La psychiatrie de l'enfant
P.U.F.

I.S.B.N.2130543456
320 pages

p. 609 à 629
doi: 10.3917/psye.462.0609

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Psychiatrie sociale et problèmes d'assistance

Volume 46 2003/2

2003 La psychiatrie de l'enfant Psychiatrie sociale et problèmes d'assistance

Séparations parents/enfant : impact de l’âge des enfants sur leur évolution

Francis Mouhot  [1] Direction de la vie familiale et sociale18, rue de la Préfecture25000 Besançon
Cette étude porte sur la situation de 82 jeunes majeurs séparés de leurs parents dans leur enfance et pris en charge par un service de l’Aide sociale à l’enfance. Elle consiste à mettre en relation l’âge qu’ils avaient au moment de la séparation et les troubles ultérieurs que certains présentent. Elle montre que plus la séparation est tardive, plus les troubles du comportement des enfants sont fréquents et graves.Mots-clés : Séparations parent-enfant. This research presents a study of the situation of 82 young adults separated from their parents during childhood and for whom the Aide sociale à l’enfance (social aid for childhood) had assumed responsibility. This study compares the age of the child at separation and the type of problems he or she presents at a later age. We show that the later the separation occurs, the more frequent and the more serious the behavioral problems will be. Este estudio se refiere a la situación de 82 jóvenes adultos separados de sus padres en su infancia y de los que la Ayuda Social a la Infancia se hizo cargo. Se relaciona la edad que tenían en el momento de la separación y los posteriores trastornos presentados por algunos de ellos. Muestra también que mientras má s tardía es la separación, má s frecuentes y má s graves son los trastornos del comportamiento de los niños.
Dans l’étude qui va suivre, nous montrons que, lorsqu’elle doit avoir lieu, la séparation précoce parents/enfant est celle qui permet la meilleure évolution de l’enfant à long terme. Même si nous avons l’impression d’énoncer une évidence, nous pensons qu’il est important de rappeler que ce principe de santé mentale, conforme aux lois de la protection de l’enfant et de l’attachement, est encore peu appliqué dans la réalité quotidienne, ce qui nuit gravement à la santé de beaucoup d’enfants séparés. Il y a déjà vingt-cinq ans, M. David et M. Soulé (1978) écrivaient : “ Sur ces principes, psychiatres, psychologues et travailleurs sociaux sont désormais largement d’accord, mais leur application reste difficile, et, dans tous les pays, l’action médicale et sociale, ainsi que l’action juridique sont bien souvent en divorce avec ces principes. ”
Malgré les progrès considérables accomplis par les équipes de spécialistes pour traiter les pathologies de la relation mère/nourrisson (S. Lebovici, 1983 ; et maintenant P. Mazet ou A. Carel à Lyon, etc.), nous constatons qu’un grand nombre de ces troubles précoces et graves ne sont pas ou insuffisamment pris en charge, ce qui peut avoir des conséquences catastrophiques sur l’avenir des enfants. Il y a trois raisons principales à cela :
  • pour le ou les parents concernés, les traitements sont lourds psychiquement, certains les refusent ou ne les supportent pas ;
  • pour les soignants, les dénis sont nombreux, la fuite, la toute-puissance aussi, qui se traduit par des comportements d’acharnement (croire qu’il suffit de mettre ensemble mère et enfant pour qu’une relation satisfaisante s’installe) ;
  • pour la société, qui n’est pas toujours prête à en assumer la charge financière (constitution d’équipes spécialisées de la petite enfance, prolongation des séjours en Maisons maternelles, etc.).
M. Berger écrit : « Lorsqu’on pense à faire un placement, c’est qu’il est déjà trop tard pour le faire » (1992, p. 57). Nous allons montrer au travers de la situation de 82 enfants de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), suivis pendant leur enfance et devenus majeurs, combien cette affirmation est vraie.
Les enfants de notre étude ont été choisis au hasard parmi la population des enfants ayant été séparés de leurs parents et ayant bénéficié des services de l’ASE de notre département pendant une période d’au moins quatre ans. Le nombre de situations retenues et le choix de celles-ci dépendent d’un seul critère : que nous connaissions suffisamment la situation de ces enfants, depuis leur placement jusqu’à leur insertion sociale adulte (ce critère exclut donc quelques enfants, peu nombreux, qui sont rentrés chez leurs parents après un long séjour en famille d’accueil et dont nous n’avons plus de nouvelles). Tous les enfants ont été séparés pour négligence parentale grave, maltraitance ou rejet ; à l’exception de trois (Jean l’est à la suite du suicide de sa mère, Michel du fait du handicap physique de celle-ci, Aude en raison du très jeune âge de la sienne : 13 ans). Ces jeunes ont en moyenne 24, 25 ans actuellement, ils sont presque tous nés entre 1972 et 1982.
Nous mettons en relation deux facteurs : l’âge de l’enfant à la première séparation d’avec ses parents et les troubles plus ou moins graves qu’il va manifester plus tard. Nous posons l’hypothèse suivante : plus la séparation parents/enfant, lorsqu’elle est nécessaire, est précoce, plus l’évolution des enfants sera positive et plus le nombre d’enfants présentant des troubles du comportement (ou des pathologies plus graves) sera faible.
Le fait d’attendre avant de séparer un enfant de ses parents met celui-ci devant deux dangers potentiels : subir des maltraitances supplémentaires et être contaminé par la pathologie de ses parents lorsqu’elle existe. Mais nous savons bien que d’autres facteurs entrent en ligne de compte dans l’étiologie des symptômes des enfants, comme le facteur constitutionnel (la capacité de résistance des enfants) et le type de relations que l’enfant conservera avec ses parents après la séparation (celle-ci n’est pas une protection absolue, puisque des enfants nous disent avoir subi des violences, voire des viols, lors de week-end ou de vacances dans leur famille ou, ce qui est heureusement beaucoup plus rare, dans leur famille d’accueil ou en institution).
 
