2003
La psychiatrie de l'enfant
Mémoires cliniques
D’enfant diabétique à mère de bébé handicapé, d’adolescente anorexique à mère de bébé “ rebelle ” : un devenir problématique de la “ constellation maternelle ”
[1]
Miri Keren
[2]
Geha Mental Health CenterTel-Aviv University Sackler Medical SchoolInfant Mental Health Unit8, Orlanski Street, Kupat Holim ClalitPetah-TiqwaIsraëlE-mail : ofkeren@internet-zahav.net
Cet article se propose de présenter, par le biais d’un cas clinique, la relation à double sens de l’histoire des adultes et du symptôme de l’enfant. Il s’agit d’un bébé, âgé de 1 an et 4 mois lors de la première consultation, adressé simultanément par l’infirmière de la protection maternelle infantile, la pédiatre et la kinésithérapeute, pour des spasmes du sanglot dont la fréquence ne faisait qu’augmenter au fil du temps. Ces spasmes étaient le résultat d’un remaniement symptomatique progressif, dont la première étape avait été des arrêts respiratoires d’origine hors psychique dus à la condition médicale du bébé à sa naissance (paralysie cérébrale avec hémiplégie gauche, convulsions et arrêts respiratoires d’origine inconnue) et qui, en seconde étape, s’étaient transformés en spasmes de sanglot survenant à l’occasion de moments de surcroît émotionnel, en l’occurrence pendant les repas de l’enfant. Ces moments étaient étroitement liés à l’histoire infantile de la mère qui, depuis l’âge de 6 ans, souffrait d’un diabète juvénile et, depuis l’âge de 14 ans, d’anorexie mentale avec aggravation secondaire du diabète, déclenchées par le suicide de son frère.
Nous essayons de montrer au long de cet article, comment s’occuper de son bébé malade a réactivé chez la mère sa propre histoire traumatique, mais aussi de quelles façons le bébé actuel a réexprimé les symptômes corporels de l’enfant qu’elle fut elle-même (anorexie, sensations d’étranglement). Cela montre que la naissance de la constellation maternelle peut être une occasion thérapeutique de réorganisation intrapsychique.Mots-clés :
Constellation maternelle, Transmission psychique intergénérationnelle, Expression somatique des bébés.
Using a clinical case study, this article proposes to present the two-way relationship between the adult’s history and the child’s symptom. It concerns a sixteen-month-old baby during the first consultation, addressed simultaneously by the nurse of a maternal-infantile protection center, the pediatrician and the physical therapist, for crying spasms whose frequency only increased with time. These spasms were the result of progressive symptom modification, of which the first phase was non-psychic respiratory failure due to the medical condition of the baby at birth (cerebral paralysis with left-side hemiplegia, convulsions and respiratory failure of unknown origin) and which, at the second phase, were transformed into crying spasms appearing at moments of emotional overload, in this case, during the child’s meals. These moments were closely linked to the infantile history of the mother who, since the age of 6, suffered from juvenile diabetes and since the age of 14, from mental anorexia with a secondary aggravation of the diabetic state, triggered by the suicide of her brother.
We will try to show throughout the article how the fact of taking care of a sick baby reactivated the mother’s own traumatic history, but also how the baby re-expressed the bodily symptoms of the child the mother had once been (anorectic, with sensations of strangulation). This case shows that the origin of the maternal constellation can be a therapeutic occasion for psychic reorganization.
Mediante el estudio de un caso clínico este estudio presenta el doble sentido que puede adquirir la historia de un adulto en su relación con el síntoma del niño. Se trata de la primera consulta de un bebé de un año y 4 meses derivado por la enfermera de la protección materna infantil, la pediatra y la kinesiterapeuta, por un espasmo del sollozo cuya frecuencia no hacía sino aumentar a lo largo del tiempo. Estos espasmos eran el resultado de una modificación sintomá tica progresiva de la primera etapa del trastorno, que consistía en paradas respiratorias no psíquicas debidas a la condición médica del bebé en el momento de su nacimiento (pará lisis cerebral con hemiplejía izquierda, convulsiones y paradas respiratorias de origen desconocido) ; en la segunda etapa todo esto se transformó en unos espasmos del sollozo que aparecían en momentos de sobrecarga emocional, especialmente durante las comidas del niño. Estos momentos estaban íntimamente relacionados con la historia infantil de la madre que desde la edad de 6 años padecía de diabetes juvenil y desde los 14 años de anorexia mental con agravación secundaria de la diabetes desencadenada por el suicidio de su hermano.
