2002
La psychiatrie de l'enfant
Vignettes cliniques
“ Le cri du corps ”
Refus du féminin chez une postadolescente anorexique
Michèle Carrel
[1]
Service médico-psychologique universitaire10, rue Augereau38000 Grenoble
Marina est une patiente anorexique de 19 ans. Petite et très maigre, on la croirait à peine sortie de l’enfance. Devant la dépression profonde et le peu d’associations libres, je porte l’indication de psychodrame individuel. C’est ce traitement qui durera six ans que nous relatons dans cet article. Les rêves d’eau et de liquide, les piscines ou la mer peuplée de requins feront l’objet de nombreuses scènes de jeu. L’importance de l’homosexualité primaire et du rapprochement avec la thérapeute-femme que je suis nous retient au cours des jeux. La quête d’identification féminine est récurrente et poignante au point qu’elle me choisit dans un deuxième temps pour incarner les garçons qui l’intéressent. Pour affermir peu à peu l’acceptation d’un corps unisexué et non plus ambisexué, androgyne, elle vérifie l’intégrité de son propre corps dans celle identique du thérapeute-femme. Défaillance narcissique, défaut précoce de pare-excitation dans la relation maternelle, trop grande proximité avec un père-mère, tout cela la déborde. Elle se livre à ses crises de boulimie-vomissements pour contrôler tous les orifices, toutes les issues. La postadolescence qu’elle commence pourtant à accepter, l’inquiète. Pourra-t-elle abandonner ce double narcissique idéalisé, pour être livrée à la perte de contrôle et à l’élargissement des limites que représente la rencontre avec l’amant ? Le « cri du corps » pourra-t-il se métamorphoser en « cri du cœur » ?Mots-clés :
Incestuel, Oralité prégénitale, Sadisme mortifère, Autoérotisme féroce, Incorporation cannibalique, Homo-érotisme structurant, Fantasme d’androgynie, Projection sur le corps propre.
Marina is a 19-year-old anorexic patient. Short and very thin, she seems to be barely out of childhood. Confronted with a severe depression and very few free associations, I propose that she undertake individual psychodrama. This treatment, over a six-year period, will be recounted in this article. Dreams of water and liquid, swimming pools or seas filled with sharks will be the object of numerous settings for her enactments. The importance of primary homosexuality and the rapprochement between her and myself, her female therapist, keeps us vigilent during the action. Her quest for feminin indentification is both recurrent and poignant to the point where she chooses me in the later stages of therapy to play the role of boys who interest her. In order to gradually reaffirm the acceptance of a unisex body et no longer an ambisexual, androgynous one, she verifies the integrity of her own body in the identical one belonging to her female therapist. Narcissistic failure, a precocious defect in the protective shield of the maternal relationship, too great a proximity with a father-mother, all of these things spill out over the limits. She is prone to bulimic binges followed by vomiting to control all the orifices, all the outlets of her body. The postadolescent period which she is beginning to accept still worries her. Will she be able to abandon this idealized narcissistic double in order to be confronted with the loss of control and the widening of limits which occur in the encounter with a lover ? Will the « cry of the body » be able to transform itself into a « cry of the heart » ?
Marina es una paciente anoréxica de 19 años. Bajita y muy delgada, parece que acaba de salir de la infancia. Ante su depresión profunda y las procas asociaciones libres, le indico un tratamiento de psicodrama individual. Es este tratamiento que duró seis años el que relatamos aquí. Los sueños de agua y de liquido o el mar lleno de tiburones fueron objeto de numerosos escenas de juego. La importancia de la homosexualidad primaria y el acercamiento conmigo como terapeuta mujer surgieron en el juego. La búsqueda de identificación femenina es recurrente, hasta el punto de que má s tarde me sigue eligiendo para representar los chicos que le interesan. Para reforzar poco a poco la aceptación de un cuerpo uni-sexuado y no ambi-sexuado, comprueba la integridad de su proprio cuerpo en el cuerpo idéntico de la terapeuta mujer. Fallas narcisistas, falta precoz de parexcitación en la relación materna, excesiva proximidad con su padre, todo esto la desborda. Se entrega a crisis de bulimia con vómitos para controlar todos sus orificios, todas las salidas. La post-adolescencia que empieza a aceptar la inquieta. ¿Podrá abandonar ese doble narcisista idealizado y entregarse a la pérdida de control y a ampliar los límites en el encientro con un amante? ¿Podrá ese « grito del cuerpo » ? Transformarse en « grito del corazón » ?