DESCRIPTION DE LA POPULATION (cf. tableau en annexe)
 
 
Âge de l’enfant à la séparation d’avec ses parents
Nous avons réparti arbitrairement ces jeunes en trois groupes :
  • Groupe 1 : séparés de leurs parents entre la sortie de la maternité et l’âge de 1 an (19 enfants sur les 82 de notre étude, soit 23 %) ;
  • Groupe 2 : séparés de leurs parents entre 1 et 3 ans (29/82, soit 35 %) ;
  • Groupe 3 : séparés après l’âge de 3 ans (34/82, soit 42 %).
Si l’on considère que les situations ont été choisies suffisamment au hasard pour être représentatives de la population des enfants de l’ASE, on peut dire que, dans les années 1980, un peu plus de 20 % des enfants séparés de leurs parents le sont avant un an ; la grande majorité des séparations (77 %) se fait donc après cet âge.
Symptomatologie
Nous savons qu’un certain nombre de ces jeunes vont présenter plus tard, parfois pendant toute leur vie, des troubles du comportement ou une pathologie plus grave.
Nous parlerons de troubles du comportement lorsque l’enfant ou l’adolescent présente un ou plusieurs des troubles suivants : crises de colère fréquentes, instabilité, inhibition, dysharmonie évolutive (avec ou sans retard de développement), fabulations, vols, fugues, agressivité, toxicomanie, etc., ayant entraîné des périodes d’inadaptation à la réalité et à la vie sociale.
Nous parlerons de troubles de la personnalité lorsque les symptômes sont plus graves et entraînent une inadaptation sociale persistante : états limites (toute-puissance, moi faible ne permettant pas une différenciation soi/autrui suffisante, mécanismes de défense rigides et intravaillables tels que le clivage et le déni, mode relationnel fait d’alternance de collages et de rejets), psychoses, névroses, perversions, etc.
Premières constatations
Sur les 19 enfants séparés de leurs parents dans leur première année, 3 (15 %) manifestent à l’adolescence des troubles du comportement dont 1 une pathologie grave (5 %).
Sur les 29 séparés entre 1 et 3 ans : 15 (soit 52 %) ont des troubles du comportement dont 6 (21 %) des pathologies graves.
Sur les 34 séparés après 3 ans : 16 (soit 47 %) présenteront des troubles du comportement dont 8 (25 %) des troubles graves.
34 enfants de notre étude (42 %) présentent des troubles du comportement ou une pathologie plus lourde, les 48 autres n’en présentent pas, même si beaucoup manifestent des troubles du caractère : difficultés scolaires et professionnelles, instabilité, déficience intellectuelle, n’entraînant pas une inadaptation sociale grave. Cela est très proche de nos résultats précédents : en effet en 2001, nous constations que la moitié des jeunes du service avaient une insertion sociale difficile et que seuls 32 % avaient au moins un diplôme équivalent au CAP.
La différence entre le nombre d’enfants qui manifestent des troubles du comportement dans le groupe 1 et dans les deux groupes suivants est significative (15 % contre 52 et 47 %). Le nombre de pathologies lourdes augmente d’une façon considérable lorsque l’on passe du groupe 1 aux deux autres : 5 %, puis 21 et 25 %. La différence entre les groupes 2 et 3 n’est pas significative, ce qui nous amène à conclure qu’au-delà d’un an, quel que soit l’âge à la séparation, les troubles que les enfants sont susceptibles de développer seront sensiblement les mêmes en nombre et en intensité. Le nombre d’enfants qui présentent des troubles plus ou moins graves est donc trois à cinq fois plus important, lorsque la séparation est tardive. Cela apporte une précision importante à notre étude précédente : la proportion d’enfants présentant des troubles après une séparation, qui est d’environ un sur deux, tombe à un sur six lorsque les enfants sont séparés avant l’âge de 1 an !
 
