Langage et société 2004/4
Langage et société
2004/4 (n° 110)
116 pages
Editeur
I.S.B.N. 273511015X
DOI 10.3917/ls.110.0007
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Vous consultezLa déliaison des énonciateurs et des locuteurs dans la presse satirique

AuteurAlain Rabatel du même auteur

IUFM de Lyon ICAR, UMR CNRS 5191, Université Lumière-Lyon 2

La déliaison des énonciateurs, théorisée par O.Ducrot 1984, rend de signalés services pour l’analyse de situations dialogiques, au demeurant fort banales, dans lesquelles le locuteur intègre dans son dire le point de vue de locuteurs/énonciateurs seconds, sans exprimer directement le sien en tant que locuteur/énonciateur premier. Sans reprendre ici la discussion sur les fondements théoriques de cette déliaison (Rabatel 2003a et b), nous voudrions en exemplifier l’intérêt, tout particulièrement à partir de ses implications pragmatiques, qui permettent de renouveler la question de la prise en charge énonciative.

1. Cadre théorique

2 On sait, comme le rappelle D. Maingueneau 2002 : 224-226, que la question des relations entre locuteur et énonciateur divise profondément la communauté scientifique, puisque les uns font de l’énonciateur un doublon du locuteur (ainsi Benveniste) tandis que les autres (ainsi Ducrot 1984) réservent à l’énonciateur un statut intradiscursif spécifique, en en faisant la source des contenus propositionnels des énoncés. Nous partageons l’analyse ducrotienne même si, sur certains points, celle-ci paraît devoir être amendée (Rabatel 2005), comme on le verra dans notre dernière partie.

1.1. Instances

3 Le locuteur (L) est l’instance qui profère un énoncé dans ses dimensions phonétiques et phatiques ou scripturales, selon un repérage déictique ou selon un repérage indépendant d’ego, hic et nunc. L’énonciateur (E) est à l’origine d’un point de vue (PDV), défini ici comme contenu propositionnel dont le dit, comme le dire, dépendent des choix de référenciation pris en charge par l’énonciateur. Proche du sujet modal de Bally, c’est l’instance des actualisations modales, ce qui signifie qu’elle assume l’énoncé, en un sens nettement moins abstrait que la prise en charge découlant de l’ancrage déictique. Toutefois, à la différence de Bally, et conformément à O.Ducrot 1993, ce sujet modal n’est pas seulement présent dans le modus, il l’est également dans les choix de dénomination, de qualification et de structuration du dictum. Ainsi, un énoncé monologique est proféré et assumé par un locuteur et un énonciateur en syncrétisme. Un énoncé dialogique, en revanche, peut comporter plus d’énonciateurs que de locuteurs, comme dans le cas des mentions ironiques qui renvoient à points de vue non tenus, ou dans les comptes rendus de perception à la troisième personne (Banfield 1995, Rabatel 1998). Bref, si tout locuteur est énonciateur, tout énonciateur n’est pas nécessairement locuteur.

1.2. Structures

4 On notera par une majuscule, suivie du chiffre 1, le locuteur primaire et cet énonciateur primaire, lorsqu’il correspond en quelque sorte au principal (c’est-à-dire exprimant le PDV du locuteur L et E, voire du sujet parlant, cf. infra), et par une barre oblique le syncrétisme de L1 et de E1. En situation dialogale, l’alter ego de L1 est noté par une majuscule, suivie du chiffre 2, ou 3 en cas de trilogue, et ainsi de suite dans les polylogues, chaque syncrétisme étant noté L2/E2, etc.

5 Dans un cadre dialogal ou dialogique, on notera respectivement, par une minuscule suivie du chiffre 2, l2 et e2 (ou l3 et e3, etc.) les locuteurs et énonciateurs enchâssés (ou cités) dans l’énoncé du locuteur citant, et dans le point de vue originel à partir duquel se marquent les positions énonciatives divergentes. En ce sens, L et E sont :

  • linguistiquement premiers, par rapport à l et à e qui occupent une posture seconde, puisque la deixis est calculée par rapport à L1, impliquant les transformations idoines dans le discours cité de l2;
  • hiérarchiquement supérieurs à l et à e, sur le plan pragmatique, dans la mesure où L1 rend compte des PDV de l2 en fonction de ses propres intérêts de locuteur primaire.

