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AuteurChristian Rey du même auteur
Pédopsychiatre, psychanalysteLa place du Moi dans l’œuvre d’Anna Freud est centrale, ainsi d’ailleurs que sa préoccupation pour une éducation assistée par la psychanalyse. On peut dire que ce Moi pour elle était en quelque sorte anthropomorphique comme le dit Lacan dans le séminaire Les écrits techniques de Freud : « Un petit homme qui est dans l’homme, qui aurait une vie autonome dans le sujet et serait là à le défendre – Père, gardez-vous à droite, Père gardez-vous à gauche – contre ce qui peut l’assaillir du dehors ou du dedans, un Moi merveilleux et dont la mission était de prendre le dessus sur le ça, de le déloger. »
2 Je dirai que pour elle le Moi était symétrique au ça, ce qui pouvait laisser augurer d’une alternative finale pour la cure dans le genre : « ou ça ou Moi ».
3 Il se trouve que j’ai éprouvé des difficultés à me mettre à la lecture de l’œuvre d’Anna Freud, et, au milieu de mes embarras, j’ai rencontré un collègue qui fustigeait les textes psychanalytiques abscons et ne jurait que par Anna Freud, dont il comprenait sans peine les écrits.
4 C’est une intervention de Charles Melman qui m’a permis d’entrevoir, sous un autre angle, ce décalage de nos deux points de vue ; dans une intervention lors de journées sur La clinique du Moi, il explique cela :
5 « Nous ne comprenons bien quelqu’un que lorsque sa démarche est consistante avec une logique fondée sur le Moi et les références imaginaires. »
6 Il met alors en relation cette logique moïque avec celle d’Aristote – fondée, dit-il, sur le principe de contradiction et le principe du tiers exclu – cela en opposition avec celle de l’inconscient qui, elle, ignore justement la contradiction.
7 J’en ai conclu que le passage sur le divan avait sans doute eu pour conséquence une sorte d’éloignement, de déplacement, au point que l’approche de textes que j’aurais pu lire et comprendre en d’autres temps me demandait aujourd’hui une nouvelle gymnastique.
8 Si donc Anna Freud a beaucoup travaillé sur la question du Moi, elle ne s’est en revanche, à ma connaissance, pas intéressée à la psychose chez l’enfant. Ce qui veut dire que lorsqu’elle donne pour projet à la cure la restauration de l’intégrité du Moi, l’adaptation à la réalité, c’est à celle des adultes et des enfants névrosés qu’elle pense.
9 Dans un premier mouvement, on serait tenté de pointer une situation inverse chez Melanie Klein ; ce n’est pas tout à fait exact mais son approche du Moi est sans doute beaucoup plus latérale ; si, comme le dit Lacan, « le Moi pour Anna Freud est fonction de synthèse », pour Melanie Klein, c’est un « concept dynamique ». Pour ce qui est enfin de la psychose chez l’enfant, elle va faire œuvre de pionnière avec :
- d’une part, treize ans avant Leo Kanner, une description clinique fort célèbre et remarquable d’une psychose autistique chez un enfant ;
- d’autre part, la description de la cure chez ce même enfant, faisant alors des liens entre le progrès de celui-ci et la formation du Moi (formation du Moi chez l’enfant en question et chez l’enfant en général).
Cette attitude de sa part est par ailleurs cohérente avec le reste de son système, puisque avec la description de la position schizo-paranoïde qui antécède la position dépressive, elle promeut une sorte de psychose infantile normale, lors des quatre premiers mois de vie de l’enfant. Margaret Mahler soutiendra des propositions similaires.
10 Lorsque j’évoque cette description clinique de psychose infantile et cette cure, je fais bien entendu référence à cet article célèbre inclus dans le volume intitulé Essais de psychanalyse, article écrit en 1930 et dénommé « L’importance de la formation du symbole dans le développement du Moi ».
11 S’il existe parfois des ouvrages ou des textes analytiques ennuyeux, voire soporifiques, je souhaite souligner à quel point cet article tient en éveil, voire choque, à quel point le style est alerte et le contenu dense ; encore aujourd’hui et après un certain nombre de relectures, je ne suis d’ailleurs pas sûr d’en avoir retiré toute la substance, ni d’avoir fait le tour de toutes les questions soulevées par l’auteur.
12 D’emblée, les débuts de la vie sont marqués, dans ce texte, par la présence d’objets présentés sans détour et, aussi, par le sadisme ; sadisme issu de ce que l’on pourrait nommer déjà un sujet, suivant en cela la proposition lacanienne de glisser par homophonie de Es, le ça allemand, à l’initiale S, S de sujet. Sadisme donc et angoisse de retaliation, à moins que ce ne soit l’angoisse dans la proximité de ces objets (pénis, fèces, sein).
