2003
La psychiatrie de l'enfant
Méthodologies et techniques
Clinique de l’agir durant la latence et la préadolescence : le rôle des groupes d’expression psychodramatique
[1]
Jean-Pierre Pinel
[2]
Automne 2002Université Paris 13UFR LSHSAvenue Jean-Baptiste - Clément93430 Villetaneusee-mail : jeanpierre. pinel@ laposte. net
L’auteur témoigne d’une expérience groupale conduite en institution auprès de préadolescents présentant de graves troubles de la pensée et des formes sévères de pathologie narcissique-identitaire centrés essentiellement sur l’attaque de la liaison et l’agir de comportement. Après avoir exploré les caractéristiques psychopathologique et métapsychologique de ces sujets et décrit précisément le dispositif groupal mis en œuvre, il propose une analyse des processus spécifiquement mobilisés. Il tente notamment de montrer que la fécondité du processus thérapeutique dépend d’une analyse serrée des relations transféro-contre-transférentielles, conditions à partir desquelles les sujets peuvent s’engager dans un processus de symbolisation. Il souligne le caractère polymorphe des modes de figuration, en étayage multiple sur l’autre et les autres, sur le groupe, la sensorialité et les formes, précédant les mouvements d’appropriation subjective et d’historicisation groupale et personnelle.Mots-clés :
Agir, Analyse intertransférentielle, Figuration, Groupe thérapeutique, Préadolescence, Pathologie narcissique, Symbolisation.
The author discusses a group experience conducted in an institution with preadolescents presenting serious troubles of the thought process and severe forms of narcissistic-identity pathology centered essentially around the attack on attachments and acting-out behavior. After having explored the psychopathological and metapsychological characteristics of the subjects and having clearly described the groupal system which was set in place, he proposes an analysis of the specific processes which are mobilized. In particular, he attempts to show that the fruitfulness of the therapeutic process depends upon a careful analysis of the transference-counter tranference relations, in that it is from these conditions that the subjects can engage in a process of symbolization. He emphasizes the polymorphic character of the figuration modalities offering multiple possibilites of support from the Other and the others, the group, sensoriality and shapes, which preceed the tendancies of subjective appropriation and groupal and personal historicization.
El autor expone una experiencia de grupo en institución con adolescentes con trastornos del pensamiento graves y con formas severas de patología narcisista y de identidad, centrados esencialmente en el ataque al vínculo y la actuación de comportamiento. Después de explorar las características psicopatológicas y metapsicológicas de estos sujetos y después describir con precisión el dispositivo de grupo, propone un aná lisis de los procesos específicos que se movilizan. En especial señala que la eficacia del proceso terapéutico depende de un aná lisis exhaustivo de las relaciones transfero-contra-transferenciales, a partir de las cuales los sujetos abordan un proceso de simbolización. Hace hincapié en el cará cter polimórfico de los múltiples modos de figuración que se apoyan unos en otros, en el grupo, la sensorialidad y las formas, como precedente a los movimientos de apropiación subjetiva e histórica del grupo y de la persona.
Mes propos se situeront dans le champ des recherches contemporaines ouvertes par l’approche psychanalytique des groupes. Ils s’appuieront sur une pratique clinique groupale, conduite en institut de rééducation, auprès d’enfants de 8 à 13 ans présentant un mode de fonctionnement essentiellement centré sur l’agir. Ces agirs, très démentalisés, présentent fréquemment des aspects extrêmement destructeurs et sont souvent associés à de graves troubles de la pensée.
Les questions mobilisées par ces problématiques sont d’une grande ampleur. Il est évident qu’il m’a fallu effectuer certains choix quant à leur abord psychopathologique et clinique. Je serai donc nécessairement allusif sur certains points, afin de centrer mon propos sur la clinique groupale. Je ne pourrai notamment ni traiter les questions relevant de la problématique familiale, ni celles suscitées par l’articulation entre le dispositif groupal et le cadre institutionnel.
LES CONFIGURATIONS PATHOLOGIQUES ET LES MODES DE FONCTIONNEMENT DE CES SUJETS
Les pathologies centrées électivement sur l’agir de comportement constituent un redoutable défi pour les praticiens. L’agir met à l’épreuve la clinique dans ses coordonnées théoriques et praxéologiques, car la sémiologie en est essentiellement négative, les symptômes se situant massivement hors la scène psychique. Ces sujets mettent à l’épreuve les équipes qui les accueillent, car le mode projectif s’avère prévalent : l’acte, la souffrance, la violence, c’est l’autre et les autres. Dans ces économies, le langage n’a pas véritablement acquis le statut d’intermédiaire et d’outil de communication. Les modes de relation sont toujours soumis au risque de la violence, de la destruction ou du hors contact. La problématique est fondamentalement narcissique : l’accès à un narcissisme de vie et la capacité à établir des liens tempérés se voient sans cesse remis en cause ou radicalement barrés. Il s’agit, malgré les différences de symptômes et les différences individuelles, d’une pathologie de la séparation et de la subjectivation.
Sur le plan économique, ces sujets privilégient ce que Freud désignait comme la « voie courte ». Ils procèdent à une forme de court-circuit du travail psychique, ils oblitèrent le temps de la mentalisation et de la symbolisation. Ce fonctionnement sans délai, dans le tout tout de suite, vise à évacuer une tension ingérable psychiquement. La prévalence du processus primaire s’effectue au détriment des processus secondaires. La force prévaut sur le sens.
Sur le plan topique, on repère une précarité des différenciations intra- et interpsychiques. Ces enfants sont littéralement confusionnés à une imago archa ïque, intrusive, persécutive, abandonnante et toute-puissante. On note un écrasement de l’Idéal du Moi par le Moi Idéal et l’inefficacité du Surmoi à exercer sa fonction de butée protectrice. Les carences fonctionnelles du préconscient et du pare-excitation se traduisent par une incapacité à amortir les montées pulsionnelles et à exercer leurs fonctions de sas, d’amortissement des excitations et de commutateur psychique.
Sur le plan dynamique, on pointe une oscillation entre des agirs de type attaque-fuite soutendant une angoisse de persécution et un collage à l’objet externe afin de colmater les angoisses de perte d’objet. Les mécanismes de défense archa ïques tels que le déni, le clivage et l’idéalisation massive s’avèrent prévalents. Le recours à l’identification projective pathologique et à l’emprise totalitaire domine le tableau clinique.
