2003
La psychiatrie de l'enfant
Mémoires cliniques
L’organisation soi/autrui dans le développement psychologique humain
[1]
Kenneth J. Aitken
[2]
Colwyn Trevarthen
[3]
21, High StreetAberladyLongniddry EH 32 ORARoyaume-Uni
Les motivations essentielles, proprement humaines, qui gèrent l’imagination coopérative et l’intérêt conjoint pour les objets et pour les tâches à réaliser, sont déterminées par l’expression de gènes et l’élaboration épigénétique de systèmes neuraux : voilà ce que donnent à penser les preuves apportées tant par l’évolution du comportement et de l’apprentissage culturels humains, par l’embryologie et la génétique du cerveau, que par les comportements des bébés humains. Ces processus se déroulent bien avant la naissance, en même temps que se développent les principaux organes périphériques de la perception et de l’expression motrice, qui serviront dans la communication par le biais des signaux rythmiques du visage, de la voix, des gestes et des mouvements corporels. Ces motivations cérébrales continueront d’exercer leur influence sur le développement neural et les comportements tout au long de la vie, transformant les comportements de l’individu en développement à travers une succession de phases auxquelles les autres individus et les institutions culturelles sont contraints de s’adapter. Nous discutons ici la théorie de l’intersubjectivité innée et la mettons en lien avec l’hypothèse d’une “ formation motivationnelle innée ” qui apparaît dans le développement cérébral en tant que régulateur de la morphogenèse des systèmes neuraux et continue à fonctionner, après la naissance, comme générateur des motivations et des émotions qui régulent les relations et les contacts humains. Nous faisons l’hypothèse que les évolutions successives de la formation motivationnelle primaire du cerveau embryonnaire servent plus tard à l’exploration intelligente de l’environnement objectal et à l’émergence d’un mécanisme dialogique additionnel qui représente le self-sujet comme partenaire d’un autre-sujet, intersubjectivement. La communication intersubjective du premier âge, par des transformations systématiques du cerveau et du comportement qui se font en fonction de l’âge de l’enfant, mène à la négociation préverbale, mimétique, de la conscience coopérative et de la réalisation conjointe de tâches. Enfin, nous discutons, en lien avec cette théorie, les interprétations des défauts de communication et de développement à différents stades du cycle vital, résultant d’une dépression postnatale maternelle, de l’autisme, de la prématurité et de la schizophrénie.Mots-clés :
Intersubjectivité, Developpement, Cerveau.
Evidence from the evolution of human cultural behavior and learning, embryology and genetics of the brain, and the behavior of human infants indicates that the critical and uniquely human motives for cooperative imagination and joint interest in objects and tasks are determined by expression of genes and epigenetic neural systems elaboraion long before birth, along with essential peripheral organs of perception and motor expression that will serve in communication by rhythmic facial, vocal, gestural, and body movement signals. These cerebral motives continue to exercise their influence on neural development and behavior throughout life, transforming the behaviors of the developing individual through a succession of phases to which other individuals and cultural institutions are constrained to adapt. We discuss the theory of innate intersubjectivity and relate it to the hypothesis of an “ Innate Motive Formation ” that emerges in brain development as regulator of morphogenesis in neural systems, and that continues to function, postnatally, as generator of motives and emotions by which human contacts and relationships are regulated. We suggest that differentiates of the primary motive formation in the embryo brain later serve to generate intelligent exploration of the objective environment, and the emergence of an additional dialogic mechanism that represents the self-subject as a partner for an other-subject, intersubjectively. Intersubjective communication in infancy leads, through systematic age-related transformations of the brain and behavior, to preverbal mimetic negotiation of cooperative awareness and joint task performance. Finally we discuss, in relation to this theory, interpretations of faulty communication and development at different stages of the life cycle that result from maternal postnatal depression, autism, premature birth, and schizophrenia.
Las motivaciones esenciales, propiamente humanas, que gestionan la imaginación cooperativa y el interés compartido por los objetos y las tareas a realizar está n determinadas por la expresión de genes y la elaboración epi-genética de sistemas neuronales : he aquí lo que nos proponen las pruebas de la evolución del comportamiento y del aprendizaje culturales humanos como por la embriología, la genética del cerebro y por el comportamiento de los bebés humanos. Estos procesos se desarrolla mucho antes del nacimiento, al tiempo que se desarrollas los principales órganos periféricos de la percepción y de la expresión motora que servirá n para la comunicación por medio de signos rítmicos del rostro, de la voz, de los gestos y de los movimientos corporales. Estas motivaciones cerebrales continuará n a ejercer su influencia en el desarrollo neuronal y los comportamientos a lo largo de toda la vida, transformando los comportamientos del individuo en desarrollo a través de una sucesión de fases a las que los otros individuos y las instituciones culturales tendrá n que adaptarse. Se discute aquí la teoría de la inter-subjetividad innata relacioná ndola con la hipótesis de una “ formación motivacional innata ” que aparece en el desarrollo cerebral como regulador de la morfogénesis de los sistemas neuronales y que sigue funcionando después del nacimiento como generados de las motivaciones y de las emociones que regulan las relaciones de los contactos humanos. Hacemos la hipótesis de que las evoluciones sucesivas de la formación motivacional primaria del cerebro embrionario sirven má s tarde para la exploración inteligente del entorno objetal y para la emergencia de un mecanismo dialógico adicional que representa el self-sujeto asociado a otro sujeto intersubjetivamente. La comunicación intersubjetiva de la primera edad, mediante transformaciones sistemá ticas del cerebro y del comportamiento que se realizan en función de la edad del niño, conduce a la negociación preverbal, mimética, de la conciencia cooperativa y de la realización conjunta de tareas. Finalmente y en relación con esta teoría, mencionamos las interpretaciones de las fallas de comunicación y de desarrollo en los distintos estadios del ciclo vital como resultado de una depresión materna después del parto, del autismo, de la neonatalidad y de la esquizofrenia.
“ Au Mexique, avant l’invention de la roue, des troupes d’esclaves devaient transporter des pierres énormes à travers la jungle et jusqu’au sommet des montagnes, pendant que leurs enfants tiraient leurs jouets sur de minuscules rouleaux. C’étaient les esclaves qui fabriquaient ces jouets, mais ils ne firent pas le rapport pendant des siècles. ”
Peter Brook, The Empty Space, 1968.
Peut-être, d’un point de vue pratique, valait-il mieux ne pas utiliser de roues sur les chemins montagneux du Mexique. Ou peut-être cette culture ne pouvait-elle pas imaginer l’aide qu’apporterait l’usage des roues. En psychologie et en psychopathologie, les rapports et les fonctions sont systématiquement négligés, parce que les méthodes reconnues de recherche ou d’évaluation ne les abordent pas. Quand on néglige les liens fonctionnels, on fait des hypothèses analytiques qui mènent à des conclusions différentes à partir des mêmes données. Dans un article récent, Morris (1996) critique les évaluations qui prétendent mesurer l’ « attention », la « mémoire » et le « fonctionnement exécutif » et il montre la diversité des conclusions partiellement redondantes auxquelles on arrive suivant les tests employés.
L’approche cognitive en psychopathologie du développement est centrée sur un aspect unique des processus mentaux du développement, elle ne considère que les fonctions de l’intelligence individuelle. Il est certes important de savoir comment un enfant piagétien apprend à connaître le monde et résout par lui-même, logiquement, des difficultés épistémologiques, mais adopter cet angle de vue individualiste au point de ne pas reconnaître le poids des fonctions interpersonnelles, voilà qui revient, à notre sens, à ne pas remarquer la présence des rouleaux qui permettent au système développemental d’avancer. La croissance cognitive chez les humains, et ses pathologies, sont régulées dès la naissance par des motivations hautement spécifiques, dans le cerveau de l’enfant, qui cherchent le contact avec les motivations existant chez les autres (Trevarthen, 1980 a). Les émotions constituent un système inné d’états régulatoires, empathiques et adaptatifs, grâce auquel les fonctions d’attention, d’intentionnalité et d’apprentissage peuvent se coordonner entre les sujets (Trevarthen, 1980 b, 1984 a, 1993 a).
Wittgenstein (1953), dans « Private Language Argument »
[4], propose un moyen d’échapper au spectre du solipsisme perpétuel, c’est-à-dire à la croyance, ou à l’illusion, que toute connaissance est connaissance de soi seul, que le Soi est le seul objet de la connaissance réelle. Selon lui, pour qu’un philosophe envisage la question de l’existence de son propre esprit (ou d’un autre), il faut nécessairement qu’il ait acquis un langage, ce qui implique à son tour qu’il ait vécu dans un univers social. Ce point de vue rend sans objet la question de savoir si la pensée est par essence un phénomène social ou un phénomène mental (Hacker, 1982). Il est tout à fait significatif que Wittgenstein se soit détourné du positivisme logique et qu’il ait construit sa théorie du langage après un retrait de près de dix ans de la philosophie. Au cours de ces années, il était devenu instituteur de jeunes enfants, s’était intéressé à la psychologie et à la théorie freudienne et avait des contacts avec le Cercle de Vienne. Instituteur, « son attention se porte sur le langage informel de la vie de tous les jours, sur le fait que le langage est avant tout un moyen de communication [...] sur l’apprentissage du langage et de façon plus générale sur l’ensemble du processus d’enculturation » (Sluga, 1996).
Le psychologue russe du développement Vygotsky, dont les travaux et les idées influencent toujours les cliniciens et les chercheurs de langue anglaise (Wertsch, 1985), posait le principe de l’ « organisation extra-corticale des fonctions mentales complexes » et il soulignait l’importance du rôle du contexte social dans le processus du développement : « D’une certaine façon, ce que les enfants arrivent à faire avec l’aide d’autrui est peut-être encore plus révélateur de leur développement mental que ce qu’ils arrivent à faire tout seuls » (Vygotsky, 1978).
