Langage et société
Maison des sciences de l’homme

I.S.B.N.273510897X
142 pages

p. 55 à 97
doi: en cours

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n° 101 2002/3

 
1. CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES : LANGUE, CULTURE ET CIVILISATION EN AMÉRIQUE LATINE
 
 
De nos jours, une des questions cruciales qui se posent pour comprendre le statut d’une langue est de situer son fonctionnement dans le processus croissant d’urbanisation qui caractérise la constitution et la consolidation des États nationaux modernes. Il existe actuellement une surdétermination de la ville par rapport à la campagne et de l’État national par rapport à tout autre mode d’organisation politique des sociétés, puisque même les sociétés sans État, comme les sociétés indigènes, ont un statut juridique dans les États nationaux sur le territoire desquels elles sont établies (Orlandi 1999). Ce fait politique a un impact direct sur les phénomènes culturels et linguistiques, gérés selon les besoins créés par le fonctionnement de l’appareil juridicoadministratif de ces États et par les relations instituées entre eux.
Quand il s’agit de langues indigènes en Amérique latine, ce problème mobilise nécessairement certaines relations historiquement établies entre les notions de civilisation et de culture. La civilisation en Amérique latine, au sens étymologique de constitution de villes, réalisée à partir des modèles urbains européens, coïncide avec la désagrégation des cultures locales, indigènes, considérées comme non civilisées – cette fois au sens dominant depuis le XIXe siècle, de non évoluées donc inférieures(voir Rodríguez-Alcalá 2001b). La polysémie du terme civilisation, telle qu’elle apparaît dans les discours de la colonisation, produit un amalgame caractéristique dans la compréhension de cette réalité culturelle et urbaine. Civilisé signifieen même temps évolué (supérieur) et urbain. Or, les cultures indigènes sont exclues de ces deux sens du terme, ce qui veut dire que, comme elles sont considérées comme non civilisées (primitives, inférieures), les cultures (langues) indigènes sont exclues de la civilisation (constitution des villes).
Or la situation actuelle du guarani au Paraguay – objet de notre travail – semble échapper à cette règle, puisque la langue d’origine indigène continue de nos jours à être une langue absolument majoritaire, non seulement à la campagne, où elle prédomine de manière absolue, mais encore dans les villes, où sa présence est évidente dans les rues, bars, magasins, comme dans les média. En 1992, lors de la promulgation de la dernière Constitution nationale, le guarani a même été déclaré langue d’État, aux côtés de l’espagnol.
Au Paraguay, cette forte présence du guarani dans la société est un thème de discussion qui suscite fréquemment des positions radicales, comme on a pu l’observer lors du processus d’officialisation de cette langue, qui a provoqué des polémiques passionnées, aussi bien au Congrès National que dans les journaux [2]. L’institution du guarani comme langue d’État a constitué, pour de nombreux partisans de ce projet, un “geste” pour réparer les injustices envers la grande majorité du peuple, qui parle guarani, et tout particulièrement envers les monolingues, qui représentent une part de la société systématiquement marginalisée par le pouvoir public (bien que, au Paraguay, comme nous le verrons plus loin, les frontières linguistiques ne coïncident pas exactement avec les frontières sociales et bien que le guarani puisse être parlé également par les élites). Ceux qui s’opposaient au projet ont très souvent été accusés de reproduire les préjugés classiques selon lesquels la langue indigène est inférieure et incapable d’exercer les fonctions d’une langue civilisée.
Dans ce travail, nous voulons situer le nouveau statut légal du guarani dans une perspective historique et cerner quelques-unes des difficultés qu’affronte la politique linguistique actuelle. Nous ne cherchons pas à assumer une position militante pour ou contre les mesures adoptées, mais plutôt à trouver une définition équilibrée qui évite certains des syllogismes hâtifs qui caractérisent souvent les discours sur la langue. Nous nous opposons aussi bien à la posture ouvertement raciste, qui souligne l’incapacité de la langue indigène à traiter de la réalité du monde moderne, qu’aux nombreux discours qui, pour critiquer cette posture, attribuent au guarani une expressivité exceptionnelle et une grande capacité d’adaptation aux situations nouvelles. En fait, ces derniers ne font que reproduire – de façon bien intentionnée – le paramètre raciste qui définit la langue en termes de capacités ontologiques (voir Rodríguez-Alcalá 2000). Le statut actuel du guarani et les restrictions imposées à son fonctionnement dans la société ne doivent pas être compris comme un problème de capacité intrinsèque de la langue, mais bien plutôt comme le résultat d’un processus historique qui, depuis pratiquement cinq siècles, a déterminé – et limité – sa survie. À nos yeux, pour élaborer des politiques justes et efficaces, il est fondamental de comprendre ce processus historique.
En termes historiques, une des questions fondamentales est, justement, de comprendre le statut urbain; autrement dit : le guarani est-il une langue urbaine ? Répondre à cette question entraîne, à sontour, une série de difficultés, comme la définition même de langue urbaine – et, en dernière instance, d’urbain. Ces définitions sont un thème de discussion dans les différentes sciences humaines qui traitent de la problématique des villes.
Nous proposons donc d’aborder la question du guarani à partir de la distinction public/privé, pour ne pas limiter notre discussion aux critères géographiques (langue parlée essentiellement en milieu rural ou en milieu urbain) ou aux critères de “contenu” (langue liée à des thèmes de la campagne, du folklore, etc.) – même si ceux-ci seront également abordés. Si « habiter dans une ville signifie participer à une certaine forme de vie publique » (Rolnik 1998), notre objet sera, en dernière instance, d’essayer de comprendre le “caractère public” de la langue et le mode spécifique selon lequel, à travers elle, les habitants de la ville sont “interpellés” comme s’inscrivant dans les différentes pratiques urbaines.
Nous commencerons par un bref panorama historique de la situation linguistique paraguayenne, pour déterminer le statut urbain du guarani à partir des critères mentionnés et pour analyser comment les mesures adoptées à partir de son nouveau statut légal interviennent dans cet état de fait.
 
2. UN PEU D’HISTOIRE
 
 
Au Paraguay, le guarani constitue une langue dominante, parlée par environ 90 % de la population. Dans les zones rurales, sa prédominance sur l’espagnol est absolue [3]; dans les grandes villes de provinceet dans la capitale, il est également fortement présent dans les conversations de rue, dans les magasins, dans les bars, dans les programmes de radio, de télévision et dans les journaux, revues et autres publications. Au Paraguay – contrairement à d’autres régions latino-américaines où sont encore parlées des langues indigènes limitées aux zones rurales, aux groupes d’Indiens qui survivent et aux minorités métisses les plus pauvres – le guarani n’est pas seulement une langue d’Indiens et de ruraux, mais également une langue de la ville, parlée par les classes moyennes (d’origine métisse ou descendantes d’immigrants européens, asiatiques, etc.) dans les pratiques citadines les plus diverses.
Cette situation résulte des conditions historiques particulières du processus de colonisation dans la région [4]. Dès le XVIe siècle, deux ou trois décennies après la fondation d’Asunción (cÅ“ur du futur pays), en 1537, le guarani constituait la langue dominante, non seulement parmi les autochtones mais encore parmi les conquérants espagnols et leurs enfants métis, nés de leur union avec des Indiennes [5].
Néanmoins, la société qui va se forger alors n’est pas une société bilingue espagnol-guarani, mais une société majoritairement monolingue guarani (voir Melià 1992 : 58). Cette situation perdurera pendant toute la période coloniale, au point qu’un gouverneur, à la veille du XIXe siècle, après presque trois siècles de colonisation espagnole a pu affirmer :
Par une infortune fatale et d’autres causes qu’il ne convient pas de citer ici, nous sommes arrivés à cet extrême que la langue du peuple conquis domine et fait la loi auprès du conquérant [...]. (Lázaro de Ribera 1797 apud Melià 1992 : 107) [6].
Tous les témoignages de l’époque coloniale attestent la prépondérance absolue du guarani et l’implantation très précaire de l’espagnol, même parmi les colonisateurs et leurs descendants. Voici ce qu’en dit un père jésuite du XVIIIe siècle :
[...] dans les juridictions de ces villes, de nombreuses femmes, même parmi les élites espagnoles, ne parlent pas le castillan; ou le parlent très mal, et les hommes espagnols le parlent extrêmement mal. (Voir Melià 1992 : 100)
ou encore le gouverneur Pinedo, en 1777 :
[...] dans toute cette Province les autochtones parlent la langue guarani [...]
alors qu’ils ne comprennent même pas moyennement la langue castillane.