Au Colloque de Grenoble en octobre 2001 sur l’anorexie à la postadolescence, j’avais intitulé mon intervention qui fait l’objet de cet article : « Désir je vous hais : le refus du féminin chez l’anorexique ». Il m’avait semblé en effet intéressant de tirer ce fil pour comprendre ce qui se passait pour les jeunes anorexiques que j’avais suivies en psychodrame individuel et plus récemment en psychodrame de groupe. Il s’agit de patientes la plupart du temps adressées par la clinique universitaire Georges-Dumas où elles sont hospitalisées un temps plus ou moins long.
Je vous parlerai plus précisément de Marina que j’ai reçue en 1995, et pour laquelle j’ai porté l’indication de psychodrame individuel. Nous l’avons suivie pendant cinq ans à raison d’une séance par semaine puis pendant un an à raison d’une séance par mois car elle faisait un stage à l’extérieur de Grenoble, trois semaines par mois, puis revenait reprendre ses cours en Faculté et son psychodrame individuel.
Quand nous l’avons prise en charge, elle était encore hospitalisée. Elle avait 19 ans, était petite, maigre et fluette, on l’aurait crue à peine sortie de l’enfance. Ce qui est caractéristique chez cette patiente, c’est qu’au cours des premières années de psychodrame individuel elle amenait souvent des situations ou des rêves la figurant dans une piscine ou dans un bassin, dont elle délimitait précisément les contours en s’appuyant concrètement sur les raccords de la moquette. Il semblait qu’à chaque séance Marina réexpérimentait le plaisir ou le déplaisir de nager dans le ventre maternel avant la naissance. C’était aussi une façon d’apprivoiser le giron des thérapeutes installés en demi-cercle, comme pour vérifier qu’ils la contenaient efficacement.
Elle jouait le plus souvent seule, sans s’adresser à quiconque, exprimant à haute voix ses sensations : « Ça ne vaut vraiment pas la peine de faire des longueurs, ce bassin est trop petit », ou plus tard dans un autre rêve : sa mère, son amie d’enfance et elle-même sont dans une piscine, la mère est maître-nageur, son amie d’enfance, anorexique comme elle, ne doit surtout pas nager dans son couloir. Sa mère ne s’aperçoit pas de l’anorexie de l’amie. Que faudra-t-il donc inventer pour attirer l’attention d’une mère, si l’anorexie même ne suffit pas ? Toutefois on remarque dans ce rêve une possibilité de différenciation et de déplacement sur l’alter ego : elle ne doit surtout pas nager dans son couloir.
Quelques années plus tard, Marina raconte ce cauchemar :
Elle est au bord de la mer avec cinq ou six personnes dont une est le moniteur (comme au psychodrame individuel). Ils sont répartis en secteurs selon la difficulté de ce qu’ils ont à faire, c’est-à-dire résister à l’attaque des requins. Il y a le secteur France pour les débutants, Allemagne où les requins sont le plus dangereux, Mexique où ils sont le plus nombreux. Ces secteurs sont partagés entre Nord et Sud, le Sud étant le plus difficile et le plus dangereux. Quand encouragée par le moniteur – un homme aux cheveux gris d’une soixantaine d’années (comme au psychodrame individuel) – elle s’élance pour essayer, elle a très peur.
Il faut se balancer à l’horizontale, ventre au-dessus de l’eau, et quand on arrive pour en toucher la surface, il faut se redresser pour ne pas être mangée par les requins.
Malgré cette technique, elle a très peur que l’aileron d’un requin frappe et ouvre son estomac. Elle fait part de sa peur au moniteur qui, compréhensif, accepte qu’elle renonce.
Les associations révèlent un intérêt ancien pour les requins. À l’adolescence elle collectionnait les livres sur les requins, savait tout sur eux. Elle aurait voulu être un requin pour vivre dans les fonds marins si beaux. Mais il lui aurait fallu être seule, car ce sont des animaux solitaires, ce qui aurait été trop monotone (elle a une sœur de deux ans de moins et un frère de cinq ans de moins).
