2003
La psychiatrie de l'enfant
Mémoires cliniques
Temporalité et autisme : de l’immuabilité comme modalité défensive
Martin Joubert
[1]
108, boulevard du Montparnasse75014 Paris
En annulant toute temporalité, l’immuabilité, modalité défensive caractéristique des syndromes autistiques, permet un contrôle aussi paradoxal qu’absolu sur le temps. La mise en perspective de deux histoires cliniques permet d’interroger cette nécessité de lutter contre tout changement à la lumière de l’incapacité de ces enfants à utiliser de manière nuancée les fonctions d’intrication que leur conférerait une analité bien organisée. Ces enfants semblent n’avoir pas pu constituer un masochisme primaire fonctionnel sous l’effet, supposons-nous, de la carence ou de la distorsion, à un moment donné, d’une certaine fonction contenante/intricante habituellement supportée par l’environnement.Mots-clés :
Autisme, Immuabilité, Cognition, Temporalité, Masochisme, Psychothérapie, Psychanalyse.
Sameness as a defensive pattern typical of autistic syndromes provides absolute though paradoxical control over time. This total need to strive against change of any kind could be linked to these children’s inability to carefully use the capacities linked to the anal characteristics of personality. The clinical stories of two autistic children enable the author to presume that the development of primary masochism in autistic children could have been impaired through some particular flaw in their primary environment.
La inmutabilidad defensiva característica de los síndromes autísticos que anula la temporalidad consigue un control tan paradójico como absoluto sobre el tiempo. La comparación de dos historias clínicas suscita el interrogante de esta necesidad de luchar contra cualquier cambio bajo el enfoque de la incapacidad que tienen estos niños para utilizar de forma matizada las funciones de intrincación propias de una analidad bien organizada. En nuestra opinión, aparentemente estos niños no han podido organizar un masoquismo primario funcional por la carencia o la distorsión, en un momento dado, de la función continente/intrincante habitualmente asumida por el entorno.
L’immuabilité, décrite par Kanner (1972) comme un symptôme cardinal de l’autisme, s’impose au thérapeute comme à l’entourage des enfants dits “ autistes ” comme le plus redoutable des freins au changement. Comment imaginer un devenir face à tant d’inertie ?
Une journée de réflexion
[2] consacrée à la temporalité nous a fourni le cadre propice à l’examen de questions relatives au devenir et au temps dans le traitement des enfants autistes. C’est le texte de cette intervention que nous publions ici.
Les objets qui nous entourent ont cette faculté de pouvoir rompre d’un coup le lien de familiarité que nous entretenons avec eux pour soudain se charger d’étrangeté. C’est ainsi que je crus voir d’un œil neuf, un jour d’ennui, la lampe de mon bureau. Je la voyais soudain telle qu’elle était avec ses grands bras déglingués, ses ressorts fatigués et sa tôle cabossée ; « telle qu’en sa nudité... », aurait dit le poète. Je réalisais d’un coup le temps passé là à ce bureau. Dix ans déjà que je souffrais cette hideur quotidienne sous mes yeux !
Cette lampe, ce jour-là, s’était obligeamment constituée en support de projection d’une image de moi-même démantibulée. Elle s’est faite réceptacle d’un trop plein de haine qui menaçait ma continuité de fonctionnement psychique (mon ennui), lequel, trouvant là à se poser, permettait une reprise de mes processus de pensée sous la forme d’une théorisation du temps qui passe.
À ces quelques mots introductifs on le voit, parler du temps incite à la littérature. C’est pour cela sans doute que les références qui me venaient en y réfléchissant n’étaient ni psychanalytiques, philosophiques ou scientifiques, mais toutes littéraires. En revanche, les histoires cliniques auxquelles je pensais, en référence à ce thème de la temporalité, ne concernaient que des enfants très régressés. Deux enfants tout particulièrement, tous deux autistes et cependant très différents l’un de l’autre.
Le temps ; temporalité, tempo ; temps vécu, temps mesuré.
La temporalité est ce qui a affaire au temps en tant qu’organisé. Organisé dans une succession chronologique, un avant précédant un après. Un temps qui, s’il n’a ni commencement ni fin, se dirige toujours dans le même sens, d’un début vers une fin. Un temps spatialisé
[3] du coup, ordonnable, représentable ; succession temporelle qui forme sous-bassement à la mise en place des successions et des catégories logiques
[4] puisque (opérateur logique !) ce qui a été ne peut plus être.
La pesée du temps dans le quotidien des individus, l’incidence d’un temps compté, d’un temps omniprésent, aux séquences toujours plus courtes, est une réalité récente dans la vie de nos sociétés. Jadis, naguère, il n’eût servi à rien de savoir si du midi on se rapprochait ou on s’éloignait un temps soit peu. La comptabilité, opérant sur de grandes séquences de la journée, s’accordait probablement aux vitesses de déplacement des animaux de trait et à la dépendance de l’individu à l’égard des rythmes de la nature. À l’inverse, le découpage toujours plus étroit du temps qui s’impose à nous aujourd’hui a partie liée avec les nécessités du travail industriel, dont les séquences doivent s’emboîter les unes aux autres d’une manière toujours plus précise et comme sans solution de continuité.
