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S'inscrire Alertes e-mail - Langage et société Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezDe la stabilité de l’Imaginaire Linguistique
AuteurAdamou Evangelia du même auteur
Laboratoire THEDEL Université René Descartes-Paris VINTRODUCTION
Dans le présent article, issu d’une thèse de doctorat en linguistique soutenue en 2001, nous abordons la question de la stabilité des représentations linguistiques, en nous appuyant sur le cadre de l’Imaginaire Linguistique proposé par Anne-Marie Houdebine (1979,1985). À partir d’un corpus d’entretiens, nous examinons la façon dont les Français évaluent des néologismes forgés tantôt sur des racines grecques, tantôt sur des racines “autochtones”. Le point qui nous intéresse plus précisément est la question de la stabilité ou de la fluctuation dans les attitudes des sujets interrogés[1] [1] Selon la proposition de Nicole Gueunier (1997), nous considérons...
suite (nous parlerons désormais de stabilité attitudinale et de fluctuation attitudinale). Il s’agit de montrer comment la fluctuation attitudinale, entre fiction et prescription, est fonction de l’Imaginaire Linguistique, et non de l’ajustement dialogique entre interviewé et enquêteur, comme le proposent d’autres chercheurs[2] [2] La fluctuation dans les attitudes a été abordée notamment...
suite. Dans nos entretiens, nous pouvons observer en effet, d’une part, des cas de stabilité attitudinale où les sujets n’hésitent pas à s’opposer à l’enquêteur; d’autre part, des cas de fluctuation, mais qui ne vont pas sans de multiples résistances des sujets devant une modification radicale de leur attitude. Enfin, nous observons des cas de fluctuation spontanée que nous interprétons comme une tension à l’intérieur même de l’Imaginaire du sujet.
LES REPRÉSENTATIONS LINGUISTIQUES DU POINT DE VUE DE L’IMAGINAIRE LINGUISTIQUE
2 La notion de représentations linguistiques est abordée de façon très diverse par les linguistes, tant au niveau théorique qu’au niveau méthodologique. Il y a débat sur le “lieu” dans lequel les représentations se matérialisent, à savoir le sujet parlant. La conception du modèle de l’Imaginaire Linguistique (désormais I.L.) est psychanalytique : le sujet parlant manifeste en premier lieu « son rapport intime, primaire (Freud), à une langue (sa langue) le constituant comme sujet parlant (parlêtre selon Lacan) » (Houdebine (1997 : 167).
3 L’aspect intime du rapport du sujet à la langue n’enlève rien à sa part d’inscription sociale. Nous pouvons nous référer à Cornelius Castoriadis. Quand il considère la participation à la communication linguistique (définie comme une proto-institution de la société et comme la condition essentielle pour que le sujet puisse exister), il confirme la propriété de parlêtre de ce sujet. La distinction de deux aspects du sujet parlant, le social et l’intime, est en ce sens impensable; les effets de la socialisation « sont inextricablement tissés à la psyché telle que celle-ci existe dans la réalité effective » (Castoriadis, 1997 : 266).
4 L’I.L. ne rejette pas la nature sociale du sujet parlant, tout en accordant une prépondérance théorique à son aspect subjectif, dans le sens où « la socialisation est le processus moyennant lequel la psyché est forcée d’abandonner (jamais complètement) son sens originel monadique pour le sens participé fourni par la société, et de subordonner ses créations et ses poussées propres aux exigences de la vie sociale » (Castoriadis, 1997 : 257). Une lecture attentive d’A.-M. Houdebine montre qu’elle envisage un sujet parlant socialisé, construit par le discours de l’Autre familial et social, par son époque et par les rationalisations, voire les fictions, de la société linguistique dans laquelle il s’inscrit. Pour autant, le sujet parlant n’est pas seulement un porteur de normes sociales (Boyer, 1990), ou d’idéologies (Eloy, 1999). C’est ce qu’indique l’hétérogénéité des attitudes des membres d’un même groupe social. Cette position théorique a un impact méthodologique évident. Elle conduit à commencer par l’analyse individuelle des discours et à ne regrouper les sujets dans des catégories sociologiques, que dans un deuxième temps, et seulement si l’analyse montre qu’ils partagent des attitudes identiques.
