2003
La psychiatrie de l'enfant
Documents
S. G. Hall (1844-1924) : un pionnier dans la découverte de l’adolescence. ses liens avec les premiers psychanalystes de l’adolescent
Florian Houssier
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25/35, boulevard de Belleville75011 Paris
S. G. Hall est connu pour avoir invité S. Freud en 1909 pour une série de conférences qui impulse le mouvement d’implantation de la psychanalyse aux États-Unis. Le milieu psychanalytique s’est pourtant peu intéressé à S. G. Hall, premier président de la Clark University à Worcester (Massachusetts). Pourtant, S. G. Hall est l’auteur de la première étude encyclopédique et exhaustive consacrée à l’adolescence. Il publie deux ouvrages massifs sur ce sujet dès 1904, en relation avec la psychologie, la physiologie, l’anthropologie, la sociologie, le sexe, le crime et la religion. Nous poursuivons un double objectif à travers l’étude de ce personnage : montrer comment il a fait émerger, à un moment où la connaissance de l’adolescence était réduite à sa plus simple expression, la notion même d’adolescence par la description de ses ressorts psychologiques. Nous mettons également en évidence son influence sur les premiers psychanalystes (en particulier A. Freud) qui ont traité de l’adolescence après lui.Mots-clés :
S. Hall, Adolescence, Histoire des idées.
S. G. Hall is known to have invited S. Freud in 1909 for a series of conferences which helped activate the implantation of psychoanalysis in the United States. The psychoanalytic milieu was, however, little interested in S. G. Hall, the first president of Clark University in Worcester Massachusetts. However, S. G. Hall is the author of the first, exhaustive, encyclopedic study of adolescence. He published two massive works on the subject in 1904 in relation to psychology, physiology, anthropology, sociology, sex, crime and religion. We have a double objective in this study of Mr. Hall : to show how he was able, at a moment when knowlege about adolescence was limited to its simplest expression, to bring about the emergence of the notion of adolescence by the description of its psychological underpinnings. We will also show his influence upon the first psychoanalysts (particularly A. Freud) who dealt with adolescence after he did.
S. G. Hall es conocido por haber invitado a Freud en 1909 a una serie de conferencias para impulsar la implantación del psicoaná lisis en los Estados Unidos. Pero el medio psicoanalítico no se ha interesado demasiado por S. G. Hall, primer presidente de la Clark University de Worcester (Massachusetts). Sin embargo S. G. Hall fue el autor del primer estudio enciclopédico exhaustivo dedicado a la adolescencia. Publicó dos voluminosas obras sobre el tema en 1904 en relación con la psicología, la fisiología, la antropología, la sociología, el sexo, el crimen y la religión. El estudio de este personaje persigue dos finalidades : exponer de qué forma, en un momento en el que el conocimiento de la adolescencia se reducía a su má s simple expresión, rescata la noción de adolescencia describiendo sus resortes psicológicos. Destacamos también su influencia sobre los primeros psicoanalistas (particularmente sobre A. Freud) que má s tarde se interesaron por la adolescencia.
Dans l’histoire des sciences humaines aux États-Unis, deux événements marquent l’année 1909.
W. Healy se lance dans la première recherche psychiatrique concernant les enfants et adolescents délinquants, préfigurant une investigation systématique et spécifique de l’adolescence (Slaff, 1989). Et, comme on le sait, Stanley Granville Hall invite S. Freud la même année pour une série de cinq conférences qui impulse le mouvement d’implantation de la psychanalyse aux États-Unis (S. Freud, 1910).
Si ce dernier fait est connu, on s’est pourtant peu intéressé à S. G. Hall, premier président de la Clark University à Worcester (Massachusetts). Professeur de philosophie et de psychologie, il est aujourd’hui considéré comme le fondateur de la psychologie en tant que discipline scientifique aux États-Unis, avec W. James. Son intérêt pour les travaux de S. Freud au début du XXe siècle l’amène à prendre fait et cause pour la psychanalyse. Il devient ainsi président de l’American Psychoanalytic Association en 1917-1918, le courant psychanalytique étant déjà influencé par le pragmatisme adaptatif introduit par A. Brill au sein de l’association new-yorkaise de psychanalyse.
