La psychiatrie de l'enfant
P.U.F.

I.S.B.N.2130539270
300 pages

p. 45 à 78
doi: 10.3917/psye.461.0045

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Mémoires cliniques

Volume 46 2003/1

2003 La psychiatrie de l'enfant Mémoires cliniques

“ On ne choisit pas de parler. ”

Etude monographique d’un cas de mutisme sélectif

Hervé Chapellière  [1] Yves Manela  [2] Centre Alfred-Binet76, avenue Edison75013 Paris
Les auteurs font le récit des consultations et d’une cure psychanalytique d’un enfant qui présente un mutisme sélectif secondaire apparu avec l’entrée à l’école maternelle. L’étude monographique leur permet d’aborder les problèmes techniques d’un tel traitement et d’articuler les perturbations importantes de l’organisation psychique de cet enfant avec la conversion hystérique que représente le fait de ne pas faire entendre sa voix.Mots-clés : Mutisme sélectif, Prépsychose, Régression topique, Conversion hystérique. The authors recount the story of the consultations and the psychoanalytic cure of a child presenting secondary selective muteness which appeared when he entered kindergarten. This monographic study allows them to discuss the technical problems of such a treatment and to articulate the important disturbances in the psychic organization of this child with the hysteric conversion represented by his not letting his voice be heard. Los autores relatan las entrevistas y la cura psicoanalítica de un niño con un mutismo selectivo secundario que se declaró al incorporarse al jardín de infancia. En este estudio monográ fico se abordan los problemas técnicos del tratamiento y se articulan los importantes problemas de organización psíquica de este niño con la conversión histérica que significa no dejar oír su voz.
“ Comme j’étais ridicule quand j’étais une marionnette ! Et comme je suis content d’être devenu un bon petit garçon. ”
Pinocchio.
Le mutisme sélectif, l’ancien mutisme extrafamilial, est un symptôme relativement rare, difficile à traiter, qu’on rencontre dans des organisations pathologiques diverses. Il est exceptionnel de le trouver dans une organisation névrotique simple, nous y reviendrons. Le plus souvent il accompagne un trouble profond de la personnalité, associé ou non à des difficultés de développement du langage. Il peut être primaire, mais généralement il est d’apparition secondaire avec les premières socialisations, principalement l’école maternelle.
Nous avons choisi l’étude monographique, celle d’un traitement psychanalytique d’enfant, pour au moins deux raisons : il nous est apparu que de moins en moins de traitements psychothérapiques sont indiqués dans de tels cas au profit d’un traitement symptomatique ou comportemental, voire d’une séparation préconisée qui laisse de côté les difficultés qui ont permis l’organisation d’un tel trouble. De plus, l’exposition d’une situation clinique ne se veut pas une généralisation pour toutes les situations rencontrées, mais une certaine manière d’aborder le trouble, ici l’organisation pathologique avec mutisme, et de montrer les obstacles thérapeutiques rencontrés et leur élucidation, ceux-ci pouvant être d’une grande portée pour nos collègues.
être mutique, c’est d’un point de vue descriptif être sans langage parlé, mais d’abord être sans voix. Nous ne voulons pas ici trop insister sur l’importance de la voix, de ce que représente le fait de ne pas pouvoir se faire entendre avec tout ce que la voix comporte d’intonations, de rythme, de couleurs, d’affects.
Cependant, nous sommes là entraînés dans deux directions : la première, celle d’un trouble profond de la communication et des échanges qui nous renvoie aux premières relations, aux identifications précoces, à l’angoisse de l’étranger et aux angoisses de séparation ; la seconde, nous poussant à ne pas négliger la conversion hystérique, l’être sans voix, l’une n’éliminant pas l’autre.
Il y a quelques années, un cas de conversion simple – ils sont très rares – nous avait frappé. Le mutisme sélectif d’une enfant de cinq ans avait été levé en consultation. Il s’agissait d’une aînée de quatre filles amenée en consultation par sa mère gravement déprimée. Cette jeune femme maghrébine venait d’avoir sa quatrième fille et était persuadée que son mari allait l’abandonner parce qu’elle ne réussissait pas à avoir un garçon. Sa fille, vue seule, avait organisé un jeu avec plusieurs bébés en silence. Une intervention proposant le fait que les bébés ne parlent pas encore et que, contrairement aux enfants qui sont fille ou garçon, on peut croire que les bébés ne savent pas – ils peuvent être l’un ou l’autre, ils restent des bébés aimés des parents – avait amené cette petite fille à nous dire qu’elle voulait être un garçon pour réconcilier ses parents. Elle avait expliqué ce mouvement à sa mère tout en ajoutant que si elle avait été le garçon désiré du père, il n’y aurait pas eu à s’occuper d’autant de bébés à la maison !
Presque toujours, le mutisme accompagne des troubles complexes de la relation comme le soulignent différents auteurs : Conrad Stein dans sa thèse Sur le mutisme chez l’enfant soutenue en 1954, Serge Lebovici, René Diatkine, Francine Klein et Denise Diatkine-Kalmanson dans leur article « Le mutisme et les silences de l’enfant » paru en 1963, puis bien d’autres.
Dans l’article historique de S. Morgenstern de 1927 « Un cas de mutisme psychogène », l’auteur confirme l’importance qu’elle donne à la conversion chez son patient en essayant de faire céder « la simulation » sans succès avant d’en rechercher une interprétation dans l’hostilité silencieuse du patient à l’égard de son père, la régression du sexuel génital à la parole châtrée étant au cœur du symptôme. « Je lui amenai une tablette de chocolat... à la condition qu’il parlerait à la fin de la séance [...] alors nous essayâmes de rompre son mutisme en lui faisant peur. On l’enferma dans un cachot [...] m’ont décidé à faire réagir Jacques par l’interruption des séances... »
Le silence est-il si énervant qu’il s’agit de le vaincre dans un affrontement sans succès ? C’est un des thèmes de l’article « Le mutisme et les silences de l’enfant ». Les auteurs insistent sur l’importance des silences dans les psychothérapies d’enfant. L’analyste est constamment amené à s’identifier à ce que l’enfant pense et ne dit pas. Les auteurs soulignent, à la suite de M. Klein, l’importance du jeu et du dessin non pas comme identiques aux associations libres mais comme analogues ayant des propriétés de déplacement et de transposition particulières. Pour eux, le silence ne peut être compris chez l’enfant comme une résistance sur le modèle des traitements d’adultes ; parler ou se taire entre adultes et enfants est, suivant les circonstances, opposition ou soumission passive, plaisir ou déplaisir, et c’est ce qui sera toujours retrouvé en psychothérapie. Le mutisme sélectif, pour eux, va bien au-delà de la description classique de la manifestation hystérique et tous les cas qu’ils évoquent montrent une personnalité sous-jacente profondément perturbée.
Dans un beau livre sur le mutisme des enfants de migrants, Les couleurs du silence, Zerdalia K. S. Dahoun (1995) étudie avec soin dans plusieurs situations cliniques l’entre-deux langues, l’entre-deux cultures et les significations que peut prendre le mutisme comme silence abri, celui des frontières de la maison, comme silence-révolte, comme silence-fusion avec leur mère, comme silence-repli. Elle analyse avec soin les différents sens que prend la migration pour chacun et les modalités particulières des investissements des enfants en fonction des traumatismes vécus et de l’investissement de la culture du pays d’accueil. Elle aussi souligne les troubles profonds que cache presque toujours le mutisme, mais une grande part de ses observations, sans la nommer comme tel, laisse place à la conversion hystérique.
Pour notre compte, nous souhaitons garder au mutisme la valeur conversive de celui qui ne peut faire entendre sa voix, les traitements nous montrant qu’après un premier temps d’élaboration transférentiel et de « réorganisation », le mutisme occupe le devant de la scène comme conflit sexuel infantile. C’est alors son interprétation comme symptôme qui lève le silence.
Nous proposons donc un récit clinique, celui de la psychothérapie de Jérémie.
 
