La psychiatrie de l'enfant
P.U.F.

I.S.B.N.2130533116
328 pages

p. 631 à 638
doi: 10.3917/psye.452.0631

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Note de lecture

Volume 45 2002/2

2002 La psychiatrie de l'enfant Note de lecture

À propos de psychopathologie de l’adolescent  [1] de Pierre Sullivan

Raymond Cahn  [2] 6, rue de l’Abbaye75006 Paris
La destination de cet ouvrage à l’étudiant en psychologie et au clinicien aurait pu en faire le mini-traité habituellement attendu en ces circonstances, se bornant à l’énumération, plus ou moins systématiquement condensée, dans leur contexte développemental, des principales figures de la psychopathologie de l’adolescence. L’auteur, étant par ailleurs psychanalyste, accorde, lui, une place privilégiée au conflit et aux rapports de force au sein de la psyché tout en respectant le découpage habituel des grandes catégories cliniques, sur lequel Freud, bien qu’à partir d’une optique différente, s’était lui-même appuyé. Une telle démarche cependant se heurtait aux problèmes posés par ce mélange de fréquente atypicité et de relative spécificité de la sémiologie adolescente et de la multiplicité des approches théoriques et techniques pour tenter d’en rendre compte. Fallait-il ici opérer parmi elles un choix – difficile – ou les évoquer toutes ? Pierre Sullivan, quant à lui, nous propose une initiation à la psychopathologie de l’adolescent qui, tout en prenant en compte l’essentiel de ses éléments, s’efforce de les situer dans une tentative de mise en forme toujours relative, révisable, de la clinique. Évaluation constamment au service d’une possible action thérapeutique, elle-même centrée sur la préoccupation fondamentale de l’écoute du sujet, du caractère unique d’un tel mode de relation. Le lecteur cherchant la recension plus ou moins exhaustive de l’ensemble de la sémiologie devra chercher ailleurs. Si en revanche il souhaite tenter de réfléchir plus avant et de mieux comprendre les véritables enjeux, les véritables problèmes en cause dans le malaise, la souffrance, l’angoisse du jeune et dans ce qui, par là même, se trouve réellement impliqué dans les modalités de son écoute, alors il trouvera à chaque page l’occasion d’une ouverture ou d’une interrogation qui tantôt ramasse ou formule de façon saisissante une notion jusqu’alors trop souvent utilisée comme cliché, tantôt propose une tout autre façon d’en rendre compte.
Les pages d’introduction situent bien ce que doit être une psychopathologie digne de ce nom. Le malade doit avoir préséance sur la maladie. Corps et psychisme s’y révèlent inextricables. Les psychopathologies ne sont pas des systèmes, des structures, mais des formes, à utiliser de façon vivante, mobile, pour un temps donné, à partir de l’intuition singulière du clinicien.
Une telle perspective se sépare des grilles apparemment rationnelles fondées sur l’informatique et les neurosciences, au risque d’exclure le sujet. L’approche psychanalytique, elle, constitue le paradigme d’un abord inverse, dont la spécificité se voit clairement formulée : la quantité a un sens, est un sens, à partir du lien entre besoin et sexualité, entre cette sexualité et l’enfance. À chaque individu, à partir de son histoire, en échoit une incarnation particulière, unique. L’impact curatif de la psychanalyse est donc bien en cette articulation même sans laquelle elle ne serait qu’une théorie parmi les autres, et impliquant l’analogie essentielle entre cure thérapeutique et cure de formation. Tout ce qui est de l’ordre de la compréhension, de l’effet de l’interprétation suppose en effet « un mode de rapport analogique, une identification que la psychanalyse revendique également comme guérison ». Non pas sur le mode de la copie ou de l’imitation – renvoyant à toutes les thérapies agissant par suggestion –, mais à partir d’une communauté de points de vue, prime au travail accompli : cœur même du processus de subjectivation, à l’œuvre dans toute démarche psychothérapique nourrie par l’analyse, adolescence comprise. Encore que cette dernière implique une forme ou une série de formes nécessairement différentes de celles de l’enfance et de l’âge adulte. Si, bien entendu, à chaque époque de la vie doit correspondre une vision psychopathologique particulière et dont les limites, notamment à l’adolescence, sont en voie d’extension – comme le révèlent les notions récentes de prépuberté et de postadolescence –, en revanche, et