Pour Vygotsky, comme pour de nombreux néo-vygotskyens, ce processus culturel est essentiellement médiatisé par le langage. Vygotsky ne supposait pas et n’envisageait pas que l’environnement social joue un rôle critique au stade préverbal (chez le nourrisson), qui est le stade qui nous intéresse ici.
Ces dernières années ont vu un regain d’intérêt pour la notion de « self », la conscience, les forces émotionnelles et les défenses du self, question explorée par les théoriciens de la psychanalyse au début du XXe siècle et réintroduite aux États-Unis par les étudiants et les cliniciens qui émigraient d’Europe au moment de la deuxième guerre mondiale. La question de l’ « autorégulation » est toujours centrale dans la théorie clinique du développement, ravivée par un nouvel intérêt pour la question de la relation entre les aspects « mentaux » (c’est-à-dire psychologiques) et « physiques » (c’est-à-dire cérébraux) du self et de leur interaction dans le développement (cf. par exemple Bolton et Hill, 1996 ; Damasio, 1994 ; Hochmann et Jeannerod, 1991 ; Levin, 1991 ; Popper et Eccles, 1977 ; Schore, 1994 ; Sperry, 1983). En laissant de côté les controverses des mentalistes notionnels en science cognitive, on voit dans ces ouvrages qu’aucun consensus ne se dégage sur le point de savoir quels sont les phénomènes les plus fondamentaux : le désaccord entre monistes et dualistes est toujours d’actualité.
LE SOI-AVEC-L’AUTRE DU BÉBÉ : INTERSUBJECTIVITÉ INNÉE ET THÉORIE DU COMPAGNONNAGE
Dans le présent article, nous avançons des principes généraux de construction pour un modèle de l’organisation soi/ autrui au cours du développement psychologique. Nous concevons le développement mental humain, fondamentalement, comme un processus d’interactions qui, de façon innée, sont intersubjectives. Pour nous, il est évident qu’un bébé est organisé en tant que sujet psychologique dès sa naissance, un sujet qui cherche à établir de façon régulée des rapports avec des processus subjectifs chez d’autres êtres humains. Par certains côtés, nous reprenons à notre compte l’argument philosophique de Wittgenstein pour affirmer le primat ontologique de la vie interpersonnelle (sociale). Nous sommes d’accord avec l’accent mis par Vygotsky sur l’importance de l’environnement social et culturel dans le développement psychologique. Cependant, pour nous, ce processus commence au cours de vécus précoces, pré-linguistiques, de compagnonnage et de protoconversation engagés activement par l’enfant aussi bien que par son entourage adulte. Pour nous, le traitement cognitif, autoconscient, du vécu émerge à l’intérieur des capacités sociales et interactives biologiquement innées du bébé, ou en association avec elles. Le self du bébé est organisé pour se développer en interaction avec les autres, tout autant qu’il est organisé en tentatives et en expériences internes au self. Les processus subjectifs et intersubjectifs se régulent mutuellement et, dans la toute petite enfance, avant que l’exploration manipulatoire des objets ne soit sous le contrôle efficace de la volonté, les régulations de la communication avec quelqu’un qui offre une présence affectueuse et émotionnellement disponible au bébé paraissent au premier plan dans la découverte et l’apprentissage de la réalité.
Nous voudrions souligner, de plus, qu’en ce qui concerne l’engagement du nouveau-né dans des interactions avec la mère ou un autre partenaire, il ne s’agit pas seulement du contrôle d’une « excitation » ou d’une « tension » physiologiques chez un être non psychologique (c’est-à-dire que l’un « donnerait » des soins et que l’autre « recevrait » des soins, au sens hospitalier de ces termes). Par rapport au développement futur, il faut tenir compte à la fois des aspects cognitifs (individualistes) et intersubjectifs (communautaires) pour pouvoir formuler une théorie adéquate de l’émergence des fonctions mentales humaines, lesquelles ont pour motivation innée de soutenir un processus d’apprentissage culturel avec d’autres humains en qui le bébé a confiance, en compagnonnage. La théorie de l’attachement n’aborde pas ce processus comme il conviendrait de le faire.
Nous considérons que l’intersubjectivité des humains et l’apprentissage en compagnonnage sont solidement enracinés dans la neurobiologie développementale du bébé ; à partir des recherches sur l’embryologie du cerveau humain, de la neurobiologie de la motivation et de la nombreuse littérature sur la communication mère/enfant et ses psychopathologies, nous avons récemment passé en revue les éléments étayant l’hypothèse qu’il existe un mécanisme cohérent de motivations, une formation intrinsèque de motivations (Intrinsic Motive Formation, IMF), prête dès la naissance à s’engager, avec les émotions exprimées par des compagnons adultes, dans une guidance mutuelle du développement cérébral et des apprentissages socioculturels du bébé (Trevarthen et Aitken, 1994). L’IMF de l’individu, que nous considérons comme le fondement biologique de ses comportements sociaux, produit ce que Bråten, dans son modèle formel du système intersubjectif, a appelé un « autre virtuel », ou un besoin organique de partenaire (Bråten, 1987, 1997). Ce besoin se manifeste dans un ensemble d’attentes à l’égard des actes des autres, et en particulier certaines caractéristiques de leur comportement expressif et émotionnel (cf. fig. 1).
Une formation de motivation fondée sur le biologique, mais souple, paraît la seule voie possible pour qu’une telle stratégie ontogénique puisse fonctionner chez un enfant humain, au fil de l’évolution, comme régulateur inné de communications qui vont stimuler chez l’autre l’apport de soins. L’enfant doit être prêt à réussir les interactions qu’il engagera avec toute une palette d’environnements possibles, régulés par la culture, et pouvant lui offrir des soins. Le fondement biologique (génétique) d’un mécanisme de cet ordre ne saurait évoluer que très lentement, alors que les situations auxquelles il devra aider le bébé à faire face peuvent présenter une grande variété et des changements rapides. De fait, les derniers siècles ont connu des transformations spectaculaires dans la manière de considérer la petite enfance et de s’occuper des bébés (Hardyment, 1984). Dans un système de contrôle souple ou dynamique de ce type, l’expérience peut amener une accommodation des motivations et de leur représentation virtuelle d’ « autres » en réponse à des circonstances environnementales inhabituelles. Cependant, les inévitables limitations de toute régulation biologique destinée à produire une réaction humaine d’empathie seront un facteur de succès ou d’échec dans les soins apportés aux bébés. Il faut prendre cela en compte, par exemple, pour concevoir en néonatalogie des environnements artificiels bien adaptés aux nourrissons (Als, 1995).
Fig. 1. — Par hypothèse, la communication subjective, ou « clôture dialogique » (Théorie de l’autre virtuel, Bråten, 1987, 1997), dépend d’un système de motivation duel chez chacun des sujets communicants. Cela engendre, à côté de l’adaptation perceptivo-motrice de l’individu aux objets et aux situations de son environnement, une représentation (Self IMF ou self virtuel) du corps du sujet expressif, en relation émotionnelle dynamique, en empathie, avec une représentation cérébrale (Autre IMF ou autre virtuel) du corps expressif de l’autre sujet tel qu’il est vécu. Au cours du développement de la conscience coopérative, les trois zones d’IMF doivent être coordonnées par harmonisation mutuelle dans des enveloppes narratives émotionnelles et dynamiques (Stern, 1985, 1993). C’est ainsi que le bébé devient capable, avant le développement de la communication symbolique, linguistique, d’éprouver un intérêt conjoint pour les objets et de réaliser des tâches conjointes, avec l’aisance relationnelle personne-personne-objet de l’intersubjectivité secondaire (Trevarthen et Hubley, 1978).
L’utilité d’un modèle dialogique de l’intelligence et de ses motivations dans le développement mental interpersonnel de l’enfant sera brièvement illustrée par son application à plusieurs types de psychopathologies du développement. Pour pouvoir comprendre ceux-ci, ainsi que le programme ou la stratégie du processus du développement lui-même, il est nécessaire d’avoir une notion de la régulation dans l’organisme et dans les organes qui le constituent, avec leurs comportements propres et leurs fonctions.
L’ORGANISATION SOI/AUTRUI DANS LA GENÈSE DES PSYCHISMES COMMUNICANTS
C’est la notion d’auto-organisation, ou autopo ïèse, qui guide notre compréhension des universaux et des standards à l’œuvre dans l’ontogénie des organismes vivants. On dit de façon classique qu’elle a en charge la régulation de la forme, de la croissance et du comportement de l’organisme, qui sont des caractéristiques de l’espèce et des individus. Mais pour autant, point n’est besoin de restreindre son attention aux régulations internes au sujet individuel ou à l’espèce, ou entre ceux-ci et un environnement physique ou non psychologique. Chez les espèces sociales, les relations aux autres organismes, de la même espèce ou non, deviennent partie intégrante de la régulation du développement et de la vie.
L’ontogénie reproductive a bâti des relations complexes entre les animaux immatures et leurs parents, avec, chez les reptiles, les oiseaux et les mammifères, une période embryonnaire initiale dans un œuf ou une matrice adaptés à l’auto-élaboration du corps et du cerveau, dans le milieu protégé offert par le nid ou le corps du parent. L’organisme est ainsi dispensé de devoir prendre en charge lui-même la régulation comportementale de sa nutrition et de son automaintenance organique en interaction avec un environnement inanimé, ce qui remet à plus tard la gestion par le système nerveux central du guidage du comportement. Chez les mammifères, un stade fœtal fait suite à celui de l’embryon ; au cours de ce stade, s’élaborent de nouveaux mécanismes qui serviront après la naissance à maîtriser au plan cognitif une représentation hautement complexe de l’univers physique et social. Vers le milieu de cette période, les organes sensoriels spécialisés déjà formés, les mains, les yeux, les narines et la bouche, sont scellés par fusion et épaississement du tégument. On peut penser que ce scellement sert à bloquer l’entrée non souhaitable d’informations pendant que les projections neurales, avec leurs transmissions électriques nouvellement établies, se différencient dans le cerveau, définissant des contraintes essentielles aux retraits sélectifs de composants qui vont s’opérer par la suite sous la pression des stimuli (Trevarthen, 1985).
