2003
La psychiatrie de l'enfant
Mémoires cliniques
Se donner à voir : rencontre du sexuel, de la violence et des enjeux narcissiques
[1]
Nathalie Zilkha
[2]
5, chemin Malombré1206 GenèveSuisse
Partant d’une réflexion sur un moment particulier d’un traitement psychothérapeutique d’une adolescente, l’auteur explore la spécificité des enjeux à l’adolescence de la contrainte à se donner à voir, une forme de mise en acte qui engage directement le corps de l’adolescent et qui sollicite le regard de l’analyste. L’articulation des enjeux pulsionnels et narcissiques est évoquée notamment à travers la résurgence des traumatismes précoces à la puberté lorsque la sexualité infantile n’a pas pu pleinement jouer son rôle d’organisateur psychique.Mots-clés :
Adolescence, Narcissisme, Pulsionnalité.
Starting from a reflection based on a particular moment of the psychotherapeutic treatment of an adolescent girl, the author explores the specificity of the stakes at adolescence linked to the necessity to show off, a form of acting out which directly involves the adolescent’s body and which sollicites the analyst’s gaze. The articulation of drive and narcissistic stakes is evoked particularly through the reappearance of early traumatisms at puberty when child sexuality was not able to fully play its role as psychic organizer.
A partir de una reflexión sobre un momento particular del tratamiento psicoterapéutico de una adolescente, el autor explora la especificidad en la adolescencia de la obligación de “ hacerse ver ” como una forma de actuación que implica directamente el cuerpo del adolescente y que solicita la mirada del analista. Se evoca la articulación de los pará metros pulsionales y narcisistas, particularmente la reaparición de los traumatismos precoces en la pubertad si la sexualidad infantil no ha podido ejercer plenamente su papel de organizador psíquico.
Les mises en acte sont fréquentes dans les traitements des adolescents et leur signification à cet âge-là de la vie est en lien avec le processus même d’adolescence. Il s’agira pour l’analyste de comprendre non seulement leur sens économique, mais aussi, comme nous le propose Catherine Chabert (2000), “ de réfléchir au travail psychique mobilisé dans de tels recours ” (p. 57), c’est-à-dire de les considérer comme “ des tentatives pour figurer des représentations dont les traces risquent de se perdre ” (ibid., p. 62).
Je m’intéresserai ici à « la tentative de figuration » de certaines formes de mise en acte qui engagent le corps de l’adolescent et qui sollicitent directement le regard de l’analyste. Si le fait de se montrer et d’être reconnu avec sa pulsionnalité et dans son intégrité est un enjeu à tous les âges de la vie, cet enjeu se colore de manière particulière à l’adolescence en raison de l’impact de la puberté et de l’intrication accrue entre la libido objectale et narcissique. « Quel que soit le poids de la réalité et des remaniements physiques à la puberté, écrit Philippe Jeammet (1999) en préface à L’adolescence à vif d’Évelyne Kestemberg, c’est le jeu de miroir entre le regard que l’adolescent porte sur lui et celui qu’il perçoit ou croit percevoir du côté des adultes qui confère sa véritable signification aux modifications de la puberté » (p. 4). Ce jeu de miroir ne va pas sans rappeler celui de l’homosexualité primaire réactivée par l’adolescence, dont É. Kestemberg nous dit que : « Tout le travail psychique de l’homosexualité est d’organiser l’altérité pour, à travers elle, conserver l’identité » (p. 257).
Mais quelles peuvent-être les contraintes de l’inconscient qui poussent un sujet à se donner à voir au risque de se faire « mal voir » ? Quels pourraient en être leur sens et leur valeur économique pour l’adolescent chez lequel les conflits sont souvent externalisés, le corps pris comme un objet partiel et le regard de l’autre sur ce corps fortement érotisé ? Ces mises en acte seraient le reflet du retournement du vécu de passivation du sujet face à la pulsion et à l’objet. Elles tenteraient alors de maîtriser à la fois les pulsions exhibitionnistes et le regard de l’autre en offrant en pâture une perception de soi. Capter le regard de l’autre, le ficeler pour le rendre moins excitant ou menaçant.