Comment comprendre le peu d’intérêt que S. G. Hall a suscité dans le milieu psychanalytique, malgré le rôle qu’il a joué dans le développement de la psychanalyse aux États-Unis ? Certaines lignes de son parcours nous renseignent sur ce point. Repéré dans le domaine des sciences humaines en tant que pédagogue, psychologue et philosophe, son éclectisme ainsi que ses réflexions situées essentiellement dans le champ de la psychologie peuvent rendre compte de cette indifférence à l’égard de ses travaux en Europe.
Pourtant, S. G. Hall est le premier auteur dans l’ère moderne postrévolutionnaire à tenter de déchiffrer les tourments de l’adolescence. Il publie deux ouvrages massifs consacrés à l’adolescence dès 1904, en relation avec la psychologie, la physiologie, l’anthropologie, la sociologie, le sexe, le crime et la religion. Par ces deux volumes (Hall, 1904), il marque de son empreinte la conception psychiatrique et psychanalytique de l’adolescence à venir aux États-Unis ; ses travaux trouvent également un écho en Europe chez les sociologues (Mendousse, 1910) ou certains psychanalystes.
Nous poursuivons un double objectif à travers l’étude de ce personnage peu connu : montrer comment il a fait émerger, à un moment où la connaissance de l’adolescence était réduite à sa plus simple expression, la notion même d’adolescence en décrivant ses ressorts psychologiques. Par cette démarche, il inscrit l’étude spécifique de l’adolescence dans l’histoire des idées. Sans souci d’exhaustivité, nous faisons émerger certaines idées qui nous paraissent opérantes dans son œuvre, et toujours d’actualité. Ensuite, nous mettons en évidence l’impact de ses travaux dans le champ des sciences humaines, et plus précisément son influence sur les premiers psychanalystes qui ont traité de l’adolescence après lui. Nous pensons ici plus particulièrement à Anna Freud, qui a joué un rôle théorico-institutionnel essentiel dans la connaissance de la psyché de l’adolescent.
S. G. HALL ET LA DESCRIPTION PSYCHOLOGIQUE DE L’ADOLESCENCE : DESCRIPTIONS ET NOTIONS
Fils d’un fermier pasteur aux idées rigoristes, S. G. Hall connaît une adolescence marquée par deux tendances mêlées qui deviendront autant de fils conducteurs de ses travaux : la révolte contre l’autorité (paternelle), mais également l’identification à la figure paternelle par le maintien d’idées morales et religieuses. Le parcours professionnel de S. G. Hall débute en 1880, lorsqu’il embrasse la carrière de pédagogue et de psychologue ; formé en Europe où il est influencé par la méthode psychologique expérimentale élaborée par W. Wundt, il se consacre progressivement à l’étude systématique du développement de l’enfant. En France, il s’intéresse à l’hypnose en se formant auprès de J.-M. Charcot et de S. Bernheim. À la suite de sa formation en Europe, il fonde en 1891 un séminaire pédagogique qui aboutit à la création d’une revue consacrée à l’étude empirique de la jeunesse. Bien avant l’initiative de S. Bernfeld dans le contexte du mouvement des Wandervögel, il collecte dans cette revue tout ce qui a attrait au comportement des enfants et des adolescents (Neubauer, 1992).
Dans ses ouvrages rédigés en 1904, sa conception de l’adolescence se fonde sur l’idée d’une conversion, à partir du constat des transformations physiologiques et psychiques propres à cette période conçue comme essentielle dans le développement. Ainsi, la conversion religieuse est selon lui le plus haut degré de l’ « irradiation adolescente » (Esman, 1993, p. 16). L’importance de la religion dans sa propre éducation se retrouve dans ses travaux, notamment lorsqu’il consacre un ouvrage à Jésus qui incarne pour lui la quintessence de la mutation adolescente. La méditation de Jésus dans le désert est ainsi interprétée comme une recherche introspective d’identité (Hall, 1917), conception qui n’est pas sans rappeler la crise identitaire qui caractérise le travail d’adolescence chez E. Erikson (Erikson, 1950).
