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Langage et société

2005/2 (n° 112)



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1. INTRODUCTION

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Les titres de presse sont fabriqués dans le but de transmettre au lecteur le « nectar » de l’information, mais aussi dans celui d’attiser sa curiosité et de le guider vers la lecture des autres unités textuelles du journal : le chapeau et l’article. Ces fonctions communicatives dont l’énoncé-titre est chargé en font un objet d’étude linguistique intéressant. Au-delà de ses tâches pragmatico-communicatives évidentes, le titre de presse présente aussi un intérêt du point de vue socio-culturel. En effet, ces courts énoncés sont souvent le lieu où s’inscrivent un grand nombre d’expressions captant l’« air du temps » : les titres nous informent sur la société dont ils émanent. Ils révèlent, d’un point de vue sociologique, le rapport tout particulier qu’ont les journalistes avec leurs lecteurs, le langage et le contexte extra-linguistique dans lequel celui-ci émerge. Un simple inventaire des titres de presse durant une époque donnée constituerait une précieuse archive, autant du point de vue du langage que de celui des références culturelles en circulation. De la même façon qu’un dictionnaire inscrit l’usage que font les sujets parlants d’une langue à un moment donné, un tel catalogue recenserait une part de leur discours, compris ici autant dans sa dimension linguistique qu’idéologique. Une telle entreprise permettrait de dresser un bilan de la phraséologie en circulation, mais aussi, à travers les jeux de langage, de mettre en lumière les réseaux de connotations et de sous-entendus qui en ressortent.

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Ici ce sont plus particulièrement les titres de « unes » jouant sur les mots qui feront l’objet de notre examen. Le phénomène du jeu de mots est très ancien dans les langages écrits. Pour certains supports, il en a toujours été un trait significatif. En ce qui concerne le langage de la presse écrite française, on associe souvent les jeux de mots des titres avec des organes de presse tels que Charlie Hebdo, Le Canard enchaîné, L’Équipe [2]  L’Équipe paraît à partir de 1946 et Le Canard enchaîné... [2] mais aussi, pour les trente dernières années, le quotidien Libération, né en 1973.

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Le phénomène semble prendre une certaine ampleur à la fin des années soixante. Charlie Hebdo paraît en 1970, à la mort de Hara Kiri, et fait un premier titrage : « Bal tragique à Colombey : un mort » [3]  À propos de la mort du Général de Gaulle survenue en... [3] . Même s’il n’y a pas jeu de mots à proprement parler, dans la mesure où il n’y a pas de dédoublement du sens, on voit déjà à travers ce premier titre, une force de langage que l’on retrouvera dans les titres analysés ci-dessous. Dans ce titre « fondateur », on décèle sans conteste une forte ironie, définie ici comme une attitude énonciative visant à établir un décalage entre l’événement évoqué et le point de vue exprimé du locuteur. De plus, cet énoncé ironique est à replacer dans une chaîne discursive ou plutôt interdiscursive [4]  À l’instar de P. Charaudeau & D. Maingueneau (2002 :... [4] , puisque l’annonce de la mort du Général de Gaulle rappelle fortement, par sa forme, celle d’un fait divers tragique : un incendie survenu dans une discothèque de la région de Bordeaux. À propos de cet événement, d’autres journaux avaient titré la semaine précédente : Bal tragique à X : 36 morts. On retrouve ici le phénomène de la mémoire interdiscursive mis en avant par S. Moirand (2003 : 99): « les fils discursifs qui se tissent dans l’axe vertical d’un événement à un autre sont essentiellement dus à la circulation de formulations ou de constructions syntaxiques qui traversent les communautés langagières et que les médias contribuent à faire circuler ». Au sein du discours journalistique, les titres constituent des sites propices à l’activation de cette mémoire interdiscursive, étant donné les contraintes scripturales et l’emploi récurrent de certaines formulations. Dans son étude des différentes relations qui lient les textes entre eux (relations transtextuelles ou hypertextualité), G. Genette (1982 : 53) considère lui aussi que « tout énoncé bref, notoire et caractéristique » est naturellement voué à l’allusion et à la parodie. Le titre étant, selon G. Genette, le cas le plus typique, dans la mesure où il est soumis à deux déterminations fondamentales : le genre et l’époque.

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Dans son catalogue rassemblant 245 « unes » de 1973 à 1997, le quotidien Libération offre un aperçu très précieux de l’évolution des titres de la « Une » depuis 1973, année de sa parution. On peut parler, comme le fait le journal lui-même de l’« inventaire d’une époque ». Dans la préface à cet album (1997), Serge July, directeur du journal, constate qu’après avoir été pendant des siècles des pages comme les autres, les« unes » sont devenues aujourd’hui, en tous cas au sein du journal Libération, « autant de signets dans un grand livre d’histoire ». Ce quotidien né en 1973 s’inscrit dès lors dans une révolution technologique quant à la fabrication de la presse quotidienne. Plus récemment avec Internet et d’autres techniques de pointe, Libération continue à faire évoluer le métier et, comme l’affirme S. July (1997), à « mettre l’écrit à l’écran ». Ses « unes » constituent des « actes journalistiques majeurs, des préfaces, des gueules d’atmosphères, des visages où s’inscrit la tonalité du jour, qui hissent les pavois ou qui les mettent en berne toute la journée […] Libération est de son temps, fait époque et il fait trace ». De sa naissance à aujourd’hui, deux dates sont à retenir quant à l’évolution proprement graphique de ce journal en constante évolution. En 1994 tout d’abord, naît ce que les rédacteurs ont nommé « Libé III », c’est-à-dire un quotidien « dense en pagination et une maquette qui ne laisse plus de place aux mises en scène surprenantes qui ont fait l’originalité du journal » au cours des vingt premières années de son existence. Cette tentative de changer radicalement la « personnalité » du quotidien et de revenir à une présentation plus classique constituera un échec commercial et financier pour Libération, même s’il trouve les moyens par la suite de poursuivre l’aventure. La deuxième grande refonte éditoriale a lieu en 2003, à l’occasion de son trentième anniversaire. Il est temps alors de créer un « journal plus aéré, plus clair, s’appuyant sur son architecture fondamentale […] et ses repères identitaires (la « Uneaffiche », large place accordée à la photo, centraux), mais réaffirmant son goût de l’innovation ». Cette refonte implique aussi un emploi plus important de la couleur et de nouveaux choix typographiques. Dans cette dernière formule, la « Une » elle-même a très peu changé, elle conserve l’allure de l’ancienne et surtout son côté affiche [5]  Ces informations sont issues du site wwww. snd-fr.... [5] .

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La toute première « Une » [6]  Selon S. July, le numéro du 18 avril 1973 est vendu... [6] du journal, datée du 18 avril 1973, est déjà significative des phénomènes de jeu de mots et de défigement abordés dans cet article :

(1) Prenez votre journal en main (18 avril 1973)

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L’expression figée prendre en main est employée aussi bien au sens littéral que figuré, aussi bien dans le sens de tenir dans sa main que de s’occuper de/maîtriser. En plus du gros titre (1), figure le sous-titre : Il faut encore 23 millions pour paraître et un autre titre La France bouge. Libérons la presse. On décèle déjà une volonté de la part de ce journal dès sa naissance de mettre le lecteur à contribution. Celui-ci jouera un rôle très actif dans la vie et le devenir de son quotidien. Une connivence s’installe entre Libération et ses lecteurs; elle se réalisera, au fil des décennies, autant au niveau idéologique que langagier.

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Après avoir discuté quelques aspects théoriques touchant au jeu de mots et au défigement, les questions auxquelles nous chercherons à répondre sont les suivantes. Par quels procédés et avec quels effets de sens les jeux de mots des titres de « unes » sont-ils réalisés ? Sur quelle base linguistico-culturelle prennent-ils naissance au cours de la période ? Enfin, comment ces titres joueurs évoluent-ils au fil des trente dernières années ? Étant fortement ancrés dans le contexte socio-culturel, on peut en effet se demander si l’actualité joue un rôle direct sur la nature et la pratique des jeux de langage dans les gros et moins gros titres de la « Une » [7]  Dans nos travaux antérieurs sur le titre de presse... [7] . Nous mesurerons enfin l’ampleur du phénomène du jeu de mots dans les 245 « unes » prélevées par Libération, mais aussi, à titre comparatif, dans deux autres corpus autonomes. Notre intérêt portera pourtant davantage sur les aspects qualitatifs, à savoir sur les types de jeux langagiers présents tout au long de la période et sur ce que ceux-ci nous disent sur l’actualité d’hier et d’aujourd’hui, telle que les rédacteurs de Libération la mettent en scène à la « Une » de leur quotidien.

