La psychiatrie de l'enfant
P.U.F.

I.S.B.N.2130530826
304 pages

p. 77 à 102
doi: 10.3917/psye.451.0077

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Mémoires cliniques

Volume 45 2002/1

2002 La psychiatrie de l'enfant Mémoires cliniques

Les fonctions parentales et leurs problèmes actuels dans les différentes filiations  [1]

Michel Soulé  [2] Consultation Filiation-CMP20, rue de Dantzig75015 Paris Pierre Lévy-Soussan  [3]
L’étude de la parentalisation telle qu’elle s’établit dans l’Assistance médicale à la procréation (amp) et dans l’adoption est un exercice fondamental de réflexion permettant non seulement de mieux saisir les enjeux de ces filiations-procréations mais, plus généralement, de bien comprendre ce qui se passe dans toutes les familles à filiation classique. Les sentiments de filiation et de parentalité s’établissent non entre procréateurs et procréés, mais entre ceux qui ont vécu ensemble une parentalité où le conflit œdipien et le roman familial ont pu s’élaborer, se vivre, se conflictualiser.
Nous tentons ici de repérer les facteurs pouvant être une entrave au processus de parentalisation propre à chaque mode de filiation : idéalisation de l’enfant à venir, idéalisation de la situation adoptive ou de l’amp, motivation humanitaire d’adopter, absence d’intégration et d’établissement du champ institué de la filiation. Nous étudions aussi les conséquences de l’infertilité sur la paternalisation et la maternalisation et l’importance du remaniement consécutif du fantasme de scène primitive, aussi bien du côté des parents que de l’enfant. La situation adoptive peut poser des problèmes spécifiques en présence d’une situation de déprivation antérieure. Nous tentons de repérer les facteurs susceptibles de provoquer une insécurité du champ parental propre à déstabiliser l’enfant dans la construction de son identité et de sa filiation.Mots-clés : Filiation, Parentalité, Adoption, Assistance médicale à la procréation, Scène primitive.
The study of parentalization such as it manifests itself in Medically Assisted Reproduction (amp) and in adoption is a fundamental excercise of reflection which makes it possible not only to better grasp the stakes involved in these filiation-procreations but more generally, to better understand what happens in all the families with classic filiation. Feelings of filiation and of parentality are established not between procreators and those who are procreated but rather between those who have lived a parentality together where the oedipal conflict and the family history were able to be elaborated, to be lived and conflictualized.
In this study we attempt to discover the factors which may be obstacles to the process of parentalization and which are unique to each mode of filiation : idealization of the child to be, idealization of the adoptive situation or of the amp, the humanitarian motivation to adopt, absence of both the integration and the establishment of the filiation instituted field. We also study the consequences of infertility on paternalization and maternalization and the importance of the consecutive readjustment of the fantasized primal scene, both as concerns the parents and the child. The adoptive situation can cause specific problems when there has been a situation of earlier deprivation. We attempt to discover those factors which might provoke a level of insecurity of the parental field sufficient to destabilize the child in the construction of his identity and his filiation.
El estudio de la parentalización que se realiza en la Asistencia Médica a la Procreación (amp) y en la adopción es un trabajo de reflexión fundamental que permite no solo de entender mejor lo que se pone en juego en este tipo de filiación procreación, sino también, má s ampliamente, de entender bien lo que ocurre en las familias con una filiación clá sica.
Los sentimientos de fíliación y de parentalidad no se establecen entre procreadores y procreados sino entre los que ha vivido juntos una parentalidad en la que el conflicto edípico y la novela familiar se hayan podido elaborar, vivir y conflictualizar.
Hemos tratado de recopilar los factores que se opondrían al proceso de parentalización propia de cada modelo de fíliación : idealización del niño por venir ; idealización de la situación adoptiva o de la amp ; motivación humanitaria de adoptar ; falta de integración del campo instituido de la fíliación. También estudiamos las consecuancias de la infertilidad en la paternalización y en la maternalización y la importancia de la re-estructuración de la fantasía de la escena primaria, tanto por parte de los padres como del niño. La situación adoptiva puede plantear problemas específicos ante una situaciónde privación anterior. Hemos intentado detectar cuales son los factores susceptibles de provocar una inseguridad del campo parentel capaz de desestabilizar al niño en la construcción de su identidad y de su fíliación.
« Et pour l’enfant d’un autre, il eut cette tendresse. »
Sophocle, Œdipe-Roi.
 
ASSISTANCE MÉDICALE À LA PROCRÉATION ET ADOPTION : DES PROTOTYPES PRIVILÉGIÉS DE LA PARENTALISATION
 
 
L’étude de la parentalisation telle qu’elle s’établit dans les AMP [4], dans l’adoption ainsi que dans tout autre mode de filiation, est selon nous un exercice fondamental de réflexion permettant non seulement de mieux saisir les enjeux de ces filiations-procréations, mais plus généralement de bien comprendre ce qui se passe dans toutes les familles à filiation classique.
Dans les années 1960-1980, la curiosité du public pour ces modes de filiation avec son cortège de questions sur la constitution d’une vraie famille inspiraient de multiples émissions de télévision et rubriques journalistiques. La fascination exercée par le contrôle moderne sur la procréation, relayée par les media, contribuait à une identification du public à ces nouveaux parents.
La loi française sur l’adoption de 1966 instituant l’adoption plénière, les règlements des CECOS [5] puis la loi de bioéthique en 1994, instituant finalement de « vrais familles » tout aussi légitimes que les autres, ont apaisé toutes ces interrogations. Mais le public, s’il ne remet plus en question la légitimité, s’interroge toujours sur les aléas de la parentalisation : Qu’est-ce qu’être parent sans bénéficier de la réassurance de l’axe biologique, avec l’incertitude sur l’hérédité, sur l’origine, sur l’information ? Qu’est-ce que la puissance sexuelle, alias la fécondité ? Est-on naturellement parent ? Quelle est la valeur de l’institution de cet autre lien ? La réponse à ces questions pour tout un chacun, public, couples, intervenants dans les AMP et l’adoption, dépendra de l’intégration de la dynamique de leur roman familial et de sa sublimation.
Actuellement, la validation de la filiation par l’axe de la « vérité biologique » a tendance à redevenir le seul critère significatif au détriment des autres filiations. Or, il n’y a pas de raisons pour accepter une telle suprématie du biologique ou du génétique si l’on considère que le droit n’est pas une conséquence de la nature ou d’un ordre naturel, mais bien la construction d’une convention qui permet la vie en société en ordonnant et régissant les désirs individuels.
Le plus grand besoin de l’enfant est d’avoir une relation sécurisante avec ses parents et dans sa filiation. Lorsque c’est le cas, sa mère adoptive est sa mère, son père adoptif, son père, ses parents sont ses « vrais » parents (Soulé et Noël, 1985). Œdipe répète par trois fois dans la tragédie : « Polybe et Mérope sont mes vrais parents. » Les sentiments de filiation et de parentalité s’établissent non entre procréateurs et procréés mais entre ceux qui ont vécu ensemble cette parentalité où le conflit œdipien et le roman familial ont pu s’élaborer, se vivre, se conflictualiser.
Comme dans toutes les filiations, l’idéalisation de l’enfant à venir peut être un obstacle à la parentalisation. Ici, il existe un danger de l’idéalisation de la situation adoptive ou de l’AMP. Or, une grande partie de cet amour est liée à la réparation narcissique des parents par l’enfant. Les parents dénient souvent ce mouvement pour ne voir que l’autre versant : celui du sentiment de reconnaissance de l’enfant envers eux. Ce mouvement psychique sera un facteur de grande vulnérabilité des parents face aux mouvements ambivalentiels inéluctables propres au développement de l’enfant.
La parentalisation passe par des périodes où elle est stoppée, retardée ou ralentie. Dans les couples, après la puberté se succèdent les étapes amenant de l’enfant imaginaire fantasmé à l’exercice de la sexualité puis à la possibilité d’être parent réellement. Le choix et l’exercice de la contraception font remettre à plus tard cette parentalisation, encore que l’enfant imaginaire prolonge sa dynamique. Lorsque le couple interrompt sa contraception, il pense que la grossesse va survenir peu après. Les cycles infertiles se succèdent, retardent le processus de parentalisation et amènent à consulter.
Dans le cas d’infécondité partielle, les investigations complémentaires, les traitements puis le recours aux techniques d’AMP stoppent le processus. Les échecs souvent répétés, parfois les avortements précoces sont autant d’étapes avec reprise du processus arrêt-démarrage. Ces étapes avec ces aléas marquent de toute façon l’évolution ultérieure.
Dans l’adoption, les étapes administratives, l’attente, les déplacements sont aussi la marque des débuts de la parentalisation. De plus, l’homme et la femme sont là sur un pied d’égalité quant au chemin à faire vers l’enfant.
Ultérieurement, toute cette période persistera dans l’esprit des parents, donc dans l’histoire de l’enfant.
 
