La psychiatrie de l'enfant
P.U.F.

I.S.B.N.2130533116
328 pages

p. 411 à 435
doi: 10.3917/psye.452.0411

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Mémoires cliniques

Volume 45 2002/2

2002 La psychiatrie de l'enfant Mémoires cliniques

La scène médicale.

A propos du traumatisme parental lors d’une naissance prématurée

Claudia Mejía  [1] Unité de pédopsychiatrie de liaisonSUPEA5, Pierre DeckerBâtiment Nestlé1011 Lausanne-CHUVSuisse Alain Herzog  [2] Josée Despars  [3] François Ansermet  [4]
À partir des résultats d’une recherche clinique avec des parents d’enfants nés prématurément, cet article présente une réflexion sur le rôle du corps médical dans les différentes étapes d’élaboration du traumatisme parental. Le “ traumatisme parental ” est ici défini comme étant spécifique aux parents dont l’enfant est menacé de mort ou d’handicap grave, et par opposition, d’une part, au “ traumatisme psychique classique ”, et d’autre part, au “ traumatisme psychique ”.Mots-clés : Prématurité, Psychanalyse, Traumatisme, Langage. Based on the results of clinical research with the parents of children born prematurely, this article presents a reflection about the role of the medical corps in the different stages of the elaboration of the parental traumatism. This “ parental traumatism ” is defined as being specific to parents whose child is in danger of death or a severe handicap and is opposed, on one hand, to “ classic psychic trauma ” and on the other, to “ psychic traumatism ”. A partir de los resultados de una investigación clínica con padres de niños prematuros, este artículo ofrece una reflexión sobre el papel del cuerpo médico en las distintas etapas de la elaboración del traumatismo de los padres. El “ traumatismo de los padres ” se define aquí como específico de los padres con un niño amenazado de muerte o de déficit grave y en oposición con el “ traumatismo psíquico clá sico ” o el “ traumatismo psíquico ”.
La période périnatale est une époque de grand remaniement psychique. Lors de la naissance du premier enfant notamment, elle représente une phase critique pour les futurs parents. Le désir d’enfant réactive en effet la problématique œdipienne avec une forte intensité.
Dans l’enfance, le complexe d’Œdipe permet normalement à l’enfant de construire à la fois son identité sexuelle – à savoir sa position par rapport à l’objet de son désir – et son identité filiale – à savoir sa place parmi les dernières générations de sa lignée. À l’adolescence, l’identité sexuelle est réélaborée, notamment selon les différentes expériences sexuelles vécues. Dans la période périnatale, la solution œdipienne est remise en jeu pour être remaniée principalement dans l’axe des générations : l’homme qui n’avait occupé jusque-là que la place de « fils » devient aussi « père » ; la femme, jusque-là uniquement dans la position de « fille », devient aussi « mère ». Comment être à la fois enfant (de ses parents) et parent (de ses enfants) ? Une nouvelle génération apporte un réarrangement dans les places des générations précédentes. L’homme et la femme en devenant parents doivent dès lors construire chacun une identité en quelque sorte « filio-parentale » [5].
Lors de cette remise en question dans l’axe des générations, les désirs meurtriers et incestueux sous-jacents à la problématique œdipienne risquent de se retrouver déliés. C’est pourquoi des événements mettant dans la réalité la vie aux prises avec la mort durant la période périnatale atteignent les parents profondément et de façon brutale. En cas, par exemple, de diagnostic prénatal d’une pathologie, de naissance prématurée, de maladie ou de malformations découvertes à la naissance, la souffrance des parents peut entraver la construction de leur identité filio-parentale et, par ce biais-là, la relation à venir avec leur enfant.
Ces événements tragiques ne tombent certes pas sur un terrain vierge mais sur un champ déjà labouré par des joies et des tristesses particulières. À un même événement, chaque personne réagit de façon différente, en accord avec sa propre histoire de vie. Il est toutefois légitime de se demander si les parents sont amenés à vivre quelque chose de commun lorsqu’un tel événement survient dans la réalité durant la période périnatale.
 