2. JEUX DE MOTS ET DÉFIGEMENTS : PRÉALABLES THÉORIQUES

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Le phénomène du jeu de motsa intéressé de nombreux chercheurs et ce, depuis la nuit des temps. En rendant compte de l’approche de Cicéron et de Freud vis-à-vis du mot d’esprit, T.Todorov (1978 : 284) établit deux niveaux primordiaux touchant à sa production : celui de la figuration et celui de la symbolisation.Grâce au travail de figuration, au premier plan, l’attention du lecteur est attirée. Le travail de symbolisation, deuxième plan, met en jeu les sens, premier et second. Pour le plan de la figuration, on pourrait résumer avec T. Todorov (1978 : 289) de la manière suivante : l’effet du mot d’esprit « conduit l’auditeur à refuser le sens superficiel et à chercher un sens second (donc à postuler en général un travail de symbolisation) ». Pour expliquer ce travail de symbolisation, il faut admettre que le mot d’esprit et le jeu de mots se composent toujours d’un double sens. Un sens « exposé » et un sens « imposé » selon la terminologie de T. Todorov [8]  D’autres chercheurs se sont intéressés à la question.... [8] . Celui-ci insiste pour dire, à l’encontre de Freud, que les deux sens ne sont pas sur le même plan. Il y aurait toujours une division très nette entre les deux sens. Enfin, T. Todorov (1974) distingue très nettement les jeux de mots en fonction de la ressemblance totale ou approximative des unités en jeu et en fonction de l’occurrence unique ou double de ces même unités.

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Une autre distinction doit être faite pour expliquer le mécanisme par lequel le sens premier et le sens second sont saisis : le contexte syntagmatique et le contexte paradigmatique (Todorov 1978 : 291) [9]  Cette même distinction est opérée par P. Guiraud (1979 :... [9] . Ce sont les mots et expressions environnants qui mettent en avant un sens, tandis que le contexte paradigmatique en impose un autre. Ces deux contextes sont entremêlés de manière tout à fait complexe et il n’est pas aisé d’opposer, dans chaque texte jouant sur les mots, un sens exposé à un sens imposé. En outre, le processus interprétatif peut être bien différent en fonction du procédé par lequel le jeux de mots est produit et selon qu’il porte sur un seul et même signifiant ou plusieurs.

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Tout en insistant sur l’artificialité de la distinction entre les uns et les autres et sur la difficulté, voire l’impossibilité de les départir, J.Henry (2002 : 8-9) établit une opposition entre les jeux avec les mots et les jeux sur les mots d’un côté et les jeux de mots et les mots d’esprit de l’autre. Selon cette auteur, les deux dernières notions sont liées par le fait qu’elles impliquent toujours un dédoublement du sens, à partir du signifiant pour les premiers et du signifié pour les seconds. En revanche, les jeux avec les mots et les jeux sur les mots n’impliquent pas nécessairement de dédoublement de sens; l’auteur donne l’exemple de l’anagramme (ex. « orange/onagre/organe ») ou de la contrepètrie (ex. « Folle à la messe/molle à la fesse »). Pour sa part, C. Kerbrat-Orecchioni (1977 : 140), étudiant la notion de connotation, distingue le jeu de mots du calembour; ce dernier n’opérant que sur un seul signifiant : « Le calembour s’oppose en cela au jeu de mots, qui inclut en outre les paranomases [10]  Exemple de paronomase de Prévert emprunté à C. Kerbrat-Orecchioni... [10]  ».

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Il est une forme de jeu de mots encore plus spécifique que nous avons nommée, dans nos travaux antérieurs, des défigements (Sullet-Nylander 1998) [11]  Ce terme est aussi employé par P. Fiala & B. Habert... [11] . Pour qu’il y ait « défigement » dans un énoncé, il faut qu’il y ait à la base un figement. Par figement linguistique nous entendons toute expression, locution ou phrase figée dont on ne peut changer les termes (Le Petit Robert 1992) sans changer le sens et de facto produire divers effets de sens. Le terme figement linguistique est utilisé ici dans le même sens qu’A. Rey & S. Chantreau (1993) lorsqu’ils emploient les termes expressions et locutions [12]  A. Rey & S. Chantreau (1993 : VI et VII) définissent... [12] . Ainsi dans les titres suivants, les expressions foutre le camp, décrocher la lune et jouer avec le feu [13]  (2) : annonce de la mort du psychanalyste Jacques Lacan ;... [13] figurent dans le dictionnaire de A. Rey & S. Chantreau (1993) et seront considérés comme des figements linguistiques :

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(2) Tout fou Lacan (11 septembre 1981)

(3) Comment Bouygues a décroché la Une (6 avril 1987)

(4) Raffarin joue avec le feu (18 mars 2004)

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Le degré de figement des locutions est variable; certaines expressions retenues dans cette étude forment une unité plus « figée » que d’autres. M.H. Svensson (2004) étudie dans le détail un certain nombre de critères pour identifier les expressions figées et conclut que les critères de mémorisation et de blocage lexical sont nécessaires pour pouvoir classer une expression parmi les figements [14]  Les autres critères de figement pris en compte par... [14] . Le phénomène de défigement est évidemment très corrélé à ces deux critères. Le fait que ces expressions soient mémorisées est, selon nous, la condition nécessaire pour que le jeu de mots puisse se produire. Le procédé par lequel a lieu le « déblocage » des unités composant le figement est également primordial. Ainsi la cassure d’un seul des signifiants de l’expression, comme en (3), ou de plusieurs signifiants comme en (2), crée un plus grand effet expressif qu’en (4) où il n’y a pour ainsi dire pas de déblocage de l’unité lexicale, si ce n’est dans le contexte large de la nouvelle où feu s’interprète comme synonyme de terrorisme. Le calcul du sens sera donc fonction du degré de cassure opéré sur les éléments lexicaux de l’expression figée retrouvant, par le défigement, leur liberté combinatoire.

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Quant aux figements dits culturels, ce sont des énoncés mémorisés par les sujets d’une même communauté linguistique [15]  À ce sujet, C. Kerbrat-Orecchioni (1977 : 126) parle... [15] . Il s’agit de références culturelles: titres de livres, de films ou d’autres œuvres répertoriées, ainsi que des proverbes, des phrases entières extraites de chansons, de poèmes ou de divers textes connus d’un grand nombre de francophones. Ainsi les paroles mémorisées [16]  Cette allusion renvoie sans doute au fait qu’à l’époque,... [16] , « La victoire en chantant » du Chant du départ (1794), servent-elles de point de départ à la « Une » de Libération du 17 mars 1986, lors des élections législatives accordant la victoire aux deux partis de droite : RPR, UDF avec 42 % des suffrages, tandis que le PS (avec le MRG) obtient un score tout à fait exceptionnel avec 32% des voix [17]  Le PC et le FN obtiennent alors 9,8 % des suffrages... [17]  :

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(5) La victoire en déchantant

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Un autre titre de l’actualité plus récente nous permettra d’illustrer la force de ces énoncés : le titre de la « Une » du 3 juillet 2004, lors de la mort de Marlon Brando :

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(6) Un acteur nommé désir

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Le défigement porte sur le titre de film Un tramway nommé désir, film d’Elia Kazan de 1951, dans lequel jouait Marlon Brando. « Tramway » se substitue à « acteur »; ici il y a un simple jeu intertextuel, dans la mesure où il est fait allusion à un énoncé antérieur servant d’arrière-plan culturel à la nouvelle. De par leur force énonciative, ces types de défigements sont à rapprocher des « détournements » de proverbes traités par A. Grésillon & D. Maingueneau (1984) et pour lequel nous postulons aussi une relation de « dominance » entre le plan du signifiant et du signifié. Cette relation varie considérablement d’un énoncé à l’autre. Pour l’effet produit, le champ de la nouvelle est tout à fait déterminant. Ces cassures auront un effet plus frondeur s’agissant d’actualité politique, l’enjeu étant alors éminemment idéologique. Ainsi l’effet du défigement dans (5) est-il d’autant plus fort que la « contradiction sémantique » (Grésillon & Maingueneau 1984 : 116) entre les deux unités substituées est grande (en chantant # en déchantant). Il en va autrement pour l’exemple (6) qui ne débouche sur aucune « subversion »; on a plutôt affaire à une simple allusion ludique au répertoire de Marlon Brando, un jeu de renvois à un fonds culturel commun. Lorsque le jeu porte sur un figement culturel, on pourrait sans doute, à l’instar de G. Genette (1982) associer le phénomène à ce que cet auteur nomme un palimpseste, un « parchemin dont on a gratté la première inscription pour en tracer une autre », car ici l’allusion porte non pas sur une simple expression, mais sur tout un texte préfabriqué, un socle sur lequel s’inscrit l’actualité.