UN « DROIT À L’ENFANT » ?
 
 
Les progrès de la biologie de la reproduction (AMP, IAD [6] : dissociation sexualité et reproduction), la banalisation de l’adoption, du divorce et sans doute le poids symétrique de la contraception généralisée ont amené peu à peu tous les couples à affirmer qu’ils avaient droit à l’enfant et que l’État, via la médecine, s’ils étaient infertiles, avait le devoir de le leur fournir. Cela est devenu une revendication affirmée.
À l’inverse, trois aspects sont moins pris en compte :
  • l’enfant devient un objet dont on dispose et qu’on « attribue » sans tellement se soucier de ce que nous prenons cette décision en son nom, dans un parrainage où seul l’enfant prend tous les risques ;
  • la parentification est certes – dans toutes les familles – parfois réussie mais parfois compromise, mais ne rencontre-t-elle pas des obstacles plus importants lorsque les couples sont contraints de recourir, en raison de leur stérilité ou des choix qu’ils ont fait dans leur vie, à des modalités particulières ? ;
  • la notion même de couple, donc de parents pour l’enfant – et l’on sait tout le rôle de la bisexualité parentale – ne devient-elle pas désormais un simulacre quand on veut, à toute force, y assimiler des adultes qui avaient justement récusé la bisexualité parentale [7] : couples de même sexe, hommes ou femmes transsexuels...
Tout cela reviendrait à récuser désormais la déclaration qui fonde actuellement l’adoption : « L’adoption est faite pour donner une famille à un enfant qui n’en a pas » (et non un couple).
Actuellement, on assiste à une revendication de la part de certains couples composés de personnes du même sexe. Ceux-ci ne nient pas avoir certaines difficultés personnelles, en particulier par rapport à la bisexualité. Mais ils revendiquent le droit à avoir un enfant comme si l’on pouvait dissocier la mixité du couple et la parentalité. Comme si la revendication à l’enfant prenait, ici, la forme d’un déni de la différence des sexes.
Les parents ne sont-ils pas ceux par lesquels l’altérité advient ? Altérité de leur sexe et de leur sexualité ? (altérité de deux jouissances différentes par deux corps différents) (Julien, 2000).
N’est-il pas un enfant comme les autres qui aurait, lui aussi, le « droit » d’intégrer la bisexualité parentale dans son développement ? Ne serait-ce pas dans « l’intérêt de l’enfant » de se confronter à la double identification à ses figures parentales dans le cadre de la conflictualité œdipienne ?
 
