Langage et société 2007/3-4
Langage et société
2007/3-4 (n° 121-122)
336 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782735111022
DOI 10.3917/ls.121.0289
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Vous consultezLe détournement de sigle : le cas de CPE

AuteurMat Pires du même auteur

Université de Franche-Comté, Laboratoire LASELDImpires@univ-fcomte.fr

Le mouvement politique qui a opposé, au printemps 2006, le gouvernement français de Dominique de Villepin aux jeunes – essentiellement étudiants – qui refusaient son projet de loi instaurant un « Contrat Première Embauche », a pris de nombreuses formes, dont certaines sont habituelles : manifestations de rue, distributions de tracts, blocages d’universités et sit-ins. Mais une forme de lutte linguistique s’est également cristallisée à cette occasion : le détournement du sigle CPE, abréviation couramment adoptée pour désigner le contrat en question.

1. Généralités : le sigle

2 L’objectif premier de cet article étant d’explorer les mésusages du sigle dans le contexte d’une lutte politique, nous ne nous appesantirons pas sur des considérations formelles et théoriques (description et fonctionnement du sigle). Ces thèmes sont amplement traités ailleurs, notamment dans le "Que sais-je" de Louis-Jean Calvet Les sigles (1980). Nous nous limiterons ici à l’évocation de quelques propriétés du sigle ayant une importance pour notre perspective sociolinguistique et rhétorique. Premièrement, sur le plan de la lexicogenèse, la siglaison est un processus fondamentalement écrit. En effet, forger un sigle suppose une maîtrise de l’alphabet ainsi qu’une connaissance des noms des lettres. Mais malgré cette genèse écrite, le sigle est un signe autonome : son emploi ne nécessite ni connaissance de la forme pleine, ni alphabétisation (même si pour un analphabète sa forme restera nécessairement opaque). Deuxièmement, la siglaison s’applique à des groupements lexicaux stables : « synthèmes », dans la description de Martinet (1967), « figements » chez Gross (1996) et d’autres. Tout changement paradigmatique d’une partie constituante est a priori exclu. Cette stabilité trouve un reflet dans le corpus dépouillé par Germain et Lapierre (1988), où les occurrences de sigles renvoyaient massivement (82,23 %) à des référents classés comme « organismes ».

3 Ces considérations nous permettent de poser l’existence de connotations propres au sigle : unité et stabilité, assises sur la nature synthématique de la forme pleine et de la compacité du sigle, associées à une patine technique, voire technocratique, que l’on peut relier au remplacement de la morphologie lexicale classique par une abstraction assez complexe : l’extraction et la sérialisation des initiales graphiques des mots individuels, articulées sous forme de noms de lettres (sigle) ou de verbalisation classique (acronyme).

2. Présentation de l’étude

4 Notre exploration du « démontage » linguistico-politique du sigle prend pour cas d’étude le sigle CPE, tel qu’il a été utilisé et malmené lors d’un mouvement politique en France au printemps 2006. Nous donnons ici une rapide chronologie de ce mouvement, avant de présenter le corpus recueilli. Par la suite, pour chaque opération linguistique évoquée, nous présentons d’abord la littérature existante, ensuite les occurrences relevées dans le corpus.

2.1. Le CPE : contexte politique

5 Le CPE, ou « Contrat Première Embauche », fut le nom d’un contrat d’emploi conçu par le gouvernement UMP de Dominique de Villepin, et voté le 3 avril 2006. Destiné aux jeunes de moins de 26 ans embauchés par des entreprises de plus de 20 salariés, il permettait à l’employeur de licencier un salarié sans préavis pendant une période de 2 ans, et sans motiver sa décision. Présenté comme une mesure de lutte contre le chômage des jeunes, fondée sur une flexibilité accrue du marché du travail, le CPE s’inspirait d’un contrat similaire, le CNE (« Contrat Nouvelle Embauche »), entré en vigueur en août 2005, qui s’appliquait, dans les mêmes termes mais sans limite d’âge, aux entreprises de moins de 20 salariés. Le CPE suscita rapidement un mouvement de protestation, notamment dans les universités – grèves, blocages des locaux. Devant l’ampleur de ce mouvement, le président de la République, Jacques Chirac, demanda d’abord au gouvernement de ramener la période de licenciement immédiat à 1 an, et d’obliger l’employeur à motiver le licenciement (discours du 31 mars 2006). Malgré ce recul partiel le mouvement continuait de s’amplifier. Soucieux de ne pas désavouer son premier ministre, le Président Chirac promulgua la loi instaurant le CPE le 3 avril 2006 ; toutefois, on annonça dans la foulée qu’elle ne serait pas appliquée, devant l’absence des « conditions de sérénité » nécessaires. Ce compromis, d’une légalité douteuse, prit fin le 13 avril, date à laquelle les députés votèrent une nouvelle mesure destinée à remplacer le Contrat Première Embauche. Les commentateurs y ont largement vu un échec pour le Président et pour son premier ministre, senti comme un candidat éventuel aux élections présidentielles de 2007. Par contre, on considéra l’issue comme positive pour les ambitions présidentielles de son rival au sein de l’UMP, le ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy.

