2003
La psychiatrie de l'enfant
La filiation dans cent ans de solitude.
La “ paternalisation ” chez José Arcadio buendía
[1]
Alejandro Rojas-Urrego
[2]
Carrera 14 no 93 B – 29 Of. 408Bogotá – Colombie
Á partir de l’analyse appliquée d’un bref fragment du roman Cent ans de solitude de Gabriel García Má rquez, l’auteur propose de dégager les éléments constitutifs du processus de paternalisation (la connaissance, la bisexualité, le Narcissisme, l’Œdipe, les identifications, le parricide, la terre, la femme et le travail du négatif). L’auteur soutient, pour terminer, quelques hypothèses sur les extensions possibles du concept de filiation.Mots-clés :
Filiation, Paternalisation, Narcissisme, Œdipe, Père, Mère, Terre.
Using the analysis applied to a short fragment of the novel One Hundred Years of Solitude by Gabriel Garcia Marquez as a basis, the author proposes to expose the elements which constitute the process of paternalization (knowledge, bisexuality, narcissism, Œdipal complex, identifications, parricide, the earth, woman and negative work). In conclusion, the author proposes several hypotheses concerning possible extensions of the concept of filiation.
A partir del aná lisis aplicado de un breve fragmento de la novela Cien años de soledad de Gabriel García Má rquez, el autor propone abstraer los elementos constitutivos del proceso de paternalización (el conocimiento, la bisexualidad, el Narcisismo, el Edipo, las identificaciones, el parricidio, la tierra, la mujer y el trabajo de lo negativo). El autor sostiene, para terminar, algunas hipótesis sobre la extensión posible del concepto de filiación.
“ (Mon père) a dit à un de ses amis que je me pensais comme ces poulets qui, dit-on, sont conçus sans la participation du coq... Il a raison. ”
Gabriel García Má rquez,
El olor de la guayaba.
Ce texte est la première partie d’un travail plus vaste, en cours de réalisation, consacré au thème de la filiation dans Cent ans de solitude, livre magistral de Gabriel García Má rquez. Il se limite à traiter un seul aspect de la filiation, à savoir la « parentalisation », et plus spécifiquement la « paternalisation », c’est-à-dire le processus par lequel un homme devient le père de ses fils et s’inscrit – et les introduit par là même – dans la succession des générations.
Dans la conclusion du travail essentiel que Bernard Golse consacre au sujet de la filiation en 1990, il souligne qu’un tel problème peut être appréhendé dans un sens ascendant – c’est-à-dire de l’enfant vers ses ascendants – et dans un sens descendant – à savoir des parents vers leur descendance. Ce dernier, peu traité dans la littérature consacrée à la filiation, est laissé de côté par l’auteur pour une occasion ultérieure, quoiqu’il précise que, pour les parents, l’ « idée d’appartenance, l’idée que cet enfant est bien leur enfant n’est parfois pas aussi simple qu’on pourrait l’imaginer [...] ». J’ignore si Bernard Golse a repris ou non cette idée féconde dans ses travaux plus récents, mais j’y trouve pour ma part une invitation stimulante à réfléchir sur le processus mystérieux qui mène un homme et une femme à se sentir et se vivre respectivement comme le père et la mère d’un enfant qui sera désormais considéré par eux comme leur fils.
Mon travail vise, à partir d’un bref fragment du roman de García Má rquez, à apporter quelques éléments que je pense essentiels pour une discussion et une réflexion transculturelles sur le processus de « paternalisation », convaincu comme je suis de l’enrichissement de double voie qui résulte du métissage, concept auquel Marie-Rose Moro a su donner dans notre discipline ses lettres de noblesse (Moro, 1994 ; Moro, 1998 ; Moro, 2002). Je présenterai tout d’abord le fragment en question, pour exposer ensuite des extraits de l’analyse appliquée que je réalise en privilégiant les vertex (Bion, 1963) offerts par la naissance, la mort, l’enracinement, l’inceste et l’intervention décisive de la mère. Pour terminer, j’exposerai quelques hypothèses sur des extensions possibles du concept de filiation.
