Un abonnement.
Ajouter au panier Ajouter au panier - Langage et société| Abonnement annuel particuliers (4 numéros) 2013 | 52 € |
Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.
ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.
Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - Langage et société Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezIdéologies et pratiques du multilinguisme au québec : luttes et mutations dans un site de la nouvelle économie
AuteursEmmanuel Kahn du même auteur
Université de Toronto, CanadaMonica Heller du même auteur
Université de Toronto, Canada mheller@oise.utoronto.caIntroduction : langue et travail dans la nouvelle économie
Le pouvoir langagier peut prendre plusieurs formes, s’exercer par de nombreux biais et sur des terrains divers en milieu de travail. Notamment, des questions concernant le plurilinguisme se posent dans ces contextes : quelle(s) langue(s) doit-on parler pour accéder à un poste donné ou pour exercer telles ou telles fonctions ? Qui en décide ? Quels en sont les enjeux ? Jusqu’ici, de telles problématiques ont essentiellement été conceptualisées en termes de maîtrise de la langue dominante. C’est d’ailleurs dans cette perspective que de multiples politiques langagières étatiques – en Europe, en Amérique du Nord ou en Australie, par exemple – misent presque exclusivement sur l’apprentissage des langues officielles lorsqu’il est question de l’intégration des immigrés au marché du travail (Quell 2002). Cet apprentissage est alors conçu comme plutôt technique, ce qui mène à envisager l’accès démocratique aux ressources langagières comme étant relativement aisé à mettre en place. Toutefois, nombre d’enquêtes ethnographiques (voir Heller 1985 ; Goldstein 1997 ; McAll 2003 ; Roy 2003 ; Maheux-Pelletier 2006) – dont plusieurs sont situées en contexte canadien d’ailleurs – démontrent que les habiletés langagières sont en fait intimement liées à la structuration des rapports de pouvoir en milieu de travail, qu’elles en sont partie prenante, tant par le biais de l’interaction quotidienne que par l’organisation hiérarchique et la distribution des tâches. Ces relations de pouvoir que les compétences langagières participent à construire, à maintenir ou à transformer, s’imbriquent à leur tour dans le processus d’ethnicisation des inégalités sociales, et en particulier des inégalités de classe.
2 Certes, jusqu’ici le discours modernisant de l’état-Nation rendait légitime, voir quasi incontestable dans plusieurs cas, l’exercice du pouvoir par les locuteurs des langues officielles (Bourdieu 1982). Mais les transformations économiques en cours changent la donne : l’internationalisation des marchés caractéristique de la nouvelle économie mondialisée rend indispensables des formes de plurilinguisme jusqu’ici gérées – tant bien que mal – aux confins des espaces monolingues de l’état-Nation (Castells 2000). Les états-Nations ont traité le multilinguisme comme une somme de langues étanches les unes aux autres, chaque locuteur possédant sa langue comme une entité hermétique aux autres langues qu’il pourrait apprendre. Sous pression, certains états ont accordé le statut de minorité linguistique à certains groupes de citoyens, sans pour autant remettre en cause la place centrale accordée à l’assimilation linguistique en ce qui concerne les immigrants. Mais ces stratégies de gestion du multilinguisme s’accomodent mal de la mobilité accrue des individus et des biens, du développement de marchés locaux et régionaux imbriqués dans des réseaux mondialisés et de l’augmentation de la valeur des ressources symboliques. Dans le cadre de ces mutations, le plurilinguisme devient plus difficile à contourner, à cantonner ou à marginaliser et les ressources plurilingues acquièrent une nouvelle valeur, remettant en question le système de gestion des relations de pouvoir basé sur l’unilinguisme du groupe dominant (Heller 2003).
3 Deux formes d’idéologie servent alors de matrices médiatrices pour la reproduction ou la remise en question des structures de pouvoir. La première concerne la langue et le bilinguisme, et met en scène des idéologies disparates qui construisent la langue tantôt comme une habileté, tantôt comme un talent ou un élément essentiel de l’identité collective et a fortiori individuelle (Heller 2005). En milieu de travail, cela revient à alterner entre deux visions. La première comprend la langue comme habileté technique au même titre que la maîtrise des connaissances sur un produit que l’on vend, ou que la capacité à utiliser un outil spécialisé. On développe alors des formations techniques, et on évalue selon des tests standardisés. On rémunère aussi selon une échelle de valeur semblable, c’est-à-dire en attribuant une somme similaire à la connaissance de chaque langue à celle accordée pour d’autres formes d’habiletés. L’autre la comprend comme talent, ce qui veut dire que le milieu de travail peut demander des services de traduction ou d’interprétariat comme « faveurs » ou comme partie de la collaboration du travail en équipe. Dans le même temps, ces idéologies s’articulent également avec des conceptions divergentes du bilinguisme, compris comme la somme de deux unilinguismes en parallèle ou plutôt comme une forme hybride qui inclut des interférences (Heller, et al. 1999). Le tout s’inscrit dans l’idéologie légitimante du milieu de travail lui-même, et donc il faut tenir compte de la place de la langue et des compétences langagières dans ce qui peut être une orientation vers le profit, vers les services de qualité, l’innovation, ou tout autre critère utilisé pour évaluer la valeur du travail réalisé.
