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S'inscrire Alertes e-mail - Langage et société Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLes sociologues face au langage et à l’individu
AuteurClaude Dubar du même auteur
UVSQ, CNRS, Laboratoire Printempsclaude.dubar@voila.frLa place du langage dans les grandes théories classiques de la sociologie, celles de Durkheim ou de Parsons, de Simmel ou de Weber, de Tönnies ou de Marx, est non seulement très variable mais aussi très dépendante de leur conception des liens entre le pôle individuel et le pôle collectif du social (Leimdorfer 2007). De même que les théories linguistiques ne s’accordent pas sur les liens entre langue (collective) et parole (individuelle) et sur la place de l’une et l’autre dans le langage, de même les sociologues ne partagent pas les mêmes conceptualisations des liens entre les structures et les agents, le macro et le micro, le collectif et l’individuel. Ils ne désignent pas tous « l’individu » de la même manière : agent, acteur, sujet ou auteur ne sont pas des termes interchangeables (Dubar 2004).
2 Je tenterai d’élucider ici les liens entre conceptions du langage et définitions de l’individu chez des sociologues français qui les ont plus ou moins objectivés. À partir de quatre termes clés (agent, acteur, sujet, auteur), je présenterai quatre points de vue divergents structurant quatre types d’approche sociologique que j’appellerai successivement « sociologie scientifique » (à partir des thèses de Bourdieu, Chamboredon et Passeron dans Le métier de sociologue, 1968), « analyse stratégique » (à partir des thèses de Crozier et Friedberg dans L’acteur et le système, 1977) « sociologie clinique » (à partir des thèses de Touraine dans Critique de la modernité, 1992 et de Dubet dans Sociologie de l’expérience, 1994) et « approche herméneutique » (à partir des positions adoptées par Demazière et moi-même dans Analyser les entretiens biographiques, 1997).
3 Les relations entre conception du langage et nomination des individus expriment non seulement des positions épistémologiques sur les relations entre sujet et objet de la recherche sociologique mais aussi des choix quant aux matériaux les plus importants à recueillir et notamment la place accordée aux paroles des gens, qu’elles soient recueillies dans des archives, des questionnaires, des entretiens ou autres.
1. L’agent dans la sociologie dite « scientifique »
4 Beaucoup de sociologues français de ma génération ont appris les règles de leur activité de sociologue, dans Le métier de sociologue (Bourdieu, Chamboredon, Passeron 1968). Selon ce manuel, les individus, en tant qu’agents, doivent être objectivés pour permettre la construction d’objets sociologiques susceptibles de connaissance de type « scientifique ». Le principe de « non conscience », en vertu duquel « il ne faut jamais prendre les raisons invoquées par les individus pour les causes profondes de ce qu’ils font et qui échappent à leur conscience » (idem, 1968 : 38) est ce qui permet de ne pas sombrer dans ce que les auteurs appellent la « sociologie spontanée », celle du sens commun, des opinions et des prénotions (cf. Durkheim, 1895). La rupture épistémologique est ce qui permet au sociologue « scientifique » de rompre avec ces prénotions, d’objectiver les sujets sociaux qui deviennent ainsi, dans cette théorie, des agents c’est-à-dire des « individus pris dans la pratique et immergés dans l’action, agissant par nécessité » (Bourdieu 1994 : 67).
5 L’erreur canonique du sociologue « spontané » (celui qui n’a pas rompu avec les prénotions) est ainsi « d’imputer aux agents sa propre vision » (id., 1994 : 67) alors que le sociologue « scientifique », grâce à l’objectivation – y compris la sienne en tant que sujet de l’objectivation – peut « restituer ces logiques pratiques » à travers la reconstruction des « schèmes de l’habitus, produits de l’incorporation du monde social » (id., 1994 : 166). L’habitus, terme clé de cette approche, désigne des dispositions à agir déterminées par les conditions sociales de l’agent, les caractéristiques de son origine et de sa trajectoire sociales.
