La psychiatrie de l'enfant
P.U.F.

I.S.B.N.2130543456
320 pages

p. 455 à 470
doi: 10.3917/psye.462.0455

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Mémoires cliniques

Volume 46 2003/2

2003 La psychiatrie de l'enfant Mémoires cliniques

À propos de prévention et de prédiction : l’avenir des souvenirs  [1]

Bernard Golse  [2] Service de PédopsychiatrieHôpital Necker - Enfants malades149, rue de Sèvres75015 Parise-mail : b. golse@ svp. ap-hop-paris. fr
La psychiatrie de l’enfant est-elle prédictive ? Il y a là matière, me semble-t-il, à une certaine perplexité. En effet, cette question, “ La psychiatrie de l’enfant est-elle prédictive ? ”, me paraît désormais secondaire par rapport à deux autres questions, à mon sens, plus pressantes : “ La psychiatrie de l’enfant peut-elle être ou doit-elle être prédictive ? ” Car c’est tout l’avenir de nos modèles et de nos pratiques qui se trouve ici posé. Même si la psychiatrie de l’enfant pouvait être prédictive – et fort heureusement, elle ne le peut pas – et bien même dans ce cas, elle devrait rigoureusement s’en abstenir afin de respecter, autant que faire se peut, la liberté et la dignité des enfants et de leur famille.
Une fois ce credo proclamé, nous pouvons alors nous aventurer tout au long des différentes étapes du raisonnement. Après quelques propos, en vrac, sur la prédiction, j’évoquerai ensuite la figure emblématique, pour la psychanalyse, du devin Tirésias, avant de dire quelques mots des liens qui se tissent entre nos avenirs et nos souvenirs, liens qui permettent de revisiter la théorie de l’après-coup. Tout cela m’amènera enfin à conclure sur les bénéfices de la prévention et les maléfices de la prédiction.
Un dernier mot, enfin, pour conclure cette introduction. Les Anciens savaient bien, eux, qu’aucune prédiction n’est absolue. Les oracles, comme les rêves, comportent toujours un point d’ombilic. Et à ce sujet, il faut signaler ici le livre de Vassilis Alexakis intitulé : La langue maternelle. Le héros de ce roman consacre toutes ses forces à tenter de résoudre le mystère du sens de la lettre « E » jadis suspendue à l’entrée du temple d’Apollon à Delphes, temple où officiait la Pythie juchée sur son trépied. En même temps, Pavlos (le héros en question) ne semble pas pressé de trouver la réponse. L’énigme lui tient compagnie, et ce d’autant que cette lettre « E » insaisissable lui évoque le silence de sa mère absente.
Peut-être en va-t-il ainsi de toutes nos prédictions et des mystères du futur : sachons leur conserver une part d’inconnu qui résonne en fait avec le mystère de nos origines. L’acharnement à vouloir prédire n’est-il pas en effet le renversement malheureux de notre incessante quête de nos origines qui nous meut et qui a déjà fait couler tellement d’encre ? Savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va (Pablo Neruda) : certes, et sans enfermement. Mais savoir où l’on va – ou croire le savoir – ne nous dira jamais d’où nous venons.
 