VIGNETTES CLINIQUES
 
 
Exemples de situations confirmant l’hypothèse
Enfants séparés tôt ne présentant pas de troubles du comportement
Élodie est confiée à 4 mois à une famille d’accueil : sa mère dès la maternité montre qu’elle ne sait pas tenir un nourrisson, elle ne participe à aucun change ni toilette, elle est limitée au plan intellectuel et présente des troubles de l’humeur (elle est soit agressive soit étouffante avec son bébé). Le service de maternité fait un signalement. Après la séparation, la mère vient aux visites organisées par le service souvent avec un retard d’une demi-heure ou d’une heure ; elle agresse le personnel présent au lieu de s’intéresser à l’enfant. Elle rencontre de plus en plus irrégulièrement sa fille les années suivantes, puis finira par cesser de venir la voir. Élodie a peur de celle-ci lors des visites qui la perturbent (elle est raide, crispée, elle a ensuite des troubles du sommeil et une hypervigilance), mais elle ne présente pas de troubles du comportement. Elle évolue tout à fait favorablement dans la famille qu’elle n’a jamais quittée, tout en gardant un léger fond d’inquiétude.
Enfants placés après l’âge de 1 an présentant des troubles du comportement ou des troubles plus graves
Ludovic, séparé de sa mère à 14 mois pour maltraitance, changera trois fois de famille d’accueil avant l’âge de 4 ans (il restera jusqu’à la majorité dans la dernière). Il verra sa mère quelquefois au début de son placement (il dira d’elle : « Elle est méchante la dame »), puis celle-ci disparaîtra. Il manifestera des troubles du comportement (à l’origine de ses changements de famille d’accueil) : instabilité, trouble de l’attachement (exigences excessives, exclusivité), peurs nombreuses, maladresse relationnelle et quelques bizarreries de comportement. Il aura un suivi spécialisé quelque temps à l’adolescence. Son insertion sociale est assez difficile (il est solitaire), son insertion professionnelle est bonne.
La mère de Frédéric demande à être séparée de son fils parce qu’elle le rejette, celui-ci manifeste déjà des symptômes graves à son arrivée à 2 ans en famille d’accueil : insomnies, troubles de l’alimentation, exigences insatiables. Des années plus tard, alors que nous insistons auprès d’elle pour qu’elle rencontre son fils qui la réclame et qu’elle n’a pas vu depuis la séparation, elle dira : « Il ressemble à son père, j’en ai peur ! » Frédéric sait que la situation de ses parents est catastrophique (sa mère a subi longtemps l’inceste d’un père violent et parano ïaque, son père a été incarcéré à plusieurs reprises pour viols et violences). Il gardera jusqu’à sa majorité de bonnes relations avec sa famille d’accueil, même s’il a dû être admis en institution spécialisée à l’âge de 8 ans. Son insertion sociale n’est pas bonne, il est très marginal.
Concernant deux autres enfants, nous ne savons pas ce qui justifie leurs troubles graves : Sandrine manifeste dès son arrivée en famille d’accueil à 4 ans et demi des symptômes autistiques qui vont nécessiter un changement de famille l’année suivante et un suivi spécialisé jusqu’à sa majorité (avec maintien dans sa nouvelle famille d’accueil). Aurore présente des symptômes de schizophrénie infantile qui évolueront peu. Elle est arrivée à l’âge de 4 ans dans une famille d’accueil et y restera jusqu’à sa majorité avec une longue prise en charge en Centre de guidance infantile. Les deux mères sont gravement inadaptées socialement, la première se prostitue et la seconde est immature et errante, mais ceci n’est pas forcément suffisant pour expliquer cela.
Pour trois enfants de notre étude séparés très tardivement de leurs parents et qui présentent des troubles graves (Pierre, Alain, Marc), nous ne savons pas s’ils ont des troubles parce qu’ils ont été séparés tardivement ou s’ils ont été rejetés parce que leurs troubles devenaient insupportables (comme plusieurs mères le prétendent). Alain et Pierre séparés à 10 ans et demi et 11 ans (leurs frères et sœurs seront placés également) semblent plutôt dans le premier cas de figure, bien que le second enfant soit rejeté par sa mère et pas le premier. Ils mettront rapidement en échec leur placement familial ; mais après une période adolescente pathologique (ils ont fréquenté plusieurs institutions spécialisées), ils se sont actuellement stabilisés au plan professionnel et affectif. Marc, séparé à 14 ans, correspond plutôt au second cas de figure, il est le seul de la fratrie à être séparé. Il ira directement en établissement spécialisé et passera d’un établissement à un autre tant son comportement est insupportable (violences sur adultes et adolescents, replis, interprétations). Adulte, il présente une personnalité pathologique, son insertion sociale est mauvaise, il fait fréquemment des séjours en maison d’arrêt.