Nous nous rappelons tous assurément l’immense impact et le bouleversement que nous a produit la première lecture de la phrase avec laquelle commence Cent ans de solitude :
« Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendía devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace. »
L’ébranlement et le frémissement qui résultent d’une telle expérience se répètent sans nul doute à chaque lecture – comme un écho de la première –, mais avec une intensité variable en fonction de nos conditions intérieures et des circonstances extérieures qui nous entourent à ce moment précis.
Il s’agit, bien entendu, d’une phrase percutante qui nous captive depuis le début et dont les vertus littéraires ont été soulignées à maintes reprises par les commentateurs les plus variés. García Má rquez, en évoquant ce qu’il appelle la « charpenterie » de l’écriture – à savoir la technique – a souligné l’importance d’attraper le lecteur depuis les premières lignes. En ce qui nous concerne pour le développement de ce travail, je voudrais me limiter à ne souligner que trois éléments de cette phrase : d’une part, le souvenir saisit Aureliano devant l’imminence de sa mort ; d’autre part, c’est le père qui accompagne le fils dans la transcendance tant de l’expérience présente que de celle du souvenir et, enfin, ce que l’enfant ainsi protégé devait découvrir c’était la glace.
Comme nous le savons bien – et García Má rquez le rappelait lors d’un entretien récent – « aucune fiction n’est inventée dans sa totalité ; il s’agit toujours de l’élaboration d’expériences vécues ». « Je ne pourrais jamais écrire une histoire qui ne soit étayée exclusivement sur une expérience personnelle », a-t-il précisé dans un autre contexte. La scène qui introduit Cent ans de solitude n’est nullement une exception à une telle règle :
« Dans mon cas – dit García Má rquez – le point de départ pour un livre est toujours une image visuelle (et pour Cent ans de solitude il s’agit de celle d’un vieux qui amène un enfant faire connaissance avec la glace). Je me souviens que, lorsque j’étais tout petit, mon grand-père [...] a donné l’ordre d’ouvrir une grande caisse de poissons surgelés et m’a demandé d’y introduire la main pour que je puisse voir la glace » (García Má rquez, 1982).
En ce qui concerne cette citation, je me limiterai à souligner pour l’instant que dans le souvenir c’est le grand-père (et non le père) qui accompagne l’enfant lorsqu’il « introduit la main » et touche pour voir la glace.
Le récit dans Cent ans de solitude se poursuit avec l’introduction d’un personnage qui va marquer de son sceau non seulement la vie de José Arcadio, mais celle de la famille Buendía dans son ensemble : le gitan Melquiades. José Arcadio Buendía avait été jusqu’alors un citoyen entreprenant et exemplaire, « une sorte de jeune patriarche » capable de régler la disposition des maisons, de tracer les rues et de donner des directives pour organiser le ravitaillement d’eau, les semailles et les récoltes. Macondo, qui ne comptait que trois cents habitants, était en vérité « un village heureux : nul n’avait plus de 30 ans, personne n’y était jamais mort ». À partir du moment où il connaît Melquiades, le changement sera radical.
Le lecteur se souvient peut-être de la suite d’aventures impossibles de José Arcadio Buendía : la recherche qui devait le conduire à extraire l’or des entrailles de la terre en se servant de deux lingots aimantés ; les études qui pourraient lui permettre de transformer une loupe géante en arme de guerre ; l’observation attentive et fiévreuse du cheminement des astres et de l’utilisation de l’astrolabe, de la boussole et du sextant jusqu’à ce qu’il put découvrir que la terre était ronde comme une orange. Ursula, sa femme, qui avait toléré son égarement et le délaissement progressif de ses obligations domestiques, perdit patience à cette occasion : « Si tu dois devenir fou, deviens-le tout seul », s’écria-t-elle. « Mais n’essaie pas de mettre dans la tête des enfants tes idées de gitan. » Melquiades, au contraire, exalta publiquement l’intelligence de son ami et, en témoignage d’admiration, lui offrit un laboratoire d’alchimie qui devait déterminer la destinée de la famille Buendía et du village de Macondo tout entier. L’influence du gitan sur José Arcadio était énorme. Il lui ouvrit les yeux pour qu’il puisse voir un monde qu’il ignorait et duquel il se sentit exclu. « Il se produit dans le monde des choses extraordinaires, disait-il à Ursula. Pas plus loin que l’autre côté de la rivière, on trouve toutes sortes d’appareils magiques tandis que nous autres continuons à vivre comme les ânes. » Tous les habitants du village ont quitté travail et famille pour suivre José Arcadio lorsque « jetant sur son épaule ses outils de défricheur, il demanda à chacun de lui prêter main-forte afin d’ouvrir un sentier qui mettrait Macondo en communication avec les grandes inventions ». L’expédition, conduite par un Buendía qui « ignorait totalement la géographie de la région », fut un échec absolu qui le mena à conclure faussement que son village était construit sur une île : « Carajo ! jura-t-il. Macondo est entouré d’eau de toutes parts ! » « À nous de pourrir sur pied ici, sans recevoir aucun des bienfaits de la science », se lamentait-il auprès d’Ursula. D’un tel sentiment de désolation et de frustration naquit « le projet de transplanter Macondo en un lieu plus propice ».