Cette réflexion sur le rôle de la spiritualité est sous-tendue par sa préoccupation de pédagogue quant au devenir de la sexualité génitale chez l’adolescent. Témoin du passage entre les idées du XIXe et du XXe siècle, la masturbation chez S. G. Hall est perçue comme une perversion de l’âme, un vice dont il faut que les adolescents, coupables de tels penchants, se préservent par l’intermédiaire de l’investissement de la spiritualité. Les théories médicales de la sexualité héritées du XVIIIe siècle sont encore très présentes dans son esprit. Avec J.-J. Putnam, il soutient cependant que le rapport sexuel ne doit pas être limité aux liens conjugaux, dans le seul but de procréer (Hale, 1978). Il craint également que la sexualité court-circuite l’adolescence par une réalisation sexuelle trop précoce, faisant alors de l’adolescent un adulte prématuré (Hall, 1904, 1).
En ce début de siècle, il fait le constat de la plus grande difficulté des adolescents à s’adapter aux normes sociales, qui lui paraissent évoluer dans le sens du contrôle de soi et de la suppression des instincts (Hall, 1904, 1, p. 321). L’orientation pédagogique de S. G. Hall vise en conséquence à amener progressivement l’adolescent, à partir du constat de ses troubles comportementaux, à un niveau de pensée civilisé, à l’opposé de la pensée primaire qui tend à le gouverner. Il soutient la nécessité de maintenir longtemps l’accompagnement éducatif de l’adolescent afin de prévenir les risques de délinquance. Dès la fin du XIXe siècle, avec l’essor de l’industrialisation, la population des jeunes était repérée comme une catégorie sociale, souvent associée à de possibles troubles de l’ordre public.
Malgré la dimension rétrograde ou moralisatrice de certains aspects de son œuvre, l’approche de l’adolescence se caractérise par une description phénoménologique porteuse d’ouvertures de pensée. Avant le travail d’E. Jones (Jones, 1922), S. G. Hall, influencé en ce sens par le philosophe allemand E. Haeckel, considère l’adolescence comme une période de croissance induite par la puberté qui récapitule le développement précoce de l’enfant.
L’adolescent est décrit comme un sujet impétueux, passionné, dominé par ses affects ; les conflits avec les parents sont fréquents, l’adolescent se sentant incompris et rejeté. Son instabilité mentale est illustrée par l’auteur à travers une série d’oppositions qui prend la puberté pour origine. L’adolescent alterne entre des attitudes d’inertie et d’excitation ; de souffrance et de joie intenses ; de confiance en soi et d’humilité ; d’égo ïsme et d’altruisme ; de sociabilité et de solitude ; de sensibilité exquise et de cruauté ; de recherche du savoir et d’indifférence intellectuelle ; de conservatisme et d’anarchisme ; de recherche de sensorialité et d’intellectualisation ; de bonne volonté et d’amoralité ; de timidité et d’exhibition ; de sagesse et d’imbécillité ou de folie (Hall, 1904, 1, p. 40).
Aussi sec soit-il, ce catalogue descriptif de sentiments ou de comportements de l’adolescent ouvre sur une triple perspective dans l’histoire des idées : il rend possible la description des troubles cliniques de l’adolescence, ainsi dégagée du tronc commun de l’enfance par la singularité de ce qui caractérise l’adolescence, à savoir un état de crise psychologique. La meilleure connaissance du fonctionnement psychique du sujet adolescent offre également des possibilités de penser son éducation. Enfin, considérer la puberté comme un seuil induit une spécificité qui ouvre la voie d’une compréhension psychanalytique de l’adolescence.