c’est bien le pari qu’a pris P. Sullivan, la psychanalyse implique, selon le titre même d’un de ses chapitres, « une seule psychopathologie pour des âges différents ». Ce serait donc moins le caractère plus ou moins spécifique de la clinique adolescente qui déterminerait son approche que les caractéristiques du mode de « travail de la psyché » [3]. À chaque époque de la vie, mais plus particulièrement à l’adolescence, spécifiée par l’accomplissement différé de la sexualité, on retrouve l’exigence « de transformation du travail des données sexuelles antérieures et présentes », avec cette particularité de la tâche fondamentale qu’elle implique d’un changement d’objet. L’ « indifférence » de l’objet, si spécifiquement freudienne, peut cependant poser problème dès lors qu’elle concerne l’objet des toutes premières relations. Cette notion est cependant considérée comme fondamentale par l’auteur puisque signifiant pour lui l’absence, dans quelque relation que ce soit, de toute harmonie préétablie, si important que soit le rôle des identifications, et la singularité radicale de l’autre, en contrepoint de la « solitude en soi-même » que chacun aura à porter et à revendiquer. L’éthique qu’elle implique de la part du thérapeute vise ainsi à cet objectif d’une différenciation et d’une autonomisation suffisantes. C’est tout l’éventail des obstacles ou des incapacités à y parvenir dont témoigne l’ensemble des psychopathologies, de la névrose à la psychose en passant par l’état limite ou la fixation perverse, avec tous les enjeux et les effets qu’on observe avec tant d’acuité à l’adolescence. C’est ainsi que « l’altérité » n’est pas reconnue ni tolérée dans les pathologies narcissiques, jusqu’à se voir plus ou moins totalement éliminée. À l’inverse, la permutabilité de l’objet permet le dégagement des fixations œdipiennes, le deuil des imagos, l’abolition active du premier objet d’attachement pour que le nouveau trouve sa place. Une telle façon, effectivement claire et élégante, de poser la mutation de l’adolescence ne se fait-elle pas au détriment de la complexité du travail de la psyché ? Si le nouvel objet finit certes par prendre la place du premier, un tel processus n’implique-t-il pas plutôt une modification qualitative des investissements premiers sans pour autant exclure totalement cet objet du passé, source, la vie durant, d’un minimum de continuité en même temps que de conflits possiblement structurants ?
L’évocation des fantasmes originaires s’inscrit tout naturellement dans cette modalité générale d’écoute choisie par l’auteur. On n’entrera pas ici dans le débat toujours ouvert sur leur origine et leurs fonctions, sinon pour les considérer comme une série d’images agencées comme un scénario réunissant les déterminations les plus profondes de la sexualité individuelle et collective. Si la scène primitive et le fantasme de castration font là l’objet d’un certain développement, le fantasme de séduction, lui, n’est pas abordé en tant que tel, laissant la place au « fantasme originaire autour du complexe d’Œdipe » – et son contenu incestueux. Une telle perspective ne risque-t-elle pas de privilégier la dimension identificatoire au détriment de la dimension pulsionnelle, comme si le scénario fantasmatique en question se trouvait surtout alimenté par les identifications inconscientes du sujet à chacun de ses parents ? Le conflit objectal ne se verrait-il pas ainsi minimisé au profit de la problématique de l’identité ?
Je rejoins néanmoins P. Sullivan dans sa définition du soi en tant que « rapport affectif à lui-même, à soi et qui accompagne toutes nos pensées. Il est le gage d’une expérience vécue de tous les événements intérieurs ou extérieurs qui sont les nôtres, qu’ils soient conscients ou non ». La psychopathologie n’est pas seulement le résultat d’une augmentation ou d’une diminution de la force sexuelle suite à l’intervention des mécanismes de refoulement, de déplacement ou de clivage, mais comme une conséquence dynamique entre un soi et son monde, dont les formes pathologiques, de plus en plus complexes, « ont toutes en commun de refuser le destin ou le déterminisme sexuel ordinaire ».
