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Analyse syntaxique d’un corpus oral recueilli au Nouveau-Brunswick/CanadaLe français acadien. Analyse syntaxique d’un corpus oral recueilli au Nouveau-Brunswick/Canada raphaële WiesMatH L’Harmattan, 2006
Le français acadien est l’un des plus archaïques des français parlés en Amérique du Nord. il est bien vivace (en tout cas au Nouveau-Brunswick), au contraire de la plupart des autres variétés natives nord-américaines (Canada et Etats-unis), qui, en dehors du québécois et de l’ontarien, sont en stagnation ou en obsolescence. La jeune romaniste allemande Raphaële Wiesmath est une spécialiste de l’acadien, prenant ainsi place dans une lignée, encore assez peu représentée du moins en France, de réflexion sur l’ampleur de la variation diatopique dont est susceptible la langue française.
2 Le corpus récolté par RW dans la région de Moncton est présenté dans le CR-ROM joint (dans lequel différents fichiers donnent les conventions de transcription, la présentation des situations, et 14 enregistrements avec leur transcription). Sur les 16 heures exploitées dans l’étude, 8 sont présentées et transcrites dans le CR-ROM. Ces 8 corpus sont « authentiques », ou « naturels », c’est-à-dire que leur production sociale n’a pas été le produit de la sollicitation par le linguiste, à la différence de ces corpus sur base d’entretiens, plus faciles à récolter, certes, mais dont la monotonie de situations offertes laisse planer le soupçon de ne pas permettre l’accès à bien des aspects de l’échange langagier. Le corpus réuni par RW comporte 7 enregistrements de proximité et 7 enregistrements de distance (selon les termes de Koch & Œsterreicher, 2001, qui ne recouvrent qu’en partie l’opposition informel/formel). Les enregistrements de proximité sont des conversations ordinaires entre familiers, auxquelles RW participe de façon discrète ou passive ; les enregistrements de distance sont publics, comme des enregistrements de radio, des cours ou des conférences.
3 un premier chapitre rappelle la situation sociolinguistique du Nouveau-Brunswick, avec 240 000 locuteurs immergés dans une province majoritairement anglophone ; et il présente les particularités de ce français acadien, selon l’état des connaissances auquel sont parvenus les déjà assez nombreuses descriptions antérieures. un deuxième chapitre présente les options théoriques des deux auteurs qui constituent les références principales de RW, Robert Chaudenson et Wolfgang Raible. L’inspiration chez Chaudenson est celle de la théorie du « français zéro », dont l’un des exposés les plus complets figure dans Chaudenson et al. 1993. La deuxième référence est constituée par la réflexion du romaniste allemand Raible, dont le modèle syntaxique est très peu connu en France (on en trouvera un exposé en anglais dans son article de 2001, et RW en présente une synthèse très efficace, aux pages 68-74). Car l’une des originalités de l’étude de RW est de porter avant tout sur la morpho-syntaxe, aspect bien moins fréquemment étudié que le phonique et le lexical dans les travaux sur la variation. Le modèle de Raible concerne les énoncés complexes, plus particulièrement les modalités de jonction de propositions, qui sont classées selon une échelle allant de 1 à 10, du plus « agrégatif » (l’asyndète) au plus « intégratif » (les prépositions et les infinitifs). Le nombre d’étapes intermédiaires montre que la subordination ne constitue pas le comble de l’intégration : dans l’échelle de Raible, elle est située juste après la coordination, au niveau 4 (les circonstancielles et les complétives étant au niveau 5).
4 C’est ce modèle qui dicte le plan du très long troisième chapitre (presque 200 pages), dont les 10 sous-chapitres suivent les 10 étapes des modalités de jonction. Chaque fois qu’il existe des corpus établis dans des conditions fiables, RW fait une comparaison avec des formes que l’on rencontre dans d’autres variétés de français. Avant tout, les autres variétés canadiennes, mais aussi d’autres variétés diatopiques d’Amérique du nord, en particulier le français de Louisiane (cadien, dont on connaît les liens historiques avec l’acadien), et même au-delà ; et au moins une variété diastratique, le français populaire de France. Selon une perspective qui retrouve les hypothèses de Chaudenson sur le français zéro et les chaînons intermédiaires, la réflexion va jusqu’aux créoles, particulièrement ceux des Caraïbes.