CONSULTATIONS
 
 
Jérémie est accompagné par sa mère à la première consultation au Centre Alfred-Binet dans le secteur du XIIIe arrondissement de Paris. Rapidement, devant le mutisme de ce petit garçon en dernière année de maternelle, je choisirai de ne pas provoquer de séparation le jour où nous faisons connaissance. Il s’installe à côté de sa mère qui propose d’expliquer les silences de son fils tant avec les enseignants que les enfants. Elle raconte assez précisément, avec une certaine distance et apparemment plus d’étonnement que d’inquiétude, l’opposition entre un fils bavard à la maison, qui a un bon langage normalement développé, et son silence progressif, persistant depuis l’entrée à l’école. Il n’aurait d’ailleurs montré que peu d’angoisses à l’entrée en maternelle. Différentes tentatives de lever le mutisme par la persuasion, l’affrontement, les récompenses, ont échoué. Les parents ont essayé brièvement et sans conviction des traitements psychologiques vite interrompus pensant que ça finirait par passer, Jérémie suivant un rythme normal d’acquisitions. L’approche du cours préparatoire et la pression des enseignants semblent le motif de consultation et la recherche d’une thérapeutique très centrée sur le symptôme. Jérémie, lui, s’est levé, a exploré discrètement la pièce, a montré son intérêt pour les feutres et accepte de dessiner. Pendant que sa mère parle, il ébauche une maison assez banale puis quelque chose qui ressemble à un personnage. Tout ceci est de bonne augure, Jérémie proposant rapidement une transposition par le dessin à distance de sa mère. La consultation se transforme une première fois, lorsque celle-ci évoque le frère cadet de Jérémie de trois ans et demi plus jeune. Jérémie utilise le feutre noir pour faire des points, puis s’en sert comme une arme et attaque de plus en plus violemment le personnage du dessin. Le débordement reste contenu un long moment au dessin, les remarques du consultant sur un Jérémie fâché quand on parle de son petit frère ne produisant qu’un surcroît d’excitation et une certaine agitation. Cependant il reprend son dessin – plutôt sa guerre – avec une certaine jubilation, pendant que sa mère évoque les difficultés et les conflits des deux frères, soulignant la violence par épisodes de Jérémie qu’il faut surveiller.
Alors que je propose à la mère de me raconter comment cela s’est passé autour de la naissance du petit frère et les réactions de Jérémie, la consultation prend un tour impressionnant à vrai dire en deux temps. La mère se défend quelque peu par un récit banal avant d’évoquer l’accouchement de son second fils. Jérémie enlève rapidement ses chaussures et cherche à se déshabiller, provoquant une réaction vigoureuse de sa mère d’abord verbale puis physique, sans effets. Alors qu’il enlève son pantalon, la mère est débordée d’émotions et me dit que cela lui évoque un événement plus ou moins oublié : quand Jérémie est venu à la clinique et a vu son frère dans les bras de sa mère, il s’est déshabillé et a cherché nu à occuper toute la place dans ses bras. C’est ce qu’il fait à demi dénudé dans la consultation un court moment lourd d’évocation, sa mère se reprenant et le reprenant assez sèchement, il est vrai très mal à l’aise du tableau d’un garçon de cinq ans à demi nu se serrant dans ses bras sous nos yeux. Nous prendrons encore un moment pour commenter ensemble cette réminiscence montrée-vécue dans notre rencontre et l’impression d’un fils aîné, certes jaloux, mais très en difficulté devant ses colères et ses manifestations agressives, au point de se montrer dénudé et abandonné comme la première fois, à la clinique, devant son frère lové dans les bras.
Si ce mouvement spectaculaire produit un véritable lien, une attente et une confiance quant aux consultations suivantes, je resterai un peu déçu sur le plan du mouvement engagé. Tant avec la mère, la consultation suivante, qu’avec père et mère la troisième fois quand nous déciderons d’une psychothérapie à deux séances par semaine, nous apprendrons plus de choses sur la rivalité des frères au quotidien, mais ni l’un ni l’autre n’iront plus avant dans les évocations, y compris de leur enfance. Ce n’est qu’au décours de la psychothérapie, progressivement, devant les difficultés rencontrées, qu’ils livreront des aspects de leurs propres mouvements en relation avec les difficultés de leur fils. Ils garderont beaucoup de discrétion, mais témoigneront à leur mesure d’une confiance et d’une véritable alliance avec nous. Ainsi, nous apprendrons que les rivalités et les problèmes de fratrie ont joué un grand rôle dans leur vie d’enfant et d’adulte. Nous apprendrons de plus que l’entrée en maternelle de Jérémie co ïncide certes avec la naissance de son frère, mais aussi avec un déménagement pour un appartement plus grand et une rupture avec la nourrice qui l’a toujours gardé et à laquelle Jérémie était très attaché.
À la seconde consultation, Jérémie vient facilement me voir seul, toujours silencieux sans que nous en soyons gênés. Il découvre la boîte de jouets, l’ouvre et l’examine tranquillement. Brusquement, il la renverse et éparpille les animaux, les barrières et les personnages sur le sol, part d’un rire excité et traverse le bureau comme un géant, un « Gulliver » qui piétine tout ce monde de nains sans y accorder une quelconque importance. Il donne l’impression d’un mime des plus expressifs, celui d’un individu si grand et si fort qu’il triomphe de tous les dangers voire de toute destructivité en piétinant ce petit monde avec indifférence. Une intervention rappelant la consultation précédente, sa colère et son désespoir n’améliorent rien, bien au contraire : il se lance dans une course cette fois soigneusement destructrice tout spécialement des animaux féroces qu’il écrase de son talon. Après un moment, il se calme suffisamment pour qu’on puisse lui faire remarquer qu’il est si furieux qu’il montre qu’il détruit tout avec force sans pouvoir jouer, ou alors qu’il se sent écrasé et perdu sans pouvoir s’expliquer. Tous ces différents mouvements me poussent à poser une indication rapide d’un traitement psychanalytique à deux séances par semaine. Rapide parce que les consultations montrent déjà l’engagement psychothérapique et le risque de difficulté de passage du consultant à un psychanalyste, l’investissement étant massif et le risque de sentiment d’abandon non négligeable.
D’autre part, il est certain qu’un tel symptôme résistant depuis longtemps chez un garçon qui montre systématiquement son débordement par des fantasmes prégénitaux prévalents ne peut se résoudre spontanément. Suivant les écoles, le diagnostic sera différent : certains parleront d’état limite, nous préférons nous servir du diagnostic de prépsychose de R. Diatkine (1969) qui montre en même temps le débordement défensif par des fantasmes prégénitaux, le risque psychotique et la possibilité ouverte de retrouver dans une thérapeutique adéquate une organisation névrotique plus satisfaisante. Les difficultés de Jérémie demanderont un traitement long et des interventions dans son milieu scolaire : on sait combien le mutisme et l’absence de réponses sont difficilement tolérés avec patience dans une école primaire. La psychothérapie sera donc discutée avec la mère, puis avec père et mère et rapidement mise en place, le consultant se chargeant avec les parents du suivi notamment scolaire et de rencontres, si nécessaire, qui se feront environ deux fois par an.
 