4 Le milieu professionnel qui fait l’objet de l’étude présentée ici est particulièrement idéologisé, et ce, non sans lien avec la nouvelle économie mondialisée, puisqu’il s’inscrit dans le secteur du développement durable et plus largement de l’altermondialisation. En même temps, il s’agit d’un espace issu du mouvement social et nationaliste québécois ; un mouvement qui valorise la promotion du français et des francophones dans une optique de justice sociale et d’équité, et plus particulièrement de contestation des formes précises d’ethnicisation de la stratification de classe au Canada qui ont défavorisé les francophones pendant des générations (Fraser 1987 ; Levine 1990).
5 Au Québec, les transformations politiques économiques et sociales des 40-50 dernières années ont débouché sur la prédominance d’une idéologie de nationalisme territorial, qui demeure néanmoins légitimée par un concept de québécité essentiellement construit selon le modèle d’un nationalisme culturel organique. En effet, depuis les années 60, la mobilisation nationaliste québécoise construit le Québec comme une nation organique (dont la preuve d’existence serait la langue) et c’est à ce titre que sont revendiqués les droits à un État territorial unifié (et uniformisé) et à son propre appareil de gouvernance. Dans ce cadre, des efforts considérables ont été orientés vers la construction d’espaces unilingues francophones, qui ont largement profité à la bourgeoisie. Cela dit, le bilinguisme et le multilinguisme ont continué à faire partie de la vie de nombreux Québécois, et ce, notamment parce que le pouvoir économique visé par le mouvement nationaliste Québecois requiert la participation à des réseaux et marchés multilingues (nationaux et internationaux). Ainsi, l’idéologie et l’économie politique du multilingisme au Québec requièrent des efforts considérables pour gérer de telles contradictions.
6 Cet article se concentre sur la tournure qu’ont pris ces efforts alors que la nouvelle économie intègre le multilinguisme à la vie professionnelle des individus par des biais nouveaux et plus étendus ; des biais qui sont intimement liés au développement post national récent de la mondialisation, notamment les mouvements anti- et “alter”-mon-dialiste. à partir d’un travail de terrain mené en 2002-2003 dans une ONG œuvrant dans le secteur du développement durable et du commerce équitable, nous examinerons certaines des nouvelles manifestations des tensions de longue date entre l’unilinguisme francophone et le bi- et multilinguisme (incluant notamment l’anglais et l’espagnol), ainsi que certaines des stratégies auxquelles les membres de l’ONG ont recours pour gérer ces tensions.
Planète Juste, une ong en contexte québécois
7 L’ONG (que nous appelons ici Planète Juste ou PJ) a été fondée en 1993, à Montréal, par un collectif de jeunes francophones (et une anglophone) qui avaient participé à une série de conférences reliées au Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992. PJ faisait alors partie d’un réseau international d’ONG locales et régionales vouées à mettre en place les résolutions du Sommet, qui concernaient essentiellement l’environnement et la justice sociale.
8 Pendant la période du travail de terrain, l’ONG comprenait une moyenne de vingt employés permanents à temps plein et environ une trentaine de bénévoles locaux actifs. Les employés étaient presque exclusivement des francophones nés au Québec, âgés de vingt-cinq à trente-cinq ans et ayant suivi une scolarisation universitaire. Néanmoins, et cela se révélera pertinent plus loin, il y avait toujours au moins un employé ou bénévole actif anglophone impliqué dans le travail quotidien de l’ONG.
9 Relativement tôt, PJ a choisi de concentrer ses activités autour de quatre secteurs : le commerce équitable, l’agriculture écologique, le transport durable et l’efficacité énergétique. Nous centrerons ici notre attention sur l’activité dans les deux premiers secteurs puisque les tensions entre le local (essentiellement en français) et le global (multilingue) qui traversaient l’ONG ont émergé de façon plus flagrante au sein de chacun de ces secteurs et entre ces derniers. Ces tensions se sont d’ailleurs manifestées autant lorsqu’il était question des choix de partenariats, de l’étendue géographique des activités et des communications, ou encore de toute autre décision concrète concernant la nature et la hiérarchie des priorités de PJ.
10 Depuis les origines de l’ONG, son financement provient essentiellement de sources gouvernementales, à la fois des paliers de gouvernement fédéral (canadien) et provincial (québécois). Comme nous le verrons par la suite, cela a de nombreuses conséquences pour les possibilités et besoins langagiers de l’ONG puisque le gouvernement fédéral privilégie le bilinguisme et la parité linguistique et régionale alors que le gouvernement provincial est plutôt orienté vers un développement régional et en français.
11 Le travail de PJ consiste principalement à organiser des conférences publiques, produire de vastes panoplies de documents, exercer des fonctions de groupe de pression, faire du réseautage, entretenir un site web et diffuser des informations. De plus, toutes ces activités sont elles-mêmes planifiées et exercées par le biais d’une panoplie de processus communicationnels allant de la rédaction de demandes de subventions aux réunions, aux échanges de courriers électroniques, aux conversations informelles, mémos, etc. La communication est en fait centrale à PJ ; la communication est son travail, elle est ce que produit PJ, autrement dit, sa principale ressource.