RETROUVER UNE EXPÉRIENCE COMMUNE
 
 
Pour tenter de répondre à cette question, nous avons analysé 15 entretiens semi-structurés d’environ une heure chacun, réalisés avec des parents ayant eu un enfant prématuré [6]. Ces entretiens ont été retranscrits et analysés selon une méthodologie spécifique, mise en place pour la recherche dans la clinique de la liaison. Nous avons ailleurs expliqué en détail cette méthodologie (Mejia et Ansermet, 2000 ; Mejia, 2001), qui inclut l’utilisation d’un logiciel d’analyse de données textuelles (ALCESTE), développé par Max Reinert (Reinert, 1986, 1990). L’analyse individuelle de chacun des 15 entretiens a permis de préciser, dans un premier temps, la position particulière à chaque couple entièrement rapportable à son histoire singulière (Herzog, 1999 ; Mejia, 2001).
Après avoir réalisé ce travail d’analyse de chacun des 15 entretiens étudiés, nous avons comparé les entretiens entre eux, d’abord à l’aide du logiciel ALCESTE. Les classes dégagées par le logiciel contiennent des mots qui dessinent deux univers sémantiques prédominants. D’un côté, il y a un vocabulaire évoquant l’urgence et l’angoisse : terme, soir, accoucher, nuit, long, pleurer, attendre, réveiller, appeler, inquiet, sang, partir, césarienne, stress, opérer, ventre, fausse-couche, urgent, panique, surprise, douleur, sang, endormir, contraction, contrôler, arrêt, transférer, ambulance, téléphone, sortir, coup, perdre, examen, soins, finir, rester, respirer, etc. De l’autre côté, des termes utilisés pour évoquer le séjour hospitalier : personnel, niveau, parent, pavillon, comprendre, infirmière, prématuré, couveuse, important, relation, discuter, vécu, image, savoir, entendre, dire, hospitalisation, contact, manière, expérience, malade, garder, voir, travail, photo, poids, médecin, confiant, aider, expliquer, attentif, chambre, etc.
Vu le thème de l’entretien, la présence dans le discours parental de ces deux types de vocabulaire n’étonne guère. L’homogénéité du vécu hospitalier a pourtant retenu notre attention. Bien entendu, tous les parents sont passés par l’unité de néonatologie. Cependant, quelques jours de séjour hospitalier sans complications n’impliquaient pas une présence moins importante de ce vécu dans le discours parental que plusieurs semaines passées dans l’incertitude.
Par ailleurs, nous avons aussi envisagé les 15 entretiens selon une analyse sémantique classique, en excluant toutefois la configuration particulière à chaque histoire (préalablement dégagée par l’analyse individuelle), afin de mettre en évidence des points communs à tous les couples. Nous avons été surpris de constater que les résultats de cette analyse « papier-crayon » confirmait, en les précisant, les résultats du logiciel : tous les points communs convergeaient autour du vécu hospitalier. Nous avons trouvé de façon répétitive, dans tous les entretiens envisagés, quatre points :
1 / Lors de situations favorables – telle la première rencontre de la mère avec l’enfant après quelques heures voire quelques jours de séparation, le transfert d’un service à l’autre (des soins intensifs aux soins continus, par exemple) ou le transfert de l’enfant de l’unité de néonatologie dans un hôpital régional par suite d’amélioration, et enfin, mais principalement, le retour à la maison –, les parents racontent avoir eu de fortes réactions avec une dose d’angoisse importante.
2 / Lors de situations défavorables – lors de complications importantes (iatrogènes ou pas), de transferts d’un service à l’autre par suite de complications même légères, ou de transfert depuis un hôpital régional vers l’unité spécialisée de néonatologie –, les parents réagissent fortement et en quelque sorte « indépendamment » de la gravité de la complication.
3 / Les parents font état d’une appréciation manichéenne de l’univers médical : les lieux, les personnes et les choses se trouvent scindés en deux sortes. D’un côté, tout ce qui est performant, professionnel, qualifié, mais aussi chaleureux, agréable, à savoir ce qui est « bon ». De l’autre, le manque de préparation, l’ignorance, voire l’incompétence, ainsi que la froideur, la brutalité, à savoir ce qui est « mauvais ». Ce partage de l’environnement à l’aune de la capacité, le savoir et le savoir-faire, est réalisé à tous les niveaux : monde hospitalier vs monde extérieur, hôpitaux régionaux vs service de néonatologie, soins continus vs chambre, soins intensifs vs soins continus, médecins chefs vs médecins assistants, médecins vs infirmières, infirmières de nuit vs infirmières de jour, infirmières vs sages-femmes, cette infirmière-là vs toutes les autres, machines vs personnel, technique vs chaleur humaine, etc. (même l’entretien de recherche lui-même, filmé en vidéo, a pu être opposé aux émissions de télévision sur les prématurés).
4 / Dans ce cadre scindé du monde hospitalier, les parents ont de plus un rapport particulier et étroit avec le personnel médical ; sentiments mélangés d’autant plus importants que l’entourage familial fait défaut (notamment, présence et soutien de la part des grands-parents) tels qu’agressivité et dépendance, rivalité et reconnaissance, fortes critiques des dysfonctionnements hospitaliers et profonde gratitude.
Que signifie cette importance du vécu de l’hospitalisation, indépendamment de la sévérité des troubles présentés par l’enfant ? Quel est le statut des réactions négatives lors de situations favorables ? Peut-on se restreindre à parler d’après-coup pour le réveil d’angoisse lors de situations défavorables ? Pourquoi le monde hospitalier est scindé en performant et incompétent ? Comment comprendre la forte ambivalence du rapport des parents avec le corps médical ? Nous présentons ici une réflexion qui tente de répondre à ces questions.
 