6 Même si l’énoncé comporte autant d’énonciateurs que de pdv (rapportés à des contenus propositionnels), ces derniers ne sont pas tous du même ordre, tant sur le plan syntaxique (Nølke et alii 2004 : 32ss) que sur les plans sémantique et énonciatif qui nous intéressent ici plus particulièrement : ainsi, il est possible de rapporter plusieurs contenus propositionnels à des énonciateurs qui correspondent au sujet de l’énonciation (locuteur) ou à des sujets de l’énoncé (sujets modaux). Ce phénomène, qui joue dès la formation d’un énoncé (phrase simple ou complexe), est davantage actif avec une suite d’énoncés formant une séquence textuelle ou un texte complet. C’est parce qu’ils prennent en compte la nécessité de hiérarchiser les énoncés sur un plan sémantique-énonciatif que les symboles e2, e3, etc., ne correspondent pas à chacun des contenus propositionnels, mais à des sources énonciatives distinctes (plus ou moins saturées, sémantiquement), pour autant qu’elles prennent en charge un nombre variable de ces contenus propositionnels.

7 Autrement dit, si, pour Ducrot 1984, chaque contenu propositionnel correspond bien à un énonciateur, pour nous, en revanche, ce dernier est capable de prendre en charge plusieurs contenus propositionnels qui sont sous sa portée. Ce regroupement de paquets de contenus propositionnels semble répondre à des besoins cognitifs d’économie et d’efficacité dans le traitement des informations. Cette différence (ce différend) avec Ducrot 1984 paraît sans enjeu lorsqu’on se limite à des phrases simples, mais dès qu’on passe à la phrase complexe, a fortiori au discours, la question de la saturation sémantique et de la hiérarchisation des énonciateurs est incontournable; à vrai dire, elle l’est dès le cadre de la phrase simple dialogique, si l’on procède à une analyse pragmatique des actes de langage directs ou indirects contenus dans les énoncés.

1.3. Liens sémantiques

8 Les relations entre L1/E1 et l2/e2 relèvent :

  • tantôt de la responsabilité ou de la non responsabilité, lorsque les relations sont explicites (Nølke et alii 2004 : 44-49);
  • tantôt de la consonance ou de la dissonance (Cohn, 1990, Rabatel 1998, chapitreIV, Nølke et alii2004 : 49-50,71[1] [1] Nølke et alii s’en tiennent aux liens de responsabilité...
    suite
     ), lorsque ces liens sont implicites. Dans les deux cas, ces liens sont graduels.

1.4. Marques linguistiques et discursives du point de vue

9 Du fait de notre corpus (dessins satiriques avec peu de texte), il est difficile d’illustrer la grande variété des marques linguistiques du PDV. On se bornera ici à présenter un cadre d’analyse, et, pour des travaux plus fouillés, de renvoyer à des travaux antérieurs, aisément accessibles. Etant donné qu’un PDV se marque par tout ce qui, dans la référenciation des objets (du discours) révèle, d’un point de vue cognitif, une source énonciative particulière et dénote, directement ou indirectement, ses jugements sur les référents, les formes linguistiques et discursives par lesquelles se marque ce PDV sont innombrables : elles relèvent tant de la chaîne anaphorique[2] [2] Achard-Bayle (2001), Rabatel (2004b). ...
suite
que de la chaîne verbale[3] [3] Vogeleer (1994), (1996), (1998), Vogeleer et de Mulder (1998),...
suite
que des connecteurs et marqueurs temporels[4] [4] Ducrot (1980), Rabatel (1999), (2001a). ...
suite
ou encore des stratégies de (dé)nomination, des topoï, des phénomènes de schématisation et d’éclairage[5] [5] Grize (1990), Rabatel (2003c), (2004a). ...
suite
contraignant (ou orientant) plus ou moins efficacement les représentations du co-énonciateur, selon que le PDV s’avance ouvertement ou masqué[6] [6] Rabatel (2000a), (2000b), (2001b). ...
suite
. Compte tenu de la nature dialogique du PDV, les questions du bornage du PDV sont aussi sensibles que pour la problématique du discours rapporté, avec les comptes rendus (de parole, de pensée, de perception) directs, directs libres, indirects, indirects libres, narrativisés[7] [7] Rabatel (2003a), (2003b), (2003e). ...
suite
. Sur le plan textuel, se pose donc la question des marques de bornage ‘externe’ et des marques ‘internes’ de ces comptes rendus, explicites ou implicites – et, dans ce cas, reconstructibles par inférences à partir des données co-textuelles ou des connaissances du monde partagées, comme dans l’anaphore associative (Kleiber 2001). Toutes ces marques, en renvoyant à un énonciateur spécifique, distinct du locuteur/énonciateur premier, alimentent la thèse de la déliaison locuteur/énonciateur, qui opère dans toutes les situations dialogiques, autant dire pratiquement toujours…