QUELQUES PROPOS SUR LA PRÉDICTION
 
 
Chaque fois que j’entends parler de prédiction, je pense d’une part au rêve de P. S. Laplace (sur lequel D. Houzel a récemment à nouveau attiré mon attention) et d’autre part à la « Bibliothèque de Babel » de Jorge Luis Borges. Pierre-Simon Marquis de Laplace (1749-1827) rêvait en effet d’une possibilité de prédiction totale. Selon lui, si à un instant « t », on pouvait préciser l’état de l’énergie de chaque particule de l’univers (à l’époque on ne parlait pas encore de particules mais enfin, je traduis) alors, sans doute, on serait en mesure de décrire, sans marge d’erreur aucune, le futur absolu de l’univers. Quant à Borges, sa fiction de « Bibliothèque de Babel » ou de bibliothèque totale, métaphore de l’univers, était une bibliothèque qui, grâce à l’infinie combinatoire des lettres, renfermerait tous les ouvrages déjà écrits et tous ceux à venir, ces derniers étant, par définition, déjà prévus, c’est-à-dire déjà pré-écrits, pré-textés et déposés quelque part au sein de cette bibliothèque de toutes les potentialités et de tous les possibles. On voit bien ce que ce rêve et cette fiction comportent d’utopique, d’asymptotique, d’impossible et finalement de na ïf en même temps que de mégalomaniaque.
Face à ce désir d’emprise ou de maîtrise, la science moderne cède parfois à la tentation ou, au contraire, elle s’efforce de lutter. Elle cède à la tentation quand elle annonce par exemple, à grand renfort de médias, la cartographie intégrale et la compréhension, sans aucun reste, du génôme humain pour l’an 2000... Le nu intégral existe, certes ! Mais le su intégral demeure encore à démontrer, toute proclamation de savoir absolu étant en effet éminemment suspecte d’un point de vue épistémologique. Et d’ailleurs, ironie du sort, la cartographie actuelle aboutit de fait à près de 90 % de zones chromosomiques apparemment muettes, imprévues, peut-être non codantes et de fonction bien énigmatique encore... L’inconnu n’est donc que repoussé et décalé d’un cran.
La physique moderne lutte en revanche contre la tentation mégalomaniaque quand elle énonce le « Principe d’incertitude » (Werner Heisenberg) selon lequel on ne peut jamais préciser, c’est-à-dire prévoir, simultanément la position et la vitesse d’une particule atomique : on peut connaître ou l’une ou l’autre, mais jamais les deux ensemble, modestie oblige ! Ce que P. Roubertoux a repris au niveau biologique en soulignant qu’une même cause peut donner lieu à différents effets et qu’un même effet peut être lié à différentes causes, d’où l’échec de toute prédiction facile ; ce qui étant déjà vrai au niveau de la biologie, l’est encore bien davantage au plan du psychisme.
Une question se pose alors à propos de la « Théorie du chaos et des catastrophes » (R. Thom). On sait que cette théorie se situe quelque part entre la physique classique et l’aléatoire. Le chaos est un processus à la fois non aléatoire et non prévisible. C’est aussi un processus fondamentalement dépendant des conditions initiales de l’expérience, lesquelles – on le sait maintenant contrairement à ce que croyait Laplace – ne peuvent jamais être toutes définies. À partir de là, surgit le changement d’état, la catastrophe qui n’est pas liée au hasard mais que, pourtant, on ne pouvait pas prévoir.
La météorologie qui nous résiste tant attend avec impatience un approfondissement de cette physique du chaos. Aujourd’hui, chacun sait bien que les prévisions météorologiques ne peuvent être que fort limitées, et pourtant, les flashs météo sont, et de loin, les moments télévisuels qui battent tous les records d’audimat... Peut-être flattent-ils notre besoin d’une illusion de maîtrise du temps (dans sa double acception de climat et de futur), peut-être sont-ils par ailleurs fondamentalement poétiques puisque, comme le dit D. Meltzer : « La première météo se regarde dans les yeux de la mère. » Mer(e) calme à tendance agitée, par exemple !
En tout état de cause, si physique du chaos il y a, on peut alors se demander si elle est l’humilité même ou, au contraire, le comble de la maîtrise, puisqu’elle vise au fond à prédire qu’on ne peut rien prédire même de ce qui, en soi, n’est pas imprévisible. Paradoxe oblige, cette fois, en quelque sorte !
 