2.2. Le corpus

6 Pour mesurer et étudier le potentiel d’une réaction militante centrée sur le sigle, nous avons réuni un corpus constitué de deux types de texte. Nous avons dans un premier temps relevé toutes les inscriptions de ce type lors de deux manifestations anti- CPE, le premier à Besançon le 28 mars 2006 (14 syntagmes), le deuxième à Paris le 4 avril (18 syntagmes). Ces exemples figuraient sur des pancartes, des autocollants, des banderoles, sur des feuilles scotchées sur les vêtements des manifestants. Aucun slogan scandé n’a été relevé. Un examen de la presse quotidienne et hebdomadaire a ensuite été effectué. Celui-ci a révélé une pratique soutenue du défigement dans le journal satirique hebdomadaire Le Canard enchaîné, et une absence totale dans les autres titres. Même le quotidien Libération, pourtant connu pour ses titres polysémiques (Fiala et Habert 1989) semble bouder le défigement de sigle, tandis que dans le Canard enchaîné, connu pour son humour ravageur, le sigle défigé est essentiellement l’apanage des dessinateurs. Nous avons retenu pour le corpus l’ensemble des CPE revisités du Canard enchaîné pour la période du 25 janvier au 12 avril 2006 (12 syntagmes, dont 3 en titre). Enfin, deux derniers exemples proviennent de sources diverses (voir Corpus en annexe). Le corpus est ainsi constitué de 45 syntagmes.

3. Analyse du corpus

3.1. Opérations bâties sur le seul sigle

7 L’action politico-linguistique peut être centrée sur le sigle lui-même, sans jamais renvoyer à la forme pleine. On distingue deux types : la paronomase, et la rephonétisation graphique[1] [1] Nous mentionnons au passage le défigement du sigle, détournement...
suite
.

3.1.1. Paronomase
Définition et travaux antérieurs

8 Une paronomase est une « figure qui consiste à rapprocher des paronymes dans une phrase », des paronymes étant des « mots presque homonymes qui peuvent être confondus » (Petit Robert). Aucun rhétoriste ne semble s’être penché explicitement sur le phénomène de la paronomase siglique, mais le slogan emblématique des manifestants de mai 1968, « CRS, SS », est analysé dans ses qualités allitératives et métriques dans plusieurs ouvrages de Calvet (1975 : 71-72 ; 1976 : 46-47 ; curieusement il est absent des Sigles (1980)).

Occurrences dans le corpus

9 Le corpus recèle 5 exemples : 3 écrits de manifestation, 1 titre de presse, 1 texte de dessin.

10 En matière de sigles, il faut distinguer la paronymie morphologique simple (la presque-homonymie reposant sur l’acronymie uniquement), et la paronymie partiellement phonétique. Cette dernière, que représente l’énoncé de mai 1968 (allitération sibilante) figure dans notre corpus sous forme CPE=ANPE (Agence Nationale Pour l’Emploi) : les deux formes partagent deux lettres.

...
banderole de

banderole de

11 Pour tous les autres exemples, la figure se fond sur le simple statut de sigle : ainsi aujourd’hui CPE demain STO (Service du Travail Obligatoire[2] [2] Durant l’Occupation de la France, le STO envoya quelques...
suite
 ). Il en va de même pour les exemples du Canard enchaîné. Par contre ceux-ci s’appuient sur une pratique abréviative inconnue à l’époque des travaux de Calvet ou de Gehenot : celle des messages « texto » ou « SMS » (Short Message Service) envoyés par téléphone portable. L’abrégement est dans ce cas souvent fondé sur une homophonie entre les syllabes du mot et les noms des lettres. Bien sûr, ce type d’abrégement n’est pas ce qu’on entend en général par « sigle », mais le résultat – une série de lettres majuscules servant d’abréviation – est assez similaire pour que les deux procédés se confondent. Ainsi le titre CPE, CNE, DCD (Contrat Nouvelle Embauche ; décédé) chapeaute un article pessimiste sur l’avenir des deux contrats introduits par le gouvernement Villepin.

