La psychiatrie de l'enfant
P.U.F.

I.S.B.N.2130533116
328 pages

p. 379 à 391
doi: 10.3917/psye.452.0379

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Mémoires cliniques

Volume 45 2002/2

2002 La psychiatrie de l'enfant Mémoires cliniques

Les parents intérieurs  [1]

Catherine Chabert  [2] Institut de psychologieCentre Henri-Piéron71, avenue Édouard-Vaillant92100 Boulogne-Billancourt
L’auteur propose d’analyser la dialectique des relations parents-adolescents en s’attachant aux représentations des figures parentales et de la conflictualité qu’elles engendrent. Le recours au comportement et aux actes auto- ou hétéro-agressifs constitue un mode de réponse à un défaut d’intériorisation lié à la violence passionnelle, certes, mais surtout à la fragilité narcissique projetée massivement sur les parents eux-mêmes. La problématique de séparation apparaît alors centrale, à la fois dans son versant œdipien et dans son versant régressif, les deux mobilisant un contre-investissement majeur de la passivité.Mots-clés : Parents-adolescents, Activité-passivité, Intériorisation-externalisation, Narcissisme, Objectalité. The author proposes to analyse the dialectics of parent-adolescent relations by basing himself on the parent-figure representations and the conflictuality engendered by them. It is true that recourse to auto and hetero-aggressive behavior constitutes a response mode to faulty interiorization linked to dramatic violence, but even more so to the narcissistic fragility which is massively projected onto the parents themselves. The problematics of separation reveal themselves to be central, in their oedipal as well as their regressive aspects, both of which mobilize a major counter-cathexis of passivity.Mots-clés : Parents-adolescents, Activité-passivité, Intériorisation-externalisation, Narcissisme, Objectalité. El autor analiza la dialéctica de las relaciones padres-adolescentes destacando las representaciones de las figuras de los padres y la conflictualidad que suscitan. El recurso a los comportamientos y a los actos auto o hetero agresivos en una forma de respuesta a una falta de interiorización ligada sin duda a la violencia pulsional, pero sobre todo a la fragilidad narcisista proyectada masivamente en los padres. La problemá tica de la separación es central a la vez en su vertiente edipica y en su vertiente regresiva, ya que ambas movilizan una contra-investidura de la pasividad.Mots-clés : Parents-adolescents, Activité-passivité, Intériorisation-externalisation, Narcissisme, Objectalité.
L’adolescence confronte, on le sait, à des bouleversements psychiques majeurs, imposés par les modifications inhérentes à la puberté, entraînant des changements drastiques à la fois dans le registre du rapport du sujet avec lui-même et dans celui de ses rapports avec son monde relationnel environnant. Cela signifie que l’adolescent doit faire face à des tensions internes, liées au travail psychique exigé par des remaniements pulsionnels inéluctables, et à des tensions externes, entraînées par ces mêmes remaniements dans le champ des relations interpersonnelles.
Le double axe de problématique classiquement référé dans les mouvements de cette traversée relève d’une double réactivation conflictuelle : l’une concerne les processus de séparation et d’individuation dans la conquête décisive d’une identité subjective, l’autre concerne le complexe d’Œdipe et ses effets à la fois en termes d’identification sexuelle et de choix d’objet. On peut donc, en reprenant une formulation désormais classique, penser le processus de l’adolescence dans la double perspective d’une mobilisation pulsionnelle narcissique et objectale. Celle-ci pourtant ne peut s’inscrire dans une opposition qu’en termes d’objet d’investissement pulsionnel – du côté du moi (investissement narcissique) ou du côté de l’autre (investissement objectal) : on constate chez certains auteurs, aujourd’hui, une distinction radicale du narcissisme et de l’objectalité, établie à partir de l’opposition entre sexuel/non sexuel et probablement déterminée par une sorte de généralisation du conflit entre libido du moi et libido d’objet. Or, ne l’oublions pas, le narcissisme constitue un destin de la psychosexualité, un mode de traitement du sexuel qui opère un retrait de la libido d’objet et son repli du côté de l’investissement du moi.
