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S'inscrire Alertes e-mail - La revue lacanienne Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezQuestions à Charles Melman sur l’homosexualité féminine
1 Jean-Paul Hiltenbrand : Dans le cadre de notre dossier sur le genre, à propos de la thèse de J. Butler, je souhaiterais évoquer avec vous le problème de l’homosexualité féminine, J. Butler affirmant elle-même partir de cette expérience-là. Il n’est sans doute pas indifférent de remarquer que si elle peut débattre d’une possibilité de variation dans le genre, c’est probablement d’avoir identifié intuitivement cette variabilité comme spécificité féminine. En effet, si l’homosexualité masculine s’inscrit cliniquement dans une cohérence structurale stable (disons la norme-mâle), il ne semblerait pas en aller de même côté femme. Déjà, ici, nous ne saurions l’appréhender comme une expérience Une et d’emblée normée. Comment vous-même aborderiez-vous cet aspect – voire cette difficulté – qui n’est pas seulement de nosographie ?
2 Charles Melman: Retenons d’abord que si l’homosexualité féminine est un choix d’objet, sa structure peut être plurielle.
3 Par exemple ce n’est pas la même chose d’aimer une femme comme Autre ou comme semblable. La première disposition implique la référence, au moins imaginaire, au phallus, la seconde absolument pas. Alors que la première est parfaitement compatible avec une stabilité de la relation – elle ne demande pas l’impossible – la seconde en revanche est facilement passionnelle, fusionnelle, invivable pour chacune, un enfer en quelque sorte.
4 Pourquoi une femme peut-elle paraître un cavalier plus séduisant à une consœur qu’un bonhomme ? D’abord bien sûr, à cause de leur complicité pour nier l’importance de l’instrument. Mais aussi sans doute parce que le foutu narcissisme du mâle l’amène facilement à dénigrer la femme, et quand il y renonce, c’est pour se faire son enfant. Un homme qui aime vraiment une femme, c’est-à-dire pour ce dont elle manque, et sans dans ce cas s’identifier à elle, n’est pas le plus fréquent.
5 Question : Qu’y a-t-il à retenir en premier lieu du cas princeps de la jeune homosexuelle de Freud ? Et en second lieu, de ce que Lacan accentue : à savoir la relation de l’homosexualité féminine au référent transcendant non pas de la figure du père mais du Nom-du-Père ? À savoir que même du côté féminin se propage l’incidence du phallus. Que veut dire cela au niveau de l’homosexualité féminine ? Existerait-il une homosexualité hors de l’ombre portée de l’existence d’Un « qui n’est pas serf de la jouissance phallique » ?
6 Ch. M.: J’avais déjà proposé à Lacan une autre interprétation du cas de la jeune homosexuelle. En évoquant qu’il peut s’interpréter comme une leçon donnée au père, celui d’un désir qui s’autorise du Phallus pour ne plus respecter l’interdit que lui-même commande, y compris donc celui de l’inceste. Sois un Père, lui dit-elle, pas un petit papa des familles, c’est-à-dire un fonctionnaire aux ordres. Je suis sûr que les filles entendent ce que je raconte. Un phallus indépendant de la dimension du symbolique, comme ce serait exigé dans ce cas, est-ce que ça existe ? À vous de répondre.
7 Question : Il reste la possibilité non négligeable d’inscrire existence et action dans le registre d’un phallus imaginaire, transmis directement par voie maternelle. Il n’est pas exclu que certains cas négocient leur positionnement entre le pas-tout du phallus symbolique et un tout imaginaire phallique, alternativement.
8 Ch. M.: Nous sommes d’accord. Mais le phallus maternel ne transmet pas le sexe, seulement la maternité : la tache de la conception est vite lavée.
9 Question : Les divers auteurs (et ceci depuis Jones) qui sont à la recherche d’un fons et origo de l’homosexualité féminine se sont toujours heurtés à la différenciation d’une cause isolable et généralisable (il n’y a pas d’Universel). Et bien entendu, la relation à la mère a été scrutée sous tous ses aspects et ici défilent toutes les conceptualisations de la relation primitive : l’inceste, l’identification, le pré-oedipien, l’incidence du désir de la mère, etc… Et comme à ce niveau, nous sommes dans le champ de l’Autre primordial, tout semble possible. Mais est-il imaginable que l’homosexualité féminine puisse s’établir dans une antériorité à l’instauration du primat phallique et des frustrations qu’il détermine ? Ou alors est-ce la relation à une mère non châtrée voire à la persistance d’un Autre non barré qui serait le point décisif ?
10 Ch. M.: L’homosexualité féminine est évidemment une tentative de corriger le fait qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Est-ce que le fait de mettre en rapport deux sexes identiques y parvient ? Mais l’affaire est structurale et non pas anatomique. Si la relation homosexuelle se soutient d’un rapport à l’Autre, elle rate son coup. Si elle est purement imaginaire, elle n’est jamais que rapport avec soi-même. Bref, il n’y a pas de quoi en être fier, comme je l’ai déjà dit au mépris des huées, pas plus en tout cas que de l’hétérosexualité.