LES DIFFÉRENTES NOTIONS DU TRAUMATISME PSYCHIQUE
 
 
Commençons par une question centrale : ces parents subissent-ils un « traumatisme psychique » ? La notion de traumatisme psychique est une notion équivoque, et il n’est pas superflu d’apporter d’abord quelques précisions.
En psychiatrie, le modèle du traumatisme psychique classiquement invoqué est celui subi à la suite du face-à-face d’une personne avec un danger de mort (De Clercq, 2001 ; Briole et al., 1994). Le lien entre l’événement (accidents, guerres, catastrophes naturelles) et le traumatisme a toujours été objet de débat : ceux qui interrogent les guerres et les catastrophes naturelles invoquent soit la prédisposition personnelle, soit la causalité de l’événement ; ceux qui observent les accidents n’échappent pas à la polémique étiologique, sans qu’on ne puisse même pas faire la distinction entre ces deux situations, à savoir événement collectif et événement individuel.
La psychanalyse a, pour sa part, élaboré une autre notion de traumatisme psychique. Dans ses recherches sur l’hystérie, Freud fut tout d’abord amené à poser un événement traumatique vécu dans l’enfance comme étant à l’origine des troubles hystériques de l’adulte. C’est en abandonnant cette hypothèse que Freud a conçu la théorie du fantasme inconscient et l’existence d’une « sexualité infantile ». Ce premier parcours freudien a fixé une certaine méfiance psychanalytique à l’égard de la causalité événementielle. Le psychisme, par ses propres coordonnées, peut en effet élever un événement banal au statut d’événement « traumatique ».
Freud pose donc le traumatisme psychique comme pouvant exister en dehors d’un lien causal avec un événement extérieur tragique. Ce qui, remarquons-le, n’est en rien contradictoire avec la notion de traumatisme psychique développée en psychiatrie, puisque Freud ne se prononce pas sur le lien de causalité qui va de l’événement au traumatisme psychique, mais il dit simplement qu’il peut y avoir traumatisme psychique en dehors de l’événement tragique.
Freud reviendra encore sur la notion de traumatisme après la Première Guerre mondiale qui l’a à nouveau interpellé concernant le lien de causalité entre la menace de mort dans la réalité et le traumatisme psychique (Freud, 1920). Il donnera alors une hypothèse économique qui fait du traumatisme une effraction psychique, sans pour autant trancher à propos du type de lien entre l’événement tragique et le traumatisme psychique.
Actuellement, la notion de traumatisme ne s’est pas encore affranchie du débat étiologique, et la plupart des auteurs qui prétendent en venir à bout font paradoxalement l’économie de la distinction entre les deux notions de traumatisme psychique (psychiatrique et psychanalytique), laissant persister au mieux une certaine équivoque dans leurs discours. La notion de traumatisme psychique est ainsi actuellement duplice : d’un côté (notion psychiatrique), elle ramènerait principalement à une causalité événementielle ; de l’autre côté (notion psychanalytique), elle pointe le traumatisme comme fait strictement psychique pouvant aussi être indépendant de l’existence d’un événement tragique.
Pour notre part, nous distinguons trois cas de figure : 1 / Le cas où il y a un lien temporel entre un événement (accident, maladie grave, catastrophe naturelle, guerre) et des troubles psychiques subséquents ; 2 / Le cas où la survenue d’un événement tragique n’implique pas le déclenchement de troubles psychiques ; et 3 / Le cas où il y a déclenchement d’un trouble psychique sans qu’il y ait eu d’événement tragique.
Les cas nos 2 et 3 confortent l’hypothèse freudienne de l’indépendance du traumatisme psychique vis-à-vis de l’événement dans la réalité. Le cas no 1 n’invalide pas cette hypothèse, mais interroge le lien entre réalité et réalité psychique.
Prématurité et traumatisme psychique classique
Le cas de figure no 1 représente aisément le traumatisme psychique classique (notion psychiatrique). Sans entrer dans le débat étiologique, remarquons que les mécanismes de défense mis en place dans des circonstances extrêmes demandent un effort psychique dont on ne peut en aucun cas négliger les conséquences. Souvent, lors d’un accident grave, le psychisme d’une personne est obligé de se diviser en deux pour parer au danger : une partie subit l’événement ; l’autre partie prévoit l’issue fatale et agit à l’encontre de ce destin, en vue de la sauvegarde de l’intégrité physique. Ce clivage momentané et nécessaire à la survie biologique représente une blessure profonde pour le psychisme ; l’identité personnelle n’en sort pas indemne.
Dans notre corpus d’entretiens, nous avons remarqué que ce sont les cas dans lesquels l’accouchement était dû à une éclampsie ou à un décollement placentaire, à savoir là où un danger de mort touchait non seulement l’enfant mais également la mère, qui ont fourni la plupart des phrases contenant le vocabulaire où prédomine l’angoisse de mort (premier groupe repéré par le logiciel ALCESTE).
C’est le cas de cette patiente, infirmière de profession, qui vécut un décollement placentaire à son domicile. Elle se vit à ce moment-là en tant qu’infirmière sauvant l’enfant, alors même qu’elle avait pleine conscience d’être une femme en train de risquer sa propre vie :
« Je me recouche puis j’ai commencé mais vraiment à avoir des douleurs violentes, [...] j’avais de plus en plus mal, de plus en plus mal, de plus en plus mal, et puis à un moment donné, j’ai cru que j’avais perdu les eaux, ça faisait peut-être je pense vingt minutes, vingt-cinq minutes que j’avais mal comme ça, euh... et puis, quand mon mari s’est levé, j’ai dit : mais j’ai perdu les eaux, ce n’est pas possible, je me tortillais comme une anguille. Puis il se lève et je le vois qui devient transparent, lui qui est quelqu’un qui perd pas pied, là, il a complètement perdu contenance, enfin bon il a commencé à dire des choses qui n’avaient plus ni queue ni tête, à ce moment-là, je me suis levée dans la panique et puis plaf, j’ai perdu je pense bien deux litres de sang [...] je me suis dit : c’est foutu. J’ai été dans ma salle de bains, je me suis dit : bon, je vais accoucher dans ma salle de bains, donc, je vais essayer de récupérer le bébé, je me disais j’ai déjà vu des accouchements, je lui dégage les épaules, j’ai une paille, je vais l’aspirer, on va masser et on va monter au CHUV [7]. »
Les parents ayant eu un tel vécu parlent plus volontiers dans l’entretien de l’accouchement prématuré que du séjour à l’unité de réanimation néonatale, et cela indépendamment de la durée du séjour. Des cas semblables à celui-ci nous semblent pouvoir tirer bénéfice à être observés mutatis mutandis par la loupe de la théorie du traumatisme psychique classique.
Traumatisme parental et traumatisme psychique classique
Cependant, les parents d’un enfant né prématurément ne se trouvent pas tous dans cette situation. Celui qui subit en général un danger de mort, c’est l’enfant, non pas les parents ; et dans tous les cas, pas le père. Il serait donc abusif de parler en général de traumatisme psychique classique chez ces parents.
Les parents d’un enfant né prématurément, y compris le père, présentent néanmoins un vécu psychique particulier durant cette période. Ce vécu est fort ressemblant à celui décrit par H. Vouga concernant des parents d’un jeune enfant gravement malade de cancer (Vouga, 2000). Nous proposons ainsi de distinguer deux configurations psychiques, celle dont nous allons parler dans cet article et que nous désignons, faute de mieux, par le terme de traumatisme parental, et celle du traumatisme psychique classique (notion psychiatrique), subséquent au face-à-face d’un sujet avec une menace grave sur sa propre vie.
Les parents dont l’enfant est menacé de mort subissent une atteinte qui n’est en rien comparable à celle du traumatisme psychique classique. Ce n’est pas l’identité personnelle dans son ensemble qui est bouleversée par l’événement de la prématurité, mais c’est une partie importante de cette identité, à savoir celle qui touche à l’identité filio-parentale.
Lors d’une naissance prématurée, les parents se sentent incapables, défaillants, impuissants à remplir leur fonction auprès de l’enfant. Puis, l’enfant les déçoit dans leur attente. De l’enfant imaginé pendant la grossesse, il ne reste qu’un être chétif, risquant de ne pas survivre par lui-même, qui restera peut-être handicapé à vie. Ils en veulent à leur enfant comme ils s’en veulent à eux-mêmes. Le travail psychique que d’autres parents commencent à réaliser précisément à la naissance de l’enfant, à savoir la traversée de leur solution œdipienne, est alors frappé d’interdit. Cette traversée a pour but la construction de l’identité filio-parentale et consiste principalement dans le deuil de la concrétisation des idéaux de la parentalité. Comment faire le deuil de la concrétisation de l’enfant idéal alors que l’enfant en chair et en os qui était censé incarner cet idéal risque justement de mourir ? Comment accepter de ne pas être à la hauteur de la mère idéale alors qu’ « on n’est même pas capable de mener à terme une grossesse » ?
Les images idéales ne sont alors que plus prégnantes : l’enfant idéal est encore plus précieux, le parent idéal encore plus puissant. Intervient ainsi une sorte de resurgissement du stade du miroir : la problématique que l’interdit de l’inceste dans l’Œdipe permet de résoudre va rester en termes spéculaires d’identification et de rivalité, à savoir identification symbiotique plutôt que désir, meurtre du rival plutôt que reconnaissance du lien de filiation au parent.
Traumatisme parental et traumatisme psychique
La naissance prématurée paralyse l’élaboration psychique, laissant les parents démunis face à l’effroi de la possibilité de la mort du nouveau-né. Cette blessure constitue le terrain le plus propice pour les cas de figure no 3 mentionnés plus haut, où ce sont les coordonnées fantasmatiques qui sont à l’origine du traumatisme psychique (notion psychanalytique).
Avec le danger qui menace l’enfant, compris en termes spéculaires, voilà en effet l’accès ouvert aux fantasmes inconscients autour du parricide et de l’infanticide (Leclaire, 1975). La littérature psychanalytique concernant la périnatalité fourmille de cas où ces fantasmes font une irruption traumatique sur le terrain fragilisé par l’événement. Ces cas où il y a simultanéité entre le traumatisme parental et l’irruption traumatique des fantasmes inconscients expliquent la confusion entre le traumatisme psychique classique et le traumatisme psychique, confusion fréquente en milieu hospitalier où l’on a souvent tendance à donner une place prépondérante à la causalité organique ou événementielle, au détriment de la subjectivité des patients.
Cette sorte de cas ne fait pas l’objet du présent article. Les parents dont nous avons analysé le discours n’étaient pas des « patients », ils ont répondu à une démarche de recherche. Nous voulions savoir quel effet peut avoir l’événement de la naissance prématurée sur la configuration psychique des parents « en dehors » d’une psychopathologie diagnostiquée. C’est pourquoi nous avons cherché à connaître le vécu commun des parents indépendamment de la configuration propre à chacun d’entre eux.
 