A lo largo del artículo exponemos de qué manera tener que ocuparse de su bebé ha reactivado en la madre su propia historia traumá tica y también de qué manera el bebé actual ha vuelto a manifestar los síntomas corporales del niño que fue su madre (anorexia, sensaciones de ahogo). Este demuestra que el origen de la constelación materna puede constituir una ocasión terapéutica de reorganización intrapsíquica.
Le cas présent essaie d’illustrer une dialectique qui s’est créée entre une pathologie psychique et physique précoce chez la mère et une situation médicale complexe de son premier-né, situation qui a infléchi le cours du développement de la constellation maternelle (D. N. Stern)
[3], entraînant une symptomatologie psychosomatique grave chez le bébé.
Nous commencerons par la description phénoménologique du cas pour passer en revue les principales étapes de la psychothérapie mère-enfant, puis mère-père-enfant, avant de terminer par quelques réflexions théoriques.
N... avait 1 an et 4 mois lorsqu’il nous a été adressé à l’Unité des tout-petits. Notons son prénom qui, en hébreu, signifie la montagne à partir de laquelle Mo ïse a vu la terre promise, juste avant de mourir. Est-ce voir le but, l’idéal sans pouvoir l’atteindre... ? Ou bien est-ce arriver à l’endroit d’où l’idéal est visible, et donc atteignable ? Laquelle de ces deux significations possibles fut inconsciemment projetée par la mère qui a choisi ce prénom pour son premier-né ?
APERÇUS SUR LA PERCEPTION DE L’ENFANT ET DE SA MÈRE PAR L’AUTRE
La mère et l’enfant nous ont été adressés simultanément par l’infirmière de PMI, la pédiatre et la kinésithérapeute, chacune mettant l’accent sur un aspect différent du problème. L’infirmière avait remarqué la nervosité et l’impatience générales de la mère avec son enfant pendant les visites régulières à la PMI, et elle avait défini le problème comme « une grande difficulté de la mère à accepter son fils tel qu’il est, soit avec ses problèmes médicaux », notamment. La pédiatre, qui suivait l’enfant depuis sa naissance, nous l’a adressé en demandant « s’il était possible de trouver une origine psychologique aux accès de pleurs avec apnée qu’il présentait depuis des mois ». Elle note les résultats normaux de l’électro-encéphalogramme et de la résonance magnétique nucléaire cérébrale. La kinésithérapeute, elle, ne savait plus comment faire face à ces épisodes d’apnée qui se reproduisaient à chaque séance de traitement et l’effrayaient au point d’arrêter la séance, au grand mécontentement de la mère. Elle avait aussi remarqué que la mère, non seulement ne manquait aucune séance, mais aussi poussait l’enfant à faire tous les exercices, même au risque d’un accès de pleurs avec arrêt de respiration.
Les trois premiers mois
N... fut le fruit d’une grossesse non planifiée mais fortement désirée par le père, beaucoup moins par la mère. La grossesse était compliquée par un diabète juvénile instable dont la mère souffrait depuis l’âge de 6 ans. N... est né à 38 semaines de grossesse, avec un poids de naissance de 3 500 g, à la suite d’un accouchement traumatique et avec des signes sévères de détresse fœtale (Apgar 1), une fracture de la clavicule et un déchirement du diaphragme, ce dernier ayant nécessité une opération postnatale en urgence. N... est resté hospitalisé en Unité de soins intensifs pendant les trois premiers mois de sa vie, à cause d’arrêts respiratoires et de convulsions dont l’origine est demeurée inconnue, et qui étaient résistants aux médicaments anticonvulsifs. Les médecins, pensant au début qu’il s’agissait de spasmes infantiles comitiaux, ont expliqué aux parents (sans connaître leurs antécédents psychologiques) que l’enfant serait probablement très retardé. Ce diagnostic a ensuite été annulé (mais, hélas, pas son effet sur les parents) à la suite d’un électro-encéphalogramme normal et d’une résonance magnétique nucléaire cérébrale également normale. Au bout de trois mois, N... sort de l’hôpital avec les diagnostics médicaux suivants : paralysie cérébrale avec hémiplégie gauche et spasmes du sanglot.