12 Des questions de bilinguisme et des idéologies langagières qui ont trait au bilinguisme et à ce qui compte plus généralement comme variété(s) linguistique(s) légitime(s) émergent nécessairement alors que des décisions sont prises (ou encore deviennent pertinentes ou s’imposent) à l’endroit du public cible et des interlocuteurs. Ce processus est particulièrement flagrant dans le document (systématiquement remis aux nouveaux employés) qui explicite les politiques de l’organisme, dont sa politique en matière de communication. Les éléments principaux de cette politique concernent les choix linguistique et le style, ce dont témoigne l’extrait suivant :
La langue de travail de Planète Juste est le français. Planète Juste travaille également en anglais et offre dans la mesure du possible, des services en anglais (…) Planète Juste souhaite communiquer avec ses employés, bénévoles, membres, clients, partenaires, médias et le grand public d’une façon claire, professionnelle et empreinte de respect. Dans l’écrit ou le parlé il faut, règle générale, utiliser le « vous » ou le Ms. ou Mr. en anglais. (…)
13
extrait de la section sur les communications.
14 Ce même document fait également état des pratiques favorisées pour la production de textes, notamment concernant la correction et la révision, et pour la communication avec les interlocuteurs clés tels que les médias, les organismes subventionnaires et les partenaires institutionnels. il s’agit des contraintes (quoiqu’elles soient exprimées relativement vaguement) qui orientent la façon dont PJ produit son travail discursif. Cela dit, et nous le verrons plus loin, ces contraintes reflètent des tensions et des ambiguïtés relatives à l’usage du français, de l’anglais, de l’espagnol (et parfois d’autres langues) et aux circonstances dans lesquelles l’emploi de chaque langue est approprié (entre autres selon les publics visés), ainsi que d’autres concernant là où trouver les ressources multilingues nécessaires.
15 Ces tensions sont reliées aux positions idéologiques différentes des membres de PJ : d’une part ceux qui voient l’ONG comme un maillon québécois francophone dans une chaîne internationale d’organismes engagés dans les mouvements sociaux écologistes ou altermondialistes, et d’autre part ceux qui conçoivent plutôt que la raison d’être de PJ est le développement d’un Québec meilleur, plus écologique et plus solidaire. Ces positions engendrent une seconde série de débats entre ceux qui cherchent à promouvoir (et donner prééminence à) une québécité francophone et ceux qui penchent plutôt pour la construction d’une collectivité davantage pluraliste. La façon dont ces tensions sont gérées finit par construire PJ comme un espace clairement francophone, mais qui fait néanmoins des efforts pour vendre son message à – et travailler avec – des locuteurs de différentes langues au Québec, au Canada et dans l’ensemble des Amériques. Notons par ailleurs que les membres de PJ sont conscients et évoquent explicitement les contradictions entre l’idéologie légitimante de l’organisme, en particulier sa vocation démocratique, et l’homogénéité ethnolinguistique de son personnel aux compétences variables en anglais et en espagnol (voir par exemple les extraits 13 et 14 plus loin).
16 Pour faire face à ces différentes séries d’ambiguïtés, les membres de PJ construisent la langue selon deux modalités contradictoires, mais complémentaires : comme une habileté professionnelle et technique (et donc régulable et rémunérable), ou au contraire, comme un talent authentique (et personnel) qui n’est pas monnayable, c’est-à-dire transformable en bien d’échange. Le recours à ces deux approches (par exemple à une traduction informelle à l’interne ou plutôt à une traduction professionnelle et sous-traitée) permet le maintien de l’ONG comme un espace discursif homogène francophone en dépit du multilinguisme qu’exige son activité et neutralise la contradiction entre les orientations idéologiques de ses membres.
gérer les tensions idéologiques
17 PJ a eu à gérer la question de son positionnement dès sa fondation. Comme le souligne Michel, l’un des cofondateurs de cette ONG, l’idéologie même du mouvement implique une préoccupation particulière pour le local comme voie de promotion d’un développement durable équitable et respectueux de l’environnement. Pour les membres de PJ, ces considérations rendaient donc nécessaire d’identifier ce que le « local » signifierait effectivement pour eux. En particulier, il leur fallait définir l’importance relative de deux acceptions du terme qui ont chacune des implications sur la signification attribuée au travail réalisé par PJ. La première acception se fonde sur une conscience préexistante du Québec comme entité sociopolitique qui s’est historiquement construit comme un espace de contestation et de résistance. Donner ce sens au terme « local » suppose alors l’engagement de PJ envers cette communauté politique. La seconde acception repose sur une idée plus lâche et englobante du local, et implique une conception de PJ comme un maillon de plus dans les mouvements internationaux du développement durable et de l’altermondialisation. L’orientation initiale ancrait principalement la légitimité de l’aspect « local » de PJ dans l’authenticité du Québec comme un espace francophone, ce qui a mené ses membres d’alors à ressentir le besoin de donner à l’organisme son propre nom en français, plutôt que d’afficher son appartenance à un mouvement international en utilisant le nom (anglais) de ce mouvement assorti du nom de la « localité ». C’est ce qu’explique Michel dans l’extrait suivant :
18
Extrait 2 : entretien avec Michel, directeur général de PJ, juillet 2002.
19 Notons toutefois que ce nom, bien qu’il soit effectivement le plus fréquemment utilisé, l’est en fait en alternance, selon le contexte, avec le nom en anglais qui fait référence au réseau international.