Selon la prévalence respective du pôle narcissique et du pôle objectal, fantasmes, idées, actions, soit nos trois modes d’expression fondamentaux, ont ainsi une valeur onirique ou ludique, essentielle selon l’auteur, pour éclairer « le mode d’être des humains dans la vie ». S’exprimer, c’est certes d’abord et avant tout sortir hors de soi pour vivre avec soi et autrui dans un monde donné. Mais ce peut être aussi tendre à se comprendre avec, tout particulièrement à l’adolescence, « le souhait, voire la passion de se définir, de s’inventorier et puis parfois de se construire ». Ainsi, rêve, fantasme, idée, acte font-ils l’objet d’une riche réflexion existentielle et psychanalytique dont tout psychopathologue fera son profit, même si ne sont pas abordés le passage d’un mode d’expression à l’autre, les contraintes topique, dynamique et économique qui les sous-tendent, notamment par rapport au poids des éventuelles particularités narcissiques ou des traumatismes passés ou actuels. Il est vrai que l’auteur prend une position tout à fait radicale par rapport à la notion d’état limite, qu’il refuse absolument : « État qui n’a pas de contour, mais qui verse à tous moments dans les territoires qui le jouxtent. » On souhaite cependant bien du plaisir aux psychopathologues à qui l’auteur dévolue la tâche « de proposer de nouveaux discours à ces nouvelles formes de souffrance ». Ce n’est pas par hasard, en effet, que la psychopathologie classique, freudienne incluse, révèle sa carence à en rendre compte. On imagine mal pourtant comment de tels états pourraient se comprendre sans s’arrimer à des formes particulières de perturbation narcissique. P. Sullivan au demeurant n’hésite pas à s’attaquer avec un certain courage à la notion de normalité, laquelle pourrait éclairer de façon nouvelle certains aspects du travail de la psyché, mais aussi la manie et leur lien réciproque. La description psychologique du vécu de la normalité révèle « le sentiment d’un écoulement temporel fluide » où les diverses péripéties de la vie se succèdent avec facilité. La recherche éperdue de cet accord entre soi et les autres serait précisément l’un des traits essentiels de la manie, sorte de normalité exaspérée, « fabriquée », visant par le néant à créer cet état où il n’y a plus de conflits. Le nombre considérable de tels vécus chez les adolescents d’aujourd’hui serait lié au besoin de trouver par une fuite en avant permanente des solutions expéditives à leurs conflits irrésolus.
La dimension du conflit se révèle tout à fait fondamentale dans l’abord des névroses. La sexualité est le sens de ces organisations conflictuelles qui les rend intelligibles et guérissables. Mais si, selon la formulation de l’auteur, « conflits et névrose sont synonymes », comment comprendre cette autre assertion selon laquelle « l’adolescence est l’âge des conflits », sinon en centrant l’essentiel du travail de la psyché à l’adolescence sur le modèle de la névrose ? L’auteur y répond en élargissant ledit modèle à tous les âges de la vie, adolescence comprise : toute entrave à la circulation libidinale entraîne un état d’angoisse susceptible de devenir une névrose actuelle lorsque, dans un contexte traumatique, la « dénivellation » est trop grande entre soi et le monde interne ou entre soi et le monde externe. Cette névrose actuelle risque de persister égale à elle-même, ou de trouver une expression essentiellement somatique pour tenter d’en limiter les effets. Elle peut constituer aussi le terrain d’élection de toutes les psychonévroses ou, à l’inverse, un recours dans les situations cataclysmiques où les positions névrotiques ne sont plus tenables. Le psychisme est donc bien « comme une névrose parce qu’il a été conçu comme un lieu des conflits » ou des rapports de force, au risque cependant de les voir s’orienter et se maintenir plus ou moins dans des formes « qui recevront le nom de névrose », l’hystérique, la phobique et l’obsessionnelle, selon même les critères classiques, encore que l’auteur se garde bien – sauf en ce qui concerne la « névrose de contrainte » – de les décrire comme des entités. L’hystérie d’ailleurs n’est-elle pas d’abord et avant tout « la maladie par excellence de la sexualité » révélant par la négative « le sens sexuel qu’a l’existence humaine » ? Chez l’adolescent, de surcroît, « l’hystérie en fonction » – par exemple dans l’inhibition – est à considérer d’abord comme un travail pour s’efforcer d’accéder à la vie sexuelle adulte avant que de la lire comme une exploitation de la sexualité pour ne pas la vivre. La phobie, et a fortiori la névrose de contrainte, font aussi l’objet d’une description attentive, mais pour les situer, la seconde plus encore que la première, comme « des modes subjectifs » qui risquent de s’imposer la vie durant.