Lisons à présent le fragment du roman que je tenterai d’appréhender ensuite grâce à la méthodologie de l’ « analyse appliquée » :
« José Arcadio Buendía ne sut jamais exactement à quel moment, ni en vertu de quelles forces contraires ses plans furent bientôt pris dans un brouillamini de mauvais prétextes, de contretemps et d’échappatoires, jusqu’à se changer en illusion pure et simple. Ursula l’observa avec une innocente sollicitude, et alla même jusqu’à éprouver pour lui un peu de pitié, ce matin où elle le trouva dans le cabinet du fond en train de remâcher ses rêves de déménagement tout en remettant dans leurs caisses respectives les objets qui composaient le laboratoire. Elle le laissa finir. Elle le laissa clouer les caisses et mettre ses initiales dessus avec un gros pinceau trempé dans l’encre, sans lui adresser aucun reproche, mais sachant qu’il n’ignorait déjà plus (elle le lui avait entendu dire dans ses monologues à voix basse) que les hommes du village ne le seconderaient en rien dans son entreprise. Ce n’est que lorsqu’il commença à démonter la porte de son cabinet qu’Ursula se risqua à lui en demander la raison, et il lui répondit avec une amertume qui n’était pas feinte : “Puisque personne ne veut partir, nous irons tout seuls.” Ursula ne s’émut pas pour autant.
— Nous ne nous en irons pas, dit-elle. Nous resterons ici parce que c’est ici que nous avons eu un enfant.
— Nous n’avons pas encore eu de mort, répliqua-t-il. On n’est de nulle part tant qu’on n’a pas un mort dessous la terre.
Ursula lui répondit avec une douce fermeté :
— S’il faut que je meure pour que vous demeuriez ici, je mourrai.
José Arcadio Buendía ne croyait pas la volonté de sa femme aussi inflexible. Il essaya de la séduire en lui ouvrant les trésors de son imagination, en lui promettant un monde extraordinaire où il suffisait de verser sur le sol des liquides magiques pour que les plantes donnassent des fruits à volonté, et où l’on vendait, à bas prix, toutes sortes d’appareils à supprimer la douleur. Mais Ursula fut insensible à la pénétration de ses vues.
— Au lieu de continuer à penser à toutes ces histoires à dormir debout, tu ferais mieux de t’occuper de tes enfants, répliqua-t-elle. Regarde-les donc, abandonnés à la grâce de Dieu, de vrais ânes.
José Arcadio Buendía prit au pied de la lettre les paroles de sa femme. Il regarda par la fenêtre et vit les deux gosses pieds nus dans le jardin ensoleillé, et il eut l’impression qu’à cet instant seulement ils commençaient vraiment d’exister, comme mis au monde par les adjurations d’Ursula. Quelque chose se produisit alors en lui ; quelque chose de mystérieux et de définitif qui l’arracha à son existence présente et le fit dériver à travers une contrée inexplorée de la mémoire. Tandis qu’Ursula se remettait à balayer la maison qu’elle était sûre, à présent, de ne jamais abandonner de tout le restant de sa vie, il continua à s’absorber dans la contemplation des enfants, le regard fixe, tant et si bien que ses yeux se mouillèrent et qu’il dut les essuyer du revers de la main, avant de pousser un profond soupir de résignation.