11 Question: Un autre aspect de cette clinique est la dimension de l’amour qui peut surplomber le tableau. La fréquence observée des états passionnels nous pousse à interroger sa nature, son assise et sa structure aussi. Ici l’attachement à la grande figure idéalisée, d’une tonalité quasi mystique parfois : la prédominance de la fonction de l’Autre y est manifeste. Et pourquoi ne pas suggérer que dans certains cas la chose paraît s’inscrire hors phallus ? Ce qu’évoquent les formes d’élation intense non sexualisée. Mais serait-ce une forme contingente de l’hystérie ou plutôt d’incandescence narcissique pure ? Hors de la joute phallique quelque chose cependant se dessine comme d’abord conséquent à une perte d’amour (déception plutôt qui en renforce la demande).
12 Ch. M.: La dimension érotomane que vous évoquez – et qui peut mener au crime – est effectivement fondée sur l’illusion d’avoir rencontré dans l’Autre, celui idéal, dont on serait le double : sale affaire, qui débouche sur l’exigence d’une réciprocité.
13 Question : Dans notre clinique quotidienne, nous observons des situations de moins en moins rares, de passages momentanés à un épisode d’homosexualité, parfois sous le coup d’une déception, d’une frustration. S’il y a lieu de distinguer un acting-out dans le cadre du transfert, nous rencontrons également de tels épisodes dans l’anamnèse antérieure à la cure. Quelle en est la signification ? Un désir de reconnaissance et d’être aimée y est pratiquement constant mais est-ce là le seul motif ?
14 Ch. M.: L’homosexualité féminine est régulièrement liée à une déception à l’égard du père, éventuellement généralisée à l’ordre phallique : voilà le fons et origo.
15 Mais plus intéressant sans doute est le passage à l’acte. Que faut-il pour que dans tel cas il y ait non plus refoulement mais passage à l’acte ? Remarquons à ce propos que la jeune homosexuelle est sans doute davantage prise par un acting-out.
16 Question : Seriez-vous d’accord pour dire que pour les élèves de Lacan, et ceci au regard de notre doctrine et de notre expérience, l’homosexualité féminine ne peut en aucun cas être considérée comme une maladie ? En revanche, son positionnement particulier dans la structuration subjective (imaginaire, symbolique et réelle) l’expose à des nuisances et à des souffrances spécifiques qui ne sont pas exactement celles expérimentées par le couple hétéro ? C’est dans ce registre que l’analyse, et elle seule, est susceptible d’apporter quelque apaisement. Mais alors, en marge, se pose pour nous la question de savoir si nous devons considérer que le Réel du non-rapport sexuel est le même ou au contraire que l’homosexualité féminine en constituerait une tentative de désaveu ou d’évitement ?
17 Ch. M.: Vous avez raison, l’homosexualité féminine ne relève pas du saint tome, mais plutôt, allons dans ce sens, de la sainte femme. Laver la mère de sa souillure pénienne, sinon phallique, n’est-ce pas une sainte entreprise ?
18 Question : De façon générale l’homosexualité féminine interroge indirectement la manière dont se construit le féminin. Deux thèses s’affrontent :
- l’une, freudienne, qui dit que c’est grâce à l’amour pour le père qu’elle entre en position féminine
- l’autre thèse suggère que ce serait dans la relation à la mère, par identification à l’objet féminin, qu’elle s’introduirait au champ du féminin. La première médiée par le phallus resterait toujours dialectisable alors que la seconde, fondée sur la mêmeté, s’engage dans une relation de fusion et frictions.
Ch. M.: Être une femme c’est accepter de porter pour autrui l’objet cause de son désir. C’est pourquoi, si autrui est un homme, cet objet est bien souvent, compte tenu de la foncière homosexualité masculine, un phallus.
19 Question : Que pensez-vous de la relation de l’homosexualité féminine à notre culture actuelle? Est-ce conséquence de l’extraordinaire évolution du statut des femmes depuis un siècle et demi ? On ne saurait oublier à cet endroit l’action des mouvements féministes, l’incidence de la régulation des naissances, de la professionnalisation des femmes, de leur place et responsabilités grandissantes dans notre société, voire de leur inventivité, etc. Dans le cadre du courant égalitariste : un essai de lien hors norme (mâle), une contre-culture comme tentative d’échapper au Signifiant-Maître et donc d’inciter à faire émerger un sujet à l’abri de la servitude qui lui est liée ?
20 Ch. M. : Nous vivons à l’ère où prédomine le virtuel, c’est-à-dire un monde de représentations exclusivement réglé par l’imaginaire, dans l’indifférence à l’endroit du symbolique et du réel. Dans ce jardin, l’homosexualité féminine est une fleur parfaitement à son aise.
21 Question : Dans ce cadre-là, à la faveur du déclin du Nom-du-Père et de la poussée à l’autonomie individualiste, est-il recevable que l’homosexualité féminine puisse se constituer comme pur être–sujet selon le modèle singularisé du sujet hystérique et ainsi porter témoignage d’une altérité affranchie de la « tradition » phallique ? Il s’agirait alors de militer pour un autre monde, une autre vie… désavouant du même coup le malaise irréductible dans la civilisation.
22 Ch. M.: Le monde meilleur n’a pas d’autre possibilité que de choisir son objet dans le registre de l’altérité ou de l’identité. Le phallus n’est pas à la même place dans les deux cas.
POUR CITER CET ARTICLE
« Questions à Charles Melman sur l'homosexualité féminine », La revue lacanienne 4/2007 (n° 4), p. 40-43.
URL : www.cairn.info/revue-la-revue-lacanienne-2007-4-page-40.htm.
DOI : 10.3917/lrl.074.0040.




