La psychiatrie de l'enfant
P.U.F.

I.S.B.N.2130543456
320 pages

p. 631 à 653
doi: 10.3917/psye.462.0631

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Psychiatrie sociale et problèmes d'assistance

Volume 46 2003/2

2003 La psychiatrie de l'enfant Psychiatrie sociale et problèmes d'assistance

L’hospitalisation parents/adolescent

Ephrem Ménager  [1] Thierry Chaltiel  [2] Hélène Lida-Pulik  [3] Michel Botbol  [4] Clinique médico-universitaire Georges-Heuyer6, rue du Conventionnel-Chiappe75013 Paris
La séparation du milieu familial est souvent prescrite à l’entrée des hospitalisations d’adolescents, entre autres pour permettre un engagement dans les soins qui soit différencié d’une décision parentale et pour détendre le conflit pathogène entre dépendance et processus de séparation/individuation. Il arrive pourtant des situations cliniques où cette séparation à visée thérapeutique s’avère inopérante et même apparemment pathogène. Deux observations d’adolescents sont présentées. Leur prise en charge fut innovante en ceci qu’à l’opposé de la séparation qui accompagne habituellement les hospitalisations, celle-ci a consisté à demander une présence maximale des parents auprès du patient durant la première partie de l’hospitalisation. Nous apportons quelques arguments théoriques, mais aussi pratiques, à ce cadre de soins, et en détaillons le dispositif technique.Mots-clés : Adolescence, Décompensations aiguës, Hospitalisation, Pathologies de la dépendance, Psychopathologie développementale, Rôle parental, Travail de la séparation. Separation from the family milieu is often prescribed at the beginning of adolescent hospitalizations, among other things, so as to allow a personal commitment to the therapy which can be differentiated from a parental decision and so as to lessen the pathogenic conflict between dependence and the process of separation-individuation. There exist, however, clinical situations where this separation with a therapeutic aim proves to be inefficient and even apparently pathogenic. Two observations of adolescents are presented here. Their therapy was innovative in that, instead of the usual separation which accompanies hospitalizations, this therapy consisted of demanding a maximal presence of the parents during the first part of the hospitalization. We offer several theoretical but also practical arguments concerning this care framework and describe the technical system in detail. La separación del medio familiar se prescribe a menudo en el momento del ingreso de adolescentes para permitir entre otras cosas un compromiso con los cuidados distintos de una decisión de los padres y para aliviar el conflicto patógeno entre dependencia y procesos de separación-individuación. Sin embargo hay situaciones clínicas en las que esta separación terapéutica es inoperante e incluso patógena. Se presentan dos observaciones de adolescentes. Su ingreso comporta una innovación en el sentido que al contrario de la separación que acompaña habitualmente a las hospitalizaciones, se pidió la má xima presencia de los padres cerca del paciente durante la primera parte de la hospitalización. Aportamos varios argumentos teóricos y también prá cticos para este tipo de encuadre, pormenorizando el dispositivo técnico.
Un temps de séparation de l’adolescent de son entourage familial est une pratique courante lors d’hospitalisations psychiatriques. Elle initie fréquemment les premières hospitalisations des patients adolescents, se justifiant alors par la nécessité de l’observation clinique. Elle peut occasionnellement être proposée en cours de prise en charge, lorsque les difficultés d’autonomisation de l’adolescent viennent au premier plan de sa symptomatologie. En général, elle est prescrite lorsqu’elle semble s’imposer au vu de l’impasse symptomatique dans laquelle paraissent enfermés l’adolescent et sa famille. Souvent, par la mise en place de la séparation, le psychiatre ne fait qu’entériner un fait qui devait s’accomplir, les significations de cette prescription et de la situation qui l’a déterminée ne se dégageant qu’au cours du traitement hospitalier. Ce sont les effets produits par cette séparation qui permettent au psychiatre la révélation du type de pathologie de l’attachement en cause (H. Lida-Pulik et al., 1994). Le processus thérapeutique imposé par la séparation est par ailleurs reconnu et se justifie théoriquement selon quelques principes généraux : elle oblige l’adolescent, dans sa difficulté à se séparer de ses parents, à un effort de subjectivation, du fait du réaménagement des limites entre le sujet et ses objets, de la stimulation de la représentation externe des conflits internes, et du travail psychique qu’elle favorise ainsi (P. Jeammet, 1985). On comprend donc tout l’intérêt que peut avoir ce mode d’hospitalisation pour le psychiatre d’adolescent.
Il a pu arriver que la séparation ait été appliquée de manière trop systématique, et l’intolérance angoissée de l’adolescent à cette séparation considérée comme la confirmation de son indication. Lorsque les troubles du patient, loin de se calmer, sont exacerbés par l’effet de cette séparation, le risque est alors souvent, dans la réponse à cette aggravation, celui d’une escalade thérapeutique : renforcement de l’isolement, jusqu’à la contention mécanique, associé à une augmentation de la chimiothérapie sédative, d’autant plus importante que l’échappement de l’angoisse aux traitements n’est pas rare. Dans une conception de la séparation aussi radicale, la seule alternative du psychiatre face à l’intolérance du patient ou de sa famille à cet isolement est de devoir renoncer à la fois à la séparation et à l’hospitalisation. L’attitude du praticien est alors souvent d’en revenir à une prise en charge ambulatoire permettant un travail préalable à cette séparation.
Or, il arrive parfois que l’urgence de la situation, pourtant habituellement propice à un dénouement par l’isolement de l’adolescent, associe un vécu insupportable d’angoisse de séparation et un trouble psychiatrique d’une acuité telle que l’hospitalisation ne peut être ni contournée, ni différée.
Nous prendrons pour exemple les prises en charge d’adolescents au sein de l’Unité de soins intensifs psychiatriques (USIP) de la Clinique Dupré. Une séparation de la famille d’une durée d’une semaine est prescrite pour toute première hospitalisation. Lors de séjours suivants, même si cette séparation peut être réenvisagée, les visites des parents sont souvent rapidement autorisées. Les effets de cette pratique nous ont fait progressivement réfléchir à une réévaluation de l’application voire de l’indication des séparations. Au fil de nos expériences, nous avons modulé les séparations après avoir réfléchi à leurs effets traumatiques et insupportables. De fait, dans certains cas, nous avions remarqué que cet isolement pouvait faire replonger les patients dans des situations de détresse fondamentale, qui nous ont fait remettre en question la valeur thérapeutique d’une séparation souvent brutale, chez des adolescents qui n’avaient jamais encore pu acquérir la capacité à être seul en l’absence de leurs parents, ni atteint ou élaboré une position dépressive. Il nous a aussi semblé que cette séparation d’objets d’investissement pouvait être parfois en contradiction avec la notion du processus d’adolescence, où le fonctionnement intrapsychique doit s’étayer sur le monde externe dont l’adolescent a à se servir pour aménager, à son insu, sa relation à son monde interne (P. Jeammet, 1990). De surcroît, une nocivité potentielle de ce traitement nous est apparue dans la dépossession parentale de l’enfant, situation qui peut entériner chez ces parents l’idée qu’ils sont insuffisants et mauvais. Enfin, quelques premiers assouplissements de la règle de la séparation ont produit des effets positifs. Donnons, pour exemple, ce cas d’un adolescent maniaque hospitalisé en service fermé, ce qui réveillait chez ses parents l’expérience traumatique de l’hospitalisation de ce fils en réanimation néonatale. La manie de ce patient ne cédait pas, jusqu’à une permission de sortie momentanée chez ses parents, suivie d’un retour à l’hôpital avec autorisation de visites quotidiennes. L’amélioration clinique a été nette dans la semaine qui a suivi.
Notre pratique quotidienne à l’USIP nous avait ainsi conduits à des premiers aménagements de la classique séparation initiale : possibilité de contacts téléphoniques programmés dès l’admission, voire de courtes visites parentales quotidiennes... Mais, dans les exemples cliniques qui vont suivre, il s’est agi, non seulement de ne pas proposer une période d’isolement de l’environnement familial, mais bien au contraire de demander aux parents une disponibilité et un temps de présence importants auprès de leur enfant, particulièrement en début d’hospitalisation. La singularité de ces deux situations et de leurs prises en charge nous amène tout d’abord à les exposer, puis à réfléchir à leurs implications théoriques et pratiques.
 