— Bien, fit-il. Dis leur de venir m’aider à vider les caisses. »
Comme dans toutes les œuvres dont le point de départ est (et qui atteignent en elles-mêmes) une dimension mythique – et à mon sens Cent ans de solitude est une de ces œuvres –, la connaissance prend ici une place essentielle. La connaissance constitue en effet – et c’est aussi vrai pour la vie tout entière – un problème central pour la grande littérature. Dans les fragments évoqués plus haut, José Arcadio Buendía semble se trouver pris – et il s’agit là d’une différence de poids – dans une anxiété de connaître quasi désespérée, qui le consume sans laisser un espace libre pour quiconque. Il peut, en revanche, passer sans pause d’une recherche à une autre, en laissant abandonné derrière lui, sans aucune difficulté, l’objet qui juste quelques instants plus tôt le faisait pâtir, non sans courage de sa part, mais avec la marque évidente de la passion (Green, 1980 b). Il est possible de percevoir clairement dans une pareille volatilité de ses intérêts la présence d’une recherche de la connaissance qui a plus le goût de la fuite, que celui de la construction patiente et laborieuse de la connaissance qui apprend de l’expérience (Bion, 1962). Une telle anxiété ne laisse non plus aucune place pour prendre soin de l’autre, ni pour se soucier de la fragilité de la beauté du monde (Meltzer, 1988).
Il est néanmoins intéressant de suivre la séquence de ses passions, car il devient possible d’y trouver une évolution progressive vers un sol plus ferme : extraire l’or des entrailles de la terre ; transformer une loupe en arme de guerre ; déterminer le cheminement et la situation des astres pour arriver à connaître la forme de la terre ; déceler par les moyens de l’alchimie les secrets de la séparation de l’or et du chemin de fabrication de la pierre philosophale ; explorer la géographie de la région afin de mettre Macondo en contact avec le monde... Il s’agit dans tous les cas de tâches qui partagent la recherche de la richesse intérieure et extérieure, la quête de la possibilité de s’emparer du secret de la création et la poursuite plus ou moins désespérée de points de référence qui lui permettent – autant à lui-même qu’aux siens – de se situer et d’établir des liens. José Arcadio, perdu au départ, isolé et traîné par ses passions, finit par se retrouver, avec lui-même et avec les autres, et par posséder un sol à partir duquel il pourrait parvenir à se vivre en tant que père : une terre qui sera à la fois celle de ses origines et celle de sa descendance.
Son instabilité et son impossibilité de connaître de façon patiente et laborieuse et de se submerger dans l’expérience émotionnelle que pourrait déterminer la relation avec ceux qui l’entourent – en particulier sa femme et leurs enfants –, seraient à mettre en relation avec son besoin si masculin de
faire. José Arcadio est toujours à la recherche de résoudre
ailleurs et par le biais de l’
action (même s’il s’agit de recherche-action) un faux problème, car le problème central, celui qui détermine tous les autres, reste toujours en souffrance. José Arcadio doit, en effet, s’arrêter de
fuire et de
faire pour parvenir enfin à
être le père de ses enfants. Il est important de rappeler dans ce sens que le processus difficile et complexe qui amène un homme et une femme à être respectivement père et mère doit passer par la construction d’une fonction nouvelle, étayée sur « les fondements que sont l’histoire individuelle et familiale et que, par conséquent,
elle concerne l’être
[3] » (Moro, 1998).
Ursula apparaît, en revanche, comme la permanence, la stabilité et le sol sur lequel José Arcadio pourrait s’appuyer. Lorsqu’elle s’oppose à un nouvel exil en affirmant : « Nous resterons ici parce que c’est ici que nous avons eu un enfant », elle lui dit par là même : « Je reste et je suis sol, je suis terre, je suis possibilité d’enracinement. Je suis. Je suis mère d’un fils et cela me donne (et peut nous donner si tu es son père) des racines. Je suis sol. Appuie-toi sur moi, pour que tu puisses être et puis faire. » Octavio Paz écrit, dans un autre contexte – et Ursula est un bel exemple de ceci –, la femme est la porte de réconciliation avec le monde.