Il est maintenant admis que la principale pression sélective vers l’évolution de cerveaux plus volumineux, dans la lignée menant aux humains, provient des avantages de l’intelligence sociale, où les jeunes acquièrent leurs compétences en s’adaptant à certains rôles au sein d’un groupe hautement structuré (Donald, 1991). L’apprentissage culturel, c’est-à-dire la transmission cumulative, de génération en génération, du savoir social, des techniques et des croyances, pose des exigences tout à fait nouvelles aux représentations intersubjectives (Bruner, 1996). Aucun groupe humain ne peut fonctionner si les jeunes n’acceptent pas, de façon mimétique et intuitive, les intentions et les intérêts affichés par leurs aînés. C’est pourquoi, dans le développement psychologique humain, les processus intersubjectifs et les « récits de conscience coopérative » sont absolument indissociables de l’auto-organisation par l’éducation (Trevarthen, 1988, 1992).
Préparant cette épigenèse de la culture, le cerveau embryonnaire et fœtal des humains présente une formation élaborée de mécanismes régulatoires intrinsèques. Ceux-ci sont connectés, d’une part, aux organes expressifs (faciaux, vocaux et gestuels) les plus complexes qu’on puisse trouver chez les primates, et d’autre part aux connexions réciproques les plus élaborées entre les structures motivationnelles du centre cérébral et du système limbique et le système néocortical en expansion où le vécu postnatal va s’élaborer (O’Rahilly et Müller, 1994 ; Trevarthen, 1980 b ; Trevarthen et Aitken, 1994). Le néo-cortex est déposé tardivement dans l’embryon en une « protocarte » de colonnes rudimentaires de cellules, mais ses arborescences dendritiques et ses milliards de synapses mûrissent après la naissance, et ce processus est régulé, à toutes ses étapes, par les systèmes intrinsèques de motivation du centre cérébral (Rakic, 1991 ; Trevarthen et Aitken, 1994). Le processus de différenciation régulée du cortex se poursuit après la naissance, par communication empathique avec l’environnement social, dans les échanges affectifs proches avec des personnes plus mûres, aux cerveaux plus expérimentés (Trevarthen, 1990).
En dépit des preuves éclatantes apportées par la biologie du développement, la neurobiologie, l’éthologie et la préhistoire humaine qu’il existe bien des adaptations intrinsèques permettant l’activité intersubjective, la plupart des modèles avancés pour expliquer le développement psychologique humain (et ses erreurs) négligent cette indispensable dimension de la communication soi/autrui. Ils ne perçoivent pas l’avantage fondamental d’une forme de développement ainsi proprement humaine, et ils manquent des événements et des stades systématiquement présents et prédictibles dans le modèle du développement de l’enfant.
L’épistémologie génétique de Piaget décrivait le déroulement de la régulation des schèmes cognitifs chez un individu observateur/acteur (Piaget, 1953). Son modèle était épigénétique, prenant en compte le rôle des régulations intrinsèques autant que la construction par l’environnement, mais le principal agent de changement était l’effet de l’activité motrice de l’enfant sur l’expérience objective. Quand on applique un modèle épigénétique similaire à la psychologie intersubjective du bébé, on en arrive à s’interroger sur l’état initial des motivations et de la conscience du bébé qui interagit avec les autres personnes qui l’approchent et qui lui proposent leur engagement empathique. Dans la théorie de l’attachement, cet état initial du bébé qui s’adapte au compagnonnage et aux apprentissages culturels n’est pas bien compris, comme nous l’avons dit. Dans la formulation actuelle de cette théorie, le bébé naît avec le besoin de soins maternels pour réguler sa tension physiologique endogène, mais pas avec le besoin particulier d’organiser les structures et les processus psychologiques en coopération avec un compagnon humain (Sroufe, 1996).
PRINCIPES DU PATTERNING PRÉ-FONCTIONNEL : LES ORGANISTEURS GÉNÉTIQUES PRIMAIRES
Dans son dernier ouvrage, Gregory Bateson (1979) raconte comment il a élaboré des questions pour des artistes et des psychiatres afin d’illustrer la distinction entre l’organisation de la forme et la collecte de composants. Il parle d’un « pattern qui relie ». En faisant décrire à ses étudiants, tout d’abord, comment ils savaient qu’un crabe est quelque chose de vivant, et ensuite comment ils savaient qu’une coquille de conque avait fait partie d’un système vivant, il les amenait rapidement à s’apercevoir de l’importance de similarités d’ordre supérieur dans les processus développementaux, comme la symétrie radiale et les patterns de croissance non linéaires. « En vérité, la seule façon correcte de penser le pattern qui relie, c’est de le penser avant tout comme [...] des parties en interaction qui dansent et ensuite seulement de le voir contraint par diverses sortes de limites physiques et par les limites classiques imposées par les organismes » (Bateson, 1979).
Pour Bateson, les organismes vivants ont pour spécificité de se conformer à certains principes généraux de régularité qui restent constants à travers toutes sortes de transformations. Ces principes, et leurs variantes, émergent précocement dans l’ontogénie de l’organisme individuel et posent des limites à son évolution ultérieure à travers des stades plus élaborés.
Edelman (1987), envisageant une épigenèse des processus psychologiques interne au sujet, applique la théorie de la sélection naturelle au niveau des composants neuraux en concurrence dans le cortex, qu’il conçoit abstraitement comme un système dynamique non linéaire. Suivant cette théorie, dans les réseaux néo-corticaux, seuls survivent les groupes de cellules réactives les plus adaptés, écologiquement parlant. La métaphore du darwinisme neural d’Edelman a eu une large influence, assez peu critiquée en général ; elle encourageait la croyance en l’adaptabilité de la croissance cognitive des humains. Elle est étayée par la découverte que les composants extraordinairement surabondants du système nerveux en croissance sont soumis à une sélection draconienne, à travers l’élagage des synapses, l’apoptose (c’est-à-dire la mort cellulaire sélective ; Goldstein, 1997) et plusieurs autres mécanismes qui, pense-t-on, permettent une augmentation de la spécificité fonctionnelle par la réduction sélective du nombre des neurones et/ou des connexions neurales redondants (Changeux, 1985).
On voit se produire des réactions « plastiques » frappantes à des facteurs environnementaux dans certains processus de développement des systèmes neuraux. Cependant, une théorie de la sélection naturelle postnatale n’offre pas d’explication satisfaisante des traits robustes et propres à tous les membres de l’espèce, du fonctionnement psychologique et de l’organisation cérébrale chez les humains, tels que ceux qui sont actifs dans la détermination de l’adaptation sociale et culturelle dans tous les groupes humains, et que tous les bébés manifestent à partir des premières semaines de leur vie, alors que le processus de sélection corticale a à peine commencé. Elle n’explique pas non plus les caractéristiques anatomiques et comportementales du corps et du cerveau qui sont constantes dans des lignées phylogénétiques très éloignées et apparaissent à des stades prénataux du développement cérébral, alors que l’environnement extracorporel a un pouvoir de sélection minime.
Fig. 2. — Facteurs essentiels de production et de transmission
de la conscience culturelle coopérative par régulation empathique des motivations dans les cerveaux humains.
On a toujours considéré que l’embryologie comparative classique, qui prouve l’existence d’organes et de voies de développement homologues dans différents phylums, fournissait une preuve d’importance fondamentale à la théorie de l’évolution par la sélection naturelle de Darwin pour expliquer l’accumulation de programmes adaptatifs dans le développement de la forme du corps (de Beer, 1954). La génétique moderne découvre le mécanisme de ces principes conservatoires de l’autorégulation organismique. Chez les humains, certains aspects de la biologie et du comportement possèdent des caractéristiques communes avec ceux d’organismes ayant une symétrie homologue de la forme du corps. Ces caractéristiques sont encodées, à un niveau très général, dans le code génétique. On s’est aperçu récemment que ce qu’on considérait comme des contraintes biologiques « secondaires » du développement étaient en fait des principes essentiels ou fondamentaux de détermination de la palette des actions organismiques possibles dans n’importe quel environnement biologique, canalisant l’expression des potentialités adaptatives génétiques (Cziko, 1995 ; Kauffman, 1993, 1995). Le paysage épigénétique de Waddington (1975) est structuré par des contraintes internes de développement imposées par l’organisme en développement lui-même (fig. 2).
Les recherches sur les séquences CAT (Comparative Anchor Tagging) repèrent actuellement toute une palette de gènes homologues parmi les espèces mammifères (Nadeau et Sankoff, 1997). Les gènes homéotiques, par exemple, ont préservé leur structure et leur fonction dans la plupart des espèces segmentées à polarisation céphalo-caudale et à symétrie bilatérale du règne animal. Insensibles à la plupart des changements prévisibles et/ou mineurs de l’environnement, la symétrie générale, la segmentation du corps et la coordination des capacités sensorielles multimodales, intégrées avec une motricité rythmique à la fois spontanée et unifiée, sont devenus des caractéristiques distinctives et constantes du règne animal. Ces traits ont été sélectionnés par rapport à la stabilité parce qu’ils sont adaptés à la résolution de difficultés constantes ou variables dans le cours de la vie et l’ontogénie. Ils définissent un « champ comportemental » potentiel autour du corps, dans lequel sont projetés les actes, et où les plans et les projets sont définis, prospectivement par les systèmes perceptifs, rétrospectivement par les souvenirs.