Sur le plan intersubjectif, on note que tout rapproché, toute absence ou tout réaménagement même ténu des dispositifs risquent d’entraîner une rupture du lien ou un agir violent. Toute modification de la distance relationnelle non maîtrisée par le sujet de même que toute « blessure du cadre » (J. Guillaumin, 1987) peuvent générer un agir. La difficulté des équipes institutionnelles et des cliniciens réside en premier lieu dans l’impossibilité de tisser des liens et de mobiliser des investissements durables. Parfois, un affect de désespoir peut être mentalisé. Il prend la forme d’une résignation accablée devant les échecs et les exclusions. Ainsi, par-delà les défenses maniaques et l’omnipotence, le désespoir semble l’organisateur profond du fonctionnement psychique. Ces sujets qui ne peuvent représenter leur souffrance ni psychiser leurs conflits vont, par le biais des agirs, infliger leurs conflits dans l’environnement. C’est-à-dire que certains mécanismes de défense sont utilisés, d’une part, pour oblitérer l’éprouvé et la mise en représentation des expériences psychiques et, d’autre part, pour les exporter sur l’environnement. Ces sujets mettent en œuvre une forme archa ïque de transmission directe, hors langage, qui produit des effets de déliaison sur les systèmes de liens individuels, groupaux et institutionnels. Ils convoquent frontalement la problématique du cadre et de l’intersubjectivité, c’est-à-dire de la fonction de l’autre et des autres. Ils sollicitent ainsi des fonctionnements bouclés pris dans des interactions contraignantes et des interagirs violents (J.-P. Pinel, 1995). En effet, la pathologie s’est nouée dans l’intersubjectivité, par carence de la fonction pare-excitation de l’objet primordial et du groupe primaire. Il en résulte une addiction à l’excitation comme tentative de survivre aux angoisses agonistiques. L’agir direct, le passage à l’acte témoignent des ratées, des discontinuités et des incohérences de l’environnement primaire à contenir la détresse et les excitations. Ces incohérences se sont répétées dans les groupes secondaires qui n’ont pu ainsi exercer leurs fonctions de « contenant, d’intermédaire et de pôle identificatoire de relai » (J.-C. Rouchy, 1996).
Ces enfants ne parviennent pas à entrer dans un forme de dessexualisation. Ils n’accèdent ni à la latence, ni au diphasisme nécessaire à la constitution d’un après-coup maturatif, car ils n’ont pu suffisamment engager et élaborer la problématique œdipienne. Demeurant dans un en deçà de l’œdipe et de la castration, ils ne peuvent s’ouvrir à l’édification d’une conflictualité interne et, a fortiori, à un dégagement sublimatoire.
Dès lors, quel dispositif thérapeutique proposer à ces sujets qui refusent une approche directe de leur problématique ? Comment négocier les angoisses persécutives mobilisées par un rapproché potentiellement intrusif ? Comment mobiliser un travail psychique alors que, d’une part, l’attaque des liens constitue une des caractéristiques de ces économies et que, d’autre part, le langage n’a pas acquis sa fonction de mode de communication privilégié des expériences psychiques ?
PROPOSITION D’HYPOTHÈSES CLINIQUES
Les hypothèses que je tenterai de soutenir peuvent être formulées de la manière suivante :
— Les caractéristiques de ces sujets imposent le recours à un dispositif qui exerce, d’une part, des fonctions d’étayage, de pare-excitation et de contenance suffisamment continues et, d’autre part, qui mobilise un processus de figuration et de symbolisation. Dans cette perspective, on peut penser que les soins dispensés à ces sujets nécessitent d’articuler une approche institutionnelle et une approche thérapeutique spécifique.
— Cette approche thérapeutique spécifique relève essentiellement de la mise en œuvre d’un dispositif groupal médiatisé, car, d’une part, le dispositif groupal permet d’analyser certaines formes de négativité de l’ordre de l’anti-étayage, d’autre part, il permet de soutenir l’inscription des différenciations et, enfin, il s’organise comme pourvoyeur de « préconditions nécessaires au travail de mise en représentation, à travers les perlaborations intersubjectives » (R. Kaës, 1993).
L’articulation entre le cadre institutionnel et le dispositif thérapeutique groupal s’avère décisive : l’institution assure essentiellement des fonctions d’arrière-fond étayant, alors que le travail groupal autorise l’engagement d’un processus de figuration et de symbolisation
[3], jusque-là barré ou activement attaqué.
PRÉSENTATION DU DISPOSITIF GROUPAL
D’emblée, il convient de souligner trois points :
— D’une part, ce dispositif groupal a été élaboré progressivement. Il n’a trouvé sa forme actuelle que progressivement. Il a été fréquemment remanié, afin de s’ajuster aux obstacles cliniques.
— D’autre part, il n’a trouvé sa fécondité que dans une articulation constante avec le fonctionnement de l’ensemble institutionnel. L’obtension d’un accord institutionnel et du soutien actif de chaque praticien constitue un préalable à la mise en œuvre d’un tel dispositif. Cependant, pour acquérir sa fonctionnalité, le dispositif doit trouver une certaine extra-territorialité. Cela suppose une coopération consciente et préconsciente et un partage du sens du dispositif groupal, entre l’équipe et les thérapeutes, qui nécessite des différenciations suffisamment claires entre les temps de vie quotidienne et les temps de soins.
— Enfin, se posent les questions de la demande et de l’alliance thérapeutique, particulièrement cruciales dans ce type de problématique. Didier Houzel (1998) définit la demande comme « une démarche consciente qui amène un sujet à demander l’aide d’un tiers ». En ce qui concerne les enfants, c’est généralement un adulte qui formule une demande ; cette dernière précède celle de l’enfant. Dans le contexte de la pratique institutionnelle, ce sont les praticiens qui l’énoncent, relayant éventuellement celle des parents, ce qui ne préjuge en rien de celle de l’enfant. D’où la nécessité de proposer à l’enfant une série d’entretiens individuels afin d’apprécier et de mobiliser sa propre demande. Ces entretiens préliminaires permettent également d’évaluer les capacités de l’enfant à entrer en contact avec sa propre psyché et à établir les bases d’une alliance thérapeutique. Après ce temps d’exploration de la demande et l’établissement d’une esquisse d’alliance thérapeutique, le dispositif est présenté à l’enfant et à ses parents. Un temps de réflexion leur est donné avant qu’ils ne confirment ou ne récusent cet engagement.
Il s’agit donc d’un groupe semi-ouvert, dont l’effectif est limité à cinq ou six enfants présentant des symptomatologies suffisamment diverses, et ce point me paraît capital. En effet, cette diversité permet de mobiliser une pluralité de thématiques, et ainsi d’enrichir une fantasmatique groupale qui risquerait autrement de fixer le fonctionnement groupal sur une pathologie dominante. Le groupe est animé par une collègue, Maryvonne Haut-Calvez, formée aux pratiques groupales d’orientation analytique et par moi-même
[4]. Les séances se déroulent dans un même lieu institutionnel, à heure fixe, et suivent au plus près les rythmes d’ouverture de l’internat (quarante-deux semaines par an). La durée des séances est limitée à quarante-cinq minutes. Chaque séance est systématiquement suivie d’un temps d’élaboration postgroupe
[5]. Les règles, énoncées lors de la mise en place du groupe et, le cas échéant, lors de l’arrivée de tout nouveau participant, sont les règles classiques des méthodes groupales inspirées par la méthode psychanalytique. Cependant, ces règles sont aménagées en fonction de l’âge des participants. Ce sont essentiellement une version de la règle d’abstinence et de discrétion (ne pas faire mal aux autres, ne pas se faire mal, ne pas casser, ne pas divulguer au dehors du groupe ce qui se passe dans le groupe) et une adaptation de la règle d’association libre, que l’on formule actuellement de la manière suivante :
- exprimer ce qu’on veut dire et ce qu’on ressent par des jeux et par la parole ;
- le lieu où l’on joue est différent de celui où l’on parle ;
- au début de chaque séance, on parle de ce que l’on ressent ou de ce que l’on a pensé durant la semaine à propos du groupe, et on propose des idées de jeu ;
- personne ne peut être obligé de jouer s’il n’en a pas envie ;
- notre rôle est d’aider les enfants à comprendre ce qui se passe dans le groupe.