20 Malgré ce choix et le consensus au sein de PJ sur l’importance de la production et de la consommation locales, un débat persiste sur la définition du « local ». La préférence pour les activités « locales » fait partie des valeurs fondamentales du mouvement altermondialiste et environnementaliste dont PJ fait partie. L’accent est mis, dans un premier temps, sur les bénéfices pour l’environnement, pour la santé et pour le tissu social qui découlent du développement de telles activités plutôt que d’autres impliquant de plus grandes distances. Ce débat soulève la contradiction entre une altermondialisation basée sur une communauté idéologique qui relègue les questions de langue et d’état à un second plan, voire les évacue, et un engagement idéologique centrés sur ces questions et sur le développement d’une communauté (ethno ?) linguistique, voire d’une « nation » (la francophonie canadienne ou la nation québécoise, par exemple). Ce débat a donc une incidence directe sur les choix de pratiques langagières à PJ : celles qui favorisent le français (au risque d’exclure les non francophones) ou celles qui acceptent les langues des partenaires et publics ciblées pour des raisons davantage associées à la configuration du réseau d’organismes altermondialistes et aux valeurs qui les sous-tendent.
21 il devient alors nécessaire d’établir si le « local » devrait être défini en termes de distance, en particulier dans une logique de minimisation de la pollution engendrée par le transport (ce qui rendrait certains états américains plus « locaux » que certaines parties du Québec) ? Ou faudrait-il plutôt le définir en termes de frontières politiques, au sens de frontières étatiques (par exemple, la population qui réside sur le territoire du Québec quelle qu’elle soit) ou encore de frontières nationales (par exemple, le Québec francophone en tant qu’objet d’un projet communautaire nationaliste spécifique) ? un exemple de ce débat est perceptible dans une discussion dont nous avons été témoins et qui portait sur la formulation des objectifs visés par le secteur agriculture écologique de PJ. Jean, le responsable en chef de ce secteur d’activité de PJ, avait soumis au comité responsable d’actualiser et de reformuler les objectifs de chaque secteur une section de texte qu’il avait rédigée et qui décrivait les objectifs de PJ concernant la promotion de la consommation de produits agricoles « locaux ». Ces produits y étaient caractérisés comme étant « québécois » et, en son absence, le comité a substitué « local » à « québécois » dans cette portion de texte. Peu après son arrivée tardive, lorsque Jean s’est rendu compte de cette modification, cela a donné lieu à l’interaction suivante :
22
Le consultant (participant au comité) : c’est-tu une question nationaliste ou de distance ?
Jean : est-ce qu’il faut définir un rayon ?/ pour moi ça veut dire québé cois !// j’ai entendu des gens dans la boîte qui disent que New York c’est local !
Michel : si le Québec c’est local alors New York et Toronto c’est local.
Extrait 3 : notes de terrain, comité stratégique, février 2003.
23 En fin de compte, les termes « québécois » et « local » apparaissent tous les deux dans un texte soumis à un comité du gouvernement provincial peu de temps après cette discussion. Le fait qu’il s’agisse d’un comité provincial a une importance toute particulière du fait que ce secteur d’activité est régulé par le gouvernement québécois, qui est également le principal bailleur de fonds pour le travail de PJ dans ce domaine.
24
quarts des consommateurs québécois souhaitent pouvoir identifier plus
facilement les produits du Québec (…).
Recommandations sur le « local » :
– Mettre sur pied un groupe de travail afin d’étudier la refonte des programmes
de soutien agricole dans le sens de la multifonctionnalité de l’agriculture et intro-
duisant prioritairement le rôle de l’agriculture québécoise dans l’alimentation des
citoyens du Québec.(…)
– Valoriser la consommation des produits alimentaires du Québec par des
logos du type Aliments Québec, par un soutien au développement de logos
et d’appellations régionales, par des campagnes publicitaires faisant la pro-
motion des produits du Québec, ainsi que par une politique active d’étique-
tage indiquant l’origine des produits du côté des commerces de détail. (…)
Extrait 4 : document soumis par PJ à un comité du gouvernement provin-
cial, janvier 2004.
25 ici, c’est le sens d’un Québec politique, soutenu par Jean, qui a été retenu, quoiqu’en l’articulant au concept du « local », clairement marqué par le recours aux guillemets.
26 Cette tension a refait surface régulièrement entre les membres de PJ impliqués dans le secteur du commerce équitable, dont le financement provient essentiellement du gouvernement fédéral, et ceux (comme Jean) qui participent aux secteurs tels que l’agriculture et l’alimentation, qui dépendent en grande partie de financements provinciaux. Et ces débats entre eux avaient lieu en particulier lorsqu’il s’agissait d’identifier qui compte comme partenaires et quels publics devraient être ciblés.
27 Ces divergences quant aux interlocuteurs visés se trouvent en fait à la source d’un processus de planification stratégique voué à établir un consensus idéologique et à harmoniser les procédures pour les quatre subdivisions de PJ, afin de consolider l’ONG en l’unifiant, d’où la référence à ce que PJ veut devenir dans trois ans dans l’extrait suivant.
28
Extrait 5 : entretien avec Michel, directeur général de PJ, juillet 2002.