(Voir Melià 1992 : 108)
Cette situation se poursuit au long du XIXe siècle, y compris pendant la période postérieure à l’indépendance vis-à-vis de l’Espagne, en 1811. Selon Melià, jusqu’à la guerre de la Triple Alliance (Brésil, Argentine et Uruguay), également connue comme Guerre du Paraguay (1865-1870), le Paraguay était un pays où le guarani était la seule langue en tant que “fait social national” (voir Melià 1992 : 165). De fait, les voyageurs et commerçants évoquent pendant une bonne partie du XIXe siècle, la « substitution presque complète »du guarani à l’espagnol, situation généralisée à la campagne mais également observable à Asunción, y compris parmi l’élite sociale. Selon leurs témoignages, l’espagnol était « parlé et compris uniquement par les personnes les plus cultivées »(voir Azara apud Melià 1992 : 108) – ce qui généralement excluait les femmes, qui n’étaient pas scolarisées – et utilisé, essentiellement, dans l’administration publique et avec les étrangers :
Il est commun, à la campagne, que les personnes ne comprennent et ne parlent que le guarani, à l’exception des fonctionnaires publics ou de qui a reçu une certaine éducation [...]. Bien que cela semble bizarre, et bien que le père (Don Juan Bautista Rivarola) soit, pour ce pays, un homme instruit, qui a failli être nommé président, ni sa femme, ni ses filles ne parlaient espagnol. (Munck/1843-1869/apud Melià 1992 : 162)
La langue parlée au Paraguay est le “guarani” que parlaient les Indiens qui habitaient le pays avant l’arrivée des Espagnols. Cette langue est d’un usage si généralisé que l’on ne parle jamais espagnol, si ce n’est avec les étrangers, car en province, la grande masse est si ignorante de l’espagnol qu’il faut un interprète ne serait-ce que pour demander un verre d’eau. Parmi les meilleures familles, dans les villes et villages les plus importants, on comprend l’espagnol et on le parle avec les étrangers; sans aucun doute, même à Asunción, il y a des gens qui ne le parlent pas du tout. (Graham/1846/apud Melià 1992 : 162)
Toutefois, il convient de prendre en compte, ici, deux questions fondamentales pour mieux comprendre cette situation de la langue. Tout d’abord, il nous faut définir le guarani dont nous parlons.
Quelle est cette langue qui, adoptée par les colonisateurs, a été maintenue comme langue majoritaire de la nouvelle société constituée ? Quel impact a eu le processus colonisateur sur la langue des Indiens et sur son développement ultérieur ? À partir de l’arrivée des Espagnols, il nous faut distinguer quelques variétés principales qui se sont différenciées : le guarani des Indiens qui sont restés isolés; le guarani des Indiens “réduits” par les Franciscains et, surtout, celui des Indiens “réduits” par les Jésuites, qui ont adopté le guarani comme langue des missions (1610-1767/8), élaboré des grammaires et des dictionnaires et publié des Å“uvres dans cette langue; et enfin le guarani des métis qui ont formé la société coloniale, variété fortement marquée par le contact avec l’espagnol. Toujours selon Melià (1992), cette différenciation est clairement prise en compte vers le milieu du XVIIIe siècle, dans des documents qui attestent les problèmes d’(in) compréhension entre ces variétés, comme ce récit du Père Cardiel sur le problème des interprètes (colons métis, descendants d’Espagnols et de femmes indigènes) pendant les Guerres “Guaraníticas” (1753-1756), conduites par les autorités coloniales contre les Indiens des missions :
Dans l’armée, il y avait de nombreux Espagnols qui connaissaient la langue des Indiens, car ils étaient nés au Paraguay ou à Corrientes, et même parmi le commun des Espagnols cette langue était usuelle; mais ils le parlaient très mal, et formaient un mélange désaccordé de guarani et de castillan, de sorte que ni les Indiens ne les comprenaient bien, ni eux-mêmes ne comprenaient les Indiens, et parfois, comme ils étaient interprètes, ils disaient oui au lieu de non et non au lieu de oui, comme cela est très souvent arrivé dans l’avancée des fonctions de l’armée. (Cardiel/1780/1984 apud Melià 1992 : 65)
Le guarani parlé de nos jours, ou “guarani paraguayen”, a surgi de ce « mélange désaccordé de guarani et castillan » dont parle Cardiel, qui a conduit à l’affirmation – plus récurrente encore de nos jours – qu’« on parle mal » aussi bien l’espagnol que le guarani :
Le langage ou jeringonza qu’ils connaissaient au début n’était qu’un mélange de solécismes et de barbarismes des langues guarani et castillane, comme on l’utilise dans toute la gobernación du Paraguay et dans la juridiction de Corrientes. Dans ces deux villes, tous connaissent le castillan, mais dans les villages et dans tous les hameaux de la campagne, dans les champs et les fermes, on ne parle ni ne connaît, en général, et notamment parmi les femmes, rien d’autre que cette langue si corrompue… Il m’a fallu apprendre cette langue si altérée pour me faire comprendre, parce qu’ils ne comprenaient pas le guarani et moins encore le castillan; et ainsi je prêchais dans leur langage désaccordé. Et pour mieux expliquer ce que je dis, je prendrai un exemple : cette phrase : « Allons donc, obéissez aux commandements de la loi de Dieu, parce que si vous n’y obéissez pas, je vous condamnerai à l’enfer », se dit, en guarani : « Eneique pemboaie Tupa ñande quaita, pemboaie ey ramo, nia añaretame iquaipiramo peicomburune », etc. Et, que disent les Espagnols du Paraguay et de Corrientes ? « Neipe cumpli que los mandamientos de la ley de Dios, porque pecumplí ei ramo, peñe condenane a los infiernos ». Un peu comme si quelqu’un disait en latin : «Eia ergo, cumplite los mandamientos de la ley de Dios, porque si no cumpliveritis, vos condemnaveritis a los infiernos ». Qui pourrait comprendre ce charabia, si ce n’est quelqu’un qui connaisse aussi bien le castillan que le latin ? (Cardiel, 1758/1900 apud Melià 1992 : 59)
Quand nous parlons de la situation linguistique actuelle, il nous faut donc bien distinguer le guarani parlé par la société paraguayenne non indigène, ou guarani paraguayen – notre objet d’analyse –, du guarani des Indiens qui ont survécu. Ce sont des variétés différentes qui ne se comprennent que difficilement entre elles. Quant à la variété jésuite, elle a disparu en tant que telle avec la fin des missions, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle (1767-68), quand les Indiens réduits se sont dispersés et ont intégré la société coloniale de la région du Rio de la Plata.
La deuxième question à considérer pour comprendre la réalité urbaine du guarani est le mode spécifique qui a permis son maintien. À partir de la lecture des documents cités ci-dessus, il est clair que si le guarani s’est maintenu, non seulement comme langue de la campagne, mais également comme langue des villes, son usage a été historiquement exclu des pratiques qui tissent de manière plus caractéristique l’imaginaire urbain. Dès le début, le guarani a survécu comme langue orale :
[...] ils n’écrivent jamais quoi que ce soit en langue indienne, pas même ceux qui savent écrire. (Cardiel apud Melià 1992 : 60)
et comme langue de la sphère privée :
La langue guarani s’utilise couramment parmi les Espagnols de la ville de Corrientes, ainsi que dans les colonies de Villa Rica et Curuguaty. Plus encore, dans la ville même de Asunción (siège du gouverneur et capitale de la province) le Père Roque de Rivas (mort à Faenza en 1790) expliquait en guarani, d’un lieu élevé, les mystères de la Religion et les devoirs moraux, sous les applaudissements et au grand profit de ses auditeurs qui, bien qu’ils parlassent espagnol, préféraient qu’on leur parle en guarani, auquel ils étaient habitués depuis leur enfance et qu’ils utilisaient pour converser entre eux, à la campagne et chez eux. (Peramás 1793 apud Melià 1992 : 74). (Nous soulignons).
Langue orale, « de la campagne et des maisons », du domaine privé, associée à des « usages vulgaires et triviaux », c’est-à-dire informels :
La langue guarani a certainement ses secrets (patavinitates), encore que quand il s’agit de sujets vulgaires et triviaux, elle est suffisamment comprise pour être utilisée réciproquement par les deux groupes de personnes (Paraguayens et Indiens). (Charlevoix 1779 apud Melià 1992)
Les politiques linguistiques successives qui ont essayé (sans trop de succès) de retirer au guarani jusqu’à cet usage oral et privé ont renforcé cette restriction, en l’excluant du cadre administratif et de l’éducation, comme des autres pratiques institutionnelles, toujours réservées à l’espagnol. Après quelques modifications de cette situation, dans les premières décennies du XXe siècle, le guarani a été progressivement inclus dans l’enseignement des écoles et des universités – à partir des années 40 et 50 – et a finalement été reconnu comme langue nationale par la Constitution de 1967, puis comme langue officielle dans la dernière Constitution de 1992. Le résultat le plus significatif de ce processus a peut-être été la création du Programme National d’Éducation Bilingue, en 1994, qui prévoit une alphabétisation en guarani et en espagnol, même pour la minorité monolingue en espagnol.
Ce processus s’est accompagné d’un débat historique sur la pertinence du maintien du guarani dans la société, débat qui pourrait être formulé de la manière suivante : le guarani, en raison de son origine, peut-il remplir les fonctions d’une langue “civilisée” et exprimer la réalité urbaine d’un État moderne ?
Contre ceux qui affirment que le guarani est incapable d’exprimer des concepts “abstraits”, “sophistiqués” de la culture urbaine moderne, une deuxième posture s’est dégagée, qui critique ce “racisme linguistique” et soutient que le guarani est une langue équivalente aux autres – l’égale de l’espagnol – et peut donc exprimer toutes sortes de concepts et soutenir tout type de discours.
Cette deuxième posture semble s’être matérialisée dans la politique linguistique actuelle, qui représente un geste clair affirmant que le guarani peut remplir les fonctions d’une langue publique, écrite, officielle, soutenir tout type de discours institutionnel et constituer, auprès de l’espagnol, une langue d’État.
C’est dans ce contexte que s’inscrit le présent travail.
Les questions auxquelles il nous faut répondre sont les suivantes :
  • le guarani est-il devenu de fait une langue urbaine, du domaine public (officielle/écrite)?
  • dans quelle mesure la politique linguistique adoptée a-t-elle contribué à cette mutation ?