Elle associe sur sa peur encore actuelle des monstres, des requins quand elle nage dans la mer, les lacs, même en piscine. Elle dit avoir toujours redouté la présence de monstres sous son lit. Quand elle se levait la nuit, petite fille, elle craignait qu’une main la happe et la morde (toujours cette composante sadique-orale).
Elle dit avoir peur aussi des Éthiopiens. Cette peur remonte à sa cinquième année. Quand elle se levait la nuit pour aller aux toilettes, elle croyait voir un petit Éthiopien, semblable aux images de la télévision, très maigre, les mains rongées par la lèpre, les yeux blancs exorbités et un gros ventre (à 5 ans sa sœur en avait 2, son frère venait de naître). Elle dit qu’elle avait peur d’avoir un gros ventre comme ces enfants affamés et d’être enceinte (peur et envie d’être enceinte comme sa mère). Nous abordons là un fantasme incestueux infiltré d’oralité prégénitale. Les attaques sadiques contre le corps de la mère ou de soi-même, représentées par l’aileron de requin qui peut crever l’estomac, mettent en scène l’avidité dévoratrice de Marina, projetée sur les requins, envers son propre corps en passe de devenir génital. La scène de la balançoire représentant à mes yeux la condensation d’une scène primitive violente, de l’adolescence sexuée en même temps qu’un autoérotisme dangereux et féroce.
Fantasme évoqué encore lorsqu’elle raconte que, petite fille, sa mère ne savait pas l’endormir, que dans sa famille il n’y a ni rituel de repas, ni du coucher. Chacun mange et dort à son heure, « c’est la foire » dit-elle. En revanche, quand elle se réveillait la nuit et qu’elle pleurait, son père se levait et lui massait les jambes (sic). Cette « foire » incestuelle révèle une différence des sexes et des générations assez floue.
Lors d’un jeu, elle avait voulu mettre en scène sa mère qu’elle abhorre entre autres raisons parce qu’elle joue à « l’étudiante » depuis qu’elle vit seule avec son fils à M..., tandis que le père a été nommé à P... où il vit avec Marina le temps de son stage. Au cours de ce jeu, suivant les indications de Marina, j’incarne une mère envieuse de sa fille et je m’entends lui dire à un moment : « Comme tu as un joli collier, j’en veux un comme le tien, tu pourrais me le prêter, il devrait bien m’aller. » Marina ose alors se révolter, me contrarier, se défendre. Elle dira après la scène que dans la réalité sa mère lui avait fait cette même remarque à propos du collier, déclenchant chez elle une rage intérieure terrible à l’idée sûrement de ne pouvoir se construire une identité, certes fragile, à travers cette quête d’une originalité juvénile. Quête rendue difficile par une mère dont elle pense qu’elle ne garde pas sa place de génitrice stable, au narcissisme suffisamment solide pour ne pas chercher chez sa propre fille des éléments d’identification qui déstabilisent celle-ci considérablement et qu’elle vit comme des attaques féroces, peut-être aussi destructrices que celles des requins ? En tout cas comme un renversement des rôles mère-fille.
Au moment de la naissance de son frère, en plein œdipe, le petit Éthiopien ne représente-t-il pas une condensation de la petite fille aux grands yeux, au gros ventre, affamée d’amour, qui vient d’être évincée une nouvelle fois par le petit frère, devenue étrangère à la mère, qu’elle envie par ailleurs d’avoir porté un enfant du père ?
Deuil impossible de cette relation précoce, trop tôt rompue, avant que les processus d’identification aient pu nourrir suffisamment son investissement narcissique. Rivalité fraternelle, demande déçue de réassurance narcissique auprès de la mère et rivalité œdipienne se confondant.
Affamée d’amour ? Surtout ne pas le montrer, ne pas le dire, ne pas le savoir peut-être ! La rage du désespoir envahit tout. Seule solution, devenir un requin ! Peut-être pour dévorer les autres (autre signification du gros ventre) mais surtout retourner contre soi cette faim, cette soif d’amour désespérée, dévastatrice, ce désir d’incorporation cannibalique. Cela ne se fera pas tout de suite. Marina est une enfant sage, bonne élève, docile, douée. Ce n’est qu’à l’adolescence où le risque de réalisation du fantasme incestueux s’affirme, qu’il faut s’en protéger et s’en punir. La dépression et l’anorexie éclatent. Les résultats scolaires chutent. Tant bien que mal, elle passe son bac. Mais peu après, à la postadolescence, il faut l’hospitaliser.