Mais la contrainte interne à rechercher le regard et l’éprouvé de l’autre peut être compulsive quand, face à l’éprouvé, l’expérience de solitude interne est trop grande. Je pense notamment à des situations où la force pulsionnelle et la quête de l’objet viennent rencontrer les traces du désinvestissement de l’objet primaire. Dans ces moments-là, face à la double menace de débordement pulsionnel et d’hémorragie narcissique, la contrainte à se donner à voir peut être impérieuse. Le passage par le regard et l’éprouvé de l’objet extérieur, objet d’accueil dans un « transfert par retournement » (Roussillon, 1991), sera alors nécessaire pour contenir l’hémorragie pulsionnelle et la béance narcissique et éventuellement permettre une transformation et une appropriation subjective de ce qui reste en errance de soi.
Je tenterai d’aborder ces questions à travers la clinique d’une adolescente que je prénommerai Alexandra. Cette situation me paraît particulièrement bien illustrer la problématique de la résurgence des traumatismes précoces à la puberté lorsque la sexualité infantile n’a pas pu pleinement jouer son rôle d’organisateur psychique. J’évoquerai notamment la problématique de la rencontre entre le boulet rouge de la pulsion pubertaire et une « angoisse blanche traduisant la perte subie au niveau du narcissisme » (Green 1983, p. 226). Ces problématiques colorent à leur tour les différentes identifications d’Alexandra.
Un des risques pour Alexandra serait que ce qui sert d’hystérisation antitraumatique – dans le sens d’un trauma en excès ou en blanc – se transforme en une exhibition masochiste compulsive... et une errance désappropriative.
Il y a quelques années maintenant, mi-juillet, une demi-heure après nous être quittées pour les vacances d’été, je retrouve Alexandra, âgée de 18 ans, assise en tailleur, au bord de la chaussée à quelques mètres de mon cabinet. Elle fume une cigarette et me fait un grand sourire quand je passe. Je suis surprise et je me demande ce qui la pousse ainsi à se donner à voir, mais je me demande aussi ce à quoi je n’aurais pas été suffisamment sensible pendant la séance. Je sens comme il lui est difficile de me quitter pour les vacances, malgré tout ce qu’elle m’en a dit, et combien elle s’accroche à mon cabinet à défaut de pouvoir intérioriser notre lien. Je me dis qu’il lui est d’autant plus déchirant de me quitter qu’elle s’est étonnée, en s’appuyant sur les mots d’une amie, du fait qu’elle ne me parle jamais de ses sentiments et qu’elle ne sait d’ailleurs pas trop ce qu’elle éprouve. Et je me demande, après ce que j’ai ressenti pendant la séance comme une ouverture affective, si elle reviendra à la rentrée...
Ceci d’autant plus que depuis un peu plus d’une année – à l’époque où se situe cette scène – elle erre, l’errance extérieure faisant écho à son errance intérieure et venant la renforcer. Elle avait passé l’été précédent à dormir dans les parcs et à la gare, avant de retrouver quelques points d’ancrage à travers la reprise de la psychothérapie et du lycée où elle excelle malgré un absentéisme important et un comportement très provocateur. Depuis lors elle squatte, fait la manche pour manger, fumer des joints, acheter des bières ou payer ses factures, mais elle ne manque jamais d’informer les passants qui lui donnent de l’argent de ce qu’elle compte en faire. « Ils ont le droit de le savoir », m’explique-t-elle.
En la voyant ainsi au bord de la route, à la veille de mes vacances, il me vient aussi une phrase d’Antigone, tragédie qu’Alexandra avait récemment travaillé à l’école et dont nous avions parlé ensemble. Antigone disant à son oncle : « Pauvre Créon ! Avec mes ongles cassés et pleins de terre et les bleus que tes gardes m’ont faits aux bras, avec ma peur qui me tord le ventre, moi je suis reine » (Anouilh, 1946, p. 86).
« Comme Antigone qui sait qu’elle va mourir », Alexandra « sait » que son destin est de se retrouver seule face à un juge, face à la Loi, parce qu’elle est « plus terroriste que les terroristes » et qu’elle pourrait « faire sauter le Pentagone ». Alexandra se sent contrainte de se faire voir dans toutes les manifestations qui dénoncent l’absurdité du monde petit-bourgeois, plus précisément du monde intellectuel petit-bourgeois dont elle est issue.