13 Dès les premières lignes du texte, on pourrait dire que ça bouge et que ça barde. À la première lecture, on est saisi. Avec le temps passé en analyse, on peut, après coup, y retrouver quelque écho de nos propres éléments psychotiques, de notre propre point de psychose.
14 Et si l’on ne comprend pas tout ce qu’elle dit, ce texte, incontestablement, nous parle…
15 Il nous parle et nous choque, comme je le disais plus haut et l’on comprend bien cette réaction de Dick – le héros de cet article – réaction de surprise, lorsque devenu adulte, vers la cinquantaine, il relit ces éléments de sa propre analyse : « Oh mon Dieu ! » s’exclame-t-il (selon Phyllis Grosskurth, la biographe de Melanie Klein).
16 Et il réitère cet appel à un Autre, appel qui, pour le coup, nous rend proche de sa réaction.
17 J’aurais tendance à imaginer qu’alors le livre puisse lui tomber des mains. Ce choc et cet appel font écho, à mon sens, à ce que raconte Melanie de cette première séance. Dick a alors 4 ans. Elle intervient en ces termes dans un jeu où un train (qui va représenter Dick) rentre dans la gare (qui va représenter Maman) : « La gare c’est Maman, Dick rentre dans Maman », dit-elle. À cet énoncé, l’enfant lâche son train jouet comme s’il était devenu brûlant et il détale pour se dissimuler. Après quelques interventions, dans un registre que l’on situerait du côté de l’imaginaire lacanien, Dick en arrive enfin à appeler sa nurse. Lui qui n’avait jusque-là jamais pu appeler – comme c’est le cas des enfants autistes. Cette fuite peut être considérée comme l’expression motrice d’un premier Moi, d’un Moi plaisir originel qui veut introjecter en lui tout le bon et jeter hors de lui tout le mauvais, soit ce qui précède le jugement d’existence.
18 Et l’on peut donner à ce qui est là comme injecté par l’analyste le statut d’un signifiant-maître, ce que Lacan écrit S
19 Melanie Klein semble elle-même surprise, voire embarrassée, puisqu’elle avertit, après coup, le lecteur de ce que cette intervention ne lui est pas coutumière d’une part, et d’autre part, qu’elle est – dit-elle – « forcée d’interpréter en se fondant sur ses connaissances générales ».
20 Lacan, dans Les écrits techniques, confirme qu’il ne s’agit pas là d’interprétation au sens analytique.
21 Mais alors, qu’est-ce qui fait que ce qui n’est pas une interprétation entraîne ce déplacement, ce progrès ?
22 Cette question est d’autant plus cruciale que l’héritage kleinien a donné le trait à des dérives chosifiantes (on dirait kleinistes) :
23 Je pourrais citer « le jeu de la mauvaise main et de la bonne main » où une éducatrice apprend à l’enfant, à l’aide « d’une mauvaise main », confectionnée à partir d’un gant au contact désagréable, à projeter au dehors le mauvais, tout en introjectant le bon. Sigmund Freud nous mettait pourtant en garde, dans le chapitre vii de La science des rêves, « de ne pas prendre l’échafaudage pour le bâtiment ».
24 Autre exemple : à la suite du concept de position dépressive, on a parlé de dépression en termes de passage réel nécessaire vers la sortie de l’autisme, et on a fait de l’angoisse, non plus une nécessité logique ou technique et dynamique, mais le but en soi d’une thérapie. À cet égard, il est intéressant de relire le passage de cette biographie de Melanie Klein où elle console Dick quand il pleure : « La vie n’est pas si mauvaise que ça ! », lui dit-elle.
25 Ces quelques remarques sont, en quelque sorte, une mise en garde destinée à nous éviter le piège de vouloir « faire du Melanie Klein » aujourd’hui.
26 En quoi donc cette verbalisation pourrait tout de même faire trou, ouvrant ainsi la voie à des S
27 Melanie Klein, « perforeuse de connaissances » selon l’expression de Lacan, peut-elle produire du refoulement originaire ?
28 Sans doute devons-nous aborder cette question de manière latérale en en soulevant une autre résumée ainsi : est-il possible d’effectuer une « greffe du Symbolique » s’il n’y en a pas déjà ? Pour nous, et suivant en cela ce que nous disait à ce sujet Jean-Paul Hiltenbrand, lors des préparations à cette journée, la réponse est non, si l’on se place d’un point de vue psychanalytique, c’est-à-dire si l’on prend en compte la catégorie de l’impossible. La suppression de cette catégorie reviendrait à se fourvoyer dans l’illusionnisme de la réparation, ou bien encore d’une science qui serait humaine, une science adéquate à l’homme. Et pour étayer encore cela, on peut puiser toujours dans le même texte : elle nous parle des « rudiments de vie fantasmatique et de formation symbolique dont Dick faisait preuve ». « C’est le contact avec ces rudiments – dit-elle encore – qui m’avait permis d’accéder à son inconscient. »
29 Lacan, dans le séminaire sur Les écrits techniques, semble contredire cette dernière remarque : « Il n’y a aucune espèce d’inconscient dans le sujet », dit-il en parlant de Dick.
