2002
Langage & société
La langue comme problème urbain : le guarani à la campagne et dans l’espace public de la ville
[1]
Carolina Rodríguez-Alcalá
Laboratório de Estudos Urbanos Universidade Estadual de Campinas, UNICAMP Brésil
1. CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES :
LANGUE, CULTURE ET CIVILISATION EN AMÉRIQUE LATINE
De nos jours, une des questions cruciales qui se posent pour comprendre le statut d’une langue est de situer son fonctionnement dans le
processus croissant d’urbanisation qui caractérise la constitution et la
consolidation des États nationaux modernes. Il existe actuellement
une surdétermination de la ville par rapport à la campagne et de l’État
national par rapport à tout autre mode d’organisation politique des
sociétés, puisque même les sociétés sans État, comme les sociétés indigènes, ont un statut juridique dans les États nationaux sur le territoire
desquels elles sont établies (Orlandi 1999). Ce fait politique a un
impact direct sur les phénomènes culturels et linguistiques, gérés
selon les besoins créés par le fonctionnement de l’appareil juridicoadministratif de ces États et par les relations instituées entre eux.
Quand il s’agit de langues indigènes en Amérique latine, ce problème mobilise nécessairement certaines relations historiquement
établies entre les notions de civilisation et de culture. La civilisation en
Amérique latine, au sens étymologique de constitution de villes, réalisée à partir des modèles urbains européens, coïncide avec la désagrégation des cultures locales, indigènes, considérées comme non
civilisées – cette fois au sens dominant depuis le XIXe siècle, de non
évoluées donc inférieures(voir Rodríguez-Alcalá 2001b). La polysémie
du terme civilisation, telle qu’elle apparaît dans les discours de la
colonisation, produit un amalgame caractéristique dans la compréhension de cette réalité culturelle et urbaine. Civilisé signifieen même
temps évolué (supérieur) et urbain. Or, les cultures indigènes sont
exclues de ces deux sens du terme, ce qui veut dire que, comme elles
sont considérées comme non civilisées (primitives, inférieures), les
cultures (langues) indigènes sont exclues de la civilisation (constitution des villes).
Or la situation actuelle du guarani au Paraguay – objet de notre
travail – semble échapper à cette règle, puisque la langue d’origine
indigène continue de nos jours à être une langue absolument majoritaire, non seulement à la campagne, où elle prédomine de manière
absolue, mais encore dans les villes, où sa présence est évidente dans
les rues, bars, magasins, comme dans les média. En 1992, lors de la
promulgation de la dernière Constitution nationale, le guarani a
même été déclaré langue d’État, aux côtés de l’espagnol.
Au Paraguay, cette forte présence du guarani dans la société est un
thème de discussion qui suscite fréquemment des positions radicales,
comme on a pu l’observer lors du processus d’officialisation de cette
langue, qui a provoqué des polémiques passionnées, aussi bien au
Congrès National que dans les journaux
[2]. L’institution du guarani
comme langue d’État a constitué, pour de nombreux partisans de ce
projet, un “geste” pour réparer les injustices envers la grande majorité du peuple, qui parle guarani, et tout particulièrement envers les
monolingues, qui représentent une part de la société systématiquement marginalisée par le pouvoir public (bien que, au Paraguay,
comme nous le verrons plus loin, les frontières linguistiques ne coïncident pas exactement avec les frontières sociales et bien que le guarani puisse être parlé également par les élites). Ceux qui s’opposaient
au projet ont très souvent été accusés de reproduire les préjugés classiques selon lesquels la langue indigène est
inférieure et
incapable
d’exercer les fonctions d’une langue
civilisée.
Dans ce travail, nous voulons situer le nouveau statut légal du
guarani dans une perspective historique et cerner quelques-unes des
difficultés qu’affronte la politique linguistique actuelle. Nous ne
cherchons pas à assumer une position militante pour ou contre les
mesures adoptées, mais plutôt à trouver une définition équilibrée
qui évite certains des syllogismes hâtifs qui caractérisent souvent les
discours sur la langue. Nous nous opposons aussi bien à la posture
ouvertement raciste, qui souligne l’incapacité de la langue indigène
à traiter de la réalité du monde moderne, qu’aux nombreux discours
qui, pour critiquer cette posture, attribuent au guarani une expressivité exceptionnelle et une grande capacité d’adaptation aux situations
nouvelles. En fait, ces derniers ne font que reproduire – de façon
bien intentionnée – le paramètre raciste qui définit la langue en
termes de capacités ontologiques (voir Rodríguez-Alcalá 2000). Le
statut actuel du guarani et les restrictions imposées à son fonctionnement dans la société ne doivent pas être compris comme un
problème de capacité intrinsèque de la langue, mais bien plutôt
comme le résultat d’un processus historique qui, depuis pratiquement cinq siècles, a déterminé – et limité – sa survie. À nos yeux,
pour élaborer des politiques justes et efficaces, il est fondamental de
comprendre ce processus historique.
En termes historiques, une des questions fondamentales est, justement, de comprendre le statut urbain; autrement dit : le guarani
est-il une langue urbaine ? Répondre à cette question entraîne, à
sontour, une série de difficultés, comme la définition même de langue
urbaine – et, en dernière instance, d’urbain. Ces définitions sont
un thème de discussion dans les différentes sciences humaines qui
traitent de la problématique des villes.
Nous proposons donc d’aborder la question du guarani à partir
de la distinction public/privé, pour ne pas limiter notre discussion
aux critères géographiques (langue parlée essentiellement en milieu
rural ou en milieu urbain) ou aux critères de “contenu” (langue liée
à des thèmes de la campagne, du folklore, etc.) – même si ceux-ci
seront également abordés. Si « habiter dans une ville signifie participer à une certaine forme de vie publique » (Rolnik 1998), notre objet
sera, en dernière instance, d’essayer de comprendre le “caractère
public” de la langue et le mode spécifique selon lequel, à travers elle,
les habitants de la ville sont “interpellés” comme s’inscrivant dans
les différentes pratiques urbaines.
Nous commencerons par un bref panorama historique de la situation linguistique paraguayenne, pour déterminer le statut urbain du
guarani à partir des critères mentionnés et pour analyser comment
les mesures adoptées à partir de son nouveau statut légal interviennent dans cet état de fait.
Au Paraguay, le guarani constitue une langue dominante, parlée
par environ 90 % de la population. Dans les zones rurales, sa prédominance sur l’espagnol est absolue
[3]; dans les grandes villes de
provinceet dans la capitale, il est également fortement présent dans
les conversations de rue, dans les magasins, dans les bars, dans les
programmes de radio, de télévision et dans les journaux, revues et
autres publications. Au Paraguay – contrairement à d’autres régions
latino-américaines où sont encore parlées des langues indigènes limitées aux zones rurales, aux groupes d’Indiens qui survivent et aux
minorités métisses les plus pauvres – le guarani n’est pas seulement
une langue d’Indiens et de ruraux, mais également une langue de la
ville, parlée par les classes moyennes (d’origine métisse ou descendantes d’immigrants européens, asiatiques, etc.) dans les pratiques
citadines les plus diverses.
Cette situation résulte des conditions historiques particulières du
processus de colonisation dans la région
[4]. Dès le XVI
e siècle, deux ou
trois décennies après la fondation d’Asunción (c
œur du futur pays),
en 1537, le guarani constituait la langue dominante, non seulement
parmi les autochtones mais encore parmi les conquérants espagnols
et leurs enfants métis, nés de leur union avec des Indiennes
[5].
Néanmoins, la société qui va se forger alors n’est pas une société
bilingue espagnol-guarani, mais une société majoritairement monolingue guarani (voir Melià 1992 : 58). Cette situation perdurera pendant toute la période coloniale, au point qu’un gouverneur, à la veille
du XIXe siècle, après presque trois siècles de colonisation espagnole
a pu affirmer :
Par une infortune fatale et d’autres causes qu’il ne convient pas de citer ici,
nous sommes arrivés à cet extrême que la langue du peuple conquis domine et
fait la loi auprès du conquérant [...]. (Lázaro de Ribera 1797 apud Melià 1992 : 107) [6].
Tous les témoignages de l’époque coloniale attestent la prépondérance absolue du guarani et l’implantation très précaire de l’espagnol, même parmi les colonisateurs et leurs descendants. Voici ce
qu’en dit un père jésuite du XVIIIe siècle :
[...] dans les juridictions de ces villes, de nombreuses femmes, même parmi
les élites espagnoles, ne parlent pas le castillan; ou le parlent très mal, et les
hommes espagnols le parlent extrêmement mal. (Voir Melià 1992 : 100)
ou encore le gouverneur Pinedo, en 1777 :
[...] dans toute cette Province les autochtones parlent la langue guarani [...]
alors qu’ils ne comprennent même pas moyennement la langue castillane.
(Voir Melià 1992 : 108)
Cette situation se poursuit au long du XIXe siècle, y compris pendant la période postérieure à l’indépendance vis-à-vis de l’Espagne,
en 1811. Selon Melià, jusqu’à la guerre de la Triple Alliance (Brésil,
Argentine et Uruguay), également connue comme Guerre du
Paraguay (1865-1870), le Paraguay était un pays où le guarani était la
seule langue en tant que “fait social national” (voir Melià 1992 : 165).
De fait, les voyageurs et commerçants évoquent pendant une bonne
partie du XIXe siècle, la « substitution presque complète »du guarani
à l’espagnol, situation généralisée à la campagne mais également
observable à Asunción, y compris parmi l’élite sociale. Selon leurs
témoignages, l’espagnol était « parlé et compris uniquement par les
personnes les plus cultivées »(voir Azara apud Melià 1992 : 108) – ce
qui généralement excluait les femmes, qui n’étaient pas scolarisées –
et utilisé, essentiellement, dans l’administration publique et avec les
étrangers :
Il est commun, à la campagne, que les personnes ne comprennent et ne parlent que le guarani, à l’exception des fonctionnaires publics ou de qui a reçu une
certaine éducation [...]. Bien que cela semble bizarre, et bien que le père
(Don Juan Bautista Rivarola) soit, pour ce pays, un homme instruit, qui a failli
être nommé président, ni sa femme, ni ses filles ne parlaient espagnol.
