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S'inscrire Alertes e-mail - La revue internationale de l'éducation familiale Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezTrajectoires de vie de jeunes pères en contexte de vulnérabilité : le modèle de Belsky (1984) revisité
AuteursAnnie Devault du même auteur
Les types d’engagement paternel et les conditions qui favorisent l’implication des pères auprès de leurs enfants sont mieux connus depuis quelques décennies (Lamb & Tamis-Lemonda, 2003). On étudie des pères dans différents contextes (pères adolescents, monoparentaux, divorcés…) et on s’intéresse aux formes d’intervention qui facilitent la participation des pères à la vie de leurs enfants. Des études récentes démontrent la volonté des chercheurs de tenter de comprendre l’interaction des différents facteurs susceptibles d’influencer l’engagement paternel (voir Lamb, 2003). Dans une perspective écologique, Belsky (1984) a tenté d’identifier l’ensemble des facteurs qui conditionnent la façon dont un parent joue son rôle dans le but de conceptualiser l’interaction de ces facteurs entre eux et son impact sur la parentalité. L’objectif central de cet article est d’approfondir la connaissance que nous détenons au sujet des déterminants de la parentalité identifiés par Belsky ainsi que leurs interrelations à partir des résultats d’une étude qualitative menée auprès d’un échantillon de pères en contexte de vulnérabilité. La vulnérabilité est ici définie par le cumul de certains facteurs de risque, soit le jeune âge à la naissance du premier enfant, l’instabilité sur le plan de l’emploi et du revenu et la sous-scolarisation. Ce sous-groupe de pères a fait l’objet de moins d’études que les pères tout-venants et est donc moins connu sur le plan des déterminants de l’engagement paternel (Cabrera, Tamis-LeMonda, Bradley, Hofferth & Lamb, 2000; Mosley & Thomson, 1995).
Le modèle des déterminants de l’engagement parental de Belsky
2 Le modèle de Belsky (1984) suggère que l’histoire développementale du parent, ses relations maritales, son travail et ses relations sociales influencent la personnalité du parent et son bien-être psychologique et, conséquemment, son fonctionnement en tant que parent. De surcroît, la façon dont le parent assume son rôle aura, quant à elle, un impact sur le développement de l’enfant. Pour les fins de cet article, nous avons choisi certaines dimensions du modèle de Belsky et nous avons créé un cadre conceptuel (figure 1). L’histoire développementale est représentée par l’histoire individuelle, les relations maritales par l’histoire coparentale, la dimension du travail correspond à l’histoire professionnelle. Notre modèle sous-tend que la paternité, c’est-à-dire la façon dont le père joue son rôle dans la vie de l’enfant et la signification qu’il lui donne est influencée par son histoire individuelle, coparentale et professionnelle. L’objectif de cette étude n’est pas de tester la validité du modèle de Belsky. Le but est davantage d’explorer quelles dimensions semblent reliées à l’engagement paternel et de tenter de préciser comment ces dimensions sont reliées entre elles. Dans un premier temps, nous approfondirons, via les écrits scientifiques, les dimensions que nous avons particulièrement explorées dans notre étude, soit l’histoire développementale du père, le travail et les relations maritales. En fonction de ces domaines, nous établirons les connaissances dont nous disposons sur la paternité en contexte de vulnérabilité.

Figure 1 - Modèle conceptuel de l’étude présentée
Histoire et caractéristiques personnelles des pères
3 L’histoire personnelle des pères a été relativement peu étudiée dans les recherches sur l’engagement paternel. Leur passé a surtout été abordé par le biais de la présence du père biologique dans leur famille d’origine. Son absence dans l’enfance des pères est perçue comme ayant des conséquences négatives sur leur engagement futur à l’égard de leurs enfants (Allard & Binet, 2002; Allen & Doherty, 1999; Doherty, Kounesky & Erickson, 1998). Mais il n’existe pas de consensus sur l’importance d’avoir été exposé dans l’enfance à un modèle de père. On trouve à la fois des études qui confirment l’hypothèse voulant que les pères les plus engagés sont ceux qui ont disposé d’un modèle positif de père dans l’enfance (l’hypothèse de modélisation) et d’autres études qui confirment que les pères les plus engagés sont ceux qui n’ont pas bénéficié d’un tel exemple et qui compensent en étant plus présents (l’hypothèse de compensation) (Parke, 2002).
4 Sur le plan des caractéristiques personnelles, McLanahan et Carlson (2004) ont établi certaines différences en fonction du statut marital. Ainsi, comparativement aux pères mariés, les pères non mariés, en plus d’être plus jeunes, cumuleraient une série de caractéristiques de vulnérabilité, telles qu’un niveau de scolarisation plus faible, une instabilité sur le plan de l’emploi et du revenu. De plus, la proportion de pères non mariés n’ayant pas vécu avec leurs deux parents biologiques durant l’enfance est plus grande que chez les pères mariés. D’autres études constatent que les jeunes pères, comparativement aux jeunes de la population générale, présentent aussi certaines vulnérabilités comme d’avoir connu davantage de situations difficiles dans leur famille d’origine (Furstenberg & Weiss, 2000) et d’avoir été victimes d’abus ou témoins de violence conjugale dans une plus grande proportion (Anda, Felitti, Chapman, Croft, Williamson, Santelli, Dietz, & Marks, 2001).
5 Le jeune âge à la naissance du premier enfant représente en effet un facteur incontournable dans l’étude de l’engagement paternel, particulièrement en contexte de précarité. En référence à Erikson (1963), les jeunes pères doivent franchir d’importants défis, tels que le développement de l’identité, de la capacité d’intimité et de la générativité de façon quasi simultanée. Ils deviennent pères alors qu’ils sont à la recherche de leur identité et souvent, alors que la relation conjugale est tout juste amorcée. L’arrivée d’un enfant les précipite dans une situation où ils doivent négocier ces trois virages simultanément (Quéniart, 2002; Rhoden & Robinson, 1997). Selon Belsky (1984) le jeune âge du parent peut négativement affecter sa sensibilité aux besoins de l’enfant et ainsi comporter des impacts négatifs sur la sécurité émotionnelle, l’autonomie, les compétences sociales et la réussite intellectuelle de l’enfant. Toutefois, des données plus récentes démontrent que même les jeunes pères sont capables d’empathie envers leurs enfants et donc de sensibilité à leur égard. Fagan et ses collègues (Fagan, Barnett, Bernd, & Whiteman, 2003) ont confirmé que la capacité d’empathie de pères adolescents constitue un facteur plus important dans l’engagement paternel durant la grossesse que la présence d’une relation amoureuse ou d’un travail. La capacité d’empathie représente donc une dimension importante à considérer dans l’étude des caractéristiques des pères (Woodworth, Belsky, & Crnic, 1996). Parmi les autres caractéristiques personnelles associées à l’engagement paternel, on retrouve l’estime de soi, et jusqu’à un certain point l’androgynie (Cowan & Cowan, 1987). De plus, l’importance du rôle paternel dans l’identité du père, la motivation à jouer son rôle et l’impression d’engendrer un effet bénéfique sur le bien-être de l’enfant agiraient selon un mode cumulatif en faveur de l’engagement paternel (Pleck & Masciadrelli, 2003).