Au cours de ces six années, nous allons progressivement assister à la construction d’un homo-érotisme structurant à travers les jeux du psychodrame. Elle se met souvent en scène avec des amies-ennemies, sortes de doubles, auprès desquelles elle cherche conflictuellement la bonne distance : haine et rage pour celles qui l’imitent, « l’épient », lui prennent ses idées. Rapprochement de celles qui offrent une bonne image identificatoire.
La tante et la grand-mère paternelles apparaissent comme des mères « suffisamment bonnes ». Au cours d’une scène, Marina représente un souvenir d’enfance (8-9 ans) où dans le jardin de la grand-mère, sa jeune tante prenait un bain dans un baquet, entièrement nue et l’invitait à en faire autant. Marina ne supportait pas cela. « Je n’aurais pas pu me mettre nue, ça aurait rendu visible un secret, un secret qui met mal à l’aise, qui diminue (sic), dont on a honte. »
Dimension de castration honteuse ? À moins qu’il ne s’agisse d’un leurre fétichique, d’un fantasme de bisexualité ou d’androgynie à protéger. Durant le jeu, on assiste à une tentative de réconciliation de l’homosexualité primaire dans un prélude au rapprochement entre elle et moi (jouant la tante). La relation narcissique dans un contexte duel aurait pu sombrer dans un engloutissement fusionnel, ce qu’elle redoute avec sa mère, mais le dispositif scénique du psychodrame individuel avec la présence constante des cothérapeutes assure la permanence d’un regard tiers dans une symétrie des échanges. Le meneur de jeu regarde la scène et ne joue pas, « facilitant la triangulation œdipienne », comme l’écrit Catherine Chabert (1997) dans son article « Le processus analytique dans le psychodrame d’adolescentes présentant de graves troubles des conduites alimentaires ».
Ce culte du corps androgyne que révèle Marina dans sa présentation de fillette à peine sortie de l’enfance ne représente-t-il pas l’image idéalisée qu’elle a eue d’elle-même à l’orée de sa propre adolescence ? Cette figure innocente, ambi-sexuée, dénuée de brutalité et de sadisme mortifère, au moins en apparence, n’est-elle pas la représentation vivante, l’incarnation externe de son masochisme féminin ? On pourrait penser que chez Marina, comme chez beaucoup d’anorexiques, c’est d’un deuil impossible de l’autre corps que l’androgynie la protège.
Au cours de ces six années, il ne sera pas question directement de sa puberté ni de son adolescence proprement dites, si ce n’est d’une constante révolte, indicible parce qu’impensée, contre sa famille, sa mère surtout, très vite retournée contre elle.
Plus récemment cependant, elle en parlera par l’intermédiaire de son frère qui est actuellement en pleine crise d’adolescence et qu’elle « comprend » pour avoir vécu la même révolte, le même désarroi que lui, nous laissant entendre ainsi qu’elle est elle-même sortie de cette période et qu’elle se considère maintenant comme une postadolescente (frère addicté au cannabis comme elle l’est à l’anorexie).
Le plus poignant et le plus constant chez elle sera sa quête d’identification féminine. Au point que lorsqu’elle abordera les relations avec les garçons, les hommes, elle me choisira au début pour les incarner avant de fixer son choix sur le plus jeune des thérapeutes, illustrant bien de ce fait la valeur structurante et quasi inéluctable des investissements homosexuels dans le décours de la crise d’identité et d’identification de l’adolescence, ici abordée à la postadolescence.
Tout se passe comme si pour affermir l’acceptation d’un corps unisexué et non plus ambisexué, pour accepter cette castration-là, il était plus facile de vérifier l’intégrité de son propre corps dans celle identique du thérapeute, femme.
Il se peut aussi que d’un transfert maternel elle soit passée progressivement à un transfert paternel, ce qui expliquerait qu’à la dernière séance elle me choisisse encore pour incarner un homme. C’était peut-être aussi une façon de dire adieu à celle qui a porté l’indication de psychodrame individuel ? Probablement tout cela à la fois.