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Dans la perspective d’analyse de discours que nous adoptons ici, les jeux de mots et les défigements appartiennent à un seul et même ensemble d’énonciation figurative. À partir de la définition du jeu de mots énoncée par T. Todorov (1978 : 301) : « Texte de petite dimension dont la construction obéit à une règle explicite, concernant de préférence le signifiant », les titres constituent un terrain privilégié pour la réalisation de jeux de mots. Pour ces derniers, P. Guiraud (1976 : 116) parle d’une « fronde dirigée autant contre les institutions et les mœurs que contre les formes du langage ». Cet auteur (1976 : 118) accorde au jeu de mots un rôle de choix au sein de nos sociétés, puisqu’il affirme que leur vraie fonction est de lutter contre les tabous. Dès sa naissance, le quotidien Libération, affirme cette volonté de mettre sa fronde en avant. Voyons à présent comment celle-ci se réalise à la « une », au fil des années.

3. PROCÉDÉS DES JEUX DE MOTS

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Les titres présentés ci-dessous à titre d’illustration ont été prélevés à la « Une » de Libération à partir du catalogue confectionné par Libération lui-même, La Une Libération 1973-1997, mais aussi au fil des jours pour les dernières années. Quels procédés sont donc opérés sur le signifiant par les « fabricants » des titres [18]  La plupart de ces procédés ont été établis dans notre... [18]  ? Les exemples seront regroupés ici en fonction du procédé déclenchant le jeu et non en fonction de la base sur laquelle celui-ci s’applique. Le double sens peut porter sur un seul mot, voire sur deux mots assemblés (motsvalises), sur un figement linguistique ou sur un figement culturel.

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Nous avons choisi de traiter ces procédés en fonction du degré de cassure du signifiant, allant des cas où le signifiant n’est pas modifié du tout (polysémie) pour aller vers une modification de plus en plus grande (homophonie > paronymie sur un signifiant > paronymie sur deux signifiants > parasynonymie). Dans tous les cas présentés de 3.1 à 3.4, il y a dédoublement du sens à partir d’un seul et même signifiant, mais le degré de convergence/divergence sémantique entre les deux varie considérablement d’un procédé à l’autre et d’un titre à l’autre. L’effet produit sur le parcours interprétatif effectué par le lecteur sera lui aussi très variable. En 3.5 nous aborderons d’autres procédés sur les mots des titres n’impliquant pas un dédoublement de sens. Nous retiendrons ainsi les différentes catégorisations présentées ci-dessus

3.1 Polysémie

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Les rédacteurs des titres peuvent mettre à profit le sémantisme des unités en jouant sur les phénomènes de polysémie, sans qu’il y ait de cassure du matériau phonique ou graphique : ce qui est en jeu alors, c’est le double sens d’une des unités. Deux sens sont construits, le sens figuré d’une part et le sens « littéral » de l’unité actualisée par le contexte d’autre part. Le jeu peut porter sur un figement – comme « casser sa pipe » en (7) – ou sur une unité autonome – comme « vedette » en (10) :

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(7) Brassens casse sa pipe (31 octobre-1er novembre 1981)

(8) La Grenade : ça se goupille mal pour Reagan (27 octobre 1983)

(9) Canal plus : la télé passe la quatrième (3-4 novembre 1984)

(10) Mort d’une vedette (18 janvier 1989)

(11) Très cher SMS (22-23 mai 2004)

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Dans (8), c’est l’association entre grenade etgoupille qui fait naître le jeu, apparenté au mot d’esprit, dans la mesure où les deux sens de « goupiller », au sein de l’expression familière « ça se goupille mal » et dans l’expression technique « goupiller une grenade », sont actualisés. Le même processus a lieu dans l’exemple (9), où le couple Canal +/quatrième, renvoie à la chaîne de télévision, tandis que l’expression passer la quatrième laisse à penser que cette nouvelle chaîne inaugure un changement radical dans le « paysage audiovisuel inchangé depuis dix ans ». Quant à la formule très cher (11) en rapport avec le type de message SMS, les deux sens de cher sont activés. L’interaction entre l’image, un téléphone portable dans lequel s’inscrit le titre, et le message écrit rend l’interprétation plus délicate à la première lecture. Les deux sens ne s’excluent nullement l’un l’autre; au contraire, ils fonctionnent en parfaite harmonie, puisqu’il s’agit aussi bien de l’utilisation très appréciée des textos par les jeunes que de leur cherté.

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Pour le choix d’un des deux sens, il faut souligner l’importance de la photo accompagnant souvent la « Une » de Libération, surtout au cours de la dernière décennie. En interaction avec le titre, la photo précipite la lecture de tel ou tel sens. Il en va ainsi pour le titre (7) où figure une photo de Brassens, la pipe à la bouche. Pour le titre (10), en plus de la photo, les connaissances culturelles sont aussi mises à profit pour faire naître le jeu de mots. En effet, le mot « vedette », renvoie à la « mère Denis », devenue une star de la publicité télévisée dans les années soixante-dix-80, après avoir vanté les qualités de la machine à laver de la marque « Vedette ». Ici, le sens second est bien caché et se dissimule « au point d’échapper à un lecteur sans malice » (Todorov : 290). Quant à l’effet produit par le procédé, il consiste pour la plupart de ces énoncés en un simple « clin d’œil » lancé par le rédacteur à son lecteur : on tente de capter ses connaissances linguistiques et culturelles. Pour ce qui est de l’enjeu du procédé, il faut sans doute mettre à part le titre (8) où l’emploi de l’expression « mal se goupiller » ajoute au simple « clin d’œil » ludique et complice au lecteur une touche d’impertinence vis-à-vis des forces américaines.

3.2 Homophonie

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Avec l’homophonie, l’identité phonique entre le terme substitué et son substituant est totale, mais il y a une différence graphique. Il en va ainsi pour les mots mère et mer, les talons et l’étalon, pèse et pèze, point et poing, fin et faim et la paire ère /air, dans les titres suivants :

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(12) Palestiniens : la mer patrie (21 décembre 1983)

(13) Le sexe dans l’étalon (21-22 février 1987)

(14) Boxe : un combat qui “pèze” lourd (6 avril 1987)

(15) Tyson : mise au poing (28 juin 1991)

(16) Un jour sans faim (16 octobre 2003)

(17) L’air de la crise (27 avril 2004)

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Les titres (12)-(17) sont aussi hétérogènes en ce qui concerne le « socle » sur lequel s’opère la substitution. L’homophonie s’applique aux figements linguistiques mise au point (15) et sans fin (16), tandis que dans les autres, seule une unité lexicale ancrée dans un co-texte plus ou moins mémorisé appelle un autre sens : la mère patrie (16), dans les talons (17), peser lourd (18) et l’ère de la crise (21). Sur l’axe syntagmatique c’est le sens du mot graphique qui s’impose, tandis que « résonne » en filigrane le sens des unités originelles. Pour les titres, (12), (13), (15) et (16) en particulier, le procédé de dédoublement du sens est tout à fait clair, nous semble-t-il. Les deux sens des unités mère/mer, les talons/l’étalon, point/poing et fin/faimsont également compréhensibles, même s’ils ne sont pas sur le même plan. L’exemple (17) renvoie à la crise que vit l’industrie de la musique à notre époque : l’air (musical) se substitue donc à l’ère de la crise (économique).