À la maison
Dès l’arrivée de N... à la maison, la mère a dû faire face à la difficulté de nourrir son bébé, à cause d’une grande faiblesse des muscles de la succion. Chaque repas prenait des heures, la mère devenait de plus en plus nerveuse et le bébé ne prenant pas de poids, elle commença à le nourrir de force, ce qui donnait lieu à des vomissements. Après chaque vomissement, elle le nourrissait à nouveau, et ainsi de suite.
Le développement moteur de N... a été très lent, à la fois à cause de son handicap neurologique et de son état de sous-alimentation chronique (quand il nous a été adressé, il ne rampait pas encore).
Parallèlement au problème d’alimentation (qu’aucun des référents n’avait d’ailleurs mentionné), il existe en fait un deuxième cercle vicieux comportemental : plus le bébé fait des arrêts respiratoires provoqués par ses pleurs, plus il engendre d’anxiété chez les adultes. Ceux-ci commencent à l’éviter : « Personne ne veut le garder », expliquera la mère. Même le père avait peur de rester seul avec lui, ainsi que la grand-mère maternelle, la pédiatre et la kinésithérapeute. D’une certaine manière, la mère était donc seule avec l’enfant, contrainte de développer une façade au spectacle de ses « crises ».
Cette situation s’était prolongée jusqu’à ce que N... ait 1 an et 4 mois. Personne ne semblait penser à déclencher une intervention psychologique de quelque sorte que ce soit, probablement à cause de l’état somatique de l’enfant qui avait masqué le reste. L’attitude maternelle était en effet perçue par tout le monde comme l’évidente conséquence du handicap neurologique et respiratoire de l’enfant.
La consultation pédopsychiatrique n’a été en fait amenée que par le refus de N... de faire ses exercices de kinésithérapie, et surtout ceux nécessaires pour son bras gauche ! Le risque de développement de contractures et la fréquence accrue des accès de pleurs avec arrêts de la respiration ont donné lieu à un état d’urgence, et c’est donc dans ce contexte que N... et sa mère sont arrivés chez nous.
Les deux premiers entretiens se passent en présence des parents et de l’enfant. La mère, une jeune femme d’allure enfantine, âgée de 23 ans, a l’air triste et parle d’un ton agressif. Elle décrit la naissance traumatique de N..., se souvenant du jour de l’annonce douloureuse de la gravité de la situation par les médecins et enchaînant sur cette association : « J’ai eu une sensation d’étranglement à la gorge... exactement comme lors de l’annonce du suicide de mon frère qui était à l’armée... j’avais 14 ans, à l’époque. Je me suis arrêtée de manger, mon diabète s’est complètement décompensé, je m’en foutais. Finalement, j’ai été hospitalisée dans un service d’adolescents. Mes parents n’avaient pas la tête à s’occuper de moi. De toute façon, ma mère a toujours préféré les garçons » (elle a eu deux filles et trois garçons). Revenant à la naissance de N..., la mère ajoute : « J’ai aussi arrêté de manger, et de nouveau j’ai eu des crises d’hypoglycémie. » Nous apprenons donc que l’anorexie demeure une problématique active (préoccupations alimentaires persistantes) et le diabète, un problème médical encore actuel pour elle.
Le père, 31 ans, cadet d’une fratrie de quatre, vient d’une famille relativement simple. Il montre de la tendresse vis-à-vis de sa femme et de N... Il raconte sa difficulté à supporter les pleurs et les suffocations de son fils, tentant absolument d’éviter de faire pleurer l’enfant. Sa compréhension psychologique des événements est bien limitée. Il ne comprend pas l’origine de la nervosité extrême de sa femme à l’égard de N..., et il ne connaît pas l’histoire de son hospitalisation psychiatrique.
N..., qui à l’âge de 16 mois a l’allure d’un bébé de 9 mois environ, me capte par son regard animé au sein d’un visage sérieux, presque triste. Il ne crawle pas, mais essaie d’explorer la pièce en soulevant son côté droit et en se propulsant en avant, avec acharnement. Son bras gauche est nettement faible, mais on remarque qu’il fait spontanément quelques mouvements auxquels il se refusait totalement avec la kinésithérapeute. Il ne joue pas vraiment avec les jouets et semble plus occupé à explorer la pièce. Il ne fait aucun mouvement vers sa mère, mais il répond aux rares initiatives de celle-ci. En revanche, il cherche la proximité de son père à plusieurs reprises. Au test de développement de Bayley
[4], N... est en dessous de la norme pour la motricité et le langage. Pour le reste, il se place à la limite inférieure de la normale.