TIRÉSIAS
 
 
Le devin n’est pas prévenant...
On pense en effet à Tirésias dont on sait que la prédiction a, dans une certaine mesure, fonctionné comme une malédiction pour Œdipe, c’est-à-dire comme une sorte de représentation-but inconsciente à laquelle il lui devenait, finalement, impossible de se soustraire, à laquelle son obéissance (aveugle) devenait inéluctable.
Tirésias lui-même était aveugle, ce trait pointant bien le rapport d’inversion qui existe dans de nombreux mythes entre voyance et malvoyance, et ses dons de prédiction s’enracinaient bel et bien dans le sexuel puisque, selon certaines versions mythologiques, Tirésias avait perdu la vue en contemplant, sur un chemin, l’accouplement (soit la scène primitive ?) entre deux serpents.
Quoi qu’il en soit, le devin ne devine pas, il prédit mais ce qu’il dit s’impose (on pensera ici à la lecture des horoscopes !), et dès lors, la prédiction apparaît dans l’après-coup comme un deviné sacré, soit une divination. Mais il ne s’agit en rien d’un acte de prévention. C’est même tout le contraire, car il n’y a plus moyen d’arrêter le cours des choses. Ce qui est prédit arrivera... la « machine infernale » (J. Cocteau) est en route.
Ainsi donc le devin ne prévient pas et de ce fait, il n’est pas prévenant car il manque d’attention, de cette fameuse attention dont W. R. Bion a bien montré la fonction contenante et transformatrice, celle qui tient compte de la psyché du patient, de celle de l’analyste et de l’avenir imprévisible par essence. être prévenant, c’est faire vraiment attention à quelqu’un, c’est lui laisser tout son espace de liberté, c’est entendre d’abord ce qui vient de lui, ce qui vient de l’autre et le faire transiter par son propre travail psychique. Ce que, bien sûr, Tirésias aucunement ne fait.
De Tirésias à Œdipe, la route est courte, et d’Œdipe à la psychanalyse, il n’y a qu’un pas
D’où mon désir, au point où nous en sommes, d’évoquer le Petit Hans. On sait qu’à son sujet, S. Freud a eu cette phrase extraordinaire : « Bien avant qu’il ne vint au monde, j’avais déjà su qu’un petit Hans naîtrait un jour qui aimerait tellement sa mère, qu’il serait par suite forcé d’avoir peur de son père, et je l’avais annoncé à son père. » Qu’est-ce à dire ? S. Freud s’est-il identifié ici à Tirésias via le père de Hans, lui-même médecin ? Chacun jugera...
Personnellement, je ne le crois pas, mais certains points sont ici utiles à préciser. Dès le début du texte, S. Freud nous dit aussi : « [...] J’incite mes élèves et mes amis à recueillir des observations sur la vie sexuelle des enfants sur laquelle on ferme d’ordinaire étroitement les yeux ou que l’on nie de propos délibéré. » (On notera au passage que S. Freud ne crachait pas sur l’observation directe : À bon écouteur... salut !)
Mais je poursuis la citation : « Parmi le matériel qui, par suite de ces requêtes, vint entre mes mains, les rapports que je recevais, à intervalles réguliers, sur le petit Hans, acquirent bientôt une place prépondérante. Ses parents comptaient tous deux parmi mes plus proches adhérents, ils étaient tombés d’accord pour élever leur premier enfant sans plus de contrainte qu’il n’était absolument nécessaire pour le maintien d’une bonne conduite. » Ainsi donc, les parents de Hans étaient-ils tous deux des élèves de S. Freud, des amis de S. Freud, au rang de ses plus proches adhérents et qui étaient tombés d’accord (entre eux ou avec S. Freud, le texte ne le dit pas) pour élever leur premier fils selon les principes de la doctrine psychanalytique émergente. De là à parler d’un effet de suggestion, la chose serait aisée.
Mais prédire une structure psychique universelle n’a rien à voir avec le fait de prédire un symptôme, une phobie ou un destin psychopathologique. À proclamer que dans quelques heures il fera nuit, on ne risque pas grand-chose car on finira bien par avoir raison. Prédire une éclipse est déjà plus délicat mais désormais tout à fait possible. Prédire un raté du cycle nycthéméral tient encore de l’exploit, et personne ne s’y est, jusque-là, aventuré.
Il me semble donc que S. Freud ne s’est pas pris pour Tirésias. Tirésias avait prédit le meurtre et l’inceste, mais non pas le complexe d’Œdipe. S. Freud a découvert l’œdipe dès lors « prévisible » pour chacun d’entre nous mais il n’a pas prédit la phobie du petit Hans qu’il a seulement interprétée. La différence, on en conviendra, est de taille. Et c’est au fond tout notre rapport à l’inconnu qui se trouve ici posé.
L’acharnement prédictif joue bien évidemment comme défense face à notre peur de l’inconnu, et un auteur comme G. Rosolato a bien pointé cette « relation d’inconnu » dont les caractéristiques orientent finalement notre rapport à notre propre inconscient, cet inconscient dont J. Kristeva a dit qu’il était au fond cette part irréductible « d’étranger à nous-mêmes ». « Un tien vaut mieux que deux tu l’auras », ou surtout que « deux, tu ne l’auras peut-être pas... » Comment lâcher ce qu’on a pour aller vers l’inconnu ?
On sait qu’il y a là la source de tous les masochismes et de tous les « attachements (au) négatif » (D. Anzieu), puisque le connu douloureux peut être, dans cette perspective, moins angoissant que l’inconnu même potentiellement non douloureux, voire plaisant. Et c’est là qu’intervient la prédiction pour nous donner l’illusion que l’inconnu à venir n’est pas si inconnu que cela, que le non-familier nous est tout de même déjà un petit peu familier.
Voir, à voir, avoir, savoir, s’avoir... Il y a ainsi tout un gradient qui va de la prédiction à l’appropriation de soi-même mais sur fond d’artifice et d’utopie, cela va presque sans dire.
 