L’intérêt de rappeler le caractère sexuel du narcissisme permet, me semble-t-il, de saisir les mouvements spécifiques de la distribution pulsionnelle à l’adolescence et leurs avatars, en soulignant l’intrication étroite qui soude, parfois de façon drastique, les investissements narcissiques et les investissements objectaux ; intrication qui peut alors, tant elle est serrée, avoir des conséquences dramatiques dans le fonctionnement psychique de l’adolescent : la dépendance, lorsqu’elle prend la forme aiguë et dangereuse d’un agrippement aux objets externes, en constitue un des exemples cliniques les plus remarquables et témoigne de l’impossibilité à se dégager, à se séparer des figures parentales dans le double registre, préœdipien et œdipien, de l’angoisse de perte d’amour.
Évidemment, dans cette situation de crise, narcissique et objectale, interne et externe, les parents occupent le devant de la scène qui constitue le champ d’expérience le plus accessible, au niveau des relations interpersonnelles parents/enfants massivement investies : elles se prêtent en effet à la mise en scène – ou à la mise en actes – d’une fantasmatique complexe. Ce champ d’expérience « externe » sert essentiellement à figurer, voire à incarner les mouvements internes de scènes inconscientes soutenues par la vivacité des mouvements pulsionnels et leur inflation exigeant des voies de décharge afin d’apaiser, même transitoirement, des tensions psychiques et physiques parfois difficilement tolérables.
La place primordiale occupée par les parents sur la scène de la réalité matérielle témoigne de leur importance parfois démesurée sur la scène de la réalité psychique : démesurée parce que les possibilités de déplacement se révèlent insuffisantes, voire inexistantes, et que l’actualité conflictuelle de l’adolescence la rend dangereuse et menaçante.
Sont convoquées, à la fois dans le registre de la séparation et de l’Œdipe, des « figures » parentales lourdement lestées de représentations et d’affects, refoulées pendant la période de latence dans les meilleurs des cas, et qui font massivement retour dans l’après-coup que constitue l’adolescence par la découverte de la nature sexuelle des liens qu’elles engendrent.
Dans cette perspective, les fantasmes originaires occupent une place prépondérante, que leur organisation se révèle structurante ou non. Ce qui m’intéresse, dans les fantasmes originaires, ne relève pas seulement du contenu des scènes et de leurs emboîtements singuliers : en deçà du manifeste du discours, ces contenus s’imposent à l’écoute parfois de manière trop attendue, trop convenue. Au-delà, m’importent la tâche de l’appareil psychique dans le traitement de l’excitation et dans la constitution de la réalité psychique (et donc des objets internes), ainsi que la contribution de l’organisation de ces fantasmes originaires. Quel que soit leur mode de transmission, leur présence convoque un ensemble de conduites psychiques qui implique essentiellement les rapports entre représentations et affects. Toute la question est là, posée à partir de la métapsychologie freudienne actualisée par la psychanalyse contemporaine, et notamment par la clinique de l’adolescence interrogeant insidieusement l’intériorité du système freudien.
L’adolescence nécessite, paradoxalement, l’acceptation de la passivité (C. Chabert, 1999) : il faut, en effet, accepter et accueillir les modifications du corps, sur lesquels le sujet n’a pas vraiment de prise (certaines pathologies graves, et en particulier les troubles des conduites alimentaires sévères, visent une réversibilité ou une annulation des transformations pubertaires et y parviennent parfois de façon tragique). Cette passivité interne est d’autant plus difficile à admettre que les transformations corporelles de la puberté constituent aussi une conquête dans la possibilité nouvelle de réalisations de désirs : devenir « grand » c’est aussi devenir maître de ses désirs... du moins dans le registre de l’imaginaire. Or, le déferlement pulsionnel qui caractérise la psychosexualité de l’adolescence révèle une position inverse : le sujet n’est pas « maître » de ses désirs, il est, au contraire, soumis, dominé, voire débordé par eux au point de perdre le contrôle du fait de leur emprise tyrannique.