5 Enfin, A.-M. Houdebine, en définissant l’I.L. comme le « rapport du sujet à la lalangue (Lacan[3] [3] Avec ce concept lacanien, A. -M. Houdebine réintroduit les...
suite ) et la Langue (Saussure) », rappelle l’importance du système linguistique qui se trouve à la base de toute définition du sujet parlant. Ce dernier hérite entre autres d’un vocabulaire, d’une syntaxe et d’une prononciation familiale et régionale que le linguiste se doit de prendre en compte dans son analyse. La pertinence linguistique des facteurs externes fonde la particularité de l’I.L.; les facteurs subjectifs et sociaux sont étudiés afin de montrer leur rôle dans l’explication et dans la prédiction de la synchronie dynamique (Martinet, 1975).
L’ENQUÊTE
6 Notre réflexion sur la stabilité de l’Imaginaire Linguistique s’appuie sur un corpus de 60 entretiens semi-directifs, centré sur les dénominations à matériau grec ou autochtone en français. L’enquête a été menée en France en 1999-2000. Les entretiens, d’une durée de 15 minutes en moyenne, sont habituellement réalisés en situation d’interlocution binaire, entre l’enquêtrice et l’informateur. L’échantillon est constitué de locuteurs Français francophones, d’âge, de niveau d’études, de sexe différents et ayant des rapports variés au grec.
7 Pour étudier l’Imaginaire Linguistique, nous nous sommes penchée sur l’aspect attitudinal présent dans le discours métalinguistique des sujets parlants. Nous considérons le discours métalinguistique comme un reflet de l’activité métalinguistique (l’actualisation, par le sujet parlant, de la fonction métalinguistique du langage (Jakobson, 1963 : 218), sans prétendre pour autant l’atteindre dans sa totalité, faute d’une étape intermédiaire entre l’activité cognitive et son actualisation linguistique explicite. L’Imaginaire Linguistique est donc appréhendé viales attitudes des sujets parlants, telles qu’on les repère dans leurs évaluations plus ou moins normatives.
8 Dans nos entretiens, nous avons proposé aux informateurs de réagir à différents néologismes correspondant au signifié “spécialiste de maladies des végétaux”: des lexèmes à matériau grec (phytopathologue, phytiatre), autochtone (médecin de plantes) ou hybride (phytorinaire). La variation des signifiants, en dehors des évaluations immédiates sur les lexèmes proposés, a servi de prétexte pour faire parler – peut-être même pour faire réfléchir pour la première fois – sur le grec et sur les traces qu’il a laissées en français. Nous avons focalisé sur des lexèmes spécialisés conformément au constat, apparu très tôt dans les études attitudinales, selon lequel les évaluations des locuteurs concernent essentiellement les usages les plus marginaux, comme c’est le cas ici avec ces lexèmes rares. Les formes lexicales bien intégrées ne suscitent au contraire que des évaluations neutres (ex.[4] [4] Les énoncés sont identifiés par deux chiffres; le premier...
suite « ben c’est/disons que c’est un mot qui fait partie du langage courant// donc c’est comme une armoire ou un tableau/pédiatre c’est la même chose » (24/14) ; ou bien que des évaluations qui concernent les signifiés (ex. [un tremblement de terre ou un séisme] « pour moi ça a la même signification/c’est l’inquiétude la terreur// angoisse// ben la révolte avec une révolution des + des systèmes actuels/euh électroniques » (16/5).
9 Les évaluations relevées dans les entretiens ont été réparties en trois classes de normes subjectives: les normes prescriptives, pour les évaluations étayées par un discours institutionnel, les normes fictives, pour les arguments esthétisants non étayés par un discours antérieur scolaire ou grammatical et les normes communicationnelles, pour les arguments qui mettent l’accent sur la compréhension et l’intégration au groupe. Pour notre objet lexical, nous avons repéré plus précisément :
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- Des normes prescriptives d’intensité variable : ex. « phytorinaire c’est pas du français/c’est pas acceptable en français » (26/22); ex. « ça serait le terme/je sais pas// au niveau tu vois terme correct » (2/16).