ÉPIGENÈSE DU CERVEAU ET MODÉLISATION DES MOTIVATIONS DANS LES ACTIONS DU CERVEAU TOTAL ET ENTRE CERVEAUX
Le terme de « morphogenèse pré-fonctionnelle » fait référence à la définition précoce des caractéristiques du schéma d’un organisme qui seront conservées comme cadre de base au cours des élaborations épigénétiques ultérieures. Ces caractéristiques générales ne se développent pas elles-mêmes, mais elles contribuent à la régulation de nombreuses caractéristiques qui apparaissent aux stades ultérieurs. C’est ainsi que l’œil se développe in utero en esquisse de récepteur optique destiné à produire une image, alors qu’il n’y a aucune zone élaborée de lumière à voir ; les mains du fœtus sont des organes faits pour la préhension et les gestes ; le visage du fœtus est un organe expressif complexe. En voyant ces caractéristiques apparaître chez le nouveau-né sous une forme similaire à celle qu’elles auront à l’état adulte, on peut identifier les règles génératives anticipatoires du fonctionnement psychologique, de la forme qu’il revêtira en fonction du corps et du timing qu’il aura par rapport aux mouvements, par des structures organisées et des processus cérébraux et corporels. L’anatomie de la face et des mains du bébé et certains patterns cycliques d’expression grâce auxquels ces organes montrent une palette d’émotions opposées, la hiérarchie rythmique d’impulsions motrices repérable dans les vocalisations du bébé et les mouvements spontanés de son corps, correspondant à des syllabes, des émissions vocales et des séquences qui seront conservées dans les schémas adultes du discours et de la voix (Lynch et al., 1995 ; Pöppel, 1994 ; Ross, 1993 ; Trevarthen, 1984 b, 1985, 1986 ; Trevarthen, Kokkinaki et Fiamenghi, 1997), sont des exemples de caractéristiques psychologiques innées qui organisent le développement et permettent au bébé et à l’adulte de se rencontrer en partenaires capables d’interagir efficacement en échangeant des messages complémentaires, en imitation mutuelle, en synchronie ou en alternance (Trevarthen, 1986, 1993 b, sous presse b) (voir fig. 3-5).
Le cerveau contrôle les actions et explore les possibilités offertes par l’environnement à travers les systèmes moteur et sensoriel qui « organisent » le corps dans les systèmes neuraux (Trevarthen, 1980, 1985). Cette « somatotopie », qui envahit les aires et les noyaux sensoriels et moteurs à tous les niveaux du système nerveux central (SNC) et commande les projections entre eux, s’engendre sous la guidance des gènes régulateurs qui déterminent aussi les dimensions et la complexité fondamentale de tout le corps. Les activités et les expériences sont animées dans des zones sensorielles et motrices à partir du SNC par un système unique de motivations qui dépend de la cohérence et de la constance de la représentation du champ comportemental lié au corps dans toutes les parties du réseau nerveux. Pour comprendre le développement de cette organisation essentielle représentant un corps actif à l’intérieur d’un cerveau, il faut prendre en compte différents niveaux de description de l’organisme, de son anatomie et de son fonctionnement internes.
Fig. 3. — Les composants limbiques et réticulaires de l’IMF sont organisés dans l’embryon humain en tant que système neuronal régulateur central. Intégrée aux mécanismes régulateurs humoraux, l’IMF joue un rôle crucial dans la détermination de l’organisation primaire des protocartes dans le néo-cortex en construction, et le tracé ultérieur des circuits corticaux au stade fœtal (O’Rahilly et Muller, 1994 ; Rakic, 1991 ; Trevarthen et Aitken, 1994). Elle entoure et relie les structures sensorielles et motrices en développement des récepteurs spécialisés de la tête et leurs noyaux crâniens (fig. 4). Les noyaux de l’IMF projettent vers toutes les aires sensorielles et motrices qui se développent dans l’embryon et continuent à exercer leur contrôle sur les événements épigénétiques des stades ultérieurs du développement du cerveau. Les systèmes sensoriels et moteurs de l’IRM et du crâne sont spécialisés dans l’intégration des systèmes cérébraux du cerveau antérieur, du mésencéphale et du cerveau postérieur (y compris le cervelet). Ils régulent les processus viscéraux en coordination avec les états d’activation comportementale et l’éveil de la conscience (Porges, 1997).
Fig. 4. — Les noyaux du tronc cérébral qui régulent les expressions de la communication humaine transmettent les informations concernant l’activité motivationnelle du système limbique. Les mécanismes motivationnels centraux coordonnent et synchronisent les expressions par les muscles des récepteurs de la tête et des mains. Des efférents viscéraux particuliers des noyaux 5 à 11 sont spécialisés chez les humains dans la régulation des attachements interpersonnels et la communication des états mentaux (Porges, 1997).
Nombre de modèles théoriques, pour expliquer les maladies neuropsychologiques, et l’accumulation des preuves quant à la localisation des processus cognitifs chez les sujets normaux, ont évoqué l’existence d’interactions fonctionnelles entre les systèmes cortico-thalamo-cérébelleux (Morecraft, Geula et Mesulam, 1993). L’avènement de techniques d’imagerie fonctionnelle cérébrale, telles que la PET ou l’IRM, a fourni des éléments solides en faveur de l’idée que de multiples systèmes neuraux discontinus et en interaction sont un niveau minimum d’analyse des fonctions internes du sujet (Cabeza et Nyberg, 1997). La neuro-imagerie fonctionnelle montre des interactions complexes entre les systèmes corticaux lors d’actions motrices (Houk et Wise, 1995) et des interrelations fonctionnelles entre de nombreuses aires cérébrales s’établissent lors d’activités spontanées comme la conversation ou la pensée verbale (Ingvar, 1993).
Les principes d’organisation qui dirigent l’ontogénie du corps et du SNC vers un système individuel cohérent avec une symétrie définie et une progression vers l’avant imposent un champ spatio-temporel unique d’action et d’expérience inscrit dans le corps (Trevarthen, 1980 b). Le même principe de morphogenèse a donné naissance à une régulation génétique des expressions et des réactions empathiques intersubjectives. Si la forme d’intelligence représentant le corps dans le cerveau, dans laquelle tous les composants doivent « parler » la même langue du mouvement prospectif, est capable de reconnaître des patterns temporo-spatiaux d’activité corporelle organisée homologues chez un autre individu, de refléter des états motivationnels organisants, ou des « images motrices » (Jeannerod, 1994), alors la régulation coopérative des développements ultérieurs du comportement peut se faire (Trevarthen, 1980, sous presse b ; Trevarthen et al., 1997). Nous proposons l’idée qu’un tel processus d’épigenèse génétiquement guidée a transformé l’IMF du diencéphale en un ensemble de principes psychogènes régissant le dialogue interpersonnel et la conscience coopérative (Trevarthen, 1982 ; Trevarthen et Aitken, 1994) (cf. fig. 1 et 5).
Fig. 5. — Mouvements expressifs dans les communications proto-conversationnelles en face-à-face entre une mère et son bébé peu après la naissance (c’est-à-dire au stade de l’intersubjectivité primaire ; Trevarthen, 1979). L’IMF, chez chacun des sujets (Trevarthen et Aitken, 1994), régule la coordination (M) des images motrices (A) et de l’activité efférente (E) des membres et du corps tout entier, ainsi que les ajustements moteurs (a + e) et les expériences (P + S). En conversation proche, l’activité motivationnelle dynamique d’un sujet s’exprime principalement par des mouvements (e) du visage, des yeux, du système vocal et des mains, tous activés (m) dans les noyaux moteurs (a) qui servent aussi, chez le sujet qui s’exprime, à l’ajustement de la modulation musculaire de l’activation (S) et de la perception (P) ciblées, dans les modalités de la vue, de l’ou ïe et du toucher. Les actions sur les objets (O) communiquent des intentions praxiques. Les mouvements proximaux des membres et du corps ont un rythme plus lent que les ajustements distaux des récepteurs spéciaux et de la manipulation fine. Il se crée ainsi une hiérarchie naturelle des rythmes, générée dans l’IMF, qui sert de base temporelle pour les émissions verbales et les phases d’interaction communicative (Trevarthen, 1986, 1993 b ; Trevarthen, Kokkinaki et Flamenghi, 1997).
La régulation mutuelle par l’intermédiaire du parent communicant et la survenue d’événements dans le paysage épigénétique du cerveau en croissance de l’enfant apportent les avantages du développement transgénérationnel non médiatisé par le changement génétique. Le guidage social du développement du cerveau et du comportement existe jusqu’à un certain point dans nombre d’espèces animales, même primitives. Mais dans le cas de l’espèce humaine, le processus de régulation intersubjective du développement est complexe et a acquis la capacité de créer des adaptations psychologiques cumulatives de l’action collective, que nous percevons comme des cultures (cf. fig. 2).
DÉSORGANISATION DU CORPS, DU CERVEAU ET DES COMPORTEMENTS
L’intuition batesonienne de ce qu’est la régularité dans un organisme et de la façon, du moment et du lieu où elle s’exprime, dans le corps, dans le cerveau et le comportement, trouve son application, dans un contexte clinique, dans les situations où la symétrie fondamentale de l’organisme est perturbée. Des différences latéralisées dans le développement du système nerveux peuvent être associées à une psychopathologie du développement (Geschwind et Galaburda, 1985 ; Tucker, 1992 ; Tucker et Williamson, 1984). Dans les maladies neuro-développementales unilatérales connues sous les noms de microsomie hémifaciale et d’hémiatrophie faciale progressive, dans lesquelles le développement d’un côté du visage est déformé, on a pu identifier des facteurs génétiques et des traits de comportement associés (Dupont, Catala, Hasboun, Semah et Baulac, 1997 ; Johnson et Bronsky, 1995 ; Naora et al., 1994).
