La psychiatrie de l'enfant
P.U.F.

I.S.B.N.2130539270
300 pages

p. 137 à 160
doi: 10.3917/psye.461.0137

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Mémoires cliniques

Volume 46 2003/1

2003 La psychiatrie de l'enfant Mémoires cliniques

Autoconservation, sexualité, transformation ; triple fonction parentale chez le tout jeune enfant

Alberto Konicheckis  [1] Résidence du Pont de l’Arc, 713090 Aix-en-Provence
L’article aborde comment les figures parentales, qui chez les enfants plus grands relèvent des théories sexuelles infantiles et du roman familial, se forment chez le tout jeune enfant. La parentalité, telle qu’elle peut être retrouvée dans les situations cliniques, y est envisagée à partir d’une triple fonction : d’autoconservation, sexuelle et transformatrice. La fonction d’autoconservation concerne le maintien du sentiment d’existence. La fonction sexuelle relève de ce qui pousse et, par métaphore, donne naissance à la vie psychique chez l’enfant. La fonction transformatrice se réfère aux processus psychiques susceptibles de faciliter chez l’enfant l’assimilation et la subjectivation de ces expériences potentiellement conflictuelles. L’observation en crèche d’Éva, enfant de 9 mois, présentant des signes massifs d’une dépression précoce, nous permet d’envisager, par ses jeux symboliques, comment prennent forme les différentes figures et fonctions parentales. Mots-clés : Parentalité, Fonctions d’autoconservation, sexuelle, transformatrice, Embryon de sens. This article discusses how the parental figures which, in older children, stem from infantile sexual theories and the family novel, are formed in the very young child. Parentality, such as it can be found in clinical situations, is envisaged on the basis of a triple function : self-conservation, sexual and transformative function. The self-conservation function concerns maintaining a feeling of existance. The sexual function springs from that which pushes and metaphorically gives birth to the child’s psychic life. The transformative function refers to the psychic processes which are likely to facilitate the child’s assimilation and subjectivation of these potentially conflictual experiences. The observation in a day-care center of Éva, a 9 month-old child presenting massive signs of early depression, allowed us to envisage, by way of symbolic games, how different parental figures and parental functions take shape. Mots-clés : Parentalité, Fonctions d’autoconservation, sexuelle, transformatrice, Embryon de sens. El artículo estudia la idea que el niño se hace de las figuras de los padres en el periodo de la primera infancia en comparación con la de los niños má s mayores relacionadas preferentemente con las teorías sexuales infantiles y con la novela familiar. La “ paternalidad ” observada a partir de situaciones clínicas aparece bajo la triple función de autoconservación, sexualidad y transformación. La función de autoconservación refuerza el sentimiento de existir. La función sexual se refiere a lo que crece y metafóricamente, al nacimiento de la vida psíquica en el niño. La función transformadora alude a los procesos psíquicos que facilitan la asimilación subjetiva por el niño de todas esas experiencias, potencialmente conflictivas. La observación en una guardería de los juegos de Eva, una niña de 9 meses con signos masivos de depresión precoz, revelan cómo se forman las distintas figuras y funciones parentales. Mots-clés : Parentalité, Fonctions d’autoconservation, sexuelle, transformatrice, Embryon de sens.
Il est habituel de considérer que, dans la fantasmatisation de l’enfant, la formation des figures parentales relève des théories sexuelles infantiles (Freud, 1908) et du roman familial du névrosé (Freud, 1909), organisés autour du fantasme de la scène primitive. Dans des textes précédents, j’ai eu l’occasion d’aborder cette question à propos d’adultes et de grands enfants dont l’identité réelle des parents n’était pas clairement établie (Konicheckis, 1999 ; Konicheckis et Broquen, 1999 ; Konicheckis, 2000). Ici, je soulèverai la question de savoir comment le parent naît dans la subjectivité du tout jeune enfant. Que peut-on qualifier de “ parental ” dans son monde psychique, interne, fantasmatique, avant même le développement du roman familial et des théories sexuelles infantiles ?
Les enjeux et intérêts de ces questions se révèlent décisifs pour diverses raisons :
Nous avons de plus en plus souvent des expériences cliniques inspirées par la psychanalyse auprès de tout jeunes enfants, en crèche, en service pédiatrique, en PMI, en pouponnière ou en foyer d’accueil. Nous sommes amenés à rencontrer des formes précocissimes de transfert. On peut se demander alors quelles figures parentales s’avèrent déterminantes dans ces toutes premières formes de relation thérapeutique. Comment l’enfant se crée-t-il des objets psychiques suffisamment bons pour lui permettre de ressentir un sentiment de continuité d’existence ? Ce questionnement se révèle pertinent pour la compréhension de certaines formes régressives de transfert chez des patients plus âgés, aussi bien adultes qu’enfants.
La compréhension de la création précoce de figures parentales me semble être importante aussi car, du fait du grand nombre de séparations, divorces et remariages, de nos jours, beaucoup d’enfants grandissent dans des foyers multiples, successifs et simultanés, et vivent des parcours familiaux accidentés. Inévitablement, ces enfants se posent la question de savoir qui est leur père, qui est leur mère. Question plus pertinente encore pour des enfants qui, en raison des circonstances de l’existence, ont dû être placés – déplacés – dans des familles d’accueil ou des institutions. D. Houzel (1999) a dirigé récemment une recherche collective sur la parentalité où il rapporte des cas d’enfants ayant subi de nombreuses ruptures d’existence dans leurs histoires familiales. Un des aspects fondamentaux du développement psychique de ces enfants, suggère D. Houzel, « consiste à faire de la continuité avec de la discontinuité » (p. 107-108). Ces situations extrêmes montrent, en exagérant les traits, que, finalement, tout lien de filiation apporte, sur le plan psychique et social, des sentiments de continuité sur un fond de séparation biologique des corps. Quelle que soit la situation, les liens de filiation tentent d’instaurer une permanence, sur fond de détachement et de séparation.
Enfin, on peut aussi supposer que les traces de ces formes précoces des figures parentales se manifestent d’une manière particulièrement aiguë à l’occasion du processus de parentalisation chez des adultes devenant parents. La préoccupation maternelle primaire, cet état inou ï d’hypersensibilité décrit par Winnicott (1956), entraîne la jeune mère vers des formes de parentalité, d’apparence instinctuelle et spontanée, mais dont on peut postuler qu’elles se sont façonnées tôt dans leur existence. La transparence psychique de la grossesse, repérée par Bydlowski (1991), laisse percevoir aussi des formes parentales très primaires, habituellement enfouies dans le psychisme, que la jeune mère met à l’œuvre à l’occasion de sa maternalité. Lors de l’arrivée d’un nouvel enfant, il est fréquent de constater la transformation active, dans l’après-coup, d’expériences vécues passivement par la mère.
Je propose d’envisager la fonction parentale à partir d’une triple fonction. Pour la logique de la présentation, je considérerai d’abord qu’elle est double, contradictoire et conflictuelle, à l’image de ces deux grandes poussées de l’être humain, la faim et l’amour, postulées par Freud (1905), et qui dans la réalité psychique se présentent sous la forme de pulsions d’autoconservation et de pulsions sexuelles. Les pulsions d’autoconservation concernent le maintien du sentiment d’existence, alors que les pulsions sexuelles comportent les poussées de vie, l’excitation, les forces de séparation d’avec les objets primaires.
Ces deux formes de pulsions s’intriquent parfois d’une manière violente, et deviennent alors source de troubles et perturbations. De par ses fonctions d’autoconservation, la parentalité assure notamment la continuité d’exister, mais en même temps, en tant qu’êtres sexués, les parents excitent, troublent, perturbent l’enfant. Il y a lieu d’envisager alors une troisième fonction parentale – que l’on peut appeler la fonction transformatrice – qui concerne les processus psychiques capables de permettre à l’enfant d’assimiler et de subjectiver ces expériences potentiellement conflictuelles.
Pour récapituler, cette triple fonction parentale peut être envisagée comme :
  • ce qui assure l’existence ;
  • ce qui donne vie ;
  • ce qui empêche les formations psychopathologiques.
Nous examinerons d’abord en détail chacune de ces trois fonctions, puis nous essayerons de comprendre comment elles se forment chez Éva, une toute petite fille de 9 mois, observée en crèche suite à un épisode dépressif important.
 