Des normes prescriptives à tension fictive : -
- Lorsque les informateurs confèrent au grec ancien des qualités dénomination précise : ex. « il y a une supériorité de + la lan- grecque de/une possibilité de meilleure précision » (3/83). Ces évaluations témoignent, pour une part, d’une vision fictive, parce opèrent des distinctions qualitatives entre les langues et moyens qu’elles utilisent. Pour une autre part, elles témoi-d’une vision prescriptive, parce qu’elles s’inscrivent dans reprise approximative du discours institutionnel, qui véhicule d’une précision obtenue en terminologie par le recours aux d’origine grecque, ce que signale déjà Claude Hagège : « un qui se rapporte facilement à des racines connues éveille associations qui peuvent altérer le sens requis, alors qu’un international opaque, précisément parce qu’il n’est pas lesté ces différences locales, est un instrument adéquat : démotivé, peut s’appliquer à un objet ou à un concept précis » (Hagège, 1992 : 180).
- Pour traiter de la fiction d’origine qui inscrit le français dans rapport de filiation au grec, manifeste dans l’héritage lexical, qui refoule l’usage que les scientifiques ont fait du grec pour création terminologique : « oui on est les héritiers/pour une partie de la langue » [grecque] (41/12).
- Des normes fictives esthétisantes, pour des jugements invoquant la beauté des lexèmes : ex. « c’est plus joli »; ou la valorisation sociale qu’on peut en attendre : ex. « ça fait beaucoup plus scientifique ça fait beaucoup plus crédible » (13/55). Dans notre enquête, la valorisation sociale est liée à la scientificité et elle est souvent associée à une dénomination dite complexe. Lorsque les moyens lexicaux compliqués sont reconnus être à la base d’une valorisation de l’objet représenté, nous considérons qu’il y a tension mystificatrice[5] [5] Ce terme renvoie à la fonction mystificatrice du langage...
suite. - Des normes communicationnelles lorsque les informateurs manifestent le souci d’atteindre un degré d’intercommunication optimal : ex. « parce qu’au moins même les gens qui ne sont pas instruits pourront comprendre »
Les normes subjectives ont été mises en relation avec les usages, afin de repérer leur dynamique, et de noter d’éventuelles corrélations entre variables sociales et Imaginaire Linguistique. Ces aspects ne seront pas abordés dans cet article qui analyse les entretiens sous l’angle de la fluctuation des attitudes entre les différentes normes subjectives.
LES NIVEAUX DE STABILITÉ ET D’INSTABILITÉ DE L’IMAGINAIRE LINGUISTIQUE
11 Pour aborder la dynamique attitudinale, et par ce biais la dynamique de l’Imaginaire Linguistique, nous avons distingué deux situations de production du discours. La première concerne un locuteur suivi pendant un laps de temps important, dans des situations différentes, face à des objets divers, conditions qui permettent d’observer des manifestations d’instabilité attitudinale. La deuxième concerne un locuteur, placé dans une situation unique, en l’occurrence le temps d’un entretien, et interrogé à propos d’un seul objet d’évaluation; nous observons dans ce cas la possibilité soit de stabilité, soit de fluctuation attitudinale.
-
Instabilité attitudinale
12 A.-M. Houdebine avance le concept d’instabilité attitudinale pour décrire la modification de l’attitude (prescriptive, communicationnelle, fictive) d’un informateur. Plus précisément, l’instabilité attitudinale se manifeste « selon que les “jugements” sont spontanés ou extorqués (c’est-à-dire demandés par questionnaires ou tests de normativité), tant en ce qui concerne l’auto-évaluation de l’informateur, que celle d’un autre sujet (technique du locuteur masqué), ou d’autres groupes de locuteurs » (Houdebine, 1995). En outre, l’Imaginaire Linguistique des locuteurs varie en fonction des langues à évaluer et dépend notamment du « statut du parler, eu égard aux contacts d’idiomes ou de variétés, et de son rôle d’intégration, voire de promotion sociale, dont dépendent en partie les macro-représentations du sujet et ses rationalisations. Celles-ci pouvant différer de micro-repérages normés, plus ou moins prescriptifs » (Houdebine, 1995). L’instabilité attitudinale remet en question la notion de communauté linguistique telle qu’elle a été proposée par William Labov, puisque la communauté supposerait des normes et des idéalisations partagées par tous les membres de la communauté.