À ce dispositif de base, nous avons offert aux enfants la possibilité de recourir à une autre modalité expressive, à savoir le dessin. Des feuilles blanches, des feutres et une boîte appartenant au groupe sont disposés, lors de chaque début de séance, près du lieu de verbalisation. La boîte, préfigurant un contenant groupal, est suffisamment solide et soigneusement protégée par les animateurs des attaques destructrices fréquentes, surtout en début et en fin de séance. Cependant, si ces éléments du dispositif ont fait l’objet de nombreux réaménagements, les coordonnées fondamentales de ce qui constituait le cadre ont été maintenues et constamment soutenues. Pour clore cette présentation du dispositif, deux points sont à préciser :
— Il paraît nécessaire d’adapter le dispositif aux caractéristiques et aux modes de fonctionnement des enfants, c’est-à-dire plus fondamentalement, et en référence aux travaux de R. Roussillon (1991), que les objets de relation proposés soient « malléables, transformables et indestructibles ». Il s’agit pour les sujets d’exercer leur emprise sur l’objet : l’objet doit être atteint, détruit partiellement, mais survivre à l’attaque pour pouvoir être représenté.
— Sur le plan technique, la clinique nous a conduit à adopter une position d’extrême abstinence : notre fonction se limite à maintenir le cadre, ce qui signifie que nous ne participons pas aux jeux, car jouer mobiliserait un vécu de dédifférenciation trop angoissant pour des sujets dont les limites sont si inconsistantes. Dans la même lignée, nos interventions se limitent essentiellement à relancer les associations et à veiller à contenir les débordements agis : nos interprétations sont rares, car subies comme autant d’intrusions persécutrices.
Pour dégager les processus mobilisés par un tel dispositif, je vais présenter quelques séquences de la chronique d’un groupe qui correspondent aux mouvements essentiels qui l’ont traversé durant ses deux années d’existence. Auparavant, il semble utile de brosser un rapide portrait des membres du groupe, composé de trois filles et de deux garçons.
Lilya
[6] est une enfant de 10 ans, victime de maltraitances familiales tant du côté de la carence que de l’excès. Négligée dans ses besoins d’autoconservation, elle a subi des disqualifications narcissiques et des abus sexuels. Placée en famille d’accueil depuis un an, elle est extrêmement agitée, souffrant de troubles narcissiques massifs. Elle ne peut ni se déprendre d’une imago maternelle clivée, abandonnante et idéalisée, ni d’une imago paternelle archa ïque, violente et incestueuse, de sorte que Lylia ne parvient ni à tisser de nouveaux liens, ni à investir les apprentissages.
Martine (11 ans), prise dans un mode de fonctionnement familial du registre de l’ « incestuel » (P.-C. Racamier, 1992), présente une pathologie limite et recourt à des agirs de comportement, notamment sexuels, qui témoignent d’un mode de relation peu différencié. Pénétrable et pénétrante, elle est sans cesse en quête de relations fusionnelles qu’elle rompt afin d’éviter une dépendance aussi avidement recherchée que redoutée. À cet égard, sa confusion et son avidité mobilisent une forme de rejet itératif qui n’a guère favorisé son cursus scolaire. Martine, malgré ses potentialités, est en échec scolaire massif.
Gisèle (11 ans 6 mois) présente les séquelles d’une psychose infantile. Traitée durant plusieurs années en hôpital de jour, elle est accueillie dans l’internat depuis deux ans. Elle a considérablement progressé sur le plan des modes de relation. Persistent cependant des phases d’angoisse confusionnelle, le recours à des mécanismes de défense archa ïque et l’émergence ponctuelle de rituels et de stéréotypies envahissantes.
Hakim (10 ans), dernier enfant d’une famille de onze enfants, tous très engagés dans une délinquance structurée, était utilisé comme guetteur par les dealers de son quartier. Cet enfant, en échec scolaire grave, oscille entre l’auto- et l’hétérodestructivité et présente une dysharmonie cognitive pathologique sévère.
Enfin, Enzo (9 ans) est l’enjeu d’un conflit intrafamilial déchirant et destructeur, masquant une problématique transgénérationnelle désavouée. Il oscille entre une hétéro-destructivité et une autodestructivité particulièrement aiguë. À titre d’exemple, il a été admis dans l’établissement après une succession d’actes de violence à l’école. Il convient ici de préciser que ces passages à l’acte faisaient suite à une escalade d’agirs se déroulant tant à l’école qu’au sein de sa famille. Enzo a notamment tenté de défenestrer son petit frère.
Je décrirai l’histoire de ce groupe en retraçant les dix phases qui correspondent aux principaux processus mutatifs mobilisés par le travail groupal.
Première phase : la terreur devant l’imago archa ïque et les défenses contre la confusion
Après le rappel des règles, les enfants sont déroutés par le silence, et un sentiment de vide les absorbe. Une phase de violence et d’agitation maniaque succédera à cette sidération primaire. Les objets volent, les injurent fusent, les coups pleuvent. Nous sommes concrètement bombardés d’objets bruts et souvent dépassés par les débordements de violence. Nos interventions destinées à contenir le groupe demeurent vaines. Les sollicitations à penser et à associer sont absolument sans effet.
Après quelques séances épuisantes, émergent peu à peu des thèmes de jeu. Le premier scénario sera construit par Enzo et Hakim. Ils seront « les inconnus » et poseront des questions aux filles du groupe. Rapidement, surgissent des insultes à connotations sadiques adressées aux trois filles. La haine du féminin et la destructivité vont se déployer à partir d’une angoisse mobilisée par l’inconnu et l’émergence de mouvements psychiques chaotiques. Sur le plan groupal, on note que l’ « hypothèse de base attaque-fuite » (Bion, 1961) constitue le premier organisateur groupal. Autrement dit, la mentalité groupale s’édifie d’emblée dans une contre-dépendance, qui est une modalité de résistance au transfert essentiellement anti-processuelle.