(Munck/1843-1869/apud Melià 1992 : 162)
La langue parlée au Paraguay est le “guarani” que parlaient les Indiens qui
habitaient le pays avant l’arrivée des Espagnols. Cette langue est d’un usage si
généralisé que l’on ne parle jamais espagnol, si ce n’est avec les étrangers, car
en province, la grande masse est si ignorante de l’espagnol qu’il faut un interprète ne serait-ce que pour demander un verre d’eau. Parmi les meilleures
familles, dans les villes et villages les plus importants, on comprend l’espagnol
et on le parle avec les étrangers; sans aucun doute, même à Asunción, il y a des
gens qui ne le parlent pas du tout. (Graham/1846/apud Melià 1992 : 162)
Toutefois, il convient de prendre en compte, ici, deux questions
fondamentales pour mieux comprendre cette situation de la langue.
Tout d’abord, il nous faut définir le guarani dont nous parlons.
Quelle est cette langue qui, adoptée par les colonisateurs, a été maintenue comme langue majoritaire de la nouvelle société constituée ?
Quel impact a eu le processus colonisateur sur la langue des Indiens
et sur son développement ultérieur ? À partir de l’arrivée des
Espagnols, il nous faut distinguer quelques variétés principales qui se
sont différenciées : le guarani des Indiens qui sont restés isolés; le guarani des Indiens “réduits” par les Franciscains et, surtout, celui des
Indiens “réduits” par les Jésuites, qui ont adopté le guarani comme
langue des missions (1610-1767/8), élaboré des grammaires et des dictionnaires et publié des Å“uvres dans cette langue; et enfin le guarani
des métis qui ont formé la société coloniale, variété fortement marquée par le contact avec l’espagnol. Toujours selon Melià (1992), cette
différenciation est clairement prise en compte vers le milieu du XVIIIe
siècle, dans des documents qui attestent les problèmes d’(in) compréhension entre ces variétés, comme ce récit du Père Cardiel sur le problème des interprètes (colons métis, descendants d’Espagnols et de
femmes indigènes) pendant les Guerres “Guaraníticas” (1753-1756),
conduites par les autorités coloniales contre les Indiens des missions :
Dans l’armée, il y avait de nombreux Espagnols qui connaissaient la langue
des Indiens, car ils étaient nés au Paraguay ou à Corrientes, et même parmi le
commun des Espagnols cette langue était usuelle; mais ils le parlaient très mal,
et formaient un mélange désaccordé de guarani et de castillan, de sorte que ni
les Indiens ne les comprenaient bien, ni eux-mêmes ne comprenaient les
Indiens, et parfois, comme ils étaient interprètes, ils disaient oui au lieu de non
et non au lieu de oui, comme cela est très souvent arrivé dans l’avancée des
fonctions de l’armée. (Cardiel/1780/1984 apud Melià 1992 : 65)
Le guarani parlé de nos jours, ou “guarani paraguayen”, a surgi
de ce « mélange désaccordé de guarani et castillan » dont parle
Cardiel, qui a conduit à l’affirmation – plus récurrente encore de nos
jours – qu’« on parle mal » aussi bien l’espagnol que le guarani :
Le langage ou jeringonza qu’ils connaissaient au début n’était qu’un mélange de solécismes et de barbarismes des langues guarani et castillane, comme on
l’utilise dans toute la gobernación du Paraguay et dans la juridiction de
Corrientes. Dans ces deux villes, tous connaissent le castillan, mais dans les villages et dans tous les hameaux de la campagne, dans les champs et les fermes,
on ne parle ni ne connaît, en général, et notamment parmi les femmes, rien
d’autre que cette langue si corrompue… Il m’a fallu apprendre cette langue si
altérée pour me faire comprendre, parce qu’ils ne comprenaient pas le guarani
et moins encore le castillan; et ainsi je prêchais dans leur langage désaccordé.
Et pour mieux expliquer ce que je dis, je prendrai un exemple : cette phrase :
« Allons donc, obéissez aux commandements de la loi de Dieu, parce que si
vous n’y obéissez pas, je vous condamnerai à l’enfer », se dit, en guarani :
« Eneique pemboaie Tupa ñande quaita, pemboaie ey ramo, nia añaretame iquaipiramo
peicomburune », etc. Et, que disent les Espagnols du Paraguay et de Corrientes ?
« Neipe cumpli que los mandamientos de la ley de Dios, porque pecumplí ei ramo, peñe
condenane a los infiernos ». Un peu comme si quelqu’un disait en latin : «Eia ergo,
cumplite los mandamientos de la ley de Dios, porque si no cumpliveritis,
vos condemnaveritis a los infiernos ». Qui pourrait comprendre ce charabia,
si ce n’est quelqu’un qui connaisse aussi bien le castillan que le latin ? (Cardiel,
1758/1900 apud Melià 1992 : 59)
Quand nous parlons de la situation linguistique actuelle, il nous
faut donc bien distinguer le guarani parlé par la société paraguayenne
non indigène, ou guarani paraguayen – notre objet d’analyse –, du guarani des Indiens qui ont survécu. Ce sont des variétés différentes qui
ne se comprennent que difficilement entre elles. Quant à la variété
jésuite, elle a disparu en tant que telle avec la fin des missions, dans
la deuxième moitié du XVIIIe siècle (1767-68), quand les Indiens
réduits se sont dispersés et ont intégré la société coloniale de la région
du Rio de la Plata.
La deuxième question à considérer pour comprendre la réalité
urbaine du guarani est le mode spécifique qui a permis son maintien.
À partir de la lecture des documents cités ci-dessus, il est clair que si
le guarani s’est maintenu, non seulement comme langue de la campagne, mais également comme langue des villes, son usage a été historiquement exclu des pratiques qui tissent de manière plus caractéristique l’imaginaire urbain. Dès le début, le guarani a survécu
comme langue orale :
[...] ils n’écrivent jamais quoi que ce soit en langue indienne, pas même ceux
qui savent écrire. (Cardiel apud Melià 1992 : 60)
et comme langue de la sphère privée :
La langue guarani s’utilise couramment parmi les Espagnols de la ville de
Corrientes, ainsi que dans les colonies de Villa Rica et Curuguaty. Plus encore,
dans la ville même de Asunción (siège du gouverneur et capitale de la province) le Père Roque de Rivas (mort à Faenza en 1790) expliquait en guarani, d’un
lieu élevé, les mystères de la Religion et les devoirs moraux, sous les applaudissements et au grand profit de ses auditeurs qui, bien qu’ils parlassent espagnol, préféraient qu’on leur parle en guarani, auquel ils étaient habitués depuis
leur enfance et qu’ils utilisaient pour converser entre eux, à la campagne et chez
eux. (Peramás 1793 apud Melià 1992 : 74). (Nous soulignons).
Langue orale, « de la campagne et des maisons », du domaine privé,
associée à des « usages vulgaires et triviaux », c’est-à-dire informels :
La langue guarani a certainement ses secrets (patavinitates), encore que quand
il s’agit de sujets vulgaires et triviaux, elle est suffisamment comprise pour être
utilisée réciproquement par les deux groupes de personnes (Paraguayens et
Indiens). (Charlevoix 1779 apud Melià 1992)
Les politiques linguistiques successives qui ont essayé (sans trop
de succès) de retirer au guarani jusqu’à cet usage oral et privé ont
renforcé cette restriction, en l’excluant du cadre administratif et de
l’éducation, comme des autres pratiques institutionnelles, toujours
réservées à l’espagnol. Après quelques modifications de cette situation, dans les premières décennies du XXe siècle, le guarani a été progressivement inclus dans l’enseignement des écoles et des universités – à partir des années 40 et 50 – et a finalement été reconnu comme
langue nationale par la Constitution de 1967, puis comme langue officielle dans la dernière Constitution de 1992. Le résultat le plus significatif de ce processus a peut-être été la création du Programme
National d’Éducation Bilingue, en 1994, qui prévoit une alphabétisation en guarani et en espagnol, même pour la minorité monolingue
en espagnol.
Ce processus s’est accompagné d’un débat historique sur la pertinence du maintien du guarani dans la société, débat qui pourrait être
formulé de la manière suivante : le guarani, en raison de son origine,
peut-il remplir les fonctions d’une langue “civilisée” et exprimer la
réalité urbaine d’un État moderne ?
Contre ceux qui affirment que le guarani est incapable d’exprimer
des concepts “abstraits”, “sophistiqués” de la culture urbaine
moderne, une deuxième posture s’est dégagée, qui critique ce “racisme linguistique” et soutient que le guarani est une langue équivalente aux autres – l’égale de l’espagnol – et peut donc exprimer
toutes sortes de concepts et soutenir tout type de discours.
Cette deuxième posture semble s’être matérialisée dans la politique linguistique actuelle, qui représente un geste clair affirmant que
le guarani peut remplir les fonctions d’une langue publique, écrite,
officielle, soutenir tout type de discours institutionnel et constituer,
auprès de l’espagnol, une langue d’État.
C’est dans ce contexte que s’inscrit le présent travail.
Les questions auxquelles il nous faut répondre sont les suivantes :
- le guarani est-il devenu de fait une langue urbaine, du domaine
public (officielle/écrite)?
- dans quelle mesure la politique linguistique adoptée a-t-elle
contribué à cette mutation ?
Pour essayer de répondre, nous proposons, tout d’abord, de caractériser la situation actuelle du guarani en considérant les différents
sens de “urbain”, ensuite de discuter certains aspects de la politique
linguistique actuelle, en nous centrant sur l’analyse de quelques
documents de la réforme de l’enseignementla plus récente.
3. LE GUARANI COMME LANGUE URBAINE
3.1. Le guarani à la campagne et à la ville
À partir des statistiques du dernier recensement de 1992, nous pouvons formuler quelques conclusions sur la réalité actuelle du guarani et sur les modifications qui ont pris place au cours du XX
e siècle.