13 Nous devons nous interroger sur les effets qu’un décalage chronologique important peut avoir sur la stabilité de l’Imaginaire Linguistique, lorsque change la situation socioprofessionnelle des locuteurs. Comme nous n’avons pas encore mené ce type d’enquête, qui suppose un grand laps de temps entre chaque entretien avec un même informateur, nous préférons rester prudente. Nous nous contentons de citer un extrait dans lequel la locutrice songe à l’attitude fictive de dénomination mystificatrice, qui était à son avis la sienne lorsqu’elle était étudiante à l’Université, et à l’attitude communicationnelle qu’elle manifeste maintenant qu’elle est journaliste :
14
Fluctuation attitudinale
15 Nous empruntons le terme de fluctuation aux études phonologiques, où l’on a repéré « la possibilité pour le même locuteur, dans les mêmes circonstances, de faire alterner librement deux ou plus de deux phonèmes dans la même unité significative, et cela seulement pour certaines unités du lexique » (Clairis, 1981 : 103). Nous utilisons le terme de fluctuation attitudinale lorsqu’on observe la possibilité pour le même locuteur, dans les mêmes circonstances, de faire alterner son attitude pour un seul objet. Il s’agit pour nous de savoir si la fluctuation attitudinale a lieu sous la pression de l’interaction, de façon sollicitée, ou non, et si elle suppose une modification radicale de l’attitude exprimée en premier lieu.
16 Nous avons donc analysé plusieurs types d’interactions de type métalinguistique, afin d’apprécier l’influence du discours d’autrui sur la stabilité de l’Imaginaire Linguistique.
Fluctuation attitudinale sollicitée
17 Dans un premier extrait, que nous citons un peu longuement, une attitude communicationnelle est remise en question, par suite de l’intervention d’un tiers qui assiste à l’entretien (Informateur B, désormais I B). Cette intervention provoque un trouble dans la pensée de l’interviewée, l’informatrice principale (Informatrice A, dorénavant I A), trouble manifesté par des reculs et des reprises d’arguments, dans un effort pour adopter une attitude plus stable. Cette informatrice a 21 ans; elle est étudiante en Licence de gestion d’entreprise, et ne connaît pas le grec. Le locuteur B, a le même profil à l’exception du sexe.
18
13 I B : mais en même temps ça enlève le charme
14 I A : médecin/c’est vrai que le mot
15 I B : par exemple si pour psychologue on dirait + médecin de la tête
16 I A : médecin de l’individu ouais
17 I B : non médecin de la tête
18 I A : médecin de la tête/non c’est vrai que médecin de plantes c’est peut-être à la limite trop simplifié// phytopathologue c’est peut- être plus compliqué mais il suffit qu’il rentre dans l’habitude de gens/dans le vocabulaire de gens comme psychologue/et puis après on s’habituerait// mais peut-être que l’autre le deuxième c’était ?
19 E : phytorinaire
20 I A : phytorinaire c’est peut-être mieux [ah bon] ben rinaire ça fait penser à vétérinaire/ça concerne déjà pas des individus/pas des animaux non plus/mais c’est dans le domaine de la nature quand même// donc phytorinaire ouais
21 E : mais comment médecin de plantes ça fait trop +
22 I A : ça fait/ben/médecin de plantes/on a l’impression qu’on prend les gens un petit peu pour des imbéciles/médecin de plantes/ça fait vraiment/on a la/c’est vrai/c’est comme je sais pas/c’est décortiqué en fait/phytorinaire ou phyto + phyto + pathologue/c’est le traduire en fait quelque part/c’est ça en fait