UN THÉÂTRE POUR LA PSYCHÉ
 
 
Nous avons trouvé chez nos couples un regain d’importance des idéaux de la parentalité, nous avons constaté une prépondérance des relations spéculaires d’identification et rivalité (point 3), et nous avons mis en évidence l’importance de la réalité médicale (quatre points signalés ci-dessus). À partir de ces éléments, il nous semble que le monde médical ne remplit pas uniquement sa fonction soignante auprès de l’enfant, mais il est aussi une scène où les parents rejouent sans le savoir ce qu’ils ont vécu lors de la naissance prématurée de leur enfant.
Le déplacement au niveau de l’acte s’impose en effet dans les situations traumatiques, car le travail proprement psychologique, la liaison psychique, est difficilement abordable pendant une première période. Certes, la sidération propre au traumatisme psychique classique n’est que rarement présente lors de traumatisme parental, mais on trouve à sa place un arrêt momentané de la « réflexion », et son ralentissement, par la suite. Par « réflexion », nous entendons l’enchaînement des idées dans un certain ordre, qu’il soit temporel, figuré ou logique. Au détriment de la réflexion, c’est ainsi l’agir qui est au premier plan et guide les parents.
Ce que les parents ne peuvent pas penser de leur souffrance et exprimer en paroles, ils vont le montrer par leurs comportements, tels des acteurs chevronnés montant une pièce muette sur une scène improvisée. Les parents peuvent, au moyen du déplacement par l’acte, affronter à nouveau la solution œdipienne qui a été la leur et la remanier pour constituer leur identité filio-parentale. De façon spontanée, alors qu’ils ne peuvent pas aborder une talking cure, ils tentent de vivre une acting cure. Ce déplacement par l’acte peut donc devenir une réelle élaboration du traumatisme parental, mais pour la mener à bien, il faut certaines conditions.
Le meilleur décor
L’élaboration par déplacement du traumatisme parental ne suit pas un schéma unique : entre le traumatisme et la scène sur laquelle le sujet va pouvoir l’élaborer, il n’y a pas de lien préétabli, puisque ce qui a été atteint dans le psychisme d’un sujet est toujours singulier, en accord avec sa configuration psychique, avec les coordonnées de sa propre histoire. Ce qui doit être recomposé, c’est ce qui constitue pour chaque personne l’identité parentale, fondée sur ses propres idéaux, eux-mêmes basés sur son vécu, sur ce qui le fait être cette personne-là et non pas une autre. En déplaçant sa souffrance, chaque personne remplit ainsi avec les accessoires de son imaginaire spécifique la scène qui se présente à lui.
Cependant, il y a des scènes plus riches et plus adéquates que d’autres, et le monde médical semble très approprié pour ce travail d’intégration du traumatisme parental.
En effet, donner la vie, la protéger – ce qui est le propre de la fonction parentale – devient dans la situation d’une menace de mort pour l’enfant synonyme de « sauver » la vie. Aussi, en prenant en charge la lutte contre la mort, le corps médical représente-t-il pendant un certain temps un relais de la fonction parentale. Dans la situation de prématurité, cette équivalence transitoire se dévoile de façon parfois très abrupte : avec le nécessaire séjour hospitalier de l’enfant, la fonction parentale se trouve réellement déplacée sur la fonction médicale dans les actes les plus quotidiens.
De plus, l’ambivalence des sentiments ressentis par les parents vis-à-vis du corps médical (signalée comme point 4) semble inhérente à une tentative d’élaboration du traumatisme parental. En effet, l’événement tragique force les parents à un face à face démesuré avec l’image idéale parentale. Ils se retrouvent devant un paradoxe : comment peut-on risquer de blesser à mort son enfant en le mettant au monde ? Comment peut-on être à la fois des mauvais parents et des bons parents ? Or, la survie de l’enfant dans cette situation implique souvent des traitements douloureux et parfois iatrogènes. La médecine et le personnel médical, pris en étau entre l’idéal du soignant et les limitations humaines, constituent une scène appropriée sur laquelle les parents peuvent déplacer aussi leur agressivité et leur culpabilité envers l’enfant. La question que les parents n’arrivent pas à se poser sur eux-mêmes peut être posée à propos des médecins : pourquoi doit-on faire souffrir mon enfant pour pouvoir le soigner ?
L’équivalence momentanée entre fonction parentale et fonction médicale ainsi que les paradoxes de l’action médicale offrent aux parents un étayage pour tenter d’élaborer, dans le quotidien du séjour hospitalier de leur enfant, des éléments restructurant leur narcissisme blessé. La pièce jouée sur la scène médicale se passe en plusieurs actes, chacun impliquant à la fois un risque de fixation traumatique et une possibilité d’élaboration de la blessure narcissique.
Premier acte, l’identification
Dans les suites premières de la naissance prématurée, les parents sont obligés de s’en remettre complètement à l’avis des médecins. L’urgence de l’accouchement ne permet en général aucun « choix » ; ils se sentent, et sont de fait, « à la merci » des actes médicaux. Passivés par l’événement, ils le seront à nouveau par les besoins de l’enfant : ils ne possèdent ni le savoir ni le savoir-faire nécessaires à sa survie.
« On se sent vachement inutile, même qu’on est là, qu’on lui fait des câlins, quand on lui pique le pied, et puis qu’on lui prend le sang, puis la petite, elle hurle, ça te prend les tripes, et puis, t’es mal, quoi. T’as envie d’arracher la piqûre à l’infirmière. Mais tu sais que tu peux rien faire, que c’est obligatoire, les soins doivent se faire, hein. Et ça c’est très dur de se dire qu’ils vont devoir faire des soins sur ton enfant, qu’elle va souffrir, puis que toi t’es là, qu’est-ce que tu fais ? »
Les parents voient leur défaillance concrétisée par l’irruption du monde médical auprès de leur enfant.
C’est ainsi que la première prise de conscience avec la réalité de leur angoisse est souvent ce « vol » d’enfant au moment de l’accouchement :
Père : « Une fois qu’elle était née, ça c’était, c’est vrai que c’est pas beau en fait ce qui est arrivé. Bon moi, j’ai pu voir ce qu’ils lui faisaient, donc pendant que le médecin s’occupait de toi, moi j’ai pu regarder ce qu’ils lui faisaient, les tuyauteries, ils étaient quatre autour, donc c’était assez affolant de voir ce que les grandes mains d’adultes..., ce qu’on peut faire à un petit bébé...
Mère : Moi j’ai vu, c’était une fille, j’ai poussé deux fois, j’ai vu c’était une fille, elle avait des cheveux et j’ai dit ouais c’est une fille et puis pouf, elle était loin !...
Père : Ils l’ont enlevée, ils se sont occupés d’elle pendant une heure, à côté, ils s’occupaient d’elle, et puis, il n’y a pas eu de contact maman-enfant, comme on l’explique dans tous les livres, dans tous les films, le moment fabuleux, donc ça il y a pas eu. Elle l’a vue, elle était dans la couveuse déjà, sous les roulettes et puis hop ils l’ont sortie et puis ils m’ont dit vous pouvez venir la voir dans une heure au pavillon..., c’était hop-hop et puis après, loin, et, ça c’était le moment le pire, c’est qu’on a dit bon dans une heure, et tous les médecins, toutes les infirmières, tout le monde est parti...