« L’ESSENTIEL EST INVISIBLE POUR LES YEUX »
C’est une grande jeune fille d’origine grecque au regard vif et aux traits très foncés que je reçois depuis l’âge de 12 ans et que je ne pourrais décrire ni comme féminine, ni comme masculine, sauf quand elle est amoureuse ou qu’elle me parle comme une fillette ou une toute jeune adolescente de l’amour pour ses parents ou encore de sa peur de la sexualité. Là, en contact avec ses affects, son visage s’ouvre et elle s’habite autrement.
Les séances commencent toutes avec un jeu de miroir. Je sens qu’elle cherche à se reconstituer dans mon regard et à travers un « Ça va ? » qui m’est adressé mais auquel elle répond sur le même ton. En partant, elle s’habille en cherchant à se voir dans mes yeux ou dans son reflet sur le verre de ma bibliothèque. Pendant les séances, elle reste très accrochée à mon regard et très sensible à mes mouvements intérieurs. Si je m’absente psychiquement, elle le sent avant moi.
Alexandra, dont la devise est « l’essentiel est invisible pour les yeux » (Saint-Exupéry, 1946, p. 72), a une tenue vestimentaire très particulière qu’elle investit beaucoup, mais dont elle ne semble pas percevoir le caractère incongru. Elle trouve absurde qu’on l’évite dans la rue et qu’on ait peur d’elle. Elle ne comprend pas qu’on ne se donne pas la peine de « voir plus loin que les apparences », qu’on la prenne pour « le voyou » ou « la paumée » qu’elle n’est pas. Elle pourrait être fière de se faire mal voir, mais elle semble surtout étonnée, blessée, comme si quelque chose en elle restait étranger à elle-même, en exil et manquait à être reconnu par l’autre. Cela semble même échapper à l’organisation anale de la honte. En fait, elle ne se voit souvent pas, même si elle passe beaucoup de temps à mettre son corps en scène.
En plus de ses nombreux piercings et ses cheveux en crête aux couleurs « pétantes », elle combine ses propres vêtements et les vêtements de ses camarades de classe, garçons ou filles, ou de celles qui partagent son squat. Elle les porte en couches successives et nombreuses, comme pour défier tout ordre et toute norme et peut-être surtout pour protéger son intérieur et sa féminité. Dans cette mise en acte, Alexandra semble vouloir bafouer toute règle implicite de différenciation moi - non-moi et de différence des sexes. Elle porte un bas à la main comme un gant, une jupe longue ou courte par-dessus un pantalon. Et de manière paradoxale, l’intime se retrouve exposé comme pour rester bien dissimulé... ainsi le soutien-gorge qu’elle porte sur son pull ou le déshabillé par-dessus ses vêtements. Alors qu’elle est par ailleurs très pudique, elle s’exhibe ainsi de manière impudique et impudente et vient réaliser sur la surface de son corps, sans pouvoir l’intérioriser en un fantasme de bisexualité psychique, son désir d’une double identité sexuée.
À l’une de ses séances, après s’être bien assurée que j’avais vu la cravate qu’elle portait au cou mais qu’elle ne savait pas nouer correctement, Alexandra me dit qu’il faudra qu’elle demande à son prof de classe comment la nouer mais qu’il se moquera très certainement d’elle. « Une femme à cravate, c’est aussi bien qu’un homme à cravate. Pourquoi seuls les hommes pourraient en porter ? Les hommes ne se sentent rien sans cravate. C’est bizarre ce truc qui leur pend autour du cou. C’est pour se faire voir qu’ils font ça les hommes. » D’un ton fier, elle ajoute : « Moi c’est pour me moquer d’eux. »
Alexandra exhibe aussi, comme un enfant, au bout d’une ficelle qu’elle porte au cou, deux clés, celle de chez sa mère et celle du squat. Il n’empêche qu’il lui manque douloureusement celle de l’appartement de son père qui ne veut plus la recevoir chez lui en raison de ses comportements violents quand elle se sent blessée ou exclue.
Bien souvent j’ai l’impression de me retrouver comme face à une fillette qui se serait servie à la fois dans les armoires de ses frères et sœurs, de ses parents et grands-parents, et qui en aurait fait un curieux mélange. Mais derrière une façade de jeu et de provocation, je sens dans ce comportement d’Alexandra une grande contrainte. Et je me demanderai comment l’aider à lier, à nouer, à l’image de la cravate, de manière intériorisée et satisfaisante pour elle ses identifications.