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Le fait qu’il s’agisse de titres de presse est primordial dans l’interprétation du double sens. Ainsi dans les titres en forme de parataxe (Sullet-Nylander 1998), comme (12) et (15), le domaine de l’actualité traitée sous forme de macro-thème, constitue un indicateur du sens à saisir. L’unité intruse est ainsi captée dans son sens contextuel avant même que le sens courant ne soit saisi. Étant donné le moule lexico-grammatical dans lequel s’inscrit la figuration, l’interprétation ne débouche sur aucune ambiguïté. L’apport sémantique engendré par la substitution homophonique varie assez considérablement, et même si le jeu n’est jamais tout à fait gratuit, en ce sens qu’il trouve toujours sa raison d’être dans un des points de l’actualité et/ou dans un commentaire du journal, les connotations ludiques y sont dominantes. Ceci est particulièrement le cas dans le titre (14) où « pèze » (=argent) se substitue à « pèse », pour dire que le combat de boxe en question coûte cher (600 millions de francs) et dans le titre (13) où il est fait allusion à l’expression « avoir l’estomac dans les talons », alors que l’article traite du fait que, pour des raisons financières, les éleveurs imposent un étalon-reproducteur à leurs juments. Il est pourtant des sujets sur lesquels il est bien plus tabou de « plaisanter »; ainsi, le titre (16) renvoie-t-il à une journée mondiale (16 octobre 2003) contre la faim dans le monde, alors qu’une « personne meurt de faim toutes les 4 secondes » [19]  Extrait du sous-titre (Libération 16 octobre 2003) [19] . Le titre (12) concerne l’embarquement de 4000 Palestiniens et d’Arafat sur des navires grecs à Tripoli le 20 décembre 1983.

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Selon les critères d’A. Grésillon et D. Maingueneau (1984) concernant les conditions d’emploi et les modifications du signifiant et du signifié, le titre (15) est le plus réussi. En effet le titre Tyson : mise au poing renvoie à un match de boxe entre Mike Tyson et Donovan Ruddock. Ce match « sera aussi une réponse aux questions sur l’avenir de Tyson » (= mise au point). Il y a ici une convergence sémantique parfaite. À l’instar de ce qu’observent A. Grésillon et D. Maingueneau (1984) à propos du détournement de proverbes, nous dirons que plus la similitude, dans la syntaxe comme dans le signifiant, entre l’expression originelle et l’expression substituée dans le titre est grande, plus fort est l’effet obtenu.

3.3 Paronymie

3.3.1 Paronymie sur un seul signifiant

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La paronymie consiste à substituer un élément à un autre qui lui est proche phonétiquement, comme dans les titres suivants [20]  Le Grand Robert (1990 : 114) définit les paronymes... [20] . Il y a donc ici une modification plus grande du signifiant :

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(18) Le Larzac, causse du peuple (16 mars 1976)

(19) L’appel du 18 joint (18 juin 1976)

(20) Ben Johnson, médaille dope (27 septembre 1988)

(21) Petit écran à la fois (20 novembre 1991)

(22) Crédit Lyonnais : le coût du risque (30 mars 1993)

(23) Sartre, l’enfer du décor (6 juin 1994)

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Une relation de paronymie est en jeu dans les titres (18) à (23) où les paronymes causse, joint, dope, écran, coût et enfer se substituent à cause(dans la cause du peuple), juin (dans l’Appel du 18juin), d’or (dans médaille d’or), et grand (dans le groupe petit et grand), goût (dans le goût du risque) et envers (dans l’envers du décor). Aucune des expressions sur lesquelles s’opère la substitution d’un mot pour un autre n’est à proprement parler figée. Pourtant nous considérons qu’à un degré moindre, il y a bien une mémorisation préalable qui crée une attente chez le lecteur ; cette attente est ensuite trompée par l’intrusion du paronyme. En ce qui concerne le niveau de symbolisation et la hiérarchie des sens des deux unités, on note une différence très nette entre (18), (22) et (23) d’un côté et (20) et (21) de l’autre. En effet, « causse », « coût » et « enfer » peuvent tout à fait être dénotés seuls, sans que le sens second ne soit actualisé. Il en va autrement dans (20) et (21) qui, du fait de l’inacceptabilité grammaticale du syntagme, imposent le sens du mot intrus. Quant au titre (19), nous le considérons plus neutre du point de vue de la hiérarchie des sens. Le côté ludique est très marqué dans la mesure où il ressort une certaine gratuité de la substitution, compte tenu du contraste entre l’énoncé auquel il est fait allusion et faisant autorité : L’appel du 18 juin 1940 du Général de Gaulle et le sujet de l’article. « L’appel du 18 joint » est le titre d’un Manifeste pour la dépénalisation du cannabis.

34

Ces titres de « unes » illustrent la variété des sujets [21]  Questions socio-politiques comme l’agrandissement du... [21] sur lesquels s’appliquent les jeux de mots. Quel que soit le sujet traité, le jeu de mots n’implique pas ici de prise de position « politico-idéologique » très marquée sur l’actualité de la part du journal. Le procédé discursif à l’œuvre révèle plutôt le souci de capter l’intérêt des lecteurs, ce qui ne se fait pas sans une légère dose de complicité moqueuse vis-à-vis des événements rapportés.

3.3.2 Paronymie à partir de deux signifiants (mot-valise)

35

Dans notre corpus figurent des titres pour lesquels nous associons le procédé à l’œuvre de celui de paronymie, dans la mesure où il y a assemblage de deux mots en un seul débouchant sur un paronyme, même si la ressemblance phonétique est très approximative. En voici trois exemples :

36

(24) Le trésor de Tontonkhamon (4 mars 1988)

(25) Le Raffarindum (27-28 mars 2004)

(26) Acharnement chirapeutique (31 mars 2004)

37

Le titre (24) renvoie à l’inauguration de la Pyramide du Grand Louvre par François Mitterrand (« Tonton ») en 1988 : un titre tout aussi « spectaculaire » que l’événement qu’il couvre. Les titres (25) et (26) se rapportent à l’actualité politique du printemps 2004, lors des élections régionales. À travers le titre (25), Libération laisse entendre à ses lecteurs que le sort du Premier ministre Raffarin dépend du résultat de la droite au deuxième tour des élections régionales. Pour le titre (26), Libération met en avant son scepticisme, ainsi que celui de la gauche et de la droite, sur le fait que Jacques Chirac ait reconduit Raffarin dans sa fonction de Premier ministre après les mauvais résultats obtenus par la droite aux élections régionales de 2004. Dans les pages intérieures couvrant cet événement, on parle même de « rapiéçage » à Matignon.

38

Pour ces trois derniers exemples, il est bien délicat de parler de hiérarchie de sens. L’amalgame des deux signifiants en un débouche sur l’impossibilité d’actualiser l’un des deux, mais le procédé permet au rédacteur d’exprimer son point de vue critique sur l’actualité politique, de manière assez subversive. Le titre des quotidiens tel que nous l’avons décrit auparavant (Sullet-Nylander 1998) se situe le plus souvent dans le mode discursif de l’événement rapporté (Charaudeau 1997) [22]  Dans son modèle d’analyse du discours médiatique, P.... [22] ; même si le commentaire n’y est pas absent, il reste relativement discret. Les titres (24)-(26) s’inscrivent pleinement dans celui de l’événement commenté.

3.4 Parasynonymie

39

Dans les exemples suivants, les unités substituées sont en rapport de parasynonymie les unes avec les autres. Il n’y a pas de similitude phonique, mais une simple proximité sémantique, parfois très approximative :

40

(27) Et dieu nomma la femme (16 mai 1991)

(28) Mururoa son amour (6 septembre 1995)

(29) Samuel Fuller a éteint son cigare (1-2 novembre 1997)

(30) L’arme de démission massive (10 mars 2004)

41

Ainsi les titres (27) et (28) basés sur deux figements culturels : Et dieu créa la femme (film de Roger Vadim 1956) et Hiroshima, mon amour (film d’A. Resnais de 1960, scénario de M. Duras). Le titre (29) opère une double substitution sur les unités casser/éteindre et pipe/cigare, à partir du figement linguistique casser sa pipe. On a affaire à une double association in absentia, grâce à laquelle s’opère un enrichissement sémantique. Le titre (30), où démission se substitue à destruction, renvoie au conflit entre les chercheurs et le gouvernement français, pendant lequel de nombreux chercheurs ont posé leur démission pour protester contre le manque de ressources accordées à la recherche.

42

Le procédé est très réussi en (27) par exemple, où se retrouve intact le ton sentencieux de « Et dieu créa la femme », rapporté à la nomination d’Edith Cresson comme Premier ministre par François Mitterrand. La même analyse peut être faite pour le titre (28) où la force illocutoire originelle de l’énoncé Hiroshima mon amour est transposée à la situation de septembre 1995 où Jacques Chirac procédait à des essais nucléaires dans l’atoll de Mururoa. L’effet de dramatisation est d’autant plus fort dans cette « Une » qu’y figure une photo truquée grand format de Jacques Chirac avec la moitié du visage déformée par des radiations.

3.5 Autres jeux avec les mots de l’actualité à la “Une”

43

Le journal emploie d’autres procédés pour mettre l’actualité en scène de manière incitative. On parlera plutôt ici de jeux avec les mots de l’actualité que de jeux de mots, car il n’y a pas de dédoublement de sens sur une ou plusieurs unités. Le jeu porte sur l’assemblage des mots dans l’énoncé et sur leur ressemblance ou dissemblance sémantique ou phonétique.