LE TRAITEMENT PSYCHANALYTIQUE
 
 
Les premières séances
Jérémie se montre d’emblée souriant tout en exprimant une certaine retenue. Il repère rapidement les jouets, s’en empare, et renverse la boîte qui contient animaux et personnages comme dans la consultation et se retrouve avec tout ce matériel devant lui, tout en tournant ostensiblement le dos.
La mère rassemble les éléments de la consultation et évoque à nouveau la période qui lui paraît centrale dans la genèse des difficultés de son fils, sa grossesse, le déménagement, la perte de la nourrice, l’entrée de Jérémie à l’école et elle rajoute les préoccupations du père pris dans un travail universitaire.
Elle précise que souvent Jérémie se retrouve isolé à l’école, d’autant plus que l’on a demandé à ses petits camarades de le laisser tranquille pour ne pas exercer de pression sur lui compte tenu de sa difficulté à parler. Devant cette image de solitude dans la cour de récréation, je dis simplement : « C’est pas drôle. » Jérémie se retourne pour la première fois vers moi avec un regard de reconnaissance qui ne fait pas disparaître complètement l’impression de tristesse qui transparaît derrière ce léger sourire. Il a deux enseignants, un maître et une maîtresse, et cela semble plus facile avec le maître d’un point de vue relationnel. Parallèlement, à la maison, il dit préférer rester avec son père, semblant prêt à « donner » le petit frère à la mère...
Pendant que je converse avec sa mère, Jérémie a organisé un combat entre deux animaux sauvages, une joute qui n’est peut-être pas dénuée d’une dimension érotique. Juste avant de partir, il prend un chat noir en tissu et l’installe sur un petit canapé qui est posé sur une table. J’ai alors le sentiment que nous allons pouvoir travailler ensemble... D’autant que lorsque sa mère souligne la très forte jalousie de Jérémie envers son petit frère, il reprend tout le matériel de psychothérapie, l’entoure de ses bras, l’air de me dire : « Tout ça est à moi, je défends mon territoire. »
Sur le chemin de l’école, il a confié à sa mère : « On ne choisit pas de parler. » Ce qui me fait dire : « Je ne le fais pas exprès de ne pas parler ! », formulation qui, si elle a l’avantage d’offrir un soutien empathique et une déculpabilisation par rapport à son mutisme, ne contient probablement pas toute la complexité lucide de sa formulation.
On ne choisit pas, « Je n’ai pas choisi », remarque fort juste d’un enfant qui ne simule pas et qui ne sait pas, contrairement à ce que pensent souvent les adultes qui y voient un phénomène intentionnel. Il n’a pas prise sur sa difficulté et met un espoir dans le traitement : ce qu’il ne sait pas, c’est combien il est victime de cette impossibilité à parler, débordé qu’il est par ses fantasmes sadiques et la peur d’être abandonné.
Lorsque nous sommes seuls tous les deux, après avoir mis chacun un animal sauvage dans un enclos séparé, nous devons faire face à l’arrivée d’autres animaux méchants et attaquants. Une bagarre générale est déclenchée. Je m’improvise rapidement en médecin pour soigner les blessés, j’écris une ordonnance, prescris pommade et pansements. D’autres animaux arrivent et je suis amené à dessiner un hôpital pour les accueillir. Jérémie introduit alors un médecin spécialisé pour chaque animal et ils seront tous remis sur pied. Pour finir, les animaux reprendront la bagarre et je m’interrogerai tout haut sur la possibilité à l’avenir qu’ils se calment.
D’emblée, nous le voyons, les mouvements agressifs sont au premier plan. Ils prendront beaucoup de place dans les séances et pour longtemps. Il est peut-être important de remarquer qu’ils restent largement cantonnés au jeu, laissant à Jérémie la possibilité d’une transposition dans laquelle l’analyste sera amené à participer très activement.
Quand je rencontrerai le père, il insistera sur une certaine propension de Jérémie à se mettre en danger, plus précisément à disparaître dans certaines occasions : une fois au parc avec sa mère qui le cherchera pendant une heure avant de le retrouver, une autre fois sur le lieu de travail du père où, confié par ce dernier à des collègues, il s’éclipse pendant trois quarts d’heure.
Jérémie ne dit rien, tourne le dos ce jour-là comme lors du premier entretien. Il réalise cependant, en présence de son père, quelque chose d’assez construit avec deux enclos qui rappellent ce que nous avions fait ensemble la fois précédente. Il finit par faire tomber le matériel à grands bruits. Enfin, avant de me dire au revoir, il lance les animaux en l’air négociant assez mal le moment du départ.
La première séance proprement dite se situe dans une certaine continuité par rapport aux premiers entretiens, ponctuée par des batailles entre animaux sauvages. L’intervention du docteur, cette fois, précédera celle d’un policier pour mettre successivement en prison les deux protagonistes, un tigre et un crocodile, ce dernier ayant mordu la queue d’un bœuf. À ce propos, Jérémie va suggérer en montrant ses doigts, que le docteur prescrive cinq jours de pansement.
Progressivement, les scènes s’enrichissent : apparaît un petit éléphant qui ne parle pas et que j’appelle spontanément Jim dans une séance. Ce jour-là, Jérémie sans enlever son anorak se rue vers la boîte de matériel et renverse tout. Je joue alors une scène sur les séparations-retrouvailles. Le léopard a aujourd’hui plein de copains dont le petit éléphant. Un tigre casse, pour de vrai, la queue d’un poulain. Jérémie restera songeur devant mon commentaire autour d’un sentiment de tristesse en lien avec le risque de castration.
À la séance suivante, après que j’ai réparé la queue du poulain, les animaux sauvages s’attaquent à nouveau à cet appendice décidément très investi. Le crocodile prend alors Jim l’éléphant par la trompe. Je proposerai finalement un biberon au crocodile si attaquant : il l’accepte volontiers. Il est remarquable ici de noter que la trompe du petit éléphant « mutique » condense à la fois un aspect phallique et un aspect oral. C’est aussi la bouche qui est coupée, blessée, castrée de ce qui pourrait en sortir...
Plus tard, je proposerai également du lait au tigre qui, lui, est furieux. Mes remarques concernant les avantages que peut donner le fait d’être un bébé – « on peut crier, pleurer pour demander des soins, avoir un biberon, faire dans ses couches » – ne sont pas du tout de son goût. Je souligne alors la colère du tigre qui n’a pas du tout envie d’être traité comme un bébé.
On voit ici que je propose un contre-transfert maternel protecteur et réparateur. Ce n’est peut-être pas dénué d’ambivalence, en lien avec ce que je dois supporter du mutisme de Jérémie. Je le renvoie à son statut de petit enfant qui ne parle pas, tel un bébé à qui il faut encore donner le biberon. D’une certaine façon je fais de lui un bébé avide, et en même temps, sur un autre registre, je le châtre. La séance qui suit, on pouvait le prévoir, voit l’introduction des générations avec une image de parents absents – ceux du poulain – et l’apparition du personnage de la vache investie comme une nourrice.
Plus tard, je proposerai deux hypothèses dans le jeu expliquant l’absence des parents chevaux : la première est en association avec le fait que le poulain n’a plus de queue ; la deuxième, qui n’est peut-être pas sans lien avec la première, est que la maman cheval va avoir un bébé. Ces deux propositions sont acceptées par Jérémie. La vache-nourrice est alors gardée précieusement...
Apparition des mouvements de réparation et d’un sentiment de culpabilité
Dans les séances qui vont suivre, il semble alors capital pour Jérémie que tous les personnages soient réunis ensemble sans dommage, ce qui est aussi sa façon de gérer et de se défendre contre une scène primitive apparemment vécue comme destructrice. Je serai amené à lui lire l’histoire intitulée « Ours brun et Ourse blanche sous l’avalanche » qui parle de la naissance de leur bébé ours.
Dans une séance ultérieure, Jérémie vient chercher le poulain en camion et le ramène à ses parents. La vache est très triste, elle pleure. Il va la chercher, ne semblant pas supporter l’expression de cet affect, comme s’il ne fallait pas évoquer ou vivre la tristesse. Devant l’éloignement d’autres personnages dans le jeu, j’introduirai la possibilité de s’écrire, mais Jérémie envoie un second camion pour prendre Léo(pard) et Dino(saure). Là encore, la lettre ne peut remplir – à ce moment du traitement – sa fonction permettant de vivre la séparation. Lui, ce qu’il cherche ce sont les retrouvailles. Tous doivent être réunis. Je ferai cependant un lien entre ce récit et l’épisode raconté par ses parents où il avait disparu, cherchant peut-être son père. À la fin de cette séance, Jérémie me demande de lui lire, comme par hasard, un livre qui semble l’intéresser, Le voyage de Plume qui raconte cette fois l’histoire d’un petit ours à la recherche de son père.
J’ai appelé la séance suivante : « La colère ». Jérémie commence par retourner l’un des bacs qui contient le matériel et me regarde d’une façon très particulière, difficile à décrire, comme une façon de me défier sans en avoir l’air. J’ai alors le sentiment qu’il peut enfoncer le bac. Il réitère avec la boîte en bois qui contient animaux et personnages. J’interviens en signe d’interdiction, tout en interrogeant sa colère possible. À qui est-elle destinée ? Aux parents, au petit frère, à la mamie ? Jérémie acquiesce. À moi ? Après un moment d’hésitation, il me signifie que non. J’évoque la difficulté de témoigner sa colère à mon égard, de peur d’une rétorsion éventuelle. Pourrais-je me mettre en colère moi aussi ? Suivent de nouvelles bagarres entre les animaux qui s’apparentent bien plus aujourd’hui à une guerre dévastatrice : tous les personnages sont éparpillés sur le tapis, cela m’évoque un véritable cataclysme. Je pense aujourd’hui plus à des morts qu’à des blessés. Je construis alors un enclos-cimetière, mais cela ne semble procurer à Jérémie aucune satisfaction. Il est bien, au contraire, excédé de mon incompréhension, il s’agite, tape, pique animaux et personnages pour les « réveiller » et relancer le jeu à nouveau. Notons qu’il se permet un sentiment d’irritation à l’égard de son thérapeute sans se désorganiser, ce qui témoigne d’une ambivalence possible dans le transfert qui s’installe.