Les psychoses, elles, sont d’emblée posées comme étant d’une tout autre nature. Leurs traits essentiels sont systématiquement passés en revue où, outre leurs aspects classiques – schizophrénie, bouffées délirantes, parano ïa, psychoses passionnelles –, de nouveaux éclairages se voient proposés au lecteur : la folie se caractériserait ainsi plus par l’excès que par le manque, en un « essai désespéré de rester intégralement soi ». Le refus ou le rejet réitéré de tout ce qui vient de l’extérieur désigne l’objectif thérapeutique, quelle que soit l’infinité des obstacles pour y parvenir, soit les conditions de possibilité d’un partage. L’adolescence, on le sait, constitue une période propice à l’éclosion des formes les plus fréquentes de la psychose, comme de toutes les autres formes de régression narcissique dont l’anorexie à elle seule constituerait le paradigme. L’auteur y trouve l’occasion d’une opposition clinique et théorique féconde entre l’identification « analogique », névrotico-normale, impliquant la reconnaissance de l’altérité, et l’identification narcissique ou imitative dépourvue, elle, de toute possibilité de transformations réciproques. Ne retrouve-t-on pas ici, à travers ces critères du travail identificatoire et des obstacles qui lui sont opposés, ceux-là mêmes des pathologies de la subjectivation, fonction du degré de différenciation d’avec le Deux en Un originaire ?
Mais soigner, comme le rappelle P. Sullivan, ne constitue-t-il pas la finalité même d’une psychopathologie clinique fondée sur la psychanalyse ? Occasion d’abord, à partir de l’évocation des « symptômes » et des indications de cure, de rappeler la fréquence des addictions et de la violence, mais surtout la nécessité d’une soigneuse évaluation préalable, laquelle, de surcroît, lors de cette ou de ces « consultations thérapeutiques » serait déjà « remise en œuvre du mouvement interne » du sujet.
L’auteur ici, quoiqu’analyste, ou plutôt parce qu’authentique analyste, souligne la double polarité de l’action psychothérapique à cet âge, soit d’une part certes la venue au jour d’éléments inconscients liés à la sexualité infantile, mais, d’autre part et au moins autant, la nécessaire visée d’accomplissement de soi, et la dimension « pédagogique » qu’elle implique. Les institutions de soins se voient intégrées dans cet objectif, certes aménagées en fonction non seulement de leurs structures mais du type de patients accueillis. Le psychodrame, lui, prend, dans le dispositif, une place particulière où la dynamique du jeu prévaut sur celle du vécu onirique, où la capacité de s’exposer soi-même se voit enfin réalisée et assumée.
Il n’était pas aisé de proposer au public, en moins de 200 pages, un traité à la fois de psychopathologie générale et de psychopathologie de l’adolescence. Gageure que Pierre Sullivan a tenue, au prix certes du renoncement à une description systématique sur le plan séméiologique et syndromique. On y retrouve cependant non seulement les caractéristiques essentielles des grandes catégories cliniques, mais le fondement même d’une authentique approche psychopathologique, illustrée par la description de plusieurs dizaines de cas, et si éloignée de la démarche, hélas de plus en plus réifiante, d’une certaine psychiatrie actuelle. Elle implique qu’aucune notion, aucune évaluation, aucune assertion ne soit acceptée sans s’interroger sur sa valeur et que toute écoute, toute tentative de compréhension de la psyché de l’autre s’inscrit dans une exigence éthique : d’une part la considération à l’égard de l’autre, un autrui qui ne soit jamais appréhendé comme une chose ou comme notre chose, d’autre part la reconnaissance de la singularité de tout être humain. La « grille » psychopathologique, objet officiel de l’ouvrage, s’avère non pas comme la somme d’un savoir à retrouver ou confirmer, mais comme un outil, indispensable certes, mais plus ou moins contingent ou provisoire, au service de la relation et du travail de la psyché.
Printemps 2002
 
NOTES
 
[1] Paris, In Press Éditions, 2001, 188 p.
[2] Psychanalyste.
[3] On remarquera que l’auteur s’interdit toute référence à la notion de « fonctionnement » vraisemblablement parce qu’accordant à l’activité du système la primauté sur ses modifications.
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[3]
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