3.5.1Antithèse

44

Dans les titres suivants, la figure d’antithèse ou rapprochement de deux mots antonymes, crée un effet d’ironie.

45

(31) « Ouvrons les yeux, la télé est fermée » (15 février 1974)

(32) Ils ont osé : les pauvres sont riches… (4 juin 1981)

(33) Attentat contre Greenpeace : une bombe dans le pacifisme (12 juillet 1985)

46

Le titre (31) est une parodie d’un slogan de mai 1968 : « Fermez la télé et ouvrez les yeux ». Pour (32), qui renvoie aux mesures prises par les socialistes au lendemain de l’élection de François Mitterrand : « SMIC : + 10 %. Allocations familiales : + 25 %. Vieillesse : + 20 %. Handicapés : + 20 % », l’ironie est évidente, surtout après lecture du chapeau « Mais que vont-ils faire de tout cet argent ? Parions que sans s’apercevoir qu’ils sont devenus riches, ils vont continuer de se comporter comme des pauvres ». Les points de suspension constituent un élément graphique de plus pour une interprétation ironique du message. Avec l’exemple (33), on se rapproche de la figure d’oxymoron [23]  L’oxymoron consiste à mettre deux antonymes en relation... [23] , même si les mots en rapport antonymique (bombe/pacifisme)ne figurent pas dans un seul syntagme. Comme le note R. Landheer (2001 : 352) à propos d’autres énoncés paradoxaux, même si la combinaison d’éléments lexicaux antonymiques nous choque à première vue, le parcours interprétatif est facilité grâce à un « mécanisme de dissimilation sémantique » faisant partie intégrante de notre compétence linguistique.

3.5.2 L’allitération et l’assonance

47

Tout comme dans les slogans publicitaires (Grunig 1990), l’allitération et l’assonance sont très présentes dans les titres de “unes” de Libération tout au long de la période. En voici quelques exemples :

48

(34) Pilule du soir, espoir (7 novembre 1979)

(35) Croisière sur le Rhin d’Airain (26 novembre 1986)

(36) La casse et la classe (17 août 1987)

(37) La loi Evin n’est pas soluble dans le vin (3 mars 2004)

(38) Abstention piège à cons (17 mars 2004)

49

À la fonction ludique s’ajoute ici la fonction poétique du message.

50

Il est plus difficile de mesurer les effets produits sur l’interprétation des titres par le lecteur, étant donné qu’il n’y a pas de modification de signifié, seul le matériau phonique est touché. Pourtant pour le titre (37) touchant à la loi sur la promotion publicitaire de l’alcool (= Loi Evin) et pour (38), le commentaire du journal est perceptible. Dans les autres titres l’allitération et l’assonance n’altèrent pas le sens des messages, mais elles en accentuent la force poétique [24]  Le titre (34) traite de l’utilisation de méthodes contraceptives... [24] .

3.5.3. Jeux sur le mélange des registres de l’oral et de l’écrit

51

Il n’est pas rare que le quotidien affiche un style oral dans les titres de la « Une ». L’impertinence de Libération étonne parfois, comme dans les titres (39) et (40) appartenant à la même « Une » (26 octobre 1976) rédigée en hommage à Raymond Queneau, « l’écrivain pataphysicien », décédé la veille :

52

(39) À koa servent les kokomissions d’enket parlementateurs ?

(40) Mon cul ! Vive Zazie !

53

Ce jour-là, Libération rédige toute sa « Une » en parodiant Queneau, lui-même virtuose de la parodie et de l’oulipisme, une « transformation de texte à fonction purement ludique » (Genette 1982 : 74). Jeux de mots-calembours, orthographes erronées et onomatopées sont donc à l’honneur : « Libération récrit ça une, une, une en chantonnant boum, boum, cette mélopée pouêt, pouêt qu’aurait ptêt plu à l’homme qui, selon ses mots, disait merde à la postérité […] Suit un petit mot qu’on a reçu de Guégan page trois qui a comme nous l’estomac chargé de lipogrammes bâtons, lettres et têtes à queue très très nô ».

54

Une autre « Une » faisant date dans le grand livre de « unes » de Libération est celle du 30 mai 1980, entièrement consacrée à la visite du pape à Paris :

55

(41) Le Pape à Paris et pape à ti et pape à ta et pape à tati et pape à tata

56

À l’insolence de ce titre de « Une » exceptionnellement long qui reprend une onomatopée évoquant un long bavardage (« et patati ! Et patata ! ») s’ajoute, en bas de page, celle de deux autres textes : « Sentez ici. Le journal est en odeur de Sainteté : toutes ses pages sont parfumées à l’encens », puis « Vade retro papanas ».

57

Le titre (42) joue aussi sur la transposition du code oral à l’écrit. Il s’inscrit en très gros caractères à la « Une » où figure également le surtitre : « Le traité de Maastricht est ratifié a une courte majorité » :

58

(42) OU… I (21 septembre 1992)

59

Les points de suspension à l’intérieur du « oui » transmettent sans ambiguïté la réserve avec laquelle les Français ont dit « oui » au traité (50,9 %). Par le biais de l’« oralité transcrite » (Tuomarla 2003), le journal joue ici non plus sur les mots, mais sur le mélange des registres et réussit en un nombre minimal de signes à condenser le nectar de l’actualité.

60

En rapport avec le thème de l’oralité à l’écrit, notons enfin qu’un certain nombre de « unes » sont des énoncés en discours rapporté direct témoignant eux aussi du parti pris du journal de faire figurer les propos tels quels, dans leur oralité originelle. Trois exemples :

61

(43) « Et la vérité sur les écoutes du Canard ? »

- « Ah, c’est trop tard madame placard ! » (1er novembre 1978)

(44) « C’est un mec, y meurt » ( 20 juin 1986)

(45) « 68, c’est trop vieux, 86, c’est mieux » (26 novembre 1986)

62

Le dialogue transcrit en (43) parodie le style du Canard Enchaîné, lui-même friand d’oralité dans ses titres, et renvoie à l’« affaire des plombiers » [25]  Un soir de décembre 1973, un journaliste et administrateur... [25] ou l’affaire des écoutes téléphoniques du Canard Enchaîné; la cour d’appel d’Amiens venait de déclarer qu’il y avait prescription de l’action publique, les faits remontant à plus de trois ans ». La position de Libération concernant l’issue de cette affaire est clairement exprimée, à travers l’emploi du mot « placard » renvoyant à l’expression « mettre au placard », signifiant étouffer (une affaire), mais aussi par la présentation de l’événement sous forme de minidialogue, très rare dans un titre. Avec le titre (44), Libération annonce la mort de Coluche en reprenant une phrase très célèbre appartenant à l’un des sketches du comédien, virtuose de l’oralité. Quant à (45), il reprend le slogan clamé par les lycéens lors des mouvements de grève contre la loi Devaquet en 1986; ceux-ci inscrivent leur action dans la lignée des événements de mai 1968. Dans ces trois derniers exemples, le journal reprend à son compte, par l’emploi du discours direct, les paroles qu’ils rapportent et se place ainsi aux côtés d’acteurs du monde social dont il partage largement les valeurs.

4. AU FIL DES JOURS : CHANGEMENTS ET CONTINUITÉ

63

Libération paraît cinq ans après mai1968, « grande fête de clôture des décennies de l’après-guerre tout en annonçant, de manière plus culturelle encore que politique, l’ère de la mondialisation » (July 1997). Ce quotidien se situe donc symboliquement au confluent de deux grandes époques de notre histoire contemporaine. Serge July refuse pourtant l’appellation « journal d’opinion » pour son quotidien, celui-ci n’ayant aucun lien avec un parti politique. L’engagement de Libération n’est pas de nature partisane et son directeur préfère parler d’un journal engagé « en faveur de la société » [26]  Interview de Serge July sur Internet (« Libération... [26] . Ce sont non seulement les mouvements sociaux de la fin des années soixante, mais aussi toute une « contre-culture » rock qui constituent le « cocktail de base » du style du quotidien à sa naissance. Autant du point de vue idéologique que langagier, on y trouve des traces de ces croisements. L’hétérogénéité langagière des titres en est une pièce maîtresse, comme en témoignent les multiples interdiscours et intertextes.