En deçà, la passivité constitue une des modalités essentielles de la dynamique pulsionnelle et de l’excitation. L’excitation, explique Freud (1905), dépend de l’intensité des stimulations externes mais, surtout, l’excitation sexuelle surgit comme effet secondaire dans un grand nombre de processus internes. À l’origine de l’excitation, les mouvements pulsionnels doivent être saisis dans leur double dimension : passive du côté de la sensation, active du côté de la maîtrise. Dans les deux cas, la sensation et le plaisir sont éprouvés de l’intérieur avec cependant une différence : la passivité implique, plus que l’activité, la prise en compte de l’autre dans son action sur le sujet. L’adolescent est massivement confronté à cette double polarité : la passivité requise pour l’acceptation de l’excitation le menace d’identifications régressives intolérables, l’activité mobilisée pour traiter cette excitation cherche des voies dans la décharge par l’agir, du fait du manque de contenance de cette excitation par les voies psychiques susceptibles de leur offrir des digues suffisamment solides.
Les mouvements pulsionnels, par ailleurs, nourrissent des scénarios fantasmatiques qui, en retour, permettent de les intégrer à des représentations qui leur confèrent un statut de réalité psychique, et c’est dans cette perspective que la reconstruction des fantasmes originaires me paraît intéressante : ils impliquent, en effet, de toute manière, les représentants des objets d’amour originaires, ils permettent à ces objets internes d’être engagés à la fois en termes dynamiques et économiques dans un processus de figuration susceptible d’organiser une topique interne structurante.
Peut-on contester la position passive que les fantasmes originaires assignent tous au sujet, à l’enfant, du moins dans le modèle névrotique de leur construction ?
La scène primitive, d’abord, et la place première de l’enfant en détresse, de son exclusion, de son excitation face au spectacle, au vu et à l’entendu. La mise à l’écart, le sentiment d’impuissance et même la douleur psychique associée à cette scène, dont l’évocation revient sans cesse lorsque le refoulement est levé ou qu’il n’est pas suffisant, soutiennent la position passive – manifeste –, alors qu’à l’intérieur, l’excitation sexuelle et son déferlement dominent. L’angoisse surgit pour éteindre cette excitation, pour effacer ces stimulations sensorielles si intenses, pour les exiler dans la mémoire. Mais l’adolescence rappelle, réveille, et l’excitation et l’identification à une position d’enfant solitaire et passif à la fois débordé et démuni : cette position interne est susceptible de déclencher des contre-investissements massifs et des comportements hyperactifs dans des formes de violence agie à travers les échanges relationnels avec les parents. On peut penser, en effet, que la plupart des attitudes de défi, d’attaques, de provocations « actives » des adolescents avec leurs parents relèvent de contre-investissements d’une passivité éprouvée comme une dépendance aliénante aux figures parentales sans aucun doute déterminée par la surenchère de l’excitation que leur présence déclenche – une actualisation aiguë, menaçante, dangereuse, des fantasmes de séduction.
Dans une perspective freudienne, si la sexualité conserve son effet traumatique, c’est que celui-ci prend appui sur la passivité du sujet. Les deux temps du traumatisme s’articulent aux deux temps du développement sexuel : dans la première « scène », l’enfant subit un « attentat » de la part d’un adulte, mais celui-ci ne provoque pas d’excitation sexuelle (à moins qu’elle ne soit refoulée, mise en latence ?) : il n’a pas à sa disposition les conditions physiques de l’excitation, ni surtout les représentations qui lui permettraient d’intégrer cet événement. La seconde scène est postérieure à la puberté et, dans sa réalité objective, elle est moins traumatique que la première. Anodine, non violente, elle prend sa force dans la réactivation du premier événement : celui-ci provoque, par le souvenir, une montée d’excitation qui désarme le moi – une montée d’excitation, une poussée de la passivité. La question se pose alors de renvoyer le traumatisme à un afflux d’excitation externe, effractant les capacités de contenance du moi, ou à une source interne, la pulsion, qui, faute d’exutoire, met le sujet en « état de détresse ».