VIGNETTES CLINIQUES
 
 
Le cas d’Arnaldo
La première situation où nous avons mis en place une hospitalisation parents-adolescent est celle d’Arnaldo qui a été hospitalisé pour des symptômes d’ordre mélancolique. Il est d’origine basque espagnol, enfant unique de militants séparatistes. Le père, réfugié politique, a élevé les plus jeunes de ses frères et sœurs. L’enfance d’Arnaldo a ainsi été bouleversée, d’une part, par les activités et réunions politiques, et même arrestation des parents, au domicile familial, d’autre part, par les conflits familiaux entre ses oncles et tantes paternels, élevés par le père, et ses parents. Cette ambiance prend une intensité critique autour des 3 ans d’Arnaldo quand, le père étant durablement éloigné pour son travail, sa mère, se retrouvant seule face à sa belle-famille, sombre dans un état mélancolique qui aura quelques récidives dans les années qui vont suivre. Dès ses premières années, Arnaldo a présenté de puissantes angoisses de séparation et des troubles graves du sommeil qui vont perdurer. Le père a pu rapporter qu’il endormait son fils par des berceuses jusqu’à son adolescence. Arnaldo est décrit comme calme et introverti jusqu’à ce qu’à 17 ans il s’engage dans un mouvement lycéen. Émerge, peu après, un épisode délirant aigu à thème d’espionnage, résolutif en un mois sous Rispéridone et Loxapine.
Durant les mois qui suivent cet épisode, surviennent plusieurs événements : ses parents se séparent et Arnaldo aurait subi une agression. Progressivement, réapparaissent des insomnies et des idées persécutives qui vont prendre la forme d’un délire d’empoisonnement. À l’entrée à l’USIP, on trouve certains signes appartenant au syndrome de Cottard, avec conviction que son sang se fige dans ses veines. Ce tableau indique l’association d’Amitriptyline à la Rispéridone. Mais, malgré un traitement sédatif, les angoisses restent massives les premiers jours, liées à des idées de catastrophes, en particulier la crainte de la mort imminente de ses parents. Devant le risque d’un passage à l’acte auto-agressif ou d’une sortie prématurée d’Arnaldo, qui nous paraissent difficiles à prévenir, y compris en secteur fermé, nous décidons de solliciter les parents pour qu’ils restent auprès de leur fils. Ils alternent leurs visites, afin qu’il y ait au moins l’un d’entre eux présent toute la journée. Les passages de ses parents apaisent les angoisses d’Arnaldo et lui permettent d’amorcer une critique de son délire. Très rapidement, les venues du père se raréfient au profit d’une présence de la mère de plus en plus importante. Nous observons chez elle une tendance à des mouvements tendres et maternants et une attention exclusive envers son fils qui provoquent un isolement de ce dernier des autres patients et qui génèrent aussi en lui une irritabilité, entre tension et régression. Nous demandons à la mère d’Arnaldo de moins intervenir dans le quotidien de son enfant et d’avoir une présence plus discrète. Le travail de guidance infirmier l’aide à rester disponible sans être intrusive. La présence des parents est par la suite limitée à quelques visites par semaine. Deux mois plus tard, l’humeur d’Arnaldo se normalise (sous thymorégulateur, antidépresseur et antipsychotique), alors que ses parents, brièvement réconciliés au début des troubles, se séparent à nouveau.
Les troubles qu’a présentés Arnaldo sont de tonalité thymique, avec délire à thème persécutif. Mais ce sont la brutalité avec laquelle les deux épisodes surgissent et leur lien aux événements intercurrents qui intéressent ici. Lors du premier épisode, Arnaldo est dans une dynamique d’autonomisation et même d’engagement, où s’intriquent la filiation aux combats parentaux au travers d’un comportement militant et la séparation psychique de ses parents qu’implique une telle activité. Les éléments persécutifs qui ne tardent pas à apparaître chez ce patient alors sont la projection de la culpabilité inhérente à son individualisation. La dislocation du couple parental, le climat menaçant qui va l’accompagner le contraignent à une régression imposante, où le lien anaclitique à la mère retrouve de sa vigueur. Ainsi, à la culpabilité liée à la déloyauté aux parents s’ajoute la culpabilité refoulée du désir de destruction à l’égard de ses parents, eux-mêmes menacés dans la réalité externe.
On voit dans une telle figuration qu’une séparation thérapeutique conduit à une impasse. Arnaldo se trouve en fait tenu à régresser vers une problématique de séparation-individuation infantile. L’angoisse est à référer à l’angoisse de l’enfant qui ne trouve plus sa mère, où la réalité semble accomplir le fantasme de destruction de l’objet maternel. Ici, la séparation par l’hospitalisation fait disparaître de fait les objets parentaux inconsciemment ha ïs. Cette séparation ne peut que nourrir l’angoisse de mort, la culpabilité, et a fortiori la conviction de la mort des parents. Une telle logique mène au passage à l’acte suicidaire, risque rendant impérative l’hospitalisation d’Arnaldo.
Le cas de Matthieu