64

Le slogan promotionnel du journal est : « Le quotidien qui se rappelle que la terre tourne » [27]  Propos de Serge July dans sa préface à La Une Libération... [27] . À sa naissance, Libération s’oppose à la presse quotidienne de l’époque que Serge July qualifie de « monument d’académisme ». Les titres de la « Une » répertoriés ci-dessus, autant par leurs configurations très variées que par les interdiscours et les intertextes qu’ils mettent en jeu, sont la preuve du démarcage que Libération opère au sein de cet académisme ambiant. Par les jeux de mots et les jeux intertextuels, ce quotidien inscrit l’actualité dans une dynamique interdiscursive.

65

Sur les 245 « unes » répertoriées par le quotidien lui-même de 1973 à 1997, environ 80 comportent des titres avec des jeux de langage répondant aux critères étudiés ci-dessus, ce qui équivaut à environ 33 % du corpus. Afin de pouvoir juger de manière plus précise de l’ampleur du phénomène, nous avons comparé les résultats basés sur le corpus confectionné par Libération lui-même à deux corpus autonomes : l’un ayant servi de base à notre thèse (139 « unes » de Libération prélevées sur une semaine en 1992, une semaine en 1994 et une semaine en 1997) [28]  Dans notre thèse, l’analyse portait sur les « unes »,... [28] , l’autre constitué des gros titres de « unes »de Libération du 2 juillet 2002 au 30 juin 2004. Dans le premier corpus (92/94/97) les titres de « unes » comportant des défigements constituent environ 10% de la totalité. En ce qui concerne les « unes » prélevées de 2002 à 2004, les jeux de mots et défigements correspondent également à un peu plus de 10 % de la totalité. On peut sans doute expliquer la différence d’ampleur du phénomène par le fait que le journal, en opérant une sélection de 245 « unes » (sur 7284 réalisées au 15 octobre 1997) choisit non seulement celles qui annoncent un événement majeur à leurs yeux, mais aussi, celles qui constituent une réussite du point de vue graphique et langagier. On voit pourtant que quel que soit le type de prélèvement, les titres avec jeux de mots ne représentent jamais la majorité des corpus, même à la « Une » qui est pourtant considérée, nous l’avons vu plus haut, comme un terrain particulièrement propice aux jeux de langage et aux formules frappantes. Il faut pourtant souligner qu’une partie des jeux de langage plus implicites que d’autres échappent sans doute à l’observateur, voire aux énonciateurs eux-mêmes. Nous l’avons vu ci-dessus avec le titre (10), Mort d’une vedette, en particulier, un sens peut en cacher un autre de manière tout à fait subtile au point d’échapper à bon nombre de destinataires. Il est donc pour le moins délicat de mesurer l’ampleur du phénomène de manière précise.

66

Dans les années soixante-dix, la « Une » est encore une page « comme les autres » et l’abondance de textes limite l’emploi de jeux de mots. Outre le fait que les titres avec jeux de mots augmentent sensiblement dans les années quatre-vingt, sans doute sous l’influence du discours publicitaire et de sa forte expansion dans ces années-là, les procédés de fabrication, eux, ne varient guère au fil des années. La grande majorité des titres joueurs reprennent le principe de la substitution d’un mot pour un autre à partir d’un approximatif du signifiant isolé ou dans un moule figé. On voit très nettement à partir des années quatre-vingt, la place de plus en plus grande prise par le gros titre, allant parfois jusqu’à éclipser tout le reste. Il en va de même pour la photo qui devient l’élément essentiel. Ainsi la « Une » consacrée à la mort de Jean-Paul Sartre (17 avril 1980) constitue-t-elle une « première » dans la mesure où il n’y figure aucun titre. La photo de Jean-Paul Sartre occupe toute la première page avec une citation du philosophe-écrivain, initiateur de Libération, en bas de page : « Ce que j’aime en ma folie, c’est qu’elle m’a protégé, du premier jour, contre les séductions de l’« élite » : jamais je ne me suis cru l’heureux propriétaire d’un « talent » […] que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui » [29]  Citation extraite de Les Mots (1964). [29] . Ce texte est un autre témoignage du démarcage opéré par Sartre et donc par Libération, vis-à-vis d’une certaine élite. On affirme ici aussi la nécessité de mélanger les genres et de faire entendre des voix diverses. Les jeux de langage et les titres renvoyant à divers discours oraux ou écrits en sont une manifestation évidente.

67

Au cours des trente dernières années, un nombre relativement important de « unes » sont consacrées à l’annonce de la mort de personnalités célèbres. Il n’est pas sans intérêt de mettre ce thème en rapport avec le phénomène langagier étudié ici. La mort et les jeux de mots sont-ils compatibles ? Hormis les titres déjà analysés ci-dessus (« Un acteur nommé désir »; « Brassens casse sa pipe »; « Tout fou Lacan » ; « Samuel Fuller a éteint son cigare » et « C’est un mec, y meurt »), l’annonce est faite, le plus souvent, de manière neutre, sans jeu de mots (« Jean-Paul Sartre est mort » (16 avril 1980); « La mort de Mendès France » (19 octobre 1982); « Michel Foucault est mort » (26juin 1984); « Michaux est mort »/« Truffaut est mort » (22octobre 1984), etc.). On ne décèle pas, de la part du quotidien, la volonté de transgresser certains codes culturels, en titrant systématiquement par un jeu de mots. Dans bien des cas, la nouvelle est portée à l’aide d’une photo grand format de la personne défunte, tandis que le titrelégende consiste en un hommage rendu à son univers ou à son œuvre. En voici trois exemples [30]  Le titre (46) est inscrit en très gros caractères sur... [30]  :

68

(46) Une femme (15 avril 1986)

(47) L’ange passe (7 mai 1992)

(48) Le ravissement de M. D. (4 mars 1996)

69

Pour (46), l’allusion porte sur toute l’œuvre « féministe » de Simone de Beauvoir, tandis que (47) et (48) peuvent être classés parmi les défigements culturels : (46) annonce la mort de Marlène Dietrich en faisant référence à « L’ange bleu » de John von Sternberg (1930), dans lequel jouait l’actrice à ses débuts. Quant au titre (48) concernant la mort de Marguerite Duras, il s’appuie sur le titre d’une de ses œuvres : Le Ravissement de Lol V. Stein (1964). Quel que soit le style du titre annonçant la mort d’un personnage célèbre, l’effet produit n’est jamais aussi « subversif » que dans le premier titre de Charlie Hebdo évoqué au début de cet article, à propos de la mort du Général de Gaulle. À ces occasions, l’interaction entre la photo et le titre, imprimé comme une épitaphe, crée plutôt un effet de solennité.

70

Il est un autre changement qui tient à la forme du journal dans son intégralité, mais aussi au thème traité dans l’article. En effet, Libération depuis un certain nombre d’années fait, à sa dernière page, le portrait d’un personnage ou d’un phénomène. Nous avons noté que ce portrait est quasi systématiquement titré par un jeu de mots et celui-ci relève pleinement des catégories présentées plus haut. Il joue à plein sur la substitution d’un terme pour un autre, sur l’allusion à un sens plutôt qu’à un autre et sur la relation dialogique entre ces deux sens. En voici quelques exemples, dont le chapeau deuxième élément central du paratexte, donne au lecteur tous les éléments pour interpréter le jeu de mots [31]  Nous rapportons ici le chapeau correspondant à chacun... [31] .

71

(49) Une étoile aînée (10 juin 2003)

(50) Très culotté (5 avril 2004)

(51) Mâle d’amour (9 avril 2004)

(52) Le free son maltais (18 avril 2004)

72

Le fait que le « portrait » de la dernière page soit quasi systématiquement un titre-jeu de mots est à mettre en rapport avec le genre de l’article. La nouvelle présentée autorise une plus grande liberté créatrice de la part du fabricant du titre, dans la mesure où ces portraits sont souvent empreints de légèreté – (50), (51) et (52) en particulier. Le lecteur de Libérationdevra-t-il dorénavant passer directement à la dernière page pour se délecter de jeux de mots ? Une chose est sûre, la « une » n’en a pas l’exclusivité.