Les fratries
Lorsque survient dans une famille un événement grave nécessitant le placement des enfants, il est fréquent que ceux-ci soient séparés le même jour. On constate alors que les plus jeunes présentent souvent moins de troubles du comportement que les aînés. Un cercle vicieux s’engage parce que ceux qui ont été retirés jeunes, et qui présentent souvent moins de troubles du comportement, sont plus facilement intégrés dans une famille que leurs aînés. Ces derniers au comportement plus difficile risquent de passer d’une famille à une autre ou d’une famille à une maison d’enfants (ou vice versa).
Dans notre population, quatre fratries (dix enfants) le confirment (Louise et Martine, placées à 6 ans et 2 ans ; Cathy et Isabelle placées à 18 mois et 1 mois ; Sarah, John et Mélanie placés à 7, 5 et 1 an ; David, Luc, Romuald, respectivement placés à 15 mois, 13 mois et une semaine), et une fratrie le confirme à demi (il s’agit d’une famille nombreuse chez qui tous les plus grands présentent des troubles – à l’exception de l’aîné – alors que les plus jeunes sont beaucoup moins perturbés).
Mais, comme nous l’avons dit plus haut, à partir d’un certain âge, la différence d’âge au moment du placement n’est plus déterminante : deux frères sont séparés à 8 et 9 ans de leur père malade mental, l’aîné présentera des troubles du comportement, pas le second. Trois sœurs sont séparées de leurs parents à respectivement 7, 6 et 5 ans : c’est la plus jeune qui présente des troubles du comportement (cela peut s’expliquer par le fait qu’elle est la seule des trois à avoir subi l’inceste répété de son père, sa personnalité en est restée très fragile et perturbée).
Exemples de situations ne confirmant pas l’hypothèse
Dix enfants de notre étude (12 %) supportent longtemps des parents défaillants et même pathologiques.
Michèle est placée à la demande de sa mère à 2 ans et demi en famille d’accueil. Non désirée, rejetée par une mère inaffective, brutale et en grandes difficultés sociales, elle sera très anxieuse à son arrivée (balancements, regard vague, mutisme, absence de réaction aux changements). Elle aura longtemps peur de sa mère aux visites (vomissements). Elle s’attache à sa famille d’accueil, y reste au-delà de sa majorité et ne présente pas de troubles du comportement. Son évolution sociale est très bonne.
Madeleine est séparée à 5 ans d’une mère limitée intellectuellement et alcoolique et d’un père parano ïaque qui, bien que divorcés, continuent à s’entre-déchirer. Elle s’attache à sa famille d’accueil (ce lien persiste actuellement), elle a une évolution normale, même si elle a peu confiance en elle. Elle occupe depuis plusieurs années le même emploi, elle est mariée et mère d’un jeune enfant, elle est épanouie.
Barbara est placée à 6 ans en maison d’enfants à caractère social avec ses frères et sœurs (leur mère est très démunie et rejetante), puis en famille d’accueil à 9 ans à sa demande jusqu’à sa majorité. Elle a une évolution normale, le lien avec sa famille d’accueil est de bonne qualité, elle ne présente pas de troubles du comportement. Elle est courageuse et travailleuse.
Annie est séparée à 8 ans de sa mère malade mentale et très rejetante, qui l’a peut-être prostituée lorsqu’elle était toute jeune. Elle ne développera pas de pathologie et restera jusqu’à sa majorité dans la même famille d’accueil (elle ne verra plus sa mère qui a disparu). Son évolution affective et sociale est tout à fait satisfaisante.
Exemples de situations confirmant plus difficilement l’hypothèse
Pour tenter d’expliquer ces situations, nous avancerons trois arguments : la durée du séjour initial avec le ou les parents, les séjours en pouponnière et les relations déstructurantes avec les parents après la séparation.