C’est pour un état mixte délirant que Matthieu a été hospitalisé à l’âge de 17 ans. Son père est assistant social. Sa mère, d’origine polonaise, est secrétaire. Matthieu est l’aîné de trois enfants. Alors que la mère attend son benjamin, on découvre lors d’un examen qu’elle est séropositive au VIH, contamination advenue huit ans plus tôt par une transfusion compensant l’hémorragie de la délivrance qui avait suivi la naissance de Matthieu. Ni son mari, ni ses enfants ne seront atteints. La famille porte plainte contre les médecins responsables et, après quelques années, gagne le procès. Entre-temps la famille s’isole, relâche ses liens avec ses quelques amis, se contentant des visites chez les grands-parents paternels voisins et, beaucoup plus rarement, du côté maternel en Pologne. Parallèlement, s’installe chez elle une méfiance envers le milieu médical : ainsi la mère ne se fera pratiquement ni suivre ni traiter pour sa séropositivité. À la même époque, le caractère de Matthieu change. Le garçon, doux et sage à la maison comme à l’école, devient turbulent, opposant et se met de plus en plus en danger. L’entrée au collège se passe mal. Matthieu est déconcentré et trouble souvent les cours. Il n’a plus d’ami et se bat même souvent. Son niveau scolaire est très instable. Son père, se sentant dépassé par les comportements de son fils, profite néanmoins des renvois pour éviter des redoublements en lui faisant régulièrement changer d’établissement. Il finit par lui faire intégrer un lycée expérimental, dit « autogéré », où les élèves ont de grandes libertés dans l’organisation de leur emploi du temps. Matthieu commence à y consommer du cannabis, puis essaie d’autres toxiques (LSD, ecstasy). Début 2000, son comportement devient agité. Un jour, face à un état d’excitation et des propos délirants chez Matthieu, le lycée demande à ses parents de le faire hospitaliser. Matthieu est alors admis pour un état maniaque dans un service d’urgence de pédopsychiatrie. Intolérant dès l’entrée à cette unité fermée, il réussit à fuguer au bout de quarante-huit heures, et retourne chez lui. Ses parents ne se sont alors pas résolus à le ramener à l’hôpital. Ils en viennent à lui faire consulter un pédopsychiatre sur son intersecteur qui prescrit de l’Halopéridol. Les troubles s’amendent en quelques semaines. À la rentrée, Matthieu se montre réticent à retourner dans le même lycée, mais, sans alternative, ses parents l’en persuadent. Deux mois plus tard, il a repris la consommation des drogues. Réapparaissent excitation, insomnie, hyperactivité créatrice, propos catastrophistes, mégalomaniaques et messianiques. Son psychiatre le fait hospitaliser sur son secteur, où lui sont prescrits Olanzapine et Cyamémazine. Mais les parents ne tardent pas à critiquer ce cadre. Ils s’opposent aux préventions du médecin de leur fils avec lequel ils se brouillent et font sortir Matthieu contre avis médical. Ils essaient de le contenir à leur domicile, en attendant un autre lieu de soins. C’est alors qu’ils prennent contact avec l’USIP.
Matthieu a devant nous une attitude butée et une présentation anticonformiste avec des vêtements abîmés, des piercings sur le visage et un crâne rasé. Les parents sont en demande d’aide pressante mais n’envisagent pas de temps de séparation d’avec leur fils, arguant qu’il ne le supporterait pas. Compte tenu du parcours thérapeutique de ce patient, nous ne fixons pas la semaine de séparation habituellement proposée à l’entrée et demandons aux parents de venir une fois par jour. Mais, dès les premières heures d’hospitalisation, confrontés à une tension croissante de Matthieu, nous demandons aux parents d’être plus présents. Matthieu tente sans succès, ou en tout cas sans effet, de culpabiliser son père. La première semaine, les deux parents viennent souvent ensemble puis, les semaines suivantes, le père se rend seul dans le service alternant cette présence familiale avec celle de ses propres parents. Les premiers jours, l’excitation de Matthieu domine l’ambiance de l’unité, mais il lui est alors commandé de se calmer par son père qui lui intime de ne pas s’opposer aux prescriptions médicales. Cette coopération entre soignants et parents permet de contenir Matthieu qui, bon gré mal gré, devient compliant aux soins et au cadre. Dès le cinquième jour, il déprime et se met soudainement à avoir des relations plus apaisées avec les autres patients. Il reste néanmoins une subexcitation. La semaine suivante, sa mère s’autorise à partir dans sa famille en Pologne, séjour longtemps différé par l’état de son fils. Dans la suite de l’hospitalisation, des permissions de sorties sont autorisées en compagnie des grands-parents paternels. La confrontation à leur faiblesse physique paraît contraindre Matthieu à se contenir lui-même. Il finit par sortir du service sous Valpromide, Olanzapine et Loxapine, suivi par le pédopsychiatre avec lequel les parents avaient rompu et ont depuis repris contact. Une thérapie familiale est envisagée par ailleurs.
L’intolérance de la famille à l’isolement de Matthieu et celle, réciproque, de Matthieu à la séparation de ses parents se sont révélées à plusieurs reprises avant son entrée à l’USIP. Leur première expression est le fait du patient lui-même qui s’échappe du service d’urgence dès les premières heures. Une autre est le retrait de l’autorisation de la deuxième hospitalisation par le père. Nous sommes face à une symptomatologie maniaque, dont l’évolution sous traitement a montré qu’elle est défensive contre une angoisse dépressive. L’ensemble de ces données est en faveur d’un processus maniaque traduisant chez Matthieu une fuite d’une séparation narcissiquement insupportable. Comme chez Arnaldo, les symptômes thymiques et délirants trahissent le conflit entre la nécessité d’autonomisation et la loyauté aux fantasmes parentaux. La manie semble ici signer la victoire de ces derniers dans un délire à thème christique, à la fois messianique et sacrificiel. Y sont condensés les fantasmes de singularité, de préjudice, de vengeance, jusqu’à l’idée de toute-puissance et d’auto-engendrement, permettant de convertir en excitation l’angoisse et la culpabilité ravivées chez Matthieu par son individuation. Il faudra la présence du père auprès de lui, cautionnant l’hospitalisation, pour lui permettre d’élaborer ce conflit. La problématique de Matthieu ne semble se résoudre que par l’intermédiaire de la manifestation du travail de deuil de ces mythes familiaux par la famille elle-même. L’investissement de l’hôpital par cette famille représente un deuil collectif.
 