12 Dans un dessin de ES (Le Canard enchaîné, 5.4.06), non moins de six abrégements syllabiques s’affichent sur des téléphones : A.C. (assez), KC (cassé), DCD (décédé), O.T. (ôtez), F.A.C (effacez), HV (achevez). Dans ces deux énoncés deux formes de lettres se répondent ; toutefois, si le produit est identique, la production de chacune est bien distincte. La siglaison ( CPE et SMS) est thématisée dans cet énoncé ; elle renvoie à des connotations officialisantes. Par contre, le « rhème » prend la forme d’une dysgraphie littéro-syllabique ; les connotations en sont fortement marginalisantes, et la production émane de pratiques diffuses et consciemment non-normées. Ce petit échange de pratiques abréviatives se laisse ainsi lire comme une homologie de la situation sociale.

13 Un dernier point à relever : malgré le célèbre cri de « CRS, SS », aucun détournement oral du sigle CPE n’a été relevé lors des deux manifestations.

3.1.2. Rephonétisation
Définition et travaux antérieurs

14 La rephonétisation restaure aux noms de lettres constitutifs du sigle une transcription morphophonologique usuelle. Ce processus n’est pas toujours politique – le sigle CD-ROM (Compact Disc - Read-Only Memory), souvent rephonétisé en « cédérom »[3] [3] La rephonétisation prend deux formes : « CD »...
suite
– mais un déploiement politique de cette tactique est la graphie pédégé, dans le Canard enchaîné et ailleurs, du sigle PDG (Président-Directeur Général), l’objectif affiché étant un rapprochement burlesque entre PDG et pédé. Le féminin pédégère va encore plus loin, par l’incorporation en mot-valise d’une épithète féminine désobligeante (pédé-mégère).

15 La littérature se limite à quelques tentatives de dénomination accompagnées d’exemples, pour le domaine anglais. Baum (1957) illustrait le « expanded initial word » par les graphies « okay », « deejay », et « emcee » ; Tournier (1985 : 310) reprend ces exemples sous le terme de « transcription “phonétique” complète du sigle ».

Occurrences dans le corpus

16 La rephonétisation figure dans trois énoncés :

  1. non au cépéheu (pancarte)
  2. La java du cépéu, c’est la reine des javas… (titre de dessin)
  3. CPE, c’est peu ! (titre d’article)

17 La rephonétisation se heurte ici au problème du hiatus, phénomène beaucoup plus courant dans les sigles que dans la langue de tous les jours (Calvet 1980 : 58-59) : ici la suite /eø/ de /sepeø/ est extrêmement inhabituelle. Dans 1, un <h> sert de « signe diacritique de disjonction de graphème » (Catach 1986 : 74) afin de marquer la prononciation distincte des voyelles. Mais cette graphie permet surtout d’intégrer l’interjection heu, « qui marque l’embarras, le doute » (Petit Robert). La forme proposée dans 2, par contre, est moins maîtrisée ; elle pourrait facilement s’interpréter en CPU (cf. par exemple réunir). Toutefois, le contexte aidant, il faut bien reconnaître que la forme fonctionne, le digraphe <eu> se lisant sous l’accent du <é> voisin, ce dernier remplissant donc deux fonctions simultanées. L’exemple 3 réussit le pari d’une reformulation aboutissant à une phrase réelle, le problème du hiatus étant résolu par la suppression : /sepø/.

18 Les énoncés 1 et 2 proposent donc de lire le sigle comme une sorte d’illettrisme, une langue malmenée et incompréhensible. La figure homophonique de l’à-peu-près est représentée par le 3, et dans une moindre mesure, le 1 (E> heu). Dans tous les cas, dans la rephonétisation le sigle se défait matériellement, pour refaire surface sous une forme amoindrie, privée de sa superbe.

3.2. Opérations bâties sur la forme pleine

Définition et travaux antérieurs

19 Ce phénomène, qui constitue le gros des exemples de notre corpus, passe par un remplacement partiel ou total de la forme pleine consacrée par une forme altérée, souvent burlesque, partageant les mêmes initiales. Encore une fois, il est peu évoqué pour le français. Calvet (1980 : 116-117) l’illustre dans ces termes :

20

les sigles révèlent un certain statut face à la langue : pouvant éventuellement emprunter des sigles à la langue écrite mais ne pouvant pas les créer le locuteur moyen (…) est ici en situation de faiblesse, est dominé. Parfois, d’ailleurs, comme s’il était conscient de cette domination, ou du pouvoir que révèle la possibilité d’émettre des sigles, il pratique une sorte de critique idéologique et politique, une critique interne à la langue, par le biais des sigles, en jouant sur un retour ironique à la source, sur une fausse traduction. À la fin des années quarante cer- tains militants de gauche s’amusaient ainsi à traduire le sigle M.R.P. (Mouvement Républicain Populaire) par « mon révérend père », ce qui constituait à la fois un décodage ironique du sigle et une analyse ironique du parti en question.