23 E : alors le prestige en fait/ça influence le prestige du métier tu penses ?
24 I A : ben je pense/peut-être pas/mais/oh/remarque/si quelque part oui (bis)/ * ça fait trop simple peut-être comme terme
25 E : c’est pas lié alors à la science
26 I A : ouais voilà/il y a aucun terme dans le mot qui renvoie à la science// contrairement aux deux termes précédents// là je pense qu’on ferait mieux d’essayer l’un des deux premiers// mais bon/tout en sachant qu’au départ on sait pas du tout à quoi ça fait référence// ouais c’est vrai médecin de plantes tout de suite les gens savent à quoi ça */ le premier c’est/il faut le temps que les gens s’habituent
19 Nous pouvons nettement identifier dans cet extrait la fluctuation de l’attitude de la locutrice. Les normes communicationnelles initialement exprimées sont remises en question par la fiction à tension mystificatrice de l’autre locuteur, qui intervient sur le “charme” perdu lorsqu’on vise une compréhension optimale. La fluctuation d’attitude de la locutrice se manifeste quand elle admet que le mot « simple » et « compréhensible » est chargé de négativité car « trop simplifié ». À première vue son attitude semble modifiée, mais on note que le terme « compliqué » ne trouve de légitimité que du moment où il est susceptible de devenir communicationnel par suite de l’habitude langagière. Ainsi, le facteur initialement pertinent de “communicabilité” est maintenu. Une telle contradiction, probablement ressentie par la locutrice même, l’oblige à rechercher une autre solution, mais elle est apparemment peu convaincue de ce choix biaisé. Elle reprend un troisième terme, parmi ceux qui lui ont été proposés, terme qui pourrait représenter le juste milieu entre l’aspect communicationnel et la mystification. La fiction à tension mystificatrice est remise de nouveau en question, lorsque l’enquêtrice (E) insiste sur le critère qui a induit dans un premier temps la fluctuation attitudinale. La locutrice tente alors d’expliquer comment c’est « prendre les gens pour des imbéciles », en concluant : « c’est ça en fait », une remarque qui à nos yeux semble s’adresser à elle-même dans son effort pour stabiliser son attitude. Suivent les énoncés contradictoires 24 et 26, où l’on voit de façon assez nette que les facteurs de communication et de compréhension persistent. Tout au long de cet extrait, on voit que la déstabilisation, provoquée par l’attitude opposée d’un interlocuteur, n’aboutit pas à une modification radicale de l’attitude de la locutrice. À notre avis, ceci s’explique par son Imaginaire Linguistique, antérieur à la situation d’interlocution, et qui subsiste malgré les pressions de l’interaction.
Fluctuation attitudinale spontanée
20 Dans d’autres entretiens, on peut observer comment une intervention de l’interlocuteur n’est pas toujours nécessaire pour provoquer une fluctuation attitudinale; celle-ci peut advenir dans le cas où l’Imaginaire Linguistique est lui-même divisé. Dans l’exemple suivant, nous avons affaire à un type de fluctuation attitudinale spontanée, construite autour de la norme communicationnelle et de la norme fictive de valorisation sociale. La locutrice, âgée de 27 ans, est doctorante en astronomie et n’a pas connaissance du grec ancien, ni du grec moderne :
21
22 On note tout d’abord la prépondérance de la fiction de transparence à tension communicationnelle; les adjectifs « clair », « simple » et « transparent » indiquent que l’objectif de la communication est atteint, dans une vision fictive d’une langue non-arbitraire, d’une langue “parlante”. Dans un deuxième temps, face à la langue communicationnelle s’élève la langue légitimée par un usage socialement normé, voire normatif, exprimé par des qualifiants du type « correct ». La locutrice s’oppose pourtant à la prescription en soutenant les normes communicationnelles. Or la valorisation sociale du produit lexical remet de nouveau en question le choix initial peu « sérieux ». Le problème se pose désormais jusqu’à la fin de l’entretien car la locutrice ressent que la valeur sociale véhiculée par la langue est inséparable de la communication.
