissent leurs victimes en les transformant. Dans Le lac des cygnes, par exemple, le sorcier transforme la princesse en cygne. La princesse qui continue de pouvoir aimer n’est assujettie que par la forme, mais elle l’est sans conteste. La prise de contrôle commence quand un militaire commande à des hommes comment ils doivent s’habiller...
B. Golse : On n’a pas encore réussi à l’interdire !
A. Kahn : On n’a pas réussi à l’interdire, encore que le service militaire ne soit plus tellement bien vu et que l’uniforme ait été supprimé dans tous les lycées. C’est dire qu’il y a un progrès... Et voilà que l’on réintroduirait le droit d’une personne à décider de tant de caractéristiques, notamment de son enveloppe extérieure, d’un enfant à naître ! Ainsi, même à considérer la singularité de cet enfant, sa différence d’avec son double génétique, il reste là un problème sérieux.
Une autre interrogation qui ne va pas laisser indifférent, j’imagine, l’homme de terrain, le psychiatre-psychanalyste que vous êtes, c’est celle des conditions de l’épanouissement dans le cadre des relations parent-enfant. Vous savez très bien, dans votre pratique plus que dans la mienne, qu’il y a des situations particulièrement anxiogènes. Trois situations le sont sans doute. C’est, d’une part, la position d’un enfant de remplacement ; d’autre part, celle des jumeaux vrais, univitellins, qui souvent ont quelques difficultés pour s’individualiser ; et enfin, celle des parents abusifs qui nuisent à l’épanouissement de l’enfant, à son évolution vers cette phase d’acquisition de sa « liberté d’être autre », à égalité de devoir et de droit avec ses géniteurs. Chez l’enfant cloné, on s’expose à cumuler les trois risques : il serait clairement l’enfant de remplacement ; il aurait un jumeau, décalé dans le temps mais jumeau tout de même ; enfin, cet enfant, image corporelle d’une autre personne, aurait probablement des difficultés à s’autonomiser harmonieusement.
Copie, ne serait-ce que corporelle, d’une vie ayant déjà été vécue, oscillant entre la nécessité de s’y opposer radicalement pour exister et, au contraire, de s’y conformer, son cheminement vers l’autonomie en serait sans doute perturbé. Personnellement, je ne prendrais pas le risque de contraindre un enfant à croître dans ces conditions-là.
B. Golse : Actuellement, pensez-vous qu’il y a des chances raisonnables que des positions éthiques au niveau international soient prises sur cette question ? Et si elles sont prises, suffiront-elles à empêcher telle ou telle équipe de se lancer dans l’aventure ?
A. Kahn : Je crois qu’il faut fixer des enjeux. Cela fait peu de doute qu’il y aura des clones humains dans les vingt années à venir. L’enjeu n’est donc pas celui-là. Il est de savoir s’ils naîtront dans la transgression ou bien après une légitimation par la société, dans telle ou telle indication, de recourir à cette technique. C’est la seule question qui se pose réellement aujourd’hui.
Les mécanismes psychologiques conduisant à la demande du clonage sont d’une force telle, et par conséquent les intérêts économiques sont à ce point prégnants, que l’on sait bien que naîtront des clones humains. Nos sociétés en arriveront-elles, après débat démocratique, à le légitimer ? La chose est incertaine et aujourd’hui on aurait plutôt l’impression que non, puisque même l’Assemblée générale de l’ONU, qui habituellement s’occupe plus des problèmes d’esclavage, de liberté que de biomédecine, a décidé que la réduction de l’homme à son patrimoine génétique était impossible, et qu’un article a été ajouté précisant que le clonage était une atteinte aux droits de l’homme. C’est un fait historique. De fait, ce sont bien les droits de l’homme qui sont en cause. Il n’empêche qu’il existe aujourd’hui des courants philosophiques puissants et actifs qui ne s’opposent pas moralement au clonage. Il faut ici rappeler brièvement les différents courants de pensée concernés par cette question.