La théorie freudienne de la séduction affirme, en fait, que tout le traumatisme vient à la fois de l’extérieur et de l’intérieur. De l’extérieur puisque c’est de l’autre que la sexualité arrive au sujet, de l’intérieur puisqu’il jaillit de cet externe intériorisé. Si l’enjeu essentiel de la théorie de la séduction est d’établir une relation intrinsèque entre le refoulement et la sexualité, le refoulement pose inéluctablement la question de l’intériorisation : qu’elle porte sur un événement ou une fiction traumatique, la scène de séduction implique la présence de l’autre, son incitation suggestive qui le situe hors du moi, voire en opposition avec lui et avec ses pulsions d’autoconservation.
Il arrive qu’à l’adolescence, des difficultés majeures touchent les capacités de maintenir en vie un système intériorisé de représentations et d’affects. Les troubles de l’intériorité montrent presque paradoxalement l’importance des investissements narcissiques déterminés par la fragilisation des assises et la précarité du fonctionnement du moi. Bien entendu, l’ « intériorisation » appelle la référence à Winnicott et au fonctionnement dans l’aire transitionnelle : se situer dans l’intermédiaire, pouvoir accepter l’entre-deux suppose que les frontières entre le sujet et l’autre soient suffisamment claires pour que la double appartenance – au sujet et à l’autre – ne pose pas problème. C’est-à-dire, plus radicalement, que la question de l’appartenance soit résolue : cela suppose une qualité effective de la distribution des investissements narcissiques et objectaux, en ce sens que les uns ne menacent pas les autres, et réciproquement.
Selon Winnicott, les parents d’adolescents doivent, avant tout, « survivre » ! Cette opération s’avère parfois particulièrement difficile pour les adolescents – maintenir vivants en eux, leurs objets internes – mais aussi pour les parents – rester vivants face à l’attaque que peut représenter pour eux l’adolescence de leur enfant –, et cela du fait de l’intrication extrême des mouvements pulsionnels dont l’ambivalence ne trouve pas de résolution.
À l’adolescence, en effet, les mécanismes de condensation apparaissent excessifs : ils sont liés à la grande difficulté de contenance des mouvements pulsionnels, certes, mais aussi au recours particulièrement difficile au déplacement. Il y a comme une surcharge aussi bien du côté des angoisses dépressives, de la peur de perdre l’amour, et du côté de l’Œdipe dont les formes s’avèrent peu structurantes et échouent dans leurs tentatives pour traiter l’ambivalence : or, plus les objets sont lourds, plus ils sont difficiles à déplacer, et c’est bien le poids des objets internes, parfois augmenté par les réactions effectives des parents réels, qui crée des situations d’immobilisme graves et alarmantes. L’adolescence appelle la reviviscence de faits psychiques anciens ayant porté atteinte au fonctionnement transitionnel, ainsi qu’à l’établissement corrélatif du sentiment de continuité d’exister et de confiance dans la capacité propre à maîtriser la réalité extérieure. En deçà, cependant, c’est la capacité à maîtriser la réalité interne qui s’avère gravement défaillante et entraîne un nécessaire recours à l’externe et au comportement. Pour que le processus d’intériorisation puisse s’initier, il faut que la reconnaissance des perceptions internes soit possible, que ce qui s’éprouve en termes d’émotions et d’affects susceptibles de prendre valeur puisse être lié à des mots et à des images, c’est-à-dire à des représentations.
Cette opération fondatrice apparaît souvent inopérante chez les adolescents qui présentent de graves troubles psychiques. Les contacts insuffisants avec la réalité interne et avec ses objets sont traités souvent sur le même mode, en l’occurrence par un contre-investissement de la réalité externe qui vient à la fois pallier le déficit interne et le renforcer. Sans appui sur des représentations parentales qui, intériorisées, auraient pu être porteuses à la fois de désirs et d’interdits, et permettre une mise en scène des conflits intra-psychiques, de tels adolescents se perdent dans la confusion ou plutôt le défaut de différenciation, dans la mesure où celle-ci suppose une séparation psychique effective entre l’enfant et ses parents. Cette séparation, nécessaire pour que s’engage un véritable processus de subjectivation, exige que les assises narcissiques tiennent et que les relations à l’autre soient suffisamment fiables pour que l’adolescent puisse se confronter aux pertes impliquées par tout changement. Pour que cette confrontation devienne possible, les affects doivent être perçus, identifiés, légitimés, en quelque sorte, condition essentielle d’une subjectivité admise comme réalité interne. Il faut que le plaisir ou le déplaisir puissent être associés à des représentations qui leur donnent à la fois corps et sens.