Ce jour-là, sa mère vient le chercher et je parlerai un moment avec elle. Cela semble exciter Jérémie qui bouge beaucoup, s’empare des feutres et des mouchoirs. Sa mère pense alors à l’agressivité qu’il exprime de façon parfois massive à son égard. Le lendemain, elle me laisse un message téléphonique pour me demander de... travailler la colère de Jérémie par rapport à son petit-frère !
Quand il revient, sa tonalité a changé du tout au tout. Il se montre curieux et enjoué, cherche à savoir ce qu’il y a derrière un paravent dans mon bureau, paravent qui marque la limite avec un espace privé. Je lui propose de l’imaginer et plus précisément de le dessiner. Il accepte. Le dessin ressemble à un bateau, un sous-marin muni d’un périscope. Quand je fais lien avec sa curiosité Jérémie poursuit son mouvement et souhaite accrocher son dessin sur le paravent. Il prend ensuite les animaux, choisit un crocodile qui me mord le pied, puis la jambe, et continue à monter comme dans un jeu tendre et ambigu bien connu. Ce rapprochement séducteur assez particulier se répétera à plusieurs moments du traitement.
D’une certaine façon, à ce moment de la thérapie, Jérémie alterne des mouvements de conflits aigus entre les animaux qui meurent et renaissent répétitivement, et des séances de réunions réparatrices où tous se retrouvent sans dispute. En même temps, il laisse progressivement le petit frère à sa mère et se garde dans le transfert le thérapeute-père pour lui. Ceci le conduit dans certains mouvements à un œdipe inversé de plus en plus affiché.
Le transfert se déploie
Jérémie met en scène trois animaux qui se suivent à la queue leu leu, l’un tenant la queue de l’autre dans sa gueule. Il sort bientôt d’autres animaux, c’est la fête. Il a amené pour la première fois une peluche de chez lui (plus tard, j’assisterai à un véritable défilé, une peluche différente pour chaque séance). Aujourd’hui, c’est un singe que nous appellerons Joko. Un pont est fait entre la maison et le lieu de la psychothérapie. J’apprendrai que Jérémie joue volontiers le matin avec toutes ses peluches. Il se plaît à penser que l’après-midi, Joko attend son retour de l’école.
Avec ces peluches, Jérémie amène donc des objets intimes de chez lui, des objets qui comptent et qui sont également ceux de son monde personnel. Il me prend ainsi comme garant d’une certaine continuité de son espace psychique et acceptera plus librement de me livrer des aspects de son monde interne. C’est aussi la période où il invente des toits pour des enclos-maisons.
Jérémie ramène également un nouveau personnage qui fait plus ou moins fonction de policier, de justicier peut-être, c’est « Robin » le copain de « Batman ». Mais au bout d’un certain temps, « Robin » écrase tous les personnages. Puis apparaît une variante : « Robin » va s’allier à un gorille pour lutter contre des bus fous qui écrasent des animaux, et finalement c’est le couple « Robin »-Gorille qui devient lui-même écraseur. Je décide alors à nouveau de construire un enclos protecteur où les animaux seront soignés. À la séance suivante, toute la communauté pourra vivre ensemble dans une grande maison sans bagarre.
Lors de la dernière séance avant les vacances d’été, cette grande maison se divise en quatre parties dans une cohabitation plutôt sereine, et ceci après un jeu où deux crocodiles se plaisaient à refermer la boîte en bois sur d’autres animaux et les coinçaient.
La rentrée est difficile, j’apprendrai que Jérémie reste totalement mutique à l’école. Ce n’est peut-être pas sans lien avec le fait que sa mère est enceinte d’un troisième enfant. Nos séances sont marquées par la répétition d’un jeu maintenant bien connu, la construction d’enclos où règne tantôt le calme plat, tantôt un tourbillon infernal.
Mais Jérémie, heureusement, sous couvert de cette répétition montre plusieurs aspects. Apparaissent des signes de régression. Il retire maintenant systématiquement ses chaussures (il dira à sa grand mère : « Je retire mes chaussures pour rester plus longtemps »). Je vais entendre son premier son : il ne sort pas de sa bouche puisqu’il s’agit d’un pet... Avec ce pet puis ses pets, il me tient à distance et en même temps m’enveloppe dans la proximité d’un « parfum » empreint de sexualité anale. Cela s’accompagne de l’histoire excitée d’un chat qui tape, qui est puni, mis en prison et qui s’évade tout le temps.
L’apparition d’un surmoi œdipien : les premiers mots écrits
Nous entourons Jérémie et moi la boîte-prison dans laquelle le petit chat noir est enfermé d’une double rangée de barrières, il rajoute autour des animaux, un papillon fait de miroirs dans lequel se regarderont une biquette et un bébé. Autour de ce montage, il installe une couronne de livres. Cette construction si particulière condense plusieurs des thèmes de Jérémie.
La boîte en bois dans laquelle le petit chat est enfermé figure une bonne protection par rapport au potentiel d’excitabilité de Jérémie. Les barrières garantissent le dispositif en en soulignant l’explosivité et la force de la pulsionnalité. La boîte représente tout autant un bébé dans un ventre : ce peut être lui-même mais aussi son rival de frère. Le coin rassemblant la biquette, le papillon-miroir vite identifié à un personnage maternel et le bébé, offre l’image d’un espace libidinal serein de regards échangés et de nourriture à profusion, une respiration psychique à côté de la raideur défensive des barrières. L’ensemble est entouré de livres de contes. Par la suite, le chat n’arrêtera pas pour autant ses attaques.
Jérémie, selon sa mère, traîne des pieds pour venir à ses séances. J’associe sur la séparation des vacances, mais aussi sur un incident survenu avant les vacances : un autre enfant que je suivais en thérapie juste avant lui, et dont la mère était ce jour-là très en retard, était encore là au moment où il est arrivé, situation le confrontant à une sorte de « frère » rival. Mais on peut aussi penser que, le transfert s’intensifiant, Jérémie peut craindre les aléas et les conséquences de ses mouvements pulsionnels à mon égard, bien qu’ils soient déplacés sur les personnages du jeu.
Jérémie joue à cette période une scène où le chat prend une boule pour écraser une dame. Parallèlement, il écrit sur une feuille : « maman ». Il est question dans son récit d’une mère qui va au square avec son bébé, le chat écrasant la mamie et le papa. Le chat/Jérémie est très en colère. Cette colère, ici, est dirigée vers les deux parents, ce que je lui montre en insistant sur la peur qu’il a de ne plus être aimé en étant provocateur des disputes des parents. Il est remarquable que lors du rendez-vous suivant, la mère me restitue la scène qui s’est passée à la maison : Jérémie est devenu violent envers son petit frère quand ce dernier a tenté de lui prendre une peluche qui avait été offerte par le père. La mère le gronde en lui reprochant de ne même pas avoir remercié son père pour la peluche. À 10 heures du soir, Jérémie se réveille en hurlant, semblant sortir d’un cauchemar : « Je n’ai pas dit merci à Papa ! » Il est alors inconsolable et les parents finissent par le prendre dans leur lit. Mais le matin, il se plaint d’avoir été pris pour un bébé. Les parents se souviennent que Jérémie avait hurlé jadis de peur que son père s’en aille de la maison au moment où celui-ci avait exprimé le désir de trouver un autre lieu pour un travail universitaire.
L’apparition du surmoi sous cette forme triangulée dans le cauchemar, comme dans le jeu de la séance, permettent de comprendre la nouvelle résistance de Jérémie à venir me voir. Comment va-t-il la négocier ? Il inaugure alors un nouveau jeu – que nous appellerons le jeu de la caverne – à partir de son blouson posé sur le canapé et dans lequel il essaye de s’engouffrer. Le jour où ce jeu apparaît, Jérémie sera très excité en fin de séance, voulant regarder partout dans mon bureau, en particulier les endroits auxquels il n’a pas accès comme des placards. À la séance suivante, il réitère ce jeu en m’incitant à faire comme lui. J’accepte (après un moment d’hésitation) et il en est ravi. On pourrait penser qu’il s’agit là d’un fantasme de retour dans le ventre maternel. Je crois qu’il n’en est rien. Jérémie essaye de me mettre dans sa poche. Face à sa curiosité transgressive où il me montre son intérieur, il fait de moi son allié et son double.
Il effectue ainsi de surcroît un dédoublement de la figure paternelle : à la fois un copain et un tueur. Jérémie pourra peut-être m’affronter au prix de ce dédoublement. Il le figure d’ailleurs dès son jeu suivant : il amène son singe Joko qui devient l’ami de Boule le chat. Au cours du jeu, intervient un monsieur aux cheveux gris qui veut les tuer (à préciser que j’ai moi-même les cheveux gris, ainsi que son père). Mais en même temps, Jérémie commence à écrire pour se faire comprendre auprès de moi : « Joco, Téo, il le porte, il est pas content, 1 000 000 000, il les a poussés, il faut qui saute, il le sait pas, il veut les tuer, il s’est fait mal, sur son dos, il fait froid, il est tombé et Boule l’a rattrapé ! ! ! ! »
En plus du singe Joko, apparaît une nouvelle peluche, ronde, verte et qui se caractérise par le fait qu’elle n’a ni bouche ni oreilles. J’assiste à un conflit qui concerne visiblement la place dans le blouson/caverne-ventre. Finalement la caverne est assez grande pour trois (Joko, Boule, Peluche verte). Les trois copains sont tous bien ensemble au chaud et échappent ainsi au danger de la castration.