Les caractéristiques de José Arcadio et d’Ursula nous font évoquer la distinction proposée par D. W. Winnicott (1971) entre élément masculin pur et élément féminin pur : « L’élément masculin fait (does) alors que l’élément féminin (chez les hommes comme chez les femmes) est (is). [...] Le “je suis” doit précéder le “je fais”, sinon le “je fais” n’a aucun sens pour l’individu. » Je considère, à partir de telles données, que l’intégration (et non la dissociation) de l’élément masculin et de l’élément féminin – et depuis une perspective psychanalytique différente, l’intégration de la bisexualité en termes de Freud (1905) – constitue un pas primordial pour que l’homme puisse s’assumer en tant que père et qu’ils sont tous, par conséquent, des éléments essentiels du processus de paternalisation. Une des conséquences fondamentales d’une telle intégration serait l’assomption de la différence entre les sexes.
La possibilité pour un homme de donner son nom à un enfant (le re-connaître), dans le cadre d’un tel processus, peut être mise en relation avec les éléments connaissance et intégration du faire masculin et de l’être féminin, mais pas seulement. Chez José Arcadio Buendía, ce pas essentiel de la filiation se limite encore à l’éventualité de mettre ses initiales sur les objets, pour les garder et les déménager ailleurs. Il est important de souligner dans ce sens qu’il ne les néglige, ni ne les abandonne. Mais José Arcadio a plus de relation avec le monde inanimé qu’avec celui des êtres vivants. Ces derniers, bien que présents, semblent avoir été oubliés par lui dans son anxiété de connaître – action de faire et d’avoir une emprise sur le monde. Est-ce peut-être pour cela que, lorsqu’il se sent abandonné par tous dans son projet de transplanter Macondo, José Arcadio pense pouvoir décider au nom de sa famille, comme s’il s’agissait d’objets qu’il possède : certes, il ne les abandonne pas, mais ce n’est pas pour autant qu’ils les traite en tant que sujets différenciés et différents de lui-même. Lorsqu’il donne un prénom à son fils aîné, le sien, il ne fait que suivre aveuglement un mandat familial. L’auteur précise plus tard comment, jusqu’au moment où la paternité lui sera « révélée », José Arcadio père restera « indéfiniment étranger à l’existence de ses enfants ». Envahi par une douleur que nous ressentons immense – tellement elle semble intolérable –, il plongera à nouveau dans son éternel rêve errant, prêt comme il est pour un nouvel exil, même s’il doit pour cela partir seul avec sa famille.
À l’opposé d’Ursula, sa femme, dont la liaison essentielle l’unit à la vie (manifeste dans la référence qu’elle fait à la naissance de son enfant et à la possibilité que cet événement lui donne d’établir des racines), José Arcadio, plongé comme il l’est dans le déracinement, vit l’absence d’un mort dessous la terre comme le signal de son manque d’appartenance à un lieu. Il est vrai que « en ce temps-là, il n’existait pas de cimetière à Macondo puisque personne encore n’y était mort », mais José Arcadio oubliait sans doute que bien avant la fondation du village il fuyait déjà un autre défunt : son ami Prudencio Aguilar, qu’il avait tué dans un duel d’honneur. Le mort n’a pas cessé pour autant de se promener chez José Arcadio, en traînant une solitude et une profonde nostalgie du monde des vivants qui attendrissait Ursula. José Arcadio, en revanche, sans ne plus pouvoir supporter « ce poids sur la conscience » et désespéré de le trouver toutes les nuits en train de laver ses blessures, ne put résister davantage : « C’est bien, Prudencio [...] Nous nous en irons de ce village, le plus loin que nous pourrons, et nous n’y remettrons jamais les pieds. Maintenant tu peux partir tranquille. » C’est ainsi qu’ils partirent, lui, Ursula et un groupe d’amis, dans une expédition qui se prolongea plus de deux ans et termina avec la fondation de Macondo.