On établit actuellement des liens entre les phénotypes comportementaux humains et les mécanismes neurobiologiques sous-jacents, ainsi qu’avec la formation physique du corps. L’idée selon laquelle un trouble comportemental ou psychologique peut être systématiquement associé à une pathologie clinique antérieurement définie par des caractéristiques diagnostiques dans l’organisme et dans le matériel génétique est de plus en plus largement acceptée (O’Brien et Yule, 1995 ; Turk et Sales, 1996). On a prouvé l’existence de bases génétiques pour un large panel de troubles neurologiques (Martin, 1993 ; Rowland, 1992) et de maladies neuropsychiatriques (Ross, Mcinnis, Margolis et Shi-Hua, 1993). Les facteurs prédisposants de risque biologique (développemental) sont maintenant bien acceptés en psychiatrie (Rutter et Caesar, 1991). Dans le syndrome de l’X fragile, par exemple, on sait maintenant que le comportement est plus spécifique de la maladie que les caractéristiques anatomiques faciales et sexuelles qu’on avait jusque-là prises pour diagnostiques (Crowe et Hay, 1990 ; Dykens, Hodapp et Leckman, 1994 ; Hagerman et McKenzie, 1992 ; Reiss et Freund, 1992 ; Turk, 1993).
Il est clair que des facteurs régulatoires particuliers ont une expression large, affectant les développements précoces dans de nombreux emplacements du corps et du cerveau, en parallèle. Beaucoup de troubles neuro-développementaux et psychiatriques s’avèrent associés à des anomalies de migration affectant un très grand nombre d’emplacements du cerveau du fœtus (Barth, 1992). Cela a été démontré dans certaines formes d’épilepsie (Brodtkorb, Nilsen, Smelvik et Rinck, 1992), dans le syndrome d’Asperger (Berthier, Starkstein et Leiguarda, 1990 ; Berthier, 1994) et dans certains troubles autistiques (Courchesne, 1995). L’imagerie cérébrale confirme l’implication simultanée de structures fort éloignées (Chugani, Phelps et Mazziotta, 1987 ; Lee et al., 1994). Il paraît certain que les systèmes motivationnels coordonnés du tronc cérébral sont affectés à un stade précoce, donnant des handicaps fonctionnels complexes, quelquefois beaucoup plus tard, tant au niveau de la détection du métabolisme cérébral que du comportement spontané.
Dans le cerveau mature, on peut voir la preuve de l’intégration fonctionnelle entre systèmes cérébraux distants, dans la réduction de capacité fonctionnelle d’une région cérébrale provoquée par l’activité anormale générée dans une autre région distante : par exemple, l’interférence nocive du cortex temporal perturbe les fonctions préfrontales (Herman et Seidenberg, 1995). Dans la dyslexie développementale, le manque d’action concertée affecte un ensemble de régions corticales impliquées dans le processus phonologique (Paulesu et al., 1996). On a démontré une activation fonctionnelle complexe et dispersée du cortex et du sous-cortex au cours des hallucinations psychotiques (Silbersweig et al., 1995) et sur le déclenchement des états obsessionnels des troubles obsessionnels-compulsifs (Schwartz, 1997). Des éléments sous-corticaux jouent probablement un rôle dans l’influence interhémisphérique perturbatrice d’un hémisphère gauche lésé qui supprime la fonction réceptive du langage dans le cortex de l’hémisphère droit. Ces interférences semblent être l’explication de différences observées entre les capacités linguistiques de patients cérébro-lésés gauches devenus totalement aphasiques et de patients avec une hémisphérectomie gauche ou une commissurotomie, qui conservent certaines capacités de langage réceptif de l’hémisphère droit (Levy, 1990). Un hémisphère gauche lésé empêche la pleine expression des potentialités de langage réceptif de l’hémisphère droit.
Il semble que les systèmes neuraux impliqués dans de nombreuses activités se modifient, avec l’entraînement, en systèmes complexes interconnectés, parfois après seulement une brève exposition à une situation particulière. C’est ainsi qu’il a été montré que chez des sujets na ïfs, le jeu vidéo TétrisTM provoque une augmentation de l’activité métabolique dans les gyrus frontal inférieur droit et temporal supérieur droit et dans le cervelet, et qu’un entraînement régulier produit une réduction de ces effets (Haier, Siegel, MacLachlan, Soderling, Lottenberg et Buchsbaum, 1992). Raichle et coll. (1994) ont rapporté les effets de l’entraînement sur le métabolisme cérébral de l’épreuve de construction verbale. Dans les épreuves nouvelles, diverses zones s’activaient, parmi lesquelles le cortex préfrontal gauche, le gyrus cingulaire antérieur gauche, le cortex temporal postérieur gauche et le cervelet latéral droit. Avec l’entraînement, ces zones normalisaient leur activité et d’autres zones jusque-là inactives s’activaient, parmi lesquelles le cortex sylvio-insulaire des deux côtés et le cortex médian péri-strié. Les auteurs concluaient : « Ces résultats indiquent que les sujets normaux changent de zones cérébrales pendant l’exécution d’une tâche après moins de quinze minutes d’entraînement. Le degré auquel une tâche est apprise ou automatisée paraît constituer un facteur critique dans la détermination du circuit qui sera utilisé » (Raichle et al., 1994).
CYCLES DE CHANGEMENT ÉPIGÉNÉTIQUE ET PHASES DE TRANSITION : VARIATIONS DANS LES MOTIVATIONS ET LEUR ASYMÉTRIE
L’interaction des systèmes cérébraux et leur organisation dynamique produisent périodiquement des crises ou des transitions en rapport avec l’âge, qui sont associées à des avancées dans les capacités ou les motivations psychologiques (Dawson et Fischer, 1994). Ces événements transitionnels jouent également un rôle critique dans la pathologie et l’expression des anomalies dans l’épigenèse (van de Rijt-Plooij et Plooij, 1993). Le développement prévisible des processus psychologiques au cours des stades confirme l’hypothèse neuro-développementale d’une organisation soi/autrui passant par une succession de différentiations en rapport avec l’âge dans les réseaux neuraux. La suite des stades piagétiens dans l’acquisition de compétences cognitives pragmatiques tournées vers la résolution de problèmes peut être liée à des fluctuations dans la prolifération de connexions cortico-corticales, révélées par des modifications du niveau d’activité électro-ancéphalique enregistrée au niveau du scalp (Thatcher, 1994). Les vagues successives de myélinisation font apparaître clairement un plan chronologique dans l’élaboration structurelle de la cyto-architecture du système nerveux central (Bayer, Altman, Russo et Zhang, 1993). Dans la période préverbale, van de Rijt-Plooij et Plooij (1993) ont montré l’existence de transitions dans le développement des patterns de sommeil, de la fonction immune et du comportement. On a ainsi un nombre considérable de preuves neurobiologiques et psychobiologiques en faveur de l’hypothèse d’une élaboration systématique par paliers du processus motivationnel intrinsèque qui affecte les fonctions cognitives et intersubjectives, et par là les apprentissages coopératifs (Trevarthen, 1982).
LA DYADE PSYCHOBIOLOGIQUE DE LA TOUTE PETITE ENFANCE ET SES TRANSFORMATIONS DÉVELOPPEMENTALES
L’environnement social où naît le bébé est le plus important et, de bien des façons, le plus exigeant des environnements auxquels il aura à s’adapter et à s’ajuster. Il ne devrait donc y avoir rien d’étonnant au fait qu’un bébé naisse avec des comportements interactifs, des attentes riches envers son environnement social et des capacités cognitives qui lui permettent de trouver immédiatement du sens aux potentialités de base du monde humain, lequel va vers lui en montrant des marques évidentes d’intérêt et d’affection.
Les bébés, de fait, ont déjà une individualité psychologique considérable en naissant, dont on trouve les prémisses de façon évidente dans les comportements coordonnés et les cycles spontanés d’activité du dernier trimestre chez le fœtus. Les nouveau-nés peuvent présenter des actions motrices coordonnées orientées vers des buts extérieurs, et qui sont modulées en retour par la perception du but visé ; ils présentent également des réponses imitatives reflétant les signes de motivation chez l’autre et une reconnaissance sensible des états affectifs chez les autres, auxquels ils renvoient des réponses assorties ou complémentaires. Les capacités motivationnelles nécessaires pour générer et réguler de telles activités requièrent un haut degré d’inter-coordination pré-fonctionnelle dans le cerveau et dans le corps.
Pour comprendre l’auto-organisation du bébé en croissance, il faut comprendre les influences qui émergent de l’élaboration pré- et postnatale du système neural interne du bébé, des interactions sociales entre le bébé et les adultes qui s’en occupent, et des modifications de l’attention et des réactions psychologiques qui se produisent chez ces adultes à travers leurs interactions avec le bébé. Il y a maintes preuves aujourd’hui que les cerveaux des nouveau-nés se lancent dans des changements d’organisation qui répondent de très près aux stimulations des personnes qui s’en occupent. Les effets de ces vécus, tout en démontrant la plasticité adaptative du cerveau nouveau-né, fournissent aussi la preuve de la présence chez le bébé de systèmes hautement élaborés et extrêmement sélectifs, lesquels engagent des processus qui éveilleront les comportements expressifs des personnes qui s’occupent de lui (Trevarthen, 1980 a, 1990, 1996).
Dans la théorie freudienne du développement affectif humain, la notion que le niveau premier d’organisation psychobiologique est la dyade parent/bébé tenait une place importante. Le pédiatre et psychanalyste britannique Winnicott, qui a exposé l’importance du soutien affectif de la mère à partir de sa « préoccupation maternelle primaire » pour le bébé, est l’auteur du célèbre aphorisme suivant, dans une note de bas de page de son article « La théorie de la relation parent/bébé » (Winnicott, 1960/1990) : « J’ai dit une fois : “Un bébé, ça n’existe pas”, voulant dire par là, bien sûr, que là où on trouve un bébé, on trouve des soins maternels, faute de quoi il n’y aurait pas de bébé. »
Dans le même article, Winnicott cite Freud qui disait, en parlant du bébé, qu’ « une organisation asservie au principe de plaisir et qui négligerait la réalité du monde externe ne pourrait absolument pas se maintenir en vie, de sorte qu’elle ne pourrait avoir aucune existence ». Cette organisation est possible chez le bébé « à condition de prendre en considération les soins qu’il reçoit de sa mère ».