Par cette série d’oppositions, S. G. Hall favorise l’émergence d’une conception de l’adolescence fondée sur la prédominance du conflit psychique. L’adolescence est la période où s’entrechoquent les désirs, où se développent les contradictions (Hall, 1904, 2, p. 407). Le conflit psychique de l’adolescent est présenté comme un signe positif dans le sens où, sans conflit, le progrès cesse et la stagnation s’installe. Cette agitation intérieure se répercute sur l’adolescent comme sur son entourage, notamment familial et éducatif. La dialectique du dedans et du dehors, aujourd’hui récurrente dans les travaux psychanalytiques consacrés à l’adolescence, est ainsi posée.
Lorsqu’il s’intéresse à la fin de l’adolescence, S. G. Hall évoque la maturité comme une dégénération de l’individu, suivant de ce fait une vision physiologique de la croissance de l’être humain (Hall, 1904, 2, p. 131). La maturité n’est donc pas le but à atteindre, l’adulte étant conçu comme un adolescent qui a mal tourné. Cette conception est significative de l’idéalisation de l’adolescence et de ses effets. L’adolescence est conçue comme une source de créations géniales, notamment lors de l’adolescence intensifiée et prolongée (Hall, 1904, 2, p. 332). Cette conception crée une sorte de modèle d’être humain pleinement accompli, construit sur le socle d’une adolescence qui ne se terminerait jamais et dont le sujet mature aurait conservé le meilleur, après le temps de la crise. L’adolescence est par conséquent une phase essentielle de développement dans le sens où elle constitue une nouvelle naissance préparant à la personnalité de l’adulte.
Pour synthétiser, nous retenons de ses travaux les notions de conflit psychique et d’adolescence géniale. Par son insistance et la mise en évidences des tensions internes de l’adolescent, S. G. Hall extirpe l’adolescent de la conception romanesque qui la caractérisait souvent, notamment dans les figures de la littérature. Ici, par les descriptions précises qu’il en donne, l’adolescent, accédant au statut de sujet à part entière, est avant tout en conflit avec lui-même, ce qui a des incidences sur les conflits avec ses parents ou la société. Ces tensions contradictoires, pour comportementales qu’elles soient, sont d’origine intrapsychique, intenses et permanentes ; leur opposition annonce à notre sens l’idée de l’ambivalence des sentiments, resituée par S. Freud dans le contexte de l’existence de l’inconscient. Posées dans une perspective développementale, ces tensions psychiques font de l’adolescence un état de crise, l’idée d’une « crise de la puberté » ayant traversé le XXe siècle pour parvenir jusqu’à nous.
La seconde notion que nous retenons ouvre une voie plus précise, concernant une des issues de la sexualité à l’adolescence. En effet, l’insistance sur l’importance de la spiritualité introduit la possibilité de la sublimation pour traiter l’afflux sexuel adolescent. Le potentiel de sublimation des pulsions sexuelles reste aujourd’hui essentiel dans les créations adolescentes, permettant notamment de différer ou d’accompagner la nouvelle sexualité génitale, l’adolescent étant confronté à un état d’impréparation psychique face à ce bouleversement psychophysiologique.
INCIDENCES DES TRAVAUX DE S. G. HALL SUR LES PREMIERS PSYCHANALYSTES DE L’ADOLESCENCE ; LE CAS SPÉCIFIQUE D’ANNA FREUD
Les travaux de S. G. Hall sur le caractère génial de l’adolescent attardé anticipe la notion de puberté géniale décrite deux décennies plus tard par S. Bernfeld ; ce dernier introduit l’idée d’une adolescence attardée aujourd’hui au cœur de tous les débats (Bernfeld, 1923). Cette passerelle avec la psychanalyse trouve cependant davantage de force dans les travaux d’Anna Freud. Si les travaux de S. G. Hall précèdent, dans un registre plus psychologique que psychanalytique, les préoccupations centrales de l’article fondamental de S. Bernfeld sur l’adolescence, il ne s’agit pas pour autant, à notre connaissance, d’une influence directe. Il n’en va pas de même chez A. Freud qui, au début de sa carrière, partage avec S. G. Hall l’intérêt pour la pédagogie et pour le développement de l’enfant.