A-VENIRS ET SOUVENIRS
 
 
Les forces de la destinée
Dans son livre sur Les forces de la destinée, Christopher Bollas, après avoir distingué les concepts de destin et de destinée, nous parle des avenirs. Je le cite : « Et de la même manière que l’on peut dire de la plupart des gens qu’ils ont des souvenirs, on peut dire aussi qu’ils ont des avenirs. » Ch. Bollas ajoute plus loin : « Telle personne n’éprouvera aucun désir d’invoquer des avenirs car elle ne souhaitera pas évoquer des souvenirs douloureux. »
Invoquer des avenirs, évoquer des souvenirs, c’est toute la théorie de l’après-coup qui se trouve ici convoquée et d’ailleurs, dans le dernier chapitre de ce livre, Ch. Bollas revient sur la question de ce qu’il appelle les « séries historiques » et les « processus de conservation ». Selon lui, « une série historique est un espace contenant au sein de la mémoire qui conserve le sentiment qu’un enfant a d’être lui-même à un moment donné dans son monde ». Certains souvenirs revêtent cette fonction, et selon Ch. Bollas, ce type de processus de conservation est essentiel à la continuité de la vie psychique. Chaque série historique (qui peut être faite de la mise en relation d’une suite d’événements perceptifs ou affectifs minimes) conserve finalement les réalités émotionnelles d’une époque donnée et sert en partie de contenant au travail d’élaboration ultérieur. On voit bien alors la dialectique de l’avant-coup et de l’après-coup : le présent dépend du passé, mais le passé dépend aussi du présent. J. Laplanche insiste beaucoup sur cette dynamique à double sens de la théorie de l’après-coup.
Mais l’a-venir là-dedans ? Et bien, l’avenir, nos avenirs se construisent sur la base de nos souvenirs, mais selon que nous sommes prisonniers de notre destin ou capables d’exprimer librement notre destinée dans la rencontre avec nos objets, alors nos avenirs s’avèrent plus ou moins prévisibles quoique jamais complètement. Destin, enfermement, faux-self et prédictibilité globale, d’un côté. Destinée, liberté, vrai self et imprévisibilité des effets de rencontre, de l’autre.
L’après-coup peut être conservateur ou re-créateur, mais si prédictibilité il y a, celle-ci ne peut en fait concerner que de grandes formes contenantes et relativement globales.
Une prédiction particulière : le futur antérieur
Là, il s’agit bien de la prédiction d’un contenant et non pas d’un contenu.
Le futur antérieur : superbe temps verbal. De quoi s’agit-il au fond ? À mon sens, d’une prédiction massive mais minimum. Parler au futur antérieur, c’est affirmer qu’un jour – qui aujourd’hui est notre futur mais qui sera devenu notre présent – nous pourrons nous retourner pour regarder notre présent d’aujourd’hui qui sera devenu notre passé d’alors...
Il s’agit d’une prédiction à n’en pas douter, mais d’une prédiction irréfutable, certaine d’avance car elle ne concerne que notre contenant temporel et rythmique et non pas nos contenus de pensée ou nos événements existentiels. Le degré zéro de la prédiction en quelque sorte : demain, aujourd’hui sera devenu hier ! Et pourtant, quel charme dans ce futur antérieur.
José Cabanis en parle bien dans Le bonheur du temps. Et là, nous avons à distinguer les choses. M. Proust parle du passé comme d’un éternel présent. J. Cabanis parle du présent comme d’un prochain passé. Dans les deux cas, il y a une sorte de désespoir dans la recherche d’une certaine maîtrise temporelle. Le futur antérieur y ajoute la nostalgie anticipée par le biais d’un simulacre de prédiction.
Pour en finir avec ces considérations linguistiques, tout en revenant dans le champ du médical, j’ajouterai que nombre d’histoires médicales passées sont souvent racontées au futur. « Il entrera le 25, il aura sa ponction lombaire le 26, on lui fera son scanner le 27... » Parodie de prédiction là aussi, et pathétique tentative d’une maîtrise dans l’après-coup d’un temps qui nous avait bel et bien échappé. On a là, en tout cas, l’exemple d’une prédiction rétrospective et l’on sait que la psychanalyse elle-même a parfois été accusée de ne fonctionner que comme une simple machine à « prédire le passé ».
 