6 En somme, la littérature sur l’histoire personnelle des pères met surtout l’emphase sur la présence du père biologique durant l’enfance. On tente ainsi de comprendre si le fait de disposer d’un modèle favorise l’engagement paternel subséquent. À ce jour toutefois, il n’existe pas de consensus sur la question du rôle du père d’origine. De plus, la littérature est muette quant au rôle de la mère biologique dans l’engagement paternel.
7 Par ailleurs, en ce qui a trait aux caractéristiques personnelles des pères, les écrits scientifiques indiquent que le fait d’être jeune à la naissance d’un enfant est souvent associé à une série de caractéristiques de vulnérabilité telles qu’un faible niveau de scolarité, des difficultés sur le plan de l’emploi et du revenu et le fait de ne pas avoir vécu avec ses deux parents biologiques ou d’avoir été témoins ou victimes d’abus. Toutefois, au-delà de ce portrait plutôt sombre, d’autres études indiquent que la capacité d’empathie et l’estime de soi favorisent l’engagement paternel. D’autres facteurs axés sur les forces des jeunes pères et la signification donnée à la paternité restent à documenter.
Relations avec la mère des enfants
8 Les chercheurs constatent unanimement l’importance du rôle de la conjointe dans l’engagement paternel. La satisfaction maritale est positivement associée à l’engagement paternel (Cummings, Goeke-Morey, & Raymond, 2003). La qualité de relation avec la conjointe faciliterait l’ouverture de cette dernière à laisser au père libre accès aux enfants (Dienhart & Daly, 1997). Les recherches portant sur l’influence de la conjointe ont mis l’accent sur le statut marital en étudiant le rôle de la mère des enfants dans une relation conjugale intacte ou dans un contexte de divorce. La littérature récente suggère de considérer l’influence de la qualité du lien avec la mère des enfants sur l’engagement paternel, peu importe le statut du couple (ensemble ou séparé). Dans leur étude sur des pères adolescents dont les mères étaient enceintes, Fagan et ses collaborateurs (2003) montrent que la présence de conflits est associée à un engagement moindre de la part des pères, peu importe que ce dernier soit encore en relation amoureuse avec la mère ou non. Selon ces résultats, ce ne serait pas la présence d’une relation amoureuse qui favoriserait l’engagement paternel, mais plutôt la qualité de la relation, et spécifiquement l’absence de conflits, qui jouerait un rôle primordial dans le maintien de l’engagement paternel. La qualité des liens entre les ex-conjoints et son impact sur l’engagement paternel semble donc une avenue à explorer davantage (Schoppe-Sullivan, McBride, & Ho, 2004).
Le travail
9 Le fait d’occuper un emploi représente un facteur important dans l’engagement paternel. Le rôle de pourvoyeur garde ses lettres de noblesse dans la littérature chez les pères tous-venants, et en particulier chez les pères qui évoluent dans un contexte de vulnérabilité économique (Lamb, 1997; Levine & Pitt, 1995; Roy, 2004; Towsend, 2000). La possibilité de disposer d’un travail augmente le degré d’engagement des pères dans la vie de leurs enfants (Carlson & McLanahan, 2002; Fagan et al, 2003; Gavin, Black, Minor, Abel, & Bentley, 2002). Les pères sans emploi sont plus à risque de se désengager que les pères qui contribuent financièrement à la famille (Christensen & Palkovitz, 2001 in Alan & Daly, 2002). Par ailleurs, la baisse de revenu associée à la perte d’emploi est reliée à une diminution de l’estime de soi du père, à l’augmentation d’un sentiment d’insécurité (Devault & Gratton, 2003) et à la honte de ne pas pouvoir jouer son rôle de pourvoyeur économique (Tamis-LeMonda & Cabrera, 1999). Le lien plus spécifique entre le travail et l’engagement paternel, du point de vue des pères, demeure une importante dimension à développer pour mieux comprendre le rôle de pourvoyeur dans l’esprit des pères.
10 Au delà de ces trois facteurs d’importance (histoire/personnalité, relations avec la conjointe et travail), l’étude de la paternité précoce en situation de vulnérabilité exige un incontournable détour du côté des conditions de vie sur le plan économique qui chapeautent l’ensemble des déterminants de la parentalité. Cette dimension comporte en effet une influence importante sur la capacité du père à assumer son rôle comme il le souhaiterait. La plupart du temps, les conditions de vie des jeunes pères ne sont pas idéales pour l’arrivée d’un enfant (Furstenberg & Weiss, 2000). Le jeune père fréquente peut-être toujours l’école ou habite chez ses parents. Il n’est pas dans un contexte stable sur le plan de l’emploi et ne dispose donc que d’un faible revenu, si revenu il y a. Les écrits sur la paternité en contexte de pauvreté corroborent les résultats relatifs à l’absence de travail. Une étude de Simons et ses collaborateurs (Simons, Whitbeck, Conger & Melby, 1990) révèle que la pauvreté économique augmente le niveau de détresse psychologique des pères. Elle diminue chez ces derniers la valorisation du rôle parental et augmente leur propension à percevoir négativement ses enfants. Il est important de prendre en compte l’influence du revenu en particulier sachant l’impact négatif que peut avoir la pauvreté sur les enfants (Seccombe, 2000). Cependant, une analyse qui ne s’en tient qu’aux impacts négatifs des conditions structurelles sur la vie des pères engendre une vision partielle de la réalité. Des études qualitatives « compréhensives » (comprehensive studies) menées auprès de pères en contexte de précarité démontrent que plusieurs pères sont profondément motivés à s’engager dans leur rôle malgré les obstacles associés à la pauvreté (Anderson, Kohler, & Letiecq, 2002). La perspective générative (Hawkins & Dollahite, 1997) favorise une lecture globale de la réalité des pères incluant leurs forces et les défis qu’ils doivent relever dans un contexte de pauvreté.
11 La présente étude vise à combler certaines lacunes identifiées dans la littérature en prenant en compte le point de vue subjectif des pères sur leur situation (Marsiglio, 2004). Ses objectifs sont les suivants :
- analyser le sens donné à la paternité par des jeunes hommes qui vivent en contexte de vulnérabilité et comprendre leurs façons de s’engager dans la vie de leurs enfants
- approfondir la compréhension de la place du travail et de son lien avec l’engagement paternel.
- mieux comprendre le rôle qu’ont joué les pères et mères d’origine dans l’engagement paternel actuel.
- étudier la perception des pères de la relation qu’ils entretiennent avec la mère de leurs enfants.
Méthodologie
12 Notre étude qualitative a été menée auprès de 17 jeunes pères ayant tous complété un stage de 6 mois dans une entreprise d’insertion. Nous avons choisi de recruter via les entreprises d’insertion parce que leur clientèle correspond au type de pères vulnérables que nous recherchions (paternité précoce, sous-scolarisation, pauvreté, instabilité en emploi). En effet, la clientèle de ces entreprises est majoritairement masculine et est âgée entre 16 et 25 ans. Plusieurs participants ont des enfants ou sont sur le point de devenir parent. Ces jeunes sont tous en situation d’exclusion économique (pauvreté, absence ou instabilité sur le marché du travail) et sociale (isolement, problème de logement, absence de statut…).