6 Comment atteindre et restituer ces logiques de la pratique et reconstruire ces schèmes ? Sûrement pas en reproduisant les discours de justification des agents. Car, écrivent les auteurs du manuel, c’est la « malédiction des sciences de l’homme que d’avoir affaire à un objet qui parle » (idem, 1968 : 64). Le langage ordinaire des agents « enferme dans son vocabulaire et sa syntaxe toute une philosophie pétrifiée du social » (id. : 45). Ce langage, « commun, ordinaire, vulgaire » (id. : 47), est le véhicule des prénotions, des stéréotypes, ceux d’une « philosophie naïve de l’action » qui fait de celle-ci le résultat « de délibérations conscientes et volontaires », alors qu’elle est le « produit du système qui a engendré son habitus ». Car, selon eux, « le sens n’appartient pas au sujet mais au système » (id. : 39) et les paroles des agents ne permettent pas de le saisir.
7 Contrairement au langage ordinaire, pris dans les nécessités de l’action et structuré par l’illusion (de in- ludere : jouer dans), le langage scientifique, conceptuel, rationnel, discursif, « rompt avec les illusions de la conscience pour reconstituer les mécanismes objectifs de la production des pratiques à partir d’un habitus » (id. : 49). C’est le langage de la science sociale considérée comme une « science comme les autres », c’est-à-dire, sinon une langue bien faite, du moins un langage formel à la fois logique et opératoire. Il n’a ni la même fonction (connaître n’est pas agir), ni la même structure (exposer logiquement n’est pas communiquer pratiquement), ni la même forme (l’axiomatique écrite d’une théorie n’est pas l’interactivité orale d’une conversation) que le langage de l’agent. La langue de la connaissance n’est pas la parole qui accompagne l’action.
8 Cette différence de langage renvoie à des différences de positions dans les rapports sociaux de pouvoir, au sens de domination : tandis que les dominés, comme les paysans du Béarn observés par Bourdieu, « ne parlent pas mais sont parlés » (Bourdieu 2002 : 255), les dominants « affirment leur domination par le langage » (Bourdieu 1982 : 33). Le langage s’inscrit dans des rapports de domination symbolique : c’est un « instrument d’action et de pouvoir » (1994 : 67), mais aussi un « outil de classement social » (1982 : 32). Alors que le langage ordinaire des dominés s’inscrit dans les nécessités de la pratique, le langage distingué des dominants sert à légitimer leur domination et se traduit par des titres scolaires, nouveaux titres de noblesse et des « rites d’institution » (Bourdieu 1982 : 58) impliquant une langue spécifique, c’est-à-dire extra- ordinaire se distinguant du langage quotidien.
9 Le lien entre conception du langage et dénomination des individus me paraît clair : le terme agent signifie, pour Bourdieu, un individu pris dans l’action et son illusio et donc dans un langage instrumental, marqué par l’action. Les habitus comme dispositions à agir, sont aussi des manières de parler. Le langage qui s’impose à l’agent est modelé, construit, déterminé par ses conditions objectives de production, sa position dans la structure et les rapports de classe, le volume de son capital culturel transmis par sa lignée familiale, inculqué, attesté par son titre scolaire et mis en œuvre dans le poste occupé ou la place sociale atteinte. Le langage, parfois appelé « capital linguistique » est un élément du capital culturel et symbolique détenu par un agent, est ce qui lui permet de se classer en étant classé, de se distinguer en étant distingué, de tenir sa place d’agent dominant ou dominé, dans les jeux sociaux dont les règles sont dictées et imposées par le système. Les agents, même dominants, ne parlent que pris dans une langue qui les marque et les classe : ce qu’ils disent est déjà inscrit dans leur condition et position de classe et le capital linguistique qui en découle.