Dans les jeux suivants, les deux garçons proposent des scénarii d’agression référés à une figure terrorisante et informe. Un couple se fait attaquer par des monstres. Hakim joue alternativement le rôle de l’homme et celui de la femme, tandis que Enzo incarne les monstres.
À l’évidence, la terreur d’être détruit et de détruire le couple thérapeutique occupe la scène groupale. Les garçons font alliance pour maîtriser et détruire une figure grandiose menaçante. Toutefois, il s’opère un déplacement de la violence envers les participants les plus fragiles. Martine et Lilya sont en effet les cibles privilégiées de ces décharges violentes. Il se rejoue ainsi un mécanisme de répétition à l’identique. Malgré nos interventions parfois fermes, le scénario d’agression et d’attaque narcissique se répétera sur plusieurs séances.
Deuxième phase : l’alliance psychopathique
Nous assistons ici à l’émergence d’un processus central à la compréhension de ces économies. Processus que nous avons pu observer dans de nombreux groupes conduits auprès de ce type de population, et dont la récurrence atteste de la prégnance. Je propose de désigner ce processus par le terme d’alliance psychopathique. Cette alliance constituerait une des formes particulières d’ « alliance inconsciente » définie par René Kaës.
En effet, R. Kaës définit l’ « alliance inconsciente » comme une formation psychique intersubjective construite par les sujets d’un lien pour renforcer certains processus, certaines fonctions ou certaines structures dont ils tirent bénéfice. L’alliance inconsciente implique l’idée d’une obligation, d’un assujettissement et d’une aliénation. C’est une formation psychique biface qui satisfait à certains désirs personnels et permet de maintenir le lien.
Or, pour ce qui concerne l’alliance psychopathique, on peut remarquer qu’elle présente la caractéristique de travailler pour une part à découvert : il s’établit une complicité manifeste, homosexuelle, une coalition à ciel ouvert, soutenant un acte destructeur aux dépens d’un autre, réduit au statut d’objet partiel fécalisé. Il s’agit d’une procédure d’emprise totalitaire, sans limite, qui vise à renforcer l’omnipotence.
La constitution de l’alliance psychopathique permet à la fois de satisfaire les pulsions destructrices à tonalité perverse, de verrouiller l’espace psychique et de maintenir un déni commun. Le mode de fonctionnement est ainsi scellé car confirmé par l’autre, si bien que l’on assiste à la formation d’un trio : « le psychopathe », son ou ses complice(s) et leur(s) victime(s)
[7]. L’ensemble tient dans une interactivité où chacun est assigné à un fonctionnement bouclé. Il est ici à souligner que ce type d’alliance est la pure répétition d’une configuration de liens pathologiques : Hakim est utilisé par son frère aîné pour assujettir ses sœurs, et Enzo est instrumentalisé par sa grand-mère et par son père pour obtenir la déchéance des droits maternels. Les victimes sont convoquées à une passivité fascinée face au déploiement de la violence perpétrée par les deux garçons. Il s’agit à la fois de mettre à mort le féminin et de résister de manière drastique au transfert.
Pour en revenir au processus groupal, peu après, Lylia jouera le rôle d’un guignol qui habite un château désert et froid. Un voleur entre et s’empare d’un trésor caché, situé dans la cave. Ici, s’ouvrent deux lignées interprétatives rendant compte de l’angoisse d’effraction : l’une est groupale, intersubjective, l’autre est plus strictement individuelle, intrapsychique. Pour ce qui concerne la dimension groupale, on peut penser que l’envie et le désir de pénétrer et de détruire les bons objets internes du couple thérapeutique sont prévalents. L’angoisse de pénétration résulte de l’identification projective. Par un effet de la projection, les thérapeutes pourraient pénétrer la psyché des enfants et leur dérober leurs pensées et s’emparer de leurs objets internes. Sur le plan individuel, le scénario est à relier aux expériences sexuelles traumatiques subies par Lylia. Le guignol apparaît ici comme la figure emblématique du père incestueux.
Les thèmes suivants seront explicitement violents, dans le registre du démembrement et de l’arrachement de membres ou de morceaux du corps. À titre d’exemple, Gisèle propose de jouer un couple se promenant dans la forêt. Ils rencontrent une sorcière-grand-père qui les agresse violemment à coups de poings. Hakim propose un jeu qu’il souhaite extrêmement violent avec du sang qui gicle. Un homme attaquerait les membres du groupe avec une perceuse. Enzo attaquerait une femme, il lui arracherait les cils et les yeux, elle saignerait abondamment. Martine jouerait à faire exploser Hakim.
Gisèle, très angoissée par ce déferlement de violence, me demande à plusieurs reprises si elle est un bébé ou une jeune fille. Elle se déplace sans cesse et cherche une place qui la mettrait à l’abri des projections groupales.
On assiste ainsi à la mise en scène d’un fantasme d’éclatement devant l’indifférenciation primaire. Cette indifférenciation va prendre une ampleur difficilement contenable. Les enfants nous envahissent et nous laissent totalement confus. Ce ne sont qu’agitations, tournoiements, déplacements incessants, où fusent les insultes et les coups. Il nous faudra parfois intervenir de manière concrète pour contenir physiquement les enfants et apaiser l’excitation, et même, interrompre certaines séances basculant dans le cauchemar.
Troisième phase : mise en scène de l’incestualité
Lors d’une séance suivante, Gisèle et Martine proposent de jouer une scène de rencontre entre une mère et une fille. Dans un premier temps, la rencontre est figurée dans une froideur et une indifférence qui évoquent le rejet et la haine. Progressivement, durant le jeu, cette tonalité rejetante se retournera en son contraire. Martine se colle à Gisèle dans une position qui ne va pas sans évoquer une forme de relation confusionnelle. Elles tentent de s’interpénétrer, de se fondre l’une dans l’autre. L’excitation les déborde et donne lieu à un rapproché sexuel très cru. On repère ici la figure d’une imago maternelle rejetante et intrusive, pénétrante et sans limites. Cette figure imago ïque est, selon Francis Pasche (1975), « inductrice de non-figurabilité parce qu’il est impossible de se représenter un objet et soi-même à la fois pénétrant dans un autre objet totalement et pénétré totalement par lui ; aucune représentation n’est possible ». On repère l’absence d’un butoir, l’absence de ce que P.-C. Racamier (1995) a désigné comme l’organisateur de la limite, à savoir le « tabou de l’indifférenciation des êtres ».
Alors que nous sommes conduits à débuter une séance ultérieure avec dix minutes de retard, la confusion s’empare du groupe. Les objets volent, et une véritable bagarre rangée s’engage. Les projections fusent de toute part, Hakim hurle : « Les filles, ce sont des putes et des salopes, les mères aussi. » Enzo, Lylia et Martine répondent sur le même mode en attaquant l’imago maternelle. Un pacte négatif est ainsi collectivement scellé à l’endroit de l’imago maternel archa ïque mais aussi contre la sexualité féminine.