Mais d’où vient cette défaillance narcissique ? Probablement chez Marina d’un défaut précoce de pare-excitation dans la relation maternelle (incapacité à endormir, pas de rituel de repas ni de coucher) et d’une trop grande proximité avec un père-mère rendant la relation trop chaude.
Quand elle rapporte la scène du lit où le père lui massait les jambes, ou plus récemment sa cohabitation à P... avec lui, elle parle de son exaspération (on peut entendre excitation) à son égard quand il « bricole » tard le soir ; elle attend qu’il se couche pour se livrer à ses crises de boulimie : elle s’empiffre devant le frigo puis se met sous la couette avec la musique dans les oreilles après avoir vomi. Elle contrôle tous les orifices, toutes les issues.
« Le recours à l’acte obère les fantasmes en offrant une voie de décharge à une excitation, une angoisse, éprouvées comme insoutenables. » Je reprends là l’hypothèse de Catherine Chabert (1997) dans son article « Féminin mélancolique », et encore : « L’ingurgitation massive de nourriture vient mortifier ce corps qui prétend se constituer comme source de désirs inavouables. » C’est en effet après avoir croisé dans son travail un homme qui correspond à ses désirs que l’angoisse apparaît. Les mouvements de dévalorisation de soi « je suis moche et grosse » (dysmorpho-phobie) et la composante dépressive montrent bien que la culpabilité est présente. Les désirs amoureux de la postadolescence viennent réactiver l’œdipe où la petite fille de 5 ans avait peur d’être enceinte. Cette fois, la séduction vient du dedans entraînant une culpabilité et une ambivalence intenses. Marina pourtant abandonne progressivement ses habitudes passées : repli sur soi, boulimies quotidiennes. Elle devient plus jolie, plus femme, se maquille, s’habille, éprouve des émotions devant certains garçons mais a encore très peur de la rencontre amoureuse concrète.
Elle nous dira après un jeu où il est question de désir pour un homme très beau, que son souhait le plus cher serait d’être belle « comme une œuvre d’art » attirant tous les regards vers elle et rien de plus. Ce « rien de plus » en dit long sur cet intérieur vide ou plein, dont les zones de passage ne sont pas érotisées en zones érogènes ; seuls le remplissage et le vidage sont autorisés. Lors des crises de boulimie-vomissements, comme le fétiche, l’objet nourriture est inanimé, inhumain, toujours disponible, pouvant être détruit dans la consommation et cependant indestructible, renouvelable comme les fèces.
« C’est au moment d’investir la pénétration sexuelle et le vagin que l’après-coup sexuel renvoie à des carences d’intériorisation et à des menaces d’effraction narcissique » écrit J. Schaeffer (1998) dans Le refus du féminin. L’irruption sexuelle de l’entrée dans la vie adulte réalise pour Marina un temps traumatique. Elle déplace dans l’ordre du besoin sa relation à l’objet sexuel du désir. Si la figure de l’étranger « effracteur et nourricier », comme le souligne J. Schaeffer, n’a pas pu se constituer au temps de l’étayage et de la découverte de la différence des sexes (cf. l’impossibilité à se mettre nue à 8-9 ans dans la scène du jardin), la jeune fille lors de la puberté, et même ici à la postadolescence, ne peut construire dans ces rêveries l’attente de l’amant. La menace effractive de la libido se rabat sur la satisfaction-insatisfaction des besoins qui prend pour objet la nourriture. Marina va s’efforcer de fermer toutes les issues, tous les orifices, rester une œuvre d’art immobile, non trouée, immortelle. Rêve mégalomaniaque et mortifère à la fois où la jouissance d’être admirée n’est pas sans rappeler sa “ Majesty the Baby ».
Le désir narcissique est cependant reconnu, le regard est admis, identifié comme élément pénétrant, mais il reste à la surface du corps admiré qui demeure impénétrable ; une œuvre d’art ne se touche pas ! Il y a toutefois ici une certaine évolution du désir ; il ne se fait plus uniquement passer pour besoin en tendant à ramener l’incorporation à l’ingestion et la représentation du sein et de la mère à l’aliment.