21 C’est le seul exemple que cite Calvet, et les autres auteurs s’y attardent encore moins que lui. Gehenot (19 : 277) reprend, sans commentaire, un extrait cité à l’entrée sigle du Grand Robert : « …ces casernes grisonnantes, que l’on nomme des H.L.M., sigle vulnérable qui signifiait encore « habitations à loyer modéré », mais que l’on pourrait aussi traduire autrement : hommes libres et malheureux ».

22 Par contre, l’article de Howe (1989), « Rewriting initialisms : folk derivations and linguistic riddles », donne pour l’anglais un aperçu complet du phénomène, accompagné de nombreux exemples. Cet auteur y voit un retournement de l’énigme posée par le sigle d’origine, une riposte qui tente « to mock and thus deny language which is so opaque, and even duplicitous, that it must disguise itself behind an arrangement of initial letters » (p. 180).

23 Le défigement repose sur la possibilité de sigle homonyme. Ainsi, CGT peut renvoyer au choix à Confédération Générale du Travail ou à Compagnie Générale Transatlantique (Calvet 1980 : 30) ; tandis que CPE, d’après le dictionnaire de sigles de Rongus (1980) peut renvoyer au « Centre de Paralysés Étudiants » – preuve, s’il en était besoin, du potentiel rhétorique du procédé. Au niveau dénominatif, nous avons retenu le terme de défigement, qui renvoie plus clairement au figement qui sous-tend le sigle que les termes « fausse traduction » (Calvet 1980) et « dérivation populaire » (Howe 1989).

Occurrences dans le corpus

24 Le défigement est de très loin le détournement de choix du sigle : il représente 82,2 % des syntagmes relevés dans le corpus, chiffre qui atteint 90,9 % parmi les seuls écrits de manifestations. Le défigement touche en majorité (56,8 %) les trois lettres du sigle. Là où un élément « authentique » est retenu, c’est le mot « Contrat » (15 sur les 16 défigements qui conservent au moins l’un des mots). La rétention d’autres lettres est le fait de la presse (à une exception près : Contrat Première Emmerde) : Contrat Première Expulsion, Contrat de Première Ébauche. Seul le titre Le Canard Premier Embaucheur défige le C sans réellement toucher (dérivation, accord) aux autres lettres, dans un article racontant l’embauche effective d’un jeune par l’hebdomadaire sous le régime du CPE.

25 Le rapport entre initiales du sigle et initiales du défigement recèle plusieurs zones d’ombre. Prenons la rétention de mots grammaticaux dans le sigle. Celle-ci est facultative de manière générale : comparez Compagnie Républicaine de Sécurité (CRS) et Gaz De France (GDF). Dans le corpus, cette liberté est pleinement exploitée : Contrat Patronal d’Esclavage supprime le d, tandis que le mot grammatical « arrangeant » en p, pour figure dans 10 syntagmes, reliant le contrat à ses conséquences (Cursus Pour Esclavage), ou figurant dans d’autres structures (Coucher Pour Évoluer ?). Mais la suppression de mots-source est également poussée jusqu’aux limites : ni Chômage ni Précarité juste l’Exclusion ; Chie Pas j’t’Encule ; Charognards ou Prédateurs… vivement l’Extinction. Dans le cas de Coup Porté aux jEunes (figure 2), le défigement est opéré malgré l’une des initiales : la deuxième lettre E est promue par une mise en espace spécifique.

...
Coup Porté aux jEunes

Coup Porté aux jEunes

26 Puisque le défigement de sigle doit être repérable (sans cela il risque de passer pour un texte quelconque), il lui faut en général une mise en relief. Celle-ci peut se faire de manière spatiale (comme dans l’exemple Coup Porté aux jEunes), par mise en valeur typographique, ou par indication métalinguistique. La mise en espace du texte à fins de valorisation du sigle a pour premier effet de favoriser l’alignement textuel sur l’axe vertical (à la différence du texte ordinaire, disposé horizontalement en français). L’alignement vertical permet de réunir les initiales des mots (cf. figures 2 et 3). Cette disposition est en général simple à effectuer dans le contexte d’énoncés ultra-brefs (bulle de discours de dessin ; banderole, pancarte) ; mais un exemple assez complexe (3 défigements) bâti sur cette verticalisation est illustré en figure 4.