La figure de l’imago maternelle primitive est toujours au centre de la fantasmatique groupale. Sans cesse détruite, elle ressurgit de manière persécutive. Nous sommes confrontées à une problématique de destructivité primaire, à une forme radicale d’ « anti-étayage » (J. Cosnier, 1987).
Quatrième phase : la coalition groupale et la dépendance au cadre
Après cette phase, un mouvement de bascule mutative va émerger. Enzo en sera l’initiateur. Il proposera au groupe d’attaquer directement les animateurs. Cette proposition rencontrera une adhésion groupale immédiate. Gisèle pourra, pour la première fois, manifester une agressivité jusque-là drastiquement réprimée. Les cinq enfants utilisent la durée de la séance pour nous attaquer, de manière directe. Lorsque nous leur signifions qu’il est l’heure d’interrompre la séance, ils se coalisent immédiatement pour refuser la séparation. Ils s’agrippent au cadre matériel et directement aux corps des thérapeutes. La séparation est déniée : le groupe doit être éternel. Ce scénario sera répété durant plusieurs séances.
On voit ici le groupe basculer dans une « hypothèse de base dépendance » (W. R. Bion, 1961), mais une forme de dépendance singulière dans son économie, proche du cramponnement. Il s’agit davantage d’une dépendance au cadre (au corps de la mère primitive) plutôt que d’une dépendance subjective, de l’ordre d’un lien structuré. Aucun espace intermédiaire, aucun entre-deux ne sont tolérables.
Lors d’une séance de cette période, ma collègue sera absente. Dès le début de la séance, Lylia provoquera de manière très sexuée Hakim et proposera le jeu suivant : « Un mari cogne sa femme : elle est en sang. Ensuite il lui fera l’amour. » Cette scène primitive sadique mobilise des fantasmes violents chez Enzo qui se précipite sur Lylia pour la violer. Le cadre est mis à rude épreuve. Je suis sans cesse confronté à des questions de limites et à la nécessité de contenir les enfants pour constituer une butée réelle face à leurs débordements violents, d’une crudité radicale. Hakim menace Martine de mort. Lilya propose et joue seule le scénario suivant : « Un soldat est en prison. Il viole successivement tous les membres du groupe. » Je vis ces jeux et cette séance comme interminables, extrêmement violents et entièrement organisés par des pulsions sadiques. À l’évidence, le groupe me met dans une position de voyeur impuissant. Mes interventions visant à relier l’absence de ma collègue à la crainte qu’elle soit détruite sont totalement inefficaces.
Cinquième phase : la crise contre-transférentielle
Les mouvements « intercontre-transférentiels » (J.-C. Rouchy, 1999) atteignent ici une valeur fondamentalement critique. Critique, au double sens d’une mise en péril du cadre et d’un moment décisif. Il convient d’en examiner les éléments les plus significatifs pour ressaisir les processus mobilisés.
En effet, après le départ du groupe, je suis envahi par une forme de désespoir et de résignation. Ultérieurement, il me sera possible d’analyser ces mouvements psychiques et de les reprendre avec ma collègue, ce qui ouvrira à une ébauche d’analyse intertransférentielle. Malgré cela, nous sommes tous deux traversés par un intense moment dépressif. Impuissants face au groupe, débordés par la massivité de la pathologie, nous sommes tentés de renoncer ou de transformer le cadre groupal dans une perspective plus psychopédagogique.
Fort heureusement, la semaine suivante, nous avions quelque peu dépassé ce moment critique. L’élaboration intertransférentielle a permis d’opérer une certaine déprise et de rester vivant face à la destructivité. Cependant, demeurait insistante la problématique groupale : comment la perte et les différenciations peuvent être appréhendées sur un autre mode que par le recours à des mouvements meurtriers ou par la mobilisation de défenses perverses ? Comment les limites et la castration peuvent être tolérables et bonnes à symboliser ? Comment soutenir l’accès une fonction tierce suffisamment séparatrice pour favoriser un processus de subjectivation ?
Cependant, lors des séances suivantes, on repère une modification ténue de la tonalité des échanges. Les thèmes proposés diffèrent sensiblement. Martine propose de jouer une famille : il y aurait un père-grand-père, et sa fille. Lilya et Gisèle renchérissent sur ce thème, une grand-mère, une mère et une fille seraient réunies en un seul personnage, qu’elles se proposent de jouer à tour de rôle. La succession des générations et la définition des places généalogiques sont oblitérées, l’enfant se fait tout seul, il est à la fois son parent et le parent de son parent. La mise en scène d’un fantasme d’autoengendrement va permettre une progressive réorganisation des places générationnelles.
Lilya enchaînera sur un scénario inspiré d’un conte, il s’agit de Peau d’âne. Plusieurs séances seront ainsi consacrées à la question de l’inceste et du père. La question centrale traitée par le groupe, à savoir comment se déprendre de la dédifférenciation et de l’incestualité, sera réélaborée par chaque enfant, en fonction de sa problématique personnelle. Lilya notamment s’engagera avec une grande vérité dans ce jeu. Elle exprimera sa rage à l’égard de la figure paternelle et progressivement instaurera une certaine distance en appui sur les représentations offertes par le groupe et par la trame même du conte.
Une brève analyse me paraît ici nécessaire. On peut penser que le groupe a déprimé les animateurs. L’acceptation de cette dépression et son élaboration ont permis qu’il s’opère une modification du régime économique. En déprimant les thérapeutes, sans qu’il en résulte un abandon ou une rétorsion (agie ou interpétative), les sujets peuvent exercer leur emprise sur l’objet sans qu’il ne soit détruit. Selon le modèle winnicottien, réélaboré par René Roussillon, on peut penser qu’ils peuvent ainsi constituer un objet séparé et vivant, en lien mais différencié : la dépression des animateurs constituant un opérateur de la déprise. L’objet a été atteint mais il a survécu à la destruction.
Sixième phase : le travail de la perte primaire
Lors de la séance suivante, Lylia est absente car elle est convoquée par le juge des enfants. Hakim commence la séance en disant : « Comme ça on est tranquille. » Après un instant de silence, il rajoutera : « Ma sœur me pique ma place chez moi... » Un peu plus tard, il pourra dire : « J’avais une autre sœur, mais elle est morte. » Il précisera ensuite, après une certaine latence emplie d’une émotion difficilement contenue : « Elle est morte d’une overdose. » Alors que le groupe est comme sidéré, Hakim attaque le cadre matériel, parcourt la pièce en tous sens en criant : « C’est trop nul, tout est nul ici. » Lorsque nous évoquons la tristesse qui est en lui et dans le groupe, Hakim se bouche les oreilles et quitte la salle précipitamment. L’ensemble du groupe le suit et sort en hurlant : « C’est nul ce groupe, c’est trop nul... »
Durant plusieurs séances, cette thématique se rejouera à l’identique. La fuite procède d’un retournement à l’actif de ce qui est vécu au passif ; la toute-puissance mise en acte procède d’un déni de l’impuissance et de la déréliction mobilisée par l’expérience de la perte. Un mécanisme puissant d’ « anti-deuil », bien décrit par P.-C. Racamier (1992), maintient la répétition à l’identique.