Mère : il y avait juste encore une aide-infirmière qui nettoyait la salle et puis j’étais là...
Père : Alors pendant une heure, on a regardé cette dame en train de nettoyer la salle d’accouchement, changer tous les draps et tout et puis il y a personne, rien du tout, on était là comme ça, bon... Mais pendant une heure, vraiment alors, on s’est dit mais bon, est-ce qu’ils nous ont oubliés ? est-ce que... rien, puis il y avait plus rien, il y avait la dame qui était en train de nettoyer et tout, ça faisait quand même un peu...
Mère : C’était un vide...
Père : C’est un vide, c’est vrai, ça fait comme un peu kidnapping, un petit peu...
Mère : On n’a jamais eu ça, puis maintenant elle était loin...
Père : on s’en occupe, merci beaucoup...
Mère : le ventre était plat, c’était vraiment un vide. On était que les deux puis... »
Ce qui est décrit ici comme le moment « traumatique » n’est pas l’instant où ils sont confrontés au danger de mort pour l’enfant, mais le moment où le corps médical agit. Ce ne seraient pas les événements qui les rendent inutiles, c’est le corps médical. Sur le coup, les actes médicaux leur font « réaliser » l’événement subi. Après-coup, l’agir médical sert à exprimer la passivation produite par l’événement. Les parents passent ainsi imperceptiblement d’être objet de l’événement à se sentir objet de la médecine, sans participation à ce qui leur arrive, sans voix au chapitre.
Cette position passive vis-à-vis des médecins ouvre l’accès pour les parents à une identification avec leur enfant. Ce fut le cas pour ce père qui a pu revisiter sa propre enfance en donnant une nouvelle valeur à l’image qu’il avait de lui-même et de ses propres parents. Fils d’émigrants clandestins, il devait, enfant, rester à la maison, caché, isolé ; il n’est pas allé à l’école et n’a pas appris à écrire le français, manque qui le fait se sentir non entièrement « achevé » dans sa formation. À l’occasion de la prématurité de son fils, lequel, en isolement, « se bat pour survivre », il réalise tout un travail d’élaboration de sa propre « prématurité » et de l’attitude de ses parents. Dans l’entretien, il va même jusqu’à dire qu’il apprendra à écrire « avec » son fils.
Les parents ont besoin, dans cette phase, de sentir l’assurance donnée par la médecine, mais si le monde médical revêt les allures de l’idéal, si la reconnaissance de la valeur des connaissances et du savoir-faire scientifiques devient admiration inconditionnelle, l’identification à l’enfant peut se transformer en une dépendance totale, voire une aliénation au savoir médical et aux personnes représentant ce savoir vu comme tout-puissant. L’enfant n’est alors conçu et traité qu’au travers de la pathologie qu’il présente, et le déplacement se transforme en projection des conflits personnels inhérents à l’histoire infantile des parents.
C’est par une deuxième identification des parents, cette fois-ci au monde médical dans son rôle protecteur, que cette position de dépendance pourra être évitée. Les parents peuvent, par cette autre identification, aller vers une position où « faire confiance » peut être ressenti plus comme un choix de leur part que comme une imposition. C’est l’étape du passage d’un sentiment de démission de leur rôle parental au profit des médecins au pacte thérapeutique avec ceux-ci, passage d’une totale passivation à un rôle actif auprès de l’enfant. L’originalité n’est jamais prise en défaut lorsqu’il s’agit pour les parents d’assumer leur rôle, comme ce technicien en informatique qui se trouve très à l’aise avec toutes les sonneries des machines de l’unité de néonatologie dont il inspecte la bonne marche avec soin, ou ce journaliste qui se sent tout à son fait en rapportant les communications des médecins et des nouvelles de l’enfant à sa femme alitée et qui raconte ses allées et venues, tel un correspondant de guerre. Ce sont en général les pères qui se trouvent dans des conditions physiques et psychiques suffisantes pour entamer ce travail d’identification au corps médical, et qui peuvent à leur suite entraîner leur femme, si la relation du couple le permet (Herzog, 1999, 2001).
Cette deuxième identification peut cependant subir aussi une fixation traumatique. Dans un des entretiens, par exemple, les parents auparavant entièrement étrangers au monde médical (paysans dans un hameau isolé) adoptent avec un grand naturel les termes médicaux les plus barbares, tout en ressentant toujours un sentiment d’impuissance et d’incapacité vis-à-vis de l’enfant. L’identification au savoir médical n’est ici que façade, aliénation à un savoir presque magique, qui ne tiendrait que dans les mots.
Le premier acte concerne donc la capacité des parents à accepter de ressentir les événements dont le traumatisme les a exclus de façon brutale, à travers une double identification, à la fois à l’enfant malade et au corps médical dans son rôle protecteur. Ces deux identifications vont paradoxalement de pair. C’est ensemble qu’elles peuvent conforter les parents afin qu’ils puissent commencer peu à peu à se réapproprier leur vécu.
Deuxième acte, la rivalité
Lorsque le danger vital pour l’enfant est écarté, et uniquement à ce moment-là, les parents se trouvent en mesure de sortir de l’identification à l’enfant malade et d’abandonner l’identification au savoir-faire médical pour commencer à assumer par eux-mêmes la fonction parentale, et ils le font tout d’abord à l’aide du clivage, mécanisme à la base de la vision manichéenne du monde hospitalier que nous avons rencontrée à tous les niveaux (point 3). Nous avons pu observer à l’œuvre le clivage, notamment lors de changements favorables, puisque c’est justement lorsque les parents n’ont plus à contenir, voire à nier l’angoisse suscitée par la situation qu’ils peuvent l’extérioriser (point 1). C’est à ce moment seulement qu’ils commencent à proprement parler l’élaboration du traumatisme. Le premier acte, l’identification, ayant surtout mis en place une défense efficace contre l’angoisse.
Le monde médical est alors dessiné en noir et blanc, ce qui permet notamment l’expression de l’agressivité qui se manifeste dans la rivalité avec l’équipe autour de l’enfant, rivalité au niveau du savoir théorique (notamment avec les médecins assistants opposés aux chefs de clinique) ou du savoir pratique (surtout avec les infirmières). Sous le masque de l’agressivité, c’est la culpabilité ressentie vis-à-vis de l’enfant que les parents vont alors jouer et rejouer dans les relations avec l’équipe médicale. Ils peuvent exposer leur blessure en parlant, par exemple, de leur désir de prendre la place de ces « voleurs d’enfants » que seraient pour eux par moments les néonatologues :