13 Le recrutement s’est fait avec le soutien des intervenants des entreprises d’insertion. Ces derniers ont identifié tous les hommes ayant un enfant qui ont complété un stage dans leur entreprise au cours des 6 derniers mois. Tous ces jeunes hommes ont été contactés et recrutés pour participer à la recherche. Les deux seuls critères de sélection de notre échantillon étaient donc d’être père (biologique ou pas) et d’avoir complété un stage au sein de l’entreprise. La méthode de cueillette de données privilégiée est le récit de vie thématique qui examine la vie des participants sous des angles spécifiques (Mayer & Deslauriers, 2000). Les dimensions évaluées correspondent à celles que nous avons identifiées dans notre modèle conceptuel. La méthode du récit de vie est utilisée pour comprendre l’expérience subjective d’individus qui font partie d’un groupe spécifique (ici, les pères vulnérables). Son but n’est pas seulement d’obtenir des informations factuelles mais également de comprendre le sens donné aux événements. La comparaison des récits de vie entre eux fait émerger des thèmes communs pour les personnes de ce groupe. La cueillette des données visait donc essentiellement à amener les pères à nous raconter leur vie. La première entrevue avec le père se centrait sur le thème de la paternité. On demandait aux pères de nous raconter, selon un mode chronologique, comment est arrivé l’enfant dans leur vie. Des questions étaient posées sur la perception de son rôle paternel (qu’est-ce qu’un père apporte à son enfant ?), le sens que prend la paternité dans sa vie et l’impact de l’arrivée de l’enfant (qu’est-ce que le fait de devenir père a changé dans votre vie ?), la fréquence de contacts avec ses enfants, les bons et mauvais moments avec eux (pouvez-vous nous raconter un bon/mauvais moment avec votre enfant ?), les leçons de vie à leur transmettre. Par la suite, on abordait la question du cheminement professionnel en commençant par la vie à l’école (comment se passait la vie à l’école pour vous ?), les formations reçues et les emplois occupés. Le deuxième entretien portait sur l’histoire personnelle dans la famille d’origine. On demandait alors au participant de décrire sa relation avec son père et sa mère d’origine (pouvez-vous décrire votre relation avec votre père/mère lorsque vous étiez enfant ?) en spécifiant l’évolution de ces relations et leur rôle de soutien à la paternité. On s’enquérait également des événements traumatisants (deuils, séparations, placements) susceptibles d’avoir été vécus dans l’enfance ou l’adolescence. L’histoire coparentale, abordée également au second entrevue, avait pour thèmes la rencontre (Dans quelles circonstances avez-vous rencontré la mère de vos enfants ?) et la qualité de la relation avec la mère de l’enfant, la durée de la relation et les circonstances entourant la conception, la grossesse et l’arrivée de l’enfant, l’état de cette relation au moment de l’entrevue. Étant donné l’importante quantité d’informations à recueillir, les participants ont été rencontrés à deux reprises, à environ 8 mois d’intervalle. Au cours du deuxième entretien, l’intervieweur demandait au père des précisions sur des aspects jugés incomplets à l’analyse du premier entretien et s’enquérait de ce qui s’était passé dans sa vie de père depuis la première rencontre.
Stratégies d’analyse
14 Le corpus des données est traité et analysé de façon systématique selon une méthode d’analyse qualitative (Miles & Huberman, 1994). Dans un premier temps, les enregistrements ont été retranscrits intégralement. Les transcriptions ont été distribuées également à l’équipe des 4 chercheurs qui avaient à réaliser de 4 à 5 condensés d’entrevue chacun. La méthode de condensation vise à identifier, suite à une lecture attentive de la transcription de l’entrevue, les passages significatifs en les situant dans le contexte de l’entrevue. Cette opération permet au chercheur de s’approprier l’information tout en réduisant substantiellement le matériel. Le condensé prend la forme d’un texte de 4 à 5 pages qui résume pour chaque thème les informations essentielles de l’entrevue. Chaque condensé est ensuite validé, de façon indépendante, par un autre membre de l’équipe en le comparant à l’intégrale du verbatim. L’analyse finale de chaque entrevue est ensuite réalisée en équipe en comparant les deux analyses indépendantes et en établissant un consensus sur les dimensions importantes émergeant dans chacun des entretiens. Le contenu des condensés est par la suite classé, en fonction des thèmes (histoire individuelle, histoire coparentale, histoire socioprofessionnelle, paternité), dans un arbre de codification. Cet arbre de codification, qui comporte plusieurs sous-catégories pour chaque thème est soumis au traitement du logiciel N’Vivo et permet une lecture transversale des données de base.
15 La force de cette stratégie de recherche est de faire ressortir les représentations subjectives que se font les pères de leurs propres parcours de vie, des interactions qu’ils perçoivent entre elles et d’analyser les liens entre ces trajectoires et leur engagement auprès de leurs enfants. Les analyses ont permis de dégager des lignes communes et dissemblables dans les trajectoires de vie des participants.
16 Cette étude répond à plusieurs suggestions formulées par les chercheurs dans leurs écrits récents (voir Cummings, Goeke-Morey & Raymond, 2003; Lamb, 2003; Tamis-LeMonda & Cabrera, 2002) :
- elle porte sur une population de pères défavorisés économiquement,
- elle donne la parole aux pères eux-mêmes,
- elle est basée sur une méthodologie qualitative qui permet de saisir la richesse et la complexité de la paternité,
- elle utilise la méthode du récit de vie qui donne accès à l’influence de la vie passée des pères sur l’engagement paternel,
- elle comporte deux périodes d’observation, permettant ainsi d’examiner les changements survenus dans la vie des pères entre les deux intervalles.
Résultats
Les participants
17 Les participants recrutés (n=17) correspondent au profil recherché. Quinze d’entre eux cumulent 11 ans et moins de scolarité. Deux pères ont fréquenté l’école pendant seulement 6 ans. Quoiqu’une majorité occupe un emploi (n=13), les pères vivent tous dans la pauvreté. Treize pères (n=13) rapportent des revenus annuels en deçà de 20 000$ (Canadiens) et les autres ont un revenu se situant entre 20 000 et 25 000$. Au moment de la deuxième entrevue, les pères ont en moyenne 25,4 ans (sd=3.04). Le plus jeune a 20 ans et le plus vieux a 32 ans. Dix d’entre eux sont Caucasiens et sept autres sont d’origine antillaise. Tous les pères, sauf un, ont des enfants biologiques. Leurs enfants ont été conçus alors qu’ils étaient dans la vingtaine (min=15,5 ans, max=25). Ceci n’exclut cependant pas qu’ils soient (ou aient été) en contact avec des enfants non-biologiques. Dix participants n’ont qu’un seul enfant. Les autres ont de 2 à 6 enfants. La moyenne d’âge des enfants à la première entrevue est un peu plus de 5 ans (min=3 mois, max=21 ans). Cinq pères ont des contacts quotidiens avec leurs enfants, sept pères voient leurs enfants une fois par semaine, deux les voient occasionnellement. Trois pères ne voient plus leurs enfants. Treize pères sur dix-sept (76%) ne sont plus en relation de couple avec la mère de leurs enfants. La durée moyenne de relation de couple avec la mère des enfants est de 4,14 ans (min.=1.5 ans, max.=8 ans). Pour 12 pères (71%), l’enfant a été conçu dans les douze premiers mois de la relation amoureuse.