Cependant, lors d’une séance ultérieure, Martine proposera une mise en scène de la perte. Un enfant, dont les parents sont séparés, s’est perdu. Elle cherche alternativement la maison maternelle et la maison paternelle. Elle se perd à chaque fois et ne peut retrouver son chemin. Gisèle, quant à elle, propose de jouer une scène de perte concernant un couple : une vieille grand-mère et un vieux grand-père marchent dans la forêt, ils sont perdus depuis si longtemps qu’ils sont épuisés. Il vont mourir tous les deux, perdus dans la forêt. Il convient ici de préciser que ce scénario évoque à la fois une problématique interne, mais aussi une problématique familiale intergénérationnelle, liée à un exil non métabolisé. Gisèle peut ici esquisser la figuration d’une problématique originaire, jusque-là recouverte par sa confusion.
Septième phase : la création du double narcissique
Peu après, Gisèle et Martine proposeront de jouer une nouvelle version du Petit chaperon rouge. La modification porte sur les protagonistes du conte : la petite fille n’est pas seule, elle a une sœur jumelle. Le déroulement de l’histoire sera, quant au reste, conforme à la tradition. Gisèle propose à son tour un jeu de jumeaux. Cependant, l’un des deux jumeaux doit mourir.
Enzo propose à Hakim une autre histoire de jumeaux : des jumeaux se promènent dans la forêt. Une sorcière les appelle, les séduit avec des douceurs et les enferme dans une cage avec un lion. Hakim castre le lion, et Enzo le tue. Les deux frères tuent la sorcière et dansent dans un moment de triomphe maniaque. L’enjeu profond de l’alliance psychopathique est ici plus directement lisible que dans la période précédente. Il s’agit de se déprendre de la mère primitive omnipotente et terrorisante mais aussi de castrer et de détruire l’imago paternelle archa ïque (le père de la préhistoire personnelle). Toutefois, la séquence témoigne d’une élaboration, d’une ébauche de secondarisation : l’agir est davantage contenu et métaphorisé. Le processus de figuration s’accompagne d’une capacité à mentaliser la destructivité et d’une ouverture à l’inter-identification. À cet égard, sur le pas de la porte, au moment de la séparation, Enzo nous dira : « C’est dur de s’occuper d’un groupe ! »
Cette séquence renvoie à une question narcissique fondamentale : il apparaît que la constitution de soi nécessite de créer et de perdre un double narcissique, figuré ici par le jumeau, de tolérer la perte de la complétude pour entrer dans le manque afin de se constituer comme sujet
[8]. La subjectivation paraît ici liée à l’arrachement d’une illusoire totalisation de soi : tout se passe comme si la perte et le deuil de la figure du double constituaient un préalable à la refente symbolique. Pour J. Guillaumin (1996), « la fonction de cet objet-miroir est de suspendre ou de nier toute véritable différenciation topique tant dans l’axe interpersonnel que dans l’organisation intrapsychique ». Le double est « développé pour lutter contre un ineffectuable deuil venu d’un lointain passé ».
Dès lors, l’étayage groupal autorisera un lent travail de décollement. On assistera à la mise en œuvre d’un véritable processus associatif groupal, en appui sur le cadre et sur les contes. Il a été possible de créer groupalement, de figurer et de détruire secondairement le double de soi pour constituer une identité singulière. Cette phase groupale met bien en évidence les fonctions d’intermédiaire et d’appui à la figuration, trouvée-crée dans les contes. Offrant un pontage entre le fantasme et le mythe, prédisposant un trésor de signifiants, les sujets peuvent s’en approprier la trame signifiante en ménageant une distance transitionnalisante. Autorisant une épargne narcissique, le conte peut ainsi exercer à la fois une fonction de « conteneur introjectable » (C. Guérin, 1984) et d’appareil à mentaliser les expériences psychiques désorganisatrices et traumatiques. Il convient aussi de pointer après les travaux d’O. Carré (1998) que le processus associatif groupal permet d’articuler les fantasmes singuliers aux grands mythes anthropologiques. En effet, les mythes fondateurs qui mettent en scène cette thématique du double sont repérables dans la plupart des univers culturels. On peut penser ici, à titre d’illustration, à Abel et Ca ïn, ou à Romulus et Rémus nés d’un viol, abandonnés précocément, adoptés par une prostituée (la louve), qui devront s’affronter dans un duel mortel pour que l’un des deux accède à la subjectivation et fasse œuvre de fondation.
Or, cette séquence centrée sur la perte du double imaginaire se déroule peu de temps avant la fin de l’année scolaire, autrement dit avant une longue séparation, réitérant pour chaque membre du groupe des expériences de ruptures antérieures traumatiques.
Huitième phase : de l’expérience de la rupture à l’élaboration de la séparation
Lors de la reprise du travail groupal, après la longue interruption estivale, nous sommes confrontés à une forme de régression massive. Les premiers mois paraissent constituer une répétition à l’identique des débuts du traitement. À nouveau, nous sommes bombardés d’objets bruts et la cible d’attaques violentes. Les interventions mettant en lien cette violence et la période de séparation semblent déniées (les thèmes de jeux signent le retour de l’omnipotence et la réactualisation de l’alliance psychopathique).
Cependant, après nous avoir longuement infligé les souffrances de la rupture, les participants engagent peu à peu un autre régime de fonctionnement. Les défenses contre la dépression semblent se desserrer et devenir plus lâches. Les thèmes de jeu se modifient sensiblement. Durant cette phase, Hakim va proposer le scénario suivant : il serait « Rambo ». Après avoir détruit tous ses adversaires, le héros tout-puissant se délabre. Il sombre dans un épisode de désespoir, s’accusant de nullité et d’impuissance radicale. Il retrouve un Colonel et pleure en tombant dans ses bras. On observe ainsi que l’effondrement des défenses maniaques fait place à un épisode dépressif qui peut être dépassé en appui sur une figure paternelle forte et secourable.
Durant cette période, Enzo proposera l’histoire d’un homme sans mains, qui ne peut plus parler, mais qui aurait de bonnes questions à formuler. La figuration de la perte, préfigurant la castration symbolique, devient un organisateur groupal central. Pendant ce temps, les filles font circuler une feuille de papier dans le groupe. Chacun doit signer de son nom. La question qui se pose est la suivante : les animateurs doivent-ils signer aussi ? Autrement dit, sommes-nous dans le groupe ou hors du groupe ? Un équivalent de la différenciation générationnelle semble s’élaborer dans le transfert.
