2003
Langage & société
Développement langagier, chaos et interactions sociales
Jérémi Sauvage
Université de Rouen UMR CNRS DYALANG
Développée depuis les années 70, la théorie dite du chaos a ouvert de
nouvelles perspectives dans un grand nombre de disciplines scientifiques, y compris en Sciences Humaines (Mandelbrot, 1998; Nottale,
Chaline & Grou, 2000…). Ses principaux objectifs tels qu’ils sont définis par J. Gleick (1987), J.W. Garson (1998) sont de comprendre les
dynamiques non-linéaires et le fonctionnement des systèmes complexes. L’objectif de cet article est de proposer une entrée possible au
débat suivant : peut-on utiliser, d’une manière ou d’une autre, ces
nouvelles approches scientifiques à propos du développement langagier chez l’enfant ? Après avoir présenté quelques éléments à propos de la Théorie des Systèmes Dynamiques, nous exposerons une
approche alternative fondée sur une base socio-cognitive, susceptible
de traiter également la question de la dynamique du développement
langagier chez l'enfant.
1. La Théorie des Systèmes Dynamiques (TSD )
Les recherches se sont multipliées en sciences physiques, mathématiques, sciences économique, paléontologie, sciences cognitives…,
depuis le début des années 80, allant jusqu'à faire de la théorie du
chaos un véritable phénomène de mode scientifique. Les raisons de
cet engouement s'expliquent avec le recul : grâce à cette nouvelle
approche, il est possible d'appréhender de manière scientifique des
phénomènes physiques et/ou sociaux qui, jusque-là, étaient considérés comme indescriptibles en raison de leur apparence non structurée car au-delà d’un certain point, l’évolution du système devient
imprévisible. Ces travaux (cf. Gleick, 1987, pour une revue générale)
ont montré que derrière un chaos apparent, existaient des structures
ordonnées susceptibles d'être calculées mathématiquement (à l’aide
de systèmes d’équations, parfois simples) et de pouvoir expliquer la
dynamique de ces systèmes complexes. La question que pose notamment J.-L.Elman (1995) est alors de savoir si une transposition métaphorique (comment utiliser des outils mathématiques en sciences de
l’Homme ?) est pertinente pour appréhender le développement langagier de l'enfant comme un système dynamique complexe imprévisible.
J. Nittman & H.-E. Stanley (1986) ont montré que l’aspect non-linéaire du développement d’un système est le résultat d’échanges
d’énergies instables entre un système et son environnement. Est-il
possible (c’est-à-dire heuristique) d’extrapoler cette idée au développement de l’être humain ? Pour B.Hopkins & G.Butterworth (1997)
la réponse ne fait aucun doute. Après tout, l’organisme vivant entretient des relations d’échanges avec son environnement. Pour ces
auteurs, on ne peut pas séparer perception et action à la différence de
la position aristotélicienne pour laquelle le mouvement est le résultat d’un désir primitif (orektion) plutôt que d’une pensée rationnelle
(logistikon). Il en va de même pour la démarche cartésienne caractérisée par le dualisme.
Par ailleurs, le concept d’
auto-organisation fait référence à un processus selon lequel des structures nouvelles et plus complexes émergent dans des systèmes, sans avoir pour autant de relation avec l’environnement de ce système (Prigogine & Stengers, 1984). Or, il est
manifeste que les mêmes termes (
équilibre,
déséquilibre,
perturbation…)
apparaissent dans la recherche en psycholinguistique (Piaget, 1936,
1937,1946…) ; Bronckart, 1977,1997a, 1997b). Question : pourrait-on
établir un raisonnement analogue pour tenter de rendre compte du
développement psychique ? Le fait est que les recherches se multiplient sur cet aspect (Robertson & Combs, 1995; Port & Van Gelder,
1995; Raczaszek, 1996; Newell & Molenaar, 1998). Est-ce à dire que
la dynamique propre aux développements cognitif et langagier serait
caractérisée par une auto-organisation, indépendante des relations
avec l’environnement ? La réponse est très complexe comme le souligne J. Tani (1998). Car selon I. Prigogine & I. Stengers (1984), le système n’atteint de stabilité que lorsque l’entropie
[1] positive (due au processus irréversible) et l’entropie négative (en relation avec
l’environnement) sont équilibrées. Si l’entropie négative est plus
importante, le processus est momentanément perturbé et le système
‘saute’ vers un nouveau point de déséquilibre. Le développement est
donc considéré ici comme un processus continu irréversible, sans
pour autant avoir en apparence de logique interne ou externe. Ainsi,
les contraintes et les perturbations agissent sur le niveau d’équilibre,
le rendant déséquilibré, le forçant à développer de nouvelles propriétés pour atteindre un nouvel équilibre.