L’AUTOCONSERVATION ET LA PARENTALITÉ NARCISSIQUE
 
 
Les fonctions parentales autoconservatrices semblent aller d’elles-mêmes et concernent le sentiment du maintien de l’existence, de protection, d’assurance. Elles rappellent l’importance accordée à l’attachement (Bowlby, 1973) et aux toutes premières expériences de la peau (Bick, 1967) et d’enveloppement (Anzieu, 1985), nécessaires à l’enfant pour ressentir qu’il est en vie, qu’il peut rester en vie.
La fonction parentale de survie et d’autoconservation se présente aussi au niveau économique de l’activité psychique, celle qui concerne le quantum d’excitation. Le tout jeune enfant risque de ressentir des afflux importants d’excitation comme le jaillissement d’une grande souffrance. Dans L’enfant et son corps, Kreisler, Fain, Soulé (1974) ont signalé que la fonction parentale consiste à apaiser, calmer et, tel un filtre, à protéger le bébé des débordements émotionnels en liant et en rendant acceptables des quantités libres d’excitation. Cet aspect de la fonction parentale d’autoconservation correspond à ce qu’il a été convenu d’appeler la fonction de pare-excitation.
Tout au long de son œuvre, Winnicott s’est attaché à montrer que le jeune enfant a besoin d’objets extérieurs à lui, fiables, capables de lui apporter le sentiment d’exister, du moment où il ne peut pas se le procurer par lui-même. Il est tenu, porté, tout en ignorant qu’il l’est, et par qui il l’est. Il peut vivre ainsi des sensations de réunion, de prolongement dans l’autre et d’illusion de non-différenciation. Je qualifierai de méconnaissance, plutôt que d’indifférenciation, le lien que le tout jeune enfant établit avec ses objets premiers, indispensables pour son sentiment de bien-être.
La célèbre formulation de Lebovici « l’objet maternel est investi avant d’être perçu » (1960) rend également compte de cette expérience infantile. La méconnaissance précède chronologiquement la représentation. L’objet est là, indispensable pour l’existence et essentiel à l’incomplétude de l’enfant, mais en même temps, celui-ci ne le perçoit pas. C’est surtout dans les moments de séparation, de discordance et de décalage, qu’il éprouve des sensations à l’origine de différences où débutent ses activités perceptives et représentationnelles.
Winnicott (1965) signale encore que le parent, ou l’adulte, qui, au bon moment, vient apaiser la souffrance de l’enfant, lui procure un sentiment subjectif de toute-puissance. Dans la méconnaissance propre au psychisme magique et égocentrique de l’enfant, cet objet qui le soulage, c’est lui qui l’a conçu. Il peut se sentir ainsi le parent de son propre parent. Nous pouvons postuler alors une sorte de parentalité paradoxale où l’enfant – ou peut-être plus précisément l’infantile – engendre le parent. Le parent devient l’enfant d’un enfant.
Il est bien connu que les bébés participent très activement dans l’ « éducation » de leurs parents. Souvent, ils les assistent dans leurs processus de parentification. En s’inspirant des considérations de Winnicott sur le visage de la mère comme miroir de l’enfant, Lebovici (1998) souligne que le bébé agit, qu’il « fait de sa mère une mère » (p. 61). Et Lebovici d’ajouter qu’en la regardant, il « la proclame sa mère » (p. 61). De la même façon, ultérieurement, lors de l’élaboration de théories sexuelles infantiles et surtout de romans familiaux, l’enfant peut avoir l’impression de créer les fonctions parentales nécessaires à sa survie.
À travers le roman familial, l’enfant remplace ses parents réels et se pense être issu d’autres parents, pourvus de qualités qu’il estime supérieures. De ce point de vue, le roman familial acquiert une valeur éminemment narcissique. Par l’idéalisation des parents, l’enfant devient l’objet de soin et d’amour de parents capables de lui procurer un sentiment d’assurance et de maintien. On retrouve ainsi, transposés au niveau de la fantasmatisation, les sentiments ontologiques d’existence et de toute-puissance, apportés par un parent créé-trouvé.
Lors des toutes premières expériences de l’existence, peu importe que le sentiment de toute-puissance soit projectif et illusoire. Il ne procure pas moins à l’enfant la sensation d’avoir triomphé et surmonté des souffrances qui le noyaient et le submergeaient, et c’est ce sentiment de toute-puissance qui, à ce moment, acquiert une fonction parentale, et dont la reproduction sera recherchée par la fantasmatisation ultérieure.
Bien entendu, il aurait d’énormes difficultés à éprouver un tel sentiment si l’objet extérieur n’était pas là, précisément, à ce moment. Dans les cas pathologiques jugés limites, et où les objets fantasmatiques ne sont pas tout à fait constitués, on remarque toute l’importance de l’objet réel, extérieur. Mais, pour mon propos, il paraît essentiel de souligner comment l’enfant ressent, subjectivement, cette expérience à partir de laquelle il peut se figurer en lui un objet parental interne. Il s’agit des origines de toute activité psychique créative : l’enfant essaye de préserver les impressions sensorielles nées des expériences satisfaisantes avec les objets extérieurs. Il tente de retrouver en lui l’identité des perceptions issues des objets parentaux, par essence éloignés, détachés, décalés. Dès qu’il perçoit les sensations que l’objet produit dans son monde intime, d’une façon magique et toute-puissante, il a l’impression de rester en lien avec lui. Le sentiment d’identité se crée alors non pas seulement à partir de l’objet, mais de l’activité psychique sensorielle.
L’enfant ne peut pas se permettre de se sentir démuni de parents. Il éprouve un sentiment de dommage personnel lorsque, pour diverses raisons, ses parents sont défaillants, c’est-à-dire lorsque la réalité se refuse à ses fantasmatisations. Il risque de ressentir alors une immense blessure, tout aussi narcissique, lorsqu’il ne parvient pas à se construire un roman familial qui lui serait bénéfique. Il vit ces expériences comme autant d’échecs personnels, sous une forme culpabilisante, de ne pas avoir su ou pu se créer des parents meilleurs.
Dans les cas d’enfants aux parcours familiaux complexes, il me paraît important que nous restions attentifs non pas seulement aux avatars historiques de leur vie, mais surtout à leurs capacités à élaborer des théories sexuelles infantiles et des romans familiaux qui, tout en tenant compte des expériences de la réalité, permettent à l’enfant de vivre ses propres expériences personnelles. Il s’agit d’histoires, de fantasmatisations où il pourrait se retrouver, se subjectiver afin d’éviter qu’en raison des circonstances de l’existence, il s’exile de lui-même. L’enfant s’identifie aux personnages qu’il forme à travers ses productions psychiques. Tout comme plus tard, devenant parent, il s’identifie aux personnages de ses propres fantasmatisations.
 