Pour essayer de répondre, nous proposons, tout d’abord, de caractériser la situation actuelle du guarani en considérant les différents sens de “urbain”, ensuite de discuter certains aspects de la politique linguistique actuelle, en nous centrant sur l’analyse de quelques documents de la réforme de l’enseignementla plus récente.
 
3. LE GUARANI COMME LANGUE URBAINE
 
 
3.1. Le guarani à la campagne et à la ville
À partir des statistiques du dernier recensement de 1992, nous pouvons formuler quelques conclusions sur la réalité actuelle du guarani et sur les modifications qui ont pris place au cours du XXe siècle. Pour ce qui est du contraste guarani/espagnol, la prépondérance du premier sur le second persiste de façon absolue : 87 % de Paraguayens parlent guarani contre 57% qui parlent espagnol (monolingues et bilingues inclus). Si nous excluons le pourcentage des bilingues – 50% selon les statistiques – nous obtenons 37% de monolingues en guarani contre seulement 7% de monolingues en espagnol. Si nous considérons la distinction ville/campagne, nous pouvons la réduire, grosso modo, au contraste entre la capitale Asunción (et le Département [7] Central, où elle se situe) et la province [8]. Partout, sans exception, il y a davantage de personnes parlant le guarani que de personnes parlant l’espagnol – même dans le Département Central qui inclut la capitale, où 90% des personnes parlent le guarani contre 87% l’espagnol (toujours si l’on additionne monolingues et bilingues). Le deuxième constat est le nombre très faible de monolingues en espagnol : même dans le Département Central, il est de 9 % (la moyenne nationale, nous l’avons dit, étant de 7 %) et dans la plupart des provinces il ne dépasse pas les 3 %, comme le montre le tableau 2).
Si le guarani prédomine sur l’espagnol partout – y compris dans la région de la capitale –, le grand déséquilibre entre ville et campagne concerne le nombre de gens qui parlent également l’espagnol. Ce nombre varie énormément entre la région de Asunción, où la plupart des gens parlent l’espagnol (87 %), et les provinces de San Pedro et Canendiyú, où la situation de l’espagnol est la plus minoritaire (19 %), alors que la moyenne, pour le reste des régions, se situe aux alentours de 30%. La situation par région est présentée par le tableau 1 (page suivante).
L’autre grand déséquilibre entre ville et campagne, inverse du premier, est le nombre de monolingues en guarani : dans la région de la capitale, il est de 12 %, alors qu’en province il atteint des pourcentages qui oscillent entre 74 % et 79 % (Départements de Caazapá et San Pedro, respectivement), sans jamais être inférieur à 25-26 % (Región Occidentalet Département de Alto Paraná, respectivement), alors que la moyenne, dans les autres régions de province, approche les 50 %. Ce contraste est mis en évidence dans le tableau 2 (ci-contre), nous pouvons le comparer à l’indice très faible de monolingues en espagnol qui est commun à toutes les régions.
TABLEAU 1
Agrandir l'image TABLEAU 1
Il ne serait donc pas exagéré d’affirmer que le Paraguay est un pays qui parle le guarani, avec un pourcentage variable de personnes parlant également l’espagnol (ou d’autres langues dont la présence sera commentée ci-dessous) et où le contraste ville/campagne intervient pour marquer une très forte variation entre la région de la capitale (où la plupart des gens parlent également l’espagnol) et la province (où le monolinguisme guarani est très élevé) [9]. Comme exemple le plus extrême de cette situation nous pouvons mentionner le contraste entre le Département Central (Asunción) et le Département de San Pedro. Néanmoins ce contraste se répète dans toutes les régions comme le montre le tableau 3 (page suivante).
TABLEAU 2
Agrandir l'image TABLEAU 2
De plus, ces chiffres doivent être considérés avec précaution, puisque, selon divers spécialistes, dans ces enquêtes, le degré de maîtrise de l’espagnol considéré comme suffisant pour dire qu’un individu est bilingue serait très précaire. La présence effective de l’espagnol, surtout à la campagne, pourrait donc encore être inférieure à ce que ces chiffres indiquent.
Les comparaisons faites jusqu’ici ne prennent en compte que la situation du guarani face à l’espagnol. Il nous faut également considérer la situation d’autres langues d’immigration plus récentes (au long du XXe siècle), comme l’allemand, le platt deustch des mennonites, le coréen ou le portugais. La présence de ces langues est si importante dans certaines régions qu’elles arrivent à égaler ou même à dépasser le pourcentage des monolingues en guarani et, donc, également celui des monolingues en espagnol. Les deux exemples les plus significatifs sont, d’un côté, le Département de Canendiyú, à la frontière avec le Mato Grosso do Sul (Brésil), où le pourcentage de personnes parlant d’autres langues (essentiellement le portugais) est de 41% – supérieur à celui des monolingues en guarani (40%), espagnol (2 %) et bilingues espagnol-guarani (17 %); dans ce département, d’ailleurs, le pourcentage de ceux qui parlent d’autres langues (41 %) se rapproche du nombre total de personnes (monolingues et bilingues) parlant le guarani (57 %) et fait plus du double du pourcentage de ceux qui parlent espagnol (19 %) (Tableau 6). D’un autre côté, la Región Occidental, où l’indice d’usage d’autres langues (36%) correspond principalement au platt deustch des colonies mennonites installées dans la région, outre d’autres langues indigènes différentes du guarani (la plus grande partie de la population indigène encore vivante de nos jours, environ 1 % de la population totale du pays, se concentre dans cette région). Le pourcentage de ceux qui parlent d’autres langues dans la Región Occidental est de 36%, et dépasse également l’indice de monolingues en guarani (25 %) et en espagnol (2 %), et égale le nombre de bilingues espagnol-guarani (36 %). Finalement, dans les cinq régions où le nombre total de personnes parlant le guarani est inférieur a 95% – Départements de Canendiyú (57 %), Itapúa (85 %), Amambay (85 %), Alto Paraná (73 %) et la Región Occidental (61 %) – cet indice semble modifié davantage par ces autres langues que par l’espagnol (voir Tableau 5).
TABLEAU 3
Agrandir l'image TABLEAU 3
Si nous additionnons le nombre de personnes parlant le guarani et l’espagnol (monolingues ou bilingues) et d’autres langues, nous obtenons la configuration linguistique suivante :
TABLEAU 4
Agrandir l'image TABLEAU 4
L’analyse des chiffres montre que les principaux changements entre la situation du XIXe siècle et la situation actuelle sont une plus grande diffusion de l’espagnol et l’apparition d’autres langues comme phénomène significatif dans le paysage paraguayen. Mais la situation majoritaire du guarani, moindre dans les villes, où prédomine l’espagnol, et écrasante à la campagne, se maintient.
En somme, si en termes géographiques le guarani n’est pas une langue (exclusive) de la campagne, nous pouvons dire que la campagne continue (presque exclusivement) à ne parler que le guarani (et d’autres langues), et que l’espagnol y est absolument minoritaire. Il nous reste encore à étudier la forme de présence du guarani dans la ville pour mieux comprendre sa réalité en tant que langue urbaine.
3.2. Le guarani dans l’espace public de la ville
Le guarani dans la ville, historiquement langue orale, de la sphère privée, associée à des usages informels, est-il devenu une langue publique (écrite/officielle)? Pour aborder cette question, nous ferons appel à la distinction public/privé; en commençant par définir ce que nous entendons par “public”.
Selon Sennett, qui a analysé la constitution et les transformations historiques des termes “public” et “privé”, le mot public : « [...] à l’époque où il avait déjà acquis sa signification moderne [...] signifiait non seulement une région de la vie sociale localisée à l’écart du cadre de la famille et des amis intimes, mais également que ce domaine public de gens connus et d’étrangers incluait une diversité relativement grande de personnes. » (Sennett 1987 : 31). Toujours selon cet auteur, un deuxième sens de public, en tant qu’espace de la vie sociale séparé du cadre familial et des amis intimes, renvoie à ce qui est « sujet à l’observation publique », sens que nous pourrions également appeler “géographique” en pensant à la géographie interne de la ville, de l’espace urbain. Un autre sens signalé par cet auteur concerne ce qui est relatif au « bien commun de la société »; ici, public serait lié à l’appareil juridico-administratif de l’État – en tant que gestionnaire du “bien public” –, des “sens publics”, officiels (ce qui met en jeu la question de l’écriture).
Une “langue publique” serait donc, à la fois une langue sujette à l’observation publique et une langue d’État (écrite).
Ceci nous amène à formuler ainsi notre hypothèse initiale de la façon spécifique dont le guarani existe dans les villes :
Le guarani est présent dans l’espace public de la ville (« sujet à l’observation publique » à l’intérieur de la géographie urbaine); il est présent dans l’écrit mais n’est pas forcément lié à la production de sens publics (relatifs au “bien public”, à l’appareil de l’État); il sert plutôt à la production ou à la citation de sens privés (familiers, informels, familiaux) et/ou de la campagne, de “contenus” liés à la réalité campagnarde, au folklore de la campagne, etc.
Pour discuter cette hypothèse, nous avons réalisé une enquête préliminaire sur les occurrences du guarani dans l’espace public de la ville, en délimitant quelques champs : (a) discours juridique; (b) administration publique; (c) discours politique; (d) espace public (matériel) de la ville; (e) média (presse écrite, radio, télévision, Internet) et (f) littérature. Voyons rapidement les résultats du cadre ci-dessous pour les commenter ensuite [10].
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Pour commenter ces occurrences de la langue, nous ferons une distinction entre les productions existant en guarani et sur le guarani.