2. L’analyse stratégique et son acteur
10 La seconde figure de la sociologie, exposée dans L’acteur et le système (Crozier et Friedberg 1977) est explicitement différente de la précédente, et même opposée, puisque définie d’emblée comme non déterministe. Pour les théoriciens de l’analyse stratégique, le terme « acteur » désigne une autre figure que celle de l’agent : il renvoie à un individu « autonome, capable de calcul et de manipulation et qui non seulement s’adapte mais invente en fonction des circonstances et des mouvements de ses partenaires » (id. : 38). Le terme « calcul » risquant d’orienter le lecteur vers la figure économique par excellence, celle de l’individu rationnel, abstrait et optimisateur de l’économie libérale, les auteurs précisent que leur figure d’acteur n’est « ni un être psychologique de besoins abstraits, ni un homo oeconomicus poursuivant un objectif d’optimisation mais un construit humain capable de se saisir d’opportunités c’est-à-dire de déployer des stratégies » (id. : 39).
11 L’expression « construit humain » renvoie à l’insertion de l’acteur social dans un « système d’action concret » à la fois contingent et construit par les jeux d’acteurs et leurs règles. Le terme acteur ne s’applique pas seulement à des individus (même si les individus sont bien des acteurs) mais renvoie à des actions collectives, à des stratégies situées dans des contextes organisationnels spécifiques. S’il n’y a pas d’acteur sans système, il n’y a pas non plus de système sans acteurs sociaux qui le définissent comme ensemble de jeux de pouvoir et de règles dynamiques.
12 Si le système d’action est ici appelé concret, c’est aussi pour le distinguer d’un système abstrait, global, producteur d’habitus. C’est une « configuration concrète d’acteurs reliés par des relations de pouvoir » (id. : 64). Le terme « pouvoir » n’a pas le même sens que dans la théorie précédente : il s’agit d’influence et non de domination, de capacité à exercer des responsabilités et à manipuler des zones d’incertitude et non d’imposition de règles du jeu et de violences symboliques.
13 L’acteur stratégique est ainsi « défini par sa situation, du moins la définition qu’il en donne », et par « la structure des jeux dans lesquels il est placé, du moins la lecture qu’il en fait » (id. : 41). Le contexte qui le définit comme acteur participant à un collectif est inséparable d’une manière d’exprimer sa vision du système. C’est de sa lecture des opportunités qu’un système recèle que l’acteur tient une grande partie de ses ressources et de ses capacités d’action. En fait, « c’est l’occasion qui fait le larron » (id. : 76). Les stratégies étant des saisies partagées d’opportunités, des lectures, échangées avec d’autres, des zones d’incertitude d’un système, les interactions collectives priment sur les dispositions individuelles. Les individus qui deviennent acteurs (ce n’est pas le cas de tous les individus concrets) s’engagent, avec d’autres, dans ces jeux stratégiques et le font librement mais sous les contraintes inscrites dans les règles de jeux du système. Celles-ci sont constamment, à des degrés divers, re- négociées et influencent les définitions d’acteurs qui en découlent et la configuration des organisations qui deviennent synonymes d’« actions organisées » (Friedberg 1993).
14 Pour maintenir ou accroître ses marges de liberté, ce qui lui permet de rester partiellement imprévisible, l’acteur doit pouvoir concevoir et donc verbaliser le système et ses évolutions possibles. La conception du langage découle de cette position faisant de la négociation des règles et des « définitions de situation » des acteurs, des éléments clé de la dynamique des actions collectives. Elle oblige les sociologues pratiquant cette analyse à pratiquer une « plongée dans la subjectivité des acteurs » qui constitue ainsi un moment crucial de la méthode (Crozier et Friedberg 1977 : 326). C’est celui où les individus-acteurs livrent, par leurs paroles, au sociologue qui a su conquérir leur confiance, leurs véritables objectifs, la clé de leurs attitudes définies comme anticipations des actions fondées sur des interprétations du système. Ainsi le langage stratégique de l’acteur-en-acte devient, dans l’entretien, le langage expressif de l’acteur en situation de recul, de réflexivité, de distance par rapport aux jeux de pouvoir. Le langage analytique, réflexif, sociologique n’est plus réservé aux seuls sociologues. La preuve est que ceux-ci peuvent restituer leurs résultats aux acteurs en leur permettant, s’ils le veulent, de modifier, d’infléchir leurs stratégies.