LA FONCTION SEXUELLE
 
 
Il peut paraît surprenant d’envisager chez le tout jeune enfant une fonction parentale sexuelle. Elle vient répondre aux questions comme : Qu’est-ce qui donne vie à l’enfant ? Qu’est-ce qui le pousse ? Que veut-il ? Que désire-t-il ? La fonction parentale réduite uniquement à l’autoconservation suppose des parents dépourvus de toute sexualité. Le seul point de vue de l’attachement ne peut pas fonder la poussée psychique, le désir, la pulsion, l’enfant en tant que sujet de pulsions. L’attachement concerne l’apaisement, pas ce qui fait vivre. En lui-même, l’attachement, indexé au principe de Nirvana, représenterait la tendance au soulagement absolu, au degré zéro d’excitation, c’est-à-dire que, paradoxalement, en protégeant l’existence, il exprimerait le vertex de la pulsion de mort.
Pour situer la fonction sexuelle de la parentalité, il me paraît important de ne pas la définir uniquement ou exclusivement d’après ses aspects extérieurs et descriptifs comme l’érotisme ou la sensualité, ni du point de vue de l’organisation sexuelle génitale, définitive et irréversible chez l’adulte. En suivant la tradition psychanalytique, dans le psychisme, la fonction sexuelle peut être envisagée d’abord comme ce qui pousse, excite et, d’après la définition de la pulsion proposée par Freud (1915, p. 164), comme une exigence de travail pour la psyché. Cette poussée est, en partie du moins, à comprendre comme une dérivation, un déplacement sur la sphère du psychisme, d’une vitalité qui, à l’origine, se présente sous une forme apparemment biologique.
C’est à ce niveau que les fonctions d’autoconservation et sexuelle sont non seulement intriquées mais aussi essentiellement et fondamentalement indissociées. Lors de remaniements récents de la notion d’étayage, Laplanche (2000) considère que le sexuel ne se produit pas suite à l’hallucination succédant aux expériences de satisfaction autoconservatrices, ce qui laisserait envisager une éclosion endogène et spontanée du sexuel chez l’enfant. Plus radicalement, Laplanche avance que le sexuel s’introduit d’emblée, par l’entremise de l’adulte, lui-même imprégné de sexuel, lors d’expériences intersubjectives originaires.
L’enfant est amené à traduire et à démêler ces fils énigmatiques du sexuel adulte qui s’enchevêtrent aux activités d’autoconservation. À ce propos, Laplanche commente l’expression selon laquelle le fantasme d’incorporation vient « au lieu du sein ». Elle peut être entendue en deux sens : « à la place de », mais aussi « à l’endroit » du sein. « Le fantasme cannibalique est implanté dans le corps, au lieu où le sein est planté » (Laplanche, 1993, 58). La fonction sexuelle parentale est inhérente, par essence, à la fonction parentale d’autoconservation.
Dans son polymorphisme originaire, le sexuel parental surgit aussi, me semble-t-il, à partir des manques, ratages, inadéquations, impossibilités de la fonction d’autoconservation. Du point de vue de la fonction autoconservatrice, l’enfant est d’abord objet de soins parentaux. Sur les traces des inévitables défaillances parentales, et par la transformation de la passivité en activité, commence le travail psychique de formation et de création des figures parentales internes. Le sexuel est alors non seulement une activité de type hallucinatoire, mais ce qui pousse l’enfant à effectuer une activité psychique. Comme le rappelle aussi Laplanche (1980, p. 159-160), la mère suffisamment bonne veut dire qu’elle est tout aussi suffisamment mauvaise. Il peut se procurer ainsi une expérience parentale sur les traces des ratages des adultes qui s’occupent de lui.
Au moment de devenir parents, certains adultes se trouvent dans l’impossibilité de prendre soin de leurs enfants. Les inquiétudes chez ces jeunes parents en difficulté ne peuvent pas toujours être reliées à des représentations. On peut supposer que font alors surface des expériences sensorielles où ils projettent sur leurs enfants des expériences de vulnérabilité et de fragilité infantiles. Ces parents peuvent nous servir de guide pour reconstruire ce que put être l’expérience première de l’enfant à l’égard de ses objets parentaux. Ils manifestent parfois une paralysie de toute activité psychique. Leur réaction psychique, tout comme celle d’un bébé, correspond alors à celle d’une sidération massive et sans nuances.
Pour illustrer ces propos, nous pouvons essayer d’envisager l’expérience psychique extrême d’un bébé qui, aussitôt après sa naissance, serait abandonné et attendrait une adoption. Comment éprouve-t-il une telle expérience ? Que serait le « parental » pour lui ? Avant sa naissance, un enfant est entouré par un environnement qui produit toutes sortes de sensations kinesthésiques, auditives, gustatives, etc. La mère possède des rythmes tout à fait personnels. Après la césure de la naissance, l’enfant retrouve des sensations plus ou moins en continuité avec celles qu’il ressentait auparavant : le ton des voix, la cadence des mouvements, les battements de cœur, les rythmes corporels, etc. Au moment de l’abandon, du point de vue subjectif, ce que l’enfant perd n’est donc pas tellement la représentation totale de la personne de la mère, mais les expériences sensorielles qu’il partageait avec elle.
Les représentations d’une mère se forment à partir des bribes de ces expériences subjectives et sensorielles et non pas seulement à partir d’un objet qui se présenterait à lui, de l’extérieur, déjà formé. À l’origine, et c’est là aussi qu’on peut retrouver la référence au sexuel, à la fonction sexuelle, se produisent des formes de rupture, de souffrance, non encore représentées et qui exigent de devenir des représentations, d’où leur caractère excitant. Nous avons affaire à une expérience parentale, par métaphore, dans ce sens où elle fait naître la vie psychique chez l’enfant, elle la génère, la suscite, la crée. Elle féconde de nouvelles représentations.