10 La disjonction locuteur/énonciateur revient à dire que si un énoncé comporte un seul centre déictique (comme il appert des transpositions effectuées par le locuteur citant sur les dires du locuteur cité), il peut en revanche réunir plusieurs centres modaux (Rabatel 2003a : 57-58,2003b : 133-135). Une telle déliaison n’est pas propre au DR, elle est fondamentale dans tous les énoncés dialogiques, comme dans l’exemple bien connu d’O.Ducrot,

11

(1) L’ordre sera maintenu coûte que coûte.

12 En effet, la question de la prise en charge énonciative de l’énoncé ne saurait se limiter à l’extraction sémantique d’informations décontextualisées (correspondant à l’idée de [maintenir [l’ordre] [à tout prix]]), elle doit déterminer quel(s) acte(s) de discours orientent le contenu propositionnel de (1). Dès lors, L1/E1 y est en phase avec un énonciateur e2 faisant une promesse aux allocutaires “bons citoyens”, mais aussi avec un autre énonciateur e3 qui menace les allocutaires “contestataires ou mauvais citoyens”, laissant ouverte la question de savoir si L1/E1 est plutôt du côté de la menace ou de la promesse, ou s’il considère que la réalisation de la menace est le garant de l’effectivité de sa promesse, ce qui n’entraîne pas les mêmes conséquences pratiques, surtout en fonction du sérieux que les destinataires du message accordent tant à la promesse qu’à la menace, lui-même fonction de l’engagement du sujet parlant (et pas seulement du locuteur[8] [8] En effet, si sa réputation, en tant que sujet parlant,...
suite
 ) dans son discours. Cette dernière question déborde la problématique de l’ethos discursif, car elle intègre aussi la connaissance que les destinataires ont du sujet parlant : selon son autorité ou son crédit, ou en fonction du degré de confiance que les destinataires du message accordent à ce dernier, les destinataires décideront d’une part si la promesse est crédible ou si elle n’engage que ceux y croient, d’autre part si la menace est une énième rodomontade ou une « dernière sommation » avant les mesures répressives annoncées, sans qu’ils établissent nécessairement de lien entre l’engagement du sujet parlant sur sa promesse et la possibilité de mettre sa menace à exécution : les hommes politiques ne sont pas les seuls à ne pas pouvoir concrétiser ce qu’ils veulent pourtant de toutes leurs forces…

13 On retrouve également cette déliaison dans un énoncé ironique, en contexte satirique, qui relève de la double énonciation allusive :

14

(2) Une idée pour sauver l’école : la suppression… des jours Ferry (Le Canard enchaîné, 3 septembre 2003, page 1)

15 En (2), le locuteur/scripteur de l’énoncé fait allusion à la proposition de suppression d’un jour férié pour régler le financement des aides aux personnes âgées. Ce jeu de mots de L1, prêtant la voix, pour mieux s’en distancier, à un énonciateur second aux positions antagonistes aux siennes, suggère au premier ministre, pour régler les problèmes de l’école, de demander la démission de Luc Ferry. Mais l’énoncé n’appelle pas explicitement à cette démission, il emprunte la forme d’un énoncé écho non tenu, tel qu’il aurait pu être prononcé par un collaborateur (e2) du gouvernement Raffarin, qui ferait du zèle, et proposerait de généraliser cette idée si géniale, en supprimant des jours fériés à tout va.