C’est ici que sont susceptibles d’apparaître des défaillances majeures associées à des représentations parentales intolérantes à toute manifestation dépressive. La non-reconnaissance des affects associés à l’expérience de la perte par l’adolescent lui-même constitue le miroir, en quelque sorte, d’images parentales insensibles, aveugles, fermées à l’émergence même ténue d’indices de chagrin et de tristesse. Ces images parentales ne sont pas pour autant considérées comme « mauvaises », elles ne sont pas l’objet d’attaques agressives ou revendicatrices : au contraire, l’extrême fragilité qui leur est attribuée – reflet de celle de l’adolescent lui-même, parfois déniée mais projetée sur les parents – les rend en quelque sorte inattaquables ; en même temps, l’expression de l’agressivité est barrée parce qu’éprouvée comme dangereuse et destructrice pour ces figures parentales qui risqueraient non seulement de ne pas y faire face, mais même de ne pas y survivre.
C’est ainsi que le conflit, fortement noué par l’ambivalence pulsionnelle, reste inhibé dans ses modes d’expression « naturels » mais le poids des mouvements pulsionnels finit par entraîner des dérives explosives, soit en termes de retournement de la violence contre l’adolescent lui-même, soit en termes d’externalisation de cette violence, dirigée alors vers le monde extérieur, mais dans les deux cas, la démesure et la destructivité s’emballent, ce qui bien sûr ne peut que conforter le caractère éminemment dangereux de toute expression agressive.
Dans de tels contextes, la séparation s’avère extrêmement menaçante, car la force des mouvements pulsionnels agressifs nécessite une vérification de la présence effective des parents, vérification imposée, nous l’avons déjà évoqué, par l’angoisse de les avoir détruits : le défaut d’intériorisation, en effet, ne permet pas le recours à des représentations assurant la pérennité d’un étayage suffisant maintenant le sentiment de continuité du sujet et de ses objets. Elle se traduit notamment par un agrippement forcené aux parents dans la réalité externe et dévoile en fait la fragilité des liens susceptibles de soutenir une qualité suffisante des conduites d’attachement. Cette dimension d’accrochage excessif s’inscrit, comme le souligne notamment Ph. Jeammet, dans un système de surinvestissement de la perception et plus particulièrement de la sensation : l’empreinte de ce surinvestissement apparaît majeure, on le sait, dans les conduites addictives. Celles-ci ont comme objectif d’annuler toutes les émergences conflictuelles, intolérables par le risque de rupture du lien qu’elles impliquent.
On peut comprendre alors comment et pourquoi la reviviscence du conflit œdipien et la nécessité absolue de renoncer aux désirs qui en sont constitutifs s’engagent parfois dans des formes d’impasse dont les symptômes eux-mêmes ne permettent pas de solution de compromis. En effet, la rivalité œdipienne, pour la fille comme pour le garçon, s’avère impossible à élaborer compte tenu de l’intensité de la charge pulsionnelle agressive qui entrave tout mouvement véritablement conflictuel et empêche tout dégagement. Comment aborder, comment traiter l’énergie pulsionnelle qui alimente les conflits de rivalité si celle-ci ne peut être intégrée dans une ambivalence effective, c’est-à-dire dans la liaison des mouvements libidinaux et agressifs ?