18 En somme, les hommes de notre échantillon sont devenus pères rapidement après leur rencontre avec la mère. La majorité a un seul enfant qui a, en moyenne, 5 ans. La plupart des pères voient leurs enfants sur une base régulière mais ne sont plus en couple avec leur mère[2][2] Notons que le fait d’être marié ou non n’a pas été...
suite.
Engagement des pères auprès de leurs enfants
19 Devenir père comporte une signification importante pour tous les pères. Malgré leur parcours difficile, la grande majorité (n=14) des pères continuent d’avoir des contacts réguliers avec leurs enfants. Leurs témoignages sont révélateurs de leur désir de changer le cours de leur propre histoire. Nombreux sont ceux qui veulent éviter de reproduire ce qu’ils ont vécu, ce qui implique d’être présents, disponibles, aimants, ou de ne pas être trop sévères, de ne pas utiliser la violence. Dans tous les cas, ils affirment devoir « inventer » leur propre rôle de père. Les enfants occupent une place importante dans la vie des pères. Ils parlent d’eux avec émotion : « C’est le sang de ton sang… mon garçon m’appartient. Il n’y a pas personne qui va faire mal à mon enfant là… C’est juste à moi pis à ma conjointe. » Ils en sont fiers et les admirent. Tous les pères rapportent, à des degrés divers, un engagement concret auprès de l’enfant lorsqu’ils sont en leur présence: le promener en poussette, conduire l’enfant à la garderie, parler et jouer avec lui, préparer des sorties avec lui. Ils pensent à leurs enfants lorsqu’ils ne sont pas avec eux. Ils se préoccupent de leur santé, de leur avenir.
20 Presque tous les pères ont parlé de l’arrivée de l’enfant comme d’un moment significatif où ils se sentent motivés à prendre leurs responsabilités envers leurs familles mais également envers eux-mêmes. D’abord, le fait d’avoir un enfant les rend très conscients de l’importance d’être responsable financièrement. Le rôle de pourvoyeur est très prégnant dans l’esprit des pères et l’arrivée d’un enfant les motive à rompre avec l’instabilité professionnelle. Ils veulent être en mesure d’acheter à leurs enfants des vêtements, des chaussures ou des cadeaux. Faire en sorte que leurs enfants ne manquent de rien ou aient accès aux mêmes biens que les autres enfants, représente une préoccupation constante.
21 La présence d’un enfant est également perçue par les pères comme une injonction à se réaliser en tant que personne. Ils veulent aussi mettre un terme définitif à leurs affaires de jeunesse, soit les soirées dans les bars, les sorties avec d’autres filles, les dépenses inutiles, les dettes, la drogue : « Ça demande beaucoup de te regarder puis d’avoir le désir de changer des choses, de t’améliorer, parce que tu sais que ça va paraître chez tes enfants. L’amélioration que tu fais dans ta vie, tu en bénéficies et tu n’es pas seul à en bénéficier. Tes enfants aussi vont en bénéficier. »
22 Bien entendu, tous les pères ne s’engagent pas dans la paternité avec la même intensité. Parmi les pères qui sont en contact avec leurs enfants, environ la moitié démontre une affirmation plus intense de la paternité et ce, sous plusieurs angles, touchant non seulement l’enfant, mais eux-mêmes en tant que personne. Ils sont engagés dans les soins, la relation affective avec l’enfant, l’aspect financier, mais, en plus, ils sont profondément investis comme personne dans la paternité. Il nous est également apparu que ces pères sont davantage centrés sur l’enfant et décentrés d’eux-mêmes; ils remettent en question leurs manières de faire, ils font preuve d’empathie dans leur façon de parler de l’enfant ou de leur conjointe : « mon fils est vraiment fort et intelligent, il comprend, il est affectueux. Parfois il n’écoute pas, mais vous savez tout le monde a ses sautes d’humeur de temps à autre, c’est une façon pour lui de s’exprimer ». Par comparaison, les autres pères n’affichent pas un investissement aussi intense dans toutes les dimensions de la paternité. Ils regrettent la liberté de leur adolescence et insistent davantage sur les sacrifices et renoncements associés à la paternité : « Elle (sa conjointe) voulait que j’arrête tout, les amis, les bars, la musique, tout. Oublie toi, oublie ta carrière, il faut que tu sois là… Je n’étais pas prêt pour ça, je ne peux pas changer ma vie du jour au lendemain et c’est ce que les femmes attendent de nous. Quand elle devient enceinte, elle s’attend à ce que l’homme change automatiquement mais c’est impossible ». Une analyse subséquente des caractéristiques spécifiques des pères les plus engagés fait ressortir que ces derniers se distinguent par le fait qu’ils sont plus nombreux à être en couple avec la mère de leurs enfants, à avoir eu leur enfant plus tard dans la relation comparativement aux autres pères et s’ils ne sont plus en couple, à entretenir une bonne relation avec la mère de leurs enfants. Il semble ainsi que la présence et la durée de la relation avant l’arrivée de l’enfant jouent en faveur de l’engagement paternel.
Histoire socioprofessionnelle
23 Tous les pères que nous avons rencontrés ont quitté l’école très jeune, le plus souvent après de nombreux échecs et mésaventures. Leur adolescence représente une période de rébellion et de conflits, surtout avec leur père. Plusieurs ont fait partie d’un « gang » de rue et consommé de la drogue. Pour tous les participants, l’entrée dans le monde du travail se situe entre 12 et 16 ans. Les emplois qu’ils trouvent alors sont de nature précaire et sont essentiellement manuels et/ou manufacturiers. Pourtant, ils considèrent le travail comme un lieu de valorisation qu’ils ne trouvent pas à l’école. Hormis la précarité, les participants se sont heurtés à d’autres difficultés dans leurs premiers emplois. Les tâches non qualifiées qui leur sont demandées deviennent rapidement ennuyeuses et répétitives. Plusieurs ont tenté de retourner aux études, souvent sans succès, par manque d’argent ou de motivation. Les pères ont cumulé les petits emplois, qu’ils quittent souvent de façon impulsive soit parce qu’ils ont trouvé mieux ailleurs, soit parce qu’ils se brouillent avec leur patron.