Les hommes ont toujours senti la nécessité d’objectiver l’écoulement du temps. Mesurer le temps permet de se libérer du caractère éminemment subjectif de son éprouvé ; c’est aussi en rythmer l’écoulement.
La plupart sinon tous les dispositifs utilisés pour mesurer le temps reposent sur un principe d’écoulement régulier. Écoulement d’eau, de sable, d’élasticité. Il s’agit de systèmes qui sont conçus pour contenir une certaine énergie, régulièrement croissante, jusqu’à un certain point au-delà duquel, une rupture se faisant, le système se décharge pour retrouver son niveau énergétique de départ. C’est l’échappement.
Ainsi fonctionne l’horloge hydraulique dont le mécanisme dérive de certains systèmes d’irrigation longtemps en usage sur les bords du Nil et qui assurent un débit d’eau régulier dans les canaux d’irrigation. Le modèle le plus simple comporte une cupule qui se remplit d’eau régulièrement en opposition à un contre-poids, jusqu’à basculer d’un coup lorsque le poids de la cupule remplie d’eau dépasse celui du contrepoids. La cupule se vide alors, tandis que le dispositif, reprenant sa place initiale, peut à nouveau se remplir. En basculant, la cupule actionne un système comptabilisateur. Le principe d’une horloge mécanique est fondamentalement le même, régie par l’échappement d’une roue dentée elle-même mue par la force constante exercée par un poids ou par l’élasticité d’un ressort. À la tension continue de la force en jeu s’oppose la régularité du mécanisme d’échappement.
Tension régulièrement croissante puis rupture qui remet le système à zéro, voilà qui pourrait fournir une jolie métaphore pour décrire le régime économique des pulsions ; régime censé alterner poussée constante et décharge. Poussée de la pulsion qui s’accompagnerait d’une tension de déliaison, puis décharge qui permettrait à la libido de réajuster le licol passé au cou de la pulsion de mort. Le parallèle s’arrête là cependant.
En effet, ce modèle d’un accroissement continu des tensions rythmées par des décharges régulières, bien tempérées par un préconscient idéal qui gérerait son petit capital pulsionnel en père de famille avisé, n’a pas grand chose à voir avec le formidable désordre de la vie pulsionnelle. Une vie pulsionnelle continûment chaotique, imprévisible, ponctuée de décharges au petit bonheur des objets de rencontre et de stratégies plus ou moins élaborées acquises au cours du temps. Désordre et violence qui caractérisent la vie elle-même dans sa lutte acharnée, de tous les instants, et jusqu’au dernier souffle contre la paix de la mort, et qui reste ignorante des ambitions de comptable du préconscient.
LE TEMPS ET LA PULSION, L’ANALITÉ COMME « INTRICATEUR »
La mesure du temps, parce qu’elle est coupure, produit un reste. C’est, selon le modèle de notre horloge hydraulique, le contenu de la cupule, le résidu énergétique, ce qui part à l’égout et du devenir duquel il n’y a pas à se préoccuper. La chute régulière du balancier, tranchant imaginairement dans le cours immémorial du temps, en ordonne le champ en libérant une part vivante d’une part morte, le débris, le « bon pour la poubelle ». Œuvre libératrice donc.
On sait cependant, depuis Freud, à quel point le symptôme obsessionnel tend à neutraliser, à mortifier le mouvement même censé le libérer. Et c’est sans doute cela que l’on voit à l’œuvre dans nos sociétés, où le découpage toujours plus étroit du temps s’accompagne d’une comptabilisation toujours plus précise de l’activité des individus au nom d’un idéal de transparence
[5].
Mais au-delà d’une question de rentabilité économique, cette contrainte du temps sur les corps témoigne aussi d’un souci du corps social de mettre à distance, d’encadrer et de neutraliser les émois, les rythmes, les sensations corporelles.
Le langage dit « populaire » fournit toute une série d’expressions savoureuses autant qu’ambiguës et qui traduisent l’imbrication du temps et des plaisirs de l’analité. Ainsi : être « réglé comme une pendule » qui s’applique à l’organisation d’un quotidien répétitif, désigne en même temps une sorte d’idéal du fonctionnement du corps. Un corps qui se marquerait de la régularité métronomique de la selle matinale, selle qui dès lors « se ferait », sans qu’on y pense
[6], œuvre d’un corps mécanisé et, de la sorte, « dé-pulsionnalisé ».
La formule porte en écho quelque chose d’une dimension érotique anale portée par le langage et qu’on retrouve dans cette autre expression imagée : « Nous en chier une pendule
[7] », par quoi se désigne une certaine façon d’exploiter un tort ou un travers anodin de l’autre pour évacuer sa mauvaise humeur ; par quoi se trouve soulignée bien sûr l’équivalence, marquée par le langage, entre l’exonération d’un contenu corporel devenu inutile et l’évacuation de contenus psychiques désagréables et sources de mécontentement.