C’est la problématique sexuelle dans la pluralité et la diversité de ses réactivations œdipiennes qui se dessine avec, là encore, une acuité accrue. Il n’est pas question de reprendre en détail les différentes étapes de l’exposé de Freud concernant le complexe d’Œdipe, mais plutôt de souligner que la tâche de l’adolescent serait d’en engager le déclin : c’est ce renoncement qui souvent s’avère particulièrement douloureux. L’obligation de renoncer aux liaisons originaires avec les objets d’amour et la problématique de perte qu’elle réveille rendent souvent le travail psychique ardu, nous l’avons déjà évoqué. Mais la sexualisation parfois massive des relations avec les figures parentales, la proximité des désirs œdipiens, leur refoulement insuffisant peuvent entraîner une flambée de la fantasmatique incestueuse et la nécessité d’en éteindre la brûlure – du fait de l’insuffisante intériorisation des interdits – par recours à des conduites autopunitives. La mise à l’épreuve des « digues psychiques » établies en période de latence attaque le refoulement du complexe d’Œdipe dans ses deux versants pulsionnels, libidinal et agressif. Sans qu’il y ait tentative de mise en actes, dans la mesure où la référence aux interdits demeure, malgré tout, les mouvements incestueux et meurtriers sont très présents et envahissants fantasmatiquement et doivent être fortement combattus du fait de l’excitation et de l’angoisse qu’ils engendrent.
La réalité interne trop excitante, trop débridée, doit être neutralisée de manière drastique afin que les représentations et surtout les affects qui leur sont attachés soient ramenés à un degré d’excitation supportable. Le « vide » fantasmatique repéré chez certains adolescents n’est pas une donnée constitutionnelle : il relève d’un travail de sape de l’activité fantasmatique, dans la mesure où celle-ci produit des représentations et des affects et nourrit les processus de pensée.
Mais cette « vidange » ou ce « vidage » fantasmatique éjecte en quelque sorte les représentations parentales, parce qu’elles sont trop prégnantes, trop envahissantes, et que le « vide » seul permet, semble-t-il, de se débarrasser de leur caractère intrusif ou parasite, de se défaire d’une promiscuité fantasmatique excessivement excitante. Au cours de psychothérapies de certains adolescents, on s’aperçoit en effet que les fantasmes de scène primitive sont construits de manière singulière : l’adolescent s’attribue souvent une place dans la scène alors qu’il devrait s’en exclure et être renvoyé à la position d’impuissance infantile – position évidemment intolérable aujourd’hui. L’enfant derrière la porte, celui qui ne peut s’introduire dans les relations amoureuses du couple parental, respecte la double prohibition de l’inceste et du parricide. À défaut, les désirs sont ressentis comme des forces mauvaises, impures, et donc sources de rétorsion drastique, traduite par l’inflation de la disqualification et de la mésestime de soi qui impose des conduites masochistes et sacrificielles attaquant le corps et la psyché dans leur capacité à séduire et à en éprouver du plaisir.
Les conduites autopunitives qui condensent à la fois le désir incestueux et sa sanction (à l’instar du fantasme de l’enfant battu), lorsqu’elles prennent l’allure d’une symptomatologie inquiétante, toxique pour l’adolescent, psychiquement et physiquement, permettent, de manière détournée, d’attaquer les figures parentales. Ce que dit Freud (1924), à propos du masochisme moral, se retrouve tout à fait dans nombre de situations cliniques : au-delà de l’expiation mortifiante à laquelle certains adolescents se soumettent, ce sont les parents, la mère notamment, qui sont visés et atteints, du fait de la prévalence des identifications narcissiques. Mais en même temps, en s’offrant comme cible aux attaques d’un surmoi tyrannique et tourmentant – parce qu’insuffisamment lié à ses composantes libidinales – l’adolescent continue de conserver l’idéalisation et l’amour narcissique qui s’y attache pour les imagos parentales dont le caractère décevant demeure inacceptable. C’est comme si se trouvait répété, là, le fantasme narcissique des parents concernant leur enfant (Freud, 1914) : la toute-puissance, la beauté, l’intelligence, et surtout l’imperméabilité à toute atteinte, à toute blessure du temps, de la maladie, ou du malheur, attribuée à His majesty the baby », sont, en vérité, assignées aux figures parentales idéalisées de l’enfance. C’est bien, en effet, et en dépit de tous les discours manifestes critiquant, dénigrant les parents réels si fréquents chez les adolescents (qui vont bien...), la représentation idéale du parent qui s’érige comme modèle inaccessible, servant en quelque sorte une perfection vis-à-vis de laquelle les écarts sans cesse reconnus constituent autant de blessures dans la représentation de soi. C’est cette image idéalisée, toute-puissante, conservée dans l’inconscient à l’instar d’un trésor précieux enfoui dans les ombres profondes du rêve et de l’illusion, qui, bien plus tard, sera parfois, au hasard de la vie ou d’une analyse, dégagée de son ensevelissement.