« TOUT TOUTE SEULE » OU LA LUTTE CONTRE LA DÉTRESSE ET LA CONFLICTUALITÉ PSYCHIQUE
Je ne peux évidemment reprendre ici l’ensemble du processus thérapeutique. Je choisis, pour illustrer mon propos, d’en retracer le mouvement général.
C’est seule qu’Alexandra, à 12 ans, prend contact avec moi. Elle est alors une enfant pubère hypermature, un peu garçonne, qui a manifestement l’habitude de s’occuper d’elle-même comme si elle était seule au monde et qu’elle ne pouvait compter sur personne, ni sur ses parents, ni sur sa fratrie déjà adulte. Lorsque je la rencontre, il n’est pas question pour moi de la tutoyer. Quelque chose en elle induit un respect particulier. Je me sentirais presque intimidée. Alexandra choisit de me faire le témoin de tous les événements tragiques qu’elle a « subis » depuis sa naissance. En fait, elle commence par sa conception. Dans une première phrase lourde de sens se condensent sa douloureuse incertitude par rapport à sa filiation paternelle et une mort violente dans son entourage proche alors qu’elle était toute petite. Elle termine sa longue énumération par le refus de son père qui vient de se remettre en ménage de l’accueillir chez lui. « Sa pétasse de femme veut prendre ma place. J’étais là avant elle et je vais la buter. »
Écoutant Alexandra me parler, je me rends compte que je me sens sidérée par l’excès de pulsionnel et de traumatique. J’émerge avec le « je vais la buter » qui fait écho, dans l’après-coup pubertaire et dans un renversement, au décès subi passivement dans sa petite enfance. Elle trouve qu’elle a le droit de savoir qui est son père, qu’elle a le droit d’avoir un père, « un vrai ». De sa mère, elle me dit qu’avec elle tout va bien et qu’elle ne voit pas pourquoi je souhaiterais la recevoir puisqu’elle se débrouille très bien toute seule.
Dès la première rencontre, je comprends que la blessure de l’incertitude de la filiation, sa quête des origines et son refus manifeste de filiation par rapport à son père sont dans une relation complexe avec la flambée œdipienne. Depuis bien longtemps, elle assiste aux « excès » de son père, comportements addictifs qui agissent à la fois comme des messages séducteurs et traumatiques. Ainsi si son père n’est pas son père, la folie pubertaire la menacerait moins et Alexandra échapperait du même coup à la blessure insupportable de la déchéance de son père, ancien cadre respecté d’une grande entreprise financière. Néanmoins, si son père n’est pas son père, tout homme qu’elle croiserait serait susceptible d’être son géniteur. Comme Œdipe, elle pourrait rencontrer son père à la croisée des chemins. La menace incestueuse est omniprésente. Seule l’auto-engendrement la protègerait.
Mais Alexandra se bat aussi contre des désirs régressifs et une confusion entre elle et sa mère, ce qui l’amène à des comportements très violents et surtout à une relation d’emprise. Elle se sent contrôlée par sa mère, mais ne supporte pas qu’elle s’absente. Pour éviter de se retrouver seule ou de dépendre trop de quelqu’un, Alexandra s’arrange d’ailleurs pour multiplier les rencontres avec ses copains et copines dans une agitation incessante. Mais la nuit elle ne peut faire taire sa terreur et exige que sa mère dorme auprès elle. Je comprendrai plus tard que la plus grande menace pour Alexandra est l’absence psychique de sa mère.
J’entends aussi l’identification narcissique au membre de sa famille décédé, notamment à travers une tentative de suicide qu’Alexandra a faite quelques mois avant sa demande de consultation. J’apprendrai ultérieurement qu’à cette époque et avec une grande ténacité, Alexandra exigeait de tous – ses soignants exceptés – de se faire appeler par le prénom de cette personne. Ce n’est que bien plus tard, en repensant à cette période-là de sa vie, qu’elle pourra me dire que c’était quand même « abusé ».