3.2.1. Productions en guarani
Le guarani, à quelques exceptions près, n’apparaît pas dans la production de discours publics officiels, ce qui explique son exclusion du cadre juridico-administratif relatif à l’organisation urbaine et à celle de l’État : les communications officielles des systèmes législatif et judiciaire et de l’administration publique (a, b), les discours politiques officiels (c) et l’organisation urbaine proprement dite (les panneaux de circulation, les avis publics, etc.) (d). Dans ces domaines, le guarani n’est présent que sous la forme de citation de discours “externes” à ce cadre – ce qui peut arriver, par exemple, dans un discours politique officiel dans les sessions du Congrès National –, ou dans des processus de désignation de l’espace urbain : noms propres de rues, institutions, magasins, entreprises, etc. (d) (qui peuvent être en guarani, mais aussi en d’autres langues, comme l’anglais, le portugais, etc.). La seule exception est le texte de la Constitution Nationale de 1992 qui, par ailleurs, n’a pas été exactement produite en guarani mais traduiteà partir du texte en espagnol (nous verrons un exemple de cette traduction plus bas).
Le guarani continue donc à n’être utilisé, – c’est notre hypothèse centrale –, que sur les terrains où est possible la production de sens relatifs à la campagne (folklore, etc.) et/ou au cadre privé (discours non officiel, familier, de l’intimité), ce qui permet d’expliquer le fait que, venu de champs focalisés, il apparaisse dans les médias, dans la littérature et dans les discours de propagande politique. Commentons quelques exemples.
3.2.1.1 Le guarani, dans la ville, comme langue de la campagne
Une grande partie des productions en guarani sont liées à la campagne, vue au travers du folklore, de la mémoire rurale et indigène, des traditions populaires campagnardes (mythes, légendes, chansons, poèmes et dictons populaires, traditions culinaires), etc. Par exemple, les programmes de radio en guarani (e-2), sont pour la plupart des débats et des reportages sur le folklore et les problèmes de la campagne; il en va de même des espaces réservés au guarani dans la presse écrite (e-1). Et dans les sites électroniques (e-4) : * Paraguay pour tous. Home page de M. Carlos Escobar, qui maintient des données et des liens intéressants sur le Paraguay et * Pages sur le Paraguay, par Wolf Lustig. Données de l’Allemagne sur la culture paraguayenne et sur la langue guarani.
Ces productions en guarani ne se décrivent pas seulement en termes thématiques : le caractère privé (familier, informel) des discours et/ou de la vision “folklorisante” de la campagne intervient toujours. Quand il s’agit de discours publics, officiels, sur ces mêmes sujets, la production en guarani n’est plus possible (si ce n’est comme citation). C’est le cas, parexemple, de deux liens du site électronique de l’Université Nationale de Asunción (e-4): *Direction des Recensements et Statistiques Agropastorales du MAG (Ministère de l’Agriculture et de l’Élevage). Données statistiques intéressantes sur les principales tendances de la production agricole et de l’élevage et *Économie paraguayenne. Données et liens sur l’économie paraguayenne. Sur ces sites, les “thèmes” peuvent être – et ils le sont souvent – liés à la campagne, mais dans un discours scientifique, administratif, officiel et public – et, donc, exclusivement espagnol.
3.2.1.2. Le guarani, dans l’espace public, comme langue de la sphère privée
La présence du guarani dans la ville s’explique également en grande mesure par la production, dans l’espace public, de sens de la sphère privée (discours familiers, informels, intimes, du quotidien). Dans le système judiciaire (a), le guarani apparaît, par exemple, au cours de conversations entre avocats, au forum, dans des situations non officielles ou avec des personnes monolingues en guarani (ou qui ne maîtrisent que précairement l’espagnol), venues de la campagne. Ceci explique, également, que le guarani soit exclu des discours politiques officiels (c), mais qu’il apparaisse de manière presque inévitabledans les campagnes électorales et dans le militantisme politique : il s’agit, dans ce cas, de mobiliser un discours “intime” avec l’électeur/partisan politique. En ce qui concerne les médias (e-4), cette distinction semble également fonctionner : dans la presse écrite, outre les discours de/sur la campagne, le guarani apparaît comme production de discours informels/intimes, comme dans le cas de la colonne de commentaires politiques (p. ex. Ñe’êmengüépe [« À voix basse »], colonne de “ragots” politiques du journal ABC), écrite en espagnol mais qui présente souvent des phrases et expressions en guarani, sous la forme de citations, indirectes ou non, qui peuvent également apparaître au milieu des nouvelles présentées dans les journaux, dans un style informel, familier, “populaire”. Il en va de même pour les médias électroniques : le site appelé Yagua. com (e-4), d’un fournisseur d’accès à Internet paraguayen, est écrit en espagnol mais contient diverses expressions en guarani (comme le nom même du site), toutes liées à la production d’un discours extrêmement informel. Comme exemple de ce type d’occurrences du guarani, nous avons le lien appelé Chera’a. El buscador de la perrada paraguaya, qui est un moteur de recherche de personnes. Dans cette phrase, chera’a signifie “ami” en guarani et perrada (de perro, “chien”) est une manière très familière et intime, spécifique d’une certaine variété de l’espagnol du Paraguay, de faire référence à un groupe d’amis et/ou de personnes ayant une affinité/intimité quelconque (plus ou moins comme un des sens possibles, également familier, de “mes potes” en français, comme dans « je vais boire un demi avec mes potes »); d’où le nom même du site, yaguá (“chien” en guarani). Un autre exemple, sur ce même site, de production d’un discours (très) familier/intime en guarani est l’un des jeux électroniques disponibles des plus connus, appelé « pacman » : parmi les messages qui apparaissent quand l’usager perd, on trouve : Ndé ! Game over ! No te hagas le ñembo tarová[« fais pas l’idiot »] et Ndé ! Game over : Calificación : Hasta mi abuela juega mejor ! [« Même ma grand-mère joue mieux que toi !»]. (Toutes ces expressions en guarani sont très communes en espagnol du Paraguay.)
Deux exceptions peuvent être considérées comme des productions de discours dans un cadre public/officiel : * la page de la RAU (Royale Académie Uruguayenne), où le sommaire est en espagnol, avec des versions en portugais, anglais et guarani (il est toutefois significatif que le guarani se limite à ce sommaire : dès que l’on clique sur les liens offerts, les pages sont en espagnol); * le site Guarani Raity, rédigé (en grande partie) en guarani, avec une traduction vers l’espagnol et l’anglais. L’autre exception est un bref journal télévisé en guarani sur l’une des chaînes de télévision (e-3)
3.2.2. Productions sur le guarani
Le guarani est également très présent dans les productions sur la langue : études linguistiques et sociolinguistiques, matériel didactique pour l’enseignement de la langue, grammaires et dictionnaires. C’est le cas des rares espaces réservés au guarani dans la presse écrite, comme le Supplément Scolaire et la Revue pour Enfants, des journaux ABC et Noticias (e-1), destinés à des professeurs et à des élèves de guarani. Il existe également un nombre considérable d’études linguistiques et sociolinguistiques et, plus récemment, de livres didactiques, dont la référence occupe une grande partie des liens des sites électroniques sur le guarani (p. ex. celui de Wolf Lustig) (e-4). Il y a encore des grammaires et des dictionnaires de guarani, également mentionnés dans ces liens.
Il est important d’observer que toutes ces productions sur le guarani sont rédigées en espagnol (ou en d’autres langues, comme l’anglais, pour les travaux sociolinguistiques les plus réputés), y compris les grammaires de guarani, et qu’il n’existe pas de dictionnaires monolingues en guarani.
3.3. Sens public, écriture et norme
Il nous faut maintenant prendre en compte un problème fondamental conditionnant cette présence du guarani dans l’espace public, et directement lié à son histoire comme langue familière, du cadre privé : la question de l’écrit et de la norme.
Les franciscains puis les jésuites avaient élaboré une écriture pour le catéchisme, les grammaires et dictionnaires qu’ils ont produits. Cette langue écrite et “grammatisée” par les jésuites a été adoptée dans les missions comme langue courante et d’administration publique. Outre des textes linguistiques, nous avons des textes politiques et administratifs écrits en guarani, parmi lesquels les lettres d’Indiens missionnaires adressées aux autorités coloniales pendant les “guerres Guarani”, du XVIIIe siècle. Selon Melià :
L’écriture en guarani, pendant la deuxième moitié du XVIIIe siècle, était un phénomène culturel assez enraciné dans la vie civile des villages missionnaires. Les accords et événements étaient officiellement rédigés dans cette langue guarani. [...]
De nombreux documents de ce type apparaissent [...] Ils ne se réduisent à la zone des missions jésuites ni à leur époque. Des écrits semblables proviennent également de villages de franciscains, et continuent jusqu’à une bonne partie du XIXe siècle [...], même après la déclaration d’Indépendance du Paraguay, en 1811 [...]. (Melià 1992 : 149)
Il existe également des témoignages d’une production littéraire des Indiens, mais dont peu d’exemples ont survécu [11]; les Indiens ont écrit en guarani et ont également fait des traductions vers leur langue, comme celles des grands classiques de la littérature du siècle d’or espagnol (voir Melià 1992 : 126,142). Mais le gros de la production en guarani a été constitué par des textes politico-administratifs et religieux.