LES INTERVENANTS DANS LA FILIATION
 
 
Depuis qu’il y a, en matière de filiation, des lois (sur l’adoption, sur la bioéthique), des reproches sont constamment émis à l’encontre de ceux qui sont chargés de les appliquer. Chaque nouveau gouvernant affirme qu’il va simplifier les « tracasseries administratives ».
Or, ces lois, ces règlements donc ces « tracasseries » fondent l’axe principal de la filiation : l’axe institué. Sans eux pas de filiation, pas de sécurité, pas de champ filial. La parentalisation ne peut s’établir et se développer sans ce champ institué bien délimité.
C’est un champ étroit, contraignant mais sécurisant et permettant la filiation définitive, c’est-à-dire pour l’IAD et l’adoption plénière, anonyme et non récusable avec un chemin à baliser pour pouvoir y entrer. C’est à ce prix que la parentalisation peut se développer et s’assurer.
Le pouvoir dont nous disposons, directement ou indirectement : donner un enfant, ou les moyens d’avoir un enfant à un couple qui souffre de stérilité, c’est-à-dire de son impuissance, la forme la plus biologique de l’angoisse de castration, est un pouvoir de démiurge, c’est-à-dire divin.
Tous ceux qui l’exercent le font avec beaucoup de réflexion et sans doute avec une autocritique constante. Mais tous ceux qui sont en dehors de l’exercice pratique et régulier de cette réflexion peuvent se laisser aller à une sympathie adhésive pour la souffrance du couple privé d’enfant. Sont plus particulièrement aspirés par cette position tous ceux qui ont eu eux-mêmes à souffrir ou souffrent encore dans leur parentalisation : couples en conflit, célibataires, parents en difficultés, idéologues, mais aussi ceux qui, enfants, ont eu à en souffrir. Les éléments contre-transférentiels sont donc constamment sollicités et analysés ainsi que les capacités d’identification à l’enfant à venir au sein du couple.
En effet, en face d’un couple demandeur (AMP, IAD, adoption), on pense à l’enfant que l’on imagine vivant et grandissant dans cette famille (et il ne faut pas un grand effort pour l’imaginer, même s’il s’agit d’un enfant qui n’est pas encore né, ni conçu, mais qui sera bientôt présent).
Il convient de s’imaginer en parrain de cet enfant qui pourra demander des comptes plus tard : « Pourquoi m’avez-vous placé ou fait grandir dans ce couple-là et non dans tel autre ? » ; « Pourquoi avez-vous expérimenté avec moi un couple atypique, une filiation très risquée, et cela alors qu’il y avait tant d’autres couples dont on connaissait le standard commun ? » ; à l’extrême : « Pourquoi ne pas m’avoir placé dans une famille adoptive où il y avait un ou deux enfants et où l’on voyait que tout allait bien ? » ; « Je sais qu’il y a d’autres couples malheureux, mais je ne suis pas fait pour être un moyen thérapeutique, un enfant de remplacement, une prothèse, je ne suis pas une cheville, une greffe pour les frustrés de la parentalité, une expérimentation pour la modernité. »
Dans les entretiens préalables, les parents adoptants viennent poser des questions fondamentales. Elles sont alors posées ouvertement, devant des tiers, et forment la première base du processus de parentalisation : questions sur le désir d’enfant, sur la capacité à renoncer à l’enfant imaginaire, sur l’inscription dans la famille au sens large et surtout sur ses capacités, ses limites face à l’adoption. En effet, les adoptants pourront d’autant mieux soutenir et intégrer leur enfant qu’ils seront capables d’aménager d’une façon suffisamment satisfaisante leur « enfant imaginaire ».
Comment se fait une paternalisation quand manque la fertilité paternelle ? Comment se fait une maternalisation quand manque la fertilité maternelle ?
On examine tout d’abord un couple et son désir d’enfant, un couple et ses enfants imaginaires, tant celui du père que celui de la mère, et ce qu’il en est quand il n’y a plus de pouvoir fertilisant ; et si on « donne » un enfant, qu’en est-il de la réparation, qu’en est-il du couple lui-même ?
Quand nous recevons un couple qui demande à bénéficier d’une filiation autre, nous faisons un exercice mental qui consiste, au fur et à mesure de l’entretien, à nous identifier à l’enfant futur, devenu adolescent face à ce couple devenu parents, et à nous interroger sur ses capacités de parentalisation.
C’est un exercice difficile, voire impossible, car de nombreuses étapes qui vont jalonner leur parcours vont infléchir, structurer, favoriser cette parentalisation. Sera-t-elle suffisamment établie, et chez l’un et chez l’autre, quand ils seront confrontés à un adolescent ?
Il s’agit donc d’évaluer la solidité du couple et les raisons profondes de son désir d’enfant. Un couple n’est pas fondé par son seul potentiel de fertilité ; ni compromis par sa seule infertilité. Les satisfactions qu’il tire des relations sexuelles, des identifications croisées, narcissiques, des intérêts intellectuels, de la réussite professionnelle, des relations avec la famille, l’entourage, le groupe social font que la privation ou la déprivation de la valorisation par la procréation sera plus ou moins centrale et/ou difficilement compensée.
Dans les problèmes d’infertilité, il existe une véritable aimantation des fantasmes par la réalité : le réel fait traumatisme car la castration survient, ici, dans sa forme la plus biologique. C’est seulement si les sublimations existent dans le couple qu’il y aura un possible dépassement, une intégration de ce traumatisme.
La dissociation entre sexualité et procréation devient flagrante lorsque le couple présente un trouble de l’exercice de la sexualité (le plus fréquent, l’impuissance du mari ; mais aussi les refus phobiques de la sexualité chez la femme). L’impuissance, par exemple, se redouble avec celle de procréer. Impuissance vécue avec parfois encore plus de difficulté en cas d’IAD, car le donneur, lui, a tout : la fertilité et la puissance sexuelle. L’enfant est alors conçu en dehors d’un rapport sexuel, ce qui entraîne une série d’inquiétudes à son sujet, notamment considérer que cet enfant est un enfant d’exception, différent d’eux-mêmes et différent des autres enfants.
Dans tous les couples qui ont recours aux AMP, et notamment à l’IAD, il y a une confusion entre infertilité et impuissance. Le lapsus est souvent fait au cours des entretiens.
Il y a aussi souvent une confusion entre une demande d’amélioration des rapports sexuels, de la communication et une demande de grossesse, d’enfant, comme si le couple souhaitait contourner le problème sexuel par l’AMP. Comme si l’intervention médicale sur la réalité externe permettait de ne pas affronter la problématique psychique interne.
Dans presque tous les couples stériles, le passage par cette série d’épreuves : investigations médicales, traitements, échecs... entraîne très souvent des perturbations dans les relations sexuelles du couple. La notion de plaisir est obscurcie par les impératifs médicaux de dates, d’horaires, de pratiques. Tout cela peut entraîner la séparation du couple. En revanche, ceux qui persistent et finalement obtiennent la réussite constituent généralement des couples solides et très unis. Cela explique sans doute que la parentalisation dans ces couples se fasse mieux, même si les enfants sont surprotégés et considérés comme des « enfants précieux ». Ils ont, en effet, coûté très cher en effort et en peine.
S’il est important que le parent stérile évalue l’impact de son incapacité sur sa propre subjectivité et sur le rôle qu’il aura dans la parentalisation, il est tout autant nécessaire que le parent non stérile évalue ce qu’il éprouve à l’égard de son partenaire. En particulier concernant les sentiments négatifs dus à la privation de certains éléments fondamentaux de sa parentalisation. L’intervenant doit faciliter l’expression de ces sentiments contradictoires. Sans cela, ils ressurgiront plus tard, en particulier lors des difficultés avec l’enfant.
La majorité des problèmes que rencontrent ces couples dans l’exercice de la parentalité ne sont pas spécifiques au mode de filiation proprement dit, mais sont secondaires aux difficultés de dépassement, de sublimation de l’infertilité imposée par la nature.
Sans doute il faudrait différencier l’infertilité lorsqu’une cause médicale est retrouvée, de l’infertilité sans cause retrouvée. Cette dernière étant vécue souvent d’une façon plus culpabilisée, et sans doute permettant un dépassement plus difficile.
Une infertilité non dépassée par l’homme, dans le cas d’IAD par exemple, peut entraîner un investissement de l’enfant comme objet persécuteur, preuve de la frustration et rappel permanent d’une souffrance ancienne, constamment réactualisée. Le deuil de la transmission du génétique n’est pas fait et l’enfant se voit reprocher indirectement d’avoir un patrimoine génétique « étranger ». Le fantasme de « l’étranger dans la maison » empêche alors toute identification à l’enfant et reste un obstacle majeur à la parentalisation. Le parent ne peut alors se reconnaître dans l’enfant, donc l’intégrer dans son histoire et sa filiation narcissique et affective. Cela peut rendre alors l’enfant étranger à ses parents et donc être à la base de la motivation de « recherche des origines ».
La génération précédente est toujours très impliquée dans ces filiations particulières. Les FIV et FIVETE [8] sont considérées comme des aléas gynécologiques contraignant à des épisodes médicalisés, et elles attirent la compassion grand-parentale sans poser de problèmes particuliers.
L’IAD, en revanche, met totalement en question la lignée paternelle. Le secret est souvent maintenu pour que le fils n’ait pas à avouer sa stérilité à son père et son recours obligé à un donneur étranger à la famille. Ce serait donc dire que le transgénérationnel de la lignée paternelle dans son fondement de réalité s’interrompt là et ne peut plus rester qu’imaginaire (David, Soulé, Noël, 1985).
Dans l’adoption, l’acceptation profonde par ses parents adoptifs d’un enfant, quelles que soient ses particularités, est indispensable et constitue l’axe affectif de la filiation. Mais l’enfant, dans l’adoption, entre dans la famille tout entière avec les mêmes droits et devoirs à l’égard de ses grands-parents que ses cousins et cousines par le sang. L’enfant ne se sentira légitimé que si ses grands-parents l’ont aussi véritablement adopté. Cela renvoie aussi à la façon dont les grands-parents ont désiré, rêvé leur petit-enfant. Ces rêves prédestinent le descendant à être le prolongement narcissique de la génération (Kaës, 2000).
La prise en compte de la position des grands-parents est primordiale si on veut assurer l’intégration des enfants et leur véritable filiation. La grand-parentalisation est donc un processus essentiel pour l’avenir de l’enfant et mériterait d’être davantage prise en compte et étudiée au moment du projet.
 