Histoire individuelle
24 Environ la moitié des pères (n=9) ont vécu la séparation de leurs parents avant l’âge de 12 ans. Deux participants ont été séparés de leurs parents en bas âge pendant 4 ans parce que leurs parents ont émigré. Cinq pères n’ont jamais vécu avec leur père d’origine, mais certains d’entre eux l’ont connu. Un seul père sur 17 a vécu son enfance avec ses deux parents biologiques. Par ailleurs, cinq pères ont vécu la mort d’un membre de la famille suite à une maladie ou à un suicide. Deux participants ont été placés en famille d’accueil dans l’enfance. Sept participants sur 17 ont fait un séjour en Centre d’accueil pour adolescents délinquants. Aucun d’entre eux ne semble entretenir de liens actuels avec le milieu de la drogue et de la criminalité.
La relation avec la mère d’origine
25 Une proportion assez importante de participants (n=10) rapporte avoir vécu une relation chaleureuse, sécurisante et positive avec leur mère : « Je pouvais parler de n’importe quoi avec ma mère même des mauvaises choses. Elle n’allait pas le dire à d’autres, elle ne me jugeait pas. […] La personne en qui j’ai le plus confiance c’est ma mère ». Ils disent s’être sentis compris et écoutés par elle et gardent des souvenirs précis et nombreux des moments passés avec elles : « elle ne m’a jamais laissé tomber. Je sais qu’elle sera toujours là même lorsque j’aurai des problèmes ». La mère représente pour eux l’une des personnes les plus importantes de leur vie d’adulte : « j’ai besoin d’elle souvent. J’ai besoin de conseils, des fois, j’ai besoin de parler, je vais chez elle, je prends un café … ». Un seul père décrit la relation avec sa mère comme ayant toujours été très problématique. Pour les autres participants, leur relation à la figure maternelle semble avoir été plus complexe et teintée d’ambivalence. On remarque, dans leur discours, certaines contradictions et incohérences entre la description très positive de leur mère, d’une part, et les souvenirs qu’ils évoquent où se dessine une mère souvent absente, peu sécurisante et affectueuse. Ces pères restent, dans leur discours, loyaux envers leur mère, osant à peine la critiquer et la remettre en question. Ainsi, pour plusieurs pères, la mère d’origine revêt une importance particulière: « Ma mère, c’est… comme… C’est ma mère, j’en ai rien qu’une, puis c’est une des personnes les plus importantes pour moi. Je vais tout faire pour la protéger ». La relation avec la mère est aussi caractérisée par la stabilité, c’est-à-dire que malgré certaines difficultés, la mère d’origine est toujours présente dans la vie actuelle des pères et pour quatre pères, est explicitement identifiée comme leur modèle de parentalité : « Je transmets à mes enfants ce que ma mère m’a dit, ce qu’elle m’a donné »; « Si ma mère me donne un conseil pour être un meilleur parent, je fais ce qu’elle me dit ».
La relation avec le père d’origine
26 Les témoignages d’une proportion marquée de pères (n=10) révèlent que soit leur père était absent ou décédé, soit que la relation était empreinte de violence et d’abus : « mon père m’oubliait sur le coin de la rue… oublier son enfant, c’est pas le fun… quand je suis avec ma fille, elle est ma priorité, je n’étais pas prioritaire pour mon père, il était absent, irresponsable, impulsif et agressif »; « Mon père n’aime pas montrer ses sentiments, il se renferme. Ça m’a manqué et ça me manque encore, c’est peut-être pour cela que je serai un meilleur père ». Ces participants évoquent une absence de modèle pour jouer le rôle de père : « Je n’avais pas vraiment de père… Tu essaies de te faire des modèles et les modèles que j’avais, ce n’était pas évident… des modèles à la télé… ». Les autres participants (n=7) révèlent une relation satisfaisante avec leur père biologique bien que ce dernier ait été parfois sévère, autoritaire ou émotionnellement distant. Ils trouvent dans cette relation une personne sur laquelle ils peuvent compter : « On a été deux chums (amis), on est deux chums… Mon père, je lui porte respect… ». Leur discours reflète qu’ils se sont sentis aimés et respectés par leur père. Certains de ces pères témoignent de conflits avec leur père au moment de l’adolescence. Toutefois, ces conflits n’ont pas eu de répercussions à long terme puisque plusieurs d’entre eux ont gardé ou repris un contact soutenu avec leur père. Aucun de ces pères ne décrit son père biologique comme un modèle clair. Ils peuvent représenter un modèle pour un aspect mais non pour un autre : « C’est ce que mon père faisait avec moi que je fais avec (mon fils) maintenant….(mais) j’aurais aimé qu’il me parle davantage ».. Ainsi, comparativement à la perception de la relation avec la mère d’origine, une proportion plus élevée de participants qualifient leur relation avec leur père comme étant problématique et instable. Ces données nuancent la perception selon laquelle seul le père d’origine peut avoir un impact sur l’engagement paternel. Elles ouvrent la porte à l’influence de la mère d’origine.
Histoire coparentale
27 La plupart des participants ont connu la mère de leurs enfants à l’adolescence. La moitié des mères proviennent d’un milieu perturbé (carences affectives importantes, parents absents ou abusifs, abus sexuels intra ou extrafamiliaux). Pour plusieurs participants, il s’agissait du premier amour : « Ma première relation sérieuse, c’était elle. Oui oui… J’avais 16 ans, elle avait 15 ans. Quand je l’ai connu, je prenais tout le temps soin d’elle ». Dans presque tous les cas (n=14), l’enfant est conçu accidentellement quelques mois, voire quelques semaines après le début de la relation de couple (min : 1,5 mois; max : 2 ans). Certains pères, une fois le choc de la nouvelle passée, se réjouissent de la grossesse alors que d’autres affirment avoir été plus profondément perturbés par cette nouvelle. Dans tous les cas, la décision de garder l’enfant est laissée à la mère : « J’avais 21 ans et non je ne voulais pas devenir père, c’était trop tôt, je voulais retourner à l’école, c’était trop…Après un moment je l’ai accepté (la grossesse) parce que je l’aimais et j’ai décidé de l’accepter ».
28 La plupart des participants racontent la grossesse et la première année de la vie de l’enfant comme une période extrêmement tumultueuse pour leur couple. Les motifs de conflits évoqués par les pères sont multiples : le manque d’argent, la jalousie de la conjointe, leur manque de participation dans les tâches ménagères, les difficulté liées à de la toxicomanie de l’un ou de l’autre… Avec le recul, près de la moitié des pères rencontrés affirment qu’ils n’étaient pas prêts à autant de changements en si peu de temps : « … j’avais sauté trop d’étapes. (…)Je trouvais que j’étais rendu à une vie d’adulte un petit peu trop vite. Trop de responsabilités».
29 Les conflits conjugaux ne sont pas étrangers au fait que la situation financière de la majorité des couples au moment de la naissance est fragile. En effet, quoique presque tous les pères, suivant l’annonce de la grossesse, entreprennent des démarches pour trouver un emploi et que la plupart y parviennent, ils occupent des emplois précaires et peu qualifiés.