Au niveau religieux, les choses sont un peu confuses. Pour en dire un mot tout de même, notons que la seule position vraiment claire est celle adoptée par les chrétiens, mais surtout par les catholiques. Pour eux, Dieu a créé l’homme à son image et il est inconcevable qu’un autre homme fasse la même chose. Recourir au clonage est donc d’une impiété totale ! C’est même un véritable blasphème !...
En revanche, la religion juive considère que ce que l’homme sait faire et apprendre à savoir faire ne saurait être intrinsèquement mauvais. S’il apprend à cloner, c’est que Dieu lui a permis d’acquérir ce savoir-là. Et tout dépend de ce à quoi on l’applique. Ainsi, le pays dans le monde probablement le plus réceptif, aujourd’hui, à la légitimation morale du clonage reproductif, c’est Israël. Aussi bien à travers ses rabbins que certains de ses scientifiques tel Michel Revel, un biologiste moléculaire d’origine française.
En dehors des considérations religieuses, il y a, en résumé, deux grands courants qui s’affrontent et autour desquels s’articule le débat éthique. Ce sont les références kantiennes d’un côté et l’utilitarisme conséquentialiste de l’autre. L’utilitarisme, je l’ai déjà évoqué, c’est la philosophie qui vient de David Hume, Jeremy Bentham, J. Stuart Mill. Pour elle, l’appréciation des bases de la légitimité morale d’une action dépend de l’utilité de cette action pour diminuer la douleur globale et individuelle et maximiser le bonheur et la jouissance. Ainsi, à l’aune de cette appréciation, si le clonage répond au désir ardent et douloureux d’un couple stérile qui ne peut procréer, à celui d’un couple qui vient de perdre son enfant de le faire renaître neuf mois après, alors pourquoi pas ? À la condition, bien sûr, que l’on arrive à maîtriser ces techniques, que l’on veille à ne pas créer un enfant voué à une mort rapide. C’est là tout le sens du moratoire dont ce courant exprime tout naturellement la nécessité. Une telle attitude est sans doute majoritaire dans le monde scientifique anglo-américain.
En face, il y a la référence kantienne à la dignité : autoriser le clonage, est-ce compatible avec le respect que l’on doit à la personne ? De quel droit va-t-on, dans nos sociétés, légitimer cette division possible des citoyens entre ceux qui ont voulu les autres à leur image, et ceux qui ont été voulus ?
Est-il même envisageable de s’engager dans un système où l’enveloppe corporelle de certains citoyens serait assujettie à la volonté de tierces personnes ? La même démarche pose la question de la place de l’altérité dans la filiation. Je crois, pour ma part, qu’elle est tout à fait fondamentale. Le monde de l’homme commence avec deux êtres différents. J’imagine qu’il est plus difficile de s’humaniser avec son jumeau univitellin qu’avec un individu qui diffère par d’autres éléments que simplement des caractères acquis. Or, ce qu’il y a de fantastique dans le couple, c’est que deux individus fondamentalement différents, un homme et une femme, se mettent ensemble pour former une troisième personne, encore différente. Le but de l’éducation, nous en parlions tout à l’heure, c’est de valoriser cette différence, c’est-à-dire de permettre à l’enfant de faire valoir au maximum tout ce en quoi il est unique, irréductible à ses frères et à ses parents. Cette qualité de l’altérité qui, pour moi, est à la base de la filiation, est valorisée et magnifiée lorsque l’on fait le deuil de la filiation biologique. Je fais allusion ici à la situation d’un couple stérile qui adopte un enfant. La filiation passe dans ce cas avant tout par le cœur, par la transmission de valeurs, par le désir de créer cette communauté même en dehors des liens du sang. De même lorsqu’un homme stérile consent à ce que sa femme soit fécondée avec un sperme de donneur.
Que l’homme arrive à ne plus pouvoir imaginer comme « fils à aimer » que son double génétique me semble vraiment une régression narcissique, un authentique recul de civilisation.