La mère le regarde de loin, et commente d’un ton fataliste : « Qui sait si un jour il marchera, s’il pourra aller au jardin d’enfants... je n’attends pas beaucoup de lui... bien que je pense qu’il comprend tout. Le destin l’a mal fait... comme il m’a mal faite... pourquoi avoir le diabète à l’âge de 6 ans, pourquoi perdre un frère à l’âge de 14 ans, pourquoi avoir accouché si difficilement... ? »
Quel enfant voit-elle à travers N... ? Quel but inaccessible aperçoit-elle à travers lui ? Telles sont aussi nos propres questions pendant ces premières séances.
INTERACTION MÈRE/BÉBÉ AU COURS DU JEU
Sur le plan du comportement, nous remarquons pendant le jeu un va-et-vient de la mère entre une attitude de contrôle physique et verbal agressif, et un retrait dépressif. L’interaction affective est, elle aussi, instable, la mère pouvant s’exclamer et complimenter l’enfant, puis soudain devenir lointaine et indifférente. Nous notons l’acharnement de la mère à faire tenir N... debout et à lui faire bouger son bras, fût-ce au prix d’une interaction brutale.
Plus tard, au cours du traitement, il s’avérera que ces changements brutaux, tant sur le plan du comportement que sur le plan affectif, reflétaient en fait une ambivalence profonde de la mère vis-à-vis de son fils : d’un côté, elle s’identifiait à son fils handicapé, exigeant de la société une réparation : « Je sais ce que c’est d’être un enfant handicapé, je ne permettrai jamais qu’on le prive d’un traitement quelconque », et d’un autre côté, dans le même temps, elle avait beaucoup de mal à accepter N... infirme qui lui rappelait sa propre partie malade qu’elle détestait en elle et qu’elle rendait responsable de son enfance gâchée. Pour reprendre les termes de Françoise Dolto, elle n’était pas arrivée à se créer une image d’un corps sain à partir de son schéma corporel d’enfant diabétique.
INTERACTION MÈRE/BÉBÉ PENDANT LE REPAS
L’interaction pendant le repas est nettement plus tendue et agressive jusqu’au point de créer une attaque de pleurs avec apnée. Il devient alors évident que le bénéfice de la crise est la disparition quasi immédiate de l’affect de colère qu’exprimait la mère tout au long du repas. La mère, reconnaissant sa grande nervosité pendant le repas, ne voyait aucun rapport entre sa difficulté à laisser N... devenir autonome pour se nourrir et son anorexie à elle. Elle disait : « Cela n’a absolument aucun rapport : moi, mon anorexie était une réaction à la mort de mon frère qui a complètement absorbé ma mère ; lui, N..., reçoit toute mon attention, je ne fais rien à part m’occuper de lui, je suis sans arrêt avec lui. » Précisément, elle ne voyait pas que N... la rendait folle de colère en refusant sa nourriture (même son sandwich à elle !), c’est-à-dire ne la renarcissisait pas pour la récompenser d’avoir mis de côté tous ses besoins personnels afin de s’occuper de lui.
Il faut noter la ressemblance de la formulation nosologique des symptômes de l’enfant et de sa mère (tant adolescente qu’adulte) :
ÉLÉMENTS ISSUS DE LA PRISE EN CHARGE PSYCHOTHÉRAPIQUE
Nous voudrions passer brièvement en revue les thèmes principaux de la psychothérapie psychodynamique mère/enfant, puis mère/père/enfant qui a duré un an et demi, au rythme d’une séance par semaine. La nécessité de l’établissement d’un transfert positif est apparue en remarquant le retrait imperceptible de la mère quand la thérapeute commençait par s’adresser à N... C’était le contraire lorsqu’elle s’adressait d’abord à elle, puis à N...