...
reprise de la pancarte

reprise de la pancarte

27 La valorisation typographique, dominante dans le corpus, porte sur l’initiale, et prend la forme d’un contraste majuscule/minuscule, de l’emploi de couleurs, ou de tailles supérieures de caractères. L’indication métalinguistique (5 occurrences) passe par le signe «=» : CPE=Contrat Pour l’Élysée !, CPE=Contrat Pour t’Entuber ! par une reprise en déictique : CPE C’est Pour Exploiter ; ou par une lexicalisation de l’opération : « À la rigueur nous accepterions de rebaptiser le CPE Contrat de Première Ébauche… ». Un dernier exemple, saisissant, s’appuie à la fois sur le sigle épelé, et sur le discours du slogan de manifestation (Figure 4), constituant ainsi une passerelle entre l’écrit et l’oral, même si la scansion semble par endroits peu heureuse (« exploité », notamment).

28 Dans la situation d’énonciation particulière d’une manifestation, les défigements exprimaient tout naturellement une mise en cause, souvent musclée, de l’objet du sigle, le Contrat Première Embauche. Mais quels aspects du sigle lui-même, quelles connotations propres à cette forme linguistique peuvent contribuer à cette production militante ? Nous en retenons deux : la classe grammaticale, et le niveau de langue dont relèvent certains choix lexicaux. Dans les deux cas les énoncés entrent en conflit avec les valeurs connotatives du sigle.

29 La classe grammaticale dominante du sigle est le groupe nominal. Le point n’est jamais réellement relevé dans la littérature,[4] [4] Calvet, apparemment sur la base de trente sigles seulement,...
suite
mais il n’en est pas moins indéniable. On peut aller plus loin en postulant l’averbalité comme norme du sigle : le verbe, expression d’un procès en cours, convient mal à la désignation d’un référent stable et fixe. Parmi les 1780 sigles en A référencés dans un dictionnaire des sigles (Rongus 1980), seuls 2 revêtent une structure non-nominale (0,1 %)[5] [5] ABAL : Adieu Berthe à Lundi, et ASPPC : Accepté...
suite
. Cette prédominance de la structure nominale n’a rien de surprenant dans une forme représentant à 82,23 % des « organismes » ( Germain et Lapierre 1988 ) ; le nom d’un organisme est presque inévitablement fait d’un substantif, qualifié et modifié par des groupes prépositionnels, appositionnels, ou adjectivaux.

30 Ces chiffres sont au pôle opposé de ceux de notre corpus. Presqu’un tiers des défigements (11 sur 37) sont de type non-nominal ; les groupes verbaux (7 sur 37) en constituent de loin la plus importante catégorie[6] [6] On dénombre en outre 2 groupes adjectivaux, 1 prépositionnel...
suite
. Le « démontage » du sigle est ainsi en partie grammatical. Par ailleurs, certains groupes verbaux du corpus affichent leur appartenance à des genres de discours identifiables, hors du champ des sigles : Cherche Pigeons à Exploiter (petites annonces) ; Cessons les Politiques Esclavagistes (slogan militant) ; Ça Peut Échouer (langage quotidien). Les quelques défigements d’autres classes sont tout aussi peu caractéristiques du sigle : Couillonnés Puis Éjectés (adjectival) ; Comment Perdre les Élections (adverbial).

31 Une seconde spécificité « non-sigle » qui permet d’articuler une prise de distance idéologique est fournie par le lexique. En effet, le lexique du sigle se distingue par le statut non-marqué des mots employés : absence de gros mots, de langage familier, d’argot, etc.[7] [7] Certains emplois d’initiales renvoyant à des gros mots...
suite
. Ainsi, la présence dans le corpus d’éléments d’un français ordinaire, dans le « Ça » de Ça Peut Échouer ou Ça Pue l’Embrouille, et a fortiori, la présence de défigements comportant des mots à étiquettes lexicographiques sociolinguistiques sont-elles hautement significatives : Cherche Pigeons à Exploiter, Ça Pue l’Embrouille, Contrat Première Emmerde, Contrat Pour t’Entuber, Contrat Pour Éjection, Couillonnés Puis Éjectés (tous étiquetés « fam. » dans le Petit Robert). Et il est des marquages encore plus loin de la norme : Couillonnade Pré-Electorale (« très fam. ») ; Chie Pas j’t’Encule (« fam. » et « vulg. »). Ce dernier se distingue également par les reprises graphiques de chutes de schwa, qui traduisent une valeur popularisante, tout en estompant les deux mots exclus du sigle. Au-delà de l’inflexion diaphasique des termes employés, le simple domaine référentiel peut également se trouver en décalage du monde siglé : Contrat Poubelle Embauche, Coucher Pour Évoluer ?