Mais cette expression, dans sa formulation énigmatique, dit aussi comment cette opération suppose le recours à l’Objet. Car pour pouvoir conchier son entourage, encore faut-il en avoir un à sa disposition. Voilà qui me ramène à la littérature et à l’autisme.
Plus précisément à Frantz
[8], le jeune autiste décrit par Tournier (1975) au début des
Météores. Je me souvenais de sa fascination pour les architectures fantastiques qu’il construit avec ses selles en déféquant. Mais en recherchant ce texte, je me suis aperçu que Tournier imagine surtout à ce personnage un symptôme à la fois bien connu et des plus intriguants : il est chronologue. J’appelle ainsi cette propriété étrange qu’ont certains autistes de pouvoir donner le jour d’une date ou la date d’un jour aussi éloignés dans le temps soient-ils, et cela sans y réfléchir et sans aucun calcul apparent.
Tournier fait l’hypothèse que ce symptôme a quelque chose à voir avec l’immuabilité chère au bon docteur Kanner
[9]. « Oui – écrit-il – ce que Frantz ha ïssait plus que tout au monde, c’était le changement [...] Alors, il s’était rétracté. Il avait fui la société de ses semblables à l’intérieur de lui-même, barricadé dans une forteresse de mutisme et de refus [...] Mais – ajoute-t-il – il y avait le temps [...] Le temps était son cauchemar, le temps au double sens du mot. » Tournier, à partir de là, imagine comment cet enfant vit en quelque sorte branché sur le bruit de la mécanique d’un grand métier à tisser Jacquard dont la succession des plaques perforées constitue une sorte de langage qui lui-même, dans sa diversité apparente, reste prisonnier d’une répétition implacable. Cela pour le jour, tandis que la nuit, c’est le ballet à la fois ordonné et aléatoire des faisceaux des phares de la baie au bord de laquelle il vit, qui règle son monde intérieur.
Souvent j’ai pensé à Frantz pendant les séances de Magali, retrouvant chez elle son espèce de communion très immédiate et sensorielle avec les éléments naturels et les forces cosmiques. Parfois au milieu d’une séance, rompant avec une immobilité totale, elle bondissait sans préavis vers la fenêtre et il me fallait un certain temps pour réaliser qu’en effet il venait d’y avoir une grande bourrasque de vent que j’avais, moi, à peine remarquée et que c’était cela qui l’avait ainsi attirée irrésistiblement. J’ai mis longtemps à prendre conscience que je pensais aux Météores pendant ses séances, mais cette pensée a certainement soutenu mon intérêt pour Magali, une enfant tellement enfermée au fond d’elle-même, tellement inaccessible, qu’elle nous faisait ressentir nos efforts thérapeutiques comme totalement dérisoires et absurdes.
« Vous parlez lorsque vous cessez d’être en paix avec vos pensées. » Cette forte parole de Khalil Gibran (1956), il me semblait parfois l’entendre pensée tout haut par Magali devant nos tentatives incongrues pour lui parler. Aussi bien aurions-nous pu parler de la pluie et du beau temps, ce que nous faisions d’ailleurs à l’occasion.
Magali, à 12 ans, nous avait été décrite comme une future ménagère. Elle honnissait le désordre et n’avait de cesse de ranger tout autour d’elle, à la condition toutefois d’une sollicitation. Car, laissée à elle-même, son immobilité restait totale. Elle semblait incapable de la moindre initiative, alors même qu’elle savait satisfaire aux demandes de son entourage. Il fallait que l’impulsion lui vienne du dehors.
Dans les débuts d’un traitement où nous l’avons toujours reçue à deux, il nous arrivait de pouvoir visualiser son ambivalence catatonique jusque dans ses gestes. Face à une balle de mousse dont elle savait bien qu’on pouvait attendre d’elle de la renvoyer, son pied hésitait de longues minutes dans une alternance de petits mouvements contradictoires, témoins d’une formidable lutte de toute sa jambe entre les muscles agonistes et antagonistes sans pouvoir décider de l’impulsion à donner ou retenir.
Magali a depuis lors récupéré des capacités d’initiative. Elle les met au service d’activités très particulières et qui l’occupent totalement. Elle organise ses séances d’une manière de plus en plus ritualisée. Dès son entrée dans le bureau, elle se précipite sur le panier d’osier disposé au centre de la table et qui contient divers objets de bureau et autres bricoles : un petit bloc de « Post-It », une chaîne de trombones, deux ou trois aimants, un bouchon, une sorte de petite paille en plastique. Ces objets ont en commun certaines propriétés particulières. Ils ont un ou plusieurs bords nets sur lesquels les doigts et les ongles peuvent ripper. Ils ont un contact un peu rugueux. Ils sont pour l’essentiel rigides, enfin le plus souvent ils posent un problème d’attachement/détachement, problème auquel elle s’attelle avec une infinie prudence. Car la petite feuille d’un « Post-It », une fois détachée de son bloc, se rattache mal, ou bien se froisse, là où l’aimant par exemple permet, lui, une répétition des opérations à l’infini.