ASPECTS THÉORIQUES
 
 
Quand la séparation renvoie à la perte radicale de l’objet
Le diagnostic structural sous-jacent reste hésitant, comme souvent face aux décompensations brutales thymiques et/ou délirantes de l’adolescent. En atteste le large spectre chimiothérapique utilisé pour Arnaldo et Matthieu. Toutefois, la symptomatologie de ces patients, maniaque chez Matthieu, dépressive et délirante chez Arnaldo, a la présentation de décompensations thymiques, dont les liens aux histoires infantiles de ces patients sont en faveur d’une organisation limite sous-jacente. De nombreux éléments des anamnèses et les interactions parents/enfant actuelles mettent au jour plusieurs facteurs ayant pu faire dévier le processus adolescent de ces patients vers une vaine tentative de solution dans la mélancolie, visant à éviter la perte de l’objet. Les entretiens familiaux montrent une tendance ancienne à la dualité de la relation mère/fils, avec une difficulté pour l’enfant à se représenter l’absence de sa mère ; des pères ayant une relation maternante à leur fils, où la pose de limites est sabotée par une excuse des transgressions, voire leur valorisation chez le père d’Arnaldo. Dans ces dépressions et manies, les signes thymiques traduisent l’écrasement du moi par un surmoi intransigeant et la symptomatologie délirante montre les aménagements économiques et dynamiques qui en résultent. Ici, à travers les thèmes des délires, nous voyons l’investissement prévalent chez ces patients des objets internes de leurs parents. La position sacrificielle qu’ils adoptent révèle même la force de la relation sadomasochiste qu’ils entretiennent avec eux. Ils se sont identifiés à l’objet de leur surmoi.
La clinique de ces patients, et en particulier les thèmes de leurs délires et l’histoire familiale, fait aussi apparaître, en creux, une dépression maternelle qui n’a pas pu être vécue ni élaborée : dans le premier cas, parce que la mère se retrouve seule avec son fils et contrainte à contenir sa douleur morale, jusqu’à ce qu’elle devienne manifeste sous la forme d’un délire mélancolique ; dans le deuxième cas, parce que père et enfants se resserrent autour de cette mère atteinte d’un virus mortel, colmatant les possibilités d’émergence d’une souffrance. Ces patients vivent, par procuration, le deuil de leur mère ; ils portent sur leur propre moi « l’ombre de l’objet perdu » par leur mère, comme si la dynamique freudienne de la mélancolie (1917) se déclinait ici sur deux générations.
Mais les deux situations cliniques de troubles de l’humeur des adolescents ci-dessus se singularisent surtout par une même configuration : leurs prises en charge se confrontent à un refus incoercible d’une séparation de leur famille, alors même que le report des soins risque d’augmenter l’escalade symptomatique, jusqu’à conduire à des passages à l’acte hétéro- ou auto-agressifs. Plus précisément, on retrouve dans ces tableaux deux particularités communes : la force des angoisses exprimées par l’adolescent à la perspective d’être séparé de ses parents évoque les angoisses de la petite enfance ; et l’enjeu de ces tableaux cliniques semble concerner un objet commun à la famille. Nous allons essayer d’indiquer en quoi chacune de ces deux caractéristiques appelle une présence parentale dans le cadre de la prise en charge de ces adolescents.
Une régression pour reprendre le processus de séparation là où il en était resté
Pour Arnaldo et Matthieu, ces séparations sont irreprésentables, ou plus exactement elles sont associées à l’idée terrifiante d’un anéantissement. Nous en rapprochons l’intensité et l’expression particulière des angoisses infantiles des dernières phases du processus de séparation/individuation conceptualisé par M. Mahler (1975), où l’enfant se trouve fréquemment terrorisé lorsqu’il s’aperçoit, à la suite de frustrations ou de désillusions, que sa mère lui manque. Nous trouvons là la même imminence de catastrophe et la même peur irraisonnable que semblent vivre ces patients. Rappelons aussi tous les mouvements pulsionnels et les conflits internes de la position dépressive qui se jouent, selon M. Klein, à ce même moment derrière ces angoisses : crainte de destruction de l’objet maternel introjecté, haine et fantasmes de destruction à l’égard de la mère – réalisés par son absence – et la culpabilité qui s’ensuit (1934). Or c’est ce mélange d’angoisses persécutrices et d’angoisses dépressives, avec leur note particulièrement désespérée, que semble vivre Arnaldo et que paraît fuir Matthieu. Peut-être le processus psychopathologique de ces patients est-il modélisable ainsi. Confrontés à une mère narcissiquement trop fragile ou trop insaisissable pour être détruite imaginairement, ils n’ont pas pu « utiliser » cet objet maternel, pour reprendre le terme de Winnicott (1971). « La constance de l’objet » (M. Mahler et al., 1975) et le dépassement de la position dépressive qu’elle conditionne n’ont donc pas pu s’accomplir. Leurs symptomatologies traduisent une régression, imposée par la nécessité d’autonomisation à la puberté, vers une position dépressive imparfaitement élaborée durant l’enfance. Peut-être est-il possible, dès lors qu’un environnement défavorable dans l’enfance a bloqué ce processus d’individuation et que l’adolescence repose ce problème avec la même acuité, de le réamorcer en favorisant un contexte familial plus rassurant.
C’est l’avis de nombreux cliniciens, pour lesquels le travail de l’adolescence paraît venir en complément du processus de séparation/individuation conceptualisé par M. Mahler, en suspens depuis la petite enfance (P. Blos, 1979 ; W. G. Joffe et J. Sandler, 1967). Cela implique que l’autonomisation du patient sera d’autant plus conflictuelle, angoissante et pathologique que l’élaboration infantile de la séparation aura été entravée et incomplète. De nombreuses théorisations de la genèse des troubles limites de la personnalité vont dans ce sens (pour exemples : J.-F. Masterson, 1982 ; P. Jeammet, 1990). Pour B. Golse (2002), cette thèse est retrouvée derrière l’influence croissante des techniques psychothérapiques concernant le jeune enfant sur les aménagements du cadre et de la pratique du traitement psychodynamique des adolescents (place du jeu, modulation du cadre, travail sur les projections intrafamiliales, etc.). La place des parents serait ainsi amenée à y prendre de l’importance, ne serait-ce que parce qu’ils sont, dans la réalité et en tant qu’objet, les êtres privilégiés sur lesquels l’enfant, du bébé à l’adolescent, peut s’étayer. Car, si chacun est d’accord pour dire que les expériences précoces de séparation sont nocives, qu’en est-il des expériences tardives qui se jouent justement du fait des incapacités psychiques à gérer la séparation et comment accompagner ces expériences au mieux ?