23 Étant donné les attitudes manifestées également dans d’autres entretiens, on peut tenter de conclure que les locuteurs adoptent dans un premier temps des attitudes directement liées à leur expérience personnelle de compréhension et ils réagissent à l’embarras provoqué par un nouveau mot qu’ils ne maîtrisent pas. Cette situation se heurte au fantasme de maîtrise de sa « propre langue », démenti de la façon la plus récurrente en matière lexicale. Le passage d’un rapport individuel et intime à la langue à un rapport social, à tension prescriptive, déclenche une déstabilisation du locuteur. Nous considérons que se manifestent ainsi deux types de rapport du sujet à la langue; un rapport individuel et un rapport socialement déterminé et prescriptif. Le locuteur privilégie tantôt l’un, tantôt l’autre, en tendant vers une stabilité attitudinale, même s’il conclut parfois sur une attitude souple qui prend en compte les deux types de rapports à la langue :
24
Stabilité attitudinale
25 Le point de vue théorique de l’antériorité de l’Imaginaire Linguistique par rapport à la situation d’interlocution est soutenu par des contre-exemples concernant des locuteurs qui persistent dans leur attitude initiale, sans le moindre signe de fluctuation. Dans les deux exemples qui suivent, les informateurs sont fermes, quant à l’attitude exprimée, communicationnelle pour le premier et prescriptive pour le second, car elle découle de leur vision de la langue.
Stabilité attitudinale communicationnelle
26 Notre premier exemple de stabilité attitudinale provient d’un informateur âgé de 31 ans, un commercial sans connaissance du grec.
27
33 E : ouais
34 I : ah oui on comprend mieux // c’est moins scientifique
35 E : c’est moins scientifique
36 I : oui c’est beaucoup plus comme on dit +à la portée de tout le monde hein ?
37 E : aha
38 I : oui oui
39 E : et toi tu préférerais lequel/en fait
40 I : eh bien pour faire passer un message/médecin de plantes ça passe mieux [oui] on est sûr que même le français moyen peut comprendre
41 E : mais au niveau de prestige ?
42 I : non au niveau de prestige médecin de plantes ça passe très très bien
43E :c’est vrai ?
44 I : ben oui// ben le prestige +c’est d’être compris quand même // si on est pas compris et ça sonne scientifique */ c’est quoi le but ?/ si c’est de vendre // je pense/hein [30]
28 Dans cet extrait, on peut noter une cohérence dans l’attitude du locuteur qui évalue les deux lexèmes selon les critères de communicabilité et de scientificité, tout en favorisant le premier. Cette attitude n’est, à aucun moment, abandonnée par le locuteur malgré les questions de l’enquêtrice, certes discrètes, mais exprimant très nettement l’étonnement et le doute, suffisantes de toute façon pour déclencher une fluctuation attitudinale dans d’autres entretiens. L’informateur (I) soutient la prépondérance des normes communicationnelles, quitte à nier les normes fictives du socialement acceptable lorsque l’objectif communicationnel ne fonctionne plus.
Stabilité attitudinale prescriptive
29 À l’inverse, le locuteur suivant maintient son attitude prescriptive face aux normes communicationnelles rappelées par l’enquêtrice. Cet informateur est un gastro-entérologue, âgé de 56 ans, ayant fait des études poussées en grec ancien :
30
18 I : non parce que dans les racines on peut être gastro-entérologue// et phytopathologue/et la phytopathologie/non phytiatre si/mais c’est
pas un nom/c’est pas un terme qui existe/il est pas courant/j’ai jamais
vu écrire phytiatre// médecin de plantes phytopathologue j’ai vu mais
phytiatre phytiatre jamais 19 E : ah bon// et bon à la fin phytorinaire 20 I : phytorinaire c’est +euh +soigner les plantes/les animaux par les plantes ?
21 E : pas du tout/c’est soigner les plantes/c’est la même chose/c’est à la
base de vétérinaire 22 I : oui bien sûr mais +phytorinaire c’est pas du français/c’est pas accep-table
en français// phytorinaire non phytorinaire non/parce que phytori-
naire ça veut dire aussi qu’on soigne les plantes/c’est plutôt soigner
les plantes qu’être soigné par les plantes 23 E : tout à fait 24 I : alors c’est le jardinier/ah mais j’avais pas compris le jardinier est un
phytorinaire d’accord (rires)// ça c’est des précieuses ridicules hein
quand même 25 E : des ?