B. Golse : Vous insistez bien sur le fait qu’un clone peut être pris comme n’importe quel enfant dans un désir d’enfant mais n’est-ce pas la relation du couple père-mère, et notamment le fait que la relation sexuelle (à l’origine, habituellement, de l’enfant) est absente, qui pose un problème ?
A. Kahn : Cela n’est pas, à mon sens, simplement le couple père-mère qui pose un problème, car la demande de clonage la plus forte concerne des couples dont l’homme est stérile, ainsi que des couples de femmes homosexuelles.
B. Golse : Couples où il n’y a pas de relation sexuelle fécondante...
A. Kahn : Oui, mais on n’est pas très loin tout de même... Dans la fécondation in vitro, il n’y a pas non plus de relation sexuelle fécondante, cela n’empêche pas que la question posée par le clonage en soit très éloignée. Je n’ai vraiment rien contre la fécondation in vitro.
Le clonage constitue dans ces cas de couples non fécondants un moyen d’avoir un enfant du couple, un enfant « acceptable », c’est-à-dire assez facilement appropriable. En effet, la femme va donner un ovocyte que l’on débarrassera de son noyau pour le remplacer par celui d’une cellule de la peau de son conjoint. L’embryon cloné ainsi obtenu sera placé dans l’utérus de la femme ; elle sera enceinte, elle nourrira en son sein cet enfant, elle en accouchera. Ce sera son enfant : ce sont ses gamètes, c’est son ventre, elle est la mère. Et ce sera l’enfant du conjoint, également (et même un peu plus que cela), puisqu’il en aura les gènes.
Ainsi, cela serait se tromper très profondément, je crois, que de fonder l’inacceptabilité du clonage sur l’argument que ce mode de reproduction se situerait hors de l’épure de la filiation sexuée. Cela fait bien longtemps que les couples stériles peuvent avoir un enfant en dehors de la relation sexuelle et, de ce point de vue, le clonage se situant à l’extrême de ces méthodes ne serait qu’une technique de plus, permettant que l’enfant soit biologiquement et organiquement appropriable par l’un et par l’autre des parents.
B. Golse : Si vous deviez résumer le thème fort de l’inacceptabilité du clonage humain, quel serait-il ?
A. Kahn : Il y a trois thèmes forts de l’inacceptabilité du clonage humain :
— Premièrement, l’ « enfant à la carte » : la liberté des parents ne va pas jusqu’à déterminer quelles doivent être tant de caractéristiques, ne seraient-elles que physiques, d’un enfant à naître. Il en va vraiment d’un problème de droit de l’homme. C’est le droit d’un individu de n’avoir pas été voulu tel qu’il est, tel qu’il est vu par les autres, par une tierce personne.
— Deuxièmement, c’est la valeur de l’altérité et ce qui permet de la faire valoir au sein du couple.
— Troisièmement, il s’agit des conditions dans lesquelles un enfant qui naîtrait par clonage aurait à s’épanouir, confronté à maintes difficultés psychologiques.
B. Golse : Axel Kahn, je vous remercie infiniment.
D’une manière générale, en matière de clones, j’ai le sentiment que nous oscillons sans cesse entre fascination et répulsion. Prométhée, Faust, Le Golem et Frankenstein se profilent ici à l’horizon et ce sans compter, bien entendu, Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, directement inspiré du texte de John Haldane : Dédale ou la science et le futur.
À la base de nos mouvements de peur et d’attirance à l’égard des clones, je soutiendrais volontiers l’idée qu’il y a en fait trois escamotages.
— Premier escamotage, celui du temps : la confection de clones non contemporains permettrait par exemple de se voir soi-même jeune en face de soi, dans un climat d’inquiétante étrangeté qui, toutes choses inversées, rappellerait un peu ce qui a dû être le vécu de S. Freud lorsqu’il s’est vu dans la vitre d’un train et qu’il a d’abord perçu dans cette image celle d’un homme âgé dans laquelle il ne s’était pas reconnu.