Elle se livre à ces expériences étranges en imprimant un petit coup répétitif du bout de l’ongle sur l’un des bords de l’objet dont elle éprouve ainsi la résistance et la consistance. Elle explore les objets avec sa seule main gauche tandis qu’elle tient le petit bloc de « Post-It » de la main droite. Chaque séquence d’exploration d’un objet paraît lui imposer ensuite une longue séquence de réassurance par l’effeuillage du bloc de « Post-It » par la main droite
[10], comme si elle avait trouvé là, en se séparant strictement en deux, un moyen de contrôler par son côté droit les charges d’excitation provoquées par son activité exploratoire cantonnée, elle, au côté gauche.
On aurait tort cependant de voir là de véritables expérimentations au sens des opérations circulaires décrites par Piaget (1967) et par lesquelles la répétition permet à l’enfant une appropriation qui lui ouvre la voie à de nouvelles expériences. Rien de tel ici, l’objet une fois pris dans l’activité exploratoire y reste comme englué. Il n’y a là que répétition, et rien d’autre.
Car ce qui est visé, ici, c’est le contrôle. Le contrôle, l’immobilisation, la neutralisation d’objets dont le contact entre eux, l’autonomie d’une manière générale, est redoutée. D’ailleurs, avec le temps son « jeu » cherche de plus en plus à disposer les uns par rapport aux autres ses objets devant elle d’une manière particulière, comme si elle recherchait une combinaison idéale ; combinaison qui aboutirait sinon à l’immobilité totale, du moins à une neutralisation des objets les uns par les autres, maintenus ainsi dans une position d’équilibre stable
[11].
À cet égard, son attitude vis-à-vis de la pâte à modeler est exemplaire. Au début, elle refusait tout contact avec cette matière qui rassemble tous les caractères qu’elle déteste aussi bien dans ses formes que dans sa consistance. Elle est molle et déformable
[12]. On peut en séparer des morceaux qui ne retrouveront jamais leur forme initiale. Les mélanges qu’on en fait ne peuvent jamais se trouver dissociés à nouveau dans leurs éléments d’origine. Et lorsqu’on la touche, il vous en reste toujours un peu sur les doigts qui gardent ainsi une trace de ce contact. Au fond, avec la pâte à modeler, on ne peut être assurés ni d’une solution de continuité intangible, ni d’une restitution à l’état initial. Avec la pâte à modeler, il y a toujours un avant et un après, quelque chose qui porte la trace d’un passage, d’un changement. À l’instar des constructions fantastiques obtenues par le héros de Tournier avec ses selles, la pâte à modeler est une source de vraie création tant les formes qu’on en obtient par un modelage informel sont imprévisibles et à chaque fois radicalement nouvelles.
Or avec le temps et à force de laisser à la disposition de Magali dans le panier toujours les mêmes petits blocs de pâte à modeler, elle a fini par se les approprier, les adopter en les soumettant toutefois à des conditions strictes : les disposer très précisément sur le bureau ; leur empêcher tout contact avec un autre objet ; leur garder toujours la même forme, et vérifier enfin que leur dessèchement progressif avec le temps les a rendus moins collants.
Ainsi immobilisés, neutralisés, ces nouveaux objets peuvent intégrer sa collection, une collection véritablement surréaliste qu’elle dispose devant nous, caricature et préforme tout à la fois de ce qui pourrait représenter des ébauches d’objets internes. Magali ne met-elle pas ainsi en scène la nécessité d’un morcellement
[13] ? Morcellement qui prévient tout danger d’érotisation par le contact de ses objets entre eux, qui les dévitalise mais les rend du même coup impropres à se lier entre eux et à constituer ainsi des éléments de pensée.
D’ailleurs au fil du temps, ce n’est pas seulement cette collection d’objets hétéroclites qui s’immobilisent pendant les séances, mais c’est aussi tout ce qui l’entoure, nous y compris. Elle supporte de moins en moins nos mouvements. Et lorsque ayant moi-même manipulé sans trop y prêter garde tel ou tel objet, à peine je le laissais qu’elle s’en saisissait pour l’intégrer à sa collection. Il me semblait que ce n’était pas tant un intérêt particulier pour cet objet qui motivait son geste, mais plutôt l’impérieuse nécessité de m’en retirer l’usage afin que l’immobilité nous revienne au plus vite. Puis c’est notre capacité de pensée elle-même qui peu à peu s’est figée. Le sommeil nous gagnait, puis l’ennui, l’incapacité enfin à penser quoi que ce soit de ce qui se déroulait devant nous. Peu à peu s’insinuait en nous le fantasme terrifiant d’une pétrification progressive et déjà fort avancée, et dont nous ne pourrions plus nous défaire.