PRÉVENTION ET PRÉDICTION
 
 
Il est donc temps maintenant, c’est bien le cas de le dire, de mettre en perspective prévention et prédiction, et je commencerai par une petite fiction clinique, en prêtant la parole à un ancien bébé. Je le cite :
« Je suis né en 1999, à la toute fin du siècle dernier et je me dis aujourd’hui que j’ai eu bien de la chance. Dès la grossesse, on s’est occupé de moi puisque j’ai pu bénéficier in utero d’une observation directe dérivée de la méthode de Mrs E. Bick. Une fois par semaine, via l’échographie, on a pu observer mes interactions fœto-maternelles, et mes parents avaient été avertis de mon futur caractère turbulent mais tenace !
« Aux troisième et septième mois de la grossesse, grâce aux tout premiers “touch-points” de Mr T. B. Brazelton, ma mère avait été rassurée : elle n’était pas une mère à risque, ce que d’ailleurs les caractéristiques de son post-partum blues et l’autoquestionnaire de Mr J. Cox, rempli par elle quand j’étais âgé de six semaines, vinrent rapidement confirmer. Moi, je savais bien qu’à certains moments elle était triste, mais les médecins et les psys étaient formels : elle ne présentait pas de dépression maternelle postnatale authentique.
« Je pouvais dormir sur mes deux oreilles (à l’époque déjà, on ne couchait plus les bébés sur le ventre et je n’avais donc pas à craindre de mort subite inopinée), je pouvais dormir tranquille : je n’aurai pas de troubles cognitifs ni de retard de langage, mon attachement serait sécure, je saurai gérer convenablement mes émotions et surtout mon agressivité et enfin, je deviendrai certainement un adulte sociable, à la sexualité bien tempérée.
« Ouf ! Les plus grands dangers étaient donc écartés, et ce d’autant que vers l’âge de huit mois, mes parents et moi avions passé un CHAT remanié pour la première année de vie et que les conclusions étaient claires : je ne serai pas autiste. Que pouvais-je demander de plus ?
« Comme j’étais entouré d’adultes perfectionnistes, on me fit quand même passer une échelle de retrait (on appelait cela une ADBB – Alarme détresse bébé brune –, et cette échelle avait été inventée par un certain Antoine Guedeney depuis lors devenu très célèbre) et puis surtout, mon examen sensori-moteur type A. Bullinger et ma « Strange situation » à 12 mois étaient impeccables : mon MOI était sûr et quand je dis MOI, je ne parle pas du moi comme on parlerait du ça, mais bien du Modèle opérant interne (MOI) décrit par I. Bretherton. Je n’avais donc plus qu’à m’avancer avec sérénité vers ma latence et mon adolescence.
« Mais c’est là que les choses se compliquèrent un peu, car mes parents repensèrent à ce qu’on leur avait dit de mon caractère turbulent et tenace. Comment prévenir cette prédiction ? Il n’y avait qu’une seule solution : j’esquivai l’adolescence et je devins tout de suite postadolescent, ce que d’ailleurs je suis toujours. Vous voyez, j’ai été bien aidé et je m’en félicite. Grâce à la psychopathologie moderne, j’ai eu la chance d’être prévenu à temps. Et comme un sujet prévenu en vaut deux, mes parents ont pu ainsi se consoler de ne pas avoir eu les jumeaux dont ils avaient tant rêvé !
« Bien entendu, je suis devenu futurologue, ayant seulement un peu hésité avec la profession de météorologiste. Vous en savez maintenant assez sur moi et je vais m’arrêter. Juste un mot encore pour vous dire que je n’ai qu’un seul regret : si l’on ne m’avait pas prédit si tôt et si nettement que je serai toujours sain d’esprit, je crois, alors... que je serai devenu un artiste ! »