Suivront des séances où Jérémie se montre excité. La dimension anale du contenu de ses écrits est alors prégnante : caca, prouts, fesses... Plus précisément, il sera question d’un bébé qui fait caca dans le ventre. Un peu plus tard, j’assisterai à une scène particulière où sont mélangés Joko, Boule et la mère de Boule, qui me laisse l’impression d’un magma. À la fin de cette séance, Jérémie s’énerve à nouveau et me lance des prouts. Mon silence le déroute et je le crois déçu de mon absence d’intervention surmo ïque. Aussi en fin de séance suivante, il crayonne sur la porte... avec une provocation qui me pousse enfin à une intervention sur le mode interdicteur.
Jérémie amène une nouvelle peluche : c’est une panthère noire. Il suggère qu’il y a un problème à trois, entre Boule, Joko et la panthère qui n’a pas de nom. Jérémie sait maintenant, puisque je viens de l’apprendre par la mère, que le troisième enfant sera lui aussi un garçon. Il écrit : « Un gros prout, des fesses, il fait du caca, ils font beaucoup de gros prouts, tous les prouts tombent et tout le monde ravi de la fête du caca des prouts, tout le monde l’a avalé tout cru, il l’a éclaté tout le monde et ravi, va (prénom du cadet) avec des jambes le caca, du caca, il est tombé... (?) du caca, mon frère (prénom) est mort dans les toilettes. »
Avec une transposition de plus, l’écriture, Jérémie nous baigne dans une scène primitive anale destructrice des bébés-caca. Il me semble qu’il ne faut pas en négliger l’aspect phallique anal qui le pousse avec plaisir et crainte à se mesurer avec moi. Constatons de plus que les premiers mots écrits expriment des mouvements très directs. Jérémie mettra un certain temps à pouvoir les organiser en récit.
Le nombre de jours de prison pour ceux qui sont punis dans le jeu augmente de façon exponentielle : nous en arrivons à des billards de billards de billards..., une infinité de zéros que Jérémie écrit sur une feuille et qui sont autant de petites crottes. Il prend alors une peluche, lui fait mettre la main au derrière pour manger ensuite son caca. Je lui propose pour la première fois, après deux ans de traitement, une interprétation sur le lien entre cette expression violente de ses mouvements de jalousie et d’attaque destructrice des bébés et son mutisme face à la peur de rétorsion. Un peu plus tard dans la séance, le crocodile voudra rentrer dans le derrière/ventre de la peluche.
La mère de Jérémie est allongée, l’accouchement est proche. Il amène un singe qu’il nomme X..., du prénom provisoirement choisi pour le bébé à venir. En séance, il écrit : « Il fait des bisous du caca, Maman du caca dans le ventre, le caca protège bébé, c’est grave, il est en danger de caca, un prout et du pipi, signé X... » Jérémie prend une mouette qu’il a apportée. Cette dernière est écrasée sous le cube (boîte de matériel) par la mère de Boule. Elle est enterrée, mais Boule vient se mettre contre elle et cela la ressuscite. Ensuite, c’est la mère qui est tuée par la mouette. Boule est content d’avoir retrouvé son copain mais triste de la mort de sa mère. Alternative bien difficile.
Le défilé des peluches continue ; cette fois Jérémie amène un loup et reprend le jeu du blouson/ventre. Le loup rentre dans le blouson. Il laisse dépasser la tête comme s’il avait tout dévoré. La grand-mère qui l’accompagne m’explique que Jérémie pense en ce moment beaucoup à la mort, à la maladie et à la prison.
À la séance suivante, Jérémie fonce sur moi comme un taureau, la tête en avant, visant mon ventre. J’essaie de faire face à cette attaque, mais il essaie de me contourner, il veut monter sur mon dos. Je dois accepter et je le prends finalement sur mes épaules, improvisant une promenade. Il est triomphant et ravi comme un toréador ! Certes, une intervention parlée aurait été plus classique, toujours est-il que ce jeu « porteur » inaugure un transfert paternel plus net.
Un jour, il amène la peluche Bugs Bunny qu’il met sous ma veste (entre câlin et caché), puis fonce sur moi. Non seulement le taureau attaque aujourd’hui le ventre, mais il me prend un morceau de viande, me mange, croque plusieurs parties de mon corps. Le jeune taureau semble ainsi prendre des forces. Je demande qui je suis dans le jeu. Jérémie m’écrit : « Papa ». J’ai soi-disant 999 ans et à 1 000 ans je vais mourir. J’évoque tout haut devant lui la situation où pendant le sommeil un petit frère de plus peut arriver. Jérémie confirme qu’il y pense bien. Sur l’une des feuilles, il a écrit : « Je vais bientôt mourir. » Jérémie ne viendra pas à la séance suivante, son petit frère est né... Je le revois à deux reprises avant les vacances de printemps où il redemande le jeu du taureau. À la veille des vacances, le taureau est blessé. Je fais une ordonnance pour deux semaines...
À la rentrée, Jérémie/le taureau s’agrippe à moi et veut remonter sur mes épaules. En même temps il veut me montrer sa force et ses muscles. Je dois jouer le mort et c’est lui qui me sort de la tombe.
En ce début du mois de mai, je revois la mère de Jérémie qui souligne que la naissance du bébé relance la rivalité avec le cadet. Elle confirme par ailleurs toutes les interrogations actuelles de Jérémie concernant la prison et la mort. Les deux frères se chamailleraient pour savoir lequel irait soit au Pôle Nord soit en Afrique.
Jérémie a amené aujourd’hui un petit dauphin. Il me tue à nouveau, me tire des balles sur tout le corps, puis m’ouvre le ventre pour les retirer. Il écrit : « Extraordinaire, il y a une balle dans le ventre et je coupe le ventre et après je le recouds. » « Je veux encore jouer au taureau », m’écrit-il devant ma réticence à ce qu’il se colle de nouveau à moi physiquement. Il est très en colère, repart, revient, fonce sur moi, tombe sur mon fauteuil. Puis il écrit sur son frère cadet : « Il (son frère) mélange le pipi avec le rôti, et aussi il joue avec le caca, il avale le caca et il boit le pipi, et en plus il donne un coup de pied au caca pied nu. »
Le jeu répétitif du taureau me donne une sensation de vide, probablement défensive par rapport à la charge pulsionnelle (agressive et/ou libidinale) que cela représente. Jérémie continue par ailleurs son festival de peluches et amène cette fois... un perroquet.
Les séances qui suivent sont éprouvantes. Jérémie est de plus en plus excité, cherche le contact corporel avec moi, et ira jusqu’à essayer de me lécher, mais aussi à pénétrer dans des parties privées du bureau. Je me trouve en difficulté, enclin à adopter dans un premier temps une position surmo ïque sans succès. Je finirai par le contenir physiquement tout en tentant de verbaliser ses différentes transgressions. Je souligne qu’il n’est peut-être pas facile pour lui, petit garçon, de se retrouver avec un monsieur qui refuse de faire ce dont il a envie même si ces choses sont interdites, et qu’il m’appelle en même temps pour que je l’en empêche, afin qu’il ne soit pas trop inquiet. Mon intervention le calme pour un moment. À nouveau, il me transmet des messages par écrit, où il est encore question de son frère cadet : « Il avale la boue, lui il avale le caca éléphant, il avale le caca girafe, t’es le bébé, il met du caca dans les cheveux et du pipi. »
La construction de l’ambivalence
La fois suivante, Jérémie me fait des prouts dans la main dans une dimension plus ludique, je mets ces prouts aux toilettes (que je dessine), et je tire la chasse d’eau.
Je le retrouve plus apaisé et il va me livrer un matériel qui m’éclairera d’une certaine façon sur son état précédent. Il m’explique par écrit : « Maman elle rote pour protéger Y... (frère cadet), Y..., lui, il sent les fesses de maman pour qu’elle le protège, et Maman elle a léché Y..., parce qu’ils se sont embrassés sur la bouche. » Jérémie montre sa jalousie et en séance veut reproduire en partie avec moi ce qu’il voit de la relation entre son frère et sa mère.
La séance qui suit voit émerger dans ses représentations, cette fois, le couple parental : « Papa et Maman préparent du caca et Y... il va à table et Papa et Maman m’appellent pour venir manger le caca, et moi je le jette par terre et Y... il aime beaucoup manger le caca. » Quel repas pour son frère !
À nouveau, Jérémie, proche de moi, me grignote, me dévore pour m’avoir dans son ventre : il me signifie que c’est bon. La fois suivante, il met en scène un tigre auquel il faudrait donner une fessée car il réveille le petit frère bébé. Ce tigre le représente, mais il est aussi une représentation du frère cadet. Jérémie, s’il est en conflit quasi permanent avec son cadet, s’occupe très affectueusement de son plus jeune frère, soulignant le fort contraste dans la nature de l’investissement par rapport aux deux frères.
C’est l’époque que choisissent les parents pour évoquer leurs problèmes de rivalité chacun dans leur enfance, nous y reviendrons. La mère voudrait que tout soit rangé, un peu comme la grand mère maternelle décrite comme très obsessionnelle. Le père, lui, serait plus souple et en même temps serait celui qui se ferait le plus respecter. Mais, déplore-t-elle, il n’est pas souvent avec les enfants.
Nous sommes à l’approche des vacances d’été. Jérémie arrive en pleurs suite à un incident avec la maîtresse qui lui avait confisqué sa balle. En même temps, me précise sa mère, « Jérémie ne voulait pas se montrer dans cet état devant vous ». En séance, Jérémie/crocodile me mange et cette fois je joue que je suis dans le ventre du crocodile et j’accompagne Jérémie dans ses mouvements, ce qui l’amuse beaucoup. Il écrira : « Jamais, vous êtes dans le ventre encore, toute la vie jusqu’à l’` (utilisant le signe). » Au verso de cette même feuille, il ajoute : « Y..., lui, il avale des livres. » C’est l’avant dernière séance avant la séparation des vacances. Aujourd’hui, le crocodile a toute une famille dans le ventre et il veut ainsi les laisser mourir. Jérémie écrit : « Vous avez des caries dans le ventre du crocodile, le bébé, cet été, c’est bété dans le jeu. »
Lors de la dernière séance, je suis de nouveau dans le ventre du crocodile et je joue surtout le plaisir et la réassurance du fait de bien rester ensemble pour les vacances. J’évoquerai ensuite plus directement avec Jérémie le lien avec cette longue séparation de l’été entre nous.