La séparation précoce n’évite pas à deux enfants de présenter des troubles du comportement
Séverine est placée à l’âge de 1 an en famille d’accueil après un séjour en pouponnière. Elle reste toute son enfance dans la même famille d’accueil (mais rompra les contacts après la majorité) et fait une scolarité en IMP (Institut médico-pédagogique). Adulte, elle est instable au plan professionnel et finalement vit de l’AAH (Allocation d’adulte handicapé) ; elle a des difficultés relationnelles.
Kader est admis au service à la demande de sa mère à l’âge de 2 mois, il reste en pouponnière jusqu’à 11 mois, puis rejoint une famille d’accueil. À 5 ans et demi, suite au décès du père d’accueil, il passe deux ans en maison d’enfants avant d’être admis dans une seconde famille jusqu’à sa majorité. Il verra très rarement sa mère qui se désintéresse de lui. Il suivra une scolarité normale et obtiendra un CAP ; il donne satisfaction sur son lieu d’apprentissage. Il passe par un moment d’errance à la majorité, il est instable au travail et retrouve sa mère qu’il ne voulait plus voir. C’est un jeune en difficulté sociale qui souffre du désintérêt maternel.
Ces deux enfants ont donc en commun un long séjour en pouponnière et l’inaffectivité de leur mère (tous deux ont parlé de la peur qu’ils avaient de celle-ci, ils ont demandé et obtenu à l’adolescence de ne plus la voir) : les troubles qu’ils manifestent sont certainement liés à ces deux facteurs. Les changements de placement seront pour Kader une fragilisation supplémentaire.
Une fillette placée avant 1 an a des troubles graves de la personnalité
Sur les 15 enfants de notre étude présentant de tels troubles, Corinne est la seule qui ait été séparée avant l’âge de 1 an (placée à 6 mois en pouponnière puis en famille d’accueil). Il est difficile de dire si les troubles de cette fillette s’expliquent plus par les six premiers mois de sa vie passés avec une mère extrêmement rejetante et malade mentale, par un séjour de quelques mois en pouponnière ou par son retour catastrophique chez sa mère. En effet, cette dernière a obtenu du juge l’autorisation de reprendre sa fille à l’âge de 4 ans. Un an et demi plus tard, Corinne fera l’objet d’un signalement pour mauvais traitements. Lors de son retour au service, sa première famille d’accueil ne la reconnaît plus et ne peut plus la supporter, elle sera alors admise en maison d’enfants, puis dans deux nouvelles familles d’accueil et enfin dans un Centre éducatif jusqu’à sa majorité. Pendant toute son enfance, Corinne mettra toute son énergie à essayer de renouer un lien avec sa mère sans y parvenir. Son insertion sociale est mauvaise (absence d’autonomie, inadaptation au travail, grande instabilité, toxicomanie). Nous sommes convaincus que, dans le cas de parents très pathologiques, la séparation à l’âge de 6 mois est déjà beaucoup trop tardive.
Luc manifeste des colères violentes dès son arrivée en famille d’accueil à 13 mois avec ses deux frères. Il fera des tentatives de suicide graves à l’adolescence. La seule explication qu’il donne à ces gestes désespérés est qu’il n’intéresse personne et au contraire qu’il embarrasse tout le monde. Il souffre d’avoir une mère indifférente envers lui. Il restera jusqu’à sa majorité dans la même famille d’accueil et aura beaucoup de mal à prendre son indépendance.
Même si l’âge de l’enfant à la séparation n’explique pas tout, quelle que soit l’origine de ces troubles, une constatation s’impose : les enfants qui sont séparés précocement de leurs parents et qui présentent des troubles du comportement ou de la personnalité resteront beaucoup plus longtemps dans leur famille d’accueil que ceux qui sont placés plus tard et présentent les mêmes symptômes (ceux-ci seront rapidement rejetés par leur milieu d’accueil et iront en maison d’enfants ou en établissement spécialisé). Nous savons que la durée d’un placement est un facteur de sécurité intérieure indispensable à la construction de leur psychisme. Ces changements représentent de nouvelles perturbations voire de nouveaux traumatismes pour les enfants (difficilement intégrables puisqu’ils en parleront pendant des années) et pour la collectivité, un coût financier considérable.
Les relations déstructurantes avec les parents après la séparation