Transfert positif
La mère perçoit la thérapeute comme quelqu’un qui la regarde en tant qu’elle-même, comme une personne, et pas seulement comme la mère de N... C’était là, probablement, une phase critique dans la création de l’alliance thérapeutique, car N... représentait, par le biais de ses problèmes médicaux et des soins dont il avait besoin, « tous les garçons qui lui ont toujours pris sa mère » (le frère décédé qui a, par son suicide, « kidnappé » sa mère dans le deuil, et le frère aîné, depuis toujours le préféré de sa mère).
À ce propos, il est intéressant de noter que N... dormait depuis toujours dans la chambre de ses parents, car la mère avait peur « que des voleurs le kidnappent pendant son sommeil » (fantasme qu’elle ne m’a dévoilé qu’environ un an après le commencement de la thérapie, lors d’une visite à domicile !).
Donc, mettre l’accent sur la signification des symptômes de N... risquait d’être vécu par la mère comme une répétition insupportable de la carence de « mirroring » dont elle semblait avoir souffert elle-même avec sa propre mère.
Repérage de la « projection fraternelle »
Le repérage de la « projection fraternelle » de la part de la mère sur son fils qui se vit fantasmatiquement comme un frère ou une sœur de N... a été abordé lors d’une séance où la mère était arrivée furieuse contre sa propre mère qui avait refusé de garder N... afin qu’elle puisse venir me voir toute seule... en fait pour « m’avoir tout à elle ».
Travail sur l’image du corps de N...
« Ta main gauche est plus faible que la droite, mais elle compte quand même. Regarde, il y a des choses que tu peux faire seulement si le bras faible aide le bras fort... », disais-je à l’enfant, à sa mère, et à l’enfant malade qu’avait été sa mère.
Le travail sur l’intégration du membre malade chez N... a progressivement résonné chez la mère : « Pour moi, mon diabète est mon ennemi, il m’oblige à manger, je me déteste lorsque je mange suffisamment bien pour ne pas être en état d’hypoglycémie. » D’où une capacité douloureuse d’entrevoir le lien avec son ambivalence par rapport à la nourriture de N... : « C’est vrai, il mange beaucoup mieux avec son père, je suis nerveuse dès que l’heure de son repas approche, je veux qu’il en finisse vite avec son plat, c’est pour cela que je ne lui laisse pas le temps d’essayer tout seul. Le voir avec son bras handicapé, essayant de se débrouiller avec la cuillère me fait mal, et je me mets en colère contre lui... comme si c’était de sa faute... Oh quelle pagaille ! Je n’aurais jamais dû être mère... c’est moi le problème en fait. » L’agressivité de la mère fait place à des mouvements dépressifs de plus en plus présents, auxquels N... réagit par un comportement d’évitement vis-à-vis d’elle et un refus de se servir de son bras, comme s’il voulait dire : « Je ne peux pas m’accepter avec mes parties infirmes si toi, Maman, tu ne peux pas accepter les tiennes... Je suis en colère contre toi parce que tu refuses de vivre... alors je te rends la monnaie de ta pièce en refusant de manger, de respirer, de travailler avec mon bras. »
Psychothérapie triadique mère/père/enfant
Au bout d’un an de travail dyadique, la mère demande à entrer en psychothérapie psychodynamique individuelle, et à inclure le père dans nos séances avec l’enfant : elle est prête à faire un peu de place à cet homme qui, comme tous les hommes de la famille maternelle, a eu une place privilégiée chez sa belle-mère. Nous passons alors à une psychothérapie triadique. N... mange mieux, et les crises de pleurs avec arrêts respiratoires ont pratiquement disparu.
N... se tient debout et fait son premier pas... à la clinique. Sensation commune de miracle... Travail sur la faiblesse du père vis-à-vis des pleurs de l’enfant. « On ne refuse rien à un fils qui pleure », c’est ce que sa propre mère lui a « enseigné ».
Puis la mère est enceinte d’un deuxième enfant imprévu. On sent là un relent d’identification à N..., soit à celui qui va perdre sa place avec une difficulté extrême d’attachement prénatal et une anxiété intense (comme à la suite d’un traumatisme). Ceci dit, et contrairement à ce qu’elle avait fait pendant la grossesse de N..., elle surveille son diabète. Elle poursuit son propre traitement. N... a des hauts et des bas, mais continue à se développer. La naissance se passe bien, le bébé est en bonne santé, et un processus normal d’attachement se met en place malgré tout.