Cet événement souligne l’importance de l’élément racines dans le processus de filiation, bien qu’il s’agirait non seulement des racines en tant que terre et référence aux origines, mais aussi, si je puis ainsi dire, de « racines inversées » par lesquelles nous venons non seulement de là d’où nous venons, mais aussi de là où nous allons, de là où nous arrivons. Il est bon de rappeler dans un tel sens ce beau vers de T. S. Eliot : « The end is what we start from », que nous pourrions traduire par : « La fin, c’est de là que nous partons. » En ce qui concerne les racines comme origine, souvenons-nous, José Arcadio Buendía et Úrsula Iguará n « étaient unis jusqu’à leur mort par un lien plus solide que l’amour : un commun remords de conscience. Ils étaient cousins l’un de l’autre ». En effet, l’importance de l’inceste dans Cent ans de solitude est, comme nous l’évoquerons plus tard, centrale.
La réponse de José Arcadio peut être aussi entendue comme une référence latente au parricide et, avec lui, à la nécessité de « mettre à mort » d’une certaine façon la génération précédente – dans ce cas précis le père – pour pouvoir assumer les fonctions qui, jusqu’alors, lui avaient été réservées. Une telle « appropriation » n’est possible que dans la mesure où une identification avec le père, avec sa capacité de procréer et son autorité, se réalise dans le cadre du même processus. Il s’agit là de l’élément intégration de la différence entre les générations, fondement basal du processus de « paternalisation ».
Nous pouvons voir aussi dans tout cela, ce qui correspondrait à la « positivité » du travail du négatif, bien étudié par André Green (1993) et central dans les processus de transmission inhérents à la filiation (Golse et al., 2001). Si Ursula appréhende la vie – capacité d’engendrer comme possibilité d’enracinement –, José Arcadio considère que c’est la mort assumée (le mort doit être sous terre) qui offre la possibilité de s’accrocher à la terre et d’y enfoncer ses racines. Bien entendu, les deux positions sont vraies. La filiation et les transmissions qui lui sont inhérentes, les différentes formes de « transmission transgénérationnelle », ne peuvent échapper au conflit entre les pulsions de vie et les pulsions de mort (cf. Golse et al., op. cit., p. 170).
Les deux points de vue contraires et complémentaires de José Arcadio et de Ursula nous mènent à évoquer l’importance de l’élément stabilité, étroitement lié à l’enracinement, en tant que fondement essentiel du processus de « paternalisation ». Son contraire évident serait représenté par le déracinement et l’exil, situation qui, comme le signale Marie-Rose Moro (1998), va compromettre « l’alchimie nécessaire au développement de la fonction parentale » (p. 175). Il arrive qu’ils mettent en question – ou même qu’ils dénient – la filiation (Moro, 2002).
L’enracinement (ou le déracinement) va de pair avec la possibilité (ou l’impossibilité) évoquée par José Arcadio Buendía : celle d’enterrer les morts. Le lecteur de Cent ans de solitude se souvient peut-être de l’impact produit sur lui par l’arrivée de Rebecca, cette fille de 11 ans dont la filiation sera impossible à préciser bien que les noms de ses parents soient connus.
« Pour tous bagages, elle avait une mallette d’effets personnels, un petit fauteuil à bascule en bois décoré à la main de petites fleurs multicolores, et une sorte de sacoche en toile goudronnée qui faisait un bruit continuel de cloc-cloc-cloc, dans lequel elle transportait les ossements de ses parents. »
La même Rebecca qui « ne se plaisait à manger que la terre humide du patio et les plaques de chaux qu’elle détachait des murs avec les ongles », la fille qui amena à Macondo la peste de l’insomnie et de l’oubli et dont le bonheur dépendra ultérieurement, selon Pilar Ternera, de la sépulture donnée à ses parents.
Comme maintes fois, devant la logique impitoyable de José Arcadio, Ursula répondra avec l’intensité de l’émotion qui pour elle est une évidence : s’il s’impose de trouver un mort pour que l’enracinement devienne possible, elle est prête à mourir, à être terre et sol, à être origine et assise. Ursula est ici la représentation de la femme en tant qu’origine de tout, dans ce cas précis début de la possibilité pour lui de devenir père.
José Arcadio essaiera à nouveau de la séduire « en lui ouvrant les trésors de son imagination », en lui parlant d’un monde sans douleur ni frustrations, sans besoin d’ajournement, avec des liquides magiques qui donnent des fruits à volonté et des appareils qui en finissent avec la souffrance : un monde régi par le processus primaire et le principe de plaisir, qui correspond dans ce cas à une nouvelle tentative de fuite face à l’imminence de la douleur.