À ce stade de notre réflexion, il paraît nécessaire de la confronter aux connaissances que nous avons de l’évolution des schémas d’attachement de la petite enfance à l’adolescence. Des données d’études longitudinales montrent que les schémas d’attachement ont une relative stabilité, en particulier en ce qui concerne l’attachement sécure. Les schémas d’attachement de type insécure seraient plus susceptibles de se remodeler. Pour B. Golse (2001), les décompensations psychiatriques à l’adolescence peuvent se comprendre comme « une remise à l’épreuve des premiers schémas d’attachement », dont l’issue est sans doute fonction de la qualité de l’environnement. Par ailleurs, M. Botbol et coll. (2000) rappellent la force du lien existant entre le mode d’attachement et le modèle interne opérant des parents, et le schéma d’attachement de l’enfant, tant chez le nourrisson que chez l’adolescent. Ces concordances se renforceraient en cas de difficultés actuelles. L’évolutivité potentielle des schémas d’attachement à l’adolescence paraît donc pouvoir être entravée par le poids des troubles parentaux de l’attachement. Rapportées aux traitements psychiatriques de l’adolescent, ces notions semblent conforter l’idée que sa prise en charge ne peut que gagner à la prise en compte de ses objets d’attachement.
De ces considérations sur la dépendance aux objets d’investissement primaires ou sur l’attachement, il paraît possible que le processus qui s’est arrêté lors de la petite enfance puisse se rejouer à l’adolescence dès lors que l’entourage le permet. Plus précisément, elles amènent à nous demander à quel point le traitement psychiatrique de l’adolescent d’organisation limite peut faire l’économie de la confrontation du patient à ses objets externes.
Un pacte familial aliénant
La séparation est un phénomène réciproque. Ni l’enfant, ni l’adolescent ne peuvent accepter un certain degré d’autonomisation s’ils craignent de représenter un lien nécessaire à la survie de leur famille. En ce qui concerne nos patients, leurs mères ont manifestement été capables de se défendre contre l’effondrement dépressif par des mécanismes d’idéalisation, d’emprise ou de fétichisation. C’est parce qu’ils sont devenus l’objet idéalisé de leur mère que les décompensations de l’organisation limite de nos futurs patients ont pris un aspect thymique aussi franc et intense. Introjectant l’objet idéalisé de leur mère, ils garantissent la survie – une pseudo-constance – de leur objet maternel. Nous parlons d’ « objet maternel » par convention, mais les absences, le comportement maternant et peu limitant des pères de nos patients ont favorisé un manque de différenciation des sexes et des générations, ne faisant que renforcer les conditions pathogènes exposées et induisant avant tout chez ces patients un sentiment d’identité flou. On peut dire que ces enfants ont résolu leur impossibilité de « détruire » leurs objets parentaux en se liant à eux par un pacte : « Restez avec moi et je serai celui que vous voudrez. » De surcroît, dans ces deux familles, une situation particulière est venue valider la solidité et la nécessité de ce pacte : l’isolement social, qu’elles ont à la fois subi et revendiqué. La dissidence politique dans l’une, la menace mortelle planant sur la mère dans l’autre, le déracinement géographique chez les deux, viennent justifier un repli narcissique de ces familles, nourrir un fantasme d’homéostasie vitale à la famille et poser la solidarité intrafamiliale comme une éthique absolue. Cette logique de clan ne fait que renforcer la persécution tyrannique du surmoi sur le moi de ces adolescents.
Il existe probablement derrière chaque cas aussi pathologique d’angoisse de séparation d’adolescent un tel pacte fait de liens narcissiques intenses à ses parents, et qu’il n’acceptera pas de briser tant qu’il sentira ou imaginera une crainte réciproque de leur part. Ce pacte indéfectible est pourtant condamné d’avance par l’adolescence. L’adolescent ne peut s’individualiser qu’en réactualisant la destruction tant redoutée de son objet maternel et qu’en attaquant ses liens avec ses objets les plus investis. Il n’a dès lors le choix qu’entre une autonomisation coupable et un abandon sacrificiel au désir de la famille. Cette position sacrificielle transparaît dans le thème christique des délires de Matthieu et c’est d’y échapper qui génère le délire de culpabilité d’Arnaldo. La présence de leurs parents leur est indispensable dans la mesure où seuls leurs parents peuvent légitimer leur autonomisation et ainsi lever la nécessité de leur sacrifice.
Approches anthropologiques du rôle du psychiatre d’adolescent