16 C’est L1/E1, en jouant sur la para-homophonie de [ferie :: feri], qui est le locuteur, mais non l’énonciateur e2 d’un PDV discrédité par son caractère aussi agrammatical qu’absurde. Et c’est précisément cette absurdité qui marque une dissonance (à défaut de distanciation explicite) entre ce PDV de e2 et celui de L1/E1. Manière ironique de dire, aux yeux de L1/E1, que la solution du malaise enseignant comme le financement de la solidarité avec les vieux passe par des mesures politiques et financières sérieuses, et non par des gadgets aussi stupides que, dans l’ordre du discours, l’à-peu-près phonétique du jeu de mots. L’implicite et le double sens rejaillissent y compris sur la première partie de l’énoncé, qui renvoie ainsi à deux sujets modaux différents. Le zélateur de la majorité (e2) serait l’auteur en usage d’« une idée pour sauver l’école », il en « rajouterait une couche » pour faire (im)pression sur ses chefs. Le même énoncé, en mention ironique dans la bouche de E1 (cf. « une “idée” ») prendrait ses distances avec ce populisme en dénonçant le creux de ces coups de gueule et de ces rodomontades dont sont coutumiers les godillots qui s’agitent dans les antichambres du pouvoir. Dans cet énoncé syntaxiquement simple, mais traversé par un dialogisme interne[9] [9] « Le deux de l’énonciation dans l’un (apparent) de...
suite
, on note la coprésence d’un seul locuteur et de deux (ou plus) énonciateurs. Certes, il est possible de rencontrer des énoncés dialogiques comportant autant de locuteurs que d’énonciateurs en syncrétisme, mais ce n’est pas toujours le cas, comme (2) en témoigne, sans qu’il soit besoin de faire appel à des contextes littéraires. En d’autres termes, un énoncé dialogique, s’il a toujours plusieurs énonciateurs, n’a pas nécessairement autant de locuteurs que d’énonciateurs.

17 Cette situation de déséquilibre fait ressortir la question du principal, c’est-à-dire la question de ce que pense en effet l’énonciateur premier, enchâssant, question incontournable et à laquelle il est pourtant difficile de répondre lorsque ce dernier ne parle pas pour son propre compte. Quant au principal, c’est-à-dire L1/E1 (mais aussi, au-delà de lui, le locuteur être du monde et le sujet parlant qui l’incarne, même si en contexte il s’agit d’un auteur anonyme derrière lequel il faut lire le PDV du Canard enchaîné), il nous fait entendre qu’il faut, pour ainsi dire, « supprimer les supprimeurs de jours fériés », par un juste retour de bâton, l’excès même de la formule – « supprimer », ce n’est pas « demander la démission » – semblant être mis au compte du néant (ou du degré zéro) d’une certaine (façon de faire de la) politique.

2. Les jeux de l’énonciateur premier dans la presse satirique : désinvolture énonciative ou « mentir vrai » ?

18 Comme le montre l’exemple précédent, la déliaison locuteur/énonciateur est fortement mise à contribution dans les polémiques qui sont le pain quotidien (ou hebdomadaire…) de la presse satirique, lorsque L1 donne son PDV en déformant ou recontextualisant le PDV des locuteurs seconds. On est même tenté de dire qu’elle est on ne peut plus utile dans les dessins, surtout lorsqu’ils s’accompagnent de l’effacement (relatif) de L1/E1, qui, en première analyse, se réduit à un rapporteur/metteur en scène, comme c’est le cas dans les deux exemples suivants.

19 Dans un encadré avec en titre « José Bové partout », on voit au premier plan José Bové et, à l’arrière-plan, Marie-Georges Buffet et Robert Hue se disputant, cependant qu’au-dessus des trois personnages, on lit « L’alternationa-a-ale sera le genre humain ». Le dessin fait allusion à la visite de J.Bové à la fête de l’Humanité de septembre 2003 et aussi à la réapparition publique de l’ancien secrétaire national du PCF, Robert Hue ainsi qu’à ses désaccords[10] [10] Pourtant non explicités dans un discours, en sorte que...
suite
avec la nouvelle secrétaire nationale sur la conduite à tenir envers l’extrême gauche. Ces désaccords sont évoqués en une du Canard enchaîné, dans un article intitulé « Marie-Georges Bové et José Buffet », en regard du dessin (ainsi que page 2, dans la rubrique « La mare aux canards »).

...