Ce n’est pas seulement le temps passé avec des parents maltraitants ou malades mentaux avant la séparation qui perturbe les enfants, mais aussi les relations ultérieures avec ceux-ci. Il ne s’agit pas de revenir à l’époque où ils ne voyaient plus leurs parents lorsqu’ils étaient séparés de ceux-ci puisque plusieurs enfants dont les parents ont disparu en souffrent (cinq nous le diront : Sophie, Martine, Magali, Marie et Frédéric). Il s’agit de réaliser que nous sommes tombés dans l’excès inverse : voir trop souvent et trop longtemps des parents perturbés est déstructurant pour certains enfants (Jonathan à 4 ans, lors d’un retour de vacances chez son père, dira qu’il veut « un fusil pour tuer mon papa » !).
Seize enfants nous feront part en temps utile de leur souffrance d’être obligés de voir leurs parents, dont ils ont peur ou qu’ils ha ïssent ; il s’agit de Malaurie, Élodie, Christian, Mélanie, Yvette, Michèle, Patrick, Laurence, Jeanne, Annie, Maryse, Séverine, Isabelle, Kader, Dalila et Brigitte. Même si leur parole a souvent été entendue, les décisions qui s’imposaient pour limiter leurs souffrances ont rarement été prises avant leur adolescence. Cette proportion (20 %) est énorme au regard du nombre d’enfants pris en charge dans chaque département ; d’autant plus si l’on sait que d’autres enfants ne pourront parler de leurs souffrances qu’après leur majorité (Sonia, Jonathan).
Huit enfants sont retournés chez un de leurs parents (Corinne, Dominique, Yves, Isabelle, Cathy, John, Jean et Alice). Deux (John et Alice) sont rentrés sur leur demande chez leur mère à 13 et 14 ans, ils ne sont pas revenus au service et leur insertion sociale n’est pas plus mauvaise que celle de certains enfants placés jusqu’à leur majorité. Ils ont évolué tant bien que mal chez eux, malgré l’alcoolisme et l’irresponsabilité de leur mère. Ils étaient assez raisonnables pour comprendre qu’ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes, John demanda même un suivi éducatif. Son évolution scolaire, sociale et professionnelle est satisfaisante. Il faut bien sûr distinguer un retour entre 4 et 6 ans demandé par une mère pathologique et un retour à 13, 14 ans réclamé par le jeune lui-même. Les six autres sont revenus au service : deux n’ont pas trop souffert parce que leur retour en famille a été court, bien suivi et la réadmission au service s’est faite dans de bonnes conditions. La mère de Dominique, qui a insisté pour le reprendre à l’âge de 6 ans, fait appel à nous deux mois plus tard. Son fils sera admis au foyer de l’enfance, puis dans plusieurs institutions spécialisées où il passera le reste de son enfance et son adolescence. Pour Jean, réclamé par son père à l’âge de 14 ans, l’accueil dura cinq mois ; il fut alors admis en centre éducatif sans que cela soit insupportable pour lui. Quatre ont terriblement souffert de maltraitance, de rejet et/ou de perversion pendant le séjour chez leur mère (Corinne, Yves, Cathy et Isabelle) : trois d’entre eux présentent des troubles graves, seule Isabelle, violée plusieurs fois chez sa mère pendant son retour, aura une vie stable à l’âge adulte avec un mari et des enfants.
Nous constatons donc que sur les huit enfants de notre étude (moins de 10 %) qui sont rentrés chez leurs parents en cours de placement, pour la moitié d’entre eux (4/8) ce retour a été une catastrophe. Seuls deux enfants (sur 82) rentrés à l’adolescence dans des conditions à peine acceptables ont pu rester chez eux !
L’argument de certains magistrats qui consiste à dire que, lorsqu’il n’y a plus de danger manifeste, un enfant qui a passé des années en famille d’accueil peut rentrer chez lui, est donc souvent inacceptable pour deux raisons : 1 / Le danger potentiel que peut représenter un parent (concept qui doit absolument être précisé et défendu, sous peine de continuer à rendre des enfants à un parent au risque qu’ils soient à nouveau maltraités). 2 / L’établissement d’une relation durable avec un adulte stable et bienveillant est un élément indispensable à la construction de la personnalité d’un enfant. Ce deuxième principe de santé mentale défendu par la plupart des spécialistes (J. Goldstein, A. Freud, A. Solnit, M. Berger, M. David, M. Soulé) n’est pas encore suffisamment pris en compte par la justice. Il est indispensable de faire évoluer la législation française.
 