À ce propos, il nous a semblé trouver une analogie saisissante entre les déterminants de l’expérience thérapeutique que nous avons menée d’une part, et d’autre part l’évolution de la pratique médicale d’un psychiatre confronté à un tout autre contexte : celle de H. Collomb à Dakar. À l’origine de ses adaptations thérapeutiques à la culture sénégalaise était l’étonnement des autochtones quant à l’inefficacité thérapeutique de l’hôpital psychiatrique français contrastant avec les effets positifs indéniables des rituels « irrationnels » sur de nombreux troubles mentaux. Collomb (1979) en est venu à poser le principe que, dans les cultures traditionnelles, plus le traitement est proche de l’environnement habituel, plus il est efficace, et cela parce que c’est dans la communauté que les symptômes prennent un sens. Collomb attribue ce lien entre santé mentale et intégration au groupe à une organisation psychique spécifique aux sujets de sociétés traditionnelles et qu’il décrit ainsi : « Le moi apparaît comme mal limité, indécis, flexible, mobile, soumis à l’environnement dont il attend la sécurisation, la gratification, le renforcement narcissique ; le surmoi est mal intériorisé et reste relativement extérieur ; la personnalité s’organise autour de l’idéal du moi dont le pôle référentiel est représenté à la fois par le groupe et l’ancêtre inégalable. La demande d’indépendance, d’autonomisation se heurte à l’angoisse de perte d’objet. être seul, isolé du groupe, c’est ne plus exister et c’est ce qui fonde essentiellement l’angoisse, angoisse qui n’est ni l’angoisse de morcellement des structures psychotiques ni l’angoisse de castration des structures névrotiques. Dans une certaine mesure on peut parler de relation d’objet anaclitique, sous réserve que l’objet ici n’est pas la mère, ou ses équivalents symboliques, mais la lignée et le groupe » (1985).
On est frappé des termes que Collomb utilise pour évoquer le vécu transgressif de l’autonomisation dans une telle organisation et leur identité à ceux que nous avons utilisés pour rendre compte de l’angoisse de nos patients. Si nous tentons d’appliquer à ceux-ci le modèle explicatif fourni par la psychologie et la psychopathologie des patients de Collomb, nous en venons à penser que chez eux la famille reste organisée comme le groupe traditionnel.
Or, le cadre d’un traitement psychothérapique n’est valable qu’en tenant compte de la réalité topique du psychisme de l’individu. Chez ces adolescents, il faut considérer que l’instance surmo ïque est encore essentiellement représentée par les personnes parentales. Tout comme dans la société traditionnelle où le sage, le sorcier doivent justifier la transgression de l’individu pour le guérir, c’est par la reconnaissance des parents du droit à l’autonomisation de leurs enfants que ceux-ci pourraient guérir. Or, dans le cas de nos patients, la maturation psychologique impliquerait l’intégration à un groupe – la société – au prix d’une rupture avec un autre groupe – la famille – auquel ils sont affectivement attachés : le choix entre l’un et l’autre les identifie à un destin particulier. Arnaldo a transgressé en choisissant un engagement différencié de celui de son père et en s’éloignant de sa mère : il est persécuté, à l’instar des mélancoliques africains ; Matthieu s’est, lui, approprié les aspirations parentales : il se sacrifie, tel l’Agneau Pascal. Ces symptômes reflétant le conflit de loyauté entre la famille et la société, seuls les parents seraient à même de relever l’inanité de ce conflit.
Ces considérations cliniques et anthropologiques éclairent le rôle que ces patients et leurs parents nous ont fait jouer au cours de leur hospitalisation. Dans un contexte sociologique de culte de l’individu et de perte de référence à des valeurs consensuelles qui ne sont plus là pour compenser le repli narcissique de certaines familles, la relation entre ces parents et leur enfant n’est plus basée sur un conflit d’autorité mais sur un conflit de dépendance, qui entrave la sublimation de ce lien parents/enfant. Face aux troubles qui peuvent en résulter à l’adolescence, le psychiatre se trouve alors placé dans cette position de tiers que lui a, de fait, conférée la société (P. Jeammet, 1985, 1990). Le psychiatre d’adolescent est ainsi, dans sa pratique, fréquemment amené à devoir rappeler à son patient que lui et sa famille sont eux-mêmes pris dans des liens qui les dépassent et qui s’inscrivent dans la réalité externe : leur filiation à une, ou plutôt deux lignées familiales, et leur appartenance à un groupe qui a ses règles et sa loi. Ici, l’investissement des parents par le patient est tel que l’autorité du psychiatre sur l’adolescent procède de la confiance que les parents lui font, à l’image du processus thérapeutique traditionnel où le discours disculpant du guérisseur n’opère que s’il est reconnu par le groupe duquel se détache l’individu malade (H. Collomb, 1979). Autrement dit, la qualité du transfert du psychiatre sur le patient dépend de la nature des projections des parents sur celui-là. Lorsque sa relation à ses parents a convaincu un enfant que toute séparation d’eux était menaçante, paradoxalement, seule leur présence peut légitimer cette séparation, et c’est donc à nous d’amener ces parents à accorder à leur enfant une autorisation d’autonomisation et de bien-être, en prenant par là ce que l’on pourrait considérer comme une position grand-parentale.
Éthique et pragmatisme de l’urgence
Mais, bien avant ces questionnements théoriques, c’est l’impératif éthique de l’hospitalisation, compte tenu de l’urgence de ces situations, qui nous a convaincus de répondre à ces troubles psychiatriques aigus, sans les compliquer d’une angoisse de séparation qui aurait risqué de compromettre leurs traitements. L’excitation mentale de Matthieu nécessitait une contention que ni la famille, ni la sédation ne permettait. Quant à Arnaldo, son risque suicidaire était évident et imminent. Or, dans les deux cas, l’expérience avait montré que la perspective d’éloignement des parents ne faisait qu’activer l’agitation de l’un et le risque suicidaire de l’autre. Dans un cas, nous savions que les parents ne pouvaient supporter un service fermé pour leur fils ; dans l’autre, la conviction délirante du patient impliquait une surveillance constante qui nous semblait illusoire, dans un cadre tolérable par la famille. Nous nous trouvions dans ces situations périlleuses, où la famille se trouve dans un état de tension trop critique pour pouvoir tolérer les symptômes de l’adolescent, sans pour autant être capable d’envisager de s’en séparer. Or, dans les deux cas, la présence physique des parents semblait ce qui était à même d’apaiser les symptômes les plus inquiétants. Il nous apparaissait dès lors regrettable de ne pas utiliser ce moyen pour permettre la poursuite des soins.
 