3.3. Effacement du sigle

32 Le dessin humoristique en Figure 5 porte sur le contenu sémiologique du sigle – on voit l’effacement, puis l’altération du signifié, dans un renversement du signe en deux temps. Un prof enseigne – ou « inculque » – le CPE à un élève. En « méthode syllabique », l’élève, interloqué, débite de manière irréfléchie les noms des lettres. On reste du côté du signifiant, glissant simplement du sigle écrit au tableau (unité inséparable, sans points), au sigle oral (unité décomposée « syllabique », avec points). L’élève sait désormais que pour énoncer « C.P.E. » il faut faire appel à une technique spéciale ; mais il ne sait toujours pas de quoi il s’agit ; la forme fait disparaître le fond. Mais sous le régime de la « méthode globale »[8] [8] Il s’agit de deux pédagogies de l’écriture, qu’un...
suite
, l’élève donne spontanément à CPE l’interprétation « arnaque » : il n’est plus embrouillé par la forme sophistiquée que prend l’énoncé. La siglaison se présente ainsi en écran de fumée, en technique obscurantiste. Cette mise en scène rappelle de manière troublante la paronomase dessinée sur banderole (figure 1). Dans les deux cas, l’obscurantisme du sigle, ainsi que l’intransigeance du gouvernement, se trouvent symbolisés par le geste magistral du professeur qui brandit son bâton.

...


Conclusion

33 Le fait de structurer l’étude autour du sigle CPE, pris comme exemple d’un artefact langagier, et d’explorer les détournements qu’on a pu lui faire subir, permet de prendre la mesure de la sophistication métalinguistique qui peut se déployer dans une situation collective telle qu’un mouvement social. En cela notre étude se distingue des (peu nombreuses) évocations de démontages linguistiques de sigle, ceux-ci partant toujours de l’opération rhétorique (le défigement de sigle, par exemple, dans Howe 1989) et accumulant des exemples variés mais non-situés socialement – et souvent, vu l’éphémérité de ce type d’énoncé, dépourvus de la moindre situation, hormis le fait d’avoir été « entendus quelque part » par l’auteur. À rebours de ce type d’approche, nous avons démontré qu’un seul artefact langagier un sigle, dans notre cas – peut se trouver propulsé au centre d’une lutte, et y faire l’objet d’opérations linguistiques très diverses ; nous avons pu classer celles-ci en défigements, paronomases, et rephonétisations. Cette possibilité repose sur l’existence de connotations propres aux sigles : l’unicité, le caractère « organisme » (dépassant donc la taille de l’individu humain), et la technicité, bâtie sur un rejet cryptique de l’orthographe phonétique normée. Comme le dit Calvet (1980 : 116), le sigle, parent riche de la troncation, « révèle un statut » ; monolithique, il postule une sorte d’officialité lointaine, imposée ou subie. Un tel regroupement connotatif ne peut qu’attirer des ripostes ludiques linguistiques.

34 Mais pourquoi ce sigle en particulier. Le Traité Constitutionnel Européen, au cœur de tous les débats lors d’un référendum en 2005, n’a été qu’occasionnellement réduit en TCE, et encore moins « démonté » par des voies rhétoriques. L’intensité de l’activité métalinguistique qui accompagna le CPE transparaît dans ce courrier de lecteur publié dans l’hebdomadaire Télérama :

35

Un peu « truffes », nos politiques : intituler un programme « CPE », c’est s’assu-
rer des slogans vengeurs et des banderoles finaudes pour les manifs. Alors qu’un
bon programme « YKQ », voire « WXZ », là mon ami, sauf pour des étudiants
slovènes ou kazakhs, va-t’en trouver un bon mot à hurler sur le pavé… (lettre
de Marc Chemineau, Télérama 12.4.06 : 6)