Les théories sexuelles infantiles, le roman familial et les fantasmatisations des scènes primitives apportent corps et visage à ces types d’expériences qui n’en avaient pas jusqu’alors. Ils proposent des représentations qui permettent la réappropriation d’expériences originaires et organisent la parentalité dans l’après-coup. De cette façon, des enfants abandonnés conflictualisent leurs fantasmes et affects, qu’on peut qualifier d’œdipiens, auprès de leurs familles d’adoption.
Embryons de sens, différence de sexes et de générations
Afin de comprendre le sexuel tel qu’il se manifeste chez les tout jeunes enfants, j’ai été amené à proposer la notion d’ « embryons de sens » (Konicheckis, 2002 b) et à évoquer une expérience psychique, dépourvue d’une forme définitive, mais qui contient en germe des possibilités représentatives multiples, pas nécessairement écrites par avance. Ils portent la semence à partir de laquelle, suivant les associations qu’ils sauront ou non susciter, toute la vie psychique pourra ou non s’épanouir.
Le sensorium se forme sur les surfaces de rencontre entre des parties du corps et des objets du monde extérieur. Les organes des sens sont animés par des objets extérieurs. Or, l’objet n’est connu que par les effets sensoriels qu’il provoque. L’enfant éprouve toutes sortes de sensations, dont il ignore la signification et d’où elles proviennent. Il en conserve néanmoins les empreintes sensorielles qu’ils laissent. Lebovici (1998) souligne que c’est grâce aux mises en jeu de l’autosensorialité que l’enfant hallucine l’objet manquant.
L’enfant tend à répéter ces expériences, éminemment traumatiques et énigmatiques, et ce pour leur apporter des significations et transformer ainsi le caractère incompréhensible et douloureux de son éprouvé. Par cette recherche de la répétition d’une expérience – voire, dans les cas plus pathologiques, par une sorte de compulsion à la répétition gestuelle pouvant aller jusqu’aux stéréotypies – toute rencontre sensorielle sujet/objet est potentiellement sexuelle – sexuel à entendre alors dans le sens d’une tentative de restituer une expérience impressionnante antérieure telle que Freud (1920) la présente dans « Au-delà du principe de plaisir ».
Au cours des toutes premières rencontres avec le monde extérieur, les organes des sens sont effractés par l’intervention de l’objet parental. Au niveau de l’intensité sensorielle, se crée un différentiel entre le monde de l’enfant et celui de l’adulte, forme de violence pas nécessairement fondamentale, comme Bergeret le proposerait, mais néanmoins primaire et dont rend compte la théorie de la séduction, lorsqu’elle suppose que la sensorialité correspond à ces effractions énigmatiques pour l’enfant, non seulement en raison de la rencontre sujet/objet, mais plus précisément entre l’adulte et l’enfant. Dans le différentiel du ressenti, on retrouve la différence de générations.
La parentalité apporte alors le différentiel d’une radicale altérité. Nous y retrouvons à nouveau l’instauration paradoxale de la filiation qui, certes, provoque un sentiment d’appartenance et d’affiliation, mais sur un fond d’insuffisance et d’exclusion. Paradoxalité qui se tisse entre les liens et les impossibilités et, en même temps, érige très précocement la différence de générations.
Braunschweig et Fain (1975), lorsqu’ils soulignent l’importance de la censure de l’amante, posent également, à partir d’un autre point de vue, la différence de générations dès les toutes premières relations entre l’enfant et sa mère. La censure de l’amante correspond à la discontinuité instaurée par cette dernière, au moment de la nuit où elle couche le bébé et se retire pour rejoindre le père. Les fonctions psychiques parentales commencent à se former alors au cours des rêves, dans une tentative de retrouver des sensations narcissiques de continuité et rassemblement. C’est bien aussi le point de départ de toute théorie sexuelle infantile, que de trouver par des moyens psychiques ce que l’immaturité physiologique impose comme limite.
La référence à des « embryons de sens » permet d’introduire également la différence entre les sexes. Dans toute expérience sensorielle, on retrouve un objet actif, masculin, comme objet effractant, pénétrant, qui anime un organe des sens passif, réceptif, et de ce point de vue, féminin. Les éléments masculins et féminins de toute expérience sensorielle engendrent ces « embryons de sens » qui, dans leurs répétitions non pathologiques, ne cesseront pas d’être féconds.
Dans la conjonction de ces différentes expériences primaires – la censure de l’amante et la formation d’embryons de sens – où le tout jeune enfant se retrouve séparé de ses objets parentaux premiers, nous distinguons les prémices de ce qui chez des enfants plus grands apparaît sous la forme d’une scène primitive. C’est-à-dire, le sentiment d’être exclu d’une expérience réservée aux plus grands, qui instaure donc la différence des générations, tout en restant aux prises avec des traces sensorielles, pénétrantes, effractantes, dont il ignore la signification. Il ne s’agit pas seulement d’une scène originaire, mais aussi originante, et de ce point de vue, parentale, car elle instaure un lien de filiation avec soi-même, avec ce qui s’origine dans le soi.
 