29 Les membres de PJ impliqués dans le volet agriculture écologique sortaient rarement du Québec et travaillaient presque toujours en français. Ceux du commerce équitable, pour leur part, ont réalisé des tournées dans différentes parties du Canada et, dans ce cadre, leurs compétences en anglais se sont avérées plus qu’utiles. Dans la mesure où elles étaient cumulées à leurs compétences en français et en espagnol, elles leur ont même fourni un accès privilégié à certains espaces que des unilingues anglophones ne pourraient probablement pas viser (des régions francophones d’autres provinces, des départements universitaires d’espagnol, etc.). ils ont également été impliqués de près dans le mouvement mondial du commerce équitable et ont recherché activement à participer aux cercles états-uniens du secteur, ce qui les a mené à produire du matériel éducatif en anglais américain. En une occasion donnée, ils ont même passé un accord avec l’Association américaine du café, selon lequel ils obtenaient un accès gratuit à l’événement annuel en échange de traductions entre l’anglais et… l’espagnol. Leur expérience de l’altermondialisation impliquait alors sans aucun doute le multilinguisme, mais pas nécessairement systématiquement un multilinguisme incluant le français.
30 Ces visions alternatives et coexistantes de PJ se manifestent clairement dans ses politiques et pratiques linguistiques. D’une part, la politique de communications (citée plus haut) établit clairement que la langue de travail de PJ est le français (conformément aux législations linguistiques du Québec). D’autre part, de nombreux aspects du travail et de l’idéologie de PJ rendent nécessaire de composer au moins avec l’anglais et l’espagnol, et parfois avec encore d’autres langues : le dévouement à un Québec qui (malgré son sens du nationalisme et l’importance accordée au français) est en fait multilingue, la dépendance vis-à-vis de subventions fédérales (qui nécessitent d’accorder une attention particulière au bilinguisme et à la pertinence pan-canadienne), et l’inscription dans un mouvement international du développement durable et de l’altermondialisation qui implique des liens solides avec le « sud ».
31 Tel que nous l’évoquions plus haut, la prédominance marquée des francophones au sein du personnel permanent de PJ assure sa capacité à fonctionner en français tant pour les communications internes que pour les communications externes. En fait, cela permet de maintenir PJ comme un espace francophone, comme l’explique Willow, une bénévole bilingue d’origine anglophone :
32
Extrait 6 : entretien avec Willow, bénévole, avril 2003.
33 Pour sa part, Michel explique que le français demeure la préoccupation linguistique centrale lors de l’embauche, clairement prioritaire sur quelque forme de bilinguisme ou de multilinguisme que ce soit, et ce, du fait de l’importance des communications avec une clientèle en grande partie francophone :
34
Extrait 7 : entretien avec Michel, directeur général de PJ, juillet 2002.
35 Les responsables de l’embauche à PJ portent en effet une attention plus poussée aux compétences en français de ses employés et bénévoles qu’ils ne peuvent le faire, et qu’ils ne le font effectivement, à l’endroit des compétences dans d’autres langues. il en résulte un environnement de travail largement monolingue au sein duquel les compétences multilingues sont limitées et inégalement réparties et c’est ce qui mène, par exemple, nombre des employés à produire les communications écrites d’abord en français, même lorsqu’elles ne sont vouées qu’à être diffusées en anglais.
36 Cela signifie que la traduction sous une forme ou sous une autre est en fait cruciale pour que PJ puisse fonctionner de façon multilingue. Au cours de la durée du travail de terrain que nous y avons effectué, cette traduction a pris plusieurs formes, allant d’une traduction professionnelle (rémunérée) à une traduction « maison » faite par un employé dont la traduction ne figure pas dans la description de tâche (et qui ne possède pas de formation dans le domaine). Dans le premier cas, l’idée sous-jacente était que la traduction et l’interprétariat sont des habiletés techniques qu’il vaut mieux laisser à des professionnels, alors que dans le second il était plutôt considéré que quiconque peut compter comme bilingue d’une façon ou d’une autre est capable d’effectuer du travail de traduction ou d’interprétariat. Le recours à l’une ou à l’autre de ces pratiques de traduction et aux idéologies avec lesquelles elle s’articule dépendait alors de la disponibilité des gens, de l’argent et du temps, ainsi que de la valeur accordée au produit langagier et à son public, et plus généralement des ressources disponibles (Y a-t-il des bilingues aux alentours ? Y a-t-il de l’argent pour la traduction de ce document ?) ainsi que de leur gestion (Les employés ont-ils pensé à gérer les échéances de façon à permettre la sous-traitance de la traduction ? Pensent-ils que cela en vaut effectivement la peine en termes de temps, d’argent et d‘énergie ?).
37 Justement, souvent, pour les traductions français-anglais, les membres de PJ se retrouvaient à dépendre d’une seule et unique employée, Maya, bilingue d’origine anglophone (sa description de tâches, cependant, n’évoquait pas la traduction), ou de bénévoles bilingues comme Willow citée plus haut, ainsi que de plusieurs bénévoles de langue seconde espagnole pour les traductions impliquant cette langue. Myriam, responsable du secteur commerce équitable évoque le recours aux stagiaires anglophones :
38
Extrait 8 : entretien avec Myriam, employée du secteur commerce équitable,
août 2002.
39 D’ailleurs, les dossiers des bénévoles étaient souvent passés en revue et ces derniers étaient souvent choisis sur la base des compétences linguistiques qu’ils avaient déclarées ou même que le personnel responsable leur imputait d’après la consonance de leur nom. Le recours à des traducteurs et à des interprètes professionnels, pour sa part, n’avait lieu que de temps en temps, généralement lorsqu’il s’agissait des produits communicatifs d’importance majeure. Dans l’extrait suivant, Maya aborde les tensions engendrées par cet ensemble complexe de stratégies ; en particulier les tensions entre a) une orientation idéologique vers la « qualité » de langue (ce qui pourrait mener à considérer la langue comme une habileté professionnelle), b) des idées sur la valeur des compétences de « locuteur natif », et c) une ambivalence concernant l’importance à accorder à la construction de PJ comme un espace multilingue plutôt que francophone.