15 Le langage naturel est donc à la fois langage de l’action, stratégique et instrumentale, contextuelle et collective, et celui de la connaissance, réflexive et située, spécifique et généralisant. Le langage de l’action qu’on peut appeler pragmatique n’est pas différent, dans sa forme, du langage de la connaissance sociologique, également ancré dans l’action et visant la reconstitution d’un système d’interactions grâce à l’élucidation des stratégies de ses acteurs. Même s’il implique une prise de distance à l’égard d’une position particulière et permet de comprendre le système des positions – grâce à la capacité du chercheur à se mettre à la place de tous les acteurs –, le langage sociologique est un langage de l’action compréhensible par tous, chercheurs et acteurs, à des niveaux de généralité et de réflexivité différents.
16 Il n’y a donc plus de coupure épistémologique entre le langage des gens et celui des chercheurs, ni entre les langages de l’action et de la connaissance sociologique située. Les paroles ne sont pas seulement des actes de langage dans des jeux de pouvoir ou dans la vie quotidienne, elles sont aussi des formes de discours et d’énonciation livrant le sens des actions et réfléchissant sur leur efficacité et leur légitimité. Langage de l’action et méta- langage sur l’action sont en continuité : seuls les acteurs en « parlant leur action » (à des chercheurs), et non seulement en « parlant dans l’action » (à d’autres acteurs), peuvent permettre la production de connaissances sur le système qui, pour être connu, a besoin d’acteurs qui parlent… Les deux niveaux de langue, le niveau pragmatique, communicationnel de l’action et le niveau méta-communicationnel de la connaissance et de la formalisation sont ici en parfaite continuité : c’est parce que le sociologue est aussi un acteur et que l’acteur-objet peut se faire sujet-connaisseur de son propre système d’action qu'ils peuvent, l’un et l’autre, passer d’un niveau à un autre et relier des stratégies particulières à des types de système d’action, à des régularités stratégiques ou systémiques (comme le phénomène bureaucratique ou les cycles d’innovation) formulés à partir du langage même des acteurs et non de concepts surplombant émanant d’une théorie pré- existante et incompréhensible aux agents ordinaires.
3. Le sujet réflexif de la sociologie clinique
17 C’est peut-être dans Critique de la modernité (1992) que Touraine est allé le plus loin dans l’affirmation d’un individu moderne singulier, échappant largement aux modèles précédents, aussi bien celui de « l’agent plongé dans l’action » que celui de « l’acteur stratège », pour le définir comme une sorte de « sujet existentiel », un « sujet-dans-le-monde qui se sent responsable de lui-même et de la société » (1992 : 262). On croirait parfois lire un essai de Sartre lorsqu’on le voit défini comme une « liberté créatrice », une subjectivation c’est-à-dire une « conscience appelée à la gestion responsable de sa propre vie » (id. 266). Mais, en reprenant des catégories issues de la philosophie existentialiste ou de la psychanalyse, Touraine prétend rester dans la sociologie, notamment grâce à sa conception de la subjectivation et sa méthodologie d’intervention.