Seule la fin de séance semble aujourd’hui concentrer un reste de vitalité. Se séparer de ses objets, ce qu’elle faisait autrefois dès qu’on le lui demandait, est devenu une opération extrêmement laborieuse. L’intérêt qu’elle manifestait à la capacité de collage/décollage de certains objets semble s’être reporté maintenant sur les objets eux-mêmes. Pour pouvoir nous les laisser en garde, elle doit les disposer dans le petit panier de la table selon un cérémonial complexe. Elle-même, qui auparavant partait d’un seul mouvement jusque dans la salle d’attente, doit maintenant se rasseoir après avoir rangé ses objets, se balancer d’un lent mouvement sur sa chaise comme si elle cherchait à éprouver la pesanteur de son corps à travers son fondement, puis en appuyant progressivement tout son poids sur les accoudoirs, prudemment, elle se laisse basculer en avant, s’élève avec lenteur et va pour sortir ; et là, elle s’immobilise. Juste à l’endroit où pourrait être marqué par terre le seuil de porte, elle semble hésiter un certain temps, puis enfin part retrouver son père en salle d’attente.
Pendant ce court moment, j’ai le temps d’imaginer qu’elle teste ma capacité à supporter jusqu’au bout son ambivalence, d’autant qu’au début nous avions tendance, dans ce moment de la séparation, à provoquer sa sortie par une impulsion verbale.
Comme Frantz, Magali nous enferme dans sa nécessité de figer tout mouvement autour d’elle ou à tout le moins de pouvoir les enfermer dans un ordre intangible. Cette immobilisation des choses, cette minéralisation du vivant s’étend à la capacité de pensée des thérapeutes. Ceux-ci espèrent alors trouver quelque grain à moudre du côté d’une reconstruction « historisante » de la pathologie de l’enfant dans les entretiens avec ses parents. Et en effet, la mère de Magali venait volontiers nous rencontrer, mais très vite son discours nous a semblé lui aussi totalement dévitalisé. On avait l’impression de quelqu’un qui cochait les cases d’un questionnaire imaginaire destiné à satisfaire une autorité imprévisible et toute puissante. Aucune pensée ne peut se tisser à partir de là. Même d’événements manifestement cruciaux et douloureux de son histoire, elle ne pouvait parler que sur ce même mode neutre et lointain, une affaire personnelle au fond et dont il n’y a rien à dire de particulier. Évidemment qu’elle a eu de la peine, et après ?
Comment ne pas penser alors à la parole du père de cet autre enfant autiste que je connais bien, Adrien, et qui, après des années passées à jouer à un étrange jeu du chat et de la souris avec les institutions soignantes de son enfant, me dit un jour dans un cri du cœur indigné : « On va quand même pas se mettre à chercher le pourquoi du comment ! »
Adrien est alors âgé de 11 ans, et ses parents reviennent me voir de mauvais gré, contraints par l’institution scolaire. Nous entretenons depuis des années, eux et moi, une relation pathologique. À intervalle irrégulier depuis sa première année de maternelle, tantôt une fois l’an, tantôt moins, tantôt plus, ils viennent me solliciter en se disant très inquiets pour leur fils, demandant une prise en charge immédiate, puis disparaissant dans la nature dès qu’un travail régulier semble vouloir s’instaurer. J’ai fini par réaliser que la rupture survenait le plus souvent au moment où je commençais à me formuler des hypothèses quand au fonctionnement mental de leur fils. À force de persévérance et de menaces de la part de l’institution scolaire, après qu’ils en eurent épuisé tous les recours, tout au plus ont-ils accepté, après quelques années, une intégration limitée mais continue d’Adrien dans un centre de soins à temps partiel.
Nous nous sommes formulé déjà depuis quelque temps les uns aux autres ce qu’il en était de ce fonctionnement et ce qu’il recouvrait de stratégie de lutte contre des institutions supposées vouloir stigmatiser les difficultés de leur fils pour le placer en milieu spécialisé. Ce qu’autrefois, aux beaux temps regrettés de l’antipsychiatrie, nous aurions sans doute nous-mêmes appelé : le « psychiatriser ». C’est pourquoi, les faux-fuyants s’épuisant avec le temps, les diverses institutions s’obstinant à les renvoyer sur moi, ils me revêtent de plus en plus volontiers de la tunique du persécuteur. Et c’est ce qui est différent aujourd’hui, où leur hostilité à mon égard n’a plus besoin de se déguiser.
Adrien, que je n’ai pas vu depuis presque un an, va mieux. Moins angoissé, il a moins besoin de m’envahir avec ses incroyables préciosités de langage et de comportement ; celles-là même qui lui valent d’être persécuté par les autres enfants. Il met en scène devant moi un jeu. Il s’agit de quelque chose qu’il aurait dans le ventre, et qui en sort en tombant par terre. Immédiatement, une pensée se forme en moi au vu de son jeu, théorie d’une naissance anale qui me semble se confirmer dans l’accompagnement sonore de son jeu. Je lui livre alors, sur le même mode, ludique et bruyant, une interprétation – qu’en termes savants on dirait « de psychodrame » – qui traduise la pensée qui m’est ainsi venue. Il rit, nous nous sommes compris, il recommence.
C’est alors que je me suis souvenu, soudain, d’avoir joué avec lui à ce même jeu quatre ou cinq ans auparavant. Ces séquences échangées à une époque où il y avait eu quelques séances régulières m’avaient fait penser que ce garçon serait accessible à un traitement. Or à peine avais-je eu le temps de penser cela que les parents désertèrent ma consultation pendant plus de deux ans.