Pour ce qui est du contraste guarani/espagnol, la prépondérance
du premier sur le second persiste de façon absolue : 87 % de
Paraguayens parlent guarani contre 57% qui parlent espagnol (monolingues et bilingues inclus). Si nous excluons le pourcentage des
bilingues – 50% selon les statistiques – nous obtenons 37% de monolingues en guarani contre seulement 7% de monolingues en espagnol.
Si nous considérons la distinction ville/campagne, nous pouvons
la réduire,
grosso modo, au contraste entre la capitale Asunción (et le
Département
[7] Central, où elle se situe) et la province
[8]. Partout, sans
exception, il y a davantage de personnes parlant le guarani que de
personnes parlant l’espagnol – même dans le Département Central
qui inclut la capitale, où 90% des personnes parlent le guarani contre
87% l’espagnol (toujours si l’on additionne monolingues et bilingues).
Le deuxième constat est le nombre très faible de monolingues en espagnol : même dans le Département Central, il est de 9 % (la moyenne
nationale, nous l’avons dit, étant de 7 %) et dans la plupart des provinces il ne dépasse pas les 3 %, comme le montre le tableau 2).
Si le guarani prédomine sur l’espagnol partout – y compris dans
la région de la capitale –, le grand déséquilibre entre ville et campagne concerne le nombre de gens qui parlent également l’espagnol.
Ce nombre varie énormément entre la région de Asunción, où la
plupart des gens parlent l’espagnol (87 %), et les provinces de San
Pedro et Canendiyú, où la situation de l’espagnol est la plus minoritaire (19 %), alors que la moyenne, pour le reste des régions, se
situe aux alentours de 30%. La situation par région est présentée par
le tableau 1 (page suivante).
L’autre grand déséquilibre entre ville et campagne, inverse du premier, est le nombre de monolingues en guarani : dans la région de la
capitale, il est de 12 %, alors qu’en province il atteint des pourcentages
qui oscillent entre 74 % et 79 % (Départements de Caazapá et San
Pedro, respectivement), sans jamais être inférieur à 25-26 % (Región
Occidentalet Département de Alto Paraná, respectivement), alors que
la moyenne, dans les autres régions de province, approche les 50 %.
Ce contraste est mis en évidence dans le tableau 2 (ci-contre), nous
pouvons le comparer à l’indice très faible de monolingues en espagnol qui est commun à toutes les régions.
TABLEAU 1
Il ne serait donc pas exagéré d’affirmer que le Paraguay est un pays
qui parle le guarani, avec un pourcentage variable de personnes parlant
également l’espagnol (ou d’autres langues dont la présence sera
commentée ci-dessous) et où le contraste ville/campagne intervient
pour marquer une très forte variation entre la région de la capitale (où
la plupart des gens parlent également l’espagnol) et la province (où
le monolinguisme guarani est très élevé)
[9]. Comme exemple le plus
extrême de cette situation nous pouvons mentionner le contraste entre
le Département Central (Asunción) et le Département de San Pedro.
Néanmoins ce contraste se répète dans toutes les régions comme
le montre le tableau 3 (page suivante).
TABLEAU 2
De plus, ces chiffres doivent être considérés avec précaution,
puisque, selon divers spécialistes, dans ces enquêtes, le degré de
maîtrise de l’espagnol considéré comme suffisant pour dire qu’un
individu est bilingue serait très précaire. La présence effective de
l’espagnol, surtout à la campagne, pourrait donc encore être inférieure à ce que ces chiffres indiquent.
Les comparaisons faites jusqu’ici ne prennent en compte que la
situation du guarani face à l’espagnol. Il nous faut également considérer la situation d’autres langues d’immigration plus récentes (au
long du XXe siècle), comme l’allemand, le platt deustch des mennonites, le coréen ou le portugais. La présence de ces langues est si
importante dans certaines régions qu’elles arrivent à égaler ou même
à dépasser le pourcentage des monolingues en guarani et, donc, également celui des monolingues en espagnol. Les deux exemples les
plus significatifs sont, d’un côté, le Département de Canendiyú, à la
frontière avec le Mato Grosso do Sul (Brésil), où le pourcentage de
personnes parlant d’autres langues (essentiellement le portugais) est
de 41% – supérieur à celui des monolingues en guarani (40%), espagnol (2 %) et bilingues espagnol-guarani (17 %); dans ce département, d’ailleurs, le pourcentage de ceux qui parlent d’autres langues
(41 %) se rapproche du nombre total de personnes (monolingues et
bilingues) parlant le guarani (57 %) et fait plus du double du pourcentage de ceux qui parlent espagnol (19 %) (Tableau 6). D’un autre
côté, la Región Occidental, où l’indice d’usage d’autres langues (36%)
correspond principalement au platt deustch des colonies mennonites
installées dans la région, outre d’autres langues indigènes différentes
du guarani (la plus grande partie de la population indigène encore
vivante de nos jours, environ 1 % de la population totale du pays, se
concentre dans cette région). Le pourcentage de ceux qui parlent
d’autres langues dans la Región Occidental est de 36%, et dépasse également l’indice de monolingues en guarani (25 %) et en espagnol
(2 %), et égale le nombre de bilingues espagnol-guarani (36 %).
Finalement, dans les cinq régions où le nombre total de personnes
parlant le guarani est inférieur a 95% – Départements de Canendiyú
(57 %), Itapúa (85 %), Amambay (85 %), Alto Paraná (73 %) et la
Región Occidental (61 %) – cet indice semble modifié davantage par
ces autres langues que par l’espagnol (voir Tableau 5).
TABLEAU 3
Si nous additionnons le nombre de personnes parlant le guarani
et l’espagnol (monolingues ou bilingues) et d’autres langues, nous
obtenons la configuration linguistique suivante :
TABLEAU 4
L’analyse des chiffres montre que les principaux changements
entre la situation du XIXe siècle et la situation actuelle sont une plus
grande diffusion de l’espagnol et l’apparition d’autres langues
comme phénomène significatif dans le paysage paraguayen. Mais
la situation majoritaire du guarani, moindre dans les villes, où prédomine l’espagnol, et écrasante à la campagne, se maintient.
En somme, si en termes géographiques le guarani n’est pas une
langue (exclusive) de la campagne, nous pouvons dire que la campagne continue (presque exclusivement) à ne parler que le guarani
(et d’autres langues), et que l’espagnol y est absolument minoritaire. Il nous reste encore à étudier la forme de présence du guarani
dans la ville pour mieux comprendre sa réalité en tant que langue
urbaine.
3.2. Le guarani dans l’espace public de la ville
Le guarani dans la ville, historiquement langue orale, de la sphère
privée, associée à des usages informels, est-il devenu une langue
publique (écrite/officielle)? Pour aborder cette question, nous ferons
appel à la distinction public/privé; en commençant par définir ce que
nous entendons par “public”.
Selon Sennett, qui a analysé la constitution et les transformations
historiques des termes “public” et “privé”, le mot public : « [...] à
l’époque où il avait déjà acquis sa signification moderne [...] signifiait
non seulement une région de la vie sociale localisée à l’écart du cadre
de la famille et des amis intimes, mais également que ce domaine
public de gens connus et d’étrangers incluait une diversité relativement grande de personnes. » (Sennett 1987 : 31). Toujours selon cet
auteur, un deuxième sens de public, en tant qu’espace de la vie sociale séparé du cadre familial et des amis intimes, renvoie à ce qui est
« sujet à l’observation publique », sens que nous pourrions également
appeler “géographique” en pensant à la géographie interne de la
ville, de l’espace urbain. Un autre sens signalé par cet auteur concerne ce qui est relatif au « bien commun de la société »; ici, public serait
lié à l’appareil juridico-administratif de l’État – en tant que gestionnaire du “bien public” –, des “sens publics”, officiels (ce qui met en
jeu la question de l’écriture).
Une “langue publique” serait donc, à la fois une langue sujette à
l’observation publique et une langue d’État (écrite).
Ceci nous amène à formuler ainsi notre hypothèse initiale de la
façon spécifique dont le guarani existe dans les villes :
Le guarani est présent dans l’espace public de la ville (« sujet à l’observation publique » à l’intérieur de la géographie urbaine); il est présent
dans l’écrit mais n’est pas forcément lié à la production de sens publics
(relatifs au “bien public”, à l’appareil de l’État); il sert plutôt à la production ou à la citation de sens privés (familiers, informels, familiaux) et/ou
de la campagne, de “contenus” liés à la réalité campagnarde, au folklore de la campagne, etc.
Pour discuter cette hypothèse, nous avons réalisé une enquête préliminaire sur les occurrences du guarani dans l’espace public de la
ville, en délimitant quelques champs : (a) discours juridique; (b)
administration publique; (c) discours politique; (d) espace public
(matériel) de la ville; (e) média (presse écrite, radio, télévision,
Internet) et (f) littérature. Voyons rapidement les résultats du cadre
ci-dessous pour les commenter ensuite
[10].
Pour commenter ces occurrences de la langue, nous ferons une distinction entre les productions existant en guarani et sur le guarani.
3.2.1. Productions en guarani
Le guarani, à quelques exceptions près, n’apparaît pas dans la production de discours publics officiels, ce qui explique son exclusion
du cadre juridico-administratif relatif à l’organisation urbaine et à
celle de l’État : les communications officielles des systèmes législatif
et judiciaire et de l’administration publique (a, b), les discours politiques officiels (c) et l’organisation urbaine proprement dite (les panneaux de circulation, les avis publics, etc.) (d). Dans ces domaines, le
guarani n’est présent que sous la forme de citation de discours
“externes” à ce cadre – ce qui peut arriver, par exemple, dans un discours politique officiel dans les sessions du Congrès National –, ou
dans des processus de désignation de l’espace urbain : noms propres de
rues, institutions, magasins, entreprises, etc. (d) (qui peuvent être en
guarani, mais aussi en d’autres langues, comme l’anglais, le portugais, etc.). La seule exception est le texte de la Constitution Nationale
de 1992 qui, par ailleurs, n’a pas été exactement produite en guarani
mais traduiteà partir du texte en espagnol (nous verrons un exemple
de cette traduction plus bas).