Mère : « C’est vrai qu’au pavillon, moi, sur la fin quand les enfants allaient mieux puis que les infirmières pouvaient les prendre, là il y avait vraiment un contact et puis il y avait presque une possession entre guillemets, j’étais vraiment jalouse. Parce que, les autres fois, elles ne pouvaient pas les atteindre complètement. Ils étaient dans l’isolette et puis les seuls qui pouvaient les prendre, c’était nous. Voilà, c’était pas leur domaine, elles c’était les soins et puis voilà... À un moment j’avais envie vraiment de les voler, quoi, je comprenais après, les infirmières qui me racontaient au départ qu’il y a des parents qui avaient envie, qui kidnappaient leurs enfants, je me disais, ah ! quand même. Parce qu’à ce moment-là, ils avaient vraiment beaucoup besoin de soins. Mais sur la fin, j’avais vraiment envie de les prendre, puis de partir, même si en même temps non plus j’allais pas le faire, mais... Mais je supportais plus qu’on me dise quoi que ce soit, qu’une infirmière me donne des conseils, très subjectifs en plus, c’était ses propres conseils, c’est pas les conseils d’une infirmière... de ne pas lui donner la sucette, quand pendant un mois et demi on a donné et puis qu’ils étaient tout le temps tout seuls, ils souffrent d’un manque, bon je veux dire, c’est pas une sucette qui va les traumatiser je pense... ouais, des remarques, je supportais plus du tout. »
Nécessaire transition afin de séparer à nouveau fonction médicale et fonction parentale, la rivalité avec le corps médical évolue parfois aussi vers un rejet total de l’aide apportée par un tiers, aide qui est ressentie dès lors comme synonyme de disqualification :
Père : « (En parlant des médecins alors que son enfant est en parfaite santé et n’aura pas de séquelles.) Des fois il y a trop, trop de problèmes, il faut assumer de les laisser partir, ça sert à rien non plus d’insister, pour dire on réussit à sauver un enfant puis qu’il reste après avec des problèmes toute sa vie. [...]. Non, mais si on écoutait les médecins, on devrait rester cloîtré à la maison et puis une personne qui tousse à deux mètres, il faudrait faire 300 km de détour pour pas approcher. »
Le drame de la rivalité fondée sur l’identification, la lutte entre soi et soi-même ne peut avoir une solution sans l’introduction du tiers qui permet au reflet dans le miroir de retrouver une place propre : le médecin redevient médecin et les parents se sentent parents lorsqu’une place est donné à l’enfant... indépendamment de la pathologie qu’il subit, ce qui est justement très difficile dans la situation de prématurité où le bébé intubé, curarisé, ressemble plus à un « légume », selon un mot souvent utilisé, qu’à un nouvel être humain. Or, c’est précisément l’enfant qui fait parents ses parents :
Mère : « Moi, pendant un moment j’avais peur qu’ils ne distinguent pas qui étaient leur mère ou leur père, ou que si, qu’ils distinguent mais que ça leur fasse ni chaud ni froid, quoi, que c’était une personne agréable comme une autre. »
Mère : « À l’hôpital, on a l’impression d’être des parents à mi-temps, quoi, on se dit, c’est vrai que, moi, je réalisais pas, tout le monde me disait félicitations puis je me disais mais pourquoi ? Félicitations pourquoi ? Puisqu’ils sont à l’hôpital...
Père : « ouais, en fait on peut pas dire qu’on est des parents en fait. Parce que bon, on vient les voir, mais eux, ils sont dans leur monde, ils ont leur couleur de chambre, ils ont leurs infirmières qui viennent, en fait, on vient, est-ce que vraiment, on sait pas si vraiment eux, ils sentent qu’on est les parents, mais nous, on sait que c’est nos enfants mais eux, est-ce qu’eux, ils ressentent quelque chose ? »
C’est lorsque la culpabilité envers l’enfant est moindre, et lorsque la rivalité reste au niveau d’un rapport d’émulation avec l’équipe médicale que les parents peuvent commencer à donner une place à l’enfant en dehors de sa pathologie et, en retour, se sentir nommés par lui en tant que parents :
Mère : « C’est un des chemins sur lequel ils nous ont guidés, le personnel médical, ici, en nous disant, alors voilà, elle est jolie, on va lui mettre tels chaussons, etc., alors même qu’elle a vingt-cinq semaines, qu’elle a tous les problèmes du monde, qu’on sait pas si elle passera la semaine, puis on vous dit, ben on va mettre tels chaussons, telle couleur, puis tout à coup, ben voilà, c’est un bébé, qui a des problèmes, c’est vrai, mais c’est un bébé, c’est pas une prématurée. »
La rivalité assumée par les parents et acceptée par le corps médical permet de distinguer peu à peu fonction parentale et fonction médicale, et à la fois, mais dans un autre niveau, de distinguer l’enfant de la pathologie qu’il subit.
Troisième acte, la séparation
L’élaboration du traumatisme parental prend du temps. La sortie de l’hôpital de l’enfant ne correspond que très rarement à l’étape de séparation psychique des parents d’avec la sphère pathologique. La sortie de l’hôpital peut en fait co ïncider avec la dépendance ou le rejet chez des parents qui n’ont pas eu à disposition les moyens psychiques nécessaires pour élaborer les étapes d’identification et de rivalité. La séparation est alors vécue avec violence comme abandon, avec méfiance comme trahison, et elle peut déstabiliser profondément les parents, les fixant à la pathologie passée de l’enfant.
Souvent, cependant, c’est bien la sortie de l’hôpital qui permet aux parents de récupérer complètement leur rôle parental. En revenant à la vie normale, les parents réparent leur narcissisme blessé en se sentant suffire à part entière à leur enfant. Beaucoup de mères se récupèrent par l’allaitement à domicile, d’autres par des inventions originales, comme cette Valaisanne qui, avec grande fierté, raconte comment elle a passé un week-end entier toute seule avec son bébé dans une « maison sans électricité », le mayen des vacances de son enfance.
L’indice le plus sûr d’une élaboration du traumatisme parental est la gratitude exprimée vis-à-vis des soignants, couplée avec les critiques inévitablement justes des dysfonctionnements structurels hospitaliers. Un père se réfère à l’unité de néonatologie en disant :
« On a vécu, quelque part, même si j’ai quelques résistances à le dire, mais, un contact magnifique, on est sorti du pavillon, on s’est fait des amis d’un certain nombre de gens ici, et puis, c’était un moment quelque part, sympa, ça peut paraître terrible à dire comme ça, mais sur la continuité, j’entends, pas les premières semaines, mais, sur la continuité, c’était un moment d’une énorme richesse, j’entends, pour nous, pour les contacts qu’on s’est faits..., c’est pas le Club Med, j’entends. »
Dans cette dernière image, on entend bien le sentiment de sécurité, de prise en charge des enfants, d’activité, de rencontres, mais en même temps, par le contraste entre les deux réalités mises ainsi en opposition, elle dit bien l’extrême souffrance éprouvée à ce drôle de club médical qu’est l’hôpital.
Par le lien entre les deux alternatives auparavant clivées, les parents retrouvent l’ambivalence des sentiments mise en échec par l’événement traumatique. À travers ces trois actes – identification, rivalité et séparation –, ils peuvent commencer le travail de deuil de la concrétisation du parent idéal et de l’enfant idéal. Ce double deuil est nécessaire non seulement aux parents pour assumer leur fonction parentale et faire enfin connaissance avec leur enfant, mais encore à l’enfant lui-même pour qu’il puisse élaborer dans l’après-coup le fait de ne pas avoir été dès sa naissance « satisfaisant » pour ses parents.
 