C’est pourquoi la théorie du chaos porte mal son nom : il s’agit justement de montrer que la dynamique du système complexe décrit,
bien qu’imprévisible, n’a rien de chaotique. Il faut alors étudier cette
dynamique qui fait que le système change en permanence et qui lui
donne par là même sa propriété imprévisible.
2. Système social et système dynamique :
l’exemple du développement langagier
J.-P. Bronckart (1977) insiste sur le fait que les états d’équilibre sont
fragiles et instables car rapidement confrontés à des perturbations
issues du milieu de l’enfant. Nous pensons pouvoir faire une analogie avec le concept de chaos stable, qui décrit un système autoorganisé, engendré et régulé par les mêmes variations non-linéaires à
l’origine de l’agitation imprévisible qui l’entoure. De même, la critique que Wallon (1945) fait du modèle piagétien prend aussi en
compte, selon nous, cet aspect d’imprédictibilité.
J.-P. Bronckart (1997a ; 1997b) s’appuie fortement sur la théorie
vygotskienne (Vygotsky, 1934-85) pour retravailler la notion philosophique d’agir communicationnel proposée par J. Habermas (1987).
L’idée fondamentale est que l’être humain jouit de capacités comportementales particulières qui lui permettent de créer des instruments
médiatisant sa relation au milieu. Selon nous, le langage peut être
considéré comme l’un de ses ‘instruments médiateurs’ (Sauvage,
1999). Les études sur les comportements ont montré que la coopération des individus dans l’activité est régulée et médiatisée par des
interactions langagières et que cette activité se caractérise par une
dimension d’agir communicationnel. Cette dimension se manifeste,
par exemple, dans le phénomène de négociation (Ghiglione et al.,
1986; Chabrol, 1994).
J.-P.Bronckart poursuit son raisonnement en expliquant que « les
formes issues de négociations ont nécessairement structuré les représentations et les ont transformées en représentations au moins partiellement communes. » Nous nous trouvons ici face à une étape
déterminante dans le processus puisqu’il s’agit de construire un
savoir partagé, sous forme de représentations collectives. C’est dans
le rapport continuel et incessant entre les représentations collectives
et individuelles du monde que l’agir communicationnel joue son rôle
premier. Grâce à l’utilisation de l’‘agir communicationnel’comme
outil social, l’être humain est à même de transformer en mondes
représentés le milieu dans lequel il existe. L’aboutissement de cette
transformation amène alors une spécificité de ses activités. En cela,
on peut dire que ses connaissances sont le résultat d’une construction collective constitutive du monde social. Lors de l’étape suivante, ce monde social conditionne à son tour les formes de structuration du monde objectif (comportemental) et du monde subjectif
(mental).
C’est pourquoi le langage humain se présente comme une production interactive associée aux activités sociales, production constituant l’instrument par lequel sont émises des prétentions à la validité relative aux propriétés du milieu dans lequel cette activité se
déroule. De tout ceci découle ce que J.-P. Bronckart nomme la sémiotisation des représentations individuelles. Il s’agit ici d’une des conséquences du rapport entre représentations collectives et représentations individuelles. Pour J.-P. Bronckart, les représentations
sémiotisées sont des produits d’une ‘mise en interface’ entre ces deux
types de représentations. La sémiotisation induit donc une distance
entre l’organisme humain et son milieu. Et c’est cette mise en distanciation qui permet l’autonomisation des productions sémiotiques
elles-mêmes. Ces dernières peuvent alors se transformer en activités
particulières qui se configurent en organisation de signes dotée d’une
autonomie partielle.