— Deuxième escamotage, celui de la tiercéité : les techniques de clonage reproductif ouvrent en effet sur une procréation en régime binaire alors même que l’on sait l’importance du tiers et de la triangulation. On ne peut pourtant pas oublier qu’il faut être deux pour faire le troisième et je ne rappellerai pas ici l’importance du triangle dans la construction de la vie psychique. Rappelons simplement que les mathématiciens eux-mêmes voient dans le chiffre « 3 » un chiffre fondateur et décisif, en ce sens qu’il serait le seul capable d’engendrer l’ensemble des nombres réels.
En témoigne, me semble-t-il, l’impact sur nos esprits des « trois coups » au théâtre, qui métaphorisent peut-être le début de notre histoire névrotico-normale sur la scène de nos inconscients... En témoigne également l’actualité sportive récente et d’ailleurs, nos compatriotes ne s’y sont pas trompés. Rappelons-nous ce slogan qui résonne encore à nos oreilles : « Et un, et deux, et trois, on a gagné ! »
— Troisième escamotage enfin, celui de la mort et de la castration, je n’y insiste pas.
Ces trois escamotages supportent à mon sens la dimension narcissique de la question du clonage, et la thématique du dédoublement, pour un auteur comme G. Rosolato, représente d’ailleurs une des cinq composantes de la structure narcissique à côté du retrait libidinal, de l’idéalisation, de la double entrave et de l’oscillation métaphoro-métonymique.
Que ces trois escamotages nous attirent et nous angoissent tout à la fois, cela est clair et c’est pourquoi Axel Kahn a raison, à mon sens, d’insister sur la faiblesse de nos arguments actuels à l’encontre du clonage humain alors même que celui-ci comporte indéniablement de grands risques. Le temps est donc probablement venu de rechercher des arguments plus solides que ceux dont nous disposons pour l’instant et dont la fragilité est évidente.
À titre d’exemples :
— Le réflexe éthique de refus du clonage est en grande partie subjectif et de ce fait propre à être facilement disqualifié s’il ne vient pas rapidement se fonder sur des éléments de réflexion rationnels qu’Axel Kahn commence à nous indiquer.
— Le risque du clonage de venir attenter à la diversité génétique de l’espèce est un risque éminemment fallacieux tant que le clonage ne se sera pas développé de manière planétaire, et cela n’est évidemment pas pour demain ! Dire qu’un enfant cloné naîtrait en dehors du registre du désir est très certainement faux puisqu’on peut fort bien imaginer que le clonage reproductif puisse un jour représenter la forme ultime de l’assistance médicale à la procréation pour des couples stériles et dont le double désir d’enfant pourrait être fort authentique.
— La peur du même, enfin, doit être relativisée. En effet, en tant que psychiatres, psychologues ou psychanalystes nous ne cessons d’insister sur le fait que la structure et le fonctionnement de la psyché d’un individu ne sauraient en aucun cas être réduits à son génôme. Même des jumeaux monozygotes diffèrent et les concordances – quoique fortes – ne sont jamais que partielles, ne serait-ce que parce que chaque jumeau a une histoire spécifique et parce qu’il occupe une place différente dans la tête de ses parents, dans leur dynamique fantasmatique et dans leur monde représentationnel. Daniel Stern nous l’a bien montré et, de la même manière, il y a donc fort à parier que des clones, surtout s’ils ne sont pas contemporains, ne seront pas identiques.
Qu’on se réfère à la différence entre « le même et l’identique » (M. de M’Uzan), aux deux logiques de l’identité et de l’altérité (R. Perron), voire aux relations entre « le pareil » et « le pas pareil » (G. Haag), nous sommes en fait probablement pris ici dans un intense conflit entre notre peur de la « mêmeté » et notre intime conviction que l’identité du génome n’implique pas, à elle seule, l’identité de l’ontogénèse psychique qui se déroule à l’exacte interface des facteurs endogènes et des facteurs exogènes.