OÙ L’ON REPARLE DE L’ANALITÉ DANS SON RAPPORT AVEC L’ACTIVITÉ DE PENSER
Aujourd’hui, le plaisir qu’il éprouve à ce jeu, un jeu qui comporte sous une forme condensée une caricature de la sexualité des adultes et de leurs mensonges à ce sujet, cette ironie même, s’accompagne rapidement d’un débordement d’une excitation qui grandit à mesure que les séquences de jeu se répètent. Cette excitation témoigne chez Adrien de l’absence d’un contrôle efficace et nuancé de la pulsionnalité par l’analité. Une analité qui, bien intriquée, permettrait par une maîtrise souple de l’objet d’obtenir une transformation de l’agressivité à travers le jeu. Ici, cette absence d’intrication, cette absence de marge de manœuvre dans ses relations et en particulier avec ses parents, ne laisse à sa disposition, comme seul destin pulsionnel, que la répression ou l’explosion dévastatrice
[14]. D’ailleurs, à son retour dans la salle d’attente, son père, qui a entendu le rire triomphant d’Adrien, me reproche amèrement de lui compliquer la tâche, lui qui est sans cesse obligé de contenir les débordements de son fils. Il me prend à témoin de sa difficulté à canaliser cet enfant qui, grandissant, s’approche d’une puberté dont il craint l’émergence. Comment alors le tiendra-t-il ? Rébellion, contestation à venir, face auxquelles ce père s’imagine totalement démuni.
Cependant, du point de vue d’Adrien, on voit dans cette courte séquence comment le fait qu’un sens inconscient puisse être perçu par un autre ouvre pour lui le champ de la transitionnalité et de l’échange ; comment ce jeu, du coup partagé, débouche sur la tentative de renouveler le plaisir éprouvé dans cette rencontre, et comment la recherche de ce plaisir suppose à la fois la répétition et le changement ; car la simple répétition du même épuise inéluctablement le plaisir de la découverte
[15]. On voit que pour que la parole, la pensée puisse prendre un sens utile pour le sujet, puisse fonctionner comme source de plaisir pulsionnel, il faut que le désir inconscient, ici celui de tourner en dérision la puissance parentale, puisse être reconnu par autrui, recueilli comme semblable aux siens, puis retourné au sujet sous une forme qui lui en permette la reprise
[16]. C’est à cette condition que le recours au langage peut avoir un sens pour le sujet. Dès lors, Adrien n’avait plus besoin avec moi de recourir à ces préciosités discordantes par lesquelles habituellement il module et contrôle la distance à laquelle il maintient l’objet.
FONCTIONS DÉFENSIVES DE L’IMMUABILITÉ
Cause ou conséquence, la remarquable discontinuité des parents d’Adrien par rapport à la prise en charge de leur enfant fait écho à l’impossibilité chez lui à développer une pensée structurée. En tout cas, l’émergence en séance de tels éléments de pensée chez Adrien devient immédiatement persécutrice pour ses parents, qui mobilisent alors des défenses projectives.
De ce point de vue, leur long parcours louvoyant, année après année, pour éviter toute continuité dans le travail psychothérapique avec leur fils semble avoir eu pour fonction inconsciente de figer dans un durée indéfinie, un temps immobilisé et sans déroulement réel, un équilibre familial extrêmement fragile et toujours menacé de se rompre.
Chez Magali, l’immuabilité répondait à la nécessité de figer tout mouvement, fut-il interne ou externe, ce qui, chez elle, revient probablement au même ; l’immuabilité chez elle se confond avec l’immobilité. Dans le cas d’Adrien, l’immuabilité est camouflée derrière le semblant de mouvement que constituent les ruptures successives. Ici, l’immuabilité est assurée par le fonctionnement collectif du groupe familial. Elle est mise au service de la répression de la pulsionnalité de l’enfant, pulsionnalité qui est vécue comme potentiellement incontrôlable et dont il faut, du coup, maîtriser les moindres manifestations.
La mise en perspective de ces deux histoires cliniques nous autorise sans doute à poser comme hypothèse que l’immuabilité – telle qu’observée dans l’autisme de type « Kanner » – assure à l’enfant un contrôle de sa pulsionnalité en lieu et place d’une fonction contenante s’exerçant de l’extérieur, et qui précéderait la constitution de ses propres instances régulatrices.
DE LA CIRCULATION DU SADOMASOCHISME DANS LE TRAITEMENT DE L’AUTISME
D’ailleurs, il est remarquable que dans le traitement psychothérapeutique de certains autistes, à certains moments particuliers, tout se passe comme si le comportement de l’enfant contraignait le thérapeute à exercer lui-même une contention physique de l’enfant pour assurer la continuité et la survie de la thérapie et de son cadre. Cette situation perdure habituellement jusqu’à temps que, à force de persévérance, le couple formé par l’enfant et le thérapeute trouve ensemble une voie de dégagement ; trouvaille et nouveauté qui permettent à l’enfant une ouverture. Toujours, cette voie de dégagement prend une forme ludique initiée par l’enfant, quelque chose qui tout à coup prend sens et peut circuler entre l’enfant et le thérapeute. Toute l’habileté du thérapeute est alors de savoir saisir au bond la perche du jeu que lui tendra l’enfant au plus fort d’un moment de crise, au moment où il s’y attend le moins.