Mais dans ces premières rencontres, derrière sa révolte grandiose et son sentiment d’outrage, je sens une toute petite fille terrifiée en quête de reconnaissance et de protection, mais qui ne se laissera pas facilement apprivoiser.
En m’appuyant sur sa demande ténue de l’aider à se sentir moins tendue, je conviens avec cette jeune fille et sa mère – le père refusant de me rencontrer – d’un cadre d’une séance par semaine dans un premier temps. En rétrospective, je proposerais à une jeune fille qui présente un tel tableau flamboyant, hétérogène et inquiétant, une préparation par le psychodrame psychanalytique individuel à une psychothérapie. La réalité psychique, avant de pouvoir être intégrée par l’adolescente, aurait pu se figurer et se déployer dans le cadre circonscrit de scènes. L’utilisation, par le dispositif thérapeutique lui-même, des mouvements projectifs et du recours au perceptif qu’Alexandra utilisait de manière défensive aurait pu favoriser la mise en œuvre de mouvements introjectifs et intégratifs.
LA COMPULSION AU TRAUMATIQUE
Le traitement va être d’emblée très investi par Alexandra, qui viendra régulièrement à ses séances, souvent très en avance, s’imprégnant de notre lien dès la salle d’attente où elle squatte parfois avec des copines et souvent avec son goûter. Mais les premières années de ce traitement, qu’elle interrompra à deux reprises, seront marquées par la folie pubertaire dans ses aspects les plus dramatiques et tragiques. La compulsion au traumatique est extrême... mais un ange gardien semble la protéger.
Les prises de risque et les mises en actes de toutes sortes sont fréquentes. Je pense entre autres à l’absentéisme scolaire, aux prises de toxiques, aux automutilations au cutter qu’elle exhibera en prétendant les dissimuler ou dont elle exhibera les très gros bandages qui doivent les cacher.
Il m’arrivera évidemment de devoir intervenir dans la réalité extérieure, malgré la présence et l’aide précieuse d’un collègue très investi par Alexandra. Je me poserai notamment la question de l’indication d’un placement dans un foyer, d’une éventuelle hospitalisation ou de la pertinence de notre travail dans ces conditions. Je me les poserai notamment lorsqu’à 13 ans, Alexandra s’arrange pour qu’un copain lui prête une arme qu’elle garde à la maison « pour se sentir forte » tout en niant les angoisses et la détresse qui l’envahissent et contre lesquelles elle cherche à se protéger ainsi. J’interviendrai fermement, exigeant qu’elle rende l’arme à son propriétaire. Alexandra sera soulagée par ma prise de position, les comportements autodestructeurs cesseront un temps, mais elle me reprochera longtemps de ne pas lui avoir fait confiance.
Dans cette première partie du traitement, la charge de l’éprouvé mobilisé dans mon contre-transfert est violente. Je me sens submergée, ballottée comme je peux imaginer qu’elle l’est par son monde interne ou qu’elle l’a été par son entourage et ses événements de vie. Il m’est difficile dans ce premier temps de négativer l’excès de perçu, d’agi, de traumatique érotisé pour pouvoir penser les failles narcissiques précoces et le vécu de désinvestissement de l’objet maternel primaire que je pressens.
NÉCESSAIRE PASSAGE PAR L’ÉPROUVÉ DE DÉFAILLANCE POUR L’ANALYSTE
Lorsque, après une interruption d’une année, le traitement reprend à une fréquence de deux séances par semaine, mon éprouvé prend d’autres formes. Le traitement qui risquait de s’enliser à nouveau prend un autre tour lorsque je cesse de me défendre intérieurement contre les accusations d’Alexandra au sujet de mon inutilité et de ma lâcheté et que j’accepte passivement ce que je ressens.
Alexandra se plaint alors de manière violente et répétée que ma présence dans mon bureau deux fois par semaine est insignifiante et ne peut faire le poids face à mon absence là où il faudrait que je sois présente. Elle trouve cruel, meurtrier même, que je refuse de quitter physiquement mon bureau et de me présenter avec elle chez son père pour qu’il l’accepte à nouveau. Je suis « comme les autres » (sa mère, les enseignants, ses soignants et les divers intervenants sociaux). Elle est terriblement blessée. Tout ce que je peux dire ou interpréter de son attente, de sa déception, de sa rage, ne servira à rien jusqu’au jour où dans un transfert mal différencié, mais essentiellement maternel, je me sentirai douloureusement manquante, défaillante. D’un coup, sans que je n’en dise quoi que ce soit, Alexandra se calme et le climat change. Cela nous amènera enfin à pouvoir penser les manques et les regards blancs de ses objets. Tant que je me défendais de ressentir douloureusement cette défaillance, mes interprétations ne valaient que comme des explications et elles passaient à côté de la rencontre avec Alexandra.