CONCLUSION
 
 
Nous constatons que le nombre d’enfants présentant des troubles du comportement et des pathologies lourdes augmente considérablement lorsqu’on tarde à séparer de leurs parents ceux qui doivent l’être. Nous pouvons imaginer qu’en ayant séparé plus tôt Louise, Sandrine, Aurore et Marie, Chantal, Sonia, nous aurions pu leur épargner de grandes souffrances et le développement d’une pathologie.
Le prix à payer par ces jeunes, lorsque les séparations sont trop tardives, est terrible : passages en institutions spécialisées (IMP, IMPro, établissements pour enfants présentant des troubles du caractère et du comportement, etc.) et, à l’âge adulte : inadaptation, errance, séjours en CHRS et en hôpital psychiatrique (sans parler du coût financier que cela représente pour la société).
Il est temps de multiplier les études qui évaluent nos pratiques, mais ne risquent-elles pas de faire apparaître la grande médiocrité de nos résultats ?
Nous avons montré que le séjour initial, même de quelques mois, avec un parent malade mental, maltraitant, rejetant, est déjà beaucoup trop long, qu’un passage en pouponnière a des effets désastreux et que les contacts que certains enfants gardent avec leurs parents après la séparation sont déstructurants (sans parler des retours qui ont été, pour la moitié d’entre eux, catastrophiques). Le droit des familles est actuellement prioritaire sur la protection de l’enfant (contrairement à il y a trente ans où on protégeait un enfant de sa « mauvaise » famille). Il est grand temps que l’on trouve un juste équilibre entre l’importance de voir ses parents pour ne pas les idéaliser et l’importance de ne pas mettre ces enfants en danger, comme c’est encore trop souvent le cas.
À quelques exceptions près, nous apportons la preuve que lorsque la séparation parents/enfant est nécessaire, elle doit se faire le plus tôt possible (surtout dans les situations les plus graves, lorsque les parents sont pathologiques et les enfants fragiles – mais ce diagnostic d’enfant fragile devra être affiné). Les conséquences seront d’autant moins graves pour l’enfant que cette séparation aura eu lieu dans sa première année. Si l’on exclut les enfants séparés très tôt qui évoluent bien et les enfants qui sont assez solides pour résister au comportement de leurs parents, on peut dire que dans au moins 56 situations sur les 82 (68 %), M. Berger a raison de dire que les placements sont encore souvent réalisés trop tard.
Les hésitations et les tergiversations à prendre une décision sont dues à un manque d’analyse approfondie des situations, un manque de réalisme et de courage. Il suffit de citer le cas de Chantal, dont la mère errante la dépose ici ou là quelques mois et la reprend (le service fera trois recueils temporaires successifs), jusqu’à ce qu’enfin un juge sollicité prononce une ordonnance de placement (la fillette a 2 ans et 3 mois) ; ou celui de Lo ïc (M. Berger, 1992, p. 186) dont le placement n’est lui aussi devenu stable qu’à 2 ans et 10 mois. Nous insistons pour que le diagnostic soit le plus précoce possible et que des décisions rapides soient prises lorsqu’elles sont nécessaires. Il y a un risque d’acharnement à vouloir qu’une relation mère/enfant s’établisse, lorsque nous disposons de suffisamment d’éléments qui prouvent l’impossibilité d’une telle relation.
La lourde responsabilité des équipes de la petite enfance et tout spécialement des services de maternité
Dans nos travaux précédents (Mouhot, 2001, nous avons insisté sur la lourde responsabilité des centres maternels, et proposé une grille d’analyse des relations mère/nourrisson à risque dans le but d’en affiner le diagnostic et le pronostic, et de mettre en place le plus tôt possible des mesures appropriées. Bien sûr, des situations comme celle de Marie ne devraient plus exister : à deux reprises on la laisse repartir avec sa mère, venue accoucher dans la même maison maternelle alors que le comportement de celle-ci est très inquiétant, avant qu’au troisième séjour un placement soit enfin décidé pour elle et une de ses sœurs (Marie a alors 6 ans !). Mais nous souhaitons élargir notre réflexion et insister sur la responsabilité des services d’investigations et d’observations éducatives (IOE) et des services de maternité.