Après cette évocation bien sûr imaginaire, je voudrais dire maintenant, plus sérieusement, quelques mots en matière de prévention et de prédiction dans le champ de l’autisme infantile.
À partir du moment où l’on se réfère à un modèle étiopathogénique polyfactoriel de l’autisme infantile précoce – et cela semble aujourd’hui la position la plus réaliste et la plus raisonnable – il est clair que parmi les facteurs de décompensation et de maintien (facteurs secondaires) qui vont induire ou non chez le bébé vulnérable (en raison de facteurs primaires de susceptibilité) un régime de fonctionnement autistique, il faut ménager une place importante aux rencontres relationnelles, heureuses ou malheureuses, que l’enfant fera ou ne fera pas au sein de son environnement. Tel est l’effet de rencontre qui s’avère ainsi fondamentalement imprévisible, et fort heureusement d’ailleurs, afin que nos destinées ne prennent pas figure de destins ou de fatalités.
D’où l’éloge de la prévention : un bébé à risque autistique n’est pas encore un bébé autistique, tant s’en faut ! Il n’y a qu’à penser ici au concept de « processus autistisant » proposé par J. Hochmann pour sentir à quel point, dans un grand nombre de cas, les choses sont d’abord plastiques, souples et probablement en partie réversibles.
L’intervention d’un tiers – et cela est possible au sein de dispositifs thérapeutiques très divers qui vont des simples consultations thérapeutiques jusqu’à l’observation directe à domicile à visée thérapeutique – peut permettre une véritable prévention, en amont, de l’enkystement autistique autrement si rapide. Ces interventions précoces, par le biais de l’attention psychique et par leur pouvoir de transformation, vont en effet permettre notamment un allégement du si fréquent fantasme de disqualification parentale qui amène les parents, et en particulier la mère, à se ressentir comme incompétents et incapables de décoder les besoins et les désirs de leur enfant. Le gain narcissique est bien évidemment énorme, et cela peut tout changer.
À l’inverse, on voit bien quel est le risque d’une attitude qui se voudrait prédictive à partir du repérage de facteurs de risque divers (neuro-biologiques, génétiques, cognitifs, psychologiques et sociofamiliaux...). Le risque apparaît d’abord comme un risque éthique général en ce sens qu’il aboutit à figer l’avenir d’un individu en s’arrogeant le droit de réduire à zéro son degré de liberté. Or, l’histoire d’un sujet n’est pas réductible à son histoire biologique, et un auteur comme F. Jacob nous a bien montré comment l’homme, précisément, dépend moins directement de son génome que l’amibe, par exemple.
L’enfant s’inscrit en effet dans une histoire et une double filiation (maternelle et paternelle) dont les spécificités et les avatars éventuels vont très probablement concourir à l’édification de sa propre histoire. S. Lebovici ne cessait d’insister sur l’impact des « mandats transgénérationnels » sur la construction du Self de l’enfant au sein d’un « maillage » étroit avec le narcissisme des parents.
Dès lors, comment ne pas considérer que, d’une certaine manière, prédire un avenir autistique risque précisément d’enfermer l’enfant dans un avenir qui n’avait rien d’inéluctable sans cette parole qui joue alors comme une véritable malédiction en scellant de toutes pièces une évolution qu’elle crée dans le même temps qu’elle la formule. En effet, dire à des parents que leur enfant, encore très jeune, est littéralement destiné à devenir autiste, revient en quelque sorte à les paralyser dans leur fantasme de disqualification que j’évoquais ci-dessus, alors même que la moindre des sagesses serait plutôt de les aider à le dépasser et à recouvrer leurs capacités personnelles d’adéquation aux besoins de leur enfant. Ces capacités ne sont en effet assez souvent que sidérées ou entravées par une situation de dysfonctionnement interactif passagère et potentiellement réversible.