FONCTION TRANSFORMATRICE
 
 
Par l’intrication des fonctions d’autoconservation et sexuelles, on voit bien que la fonction parentale se présente d’une manière particulièrement complexe. Du côté de l’autoconservation, elle apaise, soulage, assure le sentiment d’une continuité à exister. Et du côté sexuel, elle pousse, attise, excite et provoque des discontinuités. Ces différents aspects de la fonction parentale s’avèrent antagonistes, en conflit. Chacun de ces aspects se révèle à la fois inévitable, indispensable et potentiellement traumatique pour le psychisme infantile.
Les aspects autoconservateurs de la fonction parentale comportent des conditions nécessaires, mais pas suffisantes, pour que les liens aux figures parentales sexuées ne menacent de détruire le psychisme infantile. Tout comme le sommeil pour le rêve, le souci d’autoconservation préserverait l’individu devant l’excitation trop débordante du sexuel. On peut suggérer alors que la pathologie se manifeste lorsque l’un des aspects devient complètement prévalent par rapport à l’autre. Les excès et débordements d’excitations empêcheraient l’épanouissement de la vie psychique tout comme l’attachement, censé préserver l’existence, risque d’apporter une sorte d’inanité mortifère.
Un troisième aspect de la fonction parentale, la fonction transformatrice, y trouve toute son importance. Elle vient modifier les effets désorganisateurs des pulsions sexuelles tout comme les adhésivités et assoupissements démesurés provoqués par la seule fonction autoconservatrice. Paradoxalement, la fonction transformatrice, créatrice par nature, tente de résoudre les problèmes occasionnés par les autres aspects de la fonction parentale.
Dès ses toutes premières relations objectales, l’enfant n’assimile pas simplement l’image ou la représentation d’un objet. Il ne s’attache pas seulement à un morceau de peau, fut-il le plus sûr, douillet et transitionnel. Il est surtout sensible aux capacités de l’objet extérieur à effectuer des transformations psychiques. Les adultes ont la possibilité de réguler, moduler et modifier les données sensorielles du bébé de façon à ce qu’il puisse les assimiler, ce qui correspond à ce que Ch. Bollas (1989) appelle l’ « objet transformationnel ».
Cet auteur présente la mère comme un « autre » self, qui « transforme continuellement l’environnement intérieur et extérieur du nourrisson » (p. 1181). L’enfant cherche un objet, identifié aux métamorphoses de l’être, pour se livrer à lui comme à un agent qui modifie son self (p. 1182). La recherche d’un « objet transformationnel » dénote déjà une reconnaissance interne envers des objets susceptibles de secourir le moi. Pour développer en lui cet aspect transformationnel de la fonction parentale, le jeune enfant s’identifie à ces qualités psychiques de régulation et modulation des données sensorielles, capables de modifier ses expériences de souffrance.
Bollas illustre notamment l’ « objet transformationnel » à partir d’une analyse d’un patient adulte, cas de personnalité « faux self », qui se trouvait dans l’impossibilité de devenir lui-même. « Mes interprétations, écrit alors Bollas, étaient appréciées moins pour leur contenu que pour leur fonction structurante. Il ne se souvenait que rarement du contenu d’une interprétation. Ce qu’il appréciait c’était le sentiment de soulagement que mes paroles provoquaient en lui » (p. 1188). Et Bollas de souligner les risques de dérive pathologique suite à des absences prolongées ou à de mauvaises manœuvres qui pouvaient provoquer une expérience d’effondrement chez son patient. À propos des pathologies liées à la parentalité, Bollas remarque également les dangers des retournements où l’enfant, parentifié, devient l’ « objet transformationnel » d’un de ses propres parents.
Deviennent ainsi parentaux pour l’enfant, non pas seulement des imagos, des représentations, des personnages identifiables, mais aussi, et surtout, les différents processus psychiques de liaison et d’élaboration qui se développent en lui, et autour de lui. L’ « objet transformationnel » est la transformation elle-même. À travers leurs activités créatrices et de mise en représentation, ces processus qualifient les excitations, exclusivement quantitatives, et permettent ainsi de surmonter les situations conflictuelles et de souffrance. Il conviendrait d’envisager une fonction parentale définie par son activité dynamique, autant que comme une instance, figure ou image parentale. Ces dernières, davantage statiques, doivent encore beaucoup aux personnages de la réalité qui les inspirent. La notion de « fonction parentale » reste proche de la subjectivité de l’enfant, en tant qu’à la fois expérience et lieu où il peut modifier ses différents états psychiques.
Le bien-être de l’enfant tient beaucoup dans ses capacités précoces à symboliser la relation parent-enfant. Un des exemples princeps concerne l’observation de Charles, enfant de 9 semaines, que rapporte E. Bick (1964). Tout comme s’il s’agissait de marionnettes représentant différents personnages, ce jeune enfant joue déjà, avec ses mains, une histoire que, en raison de ses particularités, E. Bick et son groupe interprètent comme l’équivalent symbolique du lien de Charles à sa mère. Dans la subjectivité et la solitude de l’enfant, cette création représentationnelle et symbolique avec ses mains peut avoir les mêmes effets d’apaisement que ceux produits par le lait coulant le long de son système digestif.
 