Le guarani continue donc à n’être utilisé, – c’est notre hypothèse
centrale –, que sur les terrains où est possible la production de sens
relatifs à la campagne (folklore, etc.) et/ou au cadre privé (discours
non officiel, familier, de l’intimité), ce qui permet d’expliquer le fait
que, venu de champs focalisés, il apparaisse dans les médias, dans la
littérature et dans les discours de propagande politique. Commentons
quelques exemples.
3.2.1.1 Le guarani, dans la ville, comme langue de la campagne
Une grande partie des productions en guarani sont liées à la campagne, vue au travers du folklore, de la mémoire rurale et indigène,
des traditions populaires campagnardes (mythes, légendes, chansons, poèmes et dictons populaires, traditions culinaires), etc. Par
exemple, les programmes de radio en guarani (e-2), sont pour la plupart des débats et des reportages sur le folklore et les problèmes de
la campagne; il en va de même des espaces réservés au guarani dans
la presse écrite (e-1). Et dans les sites électroniques (e-4) : * Paraguay
pour tous. Home page de M. Carlos Escobar, qui maintient des données et
des liens intéressants sur le Paraguay et * Pages sur le Paraguay, par Wolf
Lustig. Données de l’Allemagne sur la culture paraguayenne et sur la
langue guarani.
Ces productions en guarani ne se décrivent pas seulement en
termes thématiques : le caractère privé (familier, informel) des discours et/ou de la vision “folklorisante” de la campagne intervient
toujours. Quand il s’agit de discours publics, officiels, sur ces mêmes
sujets, la production en guarani n’est plus possible (si ce n’est comme
citation). C’est le cas, parexemple, de deux liens du site électronique
de l’Université Nationale de Asunción (e-4): *Direction des Recensements et Statistiques Agropastorales du MAG (Ministère de l’Agriculture
et de l’Élevage). Données statistiques intéressantes sur les principales tendances de la production agricole et de l’élevage et *Économie paraguayenne.
Données et liens sur l’économie paraguayenne. Sur ces sites, les “thèmes”
peuvent être – et ils le sont souvent – liés à la campagne, mais dans
un discours scientifique, administratif, officiel et public – et, donc,
exclusivement espagnol.
3.2.1.2. Le guarani, dans l’espace public, comme langue de la sphère privée
La présence du guarani dans la ville s’explique également en grande
mesure par la production, dans l’espace public, de sens de la sphère
privée (discours familiers, informels, intimes, du quotidien). Dans le
système judiciaire (a), le guarani apparaît, par exemple, au cours de
conversations entre avocats, au forum, dans des situations non officielles ou avec des personnes monolingues en guarani (ou qui ne maîtrisent que précairement l’espagnol), venues de la campagne. Ceci
explique, également, que le guarani soit exclu des discours politiques
officiels (c), mais qu’il apparaisse de manière presque inévitabledans
les campagnes électorales et dans le militantisme politique : il s’agit,
dans ce cas, de mobiliser un discours “intime” avec l’électeur/partisan politique. En ce qui concerne les médias (e-4), cette distinction
semble également fonctionner : dans la presse écrite, outre les discours
de/sur la campagne, le guarani apparaît comme production de discours informels/intimes, comme dans le cas de la colonne de commentaires politiques (p. ex. Ñe’êmengüépe [« À voix basse »], colonne
de “ragots” politiques du journal ABC), écrite en espagnol mais qui
présente souvent des phrases et expressions en guarani, sous la forme
de citations, indirectes ou non, qui peuvent également apparaître au
milieu des nouvelles présentées dans les journaux, dans un style
informel, familier, “populaire”. Il en va de même pour les médias électroniques : le site appelé Yagua. com (e-4), d’un fournisseur d’accès à
Internet paraguayen, est écrit en espagnol mais contient diverses
expressions en guarani (comme le nom même du site), toutes liées à
la production d’un discours extrêmement informel. Comme exemple
de ce type d’occurrences du guarani, nous avons le lien appelé
Chera’a. El buscador de la perrada paraguaya, qui est un moteur de
recherche de personnes. Dans cette phrase, chera’a signifie “ami” en
guarani et perrada (de perro, “chien”) est une manière très familière et
intime, spécifique d’une certaine variété de l’espagnol du Paraguay,
de faire référence à un groupe d’amis et/ou de personnes ayant une
affinité/intimité quelconque (plus ou moins comme un des sens possibles, également familier, de “mes potes” en français, comme dans
« je vais boire un demi avec mes potes »); d’où le nom même du site,
yaguá (“chien” en guarani). Un autre exemple, sur ce même site, de
production d’un discours (très) familier/intime en guarani est l’un
des jeux électroniques disponibles des plus connus, appelé « pacman » : parmi les messages qui apparaissent quand l’usager perd, on
trouve : Ndé ! Game over ! No te hagas le ñembo tarová[« fais pas l’idiot »]
et Ndé ! Game over : Calificación : Hasta mi abuela juega mejor ! [« Même
ma grand-mère joue mieux que toi !»]. (Toutes ces expressions en guarani sont très communes en espagnol du Paraguay.)
Deux exceptions peuvent être considérées comme des productions
de discours dans un cadre public/officiel : * la page de la RAU (Royale
Académie Uruguayenne), où le sommaire est en espagnol, avec des
versions en portugais, anglais et guarani (il est toutefois significatif
que le guarani se limite à ce sommaire : dès que l’on clique sur les liens
offerts, les pages sont en espagnol); * le site Guarani Raity, rédigé (en
grande partie) en guarani, avec une traduction vers l’espagnol et
l’anglais. L’autre exception est un bref journal télévisé en guarani sur
l’une des chaînes de télévision (e-3)
3.2.2. Productions sur le guarani
Le guarani est également très présent dans les productions sur la
langue : études linguistiques et sociolinguistiques, matériel didactique pour l’enseignement de la langue, grammaires et dictionnaires.
C’est le cas des rares espaces réservés au guarani dans la presse écrite, comme le Supplément Scolaire et la Revue pour Enfants, des journaux
ABC et Noticias (e-1), destinés à des professeurs et à des élèves de
guarani. Il existe également un nombre considérable d’études linguistiques et sociolinguistiques et, plus récemment, de livres didactiques, dont la référence occupe une grande partie des liens des sites
électroniques sur le guarani (p. ex. celui de Wolf Lustig) (e-4). Il y a
encore des grammaires et des dictionnaires de guarani, également
mentionnés dans ces liens.
Il est important d’observer que toutes ces productions sur le
guarani sont rédigées en espagnol (ou en d’autres langues, comme
l’anglais, pour les travaux sociolinguistiques les plus réputés), y
compris les grammaires de guarani, et qu’il n’existe pas de
dictionnaires monolingues en guarani.
3.3. Sens public, écriture et norme
Il nous faut maintenant prendre en compte un problème fondamental conditionnant cette présence du guarani dans l’espace public, et
directement lié à son histoire comme langue familière, du cadre
privé : la question de l’écrit et de la norme.
Les franciscains puis les jésuites avaient élaboré une écriture pour le
catéchisme, les grammaires et dictionnaires qu’ils ont produits. Cette
langue écrite et “grammatisée” par les jésuites a été adoptée dans les
missions comme langue courante et d’administration publique.
Outre des textes linguistiques, nous avons des textes politiques et
administratifs écrits en guarani, parmi lesquels les lettres d’Indiens
missionnaires adressées aux autorités coloniales pendant les “guerres
Guarani”, du XVIIIe siècle. Selon Melià :
L’écriture en guarani, pendant la deuxième moitié du XVIIIe siècle, était un
phénomène culturel assez enraciné dans la vie civile des villages missionnaires.
Les accords et événements étaient officiellement rédigés dans cette langue guarani. [...]
De nombreux documents de ce type apparaissent [...] Ils ne se réduisent à la
zone des missions jésuites ni à leur époque. Des écrits semblables proviennent
également de villages de franciscains, et continuent jusqu’à une bonne partie du
XIXe siècle [...], même après la déclaration d’Indépendance du Paraguay, en
1811 [...]. (Melià 1992 : 149)
Il existe également des témoignages d’une production littéraire
des Indiens, mais dont peu d’exemples ont survécu
[11]; les Indiens ont
écrit en guarani et ont également fait des traductions vers leur
langue, comme celles des grands classiques de la littérature du siècle
d’or espagnol (voir Melià 1992 : 126,142). Mais le gros de la production en guarani a été constitué par des textes politico-administratifs
et religieux.
Le guarani normalisé par les Jésuites a donc réussi à jouer le rôle
d’une langue écrite et publique, mais cette langue a toujours été
réservée à la société des Indiens. Le guarani de la société coloniale
espagnole et métissea eu une histoire très différente, car il a été adopté comme langue orale et familiale, alors que l’espagnol restait la
langue de l’administration.
Cette variété de guarani paraguayen n’apparaîtra donc comme
langue écrite que presque trois siècles plus tard, pendant la guerre de
1865-1870, dans un journal appelé Cabichuí, publié entre le 13 mai
1867 et le 20 août 1868, où quelques rubriques ont été rédigées en
guarani, langue qui apparaissait également dans des expressions
clairsemées à travers le journal, rédigé sinon en espagnol. C’est la
première production littéraire en guarani paraguayen, langue bien
différenciée et dont l’orthographe est également différente de celle
des textes des jésuites (voir Melià 1992 : 168-9).
Toutefois, il faut prendre en compte quelques caractéristiques de
ce “surgissement” du guarani dans l’écrit, qui marqueront son histoire postérieure. Tout d’abord, cette écriture a été associée à la production de poésie et/ou d’humour, de satire, dans des discours incitant les soldats au combat – discours, donc, de caractère intime et
marqués par l’oralité. C’est une différence fondamentale entre cette
écriture et celle du guarani jésuite.