26 I : des précieuses ridicules 27 E : ah ouais// et sinon est-ce que vous pensez que les mots d’origine grecque
gênent les Français/ils arrivent pas à les +comprendre tout à fait 28 I : ben les Français ne sont pas gênés par les mots d’origine grecque parce
que déjà les mots français ils les comprennent pas/alors les mots d’ori-
gine grecque ça les gêne pas du tout 29 E : ah oui ? (rires) parce que j’ai remarqué dans les entretiens que quand même
ça +/ ça leur pose énormément de problèmes/c’est à dire que médecin de
plantes ils préfèrent quephytopathologue/phytopathologue ils ont beau-
coup de mal 30 I : je pense que ce qu’on a fait/ce qu’on a comme bagages d’études/mais bon bien sûr/ils préfèrent des mots français qu’ils comprennent tout
de suite mais +/ si ils étaient phytopathologues ils voudraient peut-
être pas qu’on les appelle médecins de plantes 31 E : parce que ça fait plus sérieux ?
32 I : parce que + ça fait plus sérieux justement
31 Les premières réactions prescriptives qui excluent les lexèmes en question de la langue (« c’est pas acceptable en français, ça n’existe pas, c’est pas du français ») sont maintenues en situation d’allo-évaluation, lorsque l’enquêtrice met en avant le critère de compréhension et de communication. L’attitude puriste de ce médecin se manifeste par des commentaires sur la décadence du niveau de maîtrise de la langue par les locuteurs français. Nous avons donc dans cet extrait un exemple de stabilité attitudinale, tant en auto-évaluation qu’en allo-évaluation. L’énoncé 30 explique l’attitude puriste adoptée par le locuteur en l’inscrivant dans une vision, qui – contrairement à celle de l’informateur précédent – conçoit une langue régulée essentiellement par des hiérarchisations d’ordre social, où la communication n’a que peu d’importance, face au prestige social véhiculé par la langue.
CONCLUSION
32 Le maintien des facteurs pertinents pour le locuteur, même après une déstabilisation attitudinale, suggère que l’Imaginaire Linguistique existe préalablement à la situation d’interaction et qu’il n’est pas facilement altéré par le discours d’autrui. Il ne faut pas pour autant concevoir l’Imaginaire Linguistique comme une masse de représentations fossilisées. Cette interprétation – que l’on rencontre parfois – nous paraît dictée par la volonté de créer sur ce point une opposition suggestive mais fallacieuse entre les théories discursives[6] [6] Les courants discursifs proposent, à divers degrés, une...
suite et l’I.L. Selon nous, l’Imaginaire Linguistique est stable face à l’interaction (dans le sens où le sujet parlant est plein de représentations) mais il permet au sujet d’osciller entre les pôles prescriptif et communicationnel en fonction des objets à évaluer et des types d’évaluation.
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LABOV William (1976) – Sociolinguistique. Paris, Éditions de Minuit.
MARTINET André (1975) – « Diachronie et synchronie dynamique », Évolution des langues et reconstruction. Paris, Presses universitaires de France : 5-10.
— (1989) – Fonction et dynamique des langues. Paris, Armand Colin.
MAURER Bruno (1998) – « Représentation et production de sens », Cahiers de praxématique : « Linguistique et représentations », 31 : 19-38.
MESCHONNIC Henri (1997) – De la langue française. Paris, Hachette.
MILNER Jean-Claude (1978) – L’amour de la langue. Paris, Seuil.
PERGNIER Maurice (1989) – Les anglicismes. Paris, Presses universitaires de France.
Notes
[ 1] Selon la proposition de Nicole Gueunier (1997), nous considérons les attitudes comme des jugements positifs ou négatifs à partir desquels le travail peut remonter au modèle abstrait des représentations.
[ 2] La fluctuation dans les attitudes a été abordée notamment par Cécile Canut (2000) qui propose une dimension interlocutive dans l’ajustement des imaginaires linguistiques et par Jacques Brès (1996) qui parle d’une dimension interpersonnelle.