MODALITÉS TECHNIQUES
 
 
Principes de soins
Nous proposons que, dans certains cas, dans les hospitalisations d’adolescents, une séparation des parents peut être évitée. Il reste à préciser les conditions permettant ce cadre de soins. Cette présence parentale ne règle évidemment rien en elle-même. Le principe thérapeutique reste la réintroduction du tiers dans la dynamique psychique de l’adolescent. Traiter un adolescent, c’est « remettre en circuit le père », dit P.-C. Racamier (1972). Cela implique, bien entendu, que l’institution qui accueille l’adolescent garantisse au préalable l’application d’une fonction paternelle, par l’affirmation de lois y instituant les limites des libertés d’agir du patient. Nous verrons qu’en l’occurrence il s’agit non seulement du patient mais aussi de sa famille. Mais c’est parfois la présence ou le souvenir du père réel qui est à rappeler dans ces traitements d’adolescents. Tout en soulignant le côté artificiel de la mise à l’écart des parents dans les soins de leur enfant, Racamier évoque comment une part de son action a été au contraire de les y intégrer. L’un des buts principaux était alors de rendre le père affectivement présent chez l’adolescent. Cette présence du père est une des réalités dont l’adolescent a besoin pour renforcer ses « réalités psychiques » (1972).
Les conditions de ce traitement sont particulières en ceci qu’il utilise ici les parents réels, avec leur présence physique et leur authenticité psychique, les fragilités psychologiques qui les ont empêchés dans leur rôle respectif de parents et les capacités qu’ils ont, malgré eux, d’être des parents suffisamment bons. Pour Matthieu, nous avons laissé le père s’appuyer sur le cadre de notre institution afin qu’il puisse de lui-même imposer à son fils une séparation de sa mère, des limites à ses comportements et une soumission à la loi, et, en corollaire, autoriser la mère à un ailleurs. Dans le cas d’Arnaldo, cette présence paternelle s’est réalisée plus indirectement, c’est-à-dire moins par celle, réelle, de son père que par la position de tiers qu’a prise l’équipe soignante au sein de la relation à propension fusionnelle entre le patient et sa mère, en faisant progressivement entendre à celle-ci la nécessité d’une distance d’avec son fils. Notre pratique consiste alors essentiellement en une guidance, en situation, de parents d’adolescent, dans le cadre d’une hospitalisation permettant une contention non seulement d’un adolescent atteint d’une pathologie aiguë, mais aussi d’une famille dont les mécanismes de défense vont dans le sens d’une fuite maniaque des conflits interpersonnels et intrapsychiques. Les soignants étaieront le père dans ses tentatives de prendre sa place et de jouer son rôle, afin qu’à son tour il puisse étayer son fils dans son processus d’autonomisation psychique par rapport à sa famille. Nos prescriptions, qu’elles soient de traitements pharmacologiques, de permissions de sortie ou de réduction du cadre, sont validées par le père, ce qui par réciprocité valorise celui-ci. Simultanément, les soignants encourageront la mère à prendre des distances par rapport à son enfant, en prenant en compte la qualité et l’intensité de la souffrance que cette séparation générera chez elle. Il sera demandé à la mère en tout premier lieu d’éviter les contacts trop régressifs, puis de limiter progressivement la durée de ses visites. S’ouvre alors la possibilité d’un travail de séparation, où la place centrale des médiations thérapeutiques n’est plus à démontrer dans la fonction d’accès à la transitionalité.
Rappelons encore que dès le début des hospitalisations, le temps quotidien que les parents passaient dans le service accueillant leur enfant était limité. Ils n’y étaient que dans la journée, et parfois leurs obligations extérieures leur imposaient de s’organiser autrement (par exemple en faisant venir les grands-parents). Le patient est de toute façon contraint à être séparé de ses parents. Ces hospitalisations reposent donc non seulement sur un contrat entre les médecins et la famille de leur patient, mais aussi sur un compromis entre l’adolescent et ses parents, obligés par le principe de réalité à tenir une position limitante. La soumission du patient aux décisions qui en découlent est déjà une amorce de névrotisation des conflits intrafamiliaux.
Un modèle : l’unité mère/bébé
Le dispositif de soins que nous avons mis en place présente d’évidence des analogies avec le soin d’ « accompagnement » (P. Chardeau et coll., 1993) autour duquel s’organise ce qui est actuellement le modèle de prise en charge institutionnelle parent/enfant : l’unité mère/bébé. Malgré les quelques différences de conditions de travail entre ce type d’institution et le mode d’hospitalisation que nous avons instauré, nous retrouvons la structure de notre cadre de soins dans ceux des unités mère/enfant (A.-L. Sutter et M. Bourgeois, 1998 ; J. Sarfaty et coll., 1994) :
  • le traitement psychiatrique, chimiothérapique et psychothérapique, du sujet malade ;
  • une prise en charge institutionnelle, visant les interactions entre l’enfant et son/ses parents, autour desquels nous avons vu que l’équipe soignante a à tenir une place à la fois contenante et étayante, sans être intrusive, les parents étant prévenus que l’équipe a le devoir thérapeutique de dépister et compenser leurs défaillances ;
  • un travail de synthèse clinique permettant d’ajuster le cadre aux évolutions cliniques du patient.
En ce qui concerne la prise en charge d’adolescents, il faut ajouter à ces éléments communs au travail avec les bébés, des entretiens entre le médecin et les parents. Au-delà des bilans de l’évolution clinique de leur enfant, ils permettent, en l’absence de celui-ci, de répondre à l’expression de la souffrance des parents antérieure ou contemporaine à l’hospitalisation. Secondairement, les parents et le médecin réaffirment devant l’adolescent la nécessité des soins.
Il serait souhaitable de mieux articuler que nous ne l’avons fait le soutien apporté aux parents entrepris durant l’hospitalisation avec le suivi ultérieur, alors même que ceux-ci seront potentiellement amenés à être confrontés aux récidives de leur enfant, mais qu’avant tout ils auront probablement tendance à réadopter le fonctionnement fondant l’économie familiale antérieure. Précisons que le protocole exposé dans les quelques paragraphes précédents est idéalisé par définition.
 