Le guarani normalisé par les Jésuites a donc réussi à jouer le rôle d’une langue écrite et publique, mais cette langue a toujours été réservée à la société des Indiens. Le guarani de la société coloniale espagnole et métissea eu une histoire très différente, car il a été adopté comme langue orale et familiale, alors que l’espagnol restait la langue de l’administration.
Cette variété de guarani paraguayen n’apparaîtra donc comme langue écrite que presque trois siècles plus tard, pendant la guerre de 1865-1870, dans un journal appelé Cabichuí, publié entre le 13 mai 1867 et le 20 août 1868, où quelques rubriques ont été rédigées en guarani, langue qui apparaissait également dans des expressions clairsemées à travers le journal, rédigé sinon en espagnol. C’est la première production littéraire en guarani paraguayen, langue bien différenciée et dont l’orthographe est également différente de celle des textes des jésuites (voir Melià 1992 : 168-9).
Toutefois, il faut prendre en compte quelques caractéristiques de ce “surgissement” du guarani dans l’écrit, qui marqueront son histoire postérieure. Tout d’abord, cette écriture a été associée à la production de poésie et/ou d’humour, de satire, dans des discours incitant les soldats au combat – discours, donc, de caractère intime et marqués par l’oralité. C’est une différence fondamentale entre cette écriture et celle du guarani jésuite.
En second lieu, ces textes en guarani résultent d’un travail d’intellectuels dirigé vers le peuple (voir Melià 1992). Ce fait n’a rien d’étonnant puisque l’écriture n’était accessible qu’à la petite élite scolarisée. Ces questions se projetteront sur l’histoire postérieure de cette écriture. Au-delà de l’existence d’une littérature populaire de tradition orale d’origine ancienne, dont subsistent des registres écrits en guarani (comme la poésie narrative : narration de “cas”, compuestos ou decir compuesto, etc.), le gros de la production écrite dans cette langue restera restreint à la production (par une élite) de textes poétiques et, en moindre mesure, théâtraux (Cf. Melià 1992), donc, de discours marqués par le registre de l’oralité. Il convient par ailleurs d’observer que la poésie est souvent destinée à être mise en musique et qu’il s’agit donc d’une poésie « plus écoutée que lue »(Meliá 1992 : 215). Le guarani reste exclu de la prose – à l’exception de quelques contes écrits à partir des années 70 et d’autres textes publiés dans des revues, parmi lesquelles la revue Ñemity (créée en 1980) [12] consacrée à la publication d’études et de débats sur le guarani et de textes dans cette langue.
Nous avons là une première grande différence entre les caractéristiques et le rôle de l’écrit en guarani jésuite et en guarani paraguayen, en raison de l’histoire de chacun, qui a débouché sur ces deux variétés.
D’autre part, contrairement à ce qui s’était passé pour le guarani jésuite, le guarani paraguayen acommencé à être écrit sans qu’il y ait de processus de normalisation et de scolarisation. Cette situation a perduré jusqu’à nos jours, et ce guarani parlé par la société paraguayenne n’a toujours pas de norme. Voilà un fait très significatif pour la possibilité du guarani comme langue écrite (publique) et si l’on essaie de l’implanter dans les écoles. Les variétés de guarani jésuite et paraguayen sont, comme nous l’avons vu, très différentes, ce qui résulte du processus par lequel elles se sont constituées. Comme nous l’avons déjà dit, le guarani paraguayen est une langue très “mélangée” à l’espagnol, plus couramment appelée jopará ou jehe’a, et cela, historiquement, a suscité et continue de susciter toutes sortes de discours normativistes et dépréciatifs selon lesquels les Paraguayens « parlent mal » leur langue. Ce guarani n’est donc pas le guarani adopté par la politique linguistique ni celui qui apparaît dans les exceptions citées de production récente de discours officiels/publics, qui suivent une norme différente. Cette langue, que certains appellent le “guarani pur” ou guaranieté (quelque chose comme “guarani authentique”), en l’opposant au jopará, est incompréhensible pour les Paraguayens qui parlent guarani, sauf pour un très petit nombre, parmi lesquels les spécialistes qui produisent les textes mentionnés (de la Constitution et des pages Internet).
Pour clore cette discussion sur le caractère “public” du guarani, nous aimerions revenir sur un problème central, qui conditionne toutes les restrictions du guarani : le problème de l’écriture et de la norme. Le guarani en tant que phénomène social continue à être une langue orale. Son écriture même a une histoire en marge de la production de discours de la sphère privée, puisqu’elle a surgi et a été élaborée par rapport au discours poétique et comme registre de discours marqués par l’oralité et par le caractère familial, intime, du cadre privé. Les rares textes de caractère “public” constituent, répétonsle, le résultat du travail de quelques spécialistes, c’est-à-dire d’expériences isolées et de peu de portée.
Ces restrictions du guarani dans l’espace public sont néanmoins assez prévisibles si nous considérons que sa situation historique l’a maintenu, pendant plus de quatre siècles, en marge de la sphère publique (institutionnelle) et de l’écrit. Il est donc fondamental d’analyser la politique linguistique la plus récente, pour pouvoir déterminer comment elle traite cette situation, dans les faits, et pour ses possibilités de modification lui permettant d’atteindre son objectif déclaré : « faire du guarani une langue publique » (voir Comisión Nacional de Bilingüismo 1997 : 70).
 
4. LA POLITIQUE LINGUISTIQUE ET LA CONSTRUCTION D’UN LIEU PUBLIC POUR LA LANGUE
 
 
La Constitution Nationale, promulguée en 1992, traite du problème des langues dans deux articles. L’article 140, que nous transcrivons ci-dessous (avec sa version en guarani), déclare le guarani langue officielle, avec l’espagnol :
Des langues
Article 140. Le Paraguay est un pays multiculturel et bilingue. Ses langues officielles sont le castillan et le guarani. La loi établira les modalités d’utilisation de l’un et de l’autre. Les langues indigènes, ainsi que celles d’autres minorités, font partie du patrimoine culturel de la nation.
Ñe’enguéra rehegua
Artículo 140. Paraguay ha’et tetã hembikuaa arandu hetáva ha iñe’et mokõiva. Estado ñe’ê tee ha’et castellano ha guarani. Léipe he’íva’erã mba’éichapa ojeporúta mokõivéva. Mayma ypykue ñemoñare ñe’ê ha opaite imbovyvéva ñe’ê, ha’et tetã rembikuaa arandu avei.
Ceci modifie le statut de la langue par rapport à la Constitution précédente de 1967, qui concédait au guarani le statut de langue nationale – mais pas celui de langue officielle, réservé à l’espagnol :
Article 5. Les langues nationales de la République sont l’espagnol et le guarani. La langue d’usage officiel sera l’espagnol.
Cette disposition de l’article 140 pose un problème évident si l’on considère la situation linguistique décrite ci-dessus, puisque faire du guarani l’une des langues officielles de l’État signifie le déclarer langue publique, caractère que, selon nos analyses, il ne possède pas. Il y a donc un fossé entre le statut de jure du guarani (langue publique, d’État) et son statut de facto (langue de la sphère privée). Ce problème, semble-t-il, devrait être résolu par des lois complémentaires, comme l’indique ce même article constitutionnel : « la loi établira les modalités d’utilisation de l’un et de l’autre ».
Il existe de fait quelques projets de loi en cours, parmi lesquels : la « Loi qui normalise l’usage du guarani comme langue officielle », basée sur la législation des langues régionales espagnoles, notamment, la « Loi de Normalisation de l’Usage de l’Euskera » (Pays Basque) (Loi n° 10/1982, du 24 novembre 1982) et la loi de « Normalisation Linguistique en Catalogne » (Loi n°7/1983, du 18 avril 1983) (voir Comisión Nacional de Bilingüismo 1997).
Ce projet prétend inclure le guarani dans les espaces d’où il est exclu : le cadre juridique, l’administration publique, l’organisation urbaine et l’essentiel des rubriques des médias. Le projet établit l’« égalité juridique, quant à leurs effets, des manifestations en guarani et espagnol »(Chapitre I, Article 3º); il rend obligatoire l’usage des deux langues pour la publication de tout texte juridique officiel – lois, décrets, règlements, normes départementales, etc. – (Chap. II, Art. 10º); pour l’impression de formulaires officiels (Chap. II, Art. 8º); dans l’administration publique (Chap. II, Art. 5º); dans les média (Chap. IV); pour les panneaux et indications de circulation; et dans les services de transport public (voir CIDSEP – U.C. 1997 : 35-37 ). Le projet prévoit également la création d’« un organisme qui, sous la forme ou à la manière d’une Académie de Langue, se chargera de l’étude, coordination et canalisation des efforts des diverses institutions pour normaliser l’usage des deux langues ». Enfin, le projet propose des dispositions transitoires « en établissant une période de temps prudente et maximum pour l’adoption des mesures pertinentes afin d’adapter l’administration publique aux nouvelles exigences de l’usage des langues officielles » (voir CID-SEP – U.C. 1997 : 37 ).
Ce nouveau statut légal et le projet élaboré pour le rendre opérationnel soulèvent toute une série de problèmes que nous ne discuterons pas ici.
Nous rappelons seulement que la possibilité, pour le guarani, de devenir, dans les faits, une langue publique suppose, à la fois, l’élaboration d’une langue écrite et l’existence d’une société alphabétisée qui, “interpellée” par cette langue, produise ces discours de caractère public.