Nous faisons ici l’hypothèse, avant de montrer la proximité de pensée entre les deux auteurs, qu’A. Freud avait connaissance du travail de S. G. Hall. Contrairement à ce que suggère A. Esman (1993), nous soutenons qu’il ne s’agit pas d’une dette inconsciente d’A. Freud envers S. G. Hall, mais d’une influence souterraine non assumée.
Qu’est-ce qui nous permet de le postuler ? Trois points relevant de la vie et du parcours d’A. Freud vont dans ce sens. En 1909, lorsque son père est invité par S. G. Hall pour donner ses conférences, Anna est désireuse d’accompagner son père. Malgré son insistance pourtant, cette demande échouera, son père considérant qu’elle était trop jeune (elle a treize ans). Il s’agit là d’une première possibilité de lien avec l’auteur américain, dont on peut penser qu’elle a entendu parler au retour du voyage paternel, elle qui consacra une partie de sa carrière à traduire en anglais l’œuvre de son père.
À la fin de la première guerre mondiale, elle travaille bénévolement pour l’American Joint Distribution Committee, association venant en aide aux enfants juifs victimes de la guerre. Cette association finance l’Institut Baumgarten fondé en octobre 1919 par S. Bernfeld. Si elle n’y travaille pas, elle suit les enseignements donnés par S. Bernfeld sur la pédagogie dispensée dans cet institut ; celui-ci est un « mélange des méthodes Montessori, des conceptions socialistes de l’apprentissage, des premiers travaux sur l’adolescence de Stanley Hall [...] » (Youg-Bruhel, 1991, p. 90). À cette époque, elle découvre alors le système social de « Vienne la rouge », s’ouvrant par là même aux théories éducatives modernes de référence dont S. G. Hall est un des plus célèbres représentants avec J. Dewey. Enfin, elle se lie d’amitié en 1925 avec D. Burlingham ; cette jeune Américaine s’intéresse à la psychanalyse et aux théories éducatives modernes avant de rejoindre l’Europe (Burlingham, 1989).
Dans l’approche psychopédagogique qui caractérise les débuts de ses travaux, A. Freud s’intéresse à la puberté à partir d’un abord phénoménologique fondé sur la vie sexuelle, la faculté d’aimer et la construction du caractère (A. Freud, 1936, p. 128), autant d’éléments étudiés par S. G. Hall.
Lorsqu’elle rédige en 1936 son plus célèbre ouvrage, A. Freud consacre un dernier chapitre à l’adolescence, mettant l’accent sur les défenses utiles à l’adolescent dans sa lutte contre les pulsions et leur actualisation. Si elle ne cite jamais S. G. Hall, A. Freud évoque en introduction de sa réflexion sur l’adolescence les travaux de psychologues qui décrivent les « troubles de l’équilibre psychique et surtout les contradictions incompréhensibles » de l’adolescent (A. Freud, 1936, p. 127). Elle poursuit alors son propos en mettant en tension une série de comportements opposés (égo ïsme/don de soi, sociabilité/solitude, obéissance/révolte, optimisme/mélancolie, travailleur/paresseux) qui rappellent sans conteste les propos de l’auteur américain. Si ce passage n’est pas le cœur de son propos, il constitue le point de départ de sa réflexion psychanalytique à partir de ce qu’elle nomme la psychologie académique. De plus, A. Freud, loin d’abandonner cette partie descriptive et comportementale de l’adolescence au fur et à mesure de ses investigations psychanalytiques, reprend cette perspective en montrant l’intensité du conflit adolescent dans ce qui peut être considéré comme son deuxième (et, à notre sens, dernier) apport essentiel à la théorie psychanalytique de l’adolescence (A. Freud, 1958).