Neuvième phase : le travail des différenciations
Lors de la période suivante, les enfants initient chaque séance par un temps de silence, chacun dessinant ou se livrant à un travail de pensée solitaire. Ils semblent ainsi avoir accédé à « la capacité d’être seul en présence de l’autre » qui constitue, pour D. W. Winnicott (1958), l’indice même de l’accession à l’individuation. Mais ils accèdent aussi à « la capacité d’être seul en présence du groupe », qui représente pour R. Roussillon (1999) « la possibilité de se poser comme être sexué, être de désir singulier face au groupe et témoigne de la possibilité d’affirmation d’un vrai self ».
Souvent, après ces temps de rêverie solitaire, les enfants engagent un véritable processus associatif groupal. Les thématiques sont fluides, mais par-delà l’apparente diffluence, les questions vont se resserrer autour d’une problématique plus nettement œdipienne. Ce seront notamment les fonctions du pouvoir, le rôle des hommes politiques – et du directeur de l’établissement – qui seront interrogés. Parallèlement, les enfants peuvent entrer dans un mouvement d’identification secondaire en appui sur le processus transférentiel.
Nous observons une modification sensible du fonctionnement groupal. L’ensemble est plus contenu, les temps de verbalisation occupent autant de place que les temps de jeu. La parole devient une médiation privilégiée. Les enfants se parlent et trouvent un appui dans les élaborations de chacun. Le groupe va procéder à une analyse des différenciations. En premier lieu seront abordées les différences fondamentales, c’est-à-dire humain/non humain, sexuelles et générationnelles. Dans un deuxième temps, seront travaillées les différences secondaires, ce que Freud a désigné comme le « narcissisme des petites différences » (1929) : riche/pauvre, valide/handicapé, culture d’origine / culture actuelle.
Les associations se centreront ainsi sur la question de l’originaire au travers des origines culturelles de chacun : l’Italie pour Gisèle et Enzo, l’Algérie pour Hakim, le Maroc pour Lilya, et son village de montagne pour Martine. Chacun parlera de son pays, de ses beautés, des plaisirs que l’on éprouve à le retrouver. On évoquera les différences de saveurs, d’odeurs et de langue. Le groupe permet de mettre en travail ce que Jean-Claude Rouchy a désigné comme les incorporats culturels. Parallèlement, on retrace les pertes, les séparations, les retrouvailles et les origines familiales de chacun.
Au cours d’une séance, Gisèle s’exprimera longuement en italien, à la surprise admirative du groupe. Son image s’est considérablement modifiée : elle s’inscrit comme un semblable parmi les enfants. Ses difficultés sont perçues par le groupe et par elle-même, mais elle est devenue une personne humaine parmi les autres, sûre d’en être une. Elle semble ainsi avoir accédé à ce que P.-C. Racamier (1995) désigne comme « l’idée du Moi, qui est aussi une idée d’autrui et de l’espèce ».
Dixième phase : la fin du groupe
Durant cette période, précédant le départ des enfants qui doivent quitter l’institution en fin d’année scolaire, les affects et les thèmes de jeu feront alterner la tristesse de la séparation et le plaisir mobilisé par le travail groupal. Parfois, les enfants chantent en chœur : l’enveloppe sonore groupale rend compte de « l’accordage groupal et de la polyphonie intérieure » bien étudiés par E. Lecourt (1993).
Souvent, Lilya et Martine souhaitent jouer ensemble. Pendant ce temps, Gisèle écrit les scénarii proposés. Les enfants évoquent des vécus internes, des souvenirs personnels ou groupaux et forgent des projets. Des émotions partagées se développent et sont travaillées : le groupe s’organise autour de la constitution d’un lien fraternel qui est, comme l’a montré Freud (1916), l’écho de la « réconciliation avec le père ».
Durant cette période, Enzo évoque fréquemment la fin prochaine du groupe. Lors d’une des séances terminales, il se met à ranger soigneusement des feutres dans une boîte en séparant les couleurs. Il commente son action et s’adresse au groupe : « Mes idées sont comme ces crayons. Maintenant je peux ranger les choses dans ma tête. » Hakim, quant à lui, réalise un dessin qu’il montre à l’ensemble du groupe : il s’agit d’un œuf dont la coquille s’ouvre, avec un oisillon qui en sort. Il énonce de manière très condensée : « L’oiseau, il peut marcher tout seul. » Lilya rapporte au groupe sa découverte de liens de tendresse forgés dans sa famille d’accueil. Elle investit sa scolarité et forme l’espoir d’entrer au collège. Son mode de fonctionnement très centré sur l’investissement des apprentissages correspond à une modalité d’entrée tardive dans une latence bien tempérée. Martine peut évoquer un affect de tristesse mobilisé par l’échéance de la fin du groupe. Gisèle, quant à elle, écrira l’histoire du groupe durant les toutes dernières séances afin de favoriser le travail de la mémoire : comme ça, on se rappellera tous du groupe, ça laissera des traces !
Le dispositif groupal paraît constituer un médiateur privilégié pour analyser et traiter ces mécanismes pathologiques. Le groupe permet à l’enfant de surmonter les terreurs liées à l’individuation et se déprendre de la relation confusionnelle à l’imago archa ïque. Il constitue un étayage pour affronter les angoisses mobilisées par la séparation et la différenciation. Le dispositif groupal exerce une fonction d’étayage et de contenant. Il favorise le travail de la perte et de la séparation en ouvrant sur un abord moins terrorisant des différenciations. Il permet ainsi aux enfants d’entrer dans un processus de symbolisation. Ce processus groupal a permis une certaine dessexualisation qui s’est traduite par un investissement des apprentissages scolaires plus efficace et un mode de socialisation moins chaotique. En effet, la restauration narcissique et le travail de différenciation s’accompagneront d’un progrès sensible sur le plan de l’intégration sociale, de la scolarité et de la croissance psychique de ces enfants : Enzo, Lilya et Martine quitteront la filière de l’éducation spécialisée et réintégreront un cycle scolaire ordinaire. Hakim, malgré ses progrès, ne pourra récupérer un niveau de performance suffisant
[9] pour reprendre une scolarité au collège. De plus, la mobilisation parentale demeurant réduite, il devra être réorienté vers un établissement le préparant à une formation préprofessionnelle. Gisèle, quant à elle, sera orientée dans un IME, en externat, et pourra ainsi réintégrer sa famille.
Enfin, on peut penser que ce dispositif groupal constitue un forme de prévention de certaines pathologies lourdes de l’adolescent et une alternative à un fonctionnement délinquant, notamment sexuel, fortement inscrit dans les symptômes manifestés par ces enfants.