Dans ce travail, l’enfant sollicite le thérapeute dans des zones particulièrement difficiles, celles des limites de sa propre économie sadomasochiste, en l’obligeant à endosser une position de contrainte impitoyable et pourtant tempérée.
Le fait de tenir bon malgré tout, de maintenir les règles et le cadre, de durer et d’endurer jusqu’à ce qu’une solution se trouve, permet à l’enfant une ouverture à un éprouvé de la douleur qui lui soit supportable. Il s’agit d’une épreuve qui marque définitivement, et par laquelle se trouvent liées entre elles ces différentes catégories que sont l’éprouvé, la souffrance et le temps, et qui ouvre au psychisme la voie vers la capacité de penser
[17]. Ce dont il s’agit alors, c’est de la mise en place du masochisme primaire. L’établissement d’un tel masochisme primaire fonctionnel qui apparaît donc bien comme le socle de l’organisation de toute vie psychique, comme le prétend la théorie
[18].
On voit bien du coup comment la constitution d’un masochisme primaire fonctionnel passe par l’intervention d’un objet extérieur et qu’il s’appuie, pour s’établir, sur l’exercice par autrui d’un sadisme bien tempéré ; bien tempéré, c’est-à-dire suffisamment bien intriqué et à partir de quoi vont pouvoir se différencier chez le sujet, un intérieur et un extérieur, un moi et un non-moi.
Je fais l’hypothèse que précisément dans les histoires de ces deux enfants, Magali et Adrien, quelque chose de cette fonction n’a pas été opérante en lieu et place de quoi ils ont installé des mécanismes défensifs du type de l’immuabilité, qui leur permettent de faire l’économie de ce passage ; celui de la mise en place du masochisme primaire et du détour qu’il suppose par l’objet. L’enfant autiste de cette façon reste maître en son domaine, absolument maître certes, mais absolument seul aussi, éternellement.
Magali nous avait impressionnés par son absence totale d’initiative. Et c’est ce qui s’est imposé à nous comme fil rouge dans notre travail avec elle ; celui d’un pari que quelque chose d’un désir, propre, personnel pourrait un jour trouver sa voie et constituer une première amorce à s’établir comme sujet. En attendant, ce présupposé théorique nous a conduit à nous affronter dans un premier temps au sentiment désespérant de l’inutilité de tous nos efforts ; affect contre-transférentiel probablement superposable au sentiment d’inanité, décrit par Misès (1980) comme typique du transfert psychotique ; puis à un fantasme de pétrification ou d’immobilisation pour l’éternité. Ce dernier fantasme pourrait être de bon augure s’il préfigure son retournement ultérieur en fantasme de mort, lequel commence d’ailleurs à nous envahir parfois, lorsque nous nous inquiétons par exemple de sa prise de poids ou de sa santé. Le surgissement de ce fantasme dans une telle cure signe à notre avis un début de revitalisation du transfert.
TEMPORALITÉ ET CHANGEMENT
Dans ce travail, la temporalité est notre alliée. À l’immobilité du transfert autistique, nous opposons le rythme des séances, la régularité de leur durée, la répétition de leurs interruptions. Et c’est bien ainsi que semble s’en être servie Magali, qui progressivement a investi l’espace-temps de la séance à la manière dont elle investissait au départ les objets qu’on lui fournissait, déplaçant au niveau de son propre corps ses investigations dans le domaine de l’accolement/décollement
[19]. Aujourd’hui, on a l’impression qu’elle entretient avec cet espace-temps de la séance la même relation d’adhésivité qu’elle explorait auparavant avec ses différents objets. C’est elle-même maintenant qu’il s’agit de décoller du temps de la séance au moment de sortir, comme si décidément son mode de relation, son mode d’appréhension de l’inconnu et de connaissance, était pour l’instant celui de l’adhésivité. Passion pour les surfaces, les enveloppes, les textures ; excitation du décollement de deux feuillets, tendus jusqu’à leur point de rupture.
En même temps, ce déplacement de son intérêt de ses petits objets jusqu’à son corps laisse apparaître un éprouvé interne au corps, la pesanteur qui s’oppose à la musculature, puis le redressement du corps qui s’appuie sur l’axe vertébral ; tous mouvements liés aujourd’hui à un éprouvé du corps, lequel devient source possible de plaisir et non plus seulement dans l’automatisme d’une kinésie imposée. Quelque chose d’une troisième dimension, d’une épaisseur semble sur le point de se constituer là où jusqu’à présent il n’y avait que des bouts de surfaces.
En tout cas on peut nous le souhaiter, car l’immuabilité est bien pour le thérapeute la plus désespérante des modalités défensives, face à laquelle il se sent totalement démuni, passif, réduit à l’attente, une attente dont rien ne peut lui permettre d’espérer qu’elle ne sera pas infinie. À quoi bon alors ? Et pourtant, cette étrange folie de continuer à croire qu’on y pourra quelque chose n’est-elle pas la seule à même de maintenir ouverte une toute petite brèche en direction de ces enfants tellement éloignés de nous ?