Ce n’est donc que dans ce second temps que je pourrai penser au négatif de l’excès de perçu, à ce qu’Alexandra n’avait pas vu dans sa famille, pas compris de ce qui lui était arrivé, à ce qui n’avait pu qu’échapper à sa mise en sens et à son appropriation subjective, et éprouver que cela même qui lui échappait lui était douloureux. Je l’avais souvent interprété mais tant que je ne l’avais pas ressenti ainsi, cela avait été inutile.
Alexandra me parle alors de sa douloureuse sensation de ne pas exister vraiment aux yeux de sa mère, de son impression que sa mère est très souvent ailleurs, mais un ailleurs qu’elle n’arrive pas à se représenter. Quand sa mère est comme ça, elle a envie de « la tuer pour la réveiller » ou de se tuer. Je me demande alors si Alexandra n’exhibe pas l’objet de l’objet de chacun de ses parents, l’objet de leur deuil dénié, leur objet de souffrance tout le temps exhibé mais paradoxalement tabou, un objet omniprésent mais auquel il n’est pas convenu de toucher, même en pensée.
Je suggérerais qu’au deuil blanc de chacun des ses parents pourrait correspondre chez Alexandra des identifications à leurs « ombres sans sépulture », identifications narcissiques ou mélancoliques mises en acte par cette adolescente. Alexandra tente ainsi d’offrir au regard de son parent quelque chose qui puisse le réanimer.
Au retour des vacances d’été, quelques mois après la scène sur le bord de la chaussée, une séance a marqué un autre tournant dans le traitement, dans le sens d’un passage au travail de représentation de ce qui jusqu’alors se donnait surtout à voir ou à éprouver. Le décès d’une femme alcoolique SDF, qu’elle ne connaissait que de vue, est l’occasion de faire retravailler les identifications d’Alexandra et sa contrainte à se donner à voir. Ce décès va fonctionner comme un signal d’alarme. Alexandra est d’abord prise par l’effroi, elle a l’impression d’avoir croisé son destin. Je me dirais « et son passé ». Elle se sent contrainte d’aller à la morgue pour voir la dépouille de cette femme (et là elle sera prise par l’envie de la secouer). Les associations dans le cours de la séance montrent combien elle doit s’assurer par cette perception qu’elle-même est bien vivante, que la femme qui gît à la morgue n’est ni elle, ni sa mère, ni son père. Lorsque je lui interprète sa crainte, Alexandra associe sur la solidarité qui la pousse à aller à l’ensevelissement. Mais elle sent que quelque chose la retient. Elle s’en étonne. Elle se dit qu’elle pourrait ne pas y être à sa place. Ça ne la « regarde peut-être pas ». Après tout, elle ne la connaissait pas vraiment. Elle se demande comment les proches de cette femme pourraient vivre sa présence. Elle craint qu’on puisse mal la voir et elle imagine qu’elle pourrait en éprouver de la honte.
Il n’est probablement pas inutile de nous arrêter quelques instants sur la capacité nouvelle d’Alexandra d’évoquer l’anticipation d’un affect de honte qui me semble avoir un effet organisateur. En effet, la honte dont elle parle porterait une reconnaissance des différences. Elle se rapprocherait de la pudeur et ouvrirait aussi à une reprise plus fonctionnelle de sa problématique par les fantasmes originaires, notamment la scène primitive. En fait, derrière l’aspect narcissique de cette honte commence à se profiler un surmoi protecteur. C’est une honte qui pourrait progressivement ouvrir à un sentiment de culpabilité. Un espace d’intimité pourrait se constituer.
À la faveur de ce mouvement, un espace de pensée semble aussi pouvoir se constituer autour de ses identifications narcissiques et mélancoliques incorporatives. Alexandra peut s’intéresser à l’histoire de ses parents, à leurs objets et à ce qu’elle pourrait répéter malgré elle.