En ce qui concerne les aspects techniques, il est à noter que les interventions sont plus opérantes et fondées que des interprétations, tout au moins durant une longue période. Elles visent essentiellement à relancer les associations, à favoriser la reprise de l’activité associative groupale et le déploiement de la capacité de jouer. Les interventions sont désingularisées, utilisant le « nous » ou le « on ». Il s’agit de traduire les affects et les mouvements pulsionnels de telle sorte que l’intervention demeure sur un ligne de crête, étroite et tendue entre l’intrapsychique et l’interpersonnel, afin de limiter les aspects séducteurs, hyperexcitants ou persécuteurs d’une parole adressé à un seul : car si le groupe est potentiellement étayant, il peut aussi se révéler excitant voire traumatique.
Dans l’après-coup de cette expérience, il semble – et je me situe ici dans le prolongement des travaux de Jean Guillaumin (1987) – que le cadre résulte essentiellement de la capacité des animateurs à demeurer vivants et à contenir les mouvements pulsionnels, sans rétorsion manifeste ou collusion fantasmatique implicite. Le cadre apparaît ainsi comme une projection de l’appareil psychique des animateurs, « une topique externalisée ». Sa fonctionnalité dépend de la capacité des thérapeutes à accueillir les éléments archa ïques en tentant de leur donner sens, d’éviter les bombardements interprétatifs, et surtout de ne pas se conformer aux projections identifiantes qui viseraient à ce que le groupe devienne la mise en acte d’une imago archa ïque clivée, entre une Mère Idéale primitive et une figure terrifiante proche du père de la horde primitive, incarnant un surmoi tyrannique et persécuteur.
En considérant que le cadre est essentiellement une projection de la topique interne des animateurs, on peut affirmer que l’émergence du processus dépend d’une analyse contre-transferentielle serrée et continue. Le cadre est généré par une attitude interne, constamment convoquée à être ré-élaborée. C’est, en effet, l’analyse du contre-transfert et de l’intertransfert qui constitue la boussole permettant de ne pas être totalement désorienté au gré des tempêtes pulsionnelles et des agirs multiformes.
L’analyse intercontre-transferentielle s’avère centrale, car la pathologie transite directement dans des attaques directes et indirectes des thérapeutes, tant au plan du corps, de la psyché que des liens. Les liens intrapsychiques et interpersonnels sont la cible privilégiée du déploiement de la destructivité. La paradoxalité infiltre l’ensemble des processus, de telle sorte que la paralysie de la pensée, la distorsion des affects, le surgissement de logiques clivées et incompatibles constituent le quotidien des séances. Les vécus d’impuissance et d’inadéquation, la tentation d’abdiquer ou l’envahissement par la collusion et la complicité avec l’incestualité sont autant de manifestations contre-transférentielles. Les thérapeutes sont ainsi confrontés à un paradoxe fondamental. D’une part, il n’est pas possible de se déprendre des effets de la résonance pathologique qui conduisent à contre-agir les manifestations transférentielles. Et d’autre part, se conformer aux projections, mettre en acte la destruction et les effets de confusion participent à conforter la pathologie. Autrement dit, le contre-transfert sur le groupe est pris dans un mouvement paradoxal qui semble conduire à une réaction thérapeutique négative. Il apparaît que le maintien d’un cadre fiable et la survie de la créativité des thérapeutes dépendent d’une analyse intertransférentielle continue et serrée. Soutenir une loi thérapeutique, fermement engagée du côté des pulsions de vie, semble constituer la condition même pour que s’engage un processus de subjectivation.
Pour conclure, il apparaît que le groupe constitue un amplificateur des problématiques de chacun par un effet de la résonance intersubjective et fantasmatique. C’est-à-dire que le groupe remobilise le « processus primaire groupal » (C. Pigott, 1990), du registre de l’indifférenciation, de la libre circulation des affects et des fantasmes archa ïques.
Son élaboration permet la reconstitution d’un préconscient fonctionnel, autorisant l’engagement d’un processus de différenciation et de pensée. Ce qui ouvre à l’établissement dans le moi de l’identité et de la pensée de l’origine.
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[1]
Ce texte reprend, de manière largement remaniée, l’argument d’une communication effectuée au colloque des CMPP de Bourgogne, « Groupe et psychodrame », Dijon, mars 2000.
[2]
Maître de conférences en psychologie, Université Paris 13, Villetaneuse.
[3]
Cette question renvoie notamment à la problématique des liens institutionnels ; cf. les deux ouvrages collectifs dirigés par R. Kaës,
L’institution et les institutions (1987), et
Souffrance et pathologie des liens institutionnels (1996), ainsi que l’article de B. Duez (1997).
[4]
La coanimation pose deux questions essentielles. D’une part, celle de l’appareillage psychique et des conditions pour qu’une « analyse intertransférentielle » (R. Kaës, 1976), nécessaire à l’élaboration des mouvements contre-transférentiels croisés, s’instaure. D’autre part, la différence des sexes manifeste, incarnée par le couple d’animateurs, mobilise d’emblée une figure du couple parentale. Cette dernière sollicite une fantasmatique de scène primitive excitatrice, potentiellement traumatique, mais qui offre un support potentiel à l’élaboration des différences fondamentales (humain/non humain, Moi/non Moi, sexuelle et générationnelle).
[5]
La nécessité d’un profond accord institutionnel apparaît ici très concrètement. Pour qu’un tel dispositif, coûteux en temps et en personnel, soit mis en œuvre, il suppose non seulement un engagement des membres de l’équipe éducative, mais aussi une implication de la direction, des organismes de tutelles et de l’ensemble institutionnel.
[6]
Les prénoms et certaines caractéristiques familiales ont été modifiés afin de préserver l’anonymat des enfants et de leurs familles.
[7]
On peut supposer que ce mécanisme est particulièrement agissant dans ce que l’on désigne comme les « viols en réunion ». Le développement actuel de ce type d’agir collectif (28 % des motifs d’incarcération des mineurs écroués en Île-de-France pour l’année 1996 – sources P. J. J.), par-delà le sadisme qu’il suppose, relève de mécanismes intra- et intersubjectifs centrés sur la destruction du féminin et de la subjectivité de l’autre. Ces agirs criminels s’actualisent dans la groupalité, mais ils s’enracinent dans une problématique familiale organisée autour de l’incestualité et/ou de la haine du féminin. Ces agirs criminels nécessiteraient une analyse spécifique et approfondie qui dépasse le cadre de cet article.
[8]
Pour S. Freud, « le double est une formation appartenant au temps originaires psychiques [...] où le Moi ne s’était pas encore délimité de façon tranchée du monde extérieur et de l’autre » (1919).
[9]
Il apparaît ici que la croissance psychique mobilisée par le processus thérapeutique groupal n’atteint pas les racines de la dysharmonie cognitive pathologique (DCP). Cette observation négative rejoint les travaux de B. Gibello (1985), pour qui ces troubles de l’organisation de la pensée sont particulièrement résistants aux soins psychiques. La DCP semble constituer un roc, une manifestation enkystée et sévèrement verrouillée dans la psyché d’une organisation pathologique précocissime, nécessitant probablement une exploration spécifique, telle que celle proposée par M. Berger (1996).