EFFET DU PASSÉ PSYCHIQUE DE LA MÈRE SUR LE DEVENIR DE LA « CONSTELLATION MATERNELLE »
Il importe maintenant de considérer l’effet du passé psychique et somatique de la mère de N... sur le devenir de la « constellation maternelle » qu’elle devait mettre en place par rapport à N... Cette constellation, ou nouvelle organisation du psychisme de la femme, correspond, d’après D. N. Stern, à trois types de discours ( « La trilogie de la maternité » ) : le discours de la mère avec sa propre mère en tant qu’enfant, le discours de la mère avec elle-même, et enfin le discours de la mère avec l’enfant.
Quatre sortes d’interrogations l’occupent :
- Pourra-t-elle maintenir la vie et la croissance de son bébé ? C’est le thème de la croissance de la vie.
- Pourra-t-elle entrer dans une communication émotionnelle authentique avec son bébé ? C’est le thème de la communication primaire.
- Saura-t-elle créer le système de soutien nécessaire pour assumer ces fonctions ? C’est le thème de la matrice de soutien.
- Sera-t-elle capable de transformer son identité pour faciliter ces fonctions ? C’est le thème de la réorganisation de l’identité.
Pour la mère de N..., la réponse à ces quatre questions n’était absolument pas évidente, à commencer par la première, celle du thème de la croissance de la vie, comme elle l’a d’ailleurs exprimé pendant le premier entretien : « Qui sait s’il pourra marcher, s’il ira au jardin d’enfant... ? » Les médecins eux-mêmes avaient des doutes sur la survie de l’enfant. Ajoutez à cela la peine que la mère avait à le nourrir dès les premiers jours et à se nourrir elle-même : tous les deux perdaient du poids, et elle risquait à tout moment de s’évanouir d’hypoglycémie.
Se sentant incapable de nourrir son enfant, c’est-à-dire d’assurer sa vie, comment pouvait-elle être disponible pour simplement penser à la communication émotionnelle avec lui ? Elle en était donc restée à se préoccuper, de manière quasi obsessionnelle, des soins concrets censés assurer sa croissance, comme la kinésithérapie, au prix d’être vécue par N... comme un objet persécuteur qu’il arrivait seulement à calmer en s’arrêtant de respirer.
Par ses crises de refus de respirer et de manger, N... a pratiquement forcé sa mère à comprendre le contenu émotionnel tellement ambivalent de sa relation avec lui, enfant « frappé par le destin », comme elle.
Finalement, la demande de la mère d’une psychothérapie individuelle a correspondu, je crois, à une tentative de trouver sa réponse au quatrième thème, celui de son identité en tant que mère de N... handicapé, et fille d’une mère endeuillée d’un fils et, de ce fait, peu investie dans ses filles.
En d’autres termes, pourrions-nous considérer la naissance de la constellation maternelle chez des femmes dont l’identité est fragile et qui deviennent mères, comme une nouvelle occasion développementale de changement intra-psychique thérapeutique ?
Avoir à nourrir le corps handicapé de son fils, c’est-à-dire accepter son existence, était au départ impossible pour cette nouvelle mère qui n’était jamais arrivée à accepter son corps d’enfant, puis d’adolescente diabétique. Au cours de la thérapie mère/enfant, sa propre infirmité, en tant que parent, et celle de l’enfant ont été perçues, acceptées et relativisées. Chacun a pu ainsi recommencer à grandir. Ce sera donc à l’occasion de sa deuxième grossesse que la mère surveillera son diabète, de sa propre initiative, et ceci pour la première fois de sa vie.
Printemps 2002
[1]
Ce texte a fait l’objet d’une communication à la session WAIMH, lors du Congrès européen de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent, Lisbonne, mai 2001.
[2]
Pédopsychiatre de formation psychodynamique. Directrice de l’Unité de santé mentale pour tout-petits, Centre de santé mentale « Geha », Petah-Tiqwa, Israël. Conférencière au département de pédopsychiatrie de la Faculté de médecine de l’Université de Tel-Aviv.
[3]
D. N. Stern,
The Motherhood Constellation, Basik Books (Harper Collins), 1995 ; trad. franç. D. Cupa,
La constellation maternelle, Calmann-Lévy, 1997.
[4]
N. Bayley (1993),
Bayley Scales of Infant Development-Manual, New York, The Psychological Corporation.