Au retour, il ramène sa mouette et m’écrit : « Elle t’a pincé dans l’œil, mouette, elle s’appelle Morgane, et tu saignes dans l’œil, et tu te cognes, tu laves les mains, elles sont pleines de caca, essuie toi les fesses pleines de caca, t’as du caca dans ton change de pantalon, arrête d’enlever ta couche. » Jérémie me traite comme le bébé auquel il s’est senti lui-même réduit par cette longue interruption des vacances. Il a amené deux lacets de chaussures qui deviennent des personnages attaquants vis-à-vis de moi. Je finis par les capturer et les mettre en prison. Il met alors énormément de temps à m’écrire un message (il le refait à de multiples reprises) qui sera finalement le suivant : « Le bonhomme t’a fait très mal alors ta maman te soigne, et toi tu vomis et ta maman a du vomi sur sa robe, elle crie. » Et sur l’autre partie de la feuille : « Tu appelles ton papa. »
Cette histoire de lacets se poursuit, les personnages se fixent : le méchant (lacets), le policier qui tente de l’arrêter (policier plutôt fort, aux cheveux gris), les parents. Je note lors de l’une de ces séances que le méchant s’attaque surtout à la mère. Jérémie pendant ce temps m’écrit : « L’enfant il le savait pas que c’était aussi ses parents qui l’avaient écrabouillé. »
À la séance suivante, il vient avec un squelette qui semble remplacer le personnage-lacets. Il est toujours méchant, notamment par rapport à la mère. C’est aujourd’hui une séance très ludique, très dynamique où je vais beaucoup parler – dans un style psychodramatique – des mots méchants, des mots sales, des mots dangereux, de ces mots qui pourraient sortir de la bouche comme des serpents, des mots-caca aussi... Jérémie, identifié au squelette, écrira ce jour-là, comme en réponse : « Mes mots ils font peur, ils font du mal à tout le monde. » Cette fin de séance, comme la remarque qui termine la séance précédente, sont très touchantes. Non seulement Jérémie nous montre sa découverte de l’ambivalence, les parents aimants sont aussi ceux qui l’ont « écrabouillé », mais encore il propose la genèse possible de son mutisme, ses mots blessent.
La séance qui suit voit le retour du lacet mais qui se transforme cette fois rapidement en guépard. Il fait peur à tout le monde et personne ne peut l’attraper, précise Jérémie, y compris le policier. Jérémie écrit : « Il est comme tout le monde, il a peur du guépard. » Il griffe, mord la mère puis écrit à nouveau : « Elle est invisible, elle a perdu sa voix. » La mère suivie du père iront à l’hôpital, puis en ressortiront guéris. Jérémie me redonne les personnages que je dois protéger en les cachant sous des rochers (à côté de moi sur mon fauteuil). Il se met ensuite dans un état de grande excitation pour aller les rechercher, fait tout exploser, casse la boîte en bois qui sert à contenir personnages et animaux. Je lui interprète ce mouvement où il craint que nous ne soyons pas aussi forts que sa colère et je propose que nous réparions ensemble cette boîte.
Jérémie fait entendre sa voix
La séance suivante, nous sommes en octobre, est mémorable puisqu’elle signe la levée du mutisme au sein de la psychothérapie. D’un certain mutisme pourrait-on dire, puisque Jérémie ne me parlera ensuite que, sous couvert d’un personnage dans le jeu, et ceci quasiment jusqu’à la fin de son traitement. Ce jour-là, donc, c’est la grand mère qui l’accompagne, mais contrairement à l’habitude, elle est également venue avec les deux petits frères de Jérémie et je fais ainsi brièvement connaissance avec le dernier-né. Jérémie a, lui, amené deux squelettes tout à fait identiques et je commencerai par lui souligner leur ressemblance. Jérémie me donne (comme lors des séances précédentes) la mère, le père, le policier et son camion-prison puis il prend les squelettes qui attaquent, prennent les parents, s’en prennent surtout à la mère, et enfin les rendent au policier. Prenant la place du policier dans le jeu, je décide alors de demander aux squelettes pourquoi ils attaquent la mère. Devant l’absence de réponse, je propose mon idée : cette mère est attaquée car elle n’arrête pas de faire des bébés. Guettant la réaction de Jérémie et ayant le sentiment que ma proposition vient d’être entendue et supportée, je poursuis sur un mode de nouveau très psychodramatique : « Pourquoi donc a-t-elle encore fait un bébé, y en a assez de ces bébés ! » J’incrimine également le père qui, lui aussi, y est bien pour quelque chose ! Jérémie est très à l’écoute, semble même ravi de ce scénario et rit beaucoup. Parallèlement, je souligne la force des squelettes qui ont des os costauds, bien durs, il me laisse les toucher, je passe les différents os en revue, teste leur solidité.
Jérémie reprend alors la mère et chuchote un son qui petit à petit devient plus net : « coupe, coupe, coupe... ». L’un des squelettes est en train de couper d’abord au niveau du cou, me semble-t-il, puis sur tout le corps. C’est à partir de ce moment que je vais entendre, véritablement pour la première fois, la voix de Jérémie après que j’ai commenté : « Oui, la mère coupée, comme ça elle ne fera plus de bébé. » Jérémie se fait de nouveau le porte-parole des squelettes pendant que je reprends, moi, plutôt une place du côté du père et du policier. Je m’inquiète de savoir comment préserver la mère, mais j’insiste sur le fait qu’il n’est pas question que les squelettes coupent aussi les messieurs, les papas, ou quelque chose des papas. Les squelettes me répondent que oui, ce sont eux les plus forts. « C’est génial !, s’exclame J..., c’est super ! » Je ne sais si c’est à propos de la force des squelettes, de la confrontation entre cette force et celle du policier, entre pulsionnel et surmo ïque, ou s’il exprime là son sentiment de libération de pouvoir enfin s’exprimer verbalement en séance. Probablement les deux. Jérémie est en tout cas euphorique, et je dois le dire, je le suis aussi intérieurement !
Les squelettes attaquent à nouveau la famille qu’il a complétée par une mamie. Je rassemble tout le monde. Jérémie parle et nomme alors un juge. Il précisera que ce n’est pas un policier, pas quelqu’un qui arrête, mais une personne qui pose des questions, qui cherche à savoir, ce que je confirme tout en soulignant son importance par rapport à la loi. « La loi du monde ? », demande Jérémie. J’acquiesce.
Je fais le juge : Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? Jérémie répond : « Des morts-vivants qui reviennent de très longtemps. » Il écrit deux noms sur une feuille : Balanko qui vient de Mars, et Jemsie qui vient de Jupiter. Ces deux squelettes/morts-vivants/extra-terrestres proposent d’emmener tout le monde pour un voyage spatial. Ce sera un voyage très confortable. J’accepte et tous s’embarquent. Les deux squelettes soulèvent le vaisseau, mais... ce dernier explose en vol, toutes les personnes chutent et se retrouvent à l’hôpital. La séance se termine sur la nécessité d’ouvrir un deuxième hôpital...
À la séance suivante, Jérémie ramène les deux squelettes, il manque un bras à l’un, une jambe à l’autre. Ils prennent la mère pour lui dire un secret : « Les squelettes sont les meilleurs »... Suivra un jeu de garagiste où je proposerai d’engager les squelettes comme aides-garagistes. Je confectionne des cartes pour cela, comme des cartes d’identité et Jérémie écrit : « Alors il nous donnera la photo quand on sera dans son garage. »
Jérémie a dit à sa mère qu’il me parlait maintenant. Elle précise qu’il a une autonomie plus importante et de meilleures relations avec ses camarades. Il est de façon générale moins isolé.
Rapidement, Jérémie retrouve l’analité des séances passées. Il m’appelle « Prouté », celui qui aime faire des prouts. Il est question d’un lion Simba, Jérémie écrit : « Simba, je te demande si tu sens mauvais ?, gros caca. » Puis il souhaite rejouer à cache-cache, rit encore, dans une sorte de tonalité hypomaniaque. Je décide alors de jouer celui qui veut rester bébé, à empester tout le monde, à ne pas parler car cela fait peur... Jérémie devenu Spiderman essaye de me convaincre que c’est bien de grandir, et de parler. Puis il me demande : « Est-ce qu’on peut aimer avoir peur ?... » Remarquable question sur le plaisir du jeu !
Les doubles, les frères rivaux
Les séances suivantes, les jeux prennent un tour plus complexe. Jérémie met en scène une série de personnages, des enfants, et en particulier un couple de copains. Jérémie est Geoffroy/Spiderman et il me donne le rôle de Jim/Prouté. Deux couples se forment : Prouté et son copain qui veulent rester petits et Geoffroy et son copain qui veulent parler, grandir et réussir à l’école ; ces derniers sont les préférés de la maîtresse. Dans le jeu, Jérémie dira que les parents aiment trop les enfants.
L’histoire se transforme : Jim dans le jeu (incarné par un petit duplo de couleur noire) a des parents adoptifs. Lui et son frère David ne connaissent pas leurs vrais parents noirs.
Par ailleurs, les familles s’agrandissent : une petite sœur en plus dans chaque famille ; ils ont également des animaux, des lapins pour la famille de Jim, des chevaux pour celle de Geoffroy. Jérémie propose que le père de Geoffroy soit vétérinaire. Chacun est dans son histoire, dans sa famille, et parle tout haut. Puis Jérémie, qui joue les personnages de la famille de Geoffroy, se délecte d’une série de gros mots, s’en donne à cœur joie notamment pour agresser Jim/Prouté. Jérémie écrit : « Prouté quelle horreur, il pue et il est dégueulasse. Il se prend pour une maudite poubelle. Il a plein de caca, il ne faut pas s’approcher de lui. Une maudite poubelle qu’on devrait brûler. Et en plus il n’arrête pas de m’embêter, c’est un sale con qui devrait être depuis longtemps... » Il insiste également pour que, de mon côté, je ne lui parle pas gentiment. Ce jour- là, Jérémie est tellement pris dans son histoire qu’il est extrêmement surpris quand sa grand-mère sonne pour revenir le chercher. Il en pleure dans le couloir en repartant...