SCÈNE PRIMITIVE ET ROMAN FAMILIAL
 
 
Le fantasme de scène primitive intervient dans toute parentalisation, qu’elle soit vécue du côté de l’enfant ou du côté des parents. Le co ït n’en est que la réalité physique. Dans les AMP, cette scène primitive se déroule avec l’intrusion obligée d’un autre participant : l’intervenant médical. Son rôle considéré comme fondamental est cependant flou et la parentalisation en est marquée à des degrés divers. On sait que certains couples peuvent construire un rôle paternel dans cet intervenant médical, par exemple en considérant l’intervenant comme ayant donné son propre sperme. En effet, les autres donneurs s’étant révélés inefficaces, c’est par bonté que l’intervenant aurait donné son propre sperme (le « père » d’Amandine).
Dans tous les cas, la scène primitive à l’origine de la parentalisation s’en trouve modifiée et aménagée. Dans l’adoption, les adoptants auront toujours dans leur fantasmatisation la relation sexuelle du couple biologique qui a créé leur enfant, mais aussi la relation avec la personne, par exemple une assistante sociale, qui aura joué un rôle direct. Pour l’enfant, en revanche, son imaginaire se référera toujours à une relation originelle avec ses parents adoptifs, bien qu’il sache dans la réalité que celle-ci n’est pas son origine réelle. Telle est la dynamique œdipienne originaire.
Dans la réalité, les familles maintiennent souvent une distance, voire une rupture avec les intervenants. Ceux-ci sont inclus dans leur passé douloureux d’infertilité et représentent la période de leur dépendance et d’impuissance. Ils ne reviendront et ne se manifesteront de nouveau que s’ils sont demandeurs d’un autre enfant.
Peut-être faut-il reprendre ici la fantaisie familiale élaborée par tout enfant à la fin de la période de latence et qui vise à trouver une issue moins conflictuelle et préservant le narcissisme : ce type de fantasme est refoulé à la fin de la période de latence ; ce type de fantaisie laisse une assez grande culpabilité (curiosité vis-à-vis de la mère, castration du père qui est destitué de son rôle). Dès lors, chez chacun d’entre nous devenu adulte, le roman familial laisse donc des traces, malgré sa sublimation.
Ainsi, ces modes procréatifs qui semblent reproduire la configuration du roman familial exercent une certaine fascination chez le grand public : l’adopté avec ses deux registres (adoptants et parents biologiques) et l’enfant issu d’IAD, avec un père biologique et un père institué.
Tous ceux qui interviennent au milieu de cette filiation risquent de confondre fantasme et réalité. Si les enfants adoptés élaborent un roman familial qui reflète une réalité objective, ce n’est pas parce qu’ils sont adoptés mais parce qu’ils sont parvenus comme tous les autres enfants à la période de latence, et s’ils ont choisi comme mère idéale leur génitrice absente, c’est parce que c’est le personnage apparemment le plus accessible pour le psychisme. Ce qui les dérange et suscite le roman familial, n’est pas l’unique relation sexuelle qui les a conçus, mais la relation affective et sexuelle régulière du couple de leurs parents adoptifs (Soulé et Noël, 1985).
Par la suite, l’enfant abordera une phase de « deuil » suite au « meurtre » de ses imago parentales originaires. Dans le même temps que la construction de son passé et de son propre roman des origines, le sujet élabore un travail de réappropriation fantasmatique de celles-ci, donnant une consistance à ses liens de filiation (Eiguer, 2000).
Dans les filiations particulières, il est important que les parents puissent supporter ce fantasme d’éviction de leur position parentale. Ce point est capital et se reflète dans l’attitude que les parents prendront lorsqu’ils seront confrontés à l’énonciation par leurs enfants du fantasme : « Vous n’êtes pas mes vrais parents ». Ils pourront être en difficulté en raison de la résurgence de leur culpabilité ou voudraient que tout soit encore refoulé. Cela ne faisant que renforcer la position agressive œdipienne de leur enfant.
D’autres, qui n’ont pas conservé une trop grande culpabilité par rapport à leur propre roman familial, toléreront ce fantasme ambivalent et aideront leur enfant à dépasser ce stade normal. Ils considéreront, au contraire, que l’existence de ce roman familial est la preuve que de véritables liens familiaux se sont tissés.
 