Cette notion d’œuvre d’art m’a fait penser à l’aspect créatif du corps de l’anorexique comme de la boulimique d’ailleurs. Ne faut-il pas un talent pervers pour donner à ce corps, cette allure de fantôme squelettique convoqué à une fête d’Hallowen, comme en témoignent, certes différemment, les artistes du Bodyart, les contorsionnistes, les tatoués, les yogi. On ne voit plus la personne ni ses pensées, on est arrêté, parfois sidéré par la chose, ici le corps même de l’anorexique.
« Cachez ce monstre que je ne saurais voir » : monstre cannibalique et incestueux à la fois, transformé en fantôme évanescent, sans rondeurs, sans « formes », s’exhibant comme un corps absent, vidé de tout désir, auto-engendré, niant ainsi tout fantasme de scène primitive. Je pense surtout ici à une autre de mes patientes dont la profession de foi était : « Devenir invisible pour exister », presque hiératique comme « La femme qui marche » de Giacometti et qui posait très délicatement fourchette et couteau quand elle mangeait pour ne pas faire de bruit et pour que ses voisins n’imaginent pas qu’elle se livrait à « des orgies alimentaires » tant ses repas s’éternisaient.
Cette illusion d’un monde parfait est bien illustrée par Marina par son idée d’être une œuvre d’art et par le fait qu’elle tombe amoureuse d’un homme « parfait » devant lequel elle est sans voix. Elle me choisit pour l’incarner, mais la parole, les gestes, les échanges avec d’autres hommes dans le jeu psychodramatique me font tomber de mon piédestal. En me donnant vie, chargée de désirs, ils signent ma mort. Lui sera-t-il alors possible de se tourner vers les autres hommes du jeu ? Tous les thérapeutes sont maintenant convoqués à jouer, il faut se rassembler avant la séparation de la fin du traitement (pour cause d’entrée dans la vie active dans une autre ville). Pourra-t-elle abandonner ce double narcissique idéalisé, pour être livrée à la démesure de la perte du contrôle et de l’élargissement des limites que représente la pure passivité de la jouissance ? Va-t-elle continuer d’osciller entre idéal et destruction comme le montre Philippe Jeammet (1997) dans son article « L’anorexique et son corps. De l’idéal à la destruction » ?
Si d’aventure et dans l’avenir son moi en accepte le risque, il ne peut qu’en ressortir « enrichi d’un accroissement de représentations affectées par la rencontre effractive mais nourricière avec l’amant de jouissance », belle expression de Jacqueline Schaeffer. Mais par son refus du féminin elle peut aussi se fermer à la figure de « l’étranger sexuel », à la pénétration de la « poussée constante » et à celle de « l’amant de jouissance qui réélabore la figure du père œdipien ».
Pourra-t-elle s’abandonner sans terreur à la jouissance sexuelle et renoncer à la réduction des excitations par le contrôle anal ? Le miracle se produit lorsque la femme « voit la soumission que l’homme arrache à son narcissisme anal, devenir le principe de sa puissance sur son amant » – je cite là Freud dans « Le tabou de la virginité » (1918).
C’est tout le bonheur que je souhaite à Marina que je remercie au passage pour toutes les pensées et le plaisir du travail en psychodrame individuel qu’elle m’a donnés pendant ces six années. Que « le cri du corps » se métamorphose pour elle en « cri et en chant du cœur ! ».
Printemps 2002
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Chabert C. (1997), Le processus analytique dans le psychodrame d’adolescentes présentant de graves troubles des conduites alimentaires, La psychiatrie de l’enfant, 1997, 40, 2, p. 339-417.
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Chabert C. (1997), Féminin mélancolique, Adolescence, 1997, 15, 2, p. 47-55.
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Freud S. (1918), Le tabou de la virginité, La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 66-80.
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Jeammet Ph. (1997), L’anorexique et son corps. De l’idéal à la destruction, Journal de la psychanalyse de l’enfant, 1997, 20, p. 146-166.
·
Kestemberg E. (1962), L’identité et l’identification chez les adolescents, La psychiatrie de l’enfant, 1962, V, 2, p. 441-452.
·
Kestemberg E. et Kestemberg J. (1975), Du mésusage de la bisexualité, Revue française de psychanalyse, 1975, 39, 5-6, p. 875-883.
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Schaeffer J. (1998), Le refus du féminin, Épîtres, Paris, PUF.
[1]
Psychologue psychanalyste, Service médico-psychologique universitaire, 10, rue Augereau, 38000 Grenoble.