En second lieu, ces textes en guarani résultent d’un travail d’intellectuels dirigé vers le peuple (voir Melià 1992). Ce fait n’a rien d’étonnant puisque l’écriture n’était accessible qu’à la petite élite scolarisée.
Ces questions se projetteront sur l’histoire postérieure de cette écriture. Au-delà de l’existence d’une littérature populaire de tradition
orale d’origine ancienne, dont subsistent des registres écrits en guarani (comme la poésie narrative : narration de “cas”,
compuestos ou
decir compuesto, etc.), le gros de la production écrite dans cette langue
restera restreint à la production (par une élite) de textes poétiques et,
en moindre mesure, théâtraux (
Cf. Melià 1992), donc, de discours marqués par le registre de l’oralité. Il convient par ailleurs d’observer que
la poésie est souvent destinée à être mise en musique et qu’il s’agit
donc d’une poésie « plus écoutée que lue »(Meliá 1992 : 215). Le guarani reste exclu de la prose – à l’exception de quelques contes écrits à
partir des années 70 et d’autres textes publiés dans des revues, parmi
lesquelles la revue
Ñemity (créée en 1980)
[12] consacrée à la publication
d’études et de débats sur le guarani et de textes dans cette langue.
Nous avons là une première grande différence entre les caractéristiques et le rôle de l’écrit en guarani jésuite et en guarani paraguayen, en raison de l’histoire de chacun, qui a débouché sur ces
deux variétés.
D’autre part, contrairement à ce qui s’était passé pour le guarani
jésuite, le guarani paraguayen acommencé à être écrit sans qu’il y ait
de processus de normalisation et de scolarisation. Cette situation a
perduré jusqu’à nos jours, et ce guarani parlé par la société paraguayenne n’a toujours pas de norme. Voilà un fait très significatif
pour la possibilité du guarani comme langue écrite (publique) et si
l’on essaie de l’implanter dans les écoles. Les variétés de guarani
jésuite et paraguayen sont, comme nous l’avons vu, très différentes,
ce qui résulte du processus par lequel elles se sont constituées.
Comme nous l’avons déjà dit, le guarani paraguayen est une langue
très “mélangée” à l’espagnol, plus couramment appelée jopará ou
jehe’a, et cela, historiquement, a suscité et continue de susciter toutes
sortes de discours normativistes et dépréciatifs selon lesquels les
Paraguayens « parlent mal » leur langue. Ce guarani n’est donc pas
le guarani adopté par la politique linguistique ni celui qui apparaît
dans les exceptions citées de production récente de discours officiels/publics, qui suivent une norme différente. Cette langue, que
certains appellent le “guarani pur” ou guaranieté (quelque chose
comme “guarani authentique”), en l’opposant au jopará, est incompréhensible pour les Paraguayens qui parlent guarani, sauf pour un
très petit nombre, parmi lesquels les spécialistes qui produisent les
textes mentionnés (de la Constitution et des pages Internet).
Pour clore cette discussion sur le caractère “public” du guarani,
nous aimerions revenir sur un problème central, qui conditionne
toutes les restrictions du guarani : le problème de l’écriture et de la
norme. Le guarani en tant que phénomène social continue à être une
langue orale. Son écriture même a une histoire en marge de la production de discours de la sphère privée, puisqu’elle a surgi et a été
élaborée par rapport au discours poétique et comme registre de discours marqués par l’oralité et par le caractère familial, intime, du
cadre privé. Les rares textes de caractère “public” constituent, répétonsle, le résultat du travail de quelques spécialistes, c’est-à-dire
d’expériences isolées et de peu de portée.
Ces restrictions du guarani dans l’espace public sont néanmoins
assez prévisibles si nous considérons que sa situation historique l’a
maintenu, pendant plus de quatre siècles, en marge de la sphère
publique (institutionnelle) et de l’écrit. Il est donc fondamental d’analyser la politique linguistique la plus récente, pour pouvoir déterminer comment elle traite cette situation, dans les faits, et pour ses possibilités de modification lui permettant d’atteindre son objectif
déclaré : « faire du guarani une langue publique » (voir Comisión
Nacional de Bilingüismo 1997 : 70).
4. LA POLITIQUE LINGUISTIQUE
ET LA CONSTRUCTION D’UN LIEU PUBLIC POUR LA LANGUE
La Constitution Nationale, promulguée en 1992, traite du problème
des langues dans deux articles. L’article 140, que nous transcrivons
ci-dessous (avec sa version en guarani), déclare le guarani langue
officielle, avec l’espagnol :
Des langues
Article 140. Le Paraguay est un pays multiculturel et bilingue. Ses langues
officielles sont le castillan et le guarani. La loi établira les modalités d’utilisation
de l’un et de l’autre. Les langues indigènes, ainsi que celles d’autres minorités,
font partie du patrimoine culturel de la nation.
Ñe’enguéra rehegua
Artículo 140. Paraguay ha’et tetã hembikuaa arandu hetáva ha iñe’et mokõiva. Estado ñe’ê tee ha’et castellano ha guarani. Léipe he’íva’erã mba’éichapa ojeporúta mokõivéva. Mayma ypykue ñemoñare ñe’ê ha opaite imbovyvéva ñe’ê,
ha’et tetã rembikuaa arandu avei.
Ceci modifie le statut de la langue par rapport à la Constitution
précédente de 1967, qui concédait au guarani le statut de langue
nationale – mais pas celui de langue officielle, réservé à l’espagnol :
Article 5. Les langues nationales de la République sont l’espagnol et le guarani. La langue d’usage officiel sera l’espagnol.
Cette disposition de l’article 140 pose un problème évident si l’on
considère la situation linguistique décrite ci-dessus, puisque faire du
guarani l’une des langues officielles de l’État signifie le déclarer
langue publique, caractère que, selon nos analyses, il ne possède pas.
Il y a donc un fossé entre le statut de jure du guarani (langue
publique, d’État) et son statut de facto (langue de la sphère privée). Ce
problème, semble-t-il, devrait être résolu par des lois complémentaires, comme l’indique ce même article constitutionnel : « la loi établira les modalités d’utilisation de l’un et de l’autre ».
Il existe de fait quelques projets de loi en cours, parmi lesquels : la
« Loi qui normalise l’usage du guarani comme langue officielle »,
basée sur la législation des langues régionales espagnoles, notamment, la « Loi de Normalisation de l’Usage de l’Euskera » (Pays
Basque) (Loi n° 10/1982, du 24 novembre 1982) et la loi de
« Normalisation Linguistique en Catalogne » (Loi n°7/1983, du 18
avril 1983) (voir Comisión Nacional de Bilingüismo 1997).
Ce projet prétend inclure le guarani dans les espaces d’où il est
exclu : le cadre juridique, l’administration publique, l’organisation
urbaine et l’essentiel des rubriques des médias. Le projet établit
l’« égalité juridique, quant à leurs effets, des manifestations en guarani et espagnol »(Chapitre I, Article 3º); il rend obligatoire l’usage
des deux langues pour la publication de tout texte juridique officiel
– lois, décrets, règlements, normes départementales, etc. – (Chap. II,
Art. 10º); pour l’impression de formulaires officiels (Chap. II,
Art. 8º); dans l’administration publique (Chap. II, Art. 5º); dans les
média (Chap. IV); pour les panneaux et indications de circulation;
et dans les services de transport public (voir CIDSEP – U.C. 1997 :
35-37 ). Le projet prévoit également la création d’« un organisme qui,
sous la forme ou à la manière d’une Académie de Langue, se chargera de l’étude, coordination et canalisation des efforts des diverses
institutions pour normaliser l’usage des deux langues ». Enfin, le
projet propose des dispositions transitoires « en établissant une
période de temps prudente et maximum pour l’adoption des
mesures pertinentes afin d’adapter l’administration publique aux
nouvelles exigences de l’usage des langues officielles » (voir CID-SEP – U.C. 1997 : 37 ).
Ce nouveau statut légal et le projet élaboré pour le rendre opérationnel soulèvent toute une série de problèmes que nous ne discuterons pas ici.
Nous rappelons seulement que la possibilité, pour le guarani, de
devenir, dans les faits, une langue publique suppose, à la fois, l’élaboration d’une langue écrite et l’existence d’une société alphabétisée
qui, “interpellée” par cette langue, produise ces discours de caractère public.
Comme le problème de l’écrit et de l’école est, à notre avis, un point
crucial, nous discuterons ce que propose la politique linguistique
actuelle en partant du deuxième des articles constitutionnels (et de
sa version en guarani). Cet article aborde l’alphabétisation en guarani et en espagnol :
De l’enseignement en langue maternelle
Article 77 : L’enseignement, en début de scolarisation, sera réalisé dans la
langue officielle maternelle de l’élève et les langues officielles seront le Guarani
et le Castillan, en condition d’égalité. L’instruction comprendra donc la connaissance et l’emploi des deux langues officielles de la République. Les minorités
ethniques dont la langue n’est pas le guarani pourront choisir l’une des deux
langues officielles.
Ñe’ê teépe ñeporombo’et rehegua
Artículo 77 : Mbo’ehaokuérape iñepyrûrã mitãme oñembo’eva’erã hogaygua
ñe’ê teépe. Upéicha avei oñemo’arandúva’erã chupekuéra mokõive Paraguay
ñe’ême. Umi tapicha, tetãygua aty imbovyvéva, noñe’êiva guaraníme, oiporavo kuaa Paraguay ñe’ê peteîva oñembo’euka hagua.
C’est pour pouvoir appliquer cette disposition que la Réforme de
l’enseignement a été entreprise.
4.1. La Réforme de l’enseignement
Jusqu’à une époque récente (quelques décennies) le guarani n’était
pas enseigné dans les écoles, et l’alphabétisation avait lieu exclusivement en espagnol. Cette politique, qui ne tenait pas compte de la
réalité linguistique décrite ci-dessus, a rencontré, comme il fallait s’y
attendre, de sérieux problèmes.