ADOLESCENCE ET FILIATION : LA PARENTALISATION MISE À L’ÉPREUVE
 
 
L’enfant revendique que ses parents lui accordent du temps, de l’intérêt, de l’argent. Il s’attend à ce que lui soit assuré ce degré de contrainte qu’il sollicite pour qu’il puisse être en mesure de se reposer, se détendre, se « retourner en arrière » parfois. Ce retour est contemporain pour lui de l’époque antérieure à sa déprivation. Il pourra tout faire pour à nouveau vivre un abandon, un rejet : induction d’un nouveau rejet ? ou bien : jusqu’où aller pour être à nouveau rejeter ?
En agissant de cette façon, il garde ainsi l’espoir que l’entourage reconnaîtra et réparera la faillite spécifique qui lui a causé tant de douleur. Les enfants, comme le souligne Winnicott, ont davantage besoin de leurs parents que d’être aimés. Ils ont besoin de quelque chose qui subsiste lorsqu’ils sont détestés, et même détestables.
Un écart trop important entre l’enfant imaginaire et l’enfant réel est à la base de beaucoup de maltraitance dans les familles. Quelle est la souplesse psychique des parents pour accepter ces écarts pourtant nécessaires à l’enfant ?
Lors des difficultés de parentalisation, certains enfants ne peuvent se détacher de l’identification à « l’enfant des parents biologiques ». L’identification se fait à « l’enfant abandonné par la mère », donc forcément mauvais, « enfant-poubelle ». Eiguer se pose la question de la part maudite de l’héritage transgénérationnel : « Le lien à l’objet transgénérationnel véhicule un legs organisateur, un héritage bienveillant réparateur, à côté duquel habite une part maudite avec laquelle le sujet essaiera de coexister ou de se battre, porteuse de malédiction et de fatalité, part honteuse, poids lourd et encombrant, parole mal énoncée, brouillée. » (Eiguer, 1997).
L’adolescent ou l’enfant pourra refléter à travers ses actes, ses errances, ce mouvement d’oscillation entre l’héritage bienveillant et celui dont il craint la malédiction. Héritage qu’il est nécessaire d’accepter pour s’approprier, adopter sa famille avant de s’en détacher à son tour.
Dans toute famille, l’adolescent remet en causes la filiation et perturbe le processus de parentalisation. Dans les filiations particulières, rien n’est joué tant qu’elle n’a pas été traversée par tous les protagonistes. Le risque de rupture des liens de la filiation adoptive est majeur dans cette période. Il ne faut pas négliger non plus le rôle des grands-parents. Ils sont parfois un recours essentiel à l’adolescent en cas de crise.
L’adolescent dispose de l’exercice de la sexualité, ne dépend plus de la génération précédente et peut assurer la suivante. Il remet donc en cause un ou plusieurs axes qui assurent sa filiation. Ainsi dit-il à son père : « Avec nos différences physiques, d’habitudes, de mode de pensée, de croyances, de projets, je ne vois vraiment pas comment je peux être ton fils. »
L’adolescent tente même d’accentuer ses différences pour les affirmer d’avantage. Les parents sentant leur base narcissique ainsi attaquée et leur personne remise en cause risquent de s’engager dans une relation interactive négative qui peut aggraver le conflit.
Dans la parentalité adoptive, certains parents auront beaucoup de mal à accepter d’être attaqué comme parent, non seulement « faux » mais « mauvais ». Alors que s’ils sont remis en cause, c’est bien une confirmation de leur identité parentale. Cela fait penser à la double négation freudienne dans l’histoire de la marmite : « Non seulement vous n’êtes pas mes parents, mais en plus vous êtes de mauvais parents. » [9]
Or justement, dans les filiations type AMP, IAD, adoption, le couple parental peut se sentir affaibli dans la réalité et dans sa lutte pour contenir l’angoisse de castration ravivée par la stérilité de l’un des deux ou des deux. C’est cette stérilité qui fait qu’ils ont maintenant devant eux cet adolescent qui les attaque sur le point où ils sont le plus faibles, celui de la filiation biologique. Ils pensent souvent qu’avec un autre adolescent, celui-là biologique, les choses ne se passeraient pas ainsi.
Dès lors, le parent non stérile peut éprouver une grande agressivité à l’égard du conjoint stérile qui le contraint à un autre mode de filiation. Ce conflit à trois est sans doute dangereux et douloureux pour tous. C’est la raison pour laquelle ce risque doit être abordé avec les parents avant qu’ils ne s’engagent dans une filiation particulière.
L’attaque du lien, plus que les parents eux-mêmes, permet de se couper de ses émotions propres, ce qui augmente le sentiment de perte narcissique de l’adolescent : « Je n’aime personne, personne ne m’aime, personne ne m’a jamais aimé, n’ai-je pas été abandonné ? »
Le retour, la réactualisation dramatique de son passé, abandonné, non aimé, maltraité, rejeté, dans le présent de cet enfant, précipitent parents et enfants dans des angoisses très anciennes, archa ïques. En particulier, l’angoisse chez tout un chacun d’être abandonné par sa mère. Lorsque cette crise ne peut être abordée, verbalisée, élaborée par les parents, l’équilibre familial peut être déséquilibré jusqu’à la rupture avec l’enfant.
La résistance des parents aux « attaques de la filiation » est fonction du sentiment de sécurité des parents à se définir comme les « vrais parents » dans le présent et tout au long du passé vécu avec l’enfant et même avant l’arrivée de l’enfant.
La survenue de la sexualité à l’état pubère, avec tout son cortège de manifestations (masturbations, « pollutions nocturnes ») peut perturber les parents et modifier la parentalisation. Les parents peuvent avoir recours à des mesures de coercition préventives qui tendent à établir une différence entre la sexualité de ces enfants-là et la leur – du moins celle qu’ils veulent bien admettre. Cette manifestation de la sexualité de l’enfant, qui paraît incongrue, violente et traumatique, et qu’ils ont oublié et refoulé, risque de faire paraître leur enfant comme étrange et différent, et accentue le fantasme « d’étranger dans la maison ».
 
LA PARENTALITÉ DANS LES ASSISTANCES MÉDICALES À LA PROCRÉATION
 
 
La crainte que ne s’établissent entre enfants d’une même fratrie des relations incestueuses est ravivée dans plusieurs circonstances :
  • dans l’adoption, le fait qu’il n’y ait aucune parenté biologique entre un frère et une sœur venus chacun d’une origine biologique différente expose-t-il les enfants puis les adolescents à être « sans barrière contre l’inceste » ? Pour certains adoptants, il serait plus sûr de recueillir un frère et une sœur « biologique », c’est-à-dire une fratrie déjà constituée ;
  • dans les AMP avec IAD, le risque viendrait des dons par le même donneur. Les enfants nés par ces dons et qui ont le même père biologique, bien que vivant dans diverses familles, pourraient, à cause de l’anonymat, se rencontrer et former à leur insu des couples incestueux. Pour calmer cette inquiétude, les CECOS n’utilisent les paillettes d’un même donneur que pour la procréation de cinq enfants et veillent à une large dispersion géographique.
De toute façon se trouve posée la question : l’inceste est-il de nature biologique ou social ? La psychanalyse et l’anthropologie montrent que l’Œdipe est avant tout un produit culturel à partir du biologique. Le lien de filiation n’exige aucunement une seule base biologique pour être fondé, en dehors de la mixité du couple qui permet à l’enfant de se dire « enfant de ». En revanche, le fantasme du biologique a une forte valeur de réassurance narcissique pour tout un chacun, fantasme alimenté par l’angoisse de castration du couple et de plus en plus par le social, le médical, voire le juridique.
Les couples dont les difficultés physiques n’empêchent pas la fécondité de la femme vont pour une grande majorité vers les AMP. Les raisons sont : le maintien de la moitié du patrimoine héréditaire, le vécu de la grossesse et des soins au bébé – avec l’intérêt désormais proclamé de cette vie interactive précoce. C’est dans cette perspective que s’inaugure cette étape de la parentalisation. Certains en cas d’échecs répétés en resteront là. D’autres se tourneront vers l’adoption, certains avaient dès le début ouvert un dossier connaissant les délais. Il faut que, pour cela, ils aient accepté la double stérilité à l’origine de l’adoption et aient renoncé à l’axe biologique de la filiation.
Le risque de la parentalisation est que l’adoption apparaisse comme un pis-aller, comme une solution de remplacement et que l’enfant adopté ne remplace jamais l’enfant qu’ils auraient eu par l’AMP. La parentalisation suppose une évolution et un processus sublimatoire qui n’est pas toujours réussi.
 