5. CONCLUSION

73

Les jeux de mots des titres qui viennent d’être analysés portent sur un socle aussi bien linguistique que culturel; ils sont souvent mis en œuvre par un nombre restreint de procédés portant sur un signifiant unique [32]  Dans le corpus sur lequel cette étude a porté ne figure... [32] . Nous avons cependant observé qu’à côté de procédés de fabrication classiques, il existe d’autres jeux langagiers dont le moteur essentiel est l’allusion. La plupart des jeux de mots analysés dévoilent un usage ludique et poétique de l’allusion, mais aussi une très nette volonté de rendre l’information plus signifiante en lui donnant du relief et en la replaçant dans un espace culturel et linguistique commun aux rédacteurs et à leurs lecteurs, témoignant aussi d’une connivence étroite entre eux. Ajoutons aussi dans bien des cas, et particulièrement pour l’actualité politique, la volonté du journal, dès le titre, de faire valoir son opinion vis-à-vis de l’actualité, celui étant alors empreint d’ironie, voire de sarcasme. Ceci est particulièrement saillant lorsque le journal use de procédés très marqués, comme dans les titres paronymiques à deux signifiants tels (24)-(26). L’effet de concentration de sens caractéristique de tout énoncé préfabriqué (plus ou moins figé) s’accorde bien avec la fonction première du titre qui est celle de donner l’essentiel de l’information. Le phénomène étudié enrichit l’information en instaurant un espace intertextuel où chaque titre allusif donne au message une plus grande portée et le situe dans une chaîne discursive et interdiscursive, constituée de l’ensemble des énoncés titrés antérieurs, mais aussi d’autres types d’énoncés par lesquels le journal inscrit l’actualité dans l’histoire. Par le jeu de langage, le journaliste de la rédaction technique, fabricant du titre, instaure des connotations variant d’un lecteur à l’autre compte tenu du rapport souvent indirect entre l’intertexte et la nouvelle développée dans l’article. L’étude menée ici renforce la position prise dans nos précédents travaux (Sullet-Nylander 1998) : bien qu’intimement lié aux autres unités textuelles du journal, le titre constitue un texte autonome, construit selon des règles qui lui sont tout à fait propres.

74

Au fil des années (1973-2004), la manière de jouer avec les mots de l’actualité change peu. Tout au long de la période, les jeux de langage sont présents à la « Une » de Libération, sans y être omniprésents. Ils constituent un élément caractéristique du genre titre de presse et témoignent de la continuité d’une certaine culture langagière.

75

À la « Une » de Libération, les différents domaines de l’actualité faisant l’objet de jeux de langage sont variés. Il s’agit aussi bien d’événements sociaux, culturels ou politiques. On peut sans doute s’interroger sur les enjeux de ces pratiques langagières sur le débat public, face au sérieux de bon nombre de sujets de l’actualité. Bourdieu (1996) dénonçait l’emprise de la télévision sur le champ de l’information en général, et sur la presse écrite en particulier qui cherche, par diverses stratégies touchant aussi bien au fond qu’à la forme, à présenter l’information en accentuant les effets de dramatisation. Le phénomène étudié ici participe certainement à ce mouvement d’ensemble du discours de la presse contemporaine. Des deux visées fondamentales du discours médiatique établies par P. Charaudeau (1997), les visées d’information et de captation, la deuxième est sans doute de plus en plus prégnante à la « Une » de ce journal.

76

À l’issue de cette étude des jeux de mots à la « Une » de Libération, faut-il conclure, que « seule la pénurie des signifiants explique l’existence de jeux de mots » [33]  Albéric Deville cité par Todorov (1978 : 306). [33] dans les titres de « unes » ? On peut sans doute expliquer l’emploi de jeux de langage dans les titres par les contraintes du genre et par la concurrence du monde audio-visuel sur l’écriture et sur les techniques rédactionnelles de la presse écrite. Pourtant le réemploi de structures et de textes préexistants, ainsi que la complexification des parcours interprétatifs qui en découlent, contribuent pleinement, selon nous, à l’enrichissement des procédés de communication.


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Notes

[1]

L’ouvrage constituant la plus grande partie de notre corpus s’intitule : LA UNE. Libération 1973-1997. Il est publié chez Plon Libération et comporte 245 « unes » sélectionnées de 1973 à 1997. Il s’agit d’une sélection relativement restreinte puisqu’à la date de parution de cet ouvrage, 7300 « unes » environ avaient été réalisées. Pour la période 1998-2003, les titres des « unes » ont été relevés au fil des jours et des semaines, de manière à la fois sauvage et sélective. Pour 2004, nous avons eu accès, grâce à la Bibliothèque Internationale de Stockholm, à tous les numéros de Libération. L’ensemble de notre corpus pour cet article représente environ 500 « unes ».

[2]

L’Équipe paraît à partir de 1946 et Le Canard enchaîné à partir de 1915 (sous le nom Le Canard Poilu).

[3]

À propos de la mort du Général de Gaulle survenue en 1970.

[4]

À l’instar de P. Charaudeau & D. Maingueneau (2002 : 325), nous parlerons d’interdiscours lorsqu’il y a un jeu de renvois entre des discours, sans reprise systématique d’une « configuration », tandis que l’intertexte est le produit d’une reprise de textes « configurés » et transformés par la suite.

[5]

Ces informations sont issues du site wwww. snd-fr. org/ news/ fullstory. php/ aid/ 62/ Libération. Les paroles entre guillemets sont celles d’Antoine de Gaudemar, directeur de la rédaction depuis octobre 2002.

[6]

Selon S. July, le numéro du 18 avril 1973 est vendu « à la criée ». C’est le 22 mai 1973 seulement que Libération est vendu dans les kiosques, c’est pourquoi les historiens de la presse retiennent en général cette dernière date.

[7]

Dans nos travaux antérieurs sur le titre de presse (Sullet-Nylander 1998), qui prenaient aussi en compte les rubriques politique, société et culture, nous avions constaté que cette dernière rubrique était la plus propice aux titres métaphoriques et/ou joueurs.

[8]

D’autres chercheurs se sont intéressés à la question. F. Rastier (1997 : 314) dit qu’il n’y a « jeu de mots » que « quand plusieurs parcours coexistent, fût-ce avec des degrés de plausibilité différents ». P. Charaudeau et D. Maingueneau (2002 : 130-132) définissent les connotations comme des valeurs « ajoutées », « secondaires », « périphériques ». Le connotateur ou signifiant de connotation peut-être aussi bien le matériel phonique, graphique, prosodique, syntaxique lexical ou référentiel. En ce qui concernele signifié de connotation, on distingue entre autres, les connotations stylistiques et énonciatives (affectives ou socioculturelles). Enfin, nous dirons avec ces auteurs que les connotations sont, dans le discours ordinaire comme dans les textes jouant sur les mots, secondes mais sûrement pas secondaires par rapport au contenu dénotatif.

[9]

Cette même distinction est opérée par P. Guiraud (1979 : 6-7).

[10]

Exemple de paronomase de Prévert emprunté à C. Kerbrat-Orecchioni (1977 : 39) : « J’aime mieux tes lèvres que mes livres ».

[11]

Ce terme est aussi employé par P. Fiala & B. Habert (1989) et par F. Rastier (1997).

[12]

A. Rey & S. Chantreau (1993 : VI et VII) définissent ces deux termes de la manière suivante : locution : « unité fonctionnelle plus longue que le mot graphique, appartenant au code de la langue (devant être apprise) en tant que forme stable et soumise aux règles syntactiques » ; expression : « réalité considérée comme une “manière d’exprimer quelque chose ”; elle implique une rhétorique et une stylistique ; elle suppose le plus souvent le recours à une “figure”, métaphore, métonymie, etc. C’est ici le sémantisme, avec ses complexités, son jeu entre contenus originels et effets de sens, qui est évoqué, plus que la forme linguistique…». Les auteurs précisent plus loin l’objet de leur dictionnaire : « des formes figées du discours, formes convenues, toutes faites, héritées par la tradition ou fraîchement créées, qui comportent une originalité de sens (parfois de forme) par rapport aux règles normales de la langue ».

[13]

(2) : annonce de la mort du psychanalyste Jacques Lacan ; (3) annonce de la privatisation de la première chaîne et de la présidence de Bouygues ; (4) à propos de la lutte contre le terrorisme (= le feu) par le Premier ministre et son gouvernement.

[14]

Les autres critères de figement pris en compte par M.H. Svensson (2004) sont la noncompositionnalité et la syntaxe marquée de l’expression, ainsi que le blocage grammatical des mots la composant.

[15]

À ce sujet, C. Kerbrat-Orecchioni (1977 : 126) parle de connotations par « allusion à un énoncé antérieur, faisant partie de la compétence culturelle de la communauté à laquelle s’adresse le message allusif ». Pour les slogans publicitaires, B. Grunig (1990 : 133) parle, elle, de « figement dans la langue et la culture française » et elle ajoute que, pour les publicitaires, ce sont les figements disponibles « dans le stock mémoriel des récepteurs » qui sont utilisables. Grâce à ces slogans publicitaires, aussi présents que les titres de presse dans l’univers textuel de la société, on peut retrouver des bribes de l’« horizon culturel » des Français (1990 : 134).