Autrement dit, nous ne redirons jamais assez que la prédiction est le malheur de la médecine actuelle, en tout cas dans le champ psychique et peut-être tout particulièrement dans le champ de la psychopathologie précoce. Autant la prévention, même ciblée sur les bébés à risque, est prometteuse et porteuse d’espoir, autant la prédiction se trouve par elle-même aliénante et techniquement, comme éthiquement, condamnable dans la mesure où les réponses relationnelles de l’environnement d’un enfant vulnérable font partie intégrante des éventuels facteurs de maintien ou de cristallisation des troubles en cours d’instauration.
À Montréal, en juillet 2000, lors du congrès mondial de la WAIMH (World Association of Infant Mental Health), P. Fonagy a fait un superbe exposé sur les liens entre la génétique et l’environnement. Après avoir montré que, certes, la génétique peut commander certains de nos comportements (en partie, tout au moins) mais que notre environnement peut également influencer l’expression de notre génome (comme certaines expériences commencent à le démontrer), il a ensuite parlé de son concept de « capacité réflexive » encore appelé « Mécanisme d’interprétation inter-personnelle » (MII). Voici, en quelques mots, ce que j’en ai retenu.
Si la transmission des schémas d’attachement reconnaît peut-être une certaine composante génétique et si, à la lumière des propositions de P. Fonagy, on considère que la qualité des procédures d’attachement peut avoir un impact sur l’expressivité de certains des mécanismes génétiques en jeu, force est alors de se reposer la question des causes finales et des causes premières (dans la perspective ancienne, mais toujours féconde, d’Aristote).
En tout état de cause, si j’ai bien compris les hypothèses de P. Fonagy en matière de causalité psychique, l’attachement ne serait pas aussi décisif qu’on l’a longtemps dit ou cru quant à la prédiction de l’avenir psychopathologique des enfants. En effet, l’attachement ne serait pas forcément le maillon central de l’enchaînement causal mais seulement un maillon intermédiaire se situant en deçà du MII ou de la « capacité réflexive » dont il conditionnerait seulement l’instauration et l’efficacité.
La capacité réflexive jouerait en effet, selon P. Fonagy, comme un précurseur de la fameuse « théorie de l’esprit » (U. Frith, S. Baron-Cohen) qui a déjà suscité tant de réflexions. Avant de se forger une représentation des représentations mentales qui siègent dans l’esprit d’autrui, l’enfant aurait ainsi à intégrer d’abord le fait que lui-même et autrui fonctionnent en termes d’ « états mentaux », première découverte qui conditionne la suivante (l’accès à la théorie de l’esprit), et qui dépend partiellement de la qualité des schémas d’attachement de l’enfant : un attachement sécure favoriserait l’avènement de cette capacité réflexive, alors qu’un attachement insécure ou évitant l’entraverait au contraire.
Cela relativise donc, à mon sens, l’impact de l’attachement sur l’organisation psychique ultérieure de l’enfant en interposant dans le raisonnement prédictif, un mécanisme intermédiaire, la capacité réflexive, qui nous renvoie d’une certaine manière à la fonction autothéorisante de la psyché sur laquelle insistait si fortement un auteur comme P. Aulagnier, ainsi qu’à la fonction réflexive de la pensée (se penser pensant), laquelle s’enracinerait principalement, selon D. Anzieu, dans la réflexivité sensorielle de la peau (toucher tout en étant touché).