LORSQUE LA SCÈNE DISPARAÎT, OU LE TRAUMATISME MÉDICAL
 
 
Nous avons assisté à une pièce assez simple, sans grands rebondissements. Cela n’est malheureusement pas toujours le cas dans les services de néonatologie où la tragédie est toujours prête à surprendre chaque acteur. Il y a, en effet, certaines situations où la scène médicale ne peut pas remplir son rôle contenant : erreurs, impossibilité de poser un diagnostic, absence de thérapeutique, violence inhérente aux soins, complications iatrogènes, séquelles, arrêt de soins. Toutes ces situations suscitent ce que l’on pourrait appeler, à l’instar du traumatisme parental, un « traumatisme médical ». C’est alors le tour de l’équipe médicale d’éprouver l’impuissance humaine, de se voir confrontée à l’idéal défaillant. Selon les cas, la blessure infligée au narcissisme du médecin ou de l’infirmière en tant que médecin ou infirmière, c’est-à-dire en tant qu’ayant investi la fonction de soigner et d’aider ses semblables à survivre, peut être plus ou moins importante. Les effets du sentiment d’impuissance, et de sa compagne, la culpabilité, ne sont pas pour autant à négliger, surtout dans la relation de l’équipe avec les parents.
La défaillance médicale est en effet vécue par les parents, bien entendu, en relation aux perspectives réelles pour leur enfant, mais elle représente également le miroir brisé dans lequel ils auraient voulu pouvoir se contempler eux-mêmes (point 2).
À la recherche d’une scène où pouvoir s’exprimer, la souffrance parentale va ricocher partout, formant le tourbillon d’angoisse, violence et découragement qui parfois ravage jusqu’au moindre recoin d’un service. Un exemple d’une situation extrême [8] est celui de ce bébé qui est envoyé à l’hôpital régional où, après une semaine, on découvre une malformation pulmonaire mineure non diagnostiquée. Transféré à nouveau à l’unité spécialisée de néonatologie, les investigations ne montreront pas de pathologie précise malgré son état de plus en plus grave. La spirale impuissance-culpabilité-déni semble commencer à absorber chaque membre de l’équipe. Désemparés, les parents du bébé ne savent plus vers qui ou quoi se tourner. Ils sont cousins germains, et l’absence d’une réalité médicale nommée ne fera qu’amplifier leur propre théorie étiologique de la pathologie de leur enfant, relative à leur proximité de parenté, théorie qui nourrit l’emprise de la culpabilité.
Un petit échange entre les parents et le généticien appelé en vain à la rescousse montre à quel point le traumatisme médical peut devenir délétère pour des parents déjà fortement éprouvés. Les parents attendaient le généticien, très anxieux. En les voyant, le médecin, submergé par cette anxiété, se retrouve renvoyé à ses propres limites alors qu’il est face à des personnes qui attendent tout de lui. Un silence pesant s’installe, rompu après un moment par une simple question du généticien, seule question qui lui est venue sur le moment à l’esprit : « Alors, vous êtes cousins germains ? » énonce-t-il, laissant sans le vouloir les parents dans une détresse encore plus grande s’il en était possible. Si le généticien avait eu le temps d’accepter lui-même la défaillance du savoir médical, s’il n’avait pas été pris dans le déni produit par le traumatisme médical de ses collègues, peut-être aurait-il pu simplement énoncer clairement l’absence de cause génétique connue et l’échange aurait peut-être eu des effets moins ravageurs chez les parents. Après plusieurs mois de souffrance de part et d’autre, de l’enfant, des parents et de l’équipe, on découvre un syndrome fort rare pour lequel il n’existe pas de traitement. Un arrêt de soins est alors intervenu.
Cet exemple extrême sert ici à réfléchir sur le rôle de la scène médicale. Fondé sur des connaissances scientifiques, le savoir médical constitue un rempart pour l’imaginaire parental. Dans l’absence de ce rempart, absence qui est amplifiée par les effets du traumatisme médical, c’est la problématique psychique parentale qui envahit la réalité médicale, laissant tout un chacun à la merci de son impuissance et de sa culpabilité. C’est donc, paradoxalement, lorsqu’il donne sa juste place à la réalité scientifique que le monde médical peut le mieux remplir son rôle de scène psychique. Distinguer la réalité matérielle de la réalité psychique permet à chacun de se retrouver, certes dans ses limites humaines, mais aussi dans ses possibilités.
De plus, c’est quand la science et la technologie médicale ne peuvent plus aider les parents que l’équipe médicale peut encore offrir un effet miroir contenant. Cela exige cependant de sa part l’élaboration de son propre traumatisme médical. Or, bien que ses effets soient forts et nombreux, tout traumatisme médical est malaisé à déterminer, comportant, entre autre, le chapelet de traumatismes médicaux non élaborés précédemment, à savoir l’histoire du service en question. Miroir de l’idéal parental, l’idéal du soignant parfait devrait aussi être revisité, tant par les parents que par les médecins eux-mêmes confrontés aux effets sidérants de la rencontre avec l’impuissance humaine.
 