30 Pour le coup, la position de Melanie Klein semble plus rigoureuse car elle prend en compte cette catégorie de l’impossible. Si le symbolique ou l’œdipe semblent être fournis « clé en main », le destin immédiat de cette clé est de tomber comme le petit train jouet et, à notre sens, si cette clé tombe c’est qu’il y a attraction au sens où Sigmund Freud en parle lorsqu’il prend en considération « l’attraction que le refoulé originaire – le S
31 En reprenant une interrogation similaire centrée sur le Moi, on pourrait se demander s’il serait possible de « permettre la mise en place de ce Moi » par une opération où il y aurait, chez la mère, « identification spéculaire avec le regard de l’analyste », là où il y aurait eu une absence de mise en place du rapport spéculaire. Je reprends là des hypothèses de Marie-Christine Laznik, dans le n° 10 de La psychanalyse de l’enfant.
32 Là aussi, en suivant Melanie Klein, on peut lire cela : « Dans le cas de Dick, bien entendu, comme dans n’importe quel autre, l’accès à l’inconscient doit passer par le Moi. Les faits ont prouvé que ce Moi insuffisamment développé était néanmoins propre à établir un contact avec l’inconscient. »
33 Lacan, toujours dans son commentaire, parle « d’inertie moïque initiale » et non pas « d’absence de moi initiale ». Il prend là une précaution sans doute préférable au leurre d’un « premier Moi » créé ex nihilo.
34 Récemment dans notre centre de jour, nous discutions de notre désarroi devant une rencontre impossible avec un enfant morcelé, angoissé, effondré. Une infirmière, fine et pertinente clinicienne me disait : « C’est la première fois que cela m’arrive ; il me regarde, je le regarde et cela n’induit rien. » Que signifierait alors nier cet impossible ?
35 Pour conclure enfin, en revenant aux Controverses, nous relèverons ce commentaire de Melanie Klein : « D’un point de vue théorique, je pense donc qu’il est important de noter que même dans un cas si grave de développement défectueux du Moi, il fut possible de faire évoluer et le Moi et la libido, de les faire évoluer en analysant simplement les conflits inconscients, sans faire peser sur le Moi d’influence éducative. »
36 Si, dans Le normal et le pathologique chez l’enfant Anna Freud est tout de même critique quant aux résultats d’une éducation assistée par la psychanalyse, l’espoir semé est alors sans doute toujours vivace. Pour preuve, cette question écrite soulevée en préparation d’une réunion de travail avec l’équipe de notre centre de jour Winnicott :
37 « Que peut-on comprendre de l’attitude et des demandes de certains enfants à la cantine qui souhaitent emmener quelque chose d’alimentaire en surplus, un quignon de pain par exemple ? Devons-nous le refuser ou accéder à la demande de l’enfant ? Comment resituer ce problème dans la prise en charge de l’enfant ? »
38 Sans doute les personnes avec qui je travaille se sont-elles habituées à ce que je ne me positionne pas sur le plan des limites à donner à un enfant, sur des préceptes éducatifs, etc.
39 Une éducatrice, plutôt troublée, a évoqué alors un enfant qui, de manière rituelle à la cantine, va depuis peu prendre un quignon dans la panière et lui parle de ce quignon comme d’un bébé qui est malade, qui a des boutons, puis d’un autre quignon qui vient à représenter une maman selon lui et de se mettre à en sucer la partie conique, jusqu’à y faire un trou. Il s’agit d’un enfant pour qui tout fait signe et angoisse habituellement : le bruit de l’eau dans les canalisations, le soleil qui disparaît derrière les nuages… Avec ce rituel, cette itération, ce jeu trouve une adresse et cette éducatrice est désorientée, comme déplacée de sa fonction d’accompagnatrice pour le repas, de sa fonction éducative.
40 Nous avons alors évoqué à la suite de Jean Bergès « le débordement par le fonctionnement… » Fonctionnement qui, dit-il, « ne tient en rien à l’imaginaire, à l’image du corps ». Notre intervention, dans cet échange, a plutôt consisté à mettre en valeur ce débordement ; débordement d’une fonction éducative, fonction dans laquelle le Moi aurait été chargé de prendre le dessus sur le ça. Notre intervention pouvait alors être située dans une perspective mieux indiquée par cette autre traduction de la formule freudienne : « Là où ça était, je dois devenir. »
POUR CITER CET ARTICLE
Christian Rey « Premiers mois », La revue lacanienne 1/2011 (n° 9), p. 195-199.
URL : www.cairn.info/revue-la-revue-lacanienne-2011-1-page-195.htm.
DOI : 10.3917/lrl.111.0195.