Finalement, en dépit de toutes ces réflexions et si j’ai bien compris la position d’Axel Kahn, la question n’est désormais plus de savoir s’il y aura ou non des clones humains – cela est aujourd’hui une certitude à plus ou moins long terme –, mais seulement celle de savoir si ces clones verront le jour de manière transgressive et incontrôlée ou au contraire au sein d’une société qui se sera donné les moyens de penser et de réguler ce processus. Tout laisse donc à penser que le clonage humain aura lieu. Demain, après-demain... dans quinze ans ou dans vingt ans ! Peu importe, en réalité.
Le fait est que nous ne sommes déjà plus tout à fait dans le champ de la science-fiction, et tel est sans doute le point qu’il nous faut aujourd’hui retenir.
Du pareil au même, ai-je dit dans mon titre. Il me semble en tout cas que le clonage reproductif, en tant que réplication du même, nous confronte à un renversement fondamental du mythe platonicien de l’androgyne qui valait, quant à lui, en tant que coupure du dissymétrique. La chose n’est pas égale, et c’est le moins qu’on puisse dire.
Comme le dit Claude Sureau dans son livre, Alice au pays des clones, il y a sans doute une grande différence entre des clones et des jumeaux monozygotes, et nous entrons aujourd’hui dans un monde qui nous est parfaitement inconnu. Qu’en sera-t-il de l’illusion groupale chez les clones ? Inaugureront-ils le règne d’un fonctionnement spéculaire non spéculaire ?
Au bout du compte, il demeure difficile de dire si l’avènement des clones aura valeur de conquête ou de naufrage. Ce n’est bien sûr pas à moi de le dire mais à chacun de le penser et de l’élaborer.
Printemps 2000
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Anzieu D. (1976), L’illusion groupale, Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1976, 13 ( « Narcisses » ), 161-179.
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Changeux J.-P., Cones A. (1989), Matière à pensée, Paris, Éditions Odile Jacob.
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Golse B. (2000), Du pareil au même : une histoire de clones tristes, in Neuf mois avant l’an 2000 (sous la dir. de M. Soulé), Paris, ESF, coll. « La vie de l’enfant », Paris, 2000, 95106.
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Haag G. (1985), La mère et le bébé dans les deux moitiés du corps, Neuro-psychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 1985, 33, 2-3, 107-114.
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Kahn A., Papillon F. (1998), Copies conformes. Le clonage en question, Paris, NIL Éditions.
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M’Uzan (de), M. (1969), Le même et l’identique, in De l’art à la mort (M. de M’Uzan), Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1977, 83-97.
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Perron R. (1994), Fantasme et processus de pensée dans les autismes et psychoses infantiles, in Autismes de l’enfance (sous la dir. de R. Perron et D. Ribas), Paris, PUF, « Monographie de la Revue française de psychanalyse », 1994, 115-128.
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Rosolato G. (1978), Le narcissisme, in La relation d’inconnu (G. Rosolato), Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l’Inconscient », 1978, 143-176.
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Stern D. N. (1983), Le but et la structure du jeu mère-nourrisson, La Psychiatrie de l’enfant, 1983, XXVI, 1, 193-216.
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Stern D. N. (1983), Micro-analyse de l’interaction mère-nourrisson, La Psychiatrie de l’enfant, 1983, XXVI, 1, 217-235.
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Sureau C. (1999), Alice au pays des clones, Paris, Stock.
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Testart J. (1986), L’œuf transparent, Paris, Flammarion, coll. « Champs ».
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Testart J. (1998), Ève ou la répétition, Paris, Éditions Odile Jacob.
[1]
Texte remanié à partir de la communication faite dans le cadre de la XXVII
e Journée scientifique organisée par M. Soulé, M. Rufo et B. Golse sur le thème « Les neuf derniers mois avant l’an 2000 », à Paris, le 27 mars 1999.
[2]
Pédopsychiatre-psychanalyste. Chef du service de pédopsychiatrie de l’hôpital Necker-Enfants Malades (Paris). Professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’Université René-Descartes (Paris V).
[3]
Producteur de la collection multimédia,
À l’aube de la vie, fondée par Serge Lebovici et moi-même.
[4]
Entretien retranscrit par J.-E. Maille.