Comme le problème de l’écrit et de l’école est, à notre avis, un point crucial, nous discuterons ce que propose la politique linguistique actuelle en partant du deuxième des articles constitutionnels (et de sa version en guarani). Cet article aborde l’alphabétisation en guarani et en espagnol :
De l’enseignement en langue maternelle
Article 77 : L’enseignement, en début de scolarisation, sera réalisé dans la langue officielle maternelle de l’élève et les langues officielles seront le Guarani et le Castillan, en condition d’égalité. L’instruction comprendra donc la connaissance et l’emploi des deux langues officielles de la République. Les minorités ethniques dont la langue n’est pas le guarani pourront choisir l’une des deux langues officielles.
Ñe’ê teépe ñeporombo’et rehegua
Artículo 77 : Mbo’ehaokuérape iñepyrûrã mitãme oñembo’eva’erã hogaygua ñe’ê teépe. Upéicha avei oñemo’arandúva’erã chupekuéra mokõive Paraguay ñe’ême. Umi tapicha, tetãygua aty imbovyvéva, noñe’êiva guaraníme, oiporavo kuaa Paraguay ñe’ê peteîva oñembo’euka hagua.
C’est pour pouvoir appliquer cette disposition que la Réforme de l’enseignement a été entreprise.
4.1. La Réforme de l’enseignement
Jusqu’à une époque récente (quelques décennies) le guarani n’était pas enseigné dans les écoles, et l’alphabétisation avait lieu exclusivement en espagnol. Cette politique, qui ne tenait pas compte de la réalité linguistique décrite ci-dessus, a rencontré, comme il fallait s’y attendre, de sérieux problèmes.
En 1973, soit six ans après l’institution du guarani comme langue nationale, l’enseignement du guarani a commencé à être inclus, comme discipline obligatoire, dans quelques écoles, qui ont adopté le cursus expérimental, mais seulement aux niveaux plus avancés de ce que nous appelons le “Ciclo básico”, correspondant aux trois premières années du second degré (plus ou moins l’équivalent de la 6e, 5e et 4e ); en 1987, cette discipline est devenue obligatoire dans toutes les écoles du pays.
L’introduction de la langue dans l’enseignement à partir des premières années scolaires a commencé, dans quelques écoles, à partir de 1978, dans le cadre du programme d’« Éducation bilingue de Transition », dont l’objectif était de “castillaniser” les élèves. La place attribuée au guarani comme langue orale de la sphère familiale, est très claire, comme nous pouvons le constater, par exemple, dans les objectifs du programme (dans Éducation bilingue au Paraguay. Manuel pour le professeur, 1981), que nous transcrivons ci-dessous :
L’un des objectifs généraux de l’éducation paraguayenne est que « l’élève développe des aptitudes appropriées pour l’usage correct des langues nationales et autres moyens de communication pour un plein accès au monde de la culture nationale et universelle » (p. 17) (nous soulignons).
Le guarani a été incorporé à l’éducation primaire en réponse à l’objectif de l’éducation primaire de faire que : « l’élève valorise et communique de manière confiante dans les langues nationales et développe des habiletés primaires pour écouter, parler, lire et écrire en langue espagnole; écouter et parler en langue guarani » (p. 18) (nous soulignons).
Ce programme, dit de “transition”, a été critiqué dans le cadre de la toute dernière Réforme de l’enseignement – initiée en 1991 et concrétisée en 1994 –, puisque l’inclusion du guarani se limitait à faciliter l’enseignement de l’espagnol, ce qui maintenait les restrictions contre la langue indigène.
À partir de la disposition de l’article 77 de la Constitution nationale, la Loi n°28, du 10 septembre 1992 établit l’enseignement obligatoire de l’espagnol et du guarani dans toutes les classes. La “Comisión Nacional de Bilingüismo” a été créée à partir d’un décret du Pouvoir exécutif (du 15 septembre 1994), pour élaborer une proposition d’Éducation bilingue.
La réforme a également étendu l’enseignement primaire obligatoire de six à neuf ans, et l’a divisé en trois cycles. L’objectif linguistique que se fixent les réformateurs est que les élèves en du 3e cycle soient des “bilingues coordonnés” – que leur langue maternelle soit l’espagnol ou le guarani. Pour cela, deux modalités ont été établies : la modalité guarani (GH), pour ceux dont la langue maternelle est le guarani, et la modalité espagnol (EH), pour ceux qui ont l’espagnol comme langue maternelle. Chacune de ces modalités a un programme spécifique.
Nous présentons ci-dessous quelques conclusions de l’analyse des programmes élaborés pour la modalité EH (enseignement du guarani comme LV2), en cours d’application, pour déterminer la place attribuée aux langues, sans perdre de vue la distinction public/privé qui nous intéresse. Dans nos analyses, nous avons distingué trois aspects : les objectifs de l’éducation bilingue, tels qu’ils sont déclarés dans les programmes, ce qui se dit dans chaque langue et ce qui se dit de chaque langue.
4.1.1. Espagnol et guarani dans les programmes d’étude
En fait, les programmes reproduisent la (dé)limitation du guarani au cadre privé et au registre familier/informel des programmes de transition antérieurs. Voyons quelques exemples.
a) Objectifs de l’éducation bilingue (espagnol – guarani)
Voilà un premier indice de la restriction mentionnée dans ce document du Ministère de l’Éducation :
En termes généraux, dans les trois cycles, la discipline visera à ce qu’aussi bien la langue maternelle que la deuxième langue constituent, pour les élèves, un moyen de communication et de développement personnel et un instrument pour avoir accès à la culture quotidienne et systématisée. (p. 51)
Il n’y a pas de mention explicite des langues, mais le renvoi de la culture quotidienne au guarani et de la culture systématisée à l’espagnol est clairement confirmé par certains passages. Voici par exemple, un autre des objectifs de l’éducation scolaire primaire commun aux trois cycles :
L’Éducation Scolaire de base cherche à former des hommes et des femmes qui : [...]
– emploient la langue guarani, spécialement dans la communication orale, avec un niveau de compétence linguistique approprié aux exigences de leur contexte quotidien.
– utilisent efficacement l’espagnol, sous forme orale et écrite, comme instrument de communication, d’intégration socioculturelle et d’incorporation des manifestations scientifiques et culturelles.
L’examen des objectifs différenciés selon les cycles va dans le même sens :
  1. Appliquer les compétences primaires de l’usage des langues : Espagnol et Guarani sous forme orale et écrite.
  2. Utiliser les compétences des langues officielles sous forme orale et écrite, comme moyen de croissance personnelle et pour le développement de processus d’apprentissage dans et hors de la salle de classe.
  3. Employer la langue Guarani dans la communication orale et écrite, avec un niveau de compétence approprié aux exigences de leur contexte quotidien.
Utiliser efficacement l’espagnol sous forme orale et écrite comme instrument de communication, d’intégration socioculturelle et d’incorporation des manifestations scientifiques et universelles.
b) De quoi parle-t-on dans chaque langue ?
Le guarani reste aussi sans exception lié à la production de discours en relation à la campagne (mythologie indigène, folklore, etc) et à la sphère privée/familiale (vocabulaire d’objets domestiques, du quotidien). L’espagnol apparaît dans les discussions de sujets “sérieux” comme l’écologie, la biographie de personnages célèbres, etc.
c) Que dit-on de chaque langue ?
Sur ce point, les programmes reproduisent deux des énoncés les plus fréquents dans les discours sur la langue. Tout d’abord, celui du guarani comme la langue des “émotions”, des “affects”, comme le confirme la lecture du passage suivant :
Exprimer des idées et sentiments quant au guarani comme symbole de l’identité nationale.
Lire l’article 140 de la Constitution Nationale et le commenter avec l’instituteur/institutrice. Exprimer comment l’on se sent en guarani [...]
« Exprimer les sentiments » quant à la langue, dire « comment l’on se sent quand on la parle », est une question qui ne se pose pas quand il s’agit de l’espagnol. Il nous est toutefois impossible de ne pas mettre cet énoncé en relation avec l’opposition entre le guarani comme “langue du cÅ“ur”, des “affects”, de l’“intimité” et l’espagnol comme “langue de la raison”, “de l’intellect”, qui constitue l’un des principaux lieux communs dans les discours sur la langue. Cette opposition a été analysée dans les travaux sociolinguistiques les plus connus sur le guarani (Garvin et Mathiot/1956/1982; Rona/1966/ 1975; Rubin 1968) comme l’indice d’une “division de fonctions” entre guarani et espagnol, dans laquelle le premier aurait une “fonction émotive” – ce qui indiquerait un sentiment d’“amour” pour cette langue de la part de ceux qui la parlent (voir Rodríguez-Alcalá 2000).
Quand on contextualise les énoncés du programme, on peut conclure qu’ils sont un cas particulier, reconduisant la vision d’un guarani restreint à la sphère familiale, intime, “du cÅ“ur”, en opposition au fonctionnement public, institutionnel, “rationnel” de l’espagnol. Affirmer que le guarani est la langue “du cÅ“ur” signifie affirmer et renforcer son caractère privé, intime et, donc, non urbain du guarani, face au caractère public, urbain de l’espagnol [13].