Insensible « à la pénétration de ses vues », Ursula se maintiendra ferme et le confrontera au problème central : José Arcadio a oublié non seulement de reconnaître ses fils, mais aussi d’apporter – comme le fait habituellement un père – sa contribution pour assurer les conditions qui permettent un rapprochement tranquille entre la mère et leurs enfants. Plongé dans ses « histoires à dormir debout », il les a abandonnés et lui, qui s’est toujours considéré la victime passive des circonstances qui l’excluent de la possibilité d’accéder à la connaissance, se retrouve par l’interprétation donnée par sa femme dans la situation de celui qui prive l’autre de l’opportunité de connaître et de se connaître.
En effet, celui qui avait crié : « Pas plus loin que l’autre côté de la rivière, on trouve toutes sortes d’appareils magiques tandis que nous autres continuons à vivre comme les ânes », s’entend dire à présent : « Au lieu de continuer à penser à toutes ces histoires à dormir debout, tu ferais mieux de t’occuper de tes enfants [...] Regarde-les donc, abandonnés à la grâce de Dieu, de vrais ânes. »
L’impact d’une telle révélation est décrit d’une façon magistrale par García Má rquez. José Arcadio prend « au pied de la lettre les paroles de sa femme » et il regarde et il voit. Il regarde à travers la fenêtre et il voit ses deux fils. Nous pouvons nous demander, bien entendu, ce que peut être cette fenêtre qui rend possible de voir à travers elle et dans les limites de son champ ; quel est le cadre qui permet de rendre visible ce qui était jusqu’alors invisible ; quelle mystérieuse glace lui offre la possibilité de les voir alors qu’il se voit lui-même, « le regard fixe ». L’intensité de l’émotion vécue et la référence à ce « quelque chose de mystérieux et de définitif qui l’arracha à son existence présente et le fit dériver à travers une contrée inexplorée de la mémoire », nous fait évoquer ces deux axes essentiels de la conformation du psychisme que sont le Narcissisme et l’Œdipe, en tant que références structurales indispensables.
En ce qui concerne le premier, de nombreux auteurs ont souligné la participation du Narcissisme dans le processus de parentalisation. Freud même (1914) souligne comment dans l’attitude des parents affectueux envers leurs enfants il y a un retour de leur propre narcissisme, abandonné longtemps auparavant. Il ajoute : « L’amour parental, si touchant et au fond si enfantin, n’est rien d’autre que la réviviscence du narcissisme parental et, bien que transformé en amour objectal, il révèle son caractère antérieur. »
En ce qui concerne le second, à savoir le Complexe d’Œdipe, nous avons déjà souligné l’importance non seulement de l’intégration de la différence entre les sexes, mais aussi de l’intégration de la différence entre les générations, du parricide et de la connaissance, éléments si profondément liés à l’œdipe. Qu’il nous suffise d’évoquer à présent l’importance pour la parentalisation en général et, pour la paternalisation dans ce cas particulier, de l’intégration dans l’appareil psychique du couple des propres parents (McDougall, 1996) en tant qu’union créatrice de mouvements vivants et génératrice d’essences nouvelles.
Avec les paroles d’Ursula et la vision à travers la fenêtre, les deux fils de José Arcadio commencent à exister pour lui, conçus dit García Má rquez, par les adjurations de la mère. Nous savons, en effet, que l’homme requiert l’appui donné par sa femme pour devenir le père de leurs enfants (Herzog et Lebovici, 1989) et que c’est elle qui la première introduit le père dans l’étroite relation qu’elle établit avec son enfant, à travers les représentations qu’elle a du père de son enfant et de son propre père. Ursula sait qu’elle n’abandonnera de tout le restant de sa vie cette maison – psychisme capable d’accueillir la paternalité et la famille. Pendant ce temps, José Arcadio vit avec l’intensité de l’expérience émotionnelle véritable, que quelque chose d’essentiel se produit en lui. Quelque chose qui le bouleverse, le remue, le réorganise et le confronte à son histoire la plus personnelle et la plus profonde. Quelque chose d’irreversible qui met au monde ses enfants en tant qu’ils sont désormais les siens, pendant que les larmes qui mouillent ses yeux sont le témoignage le plus élémentaire de son propre passage de l’autre côté du désert des désemparés.