En 1973, soit six ans après l’institution du guarani comme langue
nationale, l’enseignement du guarani a commencé à être inclus,
comme discipline obligatoire, dans quelques écoles, qui ont adopté
le cursus expérimental, mais seulement aux niveaux plus avancés de
ce que nous appelons le “Ciclo básico”, correspondant aux trois premières années du second degré (plus ou moins l’équivalent de la 6e,
5e et 4e ); en 1987, cette discipline est devenue obligatoire dans toutes
les écoles du pays.
L’introduction de la langue dans l’enseignement à partir des premières années scolaires a commencé, dans quelques écoles, à partir
de 1978, dans le cadre du programme d’« Éducation bilingue de
Transition », dont l’objectif était de “castillaniser” les élèves. La place
attribuée au guarani comme langue orale de la sphère familiale, est
très claire, comme nous pouvons le constater, par exemple, dans les
objectifs du programme (dans Éducation bilingue au Paraguay. Manuel
pour le professeur, 1981), que nous transcrivons ci-dessous :
L’un des objectifs généraux de l’éducation paraguayenne est que « l’élève
développe des aptitudes appropriées pour l’usage correct des langues nationales et autres moyens de communication pour un plein accès au monde de la
culture nationale et universelle » (p. 17) (nous soulignons).
Le guarani a été incorporé à l’éducation primaire en réponse à l’objectif de
l’éducation primaire de faire que : « l’élève valorise et communique de manière
confiante dans les langues nationales et développe des habiletés primaires pour
écouter, parler, lire et écrire en langue espagnole; écouter et parler en langue guarani » (p. 18) (nous soulignons).
Ce programme, dit de “transition”, a été critiqué dans le cadre de
la toute dernière Réforme de l’enseignement – initiée en 1991 et
concrétisée en 1994 –, puisque l’inclusion du guarani se limitait à faciliter l’enseignement de l’espagnol, ce qui maintenait les restrictions
contre la langue indigène.
À partir de la disposition de l’article 77 de la Constitution nationale, la Loi n°28, du 10 septembre 1992 établit l’enseignement obligatoire de l’espagnol et du guarani dans toutes les classes. La
“Comisión Nacional de Bilingüismo” a été créée à partir d’un décret du
Pouvoir exécutif (du 15 septembre 1994), pour élaborer une proposition d’Éducation bilingue.
La réforme a également étendu l’enseignement primaire obligatoire
de six à neuf ans, et l’a divisé en trois cycles. L’objectif linguistique que
se fixent les réformateurs est que les élèves en du 3e cycle soient des
“bilingues coordonnés” – que leur langue maternelle soit l’espagnol ou
le guarani. Pour cela, deux modalités ont été établies : la modalité guarani (GH), pour ceux dont la langue maternelle est le guarani, et la
modalité espagnol (EH), pour ceux qui ont l’espagnol comme langue
maternelle. Chacune de ces modalités a un programme spécifique.
Nous présentons ci-dessous quelques conclusions de l’analyse des
programmes élaborés pour la modalité EH (enseignement du guarani comme LV2), en cours d’application, pour déterminer la place
attribuée aux langues, sans perdre de vue la distinction public/privé
qui nous intéresse. Dans nos analyses, nous avons distingué trois
aspects : les objectifs de l’éducation bilingue, tels qu’ils sont déclarés
dans les programmes, ce qui se dit dans chaque langue et ce qui se dit
de chaque langue.
4.1.1. Espagnol et guarani dans les programmes d’étude
En fait, les programmes reproduisent la (dé)limitation du guarani au
cadre privé et au registre familier/informel des programmes de transition antérieurs. Voyons quelques exemples.
a) Objectifs de l’éducation bilingue (espagnol – guarani)
Voilà un premier indice de la restriction mentionnée dans ce document du Ministère de l’Éducation :
En termes généraux, dans les trois cycles, la discipline visera à ce qu’aussi
bien la langue maternelle que la deuxième langue constituent, pour les élèves,
un moyen de communication et de développement personnel et un instrument
pour avoir accès à la culture quotidienne et systématisée. (p. 51)
Il n’y a pas de mention explicite des langues, mais le renvoi de la
culture quotidienne au guarani et de la culture systématisée à l’espagnol est clairement confirmé par certains passages. Voici par
exemple, un autre des objectifs de l’éducation scolaire primaire commun aux trois cycles :
L’Éducation Scolaire de base cherche à former des hommes et des femmes
qui : [...]
– emploient la langue guarani, spécialement dans la communication orale,
avec un niveau de compétence linguistique approprié aux exigences de leur
contexte quotidien.
– utilisent efficacement l’espagnol, sous forme orale et écrite, comme instrument de communication, d’intégration socioculturelle et d’incorporation des
manifestations scientifiques et culturelles.
L’examen des objectifs différenciés selon les cycles va dans le
même sens :
- Appliquer les compétences primaires de l’usage des langues : Espagnol et Guarani sous forme orale et écrite.
- Utiliser les compétences des langues officielles sous forme orale et écrite,
comme moyen de croissance personnelle et pour le développement de processus d’apprentissage dans et hors de la salle de classe.
-
Employer la langue Guarani dans la communication orale et écrite, avec un
niveau de compétence approprié aux exigences de leur contexte quotidien.
Utiliser efficacement l’espagnol sous forme orale et écrite comme instrument de
communication, d’intégration socioculturelle et d’incorporation des manifestations
scientifiques et universelles.
b) De quoi parle-t-on dans chaque langue ?
Le guarani reste aussi sans exception lié à la production de discours
en relation à la campagne (mythologie indigène, folklore, etc) et à la
sphère privée/familiale (vocabulaire d’objets domestiques, du quotidien). L’espagnol apparaît dans les discussions de sujets “sérieux”
comme l’écologie, la biographie de personnages célèbres, etc.
c) Que dit-on de chaque langue ?
Sur ce point, les programmes reproduisent deux des énoncés les
plus fréquents dans les discours sur la langue. Tout d’abord, celui du
guarani comme la langue des “émotions”, des “affects”, comme le
confirme la lecture du passage suivant :
Exprimer des idées et sentiments quant au guarani comme symbole de
l’identité nationale.
Lire l’article 140 de la Constitution Nationale et le commenter avec l’instituteur/institutrice. Exprimer comment l’on se sent en guarani [...]
« Exprimer les sentiments » quant à la langue, dire « comment
l’on se sent quand on la parle », est une question qui ne se pose pas
quand il s’agit de l’espagnol. Il nous est toutefois impossible de ne
pas mettre cet énoncé en relation avec l’opposition entre le guarani
comme “langue du cÅ“ur”, des “affects”, de l’“intimité” et l’espagnol
comme “langue de la raison”, “de l’intellect”, qui constitue l’un des
principaux lieux communs dans les discours sur la langue. Cette
opposition a été analysée dans les travaux sociolinguistiques les plus
connus sur le guarani (Garvin et Mathiot/1956/1982; Rona/1966/
1975; Rubin 1968) comme l’indice d’une “division de fonctions”
entre guarani et espagnol, dans laquelle le premier aurait une “fonction émotive” – ce qui indiquerait un sentiment d’“amour” pour
cette langue de la part de ceux qui la parlent (voir Rodríguez-Alcalá
2000).
Quand on contextualise les énoncés du programme, on peut
conclure qu’ils sont un cas particulier, reconduisant la vision d’un
guarani restreint à la sphère familiale, intime, “du c
Å“ur”, en opposition au fonctionnement public, institutionnel, “rationnel” de l’espagnol. Affirmer que le guarani est la langue “du c
Å“ur” signifie affirmer et renforcer son caractère privé, intime et, donc, non urbain du
guarani, face au caractère public, urbain de l’espagnol
[13].
Le second de ces énoncés clef sur la langue, reproduit dans le passage cité, est celui du guarani comme “symbole” et “essence” de
l’identité nationale. Il est associé à un discours militariste. Voici l’exercice proposé : « Invitons un ancien combattant de la Guerre du Chaco
et demandons-lui comment il a utilisé le guarani pendant la guerre ».
Non seulement cet exercice n’est pas très praticable (car les derniers
survivants éventuels de cette guerre, qui a eu lieu entre 1932 et 1936,
doivent approcher, aujourd’hui, les 90 ans), mais il est forcément associé à des énoncés nationalistes d’apologie dogmatique de la guerre,
très répandus dans les discours sur le guarani. Ces énoncés sont également reproduits dans les travaux sociolinguistiques comme expression de “sentiments” d’“orgueil” et de “loyauté” et comme indice de
la “fonction nationaliste” du guarani (voir Rodríguez Alcalá 2000) :
Il est dit que l’usage du guarani [pendant la Guerre du Chaco] a permis aux
troupes de sentir qu’elles défendaient l’essence de ce qui est uniquement paraguayen et a contribué à les unir contre toute opposition. (Revista de Turismo,
1942 : 9 et conversations personnelles). (Rubin 1968 : 29)
[Le guarani] joue un rôle important comme ingrédient du patriotisme paraguayen. Selon nos informateurs, les troupes paraguayennes qui, pendant la
guerre du Chaco, réagissaient de manière léthargique aux ordres en espagnol,
obéissaient aux ordres en guarani de manière enthousiaste et sans crainte de la
mort. (Garvin et Mathiot/1956/1982 : 38)
La définition essentialiste de l’identité nationale et de sa relation
au guarani exclut du même coup la portion de la société paraguayenne qui ne parle pas cette langue. L’exercice proposé :
« Regardons sur la carte les lieux mentionnés par nos invités et
concluons que sur tout le territoire paraguayen et même en dehors, les
Paraguayens communiquent en guarani » est particulièrement peu
adaptée, puisqu’il s’agit d’un programme de la modalité EH, élaboré pour les enfants qui ne parlent pas guarani – ainsi définis comme
non Paraguayens. Par ailleurs, cette définition contredit le “respect du
multilinguisme” et du “multiculturalisme” de la société défendus
par les nouveaux programmes :
L’Éducation a pour objectifs de :
[...]
k) Former l’esprit critique des citoyens, comme membres d’une société multiethnique et multiculturelle.