Il resterait alors à préciser, me semble-t-il, les liens de la capacité réflexive comme de la théorie de l’esprit avec ce que la psychanalyse a décrit, depuis longtemps, sous les termes d’identification projective et qui pourrait bien en fait se situer à l’interface de ces nouveaux concepts développementaux.
Finalement, P. Fonagy nous aura sans doute fourni de nouveaux arguments pour réfuter toute attitude prédictive en matière de psychopathologie de l’enfant : des arguments génétiques (l’histoire relationnelle de l’individu peut venir infléchir le fonctionnement de son génome) et des arguments développementaux (il n’y a pas de lien direct entre la nature de l’attachement et l’avenir psychologique ou psychopathologique d’un sujet).
C’est toute la question de la continuité et de la discontinuité qui se trouve alors posée en redonnant ainsi toute sa place à la réflexion psychopathologique.
Finalement, et je terminerai là-dessus, c’est la dynamique de effets de rencontre qui permet de tracer une ligne de démarcation entre prévention et prédiction. De ce point de vue, on ne rappellera jamais assez que S. Freud était probablement plus destinal que développemental à proprement parler. Son célèbre chapitre de la Métapsychologie s’intitule d’ailleurs « Pulsions et destins des pulsions » et non pas « Pulsions et développement des pulsions ».
Aussi génétiquement inscrite que puisse être notre vulnérabilité psychique, il y a toujours une place pour les effets de rencontre. La phénylcétonurie ne se révèle que par la rencontre avec la phénylalanine. Certaines constitutions HLA (Human Leucocytes Antigenes) prédisposent à telle ou telle infection, mais encore faut-il une rencontre avec l’agent viral en question. Même les oiseaux modifient leurs comportements de nidation, pourtant très génétiquement dépendants, en fonction de l’alimentation qu’ils reçoivent.
Certaines rencontres sont prévisibles, quasi constantes et de ce fait souvent inaperçues ou négligées. D’autres sont plus rares, totalement imprévues et dès lors remarquées. Tous les enfants ne rencontrent pas une mère ou une famille dépressive, une mère ou une famille non malléable (M. Milner).
Comment le prévoir ou le prédire ?
Même si, selon Albert Jacquart, pouvoir « penser demain » est le propre de l’homme, il s’agit plus, me semble-t.il, de pouvoir penser l’existence de demain que le contenu véritable de notre avenir. G. Favez ne disait-il pas également que la question n’est pas de tout prévoir mais d’être prêt à l’imprévu ?
Sachons garder toute leur place aux effets de rencontre, c’est-à-dire à la surprise de la vie. Il y va de la liberté des enfants et des patients dont nous avons la charge et sans doute y a-t-il là, tout simplement, une éthique du respect et de la dignité.
Hiver 2002
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Alexakis V. (1995), La langue maternelle, Paris, Fayard.
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NOTES
 
[1] Texte rédigé pour la revue La Psychiatrie de l’enfant à partir de la communication faite dans le cadre de la XXVIIIe Journée scientifique organisée par M. Soulé, B. Golse, M. Rufo et A. Guedeney sur le thème : « Un siècle devant soi ou la psychiatrie de l’enfant est-elle prédictive ? », à Paris, le 17 mars 2001.
[2] Pédopsychiatre-psychanalyste. Chef du service de pédopsychiatrie de l’hôpital Necker - Enfants malades (Paris). Professeur de Psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’Université René-Descartes (Paris V).
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