Le second de ces énoncés clef sur la langue, reproduit dans le passage cité, est celui du guarani comme “symbole” et “essence” de l’identité nationale. Il est associé à un discours militariste. Voici l’exercice proposé : « Invitons un ancien combattant de la Guerre du Chaco et demandons-lui comment il a utilisé le guarani pendant la guerre ». Non seulement cet exercice n’est pas très praticable (car les derniers survivants éventuels de cette guerre, qui a eu lieu entre 1932 et 1936, doivent approcher, aujourd’hui, les 90 ans), mais il est forcément associé à des énoncés nationalistes d’apologie dogmatique de la guerre, très répandus dans les discours sur le guarani. Ces énoncés sont également reproduits dans les travaux sociolinguistiques comme expression de “sentiments” d’“orgueil” et de “loyauté” et comme indice de la “fonction nationaliste” du guarani (voir Rodríguez Alcalá 2000) :
Il est dit que l’usage du guarani [pendant la Guerre du Chaco] a permis aux troupes de sentir qu’elles défendaient l’essence de ce qui est uniquement paraguayen et a contribué à les unir contre toute opposition. (Revista de Turismo, 1942 : 9 et conversations personnelles). (Rubin 1968 : 29)
[Le guarani] joue un rôle important comme ingrédient du patriotisme paraguayen. Selon nos informateurs, les troupes paraguayennes qui, pendant la guerre du Chaco, réagissaient de manière léthargique aux ordres en espagnol, obéissaient aux ordres en guarani de manière enthousiaste et sans crainte de la mort. (Garvin et Mathiot/1956/1982 : 38)
La définition essentialiste de l’identité nationale et de sa relation au guarani exclut du même coup la portion de la société paraguayenne qui ne parle pas cette langue. L’exercice proposé : « Regardons sur la carte les lieux mentionnés par nos invités et concluons que sur tout le territoire paraguayen et même en dehors, les Paraguayens communiquent en guarani » est particulièrement peu adaptée, puisqu’il s’agit d’un programme de la modalité EH, élaboré pour les enfants qui ne parlent pas guarani – ainsi définis comme non Paraguayens. Par ailleurs, cette définition contredit le “respect du multilinguisme” et du “multiculturalisme” de la société défendus par les nouveaux programmes :
L’Éducation a pour objectifs de :
[...]
k) Former l’esprit critique des citoyens, comme membres d’une société multiethnique et multiculturelle.
[...]
k) Promouvoir une attitude positive des apprenants, quant au multilinguisme paraguayen et participer à l’affirmation et au développement des deux langues nationales.
Considérer que la nation est une entité homogène associée au guarani, empêche l’exercice de l’esprit critique et la tolérance envers l’hétérogénéité des groupes culturels et linguistiques qui constituent la société paraguayenne – groupes indigènes, descendants d’Allemands, Japonais, Coréens, Brésiliens, Mennonites etc. –, que ces programmes ne mentionnent même pas.
 
5. CONSIDÉRATIONS FINALES
 
 
Pour comprendre ce qu’il en est du guarani comme langue urbaine, il faut donc non seulement énumérer les espaces où il est visible, mais encore comprendre comment il fonctionne socialement et de quelles manières des sujets se constituent et s’inscrivent, au travers de cette langue, dans les différentes pratiques de la ville. Quel est ce sujet qui énonce en guarani (ou en espagnol)? Quels sens est-il “interpellé à produire ? Que signifie “énoncer”, dans une langue ou dans l’autre ? Nous avons vu que les sujets ne sont pas interpellés de la même manière dans les deux langues. Énoncer, en chacune d’elles, constitue un geste d’inscription dans la ville très différent – encore renforcé par l’école. Si, être un sujet “urbain” signifie s’inscrire dans la vie publique, cette possibilité continue à être réservée à l’espagnol.
Par ailleurs, il est très difficile d’imaginer une situation différente, en raison de la tradition historique du guarani et en raison de la façon dont la colonisation l’a intégré au processus de constitution des villes et des États nationaux, qui s’est effectué à partir de la tradition européenne. Or la réalité urbaine et nationale constitue aujourd’hui un fait accompli, le développement d’une langue des institutions est un processus qui, même dans des sociétés plus privilégiées que la paraguayenne, sur un plan économique et politique, a pris de nombreux siècles. Prenons l’exemple du langage scientifique : la langue de la science est restée le latin au moins jusqu’au XVIIIe siècle, alors même que les langues romanes étaient déjà constituées depuis plusieurs siècles. En outre, la langue n’est pas un code, mais une pratique sociale : pour qu’une langue scientifique se développe, il faut que la société qui la parle pratique la science. Dans une société comme la société paraguayenne où, à de rares exceptions près, la pratique scientifique se limite à d’honorables efforts individuels, l’invention d’un guarani scientifique, Å“uvre de quelques personnes, ne produirait probablement qu’un langage artificiel, sans enracinement social(qui fonctionnerait comme une espèce d’esperanto).
Ainsi, en raison des conditions sociales et institutionnelles actuelles (dérivées, répétons-le, de l’histoire et non de prétendues capacités intrinsèques), l’officialisation du guarani, à court ou moyen terme représente le geste d’une élite. Il ne saurait en être autrement puisque le groupe très réduit qui est le seul à écrire en guarani devrait se charger de développer ce langage institutionnel étranger au guarani pour l’imposer à la majorité de la population; telle est la direction que propose le projet de normalisation.
Seule la constitution d’une société d’écrivains en guarani, qui participe aux institutions urbaines et à l’État, pourrait éventuellement modifier cette situation, car cela permettrait une pratique réelle de la langue dans ces situations. Cela présuppose le renforcement des institutions locales (scientifiques, littéraires, juridiques et autres) et un processus massif de scolarisation qui ait une portée populaire. Mais cela soulève la nécessité d’élaborer une norme écrite, puisque le guarani de la société paraguayenne, jusqu’à nos jours, a fonctionné comme langue orale, tâche qui exige, entre autres choses, des efforts politiques et économiques, à long et moyen terme, pour réaliser des descriptions spécialisées du guarani et élaborer ainsi les instruments linguistiques (Auroux 1992) nécessaires à sa normalisation, comme des grammaires et des dictionnaires monolingues, sans parler du matériel didactique.
Mais la politique linguistique actuelle ne se base pas sur le guarani de la société paraguayenne, mais sur une langue différente. Outre ce fait, les responsables de cette tâche assument un discours dépréciatif très répandu dans la société, qui exclut et déprécie la langue du peuple – le guarani “réel” et même le castillan –, considérée comme un « mélange laid », « barbare » et « impur » :
d) le discours. De nature ouverte et libre, le discours ne sera normalisé que par rapport à une certaine pragmatique et didactique d’usage de la langue pour les fins adéquats. [...] Ce qui conspire contre toute politique et normalisation est le discours absurde dans lequel s’exprime le manque de maîtrise. La question du ‘bon goût’dans l’exercice de la langue, aussi bien chez qui la parle que chez qui l’écoute, est encore très pertinente. (CNB 1997 : 73 )
Un sentiment de mauvaise conscience face au guarani réel est de nos jours amplement répandu parmi ceux qui le parlent, en raison de son “impureté et incorrection”. [...] La conscience de ce que le guarani paraguayen est un jopara laid ne date pas d’hier, mais augmente, et il y a des motifs pour cela, avec l’avalanche de barbarismes que la vie moderne y a introduits. (Melià 1992 : 178)
La dépréciation passe d’ailleurs de la langue à ceux qui la parlent, et qui sont traités d’incompétents, comme dans ce commentaire sur le jopara :
Il s’agit d’un parler si circonstanciel, sujet à la compétence – ou à l’incompétence – de chaque individu, qu’il déconcerte ceux qui prétendent tracer son profil. (Melià 1992 : 184)
Les textes relatifs à la nouvelle politique linguistique analysés ici reproduisent en de nombreux passages une définition de l’identité nationale et culturelle comme entité fixe, tantôt en l’associant “essentiellement” au guarani, tantôt à l’idée d’une nation “bilingue”, mais dans les deux cas, en faisant référence à un espagnol et à un guarani idéalisés, excluant aussi bien ceux qui parlent ces langues (parce qu’ils les parlent “mal”), que ceux qui ne les parlent pas. Cette contradiction se retrouve même dans le texte constitutionnel. L’article 140 commence par définir le Paraguay comme un pays multi-culturel et (mais) bi-lingue :
Des langues
Article 140. Le Paraguay est un pays multiculturel et bilingue. Ses langues officielles sont le castillan et le guarani. La loi établira les modalités d’utilisation de l’un et de l’autre. [...]
La ligne suivante contredit cette affirmation de bilinguisme, car elle reconnaît qu’existent sur le territoire paraguayen d’autres langues, auxquelles est attribué le statut de “patrimoine culturel” :
[...] Les langues indigènes, ainsi que celles des autres minorités, font partie du patrimoine culturel de la nation.
Les programmes d’étude ne reprennent pas ce lapsus et parlent de multilinguisme, mais sans mentionner d’autre langue; ils se contredisent également quand ils affirment, dans l’un des exercices, que « les Paraguayens communiquent en guarani », – ce qui exclut de la société nationale ceux qui ne le parlent pas. Dans certains discours, cette exclusion acquiert un ton plus explicitement xénophobe. C’est le cas dans le document suivant, de la CNB, où le portugais et le coréen sont considérés comme des « dangers » pour la « paix communautaire » et pour la « préservation de l’identité culturelle » :
D’un côté, le portugais sera exigé pour les futures demandes de travail; de l’autre, il représente un certain “danger” [...] pour la préservation de notre identité culturelle. (CNB 1997 : 73 ) (nous soulignons)
La politique linguistique orientera, stimulera et éventuellement déterminera l’usage d’une autre langue. Une politique linguistique pourrait exiger, par exemple, pour le bien de la communauté linguistique, que les plaques écrites en coréen soient traduites en guarani ou en castillan, afin de ne pas créer d’enclaves d’incompréhensibilité, si dangereuses pour la coexistence et la paix communautaire. (CNB 1997 : 71 ) (nous soulignons)
Seule une vision de l’identité nationale et culturelle comme quelque chose de fixe, de statique, peut considérer les changements produits par l’inclusion dans la société de nouveaux groupes culturels comme une « menace »pour son « intégrité »et sa « préservation ». Ainsi, les groupes nouveaux ne se voient pas attribuer le même droit de faire partie de l’« identité »de la société, ni de conserver et de cultiver leur langue à l’instar de ceux qui parlent le guarani ou l’espagnol.