Pour Winnicott, le bébé passe de la dépendance absolue, « où il est seulement en position de profiter de la situation ou d’en subir les désagréments », à l’indépendance « atteinte grâce à l’accumulation de souvenirs de bons soins, la projection de ses besoins personnels et l’introjection de détails des soins reçus, avec une confiance croissante en l’environnement ». Margaret Mahler, de même, rejoignait l’opinion de Freud selon laquelle cette étape précoce était une symbiose, ou plutôt une fusion émotionnelle complète entre le bébé et sa mère (Mahler, Pine et Bergman, 1975). Winnicott et elle ont tous deux présenté des observations cliniques pour étayer leur affirmation que les régulations émotionnelles du bébé progressaient d’un état de dépendance totale vers l’autonomie. Melanie Klein (1963) a remanié cette théorie en décrivant des transitions menant le bébé, à travers une position « schizo-parano ïde » vers une « position dépressive ». Comme Freud, elle fondait sa description des vécus psychiques du bébé sur son travail clinique avec les états pathologiques chez l’adulte. Les observations des capacités communicatives des bébés dans les circonstances normales de bien-être de la mère et du bébé ont corrigé ce biais dans les inférences sur la petite enfance qu’on tirait de l’expérience psychanalytique (Trevarthen, Murray et Hubley, 1981 ; Stern, 1985).
Bowlby (1958) a formulé sa théorie de l’attachement à partir des preuves apportées par les recherches de Harlow et de ses collègues sur les effets de la privation maternelle chez le singe rhésus, chez lequel ils montraient que le soutien du contact corporel, au même titre que les apports physiologiques, est essentiel au bien-être psychologique du primate nouveau-né (Harlow et Harlow, 1965 ; Higley et Suomi, 1986). Ces travaux montraient clairement que le contact précoce jouait un rôle critique dans l’émergence ultérieure d’un comportement social adapté et qu’une rupture marquée de ce contact précoce avec une mère contenante et réactive pouvait produire des comportements extrêmement aberrants. Ces preuves ont été ensuite approfondies par d’autres études portant sur les effets des stimulations maternelles, ou de leur absence, dans les interactions précoces, sur la neurochimie et la croissance du cerveau (Hofer, 1990 ; Kraemer, 1992 ; Scanberg et Field, 1987 ; Schore, 1994). Klaus et Kennell ont démontré l’importance pour le parent de contacts précoces dans la relation proche avec le nouveau-né et ont souligné la nature dyadique de ce processus (Klaus et Kennell, 1982). Il faut noter qu’une application excessive de la notion d’un lien déterminé par le biologique, conçu comme essentiel pour le développement de la relation mère/enfant, peut avoir des conséquences négatives dans les pratiques et l’orientation des personnes soignantes par rapport à leur rôle (Sluckin, Herbert et Sluckin, 1983).
Pendant une période, le débat sur la façon de voir le nouveau-né s’est retrouvé prisonnier de la distinction entre les modèles extrêmes de la maturation du nourrisson, le modèle de dépendance et le modèle néoténique (c’est-à-dire des modèles qui soutiennent que le bébé est soit très indépendant, soit complètement dépendant de l’adulte soignant : Gibson et Petersen, 1991). La médecine occidentale avait adopté la vision d’un bébé extrêmement néoténique et complètement dépendant des soins externes (maternels ou techniques). La découverte de plus en plus de capacités de perception, de volition et d’apprentissage chez le nouveau-né, y compris chez le prématuré, a fait avancer l’idée que le nouveau-né humain, s’il est physiologiquement dépendant des adultes de son entourage pour sa nutrition, son homéostasie thermique et son hygiène, est biologiquement prêt pour l’interaction et l’activité psychologique semi-autonome (Lecanuet et al., 1995 ; Trevarthen, sous presse b). Les études portant sur des jumeaux in utero ont montré que le développement et l’environnement prénataux sont importants dans la différenciation des caractéristiques de tempérament qui persisteront dans l’enfance (Piontelli, 1992). Il est vital de répondre aux exigences du nourrisson au plan de la nutrition, de l’homéostasie thermique et de l’hygiène, mais ses besoins naissants sur le plan interpersonnel ou psychosocial, qui conduiront le développement du processus culturel d’apprentissage, demandent aussi à être comblés.
Fig. 6 . I. — Dans les interactions entre un bébé normal et un adulte attentif et heureux de s’occuper de lui, les systèmes IMF duels des deux sujets sont positionnés en soutien mutuel, formant entre eux des engagements rythmés, empathiques, où l’on voit des échanges, synchroniques ou alternés, de vocalisations et de phrasés souples, émotionnellement marqués, avec un « accordage » des affects. SB = expression du Self du bébé ; AB = vécu du bébé par rapport à la personne qui s’occupe de lui ; BA = vécu du bébé chez la personne qui s’en occupe ; SA = expression du Self de la personne qui s’occupe du bébé. II. Dans la dépression postnatale, le modèle interne de SA chez la personne qui s’occupe du bébé est déformé, et son vécu du bébé (SA/B) est à la fois indifférencié de son propre self, et déformé. En conséquence, ce que vit le bébé ne correspond pas vraiment au modèle naturel de l’adulte soignant virtuel, il est confus (PB ?). Le SB en sera affaibli.
Dans les recherches que nous avons menées sur les interactions parent/enfant (Aitken, 1991 a ; Trevarthen, 1979 ; Trevarthen et Hubley, 1978 ; Trevarthen, Murray et Hubley, 1981), nous avons suivi, à partir de la prématurité, le développement des régulations émotionnelles mutuelles au sein d’un système intersubjectif ayant des besoins innés (cf. fig. 6 . I). Ce développement culmine, à la fin de la petite enfance, dans l’émergence d’une conscience de soi coopérative qui déclenche les apprentissages culturels avant la maîtrise du langage (Hubley et Trevarthen, 1979 ; Trevarthen, 1988, 1992). Des tests sur les effets de perturbations dans les interactions mère/enfant ont confirmé que le bébé de deux mois possède un système bien organisé d’émotions qui servent à réguler l’attention et les sentiments de la mère (Murray et Trevarthen, 1985, 1986). Suite aux études détaillées de la communication dans la toute petite enfance réalisées par certains psychologues (Bateson, 1979 ; Beebe et al., 1985 ; Fogel, 1977 ; Papousek et Papousek, 1977, 1987 ; Stern, 1985 ; Stern et al., 1985 ; Tronick et al., 1978), les harmonisations affectives réalisées par le bébé dans les interactions au cours du développement, soutenues par les motivations empathiques complémentaires de la ou des personnes qui remplissent le rôle d’un parent affectueux ou de tout autre compagnon durablement présent auprès du bébé, ces harmonisations sont considérées aujourd’hui comme un principe essentiel de la psychologie du développement. En ce domaine, des recherches particulièrement importantes démontrent les capacités imitatives des nouveau-nés et leur besoin de trouver une réciprocité d’expression et d’imitation chez un partenaire empathique (Heiman, 1989 ; Heiman et al., 1989 ; Heirffan et Schaller, 1985 ; Kugiumutzakis, 1985, 1993, 1997 ; Maratos, 1982 ; Meltzoff, 1985 ; Meltzoff et Moore, 1977).
Dans des circonstances favorables, l’expérience valide et remanie cet état inné de réceptivité dynamique aux interactions soi/autrui, qui constitue un régulateur de l’épigenèse sociale de l’esprit de l’enfant. On peut utilement se servir du modèle IMF pour analyser les psychopathologies du développement, dans lesquelles certains éléments cérébraux de l’un ou l’autre des individus en interaction, ou des deux, ne parviennent pas à produire des motivations efficaces. Ces troubles peuvent s’originer dans le psychisme du nourrisson, ou dans le psychisme ou le comportement de l’adulte qui s’en occupe ; ils peuvent surgir à n’importe quelle étape du processus de développement, puisque les régulations intrinsèques de la maturation cérébrale peuvent influer sur le cours de la croissance psychologique et sur la communication intersubjective, à n’importe quelle étape du cycle vital.
Nous développerons brièvement ici quatre situations anormales de cet ordre : la dépression postnatale et ses effets sur les attentes croissantes du bébé envers l’autre ; l’autisme avec la suppression efficace de l’autre virtuel ; la prématurité et ses effets sur les attentes du nourrisson ; et la schizophrénie avec la disparition progressive de la capacité à se servir des attentes virtuelles pour prévoir la réaction sociale.
La dépression postnatale
On reconnaît de plus en plus les effets interpersonnels immédiats de la dépression maternelle postnatale sur les motivations et les émotions du nourrisson (cf. fig. 6 . II). On observe ces effets dans l’échec des échanges protoconversationnels au cours de la période de l’intersubjectivité primaire (Trevarthen, 1979). Ils influent aussi sur les étapes ultérieures du développement de l’enfant (Kaslow, Deering et Racusin, 1994 ; Murray et Cooper, 1996). La dépression modifie la perception qu’a la mère des fragilités du nourrisson (Bendall, Field, Yando, Lang et Martinez, 1994). Plusieurs groupes de chercheurs ont invoqué l’influence de la dépression postnatale dans les difficultés des interactions précoces (Field, 1992 ; Field et al., 1988 ; Murray, Stanley, Kooper, King et Fiori-Cowley, 1996), et ces difficultés peuvent mener à des troubles des motivations cognitives et des apprentissages (Murray, 1992 ; Murray et Cooper, 1996 ; Murray, Kempton, Woolgar et Hooper, 1993). Les enfants de mères ayant souffert de dépression postnatale ont tendance à présenter des problèmes de comportement et des troubles émotionnels à l’âge de l’école maternelle et l’école primaire (Field, Estroff, Yando, Del-Valle et Malphurs, 1996 ; Hammen, 1991).