LA PARENTALITÉ DANS LES ADOPTIONS
 
 
À la différence des parents géniteurs de leur enfant, ces parents ont dû dépasser leur problème de stérilité, renoncer à la filiation biologique, affirmer dans une démarche longue et difficile leur désir d’enfant, s’engager par rapport à la société dans un acte juridique solennel à adopter un enfant issu d’une autre famille. Pourtant, leur relation à leur enfant, tout comme celle des parents géniteurs, sera fonction de l’ampleur des sublimations ou des formations réactionnelles issues des conflits originaires révélés par la présence de l’enfant. Tous les parents, quel que soit le mode de filiation, se ressemblent dans leurs craintes et dans leurs parcours vis-à-vis de leur enfant.
L’adoption apparaît dans tous les pays et sous tous les régimes quand il est nécessaire de légaliser la transmission et l’intégrité du patrimoine, d’une fonction, d’un titre, d’un pouvoir, en l’absence d’héritier naturel ou en raison de son incapacité. Après les motivations d’ordre patrimoniale, apparaissent les motivations d’assistance à l’enfance puis, dans un troisième temps (milieu du XXe siècle), les motivations parentales. La forme d’adoption qui réalise ce souhait d’avoir un enfant est donc légalisée très tardivement (1923 : autorisation d’adoption de mineurs).
La filiation adoptive se substitue, ou s’ajoute à la filiation naturelle. Elle suppose une qualité d’attachement particulière qui s’articule sur un désir de « fonder une famille ». Cette filiation comporte une composante affective, narcissique fondamentale. C’est là où s’origine aussi l’enfant, dans le rêve parental : « naissance dans une famille et de la famille » (Kaës, 2000). Sans l’étayage de son narcissisme sur ce rêve, l’enfant sera en difficulté pour la constitution de sa réalité psychique et la construction de sa filiation (Lévy-Soussan, 2002).
 
L’ÉCHO DES FANTASMES ET DE LA RÉALITÉ
 
 
Les problèmes qui surviennent n’ont rien de spécifique et ne sont pas secondaires à l’adoption mais au retentissement de cette réalité, ou de la réalité préhistorique de l’enfant dans l’imaginaire des parents (Deutsch, 1945).
Les fantasmes concernant l’adoption deviennent problématiques quand ils font obstacle au processus de parentalité. En particulier, au sentiment de se sentir les « vrais parents », et lorsque ces fantasmes vont gêner par la suite la spontanéité parentale : affection, éducation... (Lévy-Soussan, 2001).
La situation de l’adoption (existence d’autres parents projetant leur ombre sur la chambre d’enfant comme Fraiberg – 1975 – l’a conceptualisée) favorise simplement les difficultés qui peuvent également surgir dans la situation ordinaire, où elles prennent alors une autre forme et sont moins immédiatement rationalisées. D’où une surestimation de la réalité dans le discours des parents concernant les difficultés de l’enfant : « Tout cela c’est parce qu’il est adopté. »
La relation de la réalité à l’imaginaire est déplacée : les choses qui sont habituellement vécues ou reconnues comme des produits imaginaires, sont ici excitées, intensifiées et douées d’un caractère réel, par les événements extérieurs.
Ces craintes, ces fantasmes autour de l’adoption risquent de justifier toutes les attitudes parentales par rapport à l’enfant : les attitudes surprotectrices, méfiantes ou masochistes. La réalité de la situation adoptive est alors utilisée comme une défense, empêchant le couple d’avoir accès à l’élaboration de ses difficultés dans son rôle de parents dans le présent. Le plus grand risque étant l’échec de la parentalisation, lorsque les parents ne peuvent se reconnaître dans cet enfant trop différent d’eux. Il ne représente plus le prolongement de leur narcissisme, au sens où Freud en parlait, mais une menace pour leur narcissisme (Kaës, 2000).
Pourtant, là aussi on retrouve, derrière les rationalisations autour de l’adoption, des raisons inhérentes à la propre histoire familiale pour ne pas faire rentrer l’enfant dans leur filiation. L’échec ou les difficultés d’inscription d’un enfant adopté dans la filiation viennent souvent des blessures de filiation de la famille adoptante empêchant tout retour vers leur propre passé familial.
C’est un des processus décisifs de cette parentalité : la capacité à faire rentrer l’enfant dans l’histoire familiale de chaque parent, la capacité des parents à revivre leur enfance, leur histoire à travers leur enfant, afin que celui-ci se l’approprie pour mieux s’en détacher après. De là découle donc la capacité à investir l’enfant comme porteur lui aussi d’un mandat transgénérationnel fondé sur le « maillage » (Lebovici) du narcissisme parental et de la construction du Soi de l’enfant.
Lorsque les problèmes surviennent, ce processus devient encore plus visible : les parents seront-ils capables d’historiciser les symptômes de l’enfant en fonction de leur histoire personnelle ? Seront-ils capables de passer d’une pensée en dédoublement (il a des problèmes) à une pensée réflexive (l’enfant, que j’étais, allait mal) ? (Berger, 1986). Reconnaîtront-ils que cet enfant vient révéler les carences représentatives de leur propre psychisme parental ? (Manzano, Palacio-Espaza, Zilkha, 1999). Il nous semble que la traversée réussie de ce processus fournira à l’enfant les repères identificatoires nécessaires à sa filiation.
 