L’OBJET MATERNEL ET LA FONCTION PATERNELLE CHEZ UN TOUT JEUNE ENFANT
 
 
Afin de montrer comment à partir des expériences sensorielles des tout premiers liens se forme la fonction parentale, je souhaiterais reprendre quelques séquences d’une observation que j’ai effectuée en crèche auprès de Éva, petite fille de 9 mois, et que j’ai déjà eu l’occasion de commenter à d’autres propos (Konicheckis, 2002 a). Cette observation nous permettra également de différencier la formation de l’objet maternel de la fonction paternelle et, en conséquences, les prémices de la différence entre les sexes.
L’équipe de la section des petits, composée par des enfants jusqu’à 1 an environ, a souhaité que je vienne observer Éva car, dès le matin, une fois sa mère partie, elle restait assise, inerte et sans bouger. Elle ne s’intéressait pas au monde environnant, vivait dans une sorte d’indifférence totale et cela depuis plusieurs semaines, plus exactement depuis le retour des vacances d’été et nous étions alors à la mi-novembre. De toute évidence, Éva présentait les signes majeurs d’une dépression massive et précoce.
Éva commença à fréquenter la crèche au mois de juin, alors qu’elle était âgée de 4 mois et pendant les deux mois qui ont précédé les vacances d’été, elle se montra en effet plutôt placide. Elle restait tranquille sur sa chaise, mais pas à ce point indifférente au monde environnant. Pendant les vacances du mois d’août, alors qu’elle avait à peine 6 mois donc, sa mère dut être opérée d’un fibrome à l’utérus. Tout son entourage éprouva alors une grande anxiété. Par la suite, en raison des suites opératoires, la mère ne pouvait pas la porter dans ses bras, et ce pendant plusieurs mois. Tous les matins, pour venir à la crèche, Éva était accompagnée par sa mère mais elle était tenue dans les bras par un autre membre de sa famille. Les moments de séparation étaient particulièrement déchirants. Éva pleurait beaucoup, s’agitait et gesticulait dans tous les sens, et la mère, impuissante, la regardait sans pouvoir la porter ni la secourir autrement que par des paroles plutôt tendres, attentives et de compréhension. Elle se présentait, et se présente, comme une véritable mère suffisamment bonne.
Toutefois, la mère, par ses séparations forcées, ses angoisses tout à fait compréhensibles, et ses impossibilités à maintenir les liens sensoriels de portage et de holding, crée, dans la subjectivité d’Éva, des discontinuités et des irruptions violentes qui suscitent une poussée, une exigence de travail psychique. Par son attitude de retrait, de repli, de dépression, Éva s’absente du monde extérieur, tout comme elle-même éprouva le manque de sensations de portage. À ce moment, elle s’identifie massivement, et complètement, au sentiment d’absence de liens.
Avant de reconnaître l’objet, l’enfant est sensible à ses qualités. En reprenant les distinctions kantiennes, dans son texte sur la négation, Freud (1925) rappelle que le jugement d’attribution, c’est-à-dire celui qui concerne les caractéristiques de l’objet, précède le jugement d’existence. Jusqu’à un certain moment, le bébé ressent plutôt des sensations, des qualités perceptives, que l’existence même de l’objet d’où elles émanent. Éva était sensible à l’expérience perceptible et sensible de l’absence, plutôt qu’à celle d’un objet pouvant ou non être absent. Lors des moments des séparations, par exemple, elle pouvait avoir la représentation et la présentation d’une mère aimante et bien portante en face d’elle, et pourtant, elle restait attachée aux sensations traumatiques de rupture et d’absence de liens.
L’expérience d’Éva ne montre pas seulement l’absence de l’objet comme condition nécessaire à la formation d’une représentation mentale. La rupture précoce des liens sensoriels avec sa mère est ressentie comme un déchirement interne, une discontinuité existentielle, une amputation d’une partie d’elle-même. Cette rupture ne se manifeste pas uniquement au niveau représentationnel, mais plutôt à un niveau ontologique et existentiel. Expérience potentiellement traumatique, où l’enfant éprouve la rupture des liens avec sa mère à l’intérieur même de sa personne. La poussée vers une activité psychique et créatrice prend alors la signification d’une tentative de reconstruction narcissique, qui permettrait à l’enfant de se sentir dans le prolongement de sa propre personne.
Métamorphose
Lorsqu’un beau matin de décembre, j’arrive à la crèche pour l’observation d’Éva, avant même d’entrer dans la pièce où se trouvent les bébés, Sophie et Dominique, les auxiliaires de la section, m’abordent, toutes désolées, pour me dire :
« Éva s’est métamorphosée. Elle n’est plus du tout comme elle était il y a quinze jours. Nous ne vous aurions pas proposé de venir faire une observation si Éva avait été comme elle est là, maintenant. Mais nous ne savons pas ce qui a bien pu se passer. Comment se fait-il qu’elle ait autant changé ? ! »
Elles me racontent alors que le matin Éva ne pleure pas au départ de sa mère, que dans la journée elle ne s’enferme plus du tout sur elle-même et se montre plutôt présente et avenante à l’égard des auxiliaires et des autres enfants. Elles ont affaire à une tout autre enfant.
Se pose alors la question : Comment une telle métamorphose a-t-elle été possible ? Je pense qu’on peut y reconnaître toute l’importance de la fonction transformatrice. À partir de la réunion d’équipe où la situation d’Éva a été évoquée, un mouvement de transformation s’est produit chez les adultes qui s’occupaient d’elle, et en particulier chez Sophie et Dominique. Un enfant est sensible à ces mouvements psychiques qui le concernent et se créent autour de lui, et qui ne sont pas nécessairement objectivables par des gestes ou des paroles. Il n’est pas seulement en lien d’attachement avec un objet plus ou moins sûr, mais avec les capacités d’élaboration et de transformation psychique que cet objet peut lui offrir.
Les processus de transformation qui se produisent à partir de l’activité élaboratrice des adultes ont pour l’enfant une valeur parentale, et relèvent de la fonction transformatrice. « La mère, écrit Bollas (1989) à propos de l’objet transformationnel, n’est pas encore perçue en tant qu’objet mais est vécue comme un processus de transformation » (p. 1182), et plus loin, dans son article, Bollas ajoute que la mère est assimilée par l’enfant, d’abord, comme processus de changement de son self avant d’être représenté, ensuite, en tant qu’objet.
Observation : formation d’un objet maternel...
Je décide tout de même d’effectuer l’observation d’Éva, car ces changements m’ont semblé déjà en faire partie. En effet, comme on le voit, dès que l’observation fut envisagée par l’équipe et avec les parents, toute une dynamique relationnelle s’est mise en branle qu’il convenait de poursuivre. Lorsque j’entre dans la pièce pour l’observation, Éva est assise par terre, au milieu d’autres enfants. C’est une petite fille brune, aux cheveux bouclés, avec une bouille ronde et les yeux de couleur foncée. Elle est plutôt forte, mais sans excès, dans le sens où on dirait un « beau bébé ». Les premières séquences de l’observation confirment les métamorphoses annoncées par Sophie et Dominique. Éva joue avec des objets, les explore activement en utilisant différents canaux sensoriels, tout en restant ouverte au contact et à la communication avec son monde environnant. Au niveau manifeste, je ne décèle aucune séquelle de son état dépressif antérieur.
À un moment, elle s’amuse avec un petit cube en mousse, alors que juste à côté, Sophie donne son goûter à Hugo. Aussitôt le goûter de son camarade terminé, elle s’approche de lui et dépose le cube au pied de son baby-relax.