20 Cette version new look de l’Internationale est attribuée à José Bové, malgré l’absence de phylactère qui aurait joué le rôle d’un verbum dicendi, car José Bové a la bouche ouverte, et le poing levé, comme pour entonner le chant révolutionnaire. Il s’agit d’une sorte de discours direct non tenu : car, que l’on sache, ce n’est pas J. Bové qui est l’auteur de cette nouvelle version de l’Internationale, mais le locuteur/énonciateur premier (le journaliste/dessinateur qui signe Cabu), qui la lui attribue fictivement. Bref, J. Bové est à la fois le locuteur second, l2, (oralisant un “texte” écrit par le locuteur premier/ scripteur) et l’énonciateur second, e2, (adhérant au dit). La rengaine a un autre énonciateur second, Marie-Georges Buffet, partisane de la ligne de rapprochement avec l’extrême gauche[11] [11] Ainsi que l’indique le titre de l’article juxtaposé...
suite
(symbolisée à tort ou à raison par J. Bové), ligne critiquée par Robert Hue… Nous en sommes donc à deux énonciateurs seconds pour un refrain (après tout, c’est le propre des refrains d’être repris en chœur…), dont l’un est le locuteur second, mais dont l’autre, M.-G. Buffet (e3), n’est pas locuteur, puisque, si elle a le poing levé, comme R. Hue, c’est pour affronter ce dernier en une nouvelle version du « combat des chefs », qui est un des pré-construits stéréotypiques de la représentation (française ?) du pouvoir politique. (3) correspond ainsi à un acte de langage indirect directif (le slogan condense une ligne politique) que R. Hue conteste. Quel est le PDV de L1/E1 ? Il n’y a dans le dessin (on n’en dirait pas autant de l’article, signé D.D.) aucune marque explicite d’accord ou de désaccord, les liens relèvent de la dissonance ou de la consonance. Ici, il nous faut recourir à des données situationnelles, relatives au sujet parlant : car si la mise en scène traduit une dissonance, dans la mesure où les relations musclées entre camarades[12] [12] « L’union est un combat » parfois rugueux, c’est...
suite
préjugent mal de la viabilité de l’accord, voire de la fiabilité des parties contractantes… Mais même dans ce cas, jusqu’où va la dissonance ? La distance envers les acteurs politiques peut signifier une distance envers une pratique et laisser indemne le contenu politique, ou, au contraire, la critique des pratiques peut aboutir à la disqualification des objectifs politiques dont elles s’autorisent. C’est en tout cas le propre de l’allusion en régime satirique que de favoriser le tremblé interprétatif. Mais encore convient-il de remarquer que ce tremblé ne fonctionne jamais aussi bien que lorsqu’il alimente les PDV des énonciateurs seconds, les sature sémantiquement, tout en cultivant le doute, en installant une schyze entre les énonciateurs seconds et les locuteurs seconds, prélude à d’autres fêlures, dans la “vraie vie”, entre les paroles et les actes.

21 Mais la visée satirique de L1/E1 envers sujets parlants peut aller plus loin que dans l’exemple précédent, où, somme toute, la déformation du PDV des locuteurs seconds ne fait qu’exprimer tout haut ce qu’ils pensent tout bas, en mettant à jour leurs contradictions. En effet, on peut imaginer des situations polémiques dans lesquelles il est possible de mettre en scène des énonciateurs imaginaires pour disqualifier un locuteur par une sorte de trope communicationnel (Kerbrat-Orecchioni 1986) : la polémique s’autorise alors de la fiction pour, par le biais de ce mentir vrai, faire émerger le danger de PDV doxiques apparemment anodins, dont la mise en scène anticipe sur le terme d’un processus pour mieux dégager la dangerosité d’une opinion doxique apparemment anodine.

...
des Juifs portant

des Juifs portant

22 L1/E1 met en scène la manière à ses yeux scandaleuse dont la presse populaire manipule l’opinion, en instrumentant le PDV des usagers des transports en commun pour plaider en faveur du service minimum dans les transports. La mise en scène des propos est orchestrée de manière à produire un effet maximal de surprise. Car la lecture de la seule citation n’évoque pas la grève, elle renvoie à l’extermination des Juifs durant la deuxième guerre mondiale, et à rien d’autre[13] [13] Cet énoncé cité autonome, sans mention de source, appartenant...
suite
. C’est ce que confirme le dessin.