[...]
k) Promouvoir une attitude positive des apprenants, quant au multilinguisme paraguayen et participer à l’affirmation et au développement des deux
langues nationales.
Considérer que la nation est une entité homogène associée au guarani, empêche l’exercice de l’esprit critique et la tolérance envers l’hétérogénéité des groupes culturels et linguistiques qui constituent la
société paraguayenne – groupes indigènes, descendants d’Allemands,
Japonais, Coréens, Brésiliens, Mennonites etc. –, que ces programmes
ne mentionnent même pas.
5. CONSIDÉRATIONS FINALES
Pour comprendre ce qu’il en est du guarani comme langue urbaine,
il faut donc non seulement énumérer les espaces où il est visible, mais
encore comprendre comment il fonctionne socialement et de quelles
manières des sujets se constituent et s’inscrivent, au travers de cette
langue, dans les différentes pratiques de la ville. Quel est ce sujet qui
énonce en guarani (ou en espagnol)? Quels sens est-il “interpellé” à
produire ? Que signifie “énoncer”, dans une langue ou dans l’autre ?
Nous avons vu que les sujets ne sont pas interpellés de la même
manière dans les deux langues. Énoncer, en chacune d’elles, constitue un geste d’inscription dans la ville très différent – encore renforcé par l’école. Si, être un sujet “urbain” signifie s’inscrire dans la vie
publique, cette possibilité continue à être réservée à l’espagnol.
Par ailleurs, il est très difficile d’imaginer une situation différente,
en raison de la tradition historique du guarani et en raison de la
façon dont la colonisation l’a intégré au processus de constitution des
villes et des États nationaux, qui s’est effectué à partir de la tradition
européenne. Or la réalité urbaine et nationale constitue aujourd’hui
un fait accompli, le développement d’une langue des institutions est
un processus qui, même dans des sociétés plus privilégiées que la
paraguayenne, sur un plan économique et politique, a pris de nombreux siècles. Prenons l’exemple du langage scientifique : la langue
de la science est restée le latin au moins jusqu’au XVIIIe siècle, alors
même que les langues romanes étaient déjà constituées depuis plusieurs siècles. En outre, la langue n’est pas un code, mais une pratique sociale : pour qu’une langue scientifique se développe, il faut
que la société qui la parle pratique la science. Dans une société
comme la société paraguayenne où, à de rares exceptions près, la pratique scientifique se limite à d’honorables efforts individuels, l’invention d’un guarani scientifique, Å“uvre de quelques personnes, ne produirait probablement qu’un langage artificiel, sans enracinement
social(qui fonctionnerait comme une espèce d’esperanto).
Ainsi, en raison des conditions sociales et institutionnelles
actuelles (dérivées, répétons-le, de l’histoire et non de prétendues
capacités intrinsèques), l’officialisation du guarani, à court ou moyen
terme représente le geste d’une élite. Il ne saurait en être autrement
puisque le groupe très réduit qui est le seul à écrire en guarani
devrait se charger de développer ce langage institutionnel étranger
au guarani pour l’imposer à la majorité de la population; telle est la
direction que propose le projet de normalisation.
Seule la constitution d’une société d’écrivains en guarani, qui participe aux institutions urbaines et à l’État, pourrait éventuellement
modifier cette situation, car cela permettrait une pratique réelle de la
langue dans ces situations. Cela présuppose le renforcement des institutions locales (scientifiques, littéraires, juridiques et autres) et un
processus massif de scolarisation qui ait une portée populaire. Mais
cela soulève la nécessité d’élaborer une norme écrite, puisque le guarani de la société paraguayenne, jusqu’à nos jours, a fonctionné
comme langue orale, tâche qui exige, entre autres choses, des efforts
politiques et économiques, à long et moyen terme, pour réaliser des
descriptions spécialisées du guarani et élaborer ainsi les instruments
linguistiques (Auroux 1992) nécessaires à sa normalisation, comme
des grammaires et des dictionnaires monolingues, sans parler du
matériel didactique.
Mais la politique linguistique actuelle ne se base pas sur le guarani de la société paraguayenne, mais sur une langue différente. Outre
ce fait, les responsables de cette tâche assument un discours dépréciatif très répandu dans la société, qui exclut et déprécie la langue du
peuple – le guarani “réel” et même le castillan –, considérée comme
un « mélange laid », « barbare » et « impur » :
d) le discours. De nature ouverte et libre, le discours ne sera normalisé que
par rapport à une certaine pragmatique et didactique d’usage de la langue pour
les fins adéquats. [...] Ce qui conspire contre toute politique et normalisation est
le discours absurde dans lequel s’exprime le manque de maîtrise. La question
du ‘bon goût’dans l’exercice de la langue, aussi bien chez qui la parle que chez
qui l’écoute, est encore très pertinente. (CNB 1997 : 73 )
Un sentiment de mauvaise conscience face au guarani réel est de nos jours
amplement répandu parmi ceux qui le parlent, en raison de son “impureté et
incorrection”. [...] La conscience de ce que le guarani paraguayen est un jopara
laid ne date pas d’hier, mais augmente, et il y a des motifs pour cela, avec l’avalanche de barbarismes que la vie moderne y a introduits. (Melià 1992 : 178)
La dépréciation passe d’ailleurs de la langue à ceux qui la parlent,
et qui sont traités d’incompétents, comme dans ce commentaire sur le
jopara :
Il s’agit d’un parler si circonstanciel, sujet à la compétence – ou à l’incompétence – de chaque individu, qu’il déconcerte ceux qui prétendent tracer son profil. (Melià 1992 : 184)
Les textes relatifs à la nouvelle politique linguistique analysés ici
reproduisent en de nombreux passages une définition de l’identité
nationale et culturelle comme entité fixe, tantôt en l’associant “essentiellement” au guarani, tantôt à l’idée d’une nation “bilingue”, mais
dans les deux cas, en faisant référence à un espagnol et à un guarani
idéalisés, excluant aussi bien ceux qui parlent ces langues (parce
qu’ils les parlent “mal”), que ceux qui ne les parlent pas. Cette contradiction se retrouve même dans le texte constitutionnel. L’article 140
commence par définir le Paraguay comme un pays multi-culturel et
(mais) bi-lingue :
Des langues
Article 140. Le Paraguay est un pays multiculturel et bilingue. Ses langues
officielles sont le castillan et le guarani. La loi établira les modalités d’utilisation
de l’un et de l’autre. [...]
La ligne suivante contredit cette affirmation de bilinguisme, car
elle reconnaît qu’existent sur le territoire paraguayen d’autres
langues, auxquelles est attribué le statut de “patrimoine culturel” :
[...] Les langues indigènes, ainsi que celles des autres minorités, font partie
du patrimoine culturel de la nation.
Les programmes d’étude ne reprennent pas ce lapsus et parlent de
multilinguisme, mais sans mentionner d’autre langue; ils se contredisent également quand ils affirment, dans l’un des exercices, que « les
Paraguayens communiquent en guarani », – ce qui exclut de la société nationale ceux qui ne le parlent pas. Dans certains discours, cette
exclusion acquiert un ton plus explicitement xénophobe. C’est le cas
dans le document suivant, de la CNB, où le portugais et le coréen sont
considérés comme des « dangers » pour la « paix communautaire »
et pour la « préservation de l’identité culturelle » :
D’un côté, le portugais sera exigé pour les futures demandes de travail; de
l’autre, il représente un certain “danger” [...] pour la préservation de notre identité culturelle. (CNB 1997 : 73 ) (nous soulignons)
La politique linguistique orientera, stimulera et éventuellement déterminera l’usage d’une autre langue. Une politique linguistique pourrait exiger, par
exemple, pour le bien de la communauté linguistique, que les plaques écrites
en coréen soient traduites en guarani ou en castillan, afin de ne pas créer
d’enclaves d’incompréhensibilité, si dangereuses pour la coexistence et la paix
communautaire. (CNB 1997 : 71 ) (nous soulignons)
Seule une vision de l’identité nationale et culturelle comme quelque
chose de fixe, de statique, peut considérer les changements produits
par l’inclusion dans la société de nouveaux groupes culturels comme
une « menace »pour son « intégrité »et sa « préservation ». Ainsi, les
groupes nouveaux ne se voient pas attribuer le même droit de faire
partie de l’« identité »de la société, ni de conserver et de cultiver leur
langue à l’instar de ceux qui parlent le guarani ou l’espagnol.
Après pratiquement cinq siècles d’histoire, la seule reconnaissance légitime pour le Paraguayen continue à être son identification au
colonisateur espagnol, à travers l’idée d’un castillan pur, lequel, il
convient de le rappeler, a pourtant été un « laid latin vulgaire mal
parlé » et « mélangé » à d’autres langues (l’arabe, entre autres); ou
bien son identification à l’Indien, surtout l’Indien des missionnaires
des XVIIe et XVIIIe siècles, à travers le guaraniete [“guarani authentique”] cette langue que les jésuites ont créée et normalisée pour le
soumettre. La construction d’un lieu possible d’identification pour
les Paraguayens “réels”, qui forment la société nationale paraguayenne, et qui sont d’origine métisse, indienne ou, plus récemment, coréenne, allemande, japonaise ou brésilienne entre autres, est
une tâche à laquelle on devrait commencer à penser, si l’on cherche
vraiment à construire une société juste et tolérante.
Notre but ici n’a pas été de proposer des mesures concrètes, mais
plutôt de préciser, à partir d’une vision historique du problème, certains paramètres qui, à notre avis, devraient guider toute politique
concernant la relation entre langue (culture), État et société nationale.
Un premier point fondamental est de reconnaître que la prétendue
“identité culturelle” d’une société n’est pas une entité close, homogène et statique. De notre point de vue, il existe des processus d’identification hétérogènes, contradictoires, qui sont en mouvement et en
reformulation continus. Il est ainsi important de reconnaître que l’idée
d’une société monolingue guarani, ou bilingue guarani – espagnol,
ne correspond pas à la réalité paraguayenne : la société actuelle parle
aussi allemand, platt deustch, portugais, coréen, etc., et des langues
indigènes préhispaniques qui n’ont jamais cessé d’être pratiquées.