CONCLUSION ET PERSPECTIVES
 
 
Provoqué par les circonstances, l’accompagnement d’adolescents par leurs parents durant la première partie de leur hospitalisation a révélé une potentialité thérapeutique. En offrant à leurs parents les conditions leur permettant d’enfin tenir leurs rôles, nous avons favorisé l’amélioration clinique, sinon la maturation psychologique, de nos patients. Ce cadre thérapeutique a donné un exemple, au travers des arguments cliniques et de leurs implications théoriques, de la possibilité, sinon de l’avantage, qu’il y a à utiliser la réalité externe dans les soins des adolescents.
Il reste à en préciser les indications et les limites. Ce cadre d’hospitalisation paraît particulièrement intéressant dans les cas où les troubles de l’adolescent sont générés par un conflit entre son autonomisation et la loyauté à un pacte familial. Seules des expériences nouvelles pourraient permettre d’en affiner la pratique.
Rappelons, pour finir, que la séparation de l’adolescent lors d’une hospitalisation est un agir thérapeutique au sens d’ « une réponse au niveau du symptôme de l’adolescent » (P. Jeammet, 1985), en l’occurrence, un moyen de réduire le clivage entre le moi et les représentations inconscientes de ses objets, dans le cas des pathologies de l’agir (anorexie mentale, toxicomanie, conduites suicidaires, etc.). Or, chez les adolescents dont la problématique de dépendance se précipite dans la symptomatologie mélancoliforme que nous avons vue, ce clivage est déjà tombé. La difficulté est bien au contraire pour eux de se détacher d’imagos parentales aliénantes, persécutantes et tyranniques. L’échec, ici apparemment inéluctable, de la séparation thérapeutique vient du regain de culpabilité consciente que fait naître cette mise à distance des parents. La vivacité même avec laquelle ces représentations émergent à la conscience des patients au travers de leurs délires rend cette séparation inopérante et inutile. La séparation a pour finalité de relancer un travail psychique par une pose de limites entre le sujet et ses objets d’investissement, mais les expériences cliniques ci-dessus montrent un travail d’élaboration qui a débuté malgré la présence des parents et que leur absence ne semble au contraire que compromettre. Dans un premier temps – le temps nécessaire pour que puisse se rejouer une séparation où chacun pourrait enfin assumer son rôle –, il s’agit donc d’inventer une prise en charge autre que celle de l’isolement de l’adolescent. Face à ces manies et mélancolies délirantes, intimement associées à une angoisse de séparation de leurs parents chez ces adolescents, l’ « agir thérapeutique » paraît devoir passer par la demande d’une participation des parents à l’hospitalisation de leur enfant, « comme si l’on espérait que surviennent des conditions favorables qui justifieraient une régression et offriraient l’occasion d’un développement nouveau, rendu impossible ou difficile à l’origine en raison de la carence de l’environnement » (D. W. Winnicott, 1969, p. 135).
Printemps 2003
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1] Psychiatre, Assistant des hôpitaux, Intersecteur infanto-juvénile du 16e arrondissement, Centre hospitalier Saint-Anne, Paris.
[2] Psychiatre, Assistant des hôpitaux, Unité de soins intensifs psychiatriques, Clinique Dupré, Sceaux.
[3] Psychiatre, Chef de service de l’Unité de soins intensifs psychiatriques, Clinique Dupré, Sceaux.
[4] Psychiatre des hôpitaux, directeur médical de la Clinique Dupré, Sceaux.
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