23 Le journaliste L1/E1 donne son avis en attribuant clairement la paternité de la citation au(x) journaliste(s) de France Soir (l2/e2) (« titrer » vs « dire/déclarer », jugés trop neutres), et en indiquant par antiphrase l’absence de honte (« osaient ») de ceux qui injurient à la fois les victimes de l’extermination (par défaut) et les grévistes (par excès). La mise en valeur du verbum dicendi par le point, là où l’on attendait une virgule produit un effet de mise en relief du verbum dicendi, dont le sémantisme dépréciatif est très fort, en sorte que l2/e2 est critiqué pour le contenu du dit (L1/E1 critique la défense du service minimum) et l’excès de son dire car il avance ce PDV en se retranchant derrière des usagers instrumentalisés[14] [14] En leur attribuant, avec la caution attribuée aux guillemets,...
suite
, tout en offensant la mémoire des victimes de la shoah. Tout cela est suggéré par la mise en scène ainsi que par quelques données linguistiques, mais force est de constater que L1/E1 ne le dit pas clairement : d’où l’intérêt de la déliaison du concept d’énonciateur, à la fois pour rendre compte des PDV indirects de L1 et de l2.

24 Mais il y a plus, le dessin comporte encore d’autres locuteurs/ énonciateurs enchâssés, des Juifs portant l’étoile jaune, une femme disant « Non au service minimum ! » (l3/e3), alors qu’elle s’apprête à monter dans un wagon qui ressemble à un wagon plombé. Il est intéressant de remarquer que si France Soir cite le PDV putatif des usagers, L1/E1 ne donne pas la parole aux grévistes. Il prend seulement au mot France Soir : puisque ce dernier détourne l’horreur de l’extermination à des fins partisanes, il choisit de retourner ce détournement contre son auteur. Les Juifs sont cités à comparaître et viennent défendre ceux-là mêmes que France Soir voulait livrer à l’opprobre universel sans discussion possible. En sorte que cette citation qui était censée dire le ras-le-bol des usagers se retourne contre son “utilisateur”. Le caractère tragique de la scène, accentué par l’expressionnisme très réussi du dessin, fait par contraste ressortir l’idée que l’atteinte au droit de grève que représenterait le service minimum dans les transports ouvrirait une brèche vers la dictature, laquelle, de sinistre mémoire (mais d’aucuns semblent l’avoir oublié), commence de manière rampante par restreindre les droits des travailleurs avant de s’attaquer aux minorités elles-mêmes.

25 Ici encore, où se tient le principal ? L1/E1 cherche-t-il seulement à réagir face à la citation disproportionnée de France Soir, sans prendre éventuellement parti sur le service minimum, ou bien veut-il faire d’une pierre deux coups ? La mise en scène, avec des Juifs devant un train de la mort, ainsi que le slogan en appelant au rejet de la mesure de service minimum, plaide en faveur de la deuxième hypothèse : ainsi, il y a ici consonance entre le PDV de L1/E1 et le PDV des l3/e3 que sont les Juifs (ainsi qu’avec le PDV des cheminots), qui appellent à une sorte de résistance contre les dérives antidémocratiques.

26 Il est intéressant de constater que dans cet exemple comme dans les autres, les situations de conflit ouvert ou de dissensus mettent en scène les positions des adversaires par la médiation d’énonciateurs qui correspondent à des PDV par rapport auxquels les locuteurs se situent en dissonance ou en consonance. Qui plus est, ces PDV sont rapportés à des énonciateurs qui, souvent, ne sont pas des locuteurs : ce procédé est très efficace, très économique aussi, sur le plan argumentatif, car il permet d’attribuer à autrui des positions sans susciter les discussions qu’appelleraient des paroles.

3. Hiérarchisation des points de vue et prise en charge des points de vue par le locuteur : la question du principal

27 Ces analyses montrent qu’il est utile de préciser les relations entre locuteur et énonciateurs, notamment en prenant quelques distances avec certaines représentations du locuteur comme metteur en scène, telle qu’on la trouve chez O. Ducrot 1984, où le locuteur se borne à répartir la parole entre différents énonciateurs. Cette conception de la mise en scène énonciative réduit le locuteur à un organisateur abstrait des relations avec les énonciateurs qui traversent son discours, insaisissable, en fin de compte : le locuteur serait ainsi partout, à travers sa mise en scène des énonciateurs, et nulle part, pour son propre compte, tellement la relation du locuteur à l’énonciateur est floue sous l’angle des mécanismes de prise en charge. C’est le reproche que J. Authier-Revuz adresse à toutes les représentations (« théâtre », « mise en scène », « jeux de rôle ») qui, en dernière instance, laissent intacte (voire alimentent) une représentation volontariste et toute puissante du sujet à travers les manipulations de la communication : ainsi persiste la toute-puissance de l’un derrière la mise en scène du multiple, comme à travers une représentation de l’autre qui, si l’on minore la dimension interactive d’une communication qui se co-construit, peut s’accommoder sans peine des représentations de l’interaction comme manipulation, à partir d’un vouloir-dire surplombant (Authier-Revuz 1998 : 69).