36 « CPE » est certes un sigle familier pour les jeunes Français, même si ce lecteur n’en relève pas la raison : c’est le nom du Conseiller Principal d’Éducation, chargé de la discipline dans les collèges et lycées. Le profil sociologique du mouvement contre le CPE – essentiellement estudiantin – a pu également valoir une prédisposition au jeu d’initiales : Calvet (1980 : 38) fait remarquer qu’en mai 1968 les nombreux comités d’étudiants, socialement habitués à l’acronymie, s’affublaient tous de sigles, tandis qu’aucun des comités d’usines ne le faisait. Mais le phénomène doit le plus à un hasard systémique : l’inscription du CPE dans deux séries de paradigmes paronymiques, constitués de trois lettres commençant par un C. Il s’agit d’une part de la dyade CPE – CNE (Contrat Nouvelle Embauche), et de l’autre d’un paradigme associant le Contrat Première Embauche aux deux contrats de travail historiques en France, le Contrat à Durée Déterminée, et le Contrat à Durée Indéterminée. C’est ce dernier paradigme qu’évoque le dessin suivant, paru dans le journal CQFD :

...
dessin de Besseron, CQFD, 15.4.06.

dessin de Besseron, CQFD, 15.4.06.

Corpus :

37 • Manifestations (32 détournements)

38 Besançon 28 mars 2006

39

  • Ça Pue l’Embrouille
  • Cessons les Politiques Esclavagistes
  • Cherche Pigeons à Exploiter
  • Chie Pas j’t’Encule
  • Complots Patron État
  • Condamnés Précarisés Époussetés
  • Contrat Poubelle Emploi (slogan PCF )
  • Contrat Pour Éjection — ciao Villepin
  • Contrat Pour Esclave
  • Contrat Précarité Exclusion
  • Contrat Première Emmerde
  • Contre la Pollution Esclavagiste
  • CPE=ANPE
  • CPE C’est Pour Exploiter

40 • Paris 4 avril 2006

41

  • aujourd’hui CPE demain STO
  • C comme chômage…/ Et P comme précaire…/ Et E comme exploité…/ Retrait ! Retrait/De ce contrat/Bidon !
  • Cécilia Premier Échec
  • Chirac - de Villepin - Sarkozy - UMP /en 2007 nous mettrons fin à votre/Certificat Préparatoire à l’Exclusion/Combat Pour l’Élysée/mais contrairement à nous vous ne connaîtrez/ni Chômage ni Précarité juste l’Exclusion/de la vie politique
  • Contrat Créé Par Picsou Pour Eurodisney
  • Contrat Patronal d’Esclavage
  • Contrat Précarité Entière
  • Contrats Précaires (à) Enterrer (?)
  • Coucher Pour Évoluer ?
  • Couillonnade Pré-électorale
  • Couillonnés Puis Éjectés
  • Coup Porté aux jEunes
  • CPE=Contrat Pour t’Entuber (slogan FIDL )
  • Cursus Pour Esclavage
  • non au cépéheu
  • Sarkozy, Villepin : Charognards ou Prédateurs… vivement l’Extinction !!

42 • Canard enchaîné (12 détournements)

43

  • CPE, c’est peu ! (titre, 8.2.06)
  • [Villepin :] Contrat Première Embauche [Sarkozy :] Contrat Première Expulsion (dessin de Potus, 15.2.06)
  • Méthode syllabique [prof :] CPE /[élève :] C.P.E… ; Méthode globale :
  • prof :] CPE /[élève :] arnaque… (dessin de Lefred Thouron, 8.3.06)
  • [Villepin :] CPE=Contrat Pour l’Élysée ! [interlocuteur :] Ça Peut
  • chouer… (dessin de ES, 8.3.06)
  • [Villepin :] A la rigueur nous accepterions de rebaptiser le CPE Contrat de Première Ébauche… (dessin de ES, 22.3.06 )
  • Le Canard Premier Embaucheur (titre, 5.4.06)
  • Au sujet du CPE nous avons reçu beaucoup de SMS ! /AC KC DCD OT FAC HV (dessin de ES, 5.4.06 )
  • La java du cépéu, c’est la reine des javas… (dessin de Kiro, 5.4.06)
  • CPE, CNE, DCD (titre, 5.4.06)
  • [Texte de couronne mortuaire portée par Sarkozy :] Contrat Pour Enterrement (dessin de Potus, 12.4.06)

44 • Autres sources (2 détournements)

45

  • Comment Perdre les Élections (Jean-Luc Reitzer, député UMP, cité Le Canard Enchaîné, 5.4.06)
  • Capitalisme Précarité Exploitation (banderole devant entrée de Paris-VII, photo, Nouvel Observateur, 23-29.3.06, p. 55)

Bibliographie

Références bibliographiques

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— 1962. « The acronym, pure and impure ». American Speech, vol. 37, n° 1 : 48-50.