Après pratiquement cinq siècles d’histoire, la seule reconnaissance légitime pour le Paraguayen continue à être son identification au colonisateur espagnol, à travers l’idée d’un castillan pur, lequel, il convient de le rappeler, a pourtant été un « laid latin vulgaire mal parlé » et « mélangé » à d’autres langues (l’arabe, entre autres); ou bien son identification à l’Indien, surtout l’Indien des missionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles, à travers le guaraniete [“guarani authentique”] cette langue que les jésuites ont créée et normalisée pour le soumettre. La construction d’un lieu possible d’identification pour les Paraguayens “réels”, qui forment la société nationale paraguayenne, et qui sont d’origine métisse, indienne ou, plus récemment, coréenne, allemande, japonaise ou brésilienne entre autres, est une tâche à laquelle on devrait commencer à penser, si l’on cherche vraiment à construire une société juste et tolérante.
Notre but ici n’a pas été de proposer des mesures concrètes, mais plutôt de préciser, à partir d’une vision historique du problème, certains paramètres qui, à notre avis, devraient guider toute politique concernant la relation entre langue (culture), État et société nationale. Un premier point fondamental est de reconnaître que la prétendue “identité culturelle” d’une société n’est pas une entité close, homogène et statique. De notre point de vue, il existe des processus d’identification hétérogènes, contradictoires, qui sont en mouvement et en reformulation continus. Il est ainsi important de reconnaître que l’idée d’une société monolingue guarani, ou bilingue guarani – espagnol, ne correspond pas à la réalité paraguayenne : la société actuelle parle aussi allemand, platt deustch, portugais, coréen, etc., et des langues indigènes préhispaniques qui n’ont jamais cessé d’être pratiquées. Les politiques publiques doivent reconnaître cette diversité pour que l’État puisse gérer les conflits existants et offrir des conditions justes aux différents groupes, exerçant ainsi son rôle d’administrateur du bien public, du bien commun de la société. C’est d’autant plus important que les relations socioculturelles sont des relations politiques et, donc, contradictoires, tendues et très souvent violentes (comme peuvent l’être, par exemple, et pour divers motifs, les relations de certains avec les Indiens ou les personnes d’origine brésilienne vivant sur la frontière, connus comme “brésiguayens”).
Néanmoins, le fait que l’État accueille la diversité de langues sur son territoire ne signifie pas qu’il doive les inclure toutes dans son appareil juridico-administratif, ni même que toutes doivent être officielles. Il ne faut pas confondre le « respect de la différence »dans une société – à commencer par la juste revendication des groupes exclus – avec la nécessité pour l’État d’adopter une langue écrite sur laquelle il base le système juridique et l’administration publique, langue que tous les citoyens, de toute origine, doivent (également) connaître, afin de pouvoir participer à la vie institutionnelle.
Autrement dit, l’État ne pourra jamais (y compris pour des raisons techniques) incorporer dans son appareil toute la diversité linguisticoculturelle et les changements continuels qui caractérisent la société, ce qui ne l’exempte pas de l’obligation de les administrer pour promouvoir la tolérance et la justice sociale. Reconnaître la non- coïncidence de l’État avec la société nationale, toujours hétérogène et en mouvement, est le deuxième point fondamental qui, à nos yeux, doit guider les politiques linguistiques et culturelles. Il faut donc écarter la prétention à la coïncidence, à l’homogénéité, à l’identité entre l’État et la société qui est justement la base de l’idée de l’État total élaborée au début du XXe siècle par des idéologues fascistes et qui a inspiré le développement de plusieurs nationalismes dogmatiques et xénophobes (voir Faye 1972).
Malgré tout, la situation du guarani dans la société paraguayenne est très particulière, puisque c’est la langue de la grande majorité. Son exclusion des institutions de l’État constitue un symptôme patent d’exclusion sociale, résultat de siècles d’histoire coloniale et néo-colo-niale, pendant lesquels les langues indigènes ont été considérées comme “inférieures” – dans un premier temps, parce qu’elles étaient « incapables »d’exprimer la « véritable religion »; plus tard, en raison de leur « incapacité »à exprimer une « culture civilisée », « évoluée », « rationnelle », « moderne ».
Dans les conditions historiques actuelles, faut-il faire du guarani une langue d’État, en l’incluant par la loi dans les institutions ? Est-ce le meilleur chemin pour réparer cette situation ? Pour les motifs que nous avons exposés, ce “geste” peut non seulement être inefficace en créant une langue artificielle; il peut de plus ne pas avoir l’effet populaire et revendicatif désiré.
Pour ce qui est de la politique linguistique, il nous semble qu’il faut distinguer nettement l’officialisation de la langue qui, tout au moins pour l’instant, rencontre des difficultés insurmontables, et l’adoption de mesures d’encouragement à son développement (entre autres, l’alphabétisation) mesures qui pourraient être efficaces et sans lesquelles, de toute manière, il est impossible de penser à créer une langue institutionnelle. Pourtant, il fautcomprendre que l’alphabétisation peut éventuellement être une revendication valable pour d’autres groupes culturels. Il faut alors évaluer les ressources économiques dont l’État dispose pour les soutenir de manière conséquente, en permettant la formation de professeurs compétents, l’élaboration de matériel adéquat, etc.; ce qui, dans le cas du guarani, se heurte au problème crucial de la langue et de la norme écrite.
Sur ce point, le fait d’adopter et d’enseigner dans les écoles une langue comme le guarani ne signifie pas per se que l’éducation soit populaire : cela dépendra de la conception de la langue et de la société assumée par l’État.
Il faut également considérer que, historiquement, si le colonisateur a imposé sa langue à l’Indien pour le dominer, quand les circonstances l’ont exigé, il lui a fallu apprendre celle de l’Indien pour arriver à ses fins. Cela a été le cas dans la région du Paraguay, où la société locale a été dominée dans sa propre langue [14], adoptée par l’encomendero (le colonisateur propriétaire de terres et d’Indiens) et par ses descendants, ce qui a fait du guarani une langue parlée également par l’élite, même si elle est restée une langue familière et du cadre familial – restriction qui renvoie à l’exclusion coloniale.
Néanmoins, l’existence d’une écriture et d’une norme n’est pas non plus nécessairement le signe que ces restrictions colonialistes aient été surmontées. Si nous observons à nouveau l’histoire, nous voyons que la grammatisation massive des langues de peuples des différentes régions du monde, opérée à partir du modèle latin, a constitué une révolution technologique sans laquelle la domination européenne – à partir de la grande expansion du XVIe siècle – n’aurait pu être possible (Auroux 1992). La confection de grammaires, la normalisation des langues, l’élaboration d’une écriture, ont fonctionné dans le contexte colonial comme un instrument de connaissance et de maîtrise des langues des peuples envahis, fondamental pour leur soumission. La normalisation du guarani, du tupi et d’autres langues indigènes a ainsi contribué à la domination des Indiens – au-delà des contradictions et des disputes internes au système colonial entre la couronne et d’autres secteurs, laïcs ou religieux.
Voilà pourquoi, quand on adopte des mesures par rapport au guarani, il faut avoir une vision claire pour ne pas reproduire des préjugés par des voies peut-être différentes. La vision actuelle qui considère que la langue du peuple est inférieure ne fait déjà plus référence au guarani des Indiens du passé, mais à celui des Paraguayens d’aujourd’hui (le jopara). Cette vision de la langue et de la société qui la parle n’est pas sous certains aspects très différente de celle qui, dans le passé, a justifié la domination coloniale; elle justifie toujours la mise sous tutelle du peuple. Ainsi, une politique populaire et tolérante ne saurait méconnaître la langue parlée par la société. Elle devrait plutôt créer les conditions nécessaires pour que ceux qui la parlent la développent, sans reproduire les mécanismes dogmatiques et excluants, qui ont été signalés aussi bien pour le guarani et l’espagnol que pour d’autres langues comme le coréen, le portugais, entre autres.
Non seulement l’État devrait créer une école de qualité, à laquelle toute la population aurait accès, mais encore la politique scolaire d’alphabétisation devrait nécessairement s’accompagner de l’étude spécialisée de la langue parlée au Paraguay et de ses variétés (qui ne sont pratiquement pas étudiées), et de l’encouragement à la production écrite (littéraire, de périodiques, etc.). C’est le seul moyen de développer la langue par la société qui la parle, ce qui pourrait servir de base à sa normalisation, permettant que le guarani cesse d’être perçu comme un « mélange laid et impur ». D’ailleurs, toutes les langues sont des “mélanges”; l’idée de “langue pure” est aussi irréelle du point de vue scientifique que celle de “race pure” et elles ont une filiation idéologique commune.
Cette étude de la situation spécifique du guarani peut contribuer à déterminer les effets de la réalité urbaine actuelle sur le phénomène du (multi) linguisme en général, et en particulier sur le fonctionnement des langues minoritaires, en soulignant certaines équivoques qui subsistent encore quand il s’agit de surmonter l’exclusion dont elles ont été l’objet.
Traduction de Alain François
 
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