28 Que le locuteur soit partout, c’est une évidence, mais qu’il ne soit nulle part, cela paraît très contestable. Certes, la mise en scène énonciative offre au locuteur toute une palette de postures pour parler à travers des simulacres, des « fluctuations permettant au sujet de jouer à cache-cache avec des opinions, de les camper, de disparaître, de jouer une position en mineur ou en contrepoint, puis de se réapproprier plus ou moins violemment une place énonciative dominante » (Vion 1998 : 199). Mais ces stratégies de contournement, d’affleurement, d’évitement n’empêchent pas qu’au bout du compte, le locuteur/ énonciateur premier soit assignable à une position. Cette position est certes facilement repérable lorsque ce dernier marque explicitement ses relations avec les autres énonciateurs intratextuels qui peuplent son discours, mais elle ne doit pas être mésestimée dans les contextes opaques où ces relations relèvent de l’implicite, sous forme de consonance ou de dissonance.

29 C’est donc pour ne pas alimenter les représentations de “sa majesté” le “sujet” qui perdurent derrière le paravent de la polyphonie ou de l’hétérogénéité que la question du principal nous paraît utile. Àla condition toutefois d’articuler principal et hétérogénéité énonciative. Le principal fournit un point d’appui à la nécessaire hiérarchisation des énonciateurs qui sont sur la scène. C’est lui qui est en charge de la cohérence polyphonique (Fløttum 2002). Pour notre part, et à la différence de Goffman, le principal ne se détermine pas essentiellement par le contenu, c’est-à-dire par le discours de la Loi, de la Science, de l’Autorité (Goffman 1981 : 144[15] [15] Pour une discussion approfondie de la notion de principal...
suite
 ), ni même par les mécanismes linguistiques d’effacement énonciatif.

30 Le principal se définit par un critère radicalement interactionnel, à savoir par le fait que l’énonciateur principal est celui par rapport auquel se déterminent[16] [16] En situation monologale dialogique, donc en l’absence...
suite
les autres énonciateurs, anti ou co-orientés par rapport au principal, en situation de dialogue. D’un point de vue interactionnel toujours, le principal correspond au PDV du locuteur en tant que tel et du locuteur être du monde, et au-delà de lui, au sujet parlant : en d’autres termes, c’est par rapport à ce principal que le locuteur engage son PDV, et c’est par rapport à ce PDV qu’on sera(it) susceptible de lui demander des comptes, le cas échéant.

31 Certes, nous n’avons pas la naïveté de croire que le discours des locuteurs se réduit en dernière instance à un principal, au détriment de la richesse (et des avantages pragmatiques) du feuilleté énonciatif : mais il s’agit de ne pas céder aux vertiges de l’analyse qui démultiplie les instances, les positions et les rôles, et cantonne le langage dans un pur jeu intellectuel sans prises sur le réel. La langue n’est pas simplement un système désincarné, c’est un moyen de communication et d’action.

Bibliographie

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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Notes

[ 1] Nølke et alii s’en tiennent aux liens de responsabilité et de non-responsabilité. Toutefois, leurs précisions sur le lien de représentation chez Ducrot (en tant que sous-type de lien de non-responsabilité), comme sur la question de l’accord (ou du désaccord), montrent que l’opposition responsabilité/non-responsabilité peine à rendre compte de la totalité des liens sémantiques entre êtres discursifs et contenus propositionnels. A preuve, outre le retour sur ce lien de représentation, l’analyse de cas concrets, dans lesquels l’ambiguïté fait recourir à la notion de concordance ou de discordance, à l’instar de l’exemple analysé page 71 de leur dernier ouvrage. Certes, les auteurs ne parlent pas à ce sujet de lien, mais plutôt de lecture; on nous accordera toutefois que la différence est ténue…Retour

[ 2] Achard-Bayle (2001), Rabatel (2004b).Retour

[ 3] Vogeleer (1994), (1996), (1998), Vogeleer et de Mulder (1998), Sthioul (1998), Guéron et Tasmovski (2003), Rabatel (2003d).Retour