On peut comprendre ce geste d’Éva de différentes manières. Je souhaiterais en souligner une par rapport à la formation de la fonction parentale : tout comme Sophie, Éva apporte à Hugo un objet source de plaisir. Elle est comme un adulte en position de nourrir un enfant. Lorsque l’adulte devient parent, il s’identifie aussi à ces différentes fonctions parentales formées dans son psychisme. Pendant l’observation, Éva s’identifie à son auxiliaire dans une fonction parentale, symboliquement autoconservatrice. Mais elle est justement symbolique, c’est-à-dire transposée sur une autre sphère, détachée de la fonction purement alimentaire. Il s’agit déjà d’une métaphore, le besoin physiologique est transformé.
À peine Éva dépose-t-elle son cube aux pieds de Hugo que Sophie la prend pour lui donner son goûter à elle.
On peut supposer que toute une circulation d’identifications réciproques s’est produite en ce court laps de temps. Éva « nourrit » symboliquement Hugo comme elle-même souhaite être nourrie. Par identification, Sophie le ressent également et, au bon moment, lui propose un yaourt. L’ensemble de fonctions parentales ne se limite pas au seul domaine fantasmatique. Elle s’étaye sur l’effectivité de l’acte de Sophie qui, en lui présentant un objet trouvé-créé, entretient chez Éva un sentiment de toute-puissance fantasmatique, enrichissant ainsi la fonction parentale interne.
Tout de suite après son goûter, Éva développa un jeu d’autant plus intéressant et révélateur qu’elle le renouvellera plusieurs fois au cours de l’observation.
Lorsque Sophie se retira après lui avoir donné son yaourt, Éva resta seule devant la petite chaise où l’auxiliaire était assise pour lui donner à manger. De son baby-relax, Éva se penche vers l’avant, c’est-à-dire en direction de la chaise vide, mais comme elle est harnachée, elle ne l’atteint pas. Elle répète ses efforts, et au bout d’un certain temps, voyant que Sophie passe près d’elle, elle crie et fait des signes évidents de demande d’aide. Sophie les remarque, l’aide à sortir de son baby-relax et la pose par terre. Éva ne proteste pas lorsque son auxiliaire s’éloigne, et reste intéressée par la chaise vide, là où Sophie était assise auparavant. Elle tente de monter dessus, mais d’une façon surprenante. En effet, toute joyeuse, elle essaye de grimper sur la chaise de face, avec les bras grands ouverts en croix, comme si Sophie y était encore assise et qu’elle allait la prendre dans ses bras.
C’est ce jeu où elle s’amuse à rejoindre quelqu’un qui serait assis sur une chaise vide pour être portée dans les bras qu’Éva répétera à d’autres moments de l’observation.
Lors de ces séquences, Éva montre plus d’intérêt pour la chaise laissée vide par Sophie que pour sa personne, dont l’éloignement ne suscite chez elle aucune protestation. Son jeu avec la chaise vide commence au même endroit où Sophie s’est retirée. La trace de son passage imprègne le jeu de l’enfant. Elle reconstruit l’objet absent là où il était présent. En paraphrasant la célèbre formulation de Freud (1923) dans « Le moi et le ça », on peut alors suggérer que « où était le psychisme de l’adulte, celui de l’enfant doit advenir ».
Mais surtout, pour revenir à la situation initiale à l’origine de l’observation, en reconstruisant et symbolisant Sophie absente, assise sur une chaise et qui la prendrait dans ses bras, Éva assoit en face cette ombre qui auparavant s’est abattue sur elle. Elle désenclave, désenkyste cette espèce de nuage d’absence qui la recouvrait totalement jusqu’alors. L’absence de liens avec l’objet maternel, sur laquelle portaient ses premiers mouvements identificatoires, se transforme en re-présentation de l’objet absent. Le douleur du déchirement la poussa vers le déploiement de son jeu et de toute son activité psychique créatrice.
... et instauration de la fonction paternelle
Dans « Psychologie de masses et analyse du moi » (1921), Freud soutient que l’identification représente la première liaison affective à une autre personne, et d’une manière tout à fait surprenante et énigmatique il souligne que cette identification primaire se porte sur le père. Avec quelques nuances, il confirme ce point de vue quelques années plus tard dans « Le moi et le ça » (1923). Pour Freud, ce père correspond au père de la préhistoire individuelle, proposition qui reste surprenante et énigmatique. Or, en complémentarité avec la formation d’un objet maternel, l’observation d’Éva nous permit de déceler également une forme précoce à ce qu’il conviendrait d’appeler, non pas l’objet, mais la fonction paternelle.
Après qu’on lui a retiré la chaise vide, à un moment ultérieur de l’observation, Éva me remarque et voit que je l’observe. Elle essaye alors d’enlever ses chaussures. Elle n’y parvient pas complètement, Sophie l’aide alors à le faire. Éva s’approche de moi et commence à défaire les lacets des miennes. De toute évidence, elle s’occupe de moi comme Sophie l’a fait avec elle. Elle souhaiterait que tout comme elle j’enlève mes chaussures. Sans bouger, je lui réponds avec un sourire. Elle n’insiste pas et essaye alors de se mettre debout, ce qui lui demande un certain effort. Éva chancelle un peu, mais à la fin elle réussit assez adroitement à se tenir sur ses propres jambes.
Il me paraît important de réfléchir sur toute cette séquence qui aboutit à la position verticale afin de relever l’importance de la fonction paternelle. En enlevant ses chaussures, Éva se dépouille des enveloppes évocatrices d’un objet maternel d’attachement et d’autoconservation. Après m’avoir sollicité pour en faire autant en miroir, elle éprouve une sorte d’impulsion, de principe vital, lui permettant de se détacher de ses enveloppes et de se redresser sur ses propres jambes. Les mouvements identificatoires au père semblent être représentés par cet élan de vie qui lui vient de l’intérieur et lui permet d’accepter la séparation d’avec les objets maternels.
Toutefois, il n’est pas certain qu’il existe pour Éva ou pour tout autre enfant de son âge une représentation établie de l’image paternelle. Plus encore que celle de la mère, celle-ci se crée dans un après-coup. Au stade où se déroule l’observation, et même s’il se produit autour de ma présence une forme d’identification imitative indéniable, ce n’est pas le père qui instaure la verticalité, mais plutôt le contraire, la verticalité qui instaure le père. Lorsqu’Éva se redresse pour marcher, soutenue certes par mon attention observatrice, se forment en elle des traces sensorielles qui pourront être investies lors des innombrables séparations ultérieures de son existence. D’où il convient d’évoquer non pas un « objet » mais une « fonction » paternelle.
À travers l’exemple d’Éva, on peut avancer que la relation d’objet maternel concerne l’avoir, alors que celle au père, l’identification, se réfère à l’être, et elle implique surtout la création d’un sentiment intime de protection et de survie aux épreuves de la vie. L’identification primaire au père est la gardienne des espaces intérieurs. Éva se sent suffisamment intégrée, rassemblée, au point de se laisser porter là où ses pas l’amènent, et ce surtout après avoir enlevé ses enveloppes protectrices.
L’identification au père permet justement de maintenir les liens à l’intérieur du psychisme, Éva se sent portée par son propre essor et non pas par une impulsion extérieure. Dans sa recherche sur la parentalité, Houzel (1999) souligne également que cette identification précoce de la fonction paternelle permet à l’enfant de sentir que le père protège la mère de la destructivité des pulsions infantiles (p. 136).
 