40
Maya : ah oui oui n’importe qui heu il y a des des bénévoles qui des fois/ pas des bénévoles des heu heu des des textes que/ on a un traducteur à PJ mais des fois les gens sont un peu heu paresseux ou à la dernière minute pis ils oublient de le faire et pis de lui donner assez de temps alors ils me le demandent de le faire Ou si c’est très petit pis ils pensent pas que ça vaut la peine de (…) d’engager un consultant heu/ alors j’ai j’ai beaucoup fait ça pis aussi je VEiLLE à la qualité de l’anglais/ les gens des fois les gens sont/ moi je leur dis t (u) sais il faut faire attention faut pas là/ il y a des gens qui des fois traduisent leur propre matériel t (u) sais que moi je trouve que c’est pas acceptable/ c’est PAS acceptable (…) p (u)is on on veut pas heu/ être discriminatoires trop en envers les Anglais pis avoir plein de fautes dans leurs documents mais pas dans les documents en français.
Extrait 9 : entretien avec Maya, employée du secteur sur le transport durable,
octobre 2002.
41 Pour Marcel qui travaille dans la section commerce équitable, le positionnement de PJ comme une ONG québécoise peut amoindrir ou compromettre la capacité de l’organisme à obtenir des subventions permettant la traduction, et par extension, sa capacité à être présent sur la scène internationale.
42
Extrait 10 : entretien avec Marcel, employé du secteur commerce équitable,
avril 2003.
43 Vis-à-vis des agences de financement qui s’occupent exclusivement du Québec, suggère-t-il, il peut être difficile de justifier les coûts supplémentaires engendrés, et vis-à-vis des agences fédérales, les ONG du Québec pourrait même ne pas être des sources crédibles de matériaux en anglais :
44
Extrait 11 : Marcel, même entretien.
45 Notons toutefois que pour Maya l’orientation du gouvernement fédéral vers la collaboration interprovinciale pourrait au contraire accentuer son intérêt à financer la traduction des productions de PJ :
46
Extrait 12 : entretien avec Maya, employée du secteur sur le transport durable,
octobre 2002.
47 On trouve alors un ensemble de stratégies et de discours qui permettent aux membres de PJ de neutraliser d’une manière ou d’une autre les multiples contradictions et contraintes concernant la façon dont l’altermondialisation et le développement durable s’articulent avec le nationalisme québécois francophone ; des stratégies et des discours qui se manifestent dans la gestion du plurilinguisme dans le travail quotidien. PJ n’est pas nécessairement toujours à l’aise avec cet ensemble d’arrangements ; PJ ne l’est même jamais tout à fait. Michel souligne d’ailleurs que selon lui l’accent mis sur le français lors du recrutement et la prédominance de cette langue comme langue de travail risque de restreindre l’accès aux membres des communautés culturelles, ce que plusieurs aimeraient éviter. C’est en fait ce problème d’exclusion qui est le plus souvent exprimé comme difficile à résoudre :
48
Extrait 13 : entretien avec Michel, directeur général de PJ, juillet 2002.
49 Cette question a d’ailleurs été le lieu de nombreux débats. En plaisantant plus ou moins, Michel a fait remarquer, lors d’une réunion du comité stratégique, qu’une des faiblesses de l’organisme résidait dans le fait que les employés de PJ, lui inclus, sont tous des « jeunes blancs d’origine catholique qui vivent sur le Plateau (un quartier branché de Montréal) ». Maya, l’employée qui cadre le moins dans cette description puisqu’elle s’identifie et est identifiée par les autres comme anglophone, a joué un rôle important dans ces débats. Dans l’extrait suivant, elle souligne que ces questions sont préoccupantes : comment s’assurer l’accès de tous à PJ et à ses ressources ?
50
Extrait 14 : entretien avec Maya, employée du secteur sur le transport durable,
octobre 2002.
51 Les membres de PJ ont donc différentes idées du mandat de l’organisme, celles-ci étant associées à des idées sur les pratiques langagières. il ne s’agit pas cependant de deux groupes distincts, mais plutôt de deux ensembles idéologiques qui circulent de manière variable au sein du groupe et chez les individus. Dans un cas, on considère que l’organisme est centré sur les valeurs de l’altermondialisation et le développement durable, peu importe où ces valeurs se situent et peu importe chez qui elles se trouvent. Les activités de PJ, selon cette vision, doivent se réaliser dans tout espace pertinent sans tenir compte des frontières linguistiques, ethniques ou étatiques, pourvu que ces activités respectent des valeurs comme celles du développement durable. Donc, par exemple, on travaille en proximité pour limiter la pollution, peu importe si cette proximité se trouve aux états-unis (à deux heures de route de Montréal) ou en Ontario (à une heure de route) et donc en anglais (versus, par exemple, jusqu’à sept ou huit heures pour diverses régions du Québec).