Hiver 2003
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Tustin F. (1977), Autisme et psychose de l’enfant, Paris, Le Seuil.
[1]
Pédopsychiatre, psychanalyste, Paris.
[2]
« Journée de secteur » du 11 juin 2002, service de pédopsychiatrie, D
r Durand, Hôpital intercommunal, Créteil.
[3]
L’étroite imbrication de la construction d’une représentation spatiale du temps et de la mise en place d’une pensée logique a été repérée de longue date. Ainsi Piaget, qui écrit : « Cette solidarité des quatre catégories fondamentales de l’objet, de l’espace, de la causalité et du temps qui rend possible une analyse de ce dernier, au niveau sensori-moteur de l’intelligence enfantine » (1967, p. 280).
[4]
« Tout rapport de causalité suppose une relation temporelle » (Piaget,
op. cit.).
[5]
C’est peut-être là le sens de ce « tag » énigmatique, cri de révolte et de défi griffé rageusement tout en haut d’un immeuble du quartier latin : « CRONOPOLIS » ?
[6]
Voir à ce propos l’intervention de Thérèse Tremblais-Dupré sur les liens entre érotisme anal et processus de pensée aux Journées sur l’analité organisées par le Centre Alfred-Binet en 1997.
[7]
Notons que le plaisir anal infiltre ici le langage même par son mélange « truculent » de termes dits grossiers et châtiés. Cf. Duneton (2001).
[8]
En fait j’ai condensé dans mon souvenir le Frantz des
Météores et le Nestor du
Roi des Aulnes, deux personnages qui occupent dans ces romans cosmogoniques de Tournier des positions équivalentes, l’un du côté de l’air et de l’eau, l’autre de la matière et du feu. Tous deux, par leur mort spectaculaire, ordonnent la vie des héros dans la suite du roman.
[9]
L’immuabilité étant l’un des symptômes cardinaux de l’autisme dans sa description originelle par Kanner dans les années 1940. Le terme de « sameness » construit par Kanner à partir de l’anglais « the same » fait référence à ce qui reste identique, invariant.
[10]
Les deux psychomotriciens qui successivement l’auront reçue avec moi m’ont fait remarquer l’impression qu’elle donne au premier regard d’une « hémi-négligence » du côté gauche, alors même que sa motricité n’est aucunement en cause. Selon G. Haag, il s’agit d’un phénomène fréquent déjà repéré par Tustin en 1977, et qu’elle relie à un défaut de construction psychique de l’arrière plan corporel.
[11]
On pense ici à l’art du jardin dans le Zen dans lequel les objets et les plantes sont perçus comme porteurs d’énergies qui peuvent s’opposer et se contrôler les uns les autres. L’art consistant alors à les disposer selon un équilibre parfait.
[12]
À cet égard, on peut séparer les enfants autistes en deux groupes strictement distincts : ceux qui – comme le frère de Magali du reste – ont un plaisir particulier à la manipulation de « matières » dont les caractéristiques physiques se rapprochent de celles des « matières » fécales (la boue, la gadoue, la pâte à modeler, etc.) et ceux qui – comme Magali – ont un besoin absolu de se protéger de tout contact « adhésif ». Nous pensons que les capacités évolutives du premier groupe sont bien supérieures à celles du deuxième.
[13]
Il m’a été signalé que d’après certains auteurs (G. Haag), les angoisses de morcellement seraient le propre des structures psychotiques plutôt que des autistes qui n’auraient rien à morceler. Toutefois je ne vois pas bien comment décrire l’activité de cette enfant sans utiliser un mot qui fasse référence à des morceaux séparés dont le contact entre eux est vécu comme dangereux. Peut-on pour autant penser que Magali se trouverait dans un moment évolutif que la ferait osciller entre des positions structurelles différentes ? Malheureusement j’en doute.
[14]
Sur ce thème de l’intrication anale et du développement du langage, voir aussi M. Joubert, « Retard de langage et difficultés de séparation chez le jeune enfant »,
Psychiatrie de l’enfant, XLI, 2, 1998, 475-510.
[15]
Où l’on retrouve Piaget (1967).
[16]
On pense ici évidemment au circuit imaginé par Bion (1962) des éléments alpha et bêta entre les psychismes infantile et maternel, bien qu’il se situe à un niveau beaucoup plus élémentaire, plus fondamental pourrait-on dire, de la constitution du psychisme.
[17]
« Et tout d’abord ce masochisme initial, qui est la faculté humaine d’intérioriser le mal, la souffrance première, pour en faire quelque chose, donne réalité à l’objet, en gardant une trace du rejet – par haine de ce mal [...] aboutirait à l’autisme [...] » (
in G. Rosolato,
Le sacrifice, 1987/2002, p. 29).
[18]
Cf. Freud (1924), « Le problème économique du masochisme ».
[19]
Cf. Tustin (1977).