[16]

Cette allusion renvoie sans doute au fait qu’à l’époque, sous l’influence de Valéry Giscard d’Estaing, Président de la République de 1974 à 1981, les chants républicains en général étaient à l’honneur et le Chant du Départ en particulier constituait un sérieux concurrent à La Marseillaise jugée trop guerrière face à l’Europe.

[17]

Le PC et le FN obtiennent alors 9,8 % des suffrages chacun, ce qui équivalait à 36 sièges pour le PC et 33 pour le FN.

[18]

La plupart de ces procédés ont été établis dans notre thèse (Sullet-Nylander 1998). Dans de nombreux cas, on retrouve les mêmes que dans les slogans publicitaires analysés par B.N. Grunig (1990) et dans l’étude sur la connotation de C. Kerbrat-Orecchioni (1977).

[19]

Extrait du sous-titre (Libération 16 octobre 2003).

[20]

Le Grand Robert (1990 : 114) définit les paronymes comme des « mots phonétiquement voisins, homonymes à un phonème près », comme le couple éminent-imminent.

[21]

Questions socio-politiques comme l’agrandissement du camp militaire du Larzac en (18), la légalisation du cannabis en (8) ; questions sociales comme dans le titre (21), traitant de la montée fulgurante du Minitel en France; questions économiques comme dans (22) au sujet du Crédit Lyonnais, banque spécialisée dans la prise de risques; questions culturelles comme le titre (23) qui fait allusion à la mise en scène de la très célèbre pièce de Sartre, Huis clos, et enfin questions sportives (20) concernant le dopage de l’athlète du 100 mètres, Ben Johnson, en 1988 à Séoul.

[22]

Dans son modèle d’analyse du discours médiatique, P. Charaudeau (1997) définit trois modes discursifs : l’événement rapporté, l’événement commenté et l’événement provoqué.

[23]

L’oxymoron consiste à mettre deux antonymes en relation syntaxique (coordination ou détermination) : ex. « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles ». (Ducrot & Todorov 1972 : 354)

[24]

Le titre (34) traite de l’utilisation de méthodes contraceptives et de la pratique de l’avortement par neuf jeunes femmes ; la rime reprend celle du proverbe : Papillon du soir, espoir. Le titre (35) renvoie au fait que malgré toutes les catastrophes écologiques, le Rhin survit « souverainement » aux cataclysmes ; Le titre (36) rapporte les performances de Mansell et Piquet au Grand prix d’Autriche (Formule 1): beaucoup de casse mais aussi une grande avance sur les autres concurrents ; dans l’exemple (38), il s’agit des élections régionales pour lesquelles le journal craint que les abstentionnistes ne soient peu encouragés à aller voter.

[25]

Un soir de décembre 1973, un journaliste et administrateur du Canard Enchaînésurprend, en passant devant les locaux du journal, deux « plombiers » en plein travaux. Il s’est avéré plus tard que ces deux « plombiers » étaient en fait des agents de la DST occupés à poser des micros dans les bureaux du journal, afin d’identifier les personnes communiquant des informations sensibles au Canard. Le procès donnera raison à l’administration française ((http :// www. encyclopédie-enligne. com/ le_canard_enchaine).

[26]

Interview de Serge July sur Internet (« Libération est toujours en situation de contre-pouvoir ») à l’occasion des 30 ans de Libération (9 0ctobre 2003).

[27]

Propos de Serge July dans sa préface à La Une Libération 1973-1997.

[28]

Dans notre thèse, l’analyse portait sur les « unes », mais également sur les rubriques Société, Politique et Culture.

[29]

Citation extraite de Les Mots (1964).

[30]

Le titre (46) est inscrit en très gros caractères sur une photo de l’auteur du Deuxième sexe. (47) Chapeau : « Devenue une légende du cinéma avec sa Lola de « l’Ange Bleu », Marlène Dietrich est morte hier à Paris. Elle avait 90 ans ». (48) Chapeau : « Marguerite Duras est morte hier à son domicile parisien à l’âge de 81 ans ».

[31]

Nous rapportons ici le chapeau correspondant à chacun des titres (48) à (51) : (48): « Le soleil, 5milliards d’années, principal fournisseur d’énergie de la Terre et témoin privilégié de ses évolutions ». (49) : « Mark Roberts, 39 ans. Ce Britannique est le champion mondial du streaking, activité qui consiste à se mettre nu dans les situations qui offrent la plus grande visibilité ». (50) : « Nicolas Rey, 31 ans écrivain et chroniqueur, spécialisé en crise de la trentaine. Ex-bébé Beigbeder, il agace par son dandysme et séduit par sa mélancolie masculine ». (51) : « Gianni Zammit, 31 ans. Entre platines et parties, ce DJ, qui vit chez ses parents, cultive une notoriété modeste, baigne dans un milieu privilégié et reste attaché à son île ».

[32]

Dans le corpus sur lequel cette étude a porté ne figure aucun exemple d’antanaclase ou de paronomase correspondant à une double occurrence du signifiant. O. Ducrot & T. Todorov (1972) définissent l’antanaclase comme la « répétition d’un même mot avec des sens différents », tandis que la paronomase consiste en un « rapprochement de mots aux sons semblables mais aux sens indépendants ».

[33]

Albéric Deville cité par Todorov (1978 : 306).

Résumé

Français

Au sein du discours journalistique, le titre de presse est un lieu où s’inscrivent nombre de jeux de langage prenant appui sur un socle d’expressions et de constructions syntaxiques figées. Ce phénomène est dû aux contraintes scripturales et aux fonctions communicatives propres à l’énoncé-titre, mais aussi aux relations intertextuelles et interdiscursives qui le lient aux autres unités textuelles du journal et aux énoncés journalistiques circulant au fil des événements. Dans un premier temps, l’auteur de cet article étudie les différents procédés déclencheurs de jeux de mots et de défigements dans les titres des « unes » de Libération, ainsi que les effets de sens qui en découlent. Dans un deuxième temps, il s’agit de traiter cette vocation du titre de « une » aux renvois allusifs dans le contexte social et culturel du quotidien Libération, de sa naissance à nos jours (1973-2004), et d’en dégager les évolutions majeures et les enjeux pour la communication de l’information.

Mots-clés (fr)

  • Titres de presse
  • Intertextualité
  • Allusion
  • Jeux de langage
  • Figements- défigements
  • Effets de sens

English

Play on words and free expressions on the Front Page of the French daily Libération (1973-2004) At the heart of journalistic discourse, newspaper headlines are where playing on words most depends on a stock of idiomatic expressions and set syntactic structures. This is due to the scriptural constraints and communicative functions inherent to the headline itself but also to the intertextual and interdiscursive relations connecting it to the other texts in the paper and to the reports that circulate according to the event considered. We first study the various procedures that unleash puns and free otherwise set expressions in the main titles of the daily Libération, and the meanings such procedures produce. We then discuss that vocation of the paper’s headlines since its foundation (1973-2004), i.e. to allude to the social and cultural context on its front page, and we attempt to discern the major changes that have taken place and how they affect the way news are reported.

Mots-clés (en)

  • Headlines
  • Intertextuality
  • Allusion
  • Play on words
  • Free expressions
  • Meaning produced

Plan de l'article

  1. 1. INTRODUCTION
  2. 2. JEUX DE MOTS ET DÉFIGEMENTS : PRÉALABLES THÉORIQUES
  3. 3. PROCÉDÉS DES JEUX DE MOTS
    1. 3.1 Polysémie
    2. 3.2 Homophonie
    3. 3.3 Paronymie
      1. 3.3.1 Paronymie sur un seul signifiant
      2. 3.3.2 Paronymie à partir de deux signifiants (mot-valise)
    4. 3.4 Parasynonymie
    5. 3.5 Autres jeux avec les mots de l’actualité à la “Une”
      1. 3.5.1Antithèse
      2. 3.5.2 L’allitération et l’assonance
      3. 3.5.3. Jeux sur le mélange des registres de l’oral et de l’écrit
  4. 4. AU FIL DES JOURS : CHANGEMENTS ET CONTINUITÉ
  5. 5. CONCLUSION

Pour citer cet article

Sullet-Nylander Françoise, « Jeux de mots et défigements à La Une de Libération  », Langage et société 2/ 2005 (n° 112), p. 111-139
URL : www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2005-2-page-111.htm.
DOI : 10.3917/ls.112.0111


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