LA QUESTION DE LA DETTE
 
 
La question de dette est un facteur classique d’entravement à la parentalité. Cette question est essentielle car c’est par la dette que les parents sont liés aux représentations inconscientes de leurs imagos, donc de leurs filiations.
Les parents pourront-ils reconnaître la « dette de vie » de l’enfant qu’ils ont contractée à l’égard des parents géniteurs ? Nous savons que les représentations inconscientes négatives concernant les géniteurs peuvent être un facteur d’entrave majeur à la parentalité.
Tous les parents sont reconnaissants envers l’enfant de leur avoir permis d’être parents (dette des parents envers l’enfant). Les parents adoptants ont un parcours (stérilité, parcours pour l’agrément) qui rend la dette plus forte lors de l’arrivée de l’enfant. Cette dette inconsciente, liée aux problèmes des relations sexuelles, peut les gêner dans l’information concernant l’adoption ou dans leur éducation. Par exemple, un parent peut être agressif envers son enfant si, inconsciemment, celui-ci est un rappel constant de sa stérilité. Cela est encore plus à explorer pour les parents d’enfants de couleur où leur stérilité est évidente « aux yeux du monde » et peut refléter alors un contre-investissement massif de cette problématique.
Certains parents recherchent une gratification de la part des enfants, une reconnaissance de leur geste d’adoption. La réclamation d’une telle dette existe chez bien des parents non adoptants aussi, et cela est toujours problématique.
D’autres parents, au contraire, payent leur dette à l’enfant, pourrait-on dire, en refusant d’infliger à l’enfant toute blessure narcissique, toute frustration, avec les conséquences que l’on imagine. Comme s’ils voulaient toujours rester dans un monde imaginaire narcissique où « être parent » est purement symbolique, sans aucune conséquence sur le plan de la réalité.
Il existe aussi une dette des enfants vis-à-vis de leurs parents (double origine). C’est aussi par ce sentiment de dette que l’enfant est relié non seulement à ses parents adoptants, mais aussi, fantasmatiquement, à ses parents biologiques « abandonnants ». L’élaboration, ou non, de cette blessure narcissique fondamentale sera déterminante dans la construction de ce sentiment de dette. Nous pouvons envisager plusieurs possibilités :
Le refus de la dette, comme lors de l’adolescence, prend souvent la forme de : « Vous n’êtes pas mes parents. »
Le sentiment d’avoir une dette trop élevée peut au contraire entraîner une incapacité à se séparer ou aborder le conflit ambivalentiel envers ses parents en raison de la trop forte idéalisation des parents adoptants : « Ils sont si bons. »
Le sentiment de n’avoir aucune dette entraîne des difficultés surtout dans le registre psychopathique : « Personne ne m’a jamais rien donné. » La difficulté pour les parents est alors de supporter les conséquences de l’histoire passée de l’enfant ; l’enfant peut aller jusqu’à leur faire payer très cher cette histoire, comme si l’enfant pouvait et voulait enfin savoir jusqu’où ses parents peuvent aller avant de l’abandonner, ultime confirmation de ses craintes.
 
L’ENFANT VENU DE L’ÉTRANGER, LES ADOPTIONS TARDIVES
 
 
Les études scientifiques sur la parentalisation lorsque l’enfant vient de l’étranger sont peu faites de manière scientifique (Verhulst, 2000). Plusieurs facteurs ont bien évidemment été mis en évidence : différence avec l’enfant imaginaire, attaches avec le milieu d’origine, roman familial, difficultés réelles et idéalisation, recherche des origines et cultures, etc.
Nous pouvons citer plusieurs points de vulnérabilité de la parentalisation : Comment les parents vont-ils répondre aux conséquences des carences affectives (psychologiques, cognitives, motrices, somatiques), à la reviviscence de ces traces du passé dans le présent du bébé, de l’enfant ? Comment vont-ils réagir à cette remise en cause permanente de leurs repères ? Accepteront-ils que leur enfant ne se réalise pas de la même façon, ou par les mêmes moyens qu’un enfant né en France ?
La réussite réside dans la capacité des parents à s’adapter, à sublimer, à trouver des solutions et à intégrer l’enfant dans leur propre histoire où trois lignées transgénérationnelles vont devoir se tisser (celles des parents et celle de l’enfant).
Les motivations mises en avant lors du désir d’adopter peuvent entraver le processus de parentalisation lorsque celles-ci permettent le refoulement de beaucoup d’angoisses et craintes par rapport à l’enfant et à son passé ou lorsqu’elles idéalisent « le geste d’adopter » au détriment de l’enfant. Les élans humanitaires ne suffisent pas et ne remplacent pas une vocation parentale réelle et durable nécessaire pour affronter et dépasser les inéluctables conflits de toutes les relations parents-enfants.
Dans certaines adoptions tardives, il est intéressant de noter une capacité étonnante de l’enfant à régresser dans les premiers temps de la rencontre avec la famille adoptante (Ozoux-Teffaine, 1987). Comme si le processus de parentalisation ne pouvait reprendre qu’à partir d’une position plus infantile, plus immature où il doit être, comme leur bébé, le seul et unique objet d’attention : reprendre les choses là où elles se sont arrêtées (phase de maternage, de corps à corps, de demandes orales exclusives). L’un des enjeux de cette parentalité est la capacité à intégrer par la famille les conséquences d’une histoire passé, plus ou moins traumatique, dont elle n’est pas responsable et qui a pu laisser des traces durables, parfois ineffaçables dans le psychisme de l’enfant.
Certains enfants n’ont pu élaborer un objet interne suffisamment bon, en lieu et place de l’objet maternel. Cela peut donc entraîner une perte de sa capacité d’attachement primaire. C’est parfois un obstacle à la parentalisation si les parents interprètent ce problème d’attachement comme un rejet de leur position de parents. Les parents ont alors du mal à comprendre que, donnant tout leur amour, ils ne reçoivent pas de l’enfant en échange les marques d’attachement filial qu’ils espèrent. Ils jugent alors l’enfant comme difficile, décevant.
Les parents peuvent se sentir très blessés dans ces moments où ils ne se ressentent pas comme « parent » alors qu’ils ont enfin un enfant. Il est important qu’ils connaissent cette phase pour ne pas s’éloigner de l’enfant et lui permettre, lorsque c’est possible, le temps de l’intériorisation d’une « mère suffisamment bonne ».
Ainsi, la dimension thérapeutique, dans la relation parent-enfant, prédomine lorsque l’environnement de l’enfant a été défaillant pendant trop longtemps avant son adoption (Winnicott, 1954).
 