RÉCAPITULATION
 
 
Nous avons tout d’abord distingué le « traumatisme psychique classique » du « traumatisme parental ». Le traumatisme parental serait une configuration psychique générale aux parents d’un jeune enfant gravement malade et constituerait un terrain propice à l’irruption du « traumatisme psychique » (notion psychanalytique).
Nous avons ensuite décrit une pièce qui se joue sur la scène médicale et dont les acteurs sont les parents d’un bébé menacé de mort ou de handicap grave. Cette pièce est une construction interprétative qui cherche à expliquer la présence des quatre points communs que nous avons trouvés dans le vécu de 15 couples de parents ayant eu un enfant né prématurément.
Dans le déroulement d’une pièce particulière, l’histoire inconsciente du couple en question écrit une des infinies variantes possibles. C’est notamment le nouage entre la différence sexuelle et la différence des générations, nouage propre à chaque personne, qui donne une teinte singulière à chaque « improvisation » sur la scène médicale. L’identité sexuelle et l’identité générationnelle se conjuguent dans le fantasme structurant le psychisme de chaque personne. Ce sont ces fantasmes singuliers à chaque sujet qui seront à l’œuvre s’il y a traumatisme psychique.
Nous avons délibérément laissé de côté ce nouage afin de mieux éclairer la seule remise à l’ouvrage de « l’identité filio-parentale » pendant la période périnatale. Mais il est entendu qu’aucun couple ne peut être observé dans la réalité clinique à partir de cet unique point de vue. Notre pièce ne décrit pas un parcours obligé ou une évolution normale, encore moins une sorte de développement typique du traumatisme parental. Ce n’est qu’une construction théorique, il ne peut y avoir de « réalisation concrète » qui y soit égale. Néanmoins, cette construction théorique peut servir de repère pour l’abord clinique de ce genre de situations.
À chaque acte de la pièce, avec l’entrée du fantasme, la fixation traumatique peut en effet exercer son œuvre de répétition : l’identification peut devenir dépendance ; la rivalité, rejet ; la séparation, abandon et trahison. Voilà la raison principale de la présence du clinicien formé à la psychanalyse dans une unité de néonatalogie : éviter que le déplacement évolue vers la projection, tenter de fermer la porte au traumatisme psychique ; et, lorsque traumatisme il y a eu, guider les parents dans leurs tentatives d’élaboration afin de leur permettre de passer au-delà.
L’impossibilité des parents de réaliser en profondeur un travail par la parole dans ces circonstances est parfois ressentie comme un constat d’échec chez le clinicien en pédopsychiatrie de liaison. Il est vrai que sa formation ne lui a pas enseigné le rôle de metteur en scène. Car c’est un rôle semblable qu’il est amené à jouer dans un service de néonatologie. Entre les parents et l’équipe médicale, il doit saisir les humeurs des acteurs, comprendre le scénario qu’ils montent, guider la composition, éviter les débordements passionnels et mener tous ces acteurs à donner le meilleur d’eux-mêmes. En prenant en compte le rôle de la scène médicale dans l’élaboration du traumatisme parental, à savoir en acceptant la nécessité d’une collaboration étroite (mais combien difficile) avec l’équipe médicale, un travail peut toujours être réalisé permettant aux parents de traverser cette étape critique sans trop compromettre le devenir de la relation parents-enfants.
Automne 2001
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Ansermet F. (1999), Clinique de l’origine. L’enfant entre la médecine et la psychanalyse, Lausanne, Payot.
·  Briole G., Lebigot F., Lafont B., Favre J.-D., Vallet D. (1994), Le traumatisme psychique : rencontre et devenir, Paris, Masson.
·  De Clercq M., Lebigot F. (2001), Traumatismes psychiques, Paris, Masson.
·  Freud S. (1914), « Pour introduire le narcissisme », in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.
·  Freud S. (1915), « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.
·  Freud S. (1920), « Au-delà du principe du plaisir », in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.
·  Herzog A., Le père de l’enfant prématuré, travail de thèse de médecine (communication personnelle, 1999), Université de Lausanne.
·  Herzog A., « Étude clinique sur le rôle paternel lors d’une naissance prématurée » (soumis en 2001 aux Annales médico-psychologiques).
·  Lacan J. (1938), Les complexes familiaux dans la formation de l’individu, Paris, Navarin, 1984.
·  Leclaire S. (1975), On tue un enfant. Un essai sur le narcissisme primaire et la pulsion de mort, Paris, Le Seuil.
·  Mejía C., Ansermet F. (2000), « Traumatisme et Langage. Notes pour une méthodologie de recherche clinique », Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 48, 219-227.
·  Mejía C. (2001), « Du discours oral à la donnée textuelle. Préparation et analyse de données dans la recherche clinique en pédopsychiatrie de liaison », Revue française de psychiatrie et de psychologie médicale, octobre, 49, 37-42.
·  Reinert M. (1986), « Un logiciel d’analyse lexicale : ALCESTE », Cahiers de l’analyse des données 4, 471-484.
·  Reinert M. (1990), « ALCESTE : une méthodologie d’analyse des données textuelles et une application : Aurélia de G. de Nerval », Bulletin de méthodologie sociologique, 26, 24-54.
·  Vouga, H. (2000) Étude des représentations parentales concernant l’origine de la maladie oncologique de leur enfant, mémoire de diplôme de psychologie, Université de Lausanne, septembre.
 
NOTES
 
[1] Linguiste, chef de projets de recherche, Unité de pédopsychiatrie de liaison (PEL), Service universitaire de psychiatrie pour enfants et adolescents (SUPEA), 5, Pierre Decker, Bâtiment Nestlé, CH-1011 Lausanne-CHUV.
[2] Pédopsychiatre, chef de clinique, PEL-SUPEA, Lausanne.
[3] Psychologue clinicienne, psychologue associée, PEL-SUPEA, Lausanne.
[4] Professeur de pédopsychiatrie, médecin-chef, PEL-SUPEA, Lausanne.
[5] Nous distinguons ici la filiation de l’identité filio-parentale. La filiation à l’enfant nouveau-né met en jeu principalement l’élaboration de l’origine sexuelle de l’enfant, alors que l’identité filio-parentale se construit, certes, par l’apparition d’une nouvelle génération, mais tout d’abord vis-à-vis de la génération précédente. Identité filio-parentale et filiation sont toutefois complémentaires.
[6] Ce travail a été réalisé dans le cadre de la recherche « Méthode d’analyse de données textuelles pour la recherche clinique en pédopsychiatrie de liaison », subventionnée par la Fondation Novartis pour la recherche en sciences médico-biologiques, et sur la base d’un matériel récolté dans la recherche no 32-4971296, financée par le FNRS.
[7] CHUV = Centre hospitalier universitaire Vaudois, à Lausanne.
[8] Cet exemple ne fait donc pas partie du corpus d’entretiens. Nous le mentionnons parce que nous avons été fortement interpellés par la souffrance de l’équipe médicale, notamment dans ses relations avec les parents.
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