30 Au deuxième entretien, une forte majorité de pères (n=13) étaient séparés de leur conjointe. Ils parlent de cet événement comme une période très pénible, comme un grand choc émotionnel : « je pensais juste à elle. J’ai quasiment… toutes les fois où je regardais une fille, c’était mon ex que je voyais. Ça a été mon premier amour, alors ça ne se finit pas comme ça». D’autres ajoutent à cela la difficulté de perdre le contact quotidien avec leur enfant et de briser leur rêve d’une famille unie. Suite à la séparation, certains pères perdent totalement contact, pour un moment, avec leurs enfants, soit parce qu’ils prennent la fuite, retombent dans la toxicomanie ou se font traiter pour dépression. À l’inverse, suite à la rupture, quelques-uns réorganisent leur vie dans le but de rester proche de leur enfant. Malgré les difficultés conjugales et post-conjugales, une assez forte proportion de participants (n=10) considère la mère de leur enfant comme une bonne mère, une femme responsable en qui ils peuvent avoir confiance et avec laquelle ils entretiennent une bonne relation.
Discussion
31 Certaines dimensions plus significatives émergent des parcours des pères rencontrés. La discussion met l’emphase sur ces facteurs et documente leur influence apparente sur l’engagement paternel.
Paternité et identité personnelle
32 Le fait de devenir père comporte un impact profond sur le père au plan personnel, voire sur l’identité. Les pères ont indiqué que la présence d’un enfant incite à l’acquisition d’une responsabilité vis-à-vis de soi-même. Beaucoup désirent se ranger socialement, cesser de consommer ou de sortir dans les bars et devenir sérieux. Le statut de travailleur, de personne stable et de citoyen engagé représente l’image que les pères veulent transmettre à leurs enfants. Le fait de devenir père signifie aussi devenir un modèle pour l’enfant, c’est-à-dire quelqu’un qui ne vit pas de l’aide sociale et qui prend ses responsabilités. Cette prise de conscience ainsi que l’importance pour les pères d’assumer leurs responsabilités suite à la naissance de leurs enfants sont identifiés par d’autres chercheurs (Anderson et al, 2002 ; Coley, 2001). Ces résultats confirment l’importance de mettre en place des mécanismes de soutien précoce, soit au moment de la naissance de l’enfant et même avant, de manière à ce que la motivation des pères soit soutenue et encouragée concrètement (Anderson et al, 2002). Plusieurs pères de notre échantillon ont rapporté obtenir ce type de soutien des intervenants de l’entreprise d’insertion, lorsque, dans des moments difficiles, ils se faisaient dire de ne « pas lâcher » parce que leur enfant a besoin de leur présence.
Paternité et travail
33 En ce qui a trait au monde professionnel, si le modèle de Belsky suggère que le travail influence la parentalité, cette étude fait ressortir que, pour les jeunes pères, c’est le fait de devenir parent qui influence leur parcours professionnel. La presque totalité des pères ont indiqué que la venue d’un enfant agit comme un fouet sur leur motivation à prendre leur responsabilité de pourvoyeur, à se trouver un emploi afin de s’assurer que l’enfant ne manque de rien. Des résultats similaires sont rapportés par Kost (2001). Cette étude fournit des pistes de réponse aux interrogations de Fagan et ses collègues (2003) quant aux liens entre le travail et l’engagement paternel, qui selon notre étude, passent par la motivation des pères à se trouver un emploi lorsqu’ils savent qu’ils deviendront père. Comme dans d’autres études menées auprès de populations vulnérables, le rôle de pourvoyeur dans la vie de ces jeunes hommes est important et il serait inapproprié de dévaloriser cette fonction en faveur d’une image de père plus affectueux puisque l’un n’exclut pas l’autre (McLahahan & Carlson, 2003). Cependant, à l’instar de McLanahan et Carlson (2003), on ne peut être certain de la stabilité d’emploi dans le temps, étant donné la précarité constante du travail dans leur vie et de leur très faible degré de scolarisation.
Paternité et famille d’origine
34 En ce qui a trait à la famille d’origine, cette étude permet de faire ressortir certaines nuances quant à l’influence des parents sur l’engagement paternel. D’abord, en ce qui a trait à la présence d’un modèle paternel, comme d’autres dans le passé (Cowan & Cowan, 1987; Kost, 2001), notre étude confirme la présence d’un processus compensatoire, c’est-à-dire que tous les pères disent vouloir faire mieux avec leurs enfants que ce que leur père a fait pour eux. Cependant, nos données complexifient la question du modèle parental. Il ne semble pas y avoir de modèle parfait ou un seul modèle parental. Même en référant à une relation difficile avec leur père d’origine, certains participants identifient des aspects par lesquels leur père est un modèle, et d’autres aspects par lesquels il ne l’est pas. Par exemple, un participant peut percevoir son père comme un modèle parce que c’était un homme « droit » qui a bien réussi financièrement, mais il rejette ce même père comme modèle dans la relation affective avec son enfant. Ces résultats vont dans le même sens que plusieurs autres (Beaton, Doherty, & Rueter, 2003; Berman & Pedersen, 1987; Sagi, 1982) qui concluent que les deux processus, de compensation et de modélisation, peuvent coexister pour un même parent. Nos données au sujet des pères d’origine laissent présager que le processus compensatoire serait spécifiquement relié à l’aspect affectif, c’est-à-dire que les dimensions pour lesquelles les pères veulent compenser pour ce qu’ils n’ont pas eu touchent l’échange d’affection, l’écoute et la proximité affective avec leurs enfants.
35 La perception de la relation avec le père d’origine semble également varier dans le temps. Quoiqu’ils aient eu des relations très conflictuelles avec leur père, surtout à l’adolescence, certains affirment qu’ils comprennent mieux leur père depuis qu’ils ont des enfants et qu’ils reproduisent certains de leurs comportements avec leurs propres enfants. Nous ne trouvons pas comme Cowan et Cowan (1987) que les pères plus engagés viennent de familles plus cohésives et moins conflictuelles, du moins du point de vue de la relation avec le père d’origine. Les pères plus engagés de notre échantillon n’ont pas rapporté une meilleure relation avec leur père que les participants moins engagés. D’après ces résultats, il nous semble important d’aller au-delà du « bon » ou du « mauvais » modèle et de comprendre quels aspects spécifiques de cette relation ils souhaitent reproduire avec leurs enfants et quels aspects ils rejettent.