Entre des représentations que la sexualisation outrancière rend à la fois excitantes et phobogènes, et d’autres représentations tout autant marquées par la démesure, cette fois du côté d’une idéalisation excessive, les parents intérieurs sont pris en otage par les adolescents qui tentent parfois désespérément de s’en défaire. Car cette emprise reste le miroir de l’emprise parentale sur le tout-petit, aujourd’hui devenu grand, sans parvenir véritablement à le reconnaître, à l’accepter et à conquérir ainsi une liberté d’être, à la mesure de ses désirs.
Ainsi, les adolescents qui présentent de graves troubles du comportement semblent avidement rechercher l’état de déréliction, de détresse psychique, sans pour autant être capables de reconnaître et de montrer leurs attentes : ils s’efforcent, activement, non pas de faire naître le désir de l’autre, mais au contraire, de le désavouer afin de ne pas se reconnaître comme son objet. Les stratégies qui conduisent à ces positions sont complexes et subtiles : sous-tendues par une extrême dépendance, elles mobilisent des mouvements de rejet et de rupture à travers la répétition compulsive de scénarios sacrificiels. On peut penser, cependant, que ces rejets et ces ruptures constituent, dans leur répétition même, des tentatives itératives pour accéder à une séparation d’avec les objets d’amour originaires, jusqu’ici impossible, mais à quel prix ? Chez de nombreux adolescents, c’est le corps, considéré comme source du mal, qui est pris dans un destin sacrificiel ; le clivage apparaît alors entre l’activité psychique, barrée et entravée dans ses productions, et l’investissement pulsionnel du corps chargé de dire sans mots, de traduire sans langage et de souffrir sans motif. Ce faisant, c’est leur lien à leurs géniteurs qui est formidablement attaqué, ce sont eux-mêmes, comme produit de la rencontre amoureuse entre les parents, qu’ils visent dans leurs tentatives de mortification et d’autodestruction, montrant avec une violence et une crudité parfois insoutenables leur aliénation à une tyrannie scandaleuse qui les contraint à se faire du mal.
Ces excès, ces dérives se rencontrent régulièrement chez des adolescents dont le fonctionnement psychique révèle des troubles de l’intériorité plus ou moins graves. Ils mettent en évidence, à travers les défaillances des objets internes, des difficultés majeures aussi bien dans l’investissement narcissique que dans les processus identificatoires. Ils témoignent de l’insuffisance des repères, des tentatives constantes pour mettre à l’épreuve des limites précaires et fragiles.
Le travail thérapeutique s’ouvre alors sur la restauration de ces limites, dans un processus qui, favorisant le soutien et la continuité d’une subjectivité progressivement reconquise, permet une différenciation effective entre le dedans et le dehors, entre le sujet et l’autre, entre l’enfant et le parent. C’est cette différenciation, étayée sur la différence des sexes et des générations, qui constitue le socle de l’individuation et de la séparation, parce qu’elle assure, avec une fiabilité suffisante, la permanence, dans la psyché, des parents intérieurs.
Automne 2001
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Chabert C. (1999), Les voies intérieures. Enjeux de la passivité, Revue française de psychanalyse, 63, 5, 1445-1489.
·  Freud S. (1905), Trois essais sur la théorie sexuelle, tr. fr., Paris, Gallimard, 1987.
·  Freud S. (1914), Pour introduire le narcissisme, in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1985, p. 81-106.
·  Freud S. (1924), Le problème économique du masochisme, in Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 287-297.
·  Winnicott D. W. (1971), Jeu et réalité, tr. fr., Paris, Gallimard, 1975.
 
NOTES
 
[1] Communication faite au 3e Congrès européen de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent (Lisbonne, 31 mai - 2 juin 2001).
[2] Psychanalyste, professeur de psychologie clinique, Institut de psychologie, Université René-Descartes (Paris 5).
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