Les politiques publiques doivent reconnaître cette diversité pour
que l’État puisse gérer les conflits existants et offrir des conditions
justes aux différents groupes, exerçant ainsi son rôle d’administrateur du bien public, du bien commun de la société. C’est d’autant
plus important que les relations socioculturelles sont des relations
politiques et, donc, contradictoires, tendues et très souvent violentes
(comme peuvent l’être, par exemple, et pour divers motifs, les relations de certains avec les Indiens ou les personnes d’origine brésilienne vivant sur la frontière, connus comme “brésiguayens”).
Néanmoins, le fait que l’État accueille la diversité de langues sur
son territoire ne signifie pas qu’il doive les inclure toutes dans son
appareil juridico-administratif, ni même que toutes doivent être officielles. Il ne faut pas confondre le « respect de la différence »dans une
société – à commencer par la juste revendication des groupes exclus
– avec la nécessité pour l’État d’adopter une langue écrite sur laquelle il base le système juridique et l’administration publique, langue
que tous les citoyens, de toute origine, doivent (également) connaître,
afin de pouvoir participer à la vie institutionnelle.
Autrement dit, l’État ne pourra jamais (y compris pour des raisons
techniques) incorporer dans son appareil toute la diversité linguisticoculturelle et les changements continuels qui caractérisent la société, ce qui ne l’exempte pas de l’obligation de les administrer pour
promouvoir la tolérance et la justice sociale. Reconnaître la non- coïncidence de l’État avec la société nationale, toujours hétérogène et en
mouvement, est le deuxième point fondamental qui, à nos yeux, doit
guider les politiques linguistiques et culturelles. Il faut donc écarter
la prétention à la coïncidence, à l’homogénéité, à l’identité entre l’État
et la société qui est justement la base de l’idée de l’État total élaborée
au début du XXe siècle par des idéologues fascistes et qui a inspiré le
développement de plusieurs nationalismes dogmatiques et xénophobes (voir Faye 1972).
Malgré tout, la situation du guarani dans la société paraguayenne
est très particulière, puisque c’est la langue de la grande majorité. Son
exclusion des institutions de l’État constitue un symptôme patent
d’exclusion sociale, résultat de siècles d’histoire coloniale et néo-colo-niale, pendant lesquels les langues indigènes ont été considérées
comme “inférieures” – dans un premier temps, parce qu’elles étaient
« incapables »d’exprimer la « véritable religion »; plus tard, en raison
de leur « incapacité »à exprimer une « culture civilisée », « évoluée »,
« rationnelle », « moderne ».
Dans les conditions historiques actuelles, faut-il faire du guarani
une langue d’État, en l’incluant par la loi dans les institutions ? Est-ce
le meilleur chemin pour réparer cette situation ? Pour les motifs que
nous avons exposés, ce “geste” peut non seulement être inefficace en
créant une langue artificielle; il peut de plus ne pas avoir l’effet populaire et revendicatif désiré.
Pour ce qui est de la politique linguistique, il nous semble qu’il
faut distinguer nettement l’officialisation de la langue qui, tout au
moins pour l’instant, rencontre des difficultés insurmontables, et
l’adoption de mesures d’encouragement à son développement (entre
autres, l’alphabétisation) mesures qui pourraient être efficaces et sans
lesquelles, de toute manière, il est impossible de penser à créer une
langue institutionnelle. Pourtant, il fautcomprendre que l’alphabétisation peut éventuellement être une revendication valable pour
d’autres groupes culturels. Il faut alors évaluer les ressources économiques dont l’État dispose pour les soutenir de manière conséquente, en permettant la formation de professeurs compétents, l’élaboration de matériel adéquat, etc.; ce qui, dans le cas du guarani, se heurte
au problème crucial de la langue et de la norme écrite.
Sur ce point, le fait d’adopter et d’enseigner dans les écoles une
langue comme le guarani ne signifie pas per se que l’éducation soit
populaire : cela dépendra de la conception de la langue et de la société assumée par l’État.
Il faut également considérer que, historiquement, si le colonisateur
a imposé sa langue à l’Indien pour le dominer, quand les circonstances l’ont exigé, il lui a fallu apprendre celle de l’Indien pour arriver à ses fins. Cela a été le cas dans la région du Paraguay, où la société locale a été dominée dans sa propre langue
[14], adoptée par
l’
encomendero (le colonisateur propriétaire de terres et d’Indiens) et
par ses descendants, ce qui a fait du guarani une langue parlée également par l’élite, même si elle est restée une langue familière et du
cadre familial – restriction qui renvoie à l’exclusion coloniale.
Néanmoins, l’existence d’une écriture et d’une norme n’est pas
non plus nécessairement le signe que ces restrictions colonialistes
aient été surmontées. Si nous observons à nouveau l’histoire, nous
voyons que la grammatisation massive des langues de peuples des
différentes régions du monde, opérée à partir du modèle latin, a
constitué une révolution technologique sans laquelle la domination
européenne – à partir de la grande expansion du XVIe siècle – n’aurait
pu être possible (Auroux 1992). La confection de grammaires, la normalisation des langues, l’élaboration d’une écriture, ont fonctionné
dans le contexte colonial comme un instrument de connaissance et
de maîtrise des langues des peuples envahis, fondamental pour leur
soumission. La normalisation du guarani, du tupi et d’autres langues
indigènes a ainsi contribué à la domination des Indiens – au-delà des
contradictions et des disputes internes au système colonial entre la
couronne et d’autres secteurs, laïcs ou religieux.
Voilà pourquoi, quand on adopte des mesures par rapport au guarani, il faut avoir une vision claire pour ne pas reproduire des préjugés par des voies peut-être différentes. La vision actuelle qui considère que la langue du peuple est inférieure ne fait déjà plus référence au
guarani des Indiens du passé, mais à celui des Paraguayens
d’aujourd’hui (le jopara). Cette vision de la langue et de la société qui
la parle n’est pas sous certains aspects très différente de celle qui, dans
le passé, a justifié la domination coloniale; elle justifie toujours la mise
sous tutelle du peuple. Ainsi, une politique populaire et tolérante ne
saurait méconnaître la langue parlée par la société. Elle devrait plutôt
créer les conditions nécessaires pour que ceux qui la parlent la développent, sans reproduire les mécanismes dogmatiques et excluants,
qui ont été signalés aussi bien pour le guarani et l’espagnol que pour
d’autres langues comme le coréen, le portugais, entre autres.
Non seulement l’État devrait créer une école de qualité, à laquelle
toute la population aurait accès, mais encore la politique scolaire
d’alphabétisation devrait nécessairement s’accompagner de l’étude
spécialisée de la langue parlée au Paraguay et de ses variétés (qui ne
sont pratiquement pas étudiées), et de l’encouragement à la production écrite (littéraire, de périodiques, etc.). C’est le seul moyen de développer la langue par la société qui la parle, ce qui pourrait servir de
base à sa normalisation, permettant que le guarani cesse d’être perçu
comme un « mélange laid et impur ». D’ailleurs, toutes les langues
sont des “mélanges”; l’idée de “langue pure” est aussi irréelle du
point de vue scientifique que celle de “race pure” et elles ont une filiation idéologique commune.
Cette étude de la situation spécifique du guarani peut contribuer
à déterminer les effets de la réalité urbaine actuelle sur le phénomène du (multi) linguisme en général, et en particulier sur le fonctionnement des langues minoritaires, en soulignant certaines équivoques
qui subsistent encore quand il s’agit de surmonter l’exclusion dont
elles ont été l’objet.
Traduction de Alain François
·
AUROUX Sylvain (1992) – A Revolução Tecnológica da Gramatização. Campinas,
Unicamp.
·
CORVALÁN Grazziella (1996) – « Los dilemas del bilingüismo en el Paraguay »,
Acción, 168, octobre.
·
FAYE Jean-Pierre (1972) – Théorie du récit. Introduction aux “Langages totalitaires”.
Paris, Herman.
·
GARVIN Paul L. et Madeleine MATHIOT (1982 [1956]) – « La urbanización del
idioma guaraní. Problema de lengua y cultura » in Grazziella Corvalán y
Germán de Granda (dir.). 1982. Sociedad y lengua : bilingüismo en el Paraguay.
Asunción, CPES, vol. I. : 27-41 (Première édition en anglais en 1956).
·
MELIÀ Barthomeu (1982) – « Hacia una “tercera lengua” en el Paraguay » in
Grazziella Corvalán y Germán de Granda (dir.). 1982. Sociedad y lengua :
bilingüismo en el Paraguay. Asunción, CPES, vol. I. : 107-168.
·
— (1992) – La lengua guaraní del Paraguay. Madrid, MAPFRE.
·
— (1995) – Elogio de la lengua guaraní. Contextos para una educación bilingüe en
el Paraguay. Asunción, CEPAG.
·
— (1996) – « Bilingüismo y escritura », Acción, 168, Octobre.
·
ORLANDI Eni P. (1999) – « N/O Limiar da Cidade », Rua, Numéro Espécial.
Campinas, Nudecri/UNICAMP.
·
— (2001) – « Tralhas e troços : O Flagrante Urbano », in Eni P. Orlandi (dir.),
Cidade Atravessada : Os Sentidos Públicos no Espaço Urbano. Campinas,
Labeurb/Pontes.
·
PÊCHEUX Michel (1975) – Les vérités de la Palice. Paris, Maspero.
·
RODRÍGUEZ ALCALÁ, Carolina (2000) – Língua, Nação e Nacionalismo : Um
Estudo sobre o Guarani no Paraguai. Thèse de doctorat soutenue au
Département de Linguistique de l’Institut d’Études du Langage de
l’Universidad Estadual de Campinas- UNICAMP, Brasil, en juin 2000.
·
— (2001a) – « Terminologie sociolinguistique et nationalisme : analyse des
analyses du statut actuel de la langue guarani au Paraguay » i