3. Le processus d’appropriation
comme dynamique sociolangagière
La dynamique globale du processus d’appropriation est en fait une
mutation permanente de trois éléments en constante évolution : le
système enfantin, les normes sociales (incluant les normes linguistiques) et le système adulte (Bruner, 1991) ; le changement continu
de ces éléments trouve sa cause dans les résultats des interrelations
entre les différentes parties. Ce qui est particulièrement intéressant
dans ce phénomène, c’est de comprendre la manière dont va évoluer
le système symbolique référentiel d’un petit enfant pour arriver à se
rapprocher des normes, et, du même coup, se confondre progressivement (mais toujours de façon partielle) avec le système symbolique
référentiel normé. Nous entrons alors ici dans ce qu’il convient
d’appeler le processus d’appropriation.
Le sous-système référentiel propre à tel enfant, à tel âge, évoluera en
plusieurs stades de progression selon le comportement de l’entourage de cet enfant. Ce que J.-S. Bruner appelle la « construction de la
signification » peut donc se reformuler comme étant un processus de
sémiotisation dans le sens où l’entend J.-P.Bronckart (1997b), c’est-à-dire comme le processus aboutissant à la construction de représentations collectives, à des mondes représentés. Grâce à l’agir communicationnel, aux interventions constantes des adultes auprès de
l’enfant, le système symbolique référentiel de ce dernier se trouve
modifié petit à petit. L’enfant passe alors d’un état initial (n) à un état
suivant (n+1) etc. Et – parce qu’il y a négociation permanente du
signe (et donc de sa signification) – l’enfant se construit en tant
qu’agent langagier, en tant que personne sociale, en se donnant à ce
moment les moyens de s’approprier les “valeurs sociales-normées-adultes”. Chaque enfant passe d’un état initial arbitraire n à un
niveau n+1, puis n+2, n+3, etc. Que va-t-il se se produire pour que
l’enfant passe d’un niveau à l’autre ? La question est d’autant plus
complexe à cerner que, comme l’a évoqué H. Wallon (1942,1945), le
développement langagier de l’enfant se caractérise par des sauts, des
bonds qualitatifs, des « régressions » (sans que cela soit négatif). Pour
résumer, le développement langagier de l’enfant ne se caractérise pas
par une dynamique strictement linéaire. C’est là, selon nous, une
première raison significative pour articuler une réflexion entre la TSD
et le développement langagier.
Ce processus d’appropriation est intéressant dans la mesure où il
implique la notion d’action langagière. Tandis que J. Habermas (1987)
et P. RicÅ“ur (1990) parlent d’action sensée, J.-P. Bronckart (1997b) parle
simplement d’action. En gardant le même exemple que supra, voici
en quoi intervient l’action langagière. D’un point de vue externe,
l’adulte agit auprès de l’enfant pour modifier un état n. Ces interventions prendront le plus souvent la valeur d’évaluation qui aboutira à un résultat s’il y a effectivement modification et que le système
de l’enfant devient n+1. D’un point de vue interne, l’enfant s’appropriera ces critères d’évaluation qui lui permettront de construire des
« représentations de lui-même comme “responsable de son dire” ».
Le fait que chaque être humain (par essence socialisé ou en voie
de socialisation) contribue à l’activité langagière, implique qu’il participe de ce fait à des évaluations sociales. Et en cela, « il juge », dit
J.-P. Bronckart, « de la pertinence de l’agir des autres eu égard aux
mondes représentés ». Dans un premier temps, il délimite les actions
de l’Autre. Mais aussi et surtout il attribue à cet Autre des propriétés
singulières permettant à ce dernier de devenir ‘personne’. C’est donc
« par l’évaluation des dimensions téléologiques, sociales et dramaturgiques de l’agir des autres que les agents [les personnes] se
construisent ».
Le pointage sur la nature de cette relation est fait. L’évaluation
sociale (sociale dans son processus mais aussi dans son but) permet
donc à l’Autre de se construire, jusqu'à devenir une personne responsable de ses actions. La résultante de tout ceci est que, toujours
selon Bronckart, « l’homme singulier, dès lors qu’il pratique ces évaluations et qu’il en connaît les critères codifiés par le langage, finit par
savoir qu’il est lui-même évalué à l’aune de ces critères et devient
capable de se les appliquer à lui-même. » On voit bien ici que l’action
de A sur B que l’on qualifie de point de vue externe a pour conséquence une transformation (une co-construction, en fait) du statut de
B qui s’approprie les capacités d’actions de A (point de vue interne).