18 Il s’agit, en effet, pour le sociologue intervenant, au sens tourainien, de permettre ou faciliter la mise en action de sujets « producteurs de social », « créateurs de mouvements sociaux », « porteurs de projets collectifs ». Il s’agit d’accompagner la dynamique qui conduit du principe d’identité (prise de conscience de soi comme spécifique, autonome) au principe de totalité (construction d’un monde signifiant) via le principe d’opposition (affirmation dans et par l’altérité et le conflit). Cette dialectique très hégélienne est ce qui permet l’accès de chaque sujet à l’historicité, à la prise de conscience de sa responsabilité dans l’histoire, à son statut virtuel de producteur de social. Mais tout se passe comme si, de Sociologie de l’action en 1965, à Critique de la modernité en 1992, la pensée de Touraine était passée d’une priorité à l’Histoire collective et aux mouvements sociaux à un primat de la subjectivation déplaçant l’Histoire vers l’histoire existentielle et subjective…
19 De fait, comme le fait remarquer justement Dubet dans sa Sociologie de l’expérience (1994 : 127), les trois logiques mises en évidence par Touraine (identité, opposition, totalité) se sont, en l’espace de trente ans, à la fois autonomisées et individualisées, en sorte que « tour à tour les acteurs individuels adoptent tous ces points de vue et doivent tenter de les combiner ». C’est donc bien, selon lui, par et dans « la construction de l’expérience sociale » que la subjectivité de l’individu singulier, promue au rang d’objet de la sociologie, devient le produit d’un travail réflexif qui prend la forme d’une tentative de « combinatoire de logiques autonomes » (Dubet id. : 109). La sociologie des mouvements sociaux se reconvertit ainsi en « sociologie de l’expérience ». Prenant acte de cette dissociation entre l’acteur individuel et le système social éclaté, entre l’individu aux appartenances multiples et les institutions en crise de légitimité et, souvent, d’efficacité, Dubet défend la thèse de l’impossibilité de réduire les individus à des catégories collectives pré- existantes et à des membres anonymes de collectifs différenciés. En s’individualisant, les acteurs, deviennent des « hommes pluriels » (Lahire 1999) capables de mettre en œuvre des logiques diverses et de tenir, selon le contexte et le destinataire, des discours multiples sur leurs actions et sur eux-mêmes. De la même manière, l’envahissement du discours de l’exclusion, souvent en lieu et place de celui de l’exploitation, conduit certains sujets à se culpabiliser, à imputer à leurs « manques subjectifs » ce qui relève d’abord de processus sociaux parfaitement objectifs. C’est dans et par ces processus que se révèle « une domination sociale mêlée à l’exclusion engendrant une ‘pathologie’ dans laquelle le conflit se perd » (Castel 1995 : 257).
20 Dubet rattache cette nouvelle version de l’intervention sociologique à « la sociologie clinique » (1994 : 257) c’est-à-dire, selon lui, « une sociologie de la subjectivité dont les objets pratiques ont toute chance d’apparaître comme des problèmes sociaux ». Il s’agit selon lui, désormais, de comprendre l’expérience d’un sujet comme une « combinaison de logiques d’action », une « articulation de logiques différentes » dans « la dynamique d’une activité qui constitue la subjectivité et la réflexivité » (idem : 105). Ainsi, comme dans l’analyse stratégique, le discours des individus, à la fois sujets et acteurs, est bien ici une mise en forme de leurs pratiques, une justification de leurs choix, une explication de leurs « bonnes raisons d’agir » (Boudon 1986). Mais ces paroles ne renvoient pas (ou plus) à des stratégies collectives typiques dans des jeux de pouvoir, mais à des prises de distance réflexive par rapport aux rôles et jeux sociaux, à des formes spécifiques de distanciations singulières (d’où le terme « clinique ») interdisant de les rattacher à un simple acteur collectif même contingent.
21 Alors que l’analyse stratégique s’intéressait avant tout aux énoncés des discours d’acteurs pour en induire des stratégies pratiques liées à des croyances déterminées, l’intervention de type clinique s’intéresse d’abord à l’énonciation de sujets qui s’approprient, par la parole, les leçons de leur expérience et combinent, à leur façon, des « logiques sociales » qui tentent de leur donner sens. Dans son ouvrage de 1994, Dubet présente de manière plutôt positive la posture de l’ethnométhodologie qui réduit le rôle de l’analyste à faire le « compte rendu des comptes rendus » (Garfinkel 1967) d’individus considérés comme des membres « accomplissant » des actions communes, en même temps qu’ils les mettent en récits en rendant compte de leurs actions ainsi réalisées (accountability).
22 Dubet opte plutôt pour une pratique d’intervention sociologique active, impliquant un dialogue des sociologues avec des sujets-acteurs qui explicitent, grâce aux entretiens collectifs, leur conception de leur institution, le sens de leurs activités et la manière dont ils réagissent aux contraintes de leur situation (Dubet 1983 ; 1991). Ce sont bien les paroles