À partir de l’analyse appliquée que nous venons de réaliser d’un fragment de Cent ans de solitude, il serait possible d’abstraire, de lier et de combiner entre eux (Bion, 1963) les facteurs principaux du récit en tant qu’éléments constitutifs du processus de parentalisation et, dans ce cas précis, du processus de paternalisation.
Il resterait à aborder, bien entendu, le thème de l’inceste, élément central du roman, comme l’a souligné García Má rquez lui-même : « Ce qui m’intéressait plus particulièrement dans mon roman, c’était de raconter l’histoire d’une famille obsédée par l’inceste. » Inceste qui, comme dans toute tragédie classique, finira par se consommer inévitablement. Mariela Michelena (1998) écrit à ce sujet : « Cent ans de solitude est une œuvre solide, une tragédie de destinée dans laquelle les personnages évitent l’inceste tout le long de plus de trois cents pages et finissent tous par le consommer dans l’amour interdit qui réunit Amaranta Úrsula et Aureliano et ils finissent tous par se consumer dans le châtiment du dernier Aureliano qui portait une queue de cochon et fut dévoré par les fourmis. »
C’est assurément l’inceste, la cause et la conséquence des difficultés retrouvés par José Arcadio Buendía pour devenir père, mais aussi le responsable du destin tragique qui pèsera sur sa lignée condamnée inexorablement à cent ans de solitude.
Je voudrais souligner, pour terminer, que la filiation, autant dans un sens ascendant que dans un sens descendant (Golse, 1990), ne concerne pas seulement la relation entre les parents et leurs enfants. Il serait possible de se demander, en effet, quel serait le lien qui nous unit à nos gestes, à nos mots, à nos actes, à nos œuvres, enfin, à notre vie. Nous sommes à la fois parents et enfants de notre histoire. Parents que nous espérons good enough pour nous-mêmes (McDougall, op. cit.) et enfants capables de transformer notre destin en destinée (C. Bollas, 1989).
Comme José Arcadio Buendía, nous regardons à travers la fenêtre non seulement nos enfants, mais aussi notre vie. Et alors nous la voyons et nous nous voyons, pendant que nous sommes regardés par quelque chose qui nous transcende, cette « contrée inexplorée de la mémoire » depuis laquelle nos ancêtres nous accompagnent et nous protègent. Là où s’inscrit et s’écrit encore notre histoire.
De la même façon que l’œuvre d’art et dans ce cas le texte littéraire permettent à chacun de poursuivre sa propre analyse – car comme le souligne André Green « l’analyste devient alors l’analysé du texte » (Green, 1971) –, Cent ans de solitude nous donne la possibilité de nous situer dans une filiation et nous offre un enracinement possible. García Má rquez a dit qu’il souhaitait écrire « un roman où tout se passe » et dans lequel soit bien présent « ce que nous (Colombiens) sommes en vérité ». Il s’agit d’un livre qui nous abrite dans une culture et nous inscrit dans une histoire. Culture et histoire qui au départ ne peuvent être que les nôtres : les fables d’une humanité misérable et grandiose. Culture et histoire qui finissent par devenir universelles, peut-être parce que le point de vue ne sort jamais de Macondo.
Comme José Arcadio Buendía, nous pourrons passer de l’autre côté du désert des désemparés mais, à la différence de lui, nous aurons assurément une seconde chance sur terre.
Printemps 2002
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Anzieu D. (1970), Freud et la mythologie, Nouvelle Revue de psychanalyse, no 1, p. 114-145.
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[1]
Texte rédigé à partir d’une conférence faite dans le cadre du III
e Congrès international psychiatrique Javeriano et II
e Congrès franco-colombien de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent qui s’est tenu le 15 et le 16 février 2002 à Bogotá , Colombie.
[2]
Pédopsychiatre-psychanalyste. Professeur assistant à la Faculté de médecine de l’Université Javeriana (Bogotá ). Membre titulaire de la Sociedad Colombiana de Psicoaná lisis.
[3]
C’est nous qui soulignons.