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— 1976. La production révolutionnaire. Paris : Payot.

— 1980. Les sigles. Paris : PUF (coll. Que sais-je ?).

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Notes

[ 1] Nous mentionnons au passage le défigement du sigle, détournement évoqué dans la littérature mais absent de notre corpus. Calvet (1976 : 31) cite deux cas de défigement portant sur le sigle FEN (Fédération des Etudiants Nationalistes, « groupuscule qui défendait les positions de l’Algérie française »), effectués par rajouts de traits sur des graffitis, et aboutissant à la forme [croix gammée]EN (défigement graphico-iconique), et au mot PENIS (« désiglaison » graphique). Retour

[ 2] Durant l’Occupation de la France, le STO envoya quelques 700 000 individus travailler dans les usines allemandes. Retour

[ 3] La rephonétisation prend deux formes : « CD » est reverbalisé à partir des noms de lettres (/sede/ : <cédé>) ; « ROM », lui, est acronymique (/{çm/). Il s’agit de deux types de rephonétisation, chacun aboutissant à un mot orthographié. Le sigle, normalement annoncé dans la typographie (majuscules, points, espaces) est symboliquement aboli par ce processus.Retour

[ 4] Calvet, apparemment sur la base de trente sigles seulement, présente les trois structures « les plus courantes » ; toutes sont à base substantivale (1980 : 48,97). Un seul des trente sigles n’est pas nominal : SLC (Salut Les Copains) (65).Retour

[ 5] ABAL : Adieu Berthe à Lundi, et ASPPC : Accepté sous Protêt pour Mettre en Compte. 5 autres sigles (0,3%) comportent un élément verbal subordonné, mais dans 4 d’entre elles cet élément n’est pas repris dans le sigle ; le cas restant est AFOREF, « Ass. pour Promouvoir et Favoriser l’Organisation et la Rationalisation des Exploitations Forestières ».Retour

[ 6] On dénombre en outre 2 groupes adjectivaux, 1 prépositionnel et 1 adverbial.Retour

[ 7] Certains emplois d’initiales renvoyant à des gros mots sont motivés par des considérations purement sociolinguistiques : NTM (Nique Ta Mère) dans le nom du groupe de rap Suprème NTM ; La P… respectueuse (Putain) sur les premières éditions de la pièce de J.-P. Sartre. Retour

[ 8] Il s’agit de deux pédagogies de l’écriture, qu’un débat médiatique opposait à l’époque des faits.Retour

Résumé

De nombreux travaux ont décrit et analysé le sigle en tant que phénomène néologique, ses domaines d’adoption et ses occurrences dans le discours. Le détournement de sigle, refus politico-linguistique de cette opération morphologique, est, lui, relativement inexploré. L’article prend comme cas d’étude le sigle CPE (Contrat Première Embauche) nom d’un contrat de travail créé par le gouvernement français en 2006, puis retiré sous la pression d’un mouvement populaire. À travers un corpus constitué d’écrits affichés recueillis lors de manifestations de rue, et de dessins de presse humoristiques, l’étude dégage trois procédés principaux de détournement de sigle : la paronomase, la rephonétisation graphique, et le défigement. L’article explore les contraintes linguistiques et les connotations sociales qui caractérisent cette pratique du détournement, ainsi que ses diverses manifestations discursives.

Mots clés

sigle, écriture affichée, dessin de presse, figures rhétoriques, alphabet, discoursmilitant



Acronym subversion : a case-study from France
Many studies have been made of the acronym as a neologistic phenomenon, both in terms of the contexts in which it is used and of how it integrates into discourse. Acronym subversion, a politically-motivated linguistic refusal of this morphological operation, is much less well documented. In this type of subversion, rhetorical devices are used to attack the referent of the acronym. This paper takes as a case study the acronym CPE (Contrat Première Embauche), the name of a model job contract produced by the French government in 2006, before being abandoned in the face of public hostility. By using a corpus made up of press cartoons and public writing collected during street demonstrations, the study posits three main methods of acronym subversion : paronomasia, phonetic respelling, and full-form redefinition. The linguistic constraints and the social connotations which characterise these subversions are discussed, as are their various discursive uses.

Key words

acronym, displayed writing, press cartoon, rhetorical figures, alphabet, militant discourse

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Mat Pires « Le détournement de sigle : le cas de CPE », Langage et société 3/2007 (n° 121-122), p. 289-303.
URL :
www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2007-3-page-289.htm.
DOI : 10.3917/ls.121.0289.