[ 4] Ducrot (1980), Rabatel (1999), (2001a).Retour

[ 5] Grize (1990), Rabatel (2003c), (2004a).Retour

[ 6] Rabatel (2000a), (2000b), (2001b).Retour

[ 7] Rabatel (2003a), (2003b), (2003e).Retour

[ 8] En effet, si sa réputation, en tant que sujet parlant, est mauvaise, un locuteur a beau s’engager très fortement dans son discours, il n’incite guère les destinataires du message à le prendre au sérieux : tout au plus passe-t-il pour un bon comédien.Retour

[ 9] « Le deux de l’énonciation dans l’un (apparent) de l’énoncé », selon la formule de Bres & Verine 2002 : 162). Ce dialogisme s’oppose au dialogisme externe, interlocutif.Retour

[ 10] Pourtant non explicités dans un discours, en sorte que Robert Hue est un énonciateur enchâssé, e4, sans être locuteur.Retour

[ 11] Ainsi que l’indique le titre de l’article juxtaposé au dessin, avec l’intercalation des noms et prénoms de « Marie-Georges Bové et José Buffet ». L’ensemble des données forme un embryon d’hyperstructure (Lugrin 2000).Retour

[ 12] « L’union est un combat » parfois rugueux, c’est bien connu…Retour

[ 13] Cet énoncé cité autonome, sans mention de source, appartenant à un thésaurus, dont le signifiant exprime nécessairement son signifié, renvoie à la notion d’hyperénonciateur : cf. Maingueneau 2005 (communication à la journée Conscila du 12 décembre 2003, repris dans le numéro 156 de Langages consacré à l’effacement énonciatif dans les discours rapporté, et à ses effets pragmatiques).Retour

[ 14] En leur attribuant, avec la caution attribuée aux guillemets, des propos et un PDV qui n’est pas nécessairement le leur : car il se trouve vraisemblablement des usagers qui, malgré la gêne, ne sont pas partisans d’un service minimum dans les transports.Retour

[ 15] Pour une discussion approfondie de la notion de principal chez Goffman et de la critique de Ducrot 1984, cf. Rabatel 2004.Retour

[ 16] En situation monologale dialogique, donc en l’absence d’interlocuteurs réels, les énonciateurs enchâssés manifestent leur subordination au principal par la mise en scène énonciative dont le locuteur citant lui-même est responsable, assumant ainsi une fonction de régie et de principal, pour son propre compte. Autrement dit, dans ce cas de figure, les énonciateurs ne déterminent pas d’eux-mêmes le principal, ils sont déterminés par lui… Retour

Résumé

La déliaison des énonciateurs, théorisée par Ducrot 1984, est utile pour l'analyse des situations dialogiques dans lesquelles le locuteur intègre dans son dire le point de vue de locuteurs/énonciateurs seconds, sans exprimer directement le sien en tant que locuteur/énonciateur premier. Les implications pragmatiques de cette déliaison renouvellent la question de la prise en charge énonciative, en mettant en avant la nécessité de dégager un énonciateur principal, qui fournit un point d'appui à la nécessaire hiérarchisation des énonciateurs qui sont sur la scène et qui est en charge de la cohérence polyphonique. Ce jeu économique des instances offre l'avantage de ne pas démultiplier les instances, les positions et les rôles en un pur jeu intellectuel sans prises sur le réel.
Disjonction locuteur, Énonciateur principal, Instances énonciatives, Dialogisme, Point de vue



The disjunction of enunciators and speakers in the satirical press
The disjunction of the enunciators as theorized by Ducrot in 1984 is useful for analyzing dialogical situations in which the speaker integrates the point of view of secondary speakers/enunciators without directly expressing his own as primary speaker. The pragmatic implications of this disjunction cast a new light on the enunciative role, highlighting the necessity of isolating a main enunciator who provides the support for the necessary hierarchical organisation of the enunciators on stage, that organisation being responsible for supplying the polyphonic coherence. This economical structure of enunciative instances advantageously avoids multiplying the instances, positions and roles which would result in a more intellectual game devoid of any connection with reality.
Speaker, Enunciator disjunction, Main enunciator, Enunciative instances, Dialogism, Point of view

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Alain Rabatel « La déliaison des énonciateurs et des locuteurs dans la presse satirique », Langage et société 4/2004 (n° 110), p. 7-23.
URL :
www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2004-4-page-7.htm.
DOI : 10.3917/ls.110.0007.