5 RW se demande ainsi s’il existe des formes et des procédés spécifiquement acadiens. Quand ceux-ci s’avèrent partagés avec plusieurs autres variétés, elle cherche à établir d’éventuelles différences dans les fréquences, les conditions d’emploi, les contraintes, ou les significations. un diagnostic est aussi présenté sur l’état actuel du français d’Acadie, qui se trouve à la croisée de trois tendances à long terme : la persistance de traits archaïques, une standardisation sous l’influence du français international, et l’anglicisation (comme l’émergence de la particule so, qui remplace de plus en plus la vieille forme ça fait que). Le terme extrême de cette dernière évolution est atteint par le chiac, forme identitaire de langue des jeunes spécifique à cette même région de Moncton.
6 Raphaële Wiesmath apparaît ainsi comme une incontestable spécialiste de ce type de français : outre sur la jonction, elle a d’ailleurs publié des articles sur d’autres phénomènes syntaxiques. Son travail est à la fois fin et rigoureux, très bien documenté, minutieusement argumenté et présenté avec prudence (les hypothèses l’emportent sur les vérités assénées). On appréciera la présentation de très nombreux exemples, que l’on peut aussi écouter, qui rendent la lecture du livre facile et agréable. Ce travail est certes d’abord syntaxique, mais il concerne tout autant les sociolinguistes qui pourraient s’alarmer de la faiblesse de leur discipline dans son lien à la syntaxe. La réflexion de RW rencontre la sociolinguistique à travers l’hypothèse fonctionnaliste selon laquelle les modalités d’utilisation d’une langue ne sont pas indifférentes à ses formes : pour le français d’Acadie, ce sont massivement les conditions de transmission, exclusivement orales pendant plusieurs siècles, qui ont entraîné les particularismes que l’on rencontre aujourd’hui.
7 La connaissance des variétés de français hors hexagone est pour le moment très loin d’être suffisante dans la linguistique française, et c’est une raison supplémentaire pour saluer ce travail, qui participe d’ailleurs d’un courant actuel d’élargissement des connaissances sur le français, aussi à l’ordre du jour dans d’autres ouvrages récents, comme Pusch et al. 2002, ou Valdman et al. 2005. On ne manquera d’ailleurs pas de souligner que ce ne sont en général pas des Français (sauf évidemment avant tout Chaudenson) qui ont initié de telles réflexions. Enfin, un autre apport de l’ouvrage de RW est de rendre accessible à un public francophone qui ne lit pas toujours l’allemand le modèle de Raible, qui mériterait d’être mieux connu, étant donné ses potentialités pour la description syntaxique des séquences complexes des versions parlées des langues.
8 Françoise Gadet Université de Paris-X
Bibliographie
Références bibliographiques
CHAuDENSON R., MOuGEON R., BENiAK E., 1993, La variation panlectale du français, Paris, Didier-Erudition.
KOCH P. & ŒSTERREiCHER W., 2001, « Langage oral et langage écrit », Lexicon der romanistischen Linguistik, Tome 1-2,584-627, Tübingen, Max Niemeyer Verlag.
PuSCH C. & RAiBLE W. (Eds), 2002, Romance Corpus Linguistics, corpora and spoken language, Tübingen, GNV.
RAiBLE W., 2001, « Linking clauses », in Haspelmath M., König E., Œsterreicher W. & Raible W. (Eds), Language Typology and Language Universals. An international Handbook, Berlin/New York, de Gruyter, 590-617.
VALDMAN A., AuGER J. & PiSTON-HATLEN D., 2005, Le français en Amérique du Nord, état présent, Québec, Presses de l’université Laval.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
« Le français acadien. », Langage et société 4/2006 (n° 118), p. 143-146.
URL : www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2006-4-page-143.htm.
DOI : 10.3917/ls.118.0143.