[ 3] Avec ce concept lacanien, A.-M. Houdebine réintroduit les équivoques dans l’étude linguistique. Par équivoque, on entend la capacité du signifiant de représenter le sujet par un autre signifiant. Cette possibilité, offerte essentiellement à l’oral, est très exploitée en psychanalyse. Par exemple, dans le discours d’un sujet évoquant le désir d’un/nuvone/, il peut y avoir équivoque entre “nouveau né” et “nouveau nez”. Le sujet inconscient fait irruption dans la séquence de langue et « tout bascule : la calculabilité syntaxique cesse, la représentation grammaticale cède et les éléments articulés tournent en signifiants » (Milner, 1978 : 104); on voit apparaître ce désir du sujet : « Lalangue est […] l’ensemble virtuel des dires du désir. » (Milner, 1978 : 105). Si, en psychanalyse, la voie vers l’inconscient passe par le rêve, les actes manqués et les lapsus, le linguiste, lui, ne peut avoir accès à l’inconscient que par ces traces linguistiques. Il peut se pencher sur les lapsus (Fenoglio, 1997), ou sur les autres traces de l’inconscient, impliquant toutefois également la participation du conscient, telles que le mot d’esprit (Freud, [1940] 1988) et la métaphore, ou encore sur les attitudes des sujets parlants vis-à-vis des langues.
[ 4] Les énoncés sont identifiés par deux chiffres; le premier correspond au code de l’informateur dans notre corpus et le second au rang dans l’entretien. Signes de transcription :/=pause brève,//=pause longue, +=allongement phonique, *=élément indéchiffrable, [ ]=chevauchement d’énoncés. I=informateur, E=enquêtrice.
[ 5] Ce terme renvoie à la fonction mystificatrice du langage (Pergnier, 1989). Il correspond aux discours de nos informateurs qui utilisent volontiers l’adjectif (ou son contraire démystifiant, à propos du terme médecin de plantes).
[ 6] Les courants discursifs proposent, à divers degrés, une approche des représentations comme objets de discours interactivement construits, donc de nature fondamentalement dialogique. Voir, entre autres, Bruno Maurer, 1998.
Résumé
Le présent article tente d’aborder la question de la stabilité des représentations linguistiques à la lumière du modèle dit Imaginaire Linguistique, proposé par Anne-Marie Houdebine. Une analyse d’entretiens réalisés à propos de dénominations (à base grecque ou autochtone en français contemporain) met en évidence la possibilité de stabilité ou de fluctuation de ces attitudes (on parlera de “stabilité” ou de “fluctuation attitudinale”). Il s’agit également de montrer comment la fluctuation attitudinale est fonction de l’Imaginaire Linguistique et ne résulte pas de la pression de l’interaction : cette démonstration s’appuie sur l’analyse de divers types de fluctuations attitudinales (sollicitées et spontanées, selon l’homogénéité ou l’hétérogénéité des objets et des circonstances du discours).
Imaginaire Linguistique, Représentations linguistiques, Attitudes, Fluctuations attitudinales, Stabilité attitudinale, Instabilité attitudinale
On the Stability of Linguistic Imagination This article broaches the question of the stability of linguistic representations in the light of the “Linguistic Imagination” model proposed by Anne-Marie Houdebine. An analysis of interviews carried out on the subject of naming (names based on Greek or native contemporary French), evidences the possibility of either stability or fluctuation of attitudes (one speaks of attitudinal stability or fluctuation). We also wish to show that attitudinal fluctuation depends on Linguistic Imagination rather than being the result of the pressions caused by interaction: our demonstration is based on the study of different types of attitudinal fluctuations: provoked or spontaneous (according to the homogenous or heterogenous nature of the objects and circumstances of the discourse involved).
Linguistic Imagination, Linguistic representations, Attitudes, Attitudinal fluctuations, Attitudinal stability, Attitudinal instability
PLAN DE L'ARTICLE
- INTRODUCTION
- LES REPRÉSENTATIONS LINGUISTIQUES DU POINT DE VUE DE L’IMAGINAIRE LINGUISTIQUE
- L’ENQUÊTE
- LES NIVEAUX DE STABILITÉ ET D’INSTABILITÉ DE L’IMAGINAIRE LINGUISTIQUE
- CONCLUSION
POUR CITER CET ARTICLE
Adamou Evangelia « De la stabilité de l'Imaginaire Linguistique », Langage et société 1/2002 (n° 99), p. 77-95.
URL : www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2002-1-page-77.htm.
DOI : 10.3917/ls.099.0077.