36 Par ailleurs, on constate que la mère d’origine, très importante aux yeux de plusieurs jeunes pères tant dans l’enfance qu’à l’âge adulte, peut possiblement avoir un effet sur l’engagement paternel. Ces pères décrivent leur relation avec leur mère lorsqu’ils étaient enfants comme étant très significative. Cette relation chaleureuse, sécurisante et positive fait que la majorité des jeunes pères disent s’être sentis compris et écoutés malgré des périodes de mésentente. À l’âge adulte, la mère est le plus souvent décrite comme étant une confidente, une personne qui protège et qui est présente. Ils se tournent vers elle lorsque des conflits conjugaux surgissent ou simplement parce qu’elle fait partie de leur vie. La mère n’est généralement pas décrite comme agissant directement dans la relation entre le père et l’enfant mais comme un modèle parental pour certains et surtout comme un soutien au père, sur le plan personnel. Ce soutien pourrait avoir un effet « tampon » (« buffer effect ») sur le stress ressenti par le père qui doit relever de multiples défis : gérer les relations avec l’ex-conjointe, se trouver un emploi, arrondir les fins de mois… Ainsi, en échangeant avec sa mère et en bénéficiant de son soutien, le père verrait son stress diminuer et serait conséquemment plus disponible pour affronter ces difficultés. Ces résultats questionnent l’absence d’information au sujet des mères d’origine dans les écrits scientifiques sur l’engagement paternel. La plupart des recherches mettent l’emphase sur le père d’origine, probablement parce qu’on conçoit son rôle comme étant central dans la transmission d’un modèle de père (Lamb & Tamis-LeMonda, 2003). Cependant, ce présupposé reposant sur le modèle d’identification au même sexe (« same-sex identification model »), mérite d’être réexaminé (Berman & Pedersen, 1987). Selon la revue de Losh-Hasselbart (1987) sur le développement des rôles sexuels, le fait que les enfants imiteraient invariablement le parent du même sexe est tout à fait questionnable. D’autres variables orienteraient le choix d’un modèle. Les personnes chaleureuses ou celles qui ont le plus de pouvoir ou de contrôle sont davantage imitées par les enfants, peu importe leur sexe. Notre étude invite à explorer davantage la mère d’origine comme influence de l’engagement paternel de leur fils. Celle-ci peut peut-être contribuer à développer chez le jeune garçon, l’ouverture à créer, plus tard dans la vie, des liens affectifs réciproques. De fait, on rapporte que la mère a un rôle considérable dans la transmission de la capacité d’empathie chez ses enfants (Barnett, King, Howard & Dino, 1980) et que cette dernière fait moins de différence entre les garçons et les filles dans ses méthodes d’éducation que ne le font les pères (Losh-Hasselbart, 1987). Ainsi, l’influence de la mère sur l’acquisition par leur fils, d’habiletés reliées aux soins et à l’éducation des enfants comme la capacité d’empathie, est tout à fait plausible (Berman & Pedersen, 1987).
37 En bref, les pères de notre étude rapportent avoir vécu de nombreux bouleversements durant leur enfance et leur adolescence. Dans ce contexte, il est difficile d’évaluer l’influence des modèles parentaux. De façon générale, la relation avec le père d’origine est beaucoup moins stable que la relation avec la mère, situation semblable à celle rapportée par Kost (2001). Rappelons qu’un seul père a vécu avec ses deux parents biologiques et que la plupart ont passé plus de temps avec leur mère qu’avec leur père. Malgré cela, lorsque l’on demande aux participants si leur père représente un modèle parental, certains d’entre eux nomment des caractéristiques qu’ils désirent reproduire avec leur enfant. Certains, au sortir de l’adolescence, et avec la venue de l’enfant se sont réconciliés avec leur père et bénéficient aujourd’hui de leur soutien. Ce qui frappe cependant dans l’analyse du discours des participants est que, comparés aux pères d’origine, les mères d’origine représentent une figure d’attachement beaucoup plus stable.
Paternité et relation coparentale
38 Cette étude confirme l’importance cruciale du lien du père avec la mère de ses enfants sous plusieurs aspects et ce, peu importe le statut marital. D’abord, les pères les plus engagés partagent certaines caractéristiques : ils sont toujours en couple avec la mère de leurs enfants ou ils ont une bonne entente avec elle s’ils sont séparés et ils ont eu leur enfant plus tard dans la relation. Aussi, à partir de l’ensemble des témoignages, plusieurs pères décrivent la mère de leurs enfants comme quelqu’un qu’ils respectent, une bonne mère, quelqu’un avec qui ils entretiennent une bonne relation. Compte tenu du fait que la plupart des participants ont gardé contact avec leurs enfants sur une base régulière, il est opportun de croire que la qualité du lien coparental facilite l’accès du père à ses enfants. Malgré des discours similaires sur le plan de la motivation à vouloir assumer son rôle paternel, peu de participants à l’étude de Kost (2001) avaient de contacts avec leurs enfants à cause, entre autres choses, des barrières posées par la mère. Ainsi, dans notre étude, ce n’est pas la présence d’un lien amoureux entre les parents qui agirait sur l’engagement paternel comme le suggère d’autres études (Gavin et al, 2002 ; McLanahan & Carlson, 2003) mais plutôt la perception positive qu’ont les pères de leurs relations avec leur ex-conjointe. Ces résultats confirment ceux de Fagan et ses collègues (2003, 2000) dont les études révèlent qu’une proportion importante de pères est engagée en l’absence d’un lien amoureux avec la mère et que c’est l’absence de conflits avec l’ex-conjointe, plus que le maintien de la relation de couple qui favorise l’engagement paternel. Des recherches futures pourraient documenter de façon plus approfondie les caractéristiques associées à une bonne relation coparentale, de même que les conditions qui favorisent le maintien d’une bonne entente suite à une séparation amoureuse. Selon une étude auprès de mères adolescentes (Gee & Rhodes, 2003), l’impression d’être soutenue par le père, le manque de soutien de sa propre mère et l’absence d’un nouveau partenaire amoureux prédisent la continuité dans les relations coparentales.
Pauvreté et engagement paternel
39 Une analyse plus globale de la situation des jeunes participants met en relief la difficulté de leur situation de vie qui va au-delà des déterminants identifiés par Belsky (1984). Le contexte dans lequel ces jeunes pères deviennent parents comporte une série d’obstacles : la pauvreté, l’instabilité sur le plan du logement, le manque d’emploi et l’exclusion qui en découle. Ces barrières représentent un ensemble de défis qui pèsent lourd lorsqu’un enfant est présent et il nous apparaît important d’inclure la dimension du contexte de vie dans l’analyse de leur situation. De plus, quoique la présente étude ne soit pas longitudinale, le fait d’avoir rencontré les participants à deux reprises à environ 8 mois d’intervalle, laisse entrevoir l’instabilité dans laquelle ils évoluent au niveau du travail, du couple et possiblement de leurs liens avec l’enfant. Une réelle étude longitudinale pourrait évaluer l’évolution de leur parcours. Toutefois, une conclusion importante de la présente étude révèle que la pauvreté en soi ne constitue pas un obstacle à l’engagement paternel. En accord avec Anderson et ses collègues (2002), nos résultats démontrent que la paternité peut fournir la motivation nécessaire pour tenter de sortir de l’instabilité financière.