Malgré ce qu’elle nomme encore son « origine extravagante », il semble qu’Alexandra puisse commencer à penser qu’elle n’est pas la proie d’un destin exceptionnel sur lequel elle n’aurait aucune prise. Très progressivement, elle s’approprie son histoire et sa réalité psychique, notamment à travers des rêves et leur élaboration. Ce n’est pourtant que le début. Le trajet qu’il reste à faire sera semé d’embûches, marqué par une oscillation de mouvements progrédients et régrédients ainsi que par d’autres mises en acte et des menaces de rupture qu’il s’agira de mettre en sens ou pour lesquelles il s’agira de « créer » du sens.
CONCLUSION : SE DONNER À VOIR... DONNER À ÉPROUVER... AMENER À PENSER
Philippe Jeammet (1991) nous a bien montré comment l’adolescence agit comme un révélateur et un interrogateur de la qualité de nos identifications et, de façon plus générale, de nos intériorisations. J’ajouterai que l’adolescence agit aussi comme un révélateur et un interrogateur de la qualité des assises narcissiques des parents, telles qu’elles ont pu se constituer dans leur enfance et se remanier à travers leur processus d’adolescence et telles qu’elles ont pu donc déjà se mettre en jeu dans la relation précoce avec l’enfant. Les assises narcissiques des parents influeront à leur tour sur leur capacité à s’identifier à leur enfant dans son processus de développement et à y faire face.
Lorsque, pour des raisons tenant à chacun des partenaires dans la conjoncture spécifique de leur rencontre, l’homosexualité primaire n’a pu se déployer de manière satisfaisante, l’enjeu d’un traitement à l’adolescence sera aussi celui de la reprise de ce mouvement. Il s’agira d’une rencontre avec l’adolescent dans lequel sera engagé un « partage d’affects » (Parat, 1995). À propos de l’affect, René Roussillon écrit qu’ « il dit le vrai de soi, il dit le vrai à l’autre... il ne peut, au fond, mentir, chacune des opérations qui tentent de le transformer laisse des traces, marque les points de désaccordage que l’empathie de l’autre pourra déceler ». Il me semble que cela est particulièrement vrai de l’adolescent qui est à la recherche du vrai de lui-même (de son essence) dans la rencontre avec le vrai de l’autre. Ainsi, pour que la représentation puisse peser de tout son poids d’organisateur psychique, elle devra pouvoir s’appuyer sur cette rencontre de l’adolescent avec l’affect de l’autre qu’est l’analyste. Ceci est notamment le cas lorsque la sexualité infantile a manqué à organiser et à traiter les traumas précoces qui resurgissent à la puberté.
Printemps 2002
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Anouilh J. (1946), Antigone, Paris, La Table ronde.
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Chabert C. (2000), L’acte : une tentative de figuration ?, in Adolescence, Monographie, ISAP, 57-62.
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Green A. (1983), Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Éd. de Minuit.
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Jeammet P. (1991), Les enjeux de l’identification à l’adolescence, in Journal de psychanalyse de l’enfant, Paris, Centurion, 10, 140-163.
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Jeammet P. (1999), Préface à L’adolescence à vif, Paris, PUF, 1-5.
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Kestemberg É. (1984), « Astrid » ou l’homosexualité, identité, adolescence, in L’adolescence à vif, Paris, PUF, 1999, 239-265.
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Parat C. (1995), L’affect partagé, Paris, PUF.
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Roussillon R. (1991), Paradoxes et situations limites en psychanalyse, Paris, PUF.
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Roussillon R. (à paraître), L’homosexualité primaire et le partage de l’affect. Affect messager, affect partagé, affect composé, in La vie émotionnelle des bébés, Paris, Dunod.
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Saint-Exupéry A. de (1946), Le Petit Prince, Paris, Gallimard, 1946.
[1]
Ce texte a fait l’objet d’une conférence à Lyon, le 2 mars 2002, dans le cadre d’un colloque sur l’adolescence organisé par le Groupe lyonnais de psychanalyse (Psychanalyse dans la cité).
[2]
Psychiatre-psychothérapeute pour enfants et adolescents, membre associée à la Société suisse de psychanalyse, Genève.