Une mère très instable était incarcérée au moment de son accouchement. À sa sortie de maison d’arrêt, son éducateur voudrait qu’elle accepte d’aller en maison maternelle ; d’abord elle refuse puis pose des conditions qui changent chaque semaine. Étant mineure, elle est confiée à une maison d’enfants à caractère sociale et son bébé à une famille d’accueil d’urgence. Elle découche souvent, squatte, se drogue et se lève très tard tous les matins. Deux mois plus tard, elle a vu quelquefois son enfant (qui a maintenant 6 mois) en visites médiatisées, puis ne s’y rend plus. En réunion de synthèse, l’éducateur qui exerce la mesure d’IOE souhaite réunir mère et enfant. Les deux arguments évoqués sont : 1 / pendant son incarcération elle s’occupait bien de l’enfant, et 2 / les quelques rencontres mère/enfant qui ont eu lieu depuis sa sortie de prison se sont bien passées. Le fait qu’elle ait été une mère satisfaisante pendant quatre mois en maison d’arrêt peut s’expliquer par le caractère contenant de cet établissement (ce qui n’est pas le cas d’une maison maternelle). Le fait qu’elle ait eu une conduite adaptée lors des rencontres ultérieures avec son enfant (si toutefois elle l’était réellement) n’est pas pour nous une preuve de maturité ; une fillette de 8-9 ans peut jouer une heure avec un bébé sans danger pour celui-ci (et l’oublier ensuite). La souffrance de l’enfant n’est pas évoquée, pas plus que le danger que représente cette mère pour celui-ci (nous avons montré que l’instabilité maternelle est un critère majeur de séparation). De plus, le discours de la mère laisse penser qu’elle aura beaucoup de mal à accepter d’aller en maison maternelle et, si elle y reste, qu’elle aura du mal à s’occuper de son enfant puisqu’elle découche ou ne peut se lever. Pour nous, il est très urgent de se donner les moyens de faire une observation fine de la relation mère/enfant. Si celle-ci n’est pas possible, une séparation durable devrait suivre.
Une mère accouche dans une clinique : elle est « très angoissée, en souffrance, elle présente des troubles pathologiques, elle est immature et hyperprotectrice » dit une puéricultrice qui, devant l’impossibilité de communiquer avec elle, alerte le secteur. Ce dernier se heurte aux mêmes difficultés, la situation ne peut absolument pas être évaluée. Une réunion de concertation est organisée, le juge des enfants est saisi. Dans le rapport de la clinique, il manque des éléments d’observation qui sont indispensables au magistrat pour prendre une décision qui sera lourde de conséquences à long terme. Cette lacune est très fréquente dans les rapports émanant des services de maternité ou des cliniques. Des grilles d’analyse de la relation mère/nourrisson devraient être utilisées systématiquement dans ces services.
Les rejets maternels et la maltraitance subis par Benjamin et Ludovic, constatés à 13 et 14 mois, n’étaient-ils pas déjà observables un an auparavant ? Nous insistons donc pour :
  • qu’un service spécialisé formé à l’observation des relations mères/nourrissons soit créé dans chaque département et appelé en urgence chaque fois qu’un danger est soupçonné ;
  • que soient repérés les bébés particulièrement fragiles, afin de prendre pour eux des mesures de protection énergiques et rapides : des suivis ambulatoires beaucoup plus nombreux et plus intensifs exercés par les équipes spécialisées, des incitations plus pressantes auprès des mères pour qu’elles consentent à l’adoption, l’obligation pour certaines d’aller en maison maternelle et d’y rester avec la menace de séparation en cas de non respect (ce que certains magistrats font déjà) ;
  • que les placements protègent mieux les enfants dans les cas graves, afin que la souffrance de ceux-ci soit enfin prise en compte (il faudra un jour comprendre que, dans ces cas-là, il est rare qu’on puisse aider la mère et l’enfant ensemble).
Hiver 2003

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Tableau 1. — Liste des enfants

 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Berger M. (1992), Les séparations à but thérapeutique, Paris, Dunod 1997.
·  David M., Soulé M. (1978), Préface de l’ouvrage, J. Goldstein, A. Freud, A. Solnit (1978), Dans l’intérêt de l’enfant, Paris, ESF.
·  Lebovici S. (1983), Le nourrisson, la mère et le psychanalyste, Paris, Le Centurion.
·  Mouhot F. (2001), Le devenir des enfants de l’Aide sociale à l’enfance, Devenir, 13, 1, 31-66.
·  Mouhot F. (2001), Observation des interactions mère/enfant à risque en maison maternelle, Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 11/01, vol. 49, no 7, 469-476.
 
NOTES
 
[1] Docteur en psychologie, Direction de la vie familiale et sociale (DIFS), Besançon. Chercheur associé au laboratoire de l’Université de Franche-Comté.
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