L’ascétisme et l’intellectualisation prennent, dans une perspective métapsychologique absente chez S. G. Hall, le relais des qualificatifs attribués par ce dernier aux « phénomènes typiques » de l’adolescence : l’intellectualisation est déjà présente chez l’auteur, tandis que les traits de caractère tels que la timidité, la solitude, l’humilité ou l’inertie pourraient s’inscrire dans la tendance ascétique de l’adolescent. Comme son homologue américain, A. Freud décrit l’adolescence dans une perspective conflictuelle dualiste marquée par la lutte du sujet contre ses désirs sexuels. Si nous insistons sur l’influence de S. G. Hall dans les travaux d’A. Freud concernant l’adolescence, rappelons que la notion de couples d’opposés existe chez S. Freud dès 1905 ; elle précède celle d’ambivalence, terme repris des travaux de P. E. Bleuler sur la schizophrénie (S. Freud, 1905, 1912).
La lecture du texte annafreudien fait ressortir chez S. G. Hall la dimension régressive du comportement sur laquelle la psychanalyste fonde sa conception de l’adolescence. Nul hasard alors de retrouver chez ces deux cliniciens la perception de l’égo ïsme de l’adolescent (A. Freud, 1936, 1958), trait de caractère pour les deux auteurs qui deviendra chez A. Freud le signe du retrait de la libido objectale allouée aux figures parentales sur le moi. Cet exemple de transformation de l’égo ïsme comme trait de personnalité en mode d’accès au fonctionnement intrapsychique de l’adolescent se révèle comme un modèle qui nous permet de penser sur le travail d’A. Freud à partir de l’apport de S. G. Hall. Celle-ci s’appuie dans ses deux textes fondamentaux consacrés à l’adolescence sur la description de comportements adolescents pour lesquels elle n’a, contrairement à l’auteur américain, que peu de sympathie, avant de développer une analyse plus métapsychologique de l’adolescence en tant que phase spécifique du développement.
Les deux auteurs partagent une approche initiale de l’adolescence à partir de positions pédagogiques. Chacun à leur façon, ils incarnent la remise en cause du système de valeurs héritées de l’éducation victorienne ainsi que le passage à une conception moderne de l’éducation de l’enfant, incluant l’adolescent. La prise en compte de la subjectivité de l’enfant, de sa souffrance et de ses besoins, modifie la conception du fonctionnement familial usuel ; il remet également en cause l’éducation autoritaire prônée jusqu’alors.
Le point de vue pédagogique de S. G. Hall rejoint celui d’A. Freud dans le sens où il est tempéré, proche de la pédagogie du juste milieu défendue par la psychanalyste. La liberté d’expression de l’adolescent doit être contrebalancée chez les deux auteurs par un certain degré de contrôle et d’inhibition. Au lien direct que l’on peut déceler entre le travail de S. G. Hall et celui d’A. Freud, on pourra rajouter celui, plus indirect, qui le rattache à de futurs psychanalystes spécialistes de l’adolescence, tels E. Erikson et P. Blos pendant leur période viennoise. Ceux-ci ne le citent guère dans leurs travaux respectifs, mais tous deux reconnaissent l’impact des enseignements universitaires dispensés par C. et K. Bühler, psychologues inspirés par les travaux de S. G. Hall. Son nom est cependant évoqué lorsqu’ils relatent l’expérience de l’Hietzing Schule, fondée sur les travaux de S. Freud à partir du cas du petit Hans, de la philosophie pédagogique de J. Dewey et de la réflexion de S. G. Hall sur l’adolescence (Houssier, 2002).