52 Dans l’autre cas, on se fonde sur la valeur centrale de la construction d’une collectivité québécoise (et francophone) respectueuse des valeurs de l’altermondialisation et du développement durable. Le point de départ n’est alors pas une communauté de pratique, mais une communauté organique construite sur la base de l’idée de nation. C’est cette nation qui doit formuler ses pratiques et ses valeurs selon la vision altermondialiste de PJ. Et notons que les valeurs de solidarité ethnique et de justice sociale étaient en effet des valeurs mobilisatrices importantes au début du nationalisme étatique québécois dans les années 60. il y a donc une contradiction importante : dans le premier cas, le problème est de savoir comment maintenir la lutte pour le français et la collectivité francophone, compris comme éléments centraux de valeurs de communauté organique et du « local » ; dans le second, c’est plutôt de savoir comment ne pas pratiquer une discrimination ethnolinguistique et comment ne pas s’isoler dans un monde où les liens (et la solidarité) transnationaux sont capitaux.
53 il reste néanmoins que les pratiques et contraintes actuelles semblent effectivement favoriser la construction de PJ comme un espace francophone qui a recours à une panoplie de stratégies de traduction pour parvenir à réaliser ses objectifs en termes de publics visés et pour faire face à l’absence de consensus idéologique interne sur les articulations entre langue, identité et communauté.
Les conséquences de la gestion du multilinguisme à Planète Juste
54 Qu’y a-t-il à apprendre de Planète Juste ? D’abord, nous tenons à souligner qu’ironiquement, l’idéologie du local qui est si chère et centrale au développement durable et à l’altermondialisation demeure en grande partie légitimée par le biais d’affinités et de discours nationalistes que ces mouvements se proposent justement de dépasser et de remplacer. L’aspect de justice sociale du mouvement d’émancipation d’une minorité linguistique auquel le nationalisme québécois de départ était relié est repris et refait surface aujourd’hui dans le contexte de préoccupations concernant l’équité et l’écologie. à son tour, cela admet deux séries de conséquences contradictoires.
55 D’un côté, pour pouvoir adresser son message de façon convaincante à une grande partie de sa clientèle, PJ doit s’appuyer sur les affiliations nationalistes que la mobilisation à réussi à mettre en place (et dont nombreux des membres de PJ sont convaincus). Pour ceux-là, le local est la communauté organique des Québécois de langue française dont les frontières sont définies par la langue, l’ethnicité et les frontières politiques du Québec. Mais en même temps, d’un autre côté, les préoccupations de justice sociale qui refont surface dans ce nouveau contexte rendent impossible d’ignorer la marginalisation d’autres groupes par les francophones, et notamment les groupes d’origine immigrante.
56 De plus, l’identification nationale, en l’occurrence québécoise, garantit également la spécificité de PJ, ce qui lui fournit une niche qui légitime son existence en tant qu’élément d’un réseau international, et contribue probablement du même coup à sa légitimité dans le cadre des orientations du gouvernement fédéral vers la parité linguistique et régionale. En même temps, le financement des activités de PJ n’est disponible que par le biais des agences étatiques, provinciales ou fédérales, ce qui ne lui laisse d’autre choix que de respecter les contraintes, souvent conflictuelles, de ces structures étatiques. De ce point de vue, PJ est une illustration des limites à une mondialisation de quelque sorte que ce soit (alter- ou non), qui découlent de l’importance maintenue des structures étatiques.
57 Ces contradictions ressortent clairement des débats de PJ au sujet de son espace discursif (de ses partenaires, sources de financements, publics visés, etc.) et se manifestent de façon flagrante à travers les façons dont l’organisme gère les questions de langue. Les pratiques de ses membres (l’importance accordée au français dans les processus de recrutement, la production initiale des textes en français, l’utilisation du français comme langue de travail) participent au maintien de PJ comme un espace francophone, et de fait également à la position de pouvoir dont jouissent ses membres, essentiellement francophones, dans cet espace. Ce processus est en parallèle direct avec la façon dont le nationalisme francophone dans l’ensemble du Canada bénéficie aux francophones par le biais de la construction d’espaces homogènes qu’ils peuvent contrôler (comme c’est le cas pour les mouvements de nombreuses minorités linguistiques). Cela est plus simple encore pour ceux qui participent aux secteurs d’activités de PJ comme l’agriculture écologique, qui permet, et même peut-être s’accommode mieux d’une vision du local en termes de communautés ethnonationales.
58 Mais pour tous les membres (quoiqu’à plus forte raison pour ceux qui participent aux secteurs plus internationalistes comme le commerce équitable), les réalités du Québec – qui de toute manière n’est pas homogène dans les faits – du financement et de l’idéologie même de leur mouvement rendent indispensable de gérer le multilinguisme. Les voies qu’ils empruntent pour ce faire, en alternant entre la commodification et l’essentialisation des compétences langagières (c’est-à-dire entre une idéologie de la langue comme habileté technique et une idéologie de la langue comme talent ou propriété culturelle inhérente à la personne en tant que membre d’un groupe linguistique), ont pour conséquence de permettre à PJ de réellement gérer les tensions entre l’unilinguisme et le multilinguisme. Elles lui permettent de fonctionner de façon multilingue tout en rendant possible la reproduction de l’ONG en tant qu’espace francophone, mais pas sans laisser émerger des préoccupations concernant l’absence de représentation des minorités du Québec ni sans débats internes sur ce qu’est en fait PJ et ceux que cette ONG sert vraiment.