Geoffroy part en vacances en Irlande, Jim en Italie, dans une sorte de concurrence chacun pensant que sa destination est la meilleure. Je demande s’ils vont, tout en étant séparés, penser l’un à l’autre. Geoffroy pense que non, Jim que oui, qu’ils vont peut-être s’ennuyer sans toutes ces disputes. Jérémie est très sensible quand Jim montre son mécontentement à un Geoffroy qui ne pense pas à lui pendant les vacances. Finalement ils s’enverront, pendant leur voyage, chacun une carte postale.
Jérémie introduit des petites filles dans le jeu. Chacun aura sa petite amie : Béatrice pour Geoffroy, Géraldine pour Jim. Je tente, en tant que Jim, une réconciliation avec Geoffroy, mais Jérémie tient absolument à ce que les deux camarades restent en conflit. Le différend entre les deux garçons va un peu plus tard se cristalliser autour des naissances respectives dans chaque famille. Geoffroy a une petite sœur Ana ïs et en est très content, Jim a un petit frère Damien et dit qu’il ne le veut pas. Geoffroy se délecte à affirmer que c’est très bien d’avoir un petit frère. Par ailleurs, la rivalité se joue aussi par rapport aux petites copines.
Le mois suivant, chacun reste plutôt dans son histoire et sa famille, dans sa maison. Geoffroy n’a plus envie de se disputer avec Jim. Ils partent chacun de leur côté en vacances et s’écrivent des cartes postales. Geoffroy et Jim vivent maintenant en paix...
L’entrée en latence
Progressivement, dans la continuité de ce que je viens de décrire, Jim et Geoffroy sont à l’école. Jérémie joue le maître, moi les élèves. Jim prend alors un nom de famille et devient Jim Durand. Le maître (Jérémie) donne sans fin des devoirs à faire aux élèves, des dictées, des opérations, puis les contrôle. Quelquefois le maître délègue Jim pour corriger les devoirs de Geoffroy et vice versa. À d’autres moments rares, Jérémie aime jouer des scènes familiales, des parents à la maison, des enfants qui partent jouer. Un jour, il écrit : « Le père de Geoffroy est très fâché parce qu’il ne vient pas tout de suite après le goûter. »
Dans cette installation d’une latence d’assez bon aloi, voici un certain nombre de propos que le maître me fait écrire ou que Jérémie écrit parfois spontanément dans le jeu comme un professeur, ou sur le mode de la confidence, voire d’une rêverie ; nous aborderons ainsi un certain nombre de thèmes qui le touchent particulièrement : en premier lieu, bien sûr, l’anxiété par rapport à son mutisme, celle de ses parents et de son entourage qu’il semble reprendre à son propre compte : « Il parle à l’école » ou « Jim, verbe être muet, 1 000 fois. Il fait le muet pendant un milliard d’années » ou plus tard encore, une formulation teintée d’espoir : « Mme Cendrillon voulait vous dire de ne pas vous inquiéter qui va vous parler un jour. » Conjointement, il peut exprimer son inquiétude justement et sa tristesse liée à cette situation : « Il pleure sans faire de bruit » ou « Il pleure très... fort. » Cela peut également s’accompagner de préoccupations sur la maladie et la mort : « Il vomit beaucoup, beaucoup » ou : « Elle dit que Géraldine va bientôt mourir mais en fait c’est pas vrai, sa grand -mère aussi est morte, un cancer, Jim aussi a la cancer. »
On retrouve les différents protagonistes de l’histoire lors d’activités extra-scolaires, comme le cours d’équitation, occasion de témoigner de la rivalité entre filles et garçons : « Le moniteur veut que Tonnerre (le cheval de Marguerite) participe au cours mais il se trompe, il fait une chute, il lui donne une très grosse claque, je ne le ferai plus, c’est Tarzane (le cheval de Geoffroy) qui donne un coup de sabot à Tonnerre, il part au triple galop en faisant son nerveux, il tombe du cheval et il atterrit dans la clairière d’un taureau, il n’est pas content. » À d’autres moments, les filles sont clairement évincées pour laisser place au foot entre garçons. Jérémie me demande, à l’aide des petits personnages duplo, de jouer avec lui, les matchs étant ponctués par exemple des consignes et des commentaires suivants : « Clément, Geoffroy, Jim et Jérôme. Clément est un bon goal. Geoffroy marque plein de buts. Guillaume protège le goal et tous les trois sont mauvais, il se fâche et il est plus son copain, il tombe quand il prend de l’élan et les autres sont loin de lui et Jim fait un prout, il loupe tout le temps son tir quand il prend de l’élan pour tirer, il recommence et là il rate, il fait exprès de marquer dans son camp, mais si il fait un point final, mais si, j’ai envie qu’il fasse une faute. »
Jérémie témoigne maintenant d’une plus grande souplesse dans ses identifications, pouvant parler tour à tour au nom de Jim craintif et régressif, ou de Geoffroy le gagnant, assumant son agressivité. L’on peut même se demander si l’entrée en scène des personnages féminins ne montre pas, parallèlement à ce qui est souligné plus haut, une certaine intégration d’une bisexualité psychique. Par ailleurs, il est moins désorganisé, moins débordé par ses fantasmes prégénitaux, il peut même restituer un poème qu’il a appris à l’école où nous échappons aux senteurs habituelles... : « Mon cartable a mille odeurs, mon cartable sent la pomme, le livre, l’encre, la gomme et les crayons de couleurs. » La mère de Jérémie m’apprendra qu’il s’investit de plus en plus dans le golf, sport qu’il a découvert avec son père.
Histoire de romans familiaux
À plusieurs reprises, Jérémie avait discrètement évoqué et ébauché un roman familial autour de l’adoption. Petit à petit, il laisse les scénarii de classe pour les jeux d’enfants entre eux. Ils font du football, ils sortent et se promènent, ils désobéissent aux parents, rentrent tard et se font disputer. Leurs aventures prennent de l’étoffe et différents personnages réapparaissent. Jim qui, je le rappelle, est noir, a des parents adoptifs blancs. Explorant la jungle et ses animaux dangereux, il rencontre Tarzan. Celui-ci va bientôt n’avoir plus qu’une idée en tête, c’est de garder Jim auprès de lui malgré les démarches et les demandes réitérées des parents adoptifs inconsolables. Jim séduit par tout ce que Tarzan lui propose n’a aucune intention de rentrer chez ses parents adoptifs. Il cherche même ses vrais parents dans la jungle en s’appuyant sur Tarzan, sans jamais évoquer l’abandon du bébé Tarzan recueilli par les animaux. Il existe depuis le début du traitement un fil associatif à partir du petit chat noir représentant Jérémie en colère et sans protection, puis du chat-bébé fécalisé et rival qu’il faut détruire, mais aussi de lui bébé noir de rage et enfin du personnage de Jim qui est d’une famille pas comme les autres, une famille adoptive. Cette interrogation des origines, Jérémie la développe dans les jeux suivants.
J’avais fait l’acquisition de marionnettes quelques temps plus tôt. Jérémie s’en empare littéralement et ne les quittera plus. Ces marionnettes sont assez typées : Pinocchio, Geppetto, un renard, une fille. Pinocchio sera l’enfant, Geppetto son père. Le renard est James Bond tandis que la fille s’appelle Hermione. Les personnages vivent une vie sans trop de surprises, sauf l’intervention brutale et réitérée du renard James Bond qui quelquefois partage la vie de cette drôle de famille, mais le plus souvent rapte Pinocchio et Hermione. Il les gâte, leur fait faire des tas de choses amusantes et intéressantes de gré ou de force. Il peut être très violent si les personnages ne plient pas, et tout aussi facilement charmeur. Il est de toute façon le plus fort, celui qu’on ne peut ni retenir ni attraper. Pour James Bond ni séparation douloureuse, ni abandon ni peur. Il confie à Geppetto le père qu’il cherche et voudrait obtenir de lui son secret de fabrication.
Nous ne savions pas que ces séances qui précèdent les vacances étaient les dernières séances du traitement.
Lorsque Jérémie revient en septembre les parents me signifient très vite que la rentrée s’est bien passée, que Jérémie parle maintenant à l’école et qu’il n’a plus envie de venir. Les parents ne cachent pas, par ailleurs, que les accompagnements deviennent plus difficiles. Jérémie veut faire du golf le mercredi. Nous cherchons un compromis en proposant une seule séance par semaine. De toute façon Jérémie part en classe découverte, les parents reprendront contact au retour. Quelques semaines après, nous recevons une lettre des parents pour nous dire que Jérémie va beaucoup mieux. Ils mettent fin au traitement de leur fils et nous remercient chaleureusement !
Ne nous indignons pas trop vite. Malheureusement beaucoup de traitements d’enfants ont des terminaisons anticipées pour des motifs pour le moins divers. La levée des symptômes en est une des raisons. Convenons que l’interruption de la psychothérapie de Jérémie est brutale, probablement culpabilisée par les parents : ils choisissent d’adresser une lettre et non de venir pour une rencontre. La psychothérapie s’interrompt-elle à un moment significatif ? Peut-être. Jérémie est entré en latence en séance. Il aménage sa sexualité infantile et sa curiosité des origines en ébauchant un roman familial d’adoption s’appuyant sur Tarzan. Ce faisant, il a bien l’intention de triompher des menaces d’abandon qu’il met en scène. Il redouble le mouvement avec les marionnettes en se représentant en renard James Bond, initiateur de Pinocchio, qui échappe à toute menace de castration. Bien que les femmes aient une présence indirecte à travers James Bond, Jérémie les écarte pour un secret de fabrication des enfants entre hommes, entre Geppetto et Pinocchio. Est-ce cette curiosité sexuelle qui contribue à la résistance ? C’est probable. La levée du symptôme signe, elle, l’arrêt dans une famille restée globalement très discrète, plutôt distante et qui a quand même eu la capacité de maintenir la régularité d’un traitement de quatre années.
Jérémie n’aura pas été jusqu’à la fin de l’histoire de Pinocchio qui, après toutes ses frasques, retrouve son père, repousse les tentations du renard, écoute les positions surmo ïques du Cricket parlant et devient un garçon vivant et raisonnable.
 