La première étude encyclopédique et exhaustive de l’adolescence est l’œuvre de S. G. Hall. En imposant le terme « adolescence » dans le champ des sciences humaines, l’auteur ouvre la possibilité d’investigation d’un champ de recherche qui n’a de cesse d’être repris aujourd’hui, au fil des orientations théorico-cliniques que la clinique sollicite. Son approche de l’adolescence traite de trois thèmes centraux, identiques à ceux qui sont à l’origine d’une réflexion psychanalytique consacrée à l’adolescence : la délinquance, qui sera au cœur des travaux d’A. Aichhorn ; la pédagogie, centrale chez A. Freud au début de sa carrière ; la sexualité, essentielle dans le seul travail de S. Freud (1905) sur la puberté. Ce dernier thème sera aussi abondamment cité et discuté dans les réunions viennoises de la société du mercredi (Ouvry, 1996). La pensée de S. G. Hall est toujours présente aux États-Unis, notamment chez les professionnels, autour de l’interrogation sur le caractère normal ou psychopathologique des troubles de l’adolescence (Esman, 1993).
Si les conceptions – psychologiques pour S. G. Hall, psychanalytiques pour A. Freud – se différencient sur le plan épistémologique, il existe une ligne de continuité entre le mouvement initié par S. G. Hall et l’impulsion donnée par la fille du créateur de la psychanalyse, notamment dans ce que nous avons appelé son « appel historique » en 1958 (Houssier, 2004). Dans cet article, A. Freud fait le constat que l’adolescence est le parent pauvre de la psychanalyse en termes de recherche et de réponse aux attentes des éducateurs ; dirigeant le mouvement international, elle sortit de l’ornière et de l’oubli à l’adolescence en tant que champ de recherche.
Tandis que le terme « adolescence » était introduit par S. G. Hall dans la langue anglaise précocement, participant de son émancipation, celui d’Adolescenz ne se développait en langue allemande qu’après la Seconde Guerre mondiale. Dans le champ psychanalytique, les recherches sur l’adolescence se développent plus tôt outre-Atlantique qu’en Europe, ce que confirme l’introduction du terme par S. G. Hall dès le début du siècle. Après avoir été à l’origine du mouvement d’étude concernant l’enfant, sa description du comportement de l’adolescent est devenue une référence pour la psychanalyse génétique nord-américaine, souvent intriquée avec le mouvement psychiatrique. Cet apport pour la théorie du développement de l’adolescent constitue un point de rencontre supplémentaire avec A. Freud, qui consacra une grande partie de sa carrière aux lignes de développement afin d’assurer un continuum entre l’enfance et l’adolescence.
Dans l’œuvre de S. G. Hall, la conception de l’adolescence trouve certains points de butée, notamment dans les idées morales et religieuses concernant la sexualité. Malgré sa connaissance des Trois essais sur la théorie de la sexualité (S. Freud, 1905), sa conception témoigne d’un refus de considérer l’importance de la sexualité infantile, fondamentale dans l’œuvre freudienne. À la fin de sa vie, S. G. Hall fait un compromis témoignant des enjeux intérieurs qui sous-tendaient cette position en dirigeant une revue intitulée Journal of Religious Psychology (Roudinesco, Plon, 1975). Son adhésion aux théories d’A. Adler entérine cette impossibilité d’accepter une théorie sexuelle que la morale dont il était porteur ne pouvait tolérer.
Faire émerger le parcours et les travaux d’un auteur méconnu n’est pas le seul intérêt de notre démarche psycho-historique. La mise en évidence des liens de contigu ïté entre deux auteurs fait ressortir des notions cliniques ou des concepts, retravaillés à partir de l’influence repérée. S’instaure alors comme un dialogue entre deux pensées, dans un jeu comparatif qui montre sa fécondité : la pensée d’A. Freud se trouve revue et enrichie par l’apport « oublié » de S. G. Hall ; comme en écho, certaines conceptions psychanalytiques sont esquissées dans les anticipations psychologiques de S. G. Hall, dont le travail prend alors une autre valeur. Il n’est pas seulement un pionnier quant à la compréhension de la psyché de l’adolescent ; il pressent, sans les situer dans la logique de l’inconscient, des mécanismes psychiques tels que l’ambivalence, qui seront élaborés par S. Freud et ses disciples.
Automne 2002
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Psychologue, psychothérapeute. Enseignant rattaché à l’Équipe de recherche sur l’adolescence, Université Paris 7.