INFORMATION SUR LE MODE DE FILIATION : RÉVÉLATION, SECRET, DIFFICULTÉS DANS LE PROCESSUS DE PARENTALISATION
 
 
Depuis toujours, psychiatres et psychanalystes ont préconisé l’information des enfants sur les modalités de leur filiation et de leur procréation. Cette recommandation vise à éviter aux enfants les conséquences du déni, du mensonge, du non-dit, etc., qui peuvent parfois devenir pathologiques. Or les parents ne peuvent pas toujours le faire aisément, lorsqu’ils se sentent vulnérables quant à leur position de parent. Ce n’est pas toujours le non-dit qui est dangereux en soi mais la nature des empêchements psychiques parentaux :
  • peur de rétorsion par son surmoi (vol d’enfant, transgression des règles de la nature, des traditions familiales...) ;
  • peur d’être « abandonné » à son tour par l’enfant, car « nous ne sommes pas les “vrais” parents. » (absence de filiation biologique).
Il est certain que le processus de parentalisation trouve là des entraves.
Amener des parents à pouvoir faire cette information sans trop d’angoisse est un des buts des entretiens préalables. En tout cas, imaginer qu’un thérapeute au début d’une psychothérapie puisse exiger que la révélation soit faite et au besoin la faire lui-même est une na ïveté dangereuse et traumatisante dans l’esprit de l’enfant et des parents, et n’arrange jamais la parentalisation. On sait que ce n’est pas le mode de filiation qui est angoissant mais l’aveu de la stérilité, surtout quand elle est paternelle avec un aveu à plusieurs niveaux : angoisse de castration, aveu à son père, aveu à son fils, à son cercle social.
La recherche des origines tient souvent lieu et place d’une recherche d’une issue illusoire aux conflits mal résolus et peut être un enjeu propre à cette parentalité. Une quête anxieuse des origines représente parfois un espoir de réparer la blessure de l’abandon inexpliqué, du secret parfois maintenu (les séparant de leurs parents adoptifs) ou des déceptions diverses à l’égard des parents adoptifs.
La gratuité et le conjoncturel de notre existence nous est souvent intolérable. L’enfant adopté ou né par AMP n’échappe pas non plus à ce conjoncturel. Lui non plus n’a pas été choisi (malgré ce que les parents disent pour se/le réassurer), lui aussi a été désiré avant sa naissance, lui aussi devra se construire en relation avec l’enfant imaginaire de ses parents : constitution avec et contre ses parents.
Actuellement, toutes les recherches des enfants sont axées sur la mère « biologique » (connaître son nom, et à l’extrême la rencontrer). Les media, certaines associations tiennent souvent ce discours de « droit aux origines », ce qui tend à transformer les enfants adoptés en « traumatisés de l’origine ». En fait, nous savons nous, psychanalystes, que la question fondamentale est celle de l’abandon par le père. Mais l’idée de le rechercher et de le confondre est source d’angoisse souvent infranchissable.
L’enfant ne l’évoque qu’après plusieurs entretiens thérapeutiques. Les parents adoptifs ne l’évoquent presque jamais. Les intervenants et les media l’escamotent également. Finalement, on ne parle que de la mère biologique.
En revanche dans les IAD, l’image du père biologique, donneur de gamètes, est constamment présente et doit être intégrée.
Printemps 2001
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Berger M. (1986), Entretiens familiaux et champ transitionnel, Paris, PUF.
·  David D., Soulé M. et Noël J. (1985), Les procréations médicalement assistées, in S. Lebovici, R. Diatkine, et M. Soulé, éditeurs, Nouveau Traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, t. IV, p. 2701-2721, Paris, PUF, 2e éd., 1995.
·  Deutsch H. (1945), Les mères adoptives, in La psychologie des femmes, t. II, p. 338-372, PUF, 1re éd., 1955.
·  Eiguer A. (1997), La part maudite de l’héritage, in Eiguer et al., Le générationnel, Paris, Dunod.
·  Eiguer A. (2000), Filiation ou lien filial ?, in Blessures de la filiation, Revue de thérapie familiale psychanalytique : le divan familial, no 5/2000, p. 13-25, Paris, In Press éd.
·  Fraiberg S., Adelson E., Shapiro V. (1975), Ghost in the Nursery, in Journal of the American Academy of Child Psychiatry, 1975, XIV, 3, 387-421 ; tr. fr. Fantômes dans la chambre d’enfants, une approche psychanalytique des problèmes qui entravent la relation mère-nourrisson, La psychiatrie de l’enfant, 1983, XXVI, 1, 57-98.
·  Julien P. (2000), Tu quitteras ton père et ta mère, Paris, Aubier.
·  Kaës R. (2000), Filiation et affiliation, in « Blessures de la filiation » Revue de thérapie familiale psychanalytique : le divan familial, no 5/2000, p. 61-78, Paris, In Press éd.
·  Lévy-Soussan P. (2001), La parentalité adoptive : problèmes spécifiques ou universels ?, in Dossier adoption, J. Pédiatr. Puériculture, 14, 201-204, Elsevier Éd.
·  Lévy-Soussan P. (2002), Travail de filiation et adoption, Revue Française de Psychanalyse, 66, p. 41-69.
·  Manzano J., Palacio-Espaza F., Zilkha N. (1999), Les scénario narcissiques de la parentalité, Paris, PUF.
·  Ozoux-Teffaine O. (1987), Adoption tardive, D’une naissance à l’autre, Paris, Stock, 2e éd., 1996.
·  Soulé M. et Noël J. (1985), L’adoption, in S. Lebovici, R. Diatkine, et M. Soulé (éd.), Nouveau Traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, t. IV, p. 2679-2699, Paris, PUF, 2e éd., 1995.
·  Verhulst F. C. (2000), Les enfant adoptés à l’étranger : étude longitudinale sur l’adoption aux Pays-Bas, Psychiatrie de l’enfant, XLIII, 2, 647-667.
·  Winnicott D. W. (1954), Deux enfants adoptés, in L’enfant et le monde extérieur, p. 73-88, Éditions Payot, 2e éd., 1988.
 
NOTES
 
[1] Ce texte représente la totalité du rapport éponyme dont une partie a été lue lors d’une session plénière du IIIe Congrès européen de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent sur le thème « Psychopathologie et parentalité(s) » (Lisbonne, 31 mai - 2 juin 2001). Nous remercions le Pr Golse, président de cette session, pour ses critiques et commentaires.
[2] Professeur honoraire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’Université René-Descartes (Paris V), membre fondateur du conseil supérieur de l’adoption, fondateur du Copes, 20, rue de Dantzig, 75015 Paris.
[3] Psychiatre, ancien chef de clinique assistant des hôpitaux, ancien praticien hospitalier, médecin directeur Consultation Filiations-CMP, 20, rue de Dantzig, 75015 Paris.
[4] AMP : Assistance médicale à la procréation.
[5] CECOS : Centres d’études et de conservation des œufs et du sperme humains.
[6] IAd : Insémination artificielle avec donneur.
[7] Bisexualité parentale : cela veut dire pour nous qu’un enfant a deux parents de sexes différents, ce qui contribue à structurer sa bisexualité psychique.
[8] FIV : Fécondation in vitro ; FIVETE : Fécondation in vitro et transfert d’embryon.
[9] S. Freud (1905), Le mot d’esprit et sa relation avec l’inconscient, Gallimard, 1988, p. 131-361. Pour mémoire, l’histoire est celle d’une marmite empruntée à propos de laquelle l’emprunteur qui l’avait restituée avec un trou disait pour sa défense : « Primo, je n’ai jamais emprunté de marmite, secundo la marmite avait déjà un trou, tertio j’ai rendu le chaudron en parfait état. » C’est un exemple typique où les propositions prises isolément sont justes mais l’ensemble est impossible à penser simultanément, sauf pour l’inconscient.
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[1]
Ce texte représente la totalité du rapport éponyme dont un...
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[2]
Professeur honoraire de psychiatrie de l’enfant et de l’ad...
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[3]
Psychiatre, ancien chef de clinique assistant des hôpitaux...
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[4]
AMP : Assistance médicale à la procréation. Suite de la note...
[5]
CECOS : Centres d’études et de conservation des œufs et du...
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[6]
IAd : Insémination artificielle avec donneur. Suite de la note...
[7]
Bisexualité parentale : cela veut dire pour nous qu’un enf...
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[8]
FIV : Fécondation in vitro ; FIVETE : Fécondation in vitro...
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[9]
S. Freud (1905), Le mot d’esprit et sa relation avec l’inc...
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