POUR CONCLURE
 
 
La monographie est considérée de nos jours comme bien peu scientifique et c’est dommage. Elle présente de nombreux intérêts. Au-delà de la confirmation du mutisme sélectif comme un symptôme dans une organisation mentale de type état limite, de son accessibilité par une psychothérapie psychanalytique, l’étude monographique permet d’examiner les difficultés techniques du traitement proprement dit et nous autorise à faire des hypothèses psychopathologiques quant aux mécanismes en jeu dans l’organisation de ce mutisme sélectif et, par cette voie, peut-être, d’autres mutismes.
D’abord d’un point de vue technique, soulignons la grande patience nécessaire au thérapeute. Il ne peut, pendant longtemps, donner aucune interprétation possible du symptôme avec l’espoir de lever le silence langagier. Jérémie montre de manière exemplaire comment ses mouvements de rivalité conduisent une telle menace pour ses relations objectales qu’il se désorganise devant un surmoi très menaçant, sa seule issue étant une régression topique. Non seulement son organisation est alors dominée par des fantasmes prégénitaux de type oral et anal, mais encore le langage lui-même, qui naît de l’élaboration de la représentation de l’absence, se trouve prendre une valeur destructrice. Voix et langage sont alors à notre avis peu séparables dans la mesure où, si les mots « cognent » (selon une expression de Piera Aulagnier), le danger de destruction des liens interdit de faire entendre sa voix.
Mais comment penser les mouvements psychiques d’un enfant qui garde toutes ses facultés langagières avec ses familiers et ne peut s’en servir avec « les étrangers » et tous ceux qui représentent le milieu social (certains enfants gardent la capacité de parler à d’autres enfants) ? La question est déjà loin d’être simple, et si l’on prend en compte le langage intérieur, peut-on faire l’hypothèse que celui-ci est aussi troublé que la communication de l’enfant ?
Le mutisme n’est pas un choix, Jérémie le dit très bien à sa mère : « On ne choisit pas de parler. » On pourrait discuter sa formulation car il y manque une négation, mais ça ne nous paraît pas être fécond. Nous comprenons les propos de Jérémie comme une véritable difficulté et à parler et à penser dans certaines circonstances. Son mutisme n’est pas assimilable à une simple inhibition dans laquelle une pensée, quelque chose de formulé intérieurement sur le plan langagier, ne serait pas discible par peur d’une réaction surmo ïque. Il nous semble que dans le mutisme il y a défaite du jeu intérieur (au niveau préconscient/conscient) de telle façon qu’il s’agit pour l’enfant de se défendre d’affects violents envahissant sa psyché et d’échanges relationnels intrusifs. La lutte est plus radicale. Descriptivement, tout se passe comme si parler engageait relationnellement une cohorte potentielle de conflits dominés par l’identification projective (comme on le rencontre dans une dictature politique). Plutôt que d’osciller entre une scène de jeu dévastée et une réparation impérative qui réunit pacifiquement tous les protagonistes, comme il le fait dans son traitement, Jérémie opère un retrait qui pour nous se fait au prix d’un clivage du moi. C’est, et en même temps ça n’est pas : pas dit, pas pensé, pas échangé, ça n’a pas lieu, silence !
Que l’on fasse ou non l’hypothèse d’un clivage du moi, le mutisme de Jérémie négativement parle et nous pousse à chercher du côté du sens une hypothèse de compréhension.
Pour des raisons de discrétion éditoriale, nous n’avons qu’à peine évoqué ce que nous avons appris de l’histoire et des mouvements des parents. Nous avions été étonnés dès les premières consultations que ce soit seulement la mise en scène de Jérémie qui avait permis à la mère de retrouver le souvenir, l’affect de son fils et le sien propre lors de la naissance de son deuxième enfant. Cet étonnement nous le garderons tout le traitement, car ce seront nos hypothèses qui permettront des évocations d’abord discrètes puis de plus en plus importantes sur les rivalités fraternelles particulièrement douloureuses à la génération des parents. La grossesse du troisième garçon ne sera visible et parlée que les toutes dernières semaines avant l’accouchement, comme si avait dominé la peur de ce qui pourrait se produire à nouveau. Il y a là d’évidence une des possibles compréhensions des difficultés de Jérémie pour qui l’ensemble des conflits de rivalité réouvre les blessures des parents, et menace les relations. Mais alors le symptôme, être sans voix, devrait être reconnu comme une véritable conversion hystérique.
Peut-on en faire la preuve ? Probablement en reprenant les différentes phases de la thérapie de Jérémie. Les premières années de traitement montrent que d’un point de vue économique le symptôme hystérique ne suffit pas à maintenir un équilibre défensif dans l’organisation du complexe d’Œdipe de Jérémie. Comme on l’a vu, la désorganisation se poursuit sur un mode prégénital à potentialité psychotique. Ce n’est qu’après un long cheminement que pourra s’installer un transfert paternel où menace de perte d’amour et menace de castration anale puis génitale retrouveront une valeur dynamique. Jérémie à cet égard aura des propos remarquables écrits puis parlés. Vivant encore les conflits sur un mode très cru, il écrit à propos de la naissance de son second frère : « Je vais bientôt mourir. » Ou encore quelques temps plus tard, au moment de la séparation des vacances : « Jamais, vous êtes dans le ventre encore, toute la vie jusqu’à l’infini. » Puis lorsqu’il se réorganise et découvre, voire retrouve l’ambivalence de ses relations aux parents : « L’enfant il le savait pas que c’était aussi les parents qui l’avaient écrabouillé. » Il ajoute avec culpabilité quelques séances plus tard : « Mes mots, ils font peur, ils font du mal à tout le monde. » Le premier mot entendu en séance suit de près ce mouvement, c’est « coupe » dont on pourrait trop facilement donner de multiples interprétations. Ce qui paraît plus important, c’est comment le thérapeute et Jérémie vont triompher en pouvant jouer de la valence agressive et de la valeur destructrice des mots. Le mutisme levé en séance ne l’est pas pour autant dans la vie scolaire de Jérémie, bien que celui-ci entre en latence dans le traitement. Il va falloir beaucoup plus. Jérémie, se servant de la transposition de l’histoire de Tarzan et de celle de Pinocchio, construit des romans familiaux où il peut déployer des scénarii de sa sexualité infantile, de sa curiosité sexuelle et se défendre de son intérêt pour la scène primitive en proposant abandon et adoption, ou recherche du secret de fabrication utilisé par Geppetto. C’est l’abord de ce conflit sexuel œdipien qui permet enfin la levée du mutisme en retrouvant le conflit d’investissements sexuels et ses défenses. Indirectement, le traitement témoigne là de la nécessité de ne pas négliger la force de la conversion dans la construction symptomatique de Jérémie.
Avant de terminer, pourrions-nous faire une hypothèse de plus sur le choix du mutisme chez un enfant qui par ailleurs parle avec ses familiers ? N’y a-t-il pas là un choix lié aux spécificités du langage ? En effet, si le langage se construit sur l’absence chez le jeune enfant et donne à représenter en l’absence des êtres les plus proches, le langage ne peut-il pas perdre ses potentialités de jeu et prendre une valeur si meurtrière dans son expression qu’il laisserait l’enfant dans une angoisse d’effondrement devant sa destructivité en quelque sorte réalisée. Évoquer c’est certes retrouver, mais dans le même mouvement c’est aussi potentiellement perdre et être abandonné. On peut alors penser que la présence familiale pondère les menaces d’anéantissement et restitue au langage un minimum de jeu et des possibilités d’expression, y compris des affects agressifs.
Hiver 2003
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Dahou Zerdalia K. S. (1995), « Les couleurs du silence », le mutisme des enfants de migrants, Calmann-Lévy.
·  Diatkine R. (1969), L’enfant prépsychotique, La psychiatrie de l’enfant, XII, 2, 413-445.
·  Lebovici S., Diatkine R., Klein F. et Diatkine-Kalmanson D. (1963), Le mutisme et les silences de l’enfant, La psychiatrie de l’enfant, VI, 1, 80-138.
·  Morgenstern S. (1927), Un cas de mutisme psychogène, Revue française de psychanalyse, I, 3, 492-504.
·  Stein C. (1954), Sur le mutisme chez l’enfant, thèse.
 
NOTES
 
[1] Psychothérapeute, Centre Alfred-Binet, Paris 13e.
[2] Psychiatre consultant, Centre Alfred-Binet, Paris 13e.
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