40 Relativement à notre cadre conceptuel, notre étude suggère que la mère d’origine semble jouer un rôle important dans l’histoire individuelle des pères vulnérables. Elle offre une stabilité et aide le père à faire face aux défis reliés à la paternité. En ce qui a trait à la relation coparentale, nous avons rapporté qu’une relation coparentale faite de contacts fréquents et de soutien mutuel semble contribuer au maintien de la relation père-enfant suite à une séparation. L’influence du travail sur l’engagement paternel est moins claire. Il semble que ce soit la paternité qui ait davantage un impact sur le travail que l’inverse. Lorsqu’ils ont un enfant, la plupart des pères essaient de mettre un terme à l’instabilité professionnelle de manière à soutenir leur famille. Enfin, pour ce qui regarde la paternité, notre étude conclut que la paternité comporte une signification importante pour les pères vulnérables. Devenir père représente l’occasion de vouloir devenir une personne plus responsable. L’engagement des pères prend diverses formes. Les pères les plus engagés sont impliqués dans toutes les dimensions des soins et de l’éducation des enfants, l’identité de père est solidement ancrée en eux et ils sont plus centrés sur leurs enfants que sur eux-mêmes.
41 Cette étude comporte quelques limites. D’abord, nous n’avons pas tenu compte de l’origine ethnique des participants dans les analyses alors qu’une proportion assez importante de l’échantillon était immigrante. Des analyses subséquentes pourront répondre à cette préoccupation. Aussi, l’étude s’est basée sur les récits subjectifs et rétrospectifs des participants. Des entrevues avec les mères et les enfants pourraient compléter la compréhension que nous avons de la vie de ces hommes. Une autre limite inhérente à cette étude est que nous n’avons pas mesuré l’impact de l’engagement paternel sur le bien-être des enfants. De plus, l’instabilité des parcours de vie nous amènent à penser que leurs situations de vie n’est peut-être déjà plus la même au moment où nous écrivons ces lignes. Une étude longitudinale pourrait documenter l’évolution de leurs parcours dans la vie adulte.
Conclusion
42 Les jeunes pères rencontrés présentent d’importants facteurs de risque de décrochage paternel (Jaffee, Caspi, Moffitt, Taylor & Dickson, 2001). Ils proviennent de familles instables, certains ont été placés en famille d’accueil, plusieurs ont été délinquants. Pourtant, malgré ces difficultés, aucun d’entre eux n’est devenu criminel et une majorité est en contact soutenu avec leurs enfants. L’avènement de la paternité dans leur vie, une relation coparentale satisfaisante, du soutien en provenance des mères d’origine et dans une moindre mesure, des pères d’origine, constituent l’ensemble des dimensions relevées par la présente étude pour expliquer pourquoi ces pères se sont éloignés d’un parcours délinquants et sont investis dans leur rôle de père. Nos résultats suggèrent aussi qu’il est important de ne pas s’en tenir seulement à l’impact de l’histoire développementale sur l’engagement paternel, tant il existe d’autres facteurs qui, à l’âge adulte, peuvent renverser la vapeur, à commencer par l’avènement de la paternité. Le fait de devenir père donne un sens nouveau à leur vie. L’arrivée d’un enfant constitue pour presque tous les pères un signal, une indication qu’il est temps de se prendre en charge puisque désormais quelqu’un dépend d’eux. Cette nouvelle identité modifie leur rapport au travail et les incite à se trouver un emploi qui leur permette de s’assurer que leur enfant ne manque de rien. Leur attachement à l’enfant, couplé à la présence d’une bonne entente coparentale semble être reliée au maintien du lien de ces jeunes pères avec leur progéniture.
Bibliographie
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Notes
[1] Annie Devault, Université du Québec en Outaouais ; Marie-Pierre Milcent, Direction de la santé publique de Montréal-Centre ; Francine Ouellet, Direction de la santé publique de Montréal-Centre ; Isabelle Laurin, Direction de la santé publique de Montréal-Centre ; Marika Jauron, Doctorante, Université du Québec à Montréal ; Carl Lacharité, Université du Québec à Trois-Rivières. 
[2] Notons que le fait d’être marié ou non n’a pas été considéré dans cette étude puisque, au Québec, une proportion importante de couple vit en union libre, peu importe leur niveau socioéconomique. Le fait de n’être pas marié n’est pas une caractéristique distinctive des pères en contexte de précarité, contrairement aux études américaines.
Résumé
En 1984, Jay Belsky de l’Université d’État de la Pennsylvanie écrivait un article dans la revue Child Development intitulé : « The Determinants of Parenting : A Process Model ». S’inspirant du modèle écologique proposé quelques années plus tôt par Bronfenbrenner (1979), l’article de Belsky identifie un ensemble de facteurs qui influent sur les conduites parentales. Selon cette perspective, l’histoire développementale du parent, sa personnalité, sa relation conjugale, son travail, son réseau de soutien social et les caractéristiques de son enfant représentent l’ensemble des facteurs qui, en interaction les uns avec les autres, ont un impact sur les comportements parentaux. Vingt ans plus tard, ce modèle est encore utilisé par de nombreux chercheurs qui tentent d’appliquer aux mécanismes sous-jacents à la parentalité une compréhension écologique (Fagan et al, 2003). L’objectif de cet article est d’identifier les facteurs issus du modèle de Belsky qui semblent les plus influents dans l’engagement de jeunes pères en situation de vulnérabilité sociale et économique. L’étude présentée a été menée auprès de 17 pères (19 à 25 ans), rencontrés à deux reprises. Au cours de ces rencontres, des informations au sujet de leurs trajectoires personnelles, coparentales, paternelles et socio-professionnelles ont été amassées. L’analyse de contenu des récits de vie révèle que malgré une histoire personnelle marquée par les ruptures et l’instabilité, une majorité de pères gardent contact avec leurs enfants même suite à une séparation maritale. La qualité des relations entretenues avec l’ex-conjointe ainsi qu’avec la famille d’origine (père et mère) semble particulièrement importante dans le maintien de cet engagement.
Mots clés
père, engagement paternel, vulnérabilité, pauvreté
Abstract
Inspired by the earlier ecological model developed by Bronfenbrenner (1979), Belsky (1984) identified several interacting dimensions that influence on parental conduct: developmental history, personality, marital relations, work, social network and child characteristics. Twenty years later, this model is still used by researchers who apply an ecological perspective on parenting (e.g., Fagan et al., 2003). The aim of this article is to identity the dimensions in Belsky’s model that apply to the lives of young economically and socially vulnerable fathers. Seventeen fathers (19-25 years old) participated in the study. Two semi-structured interviews were conducted asking these fathers about their personal history, their coparental trajectory, their professional trajectory and about fatherhood. Content analysis revealed that despite an unstable and difficult personal history, the majority of fathers stay in contact with their children, even after a marital separation. The quality of the relationship and the support received from the mother of their children seems to have an important impact on father involvement.
Keywords
young fathers, father, paternal involvement, vulnerability, poverty
PLAN DE L'ARTICLE
- Le modèle des déterminants de l’engagement parental de Belsky
- Histoire et caractéristiques personnelles des pères
- Méthodologie
- Résultats
- Discussion
- Conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Annie Devault et al. « Trajectoires de vie de jeunes pères en contexte de vulnérabilité : le modèle de Belsky (1984) revisité », La revue internationale de l'éducation familiale 1/2007 (n° 21), p. 71-98.
URL : www.cairn.info/revue-la-revue-internationale-de-l-education-familiale-2007-1-page-71.htm.
DOI : 10.3917/rief.021.0071.