Conclusion
59 Le cas de PJ illustre les tensions propres à ce moment de transformation sociale, des tensions qui concernent la gestion des relations de pouvoir par le biais de la gestion du plurilinguisme. Dans cette nouvelle conjoncture, les francophones au Québec acceptent mal, d’une part, l’abandon de la position relativement avantageuse acquise par le mouvement (unilinguisant) nationaliste, et d’autre part, les nouvelles formes d’exclusion que cette structuration du pouvoir a forcément engendrées. La tension est particulièrement difficile à gérer pour un organisme voué à la justice sociale, l’inclusion et une forme précise de mondialisation. L’exemple de Planète Juste met précisément en relief les tensions entre deux formes idéologiques de ces valeurs, celle basée sur le nationalisme (donc l’équité au niveau d’un « nous » local et la revendication de l’amélioration des conditions de vie de ceux qui en font partie) et celle basée sur une solidarité internationalisante et pluraliste. Les anciennes formes de pouvoir langagier, issues de la mobilisation nationaliste québécoise des années 1950-1960 ne fonctionnent plus très bien dans cette nouvelle donne, mais de nouvelles formes ne s’y sont pas pour autant substituées complètement. Plutôt, elles coexistent, faisant émerger des tensions et des contradictions que les acteurs doivent résoudre eux-mêmes dans le feu de l’action et dans le quotidien du travail.
Bibliographie
Références Bibliographiques
Bourdieu, P. (1982), Ce que parler veut dire. Paris, Fayard.
castells M. (2000), The Information Age : Economy, Society and Culture. Oxford, Blackwell.
fraser M. (1987), Québec, Inc. Toronto, Key Porter Books.
goldstein T. (1997), Two Languages at Work : Bilingual Life on the Production Floor. Berlin, Mouton de Gruyter.
heller M. (1985), « Ethnic relations and language use in Montréal », in Wolfson N. & Manes J. (1985), Language of Inequality : 75-90. Berlin, Mouton de Gruyter.
— (2003), « Globalization, the new economy and the commodification of language and identity », Journal of Sociolinguistics, vol.7 n° 4 : 473-492.
— (2005), « Language, skill and authenticity in the globalized new economy », NOVES_SL : Winter (online).
heller M. et al.(1999), Linguistic Minorities and Modernity : A Sociolinguistic Ethnography. London, Longman.
levine M. (1990), The Reconquest of Montreal : Language Policy and Social Change in a Bilingual City. Philadelphia, Temple university Press.
Maheux-pelletier G. (2006) Face-to-face interaction in the multilingual workplace : social and political aspects of language use in Montréal. Ph. D., university of illinois.
Mc all, C. (2003) « Language dynamics in the bi- and multilingual workplace », in Bayley R. and Schecter S. (2003), Language Socialization in Bi- and Multilingual Societies : 235-250. Clevedon uK, Multilingual Matters.
quell C. (2002), L’immigration et les langues officielles : obstacles et possibilités qui se présentent aux immigrants et aux communautés. Ottawa, Commissariat aux langues officielles.
roy S. (2003), « Bilingualism and standardization in a Canadian call center : challenges for a linguistic minority community », in Bayley R. and Schecter S. (2003), Language Socialization in Bi- and Multilingual Societies : 269-287. Clevedon uK, Multilingual Matters.
Résumé
Le pouvoir langagier peut s’exercer par de nombreux biais en milieu de travail. Notamment, des questions concernant le plurilinguisme se posent dans ces contextes. à partir d’un travail de terrain mené en 2002-2003 dans une ONG basée à Montréal et œuvrant dans le secteur du développement durable et du commerce équitable, nous examinerons certaines des nouvelles manifestations des tensions de longue date entre l’unilinguisme francophone et le bi et multilinguisme, ou entre la promotion d’une québécité francophone et une inclusivité davantage pluraliste. Nous montrerons que les membres de l’ONG construisent la langue selon deux modalités contradictoires, mais complémentaires : comme une habileté technique ou, à l’inverse, comme un talent inné. Ainsi l’ONG demeure un espace (discursif) francophone homogène malgré le multilinguisme exigé par ses activités.
Pluralisme, plurilinguisme, altermondialisation, langue de travail, québec
Ideologies and multilingual praxis in quebec: struggles and transformations in a space ruled by the new economy Linguistic power can take many forms in the workplace, notably around issues of multilingualism. Based on fieldwork conducted in 2002-2003 in an NGO in Montréal working in the area of sustainable development and fair trade, we will examine some of the new manifestations of long-existing tensions between French monolingualism and bi- or multilingualism, or between the promotion of a francophone “québécité” and a more pluralist inclusiveness. We will argue that the NGO members construct language in two contradictory but complementary ways: as a technical skill, or obversely, as an innate talent. The deployment of these two approaches permits them to maintain the NGO as a homogeneous francophone (discursive) space in spite of the multilingualism their activities demand, and to neutralize the contradiction between the competing ideological orientations its members share.
Pluralism, multilingualism, anti, globalization, language of work, quebec
PLAN DE L'ARTICLE
- Introduction : langue et travail dans la nouvelle économie
- Planète Juste, une ong en contexte québécois
- gérer les tensions idéologiques
- Les conséquences de la gestion du multilinguisme à Planète Juste
- Conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Emmanuel Kahn et Monica Heller « Idéologies et pratiques du multilinguisme au québec : luttes et mutations dans un site de la nouvelle économie », Langage et société 4/2006 (n° 118), p. 43-63.
URL : www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2006-4-page-43.htm.
DOI : 10.3917/ls.118.0043.