EN CONCLUSION
 
 
Nous nous sommes posé la question de savoir comment la parentalité se crée dans le monde interne et fantasmatique de l’enfant. Nous nous sommes demandé comment, chez le tout jeune enfant, peuvent être décelées les prémices de ces figures parentales qui dans des âges plus tardifs se retrouvent dans le roman familial et les théories sexuelles infantiles. Nous avons dégagé alors une triple fonction : d’autoconservation, sexuelle et transformatrice. Il est apparu que la fonction d’autoconservation tend vers l’apaisement des excitations suscitées par la fonction sexuelle. La fonction transformatrice tente de rendre vivables les aspects antagonistes des deux autres fonctions.
À l’origine, les satisfactions, tout comme les inadéquations, par manque ou par excès, de la part des parents sont éprouvées par le tout jeune enfant comme une effraction au niveau sensoriel. Il ne dispose pas encore de représentations personnelles capables de médiatiser ces expériences. Les ratages, décalages, et impossibilités de la fonction d’autoconservation produisent des sensations d’étrangeté et de souffrance qui, excitantes, poussent au travail psychique. La notion d’ « embryon de sens » (Konicheckis, 2002 b), sensoriel et significatif, permet de rendre compte de cette expérience psychique qui, n’ayant pas encore une forme définitive, contient néanmoins en germe des possibilités représentatives multiples, y compris celles des figures parentales.
L’observation d’Éva, petite fille de 9 mois, nous permit de noter comment une expérience de rupture des liens précoces, à caractère traumatique, se trouva à l’origine de la création de l’objet maternel, vers les bras de qui Éva put se jeter. Cet objet maternel se forma à partir des expériences de ruptures abruptes avec la mère, symboliquement renouvelées et concrétisées par l’éloignement de Sophie, l’auxiliaire, après l’avoir rencontrée pendant le goûter. Le narcissisme de l’enfant se soutient par la qualité des objets parentaux que lui-même parvient à se créer, à l’image de comment Éva sculpte cet objet fantasmatique qui, dans une chaise vide, la nourrit et la prend dans les bras. L’enfant peut sentir qu’il peut continuer à se vivre comme sujet dès qu’il ressent que l’objet parental aussi existe pour lui.
L’observation d’Éva permit également d’envisager les premiers mouvements identificatoires au père non pas comme un objet mais comme une fonction, qui facilita chez elle les détachements des enveloppes maternelles protectrices. Elle put se tenir debout et soutenir sa propre subjectivité tout comme ses premiers élans d’indépendance. Elle devint alors sujet de ses pulsions et non pas seulement un enfant à la recherche d’objets transformationnels et d’attachement.
Automne 2002
 
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NOTES
 
[1] Psychologue clinicien, psychanalyste. Maître de conférences à l’Université de Provence.
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