L’une des difficultés de ce phénomène est de garder à l’esprit que si
A est un agent, il a connu le statut B antérieurement, et que ses capacités à agir sur B ne sont elles-mêmes que les conséquences d’une
transformation préalable de son système toujours mouvant.
4. Piaget, Bronckart et le chaos
Dès lors, il apparaît que les conceptions de J.Piaget et de J.-P.Bronckart
(pourtant sensiblement différentes) ne sont pas apparemment en rupture avec ce que nous avons exposé à propos de la Théorie des
Systèmes Dynamiques. En effet, la vision piagétienne du développement se caractérise par une construction linéaire par épisodes. Mais
surtout, le développement selon Piaget se caractérise par un processus d’équilibration impliquant in fine que la dynamique de ce processus puisse se décrire comme la réduction d’un déséquilibre. Or la
dynamique générale de l’évolution d’un système thermodynamique
exposé à des perturbations n’est pas si différente dans son principe
fondamental, de celle du développement psychique et moteur, à
condition de considérer ce dernier comme un système complexe
(Nittman & Stanley, 1986). Mais, pour ce faire, il convient de tenir
compte de diverses nuances apportées : par Wallon tout d’abord, en
ce qui concerne l’aspect mécaniste du développement piagétien, mais
surtout par J.-P.Bronckart, à propos des relations existant entre le système et son environnement.
Ainsi, le processus de conscientisation résultant de l’agir communicationnel (Bronckart 1997b) correspondrait à une perturbation
déséquilibrant un état stable du développement. Puis dans un
second temps, la sémiotisation des représentations individuelles
conduirait alors l’enfant à réduire un déséquilibre en atteignant un
nouveau niveau stable. En conséquence, il semblerait possible d’envisager le développement psycholinguistique de l’enfant comme un
système complexe et partiellement linéaire. Mais tout comme le thermostat, cette linéarité est régulièrement remise en cause par des perturbations extérieures au système. Il s’agit alors bien de réduire un
déséquilibre, cette réduction de déséquilibre devenant alors l’une des
dynamiques fondamentales conduisant le système psychique de
l’enfant à se développer. Tout cela rejoint la position de J.-L. Elman
(1995) qui considère le langage comme un système dynamique.
Comme les travaux portant sur le développement de l’enfant l’ont
déjà fait remarquer mais en d’autres termes, la TSD remet en cause
la linéarité du développement. Sur un plan moteur ou linguistique
(Sauvage, 2000a; 2000b), les acquis constatés dans les comportements
enfantins ne sont pas obligatoirement définitifs. L’exemple canonique
concernant le développement articulatoire sera celui d’un enfant de
20 mois articulant « coucou » sans variation, alors que le même
enfant, à 3 ans, prononcera « toutou ».
Le second point à mettre à l’avantage de la TSD est la notion
d’attracteur étrange. Il existerait des facteurs dans le système ou dans
l’environnement orientant le développement dans une direction plutôt que dans une autre. Là encore, une étude de l’évolution des variations phonologiques chez le jeune enfant laisse perplexe (Sauvage,
2002). Serait-il possible de coder des données langagières selon un
protocole et d’illustrer à l’aide de l’outil informatique un graphisme
montrant des structures ?
Toutefois, le problème de fond (si l’on écarte d’emblée l’ensemble
des questions épistémologiques liées à la transposition d’une discipline à une autre) reste que le développement non-linéaire du langage n’est pas imprédictible comme d’autres systèmes. Vers 6 ans, on
peut convenir qu’une large majorité d’enfants partagera les mêmes
compétences langagières. Le problème se situe plus en amont : on ne
peut prédire l’évolution langagière à court terme. Étant donnée l’articulation d’un enfant de 25 mois, il est impossible de prévoir comment cette articulation aura évolué à 30 mois. La problématique se
trouve alors inversée. La TSD serait donc plus un outil d’appui qu’un
outil opérationnel, dans la mesure où une approche de la question
dans un cadre socio-cognitif ne laisse pas le chercheur, face à son corpus, dans un chaos total.
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définir l’état de désordre d’un système. Elle sera croissante lorsque ce système évolue vers un autre état de désordre accru.