Dawson et ses collaborateurs ont montré l’existence d’une diminution de l’activité EEG frontale chez les bébés en interaction avec la mère quand celle-ci souffre d’une dépression postnatale (Dawson, Klinger, Panagiotides, Speiker et Frey, 1992 ; Dawson, Grofer, Kinger, Panagiotides, Hill et Speiker, 1992). Un effet direct de l’environnement affectif anormal sur le développement du cerveau est plausible (Schore, 1994).
Dans notre cadre conceptuel, on considère que les difficultés interactionnelles observées dans les dyades où la mère souffre de dépression postnatale proviennent de la façon déformée dont la mère considère ses propres motivations, tout autant que de sa conscience altérée de son bébé en tant qu’autre virtuel. Par conséquent, il y a une discordance entre les attentes motivationnelles du nourrisson et le comportement réel de sa mère, en particulier en ce qui concerne les signaux émotionnels qui traduiraient sa dynamique motivationnelle. Déprimée, une mère ne peut mobiliser ses émotions et se trouve particulièrement démunie face aux exigences sensibles et aux réactions émotionnelles immédiates du nourrisson. Le bébé devient alors un facteur supplémentaire dans sa dépression (Murray, Stanley, Hooper, King et Fiori-Cowley, 1996).
L’autisme
L’autisme peut être considéré comme un cas paradigmatique de perturbation biologique du contact affectif (Frith, 1991 ; Hobson, 1993 ; Kanner, 1943 ; Trevarthen, Aitken, Papoudi et Robarts, 1996) (cf. fig. 7 . III). L’autisme a manifestement une base neurobiologique (Bailey, Phillips et Ruter, 1996). Nous en avons la preuve par la neuropathologie (Bauman et Kemper, 1994), par l’exploration de la structure et de l’activité du SNC par l’imagerie (Aitken, 1991 b), et par la neurochimie (Barthelemy et al., 1988). Malgré la controverse en cours sur la question de savoir si l’autisme pourrait, et à quel degré, être dû à une cause génétique unique – un gène de l’autisme (Gillberg et Coleman, 1992, 1996 ; Rutter, Bailey, Bolton et Le Couteur, 1994) –, on pense de plus en plus que des anomalies neuro-embryologiques précoces dans le développement du cerveau sont à l’origine du handicap qui apparaît plus tard au cours de la croissance (Courchesne, 1997 ; Rodier, Ingram, Tisdale, Nelson et Romano, 1996).
Fig. 7 . III. — Chez un enfant autiste, le modèle interne du self (ES) et la représentation d’autrui en tant que partenaire dans la communication et la coopération sont tous deux mal différenciés. Il confond son vécu de l’autre (es/autre) avec le vécu de soi-même. Le comportement de l’enfant autiste désoriente le partenaire, qui développe un modèle déformé des motivations de l’enfant (AE ?), ce qui peut affecter l’expression de son propre self (AS). IV. Un bébé prématuré a une représentation immature de lui-même (is) et de l’autre (ia), et il ne répond qu’en partie aux communications et aux soins affectueux de la personne qui s’en occupe. Chez l’adulte, le vécu du bébé prématuré est déformé (PB ?), ce qui peut conduire à la perte du sentiment de sécurité et affaiblir le SP. V. Le schizophrène a une représentation déformée à la fois de lui-même (Zs) et des autres (Za), et des rapports narratifs confus avec ses propres vécus et avec le psychisme et les comportements d’autrui. Comme dans l’autisme, cela provoque une déformation du vécu du compagnon et/ou du soignant par rapport à la personne affectée (PZ ?), avec un risque d’affaiblissement de l’expression de son Self (SP).
Le modèle de la « théorie de l’esprit » explique l’autisme en affirmant que les enfants autistes ne peuvent pas se représenter méta-cognitivement les états mentaux de croyance, de savoir, de désir, d’intention, etc., des autres. Ses capacités explicatives ont soulevé l’enthousiasme et déclenché une avalanche d’hypothèses cognitives (Baron-Cohen, 1995 ; Baron-Cohen, Tager-Flusberg et Cohen, 1993). Il y a des raisons de douter de l’utilité explicative et pratique de ce cadre de compréhension de l’autisme (Fritz et Happé, 1994) : l’autisme est une maladie qui provient apparemment de beaucoup de perturbations fonctionnelles plus générales et plus larges, qui, ensemble, entravent la présence consciente, la programmation volontaire des actions, les interactions avec les autres et le fait de se penser soi-même et de penser l’autre (Trevarthen, Aitken, Papoudi et Robarts, 1997).
Les déficits décrits par la théorie de l’esprit ne concernent pas seulement l’autisme, on les trouve dans d’autres affections, parmi lesquelles la trisomie 21 (Zelazo, Burack, Benedetto et Frye, 1996) et les difficultés sémantiques-pragmatiques de langage (Shields, Varley, Broks et Simpson, 1996). De plus, les difficultés de mentalisation ne sont pas le seul type de troubles cognitifs dans l’autisme, et elles apparaissent associées à d’autres problèmes dans d’autres maladies aussi. Elles sont liées à des niveaux inférieurs de performance dans les tests explorant la « fonction exécutive » (Zelazo, Burack, Benedetto et Frye, 1996) et à une capacité réduite de réception du langage (Happé, 1995). Les déficits de la fonction exécutive eux-mêmes, s’ils sont typiques chez l’enfant autiste, se voient aussi dans toute une série d’autres troubles cliniques comme l’ADHD (Attention Deficit Hyperactivity Disorder) (Pennington et Ozonoff, 1996), l’épilepsie temporale (Herman et Seidenberg, 1995), les tumeurs pituitaires (Peace, Orme, Thompson, Padayatty, Ellis et Belchetz, 1997), la schizophrénie (Liddle et Morris, 1991), et chez les survivants de la leucémie lymphoblastique aiguë (Cieselski, Harris, Hart et Pabst, 1997).
Même s’il est peu probable qu’on puisse trouver des critères de diagnostic certain au cours de la première année de l’enfant, on a de plus en plus de preuves d’anomalies précoces dans le développement social des enfants autistes par le biais d’entretiens rétrospectifs, par l’analyse de bandes vidéo familiales (Osterling et Dawson, 1994), et par les tests de dépistage prospectif (Baron-Cohen et al., 1996). Les anomalies interactionnelles peuvent précéder les difficultés identifiables du traitement cognitivo-social, lesquelles dépendent fortement du langage.
Dans la ligne du modèle IMF de la fonction intersubjective d’explication du développement interactif normal, nous proposons de considérer l’autisme comme une maladie dans laquelle l’individu affecté, par manque des représentations efficaces des motivations permettant de comprendre l’autre virtuel, interprète les actes des autres comme s’ils n’étaient pas nettement distincts des siens propres. Quand les actes de l’autre personne correspondent aux motivations que leur attribue l’enfant autiste, il peut y avoir un cadre adéquat pour une interaction réussie ; il y aura cependant de nombreuses situations où ces attentes aboutiront à un échec de toute satisfaction de part et d’autre et où le partenaire abandonnera l’interaction. Nous pensons que l’installation de cette absence effective d’un autre virtuel dans un espace de compagnonnage (Bråten, 1987) est probablement précédée chez l’enfant de difficultés interactionnelles précoces, qui ne deviendraient cependant pas manifestes avant le stade du développement connu sous le nom d’intersubjectivité secondaire, qui commence en général vers neuf mois. Il y a, à cet âge, de profondes transformations à la fois dans la preuve comportementale de motivations vers l’éveil conjoint de la conscience, vers la présentation de soi et vers l’accomplissement coopératif de tâches, aussi bien que dans les preuves neurobiologiques de développements importants dans le cerveau, en particulier dans les lobes frontaux (Dawson, 1994 ; Trevarthen et al., 1996).
On a pensé que les nourrissons destinés à développer un autisme allaient probablement présenter des difficultés diagnostiques par rapport à l’émergence de certaines fonctions psychologiques importantes pour le développement social, comme la discrimination des yeux et le contact visuel vers quatre mois et la référence conjointe vers neuf mois, considérées comme les blocs de construction d’un modèle de l’intelligence psychique. De notre point de vue, basé sur une compréhension des processus de développement des deux premières années (Trevarthen, Muray et Hubley, 1981), l’enfant autiste est atteint d’un trouble latent de l’intersubjectivité et de l’organisation narrative de la pensée, qui devient critique vers le milieu de la deuxième année, après l’étape de maîtrise de la conscience conjointe et de la réalisation conjointe de tâches vers un an. Il y a des cas où les enfants qui deviendront autistes présentent dès la toute petite enfance une attention et une réactivité anormales, mais cela semble être l’indication d’un désordre neurologique plus large, et ces signes ne seront pas diagnostiques ; ils apparaîtront aussi dans d’autres anomalies du développement de la série des troubles de l’empathie (Gillberg, 1991) et sont manifestes dans des maladies menant au handicap mental, comme le syndrome de Rett (Witt-Engerstöm, 1990).
Les personnes autistes peuvent être guidées dans l’apprentissage de tâches et l’acquisition de bonnes habitudes (ou la perte de mauvaises habitudes) par des étapes de renforcement au sein d’un programme intensif (Lovaas, 1987). Ces méthodes sont efficaces, semble-t-il, dans la mesure où elles introduisent les résultats de l’action à l’intérieur du champ des motivations de la personne envers ses propres activités, dans un environnement bien encadré. Il est intéressant de noter que d’autres approches thérapeutiques qu’on a développées avec succès pour travailler avec des enfants autistes (par exemple l’approche « par option » : Kaufmann, 1981) insistent pour que les parents ou les enseignants adoptent des attitudes qui vont faciliter la compréhension mutuelle, en se servant d’une fixation intense de l’attention sur l’enfant et d’imitations exagérées ; cette façon d’agir rapproche efficacement le comportement des autres de la façon dont l’enfant autiste voit l’autre virtuel : comme lui-même (Nadel et Peze, 1993). D’après certaines études, la réponse imitative peut faciliter l’attention conjointe et d’autres aspects positifs du développement de la communication (Dawson et Galpert, 1990). On peut avancer une explication théorique similaire aux effets bénéfiques de la musicothérapie d’improvisation et d’autres formes de médiations non verbales, qui développent la coopération dans des interactions expressives avec un enfant autiste (Robarts, 1997 ; von Tetzchner et Jensen, 1996).
La prématurité
Les bébés prématurés présentent des déformations caractéristiques dans leurs patterns de comportement, mais on observe des différences dans ces patterns en fonction de la qualité ou de l’habileté intuitive de l’interaction entre le nourrisson et la personne soignante (Aitken, 1991 a ; Huppi et al., 1996) (cf. fig. 7 . IV). Les prématurés tirent profit d’une amélioration des contacts affectifs avec les soignants et avec une stimulation de l’expression humaine structurée sous forme musicale (Als, 1995 ; Buehler, Als, Duffy, McAnulty et Liederman, 1995 ; Stanley et Moore, 1995). De nombreux traits de leur constitution et de leur comportement peuvent augmenter les difficultés des bébés prématurés, parmi lesquels un évitement accru du regard, une relative fragilité physique (Guthkelch, 1971), la nature extrêmement stimulante des pleurs des prématurés (Frodi, Lamb, Leavitt, Donovan, Neff et Sherry, 1978 ; Frodi, 1981), et les différences qu’on ressent vis-à-vis de leur attirance physique (Corter, Trehub, Boukydis, Ford, Celhoffer et Minde, 1978 ; Miller et Ottinger, 1986).
Les capacités interactives rudimentaires d’un prématuré, associées au décalage existant, au niveau comportemental, entre les répertoires et la capacité de réaction d’un bébé et d’un adulte, mènent à la rupture des harmonisations et des comportements expressifs réciproques. Même si l’enfant né avant terme est capable, si on lui facilite avec soin la tâche, d’une interaction soutenue et mutuellement gratifiante avec la personne qui s’occupe de lui, beaucoup d’aspects des interactions normales bébé/parent provoquent un rejet actif, un évitement, ou de la détresse (Field, 1977). Les difficultés rencontrées par les parents pour répondre aux besoins d’un bébé prématuré peuvent mener à des problèmes interactionnels extrêmes, jusqu’à la maltraitance physique du bébé (Hunter, Kilstrom, Kraybill et Loda, 1978).
Les interactions entre les bébés prématurés et les personnes qui s’en occupent sont grevées par le décalage des attentes de part et d’autre dans la dyade. On peut penser que le bébé possède, déjà constituées, un ensemble d’attentes qui réclament de l’environnement nourricier immédiat une réactivité adaptée, prévisible et fiable. On peut répondre artificiellement à ces besoins, en partie au moins, en utilisant la pulsation de lits à eau réactifs, des creux habillés de laine d’agneau qui soutiennent confortablement le corps pelotonné du bébé, etc. (Als, 1995 ; Harrison et al., 1996). Le parent (ou la personne qui s’occupe de l’enfant) s’attend à un bébé qui montrerait envers les qualités comportementales et réactionnelles de l’adulte un intérêt plus actif, plus dynamique que n’en montre en général un bébé prématuré, et qui serait réceptif à un plus large éventail de comportements et de réactions de l’adulte.
On a pu montrer que des interventions ciblées sur la sélection d’un répertoire de comportements parentaux plus appropriés aux limites de l’autre virtuel apparent du nourrisson, insistant sur les aspects du comportement adulte auxquels les bébés prématurés paraissent particulièrement répondre, produisent des améliorations importantes dans les interactions précoces, sur le plan de l’état émotionnel de la mère, et du bien-être et de la maturation du bébé (Aitken, 1991 a ; Als, 1995).
La schizophrénie
Beaucoup de modèles psychologiques ont été proposés pour expliquer la schizophrénie (cf. fig. 7 . V). On trouvera la discussion de nombre des tentatives les plus récentes dans l’article de Gray et coll. paru dans Behavioural and Brain Sciences et les commentaires et réponses qui ont suivi cette publication (Gray, Feldon, Rawlins, Hemsley et Smith, 1991, 1993).
Des avancées importantes ont été faites dans les études sur la capacité du schizophrène à analyser ses propres cognitions, sur la nature désorganisée de ces cognitions et sur le langage produit pour les décrire (Cahill et Frith, 1996 ; Frith, 1992 ; McKay, McKenna et Laws, 1996). Ce type d’analyse essaie d’aborder la difficulté du schizophrène, en tant qu’individu, à s’accorder avec sa conscience. On le décrit comme quelqu’un qui a un « homunculus cognitif » perturbé. Autre thèse : le schizophrène souffrirait d’une perte progressive de la capacité de répondre intuitivement tant à ses propres actes réfléchis qu’à ceux des autres. La neuropsychologie des troubles émotionnels – qui se présentent aussi, non pas comme des troubles des processus séparés ou des « modules » de l’intelligence ou de la cognition, mais de la cohérence de la programmation, de la prévoyance et de la responsabilité globale – indique que les processus mentaux dynamiques et narratifs sont centraux à la fois dans la conscience intentionnelle individuelle et dans la dynamique du lien social (Damasio, 1994). Il est sûr que la schizophrénie perturbe à la fois les processus personnels de production de récits et les activités de partage avec les autres des dynamiques émotionnelles organisées.
On a dit que la difficulté majeure du schizophrène était la perte de la capacité de tirer, au niveau social, des déductions correctes à partir des actions (Frith, 1992). On peut la comparer au déficit qu’on voit dans l’autisme, mais dans la schizophrénie, la maladie devient manifeste à un âge significativement plus tardif, en général à la fin de l’adolescence ou tôt dans l’âge adulte, après une première période de développement social relativement normal. Certains indices montrent cependant la présence d’interactions sociales anormales chez de jeunes enfants qui deviendront schizophrènes au début de leur vie adulte (Walker, Grimes, Davis et Smith, 1993). Selon ce point de vue du « traitement social aberrant », la disparition graduelle de la capacité à interpréter les actions et les réactions sociales mène à des conclusions de plus en plus étranges et singulières concernant la nature et les raisons de son propre comportement et de celui des autres.
L’accumulation de preuves complémentaires donne à penser que la schizophrénie, comme l’autisme, s’origine dans un trouble neuro-développemental (Akbarian, Bunney et al., 1993 ; Akbarian, Vinuela, Kim, Potkin, Bunney et Jones, 1993 ; Harrison, 1997 ; Weinberger, 1987). Il est significatif que le trouble se manifeste généralement à l’adolescence, à une période où les mécanismes cérébraux sont soumis à un ensemble de remaniements comparables en amplitude, même s’ils sont différents au plan cognitif et représentationnel, à ceux qui se produisent dans le premier âge et la toute petite enfance, quand l’autisme devient apparent.
Si, à ce problème, nous appliquons le cadre conceptuel d’une IMF et sa formation du miroir représentant l’autre, la schizophrénie peut être considérée comme la rupture graduelle à la fois du modèle interne (narratif) du soi pensant et de l’engagement envers l’autre virtuel. Cet engagement est essentiel pour guider les attentes et les prévisions de l’individu par rapport au comportement des autres dans la réalité. L’individu schizophrène a perdu le cadre dynamique de référence interne qui servait à évaluer ses propres actions et celles d’autrui : en conséquence, la conscience coopérative est endommagée.
Si nous considérons le développement psychologique humain comme l’épigenèse d’un système qui a acquis au cours de l’évolution une stabilité auto-régulée et reproductible en tant que système dynamique, complexe, non linéaire, nous ne pouvons pas ignorer le rôle essentiel des motivations dans les interactions psychologiques entre les individus. La dépendance de l’enfant envers la compréhension coopérative et l’apprentissage culturel fait partie de l’héritage génétique humain. C’est un besoin permanent dans le cerveau de l’enfant ; il est motivé par une puissante envie de compagnie humaine et d’interactions régulées par l’affectivité. Ce besoin doit trouver son origine dans le développement et l’intégration de systèmes extensifs constitués de structures cérébrales, de récepteurs et d’effecteurs corporels qui se forment avant la naissance.
Il est dans la nature de ces formations motivationnelles constituées avant la naissance, avant qu’elles soient fonctionnelles, de perdurer à travers tout le cycle vital. À notre avis, il est possible d’éclaircir les activités de ces événements ontogénétiques : il faut pour cela chercher à définir comment les processus motivationnels qui, à l’origine, avaient émergé pour que l’animal puisse gérer son comportement en relation intelligente avec la réalité extérieure et apprendre à s’y adapter encore plus intelligemment, se sont divisés et transformés pour représenter et gérer les comportements du self individuel en relation avec les motivations exprimées par d’autres, lesquels sont des individus semblablement motivés.
Pour nous, l’ordre des développements psychologiques chez le bébé et le jeune enfant confirme que ces développements sont guidés par des mécanismes régulatoires cérébraux ; ceux-ci définissent une aire comportementale pour l’individu agissant en pratique en relation avec le monde objectif, et des aires de lien socialisé pour l’expression subjective d’un self et d’un ou plusieurs Autres. Cette hypothèse peut être fructueuse dans l’analyse de l’épigenèse du comportement humain normal et celle de pathologies du développement qui se manifestent à différentes périodes de la croissance.
(Traduit de l’anglais par François Mousnier-Lompré.)
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« Discussion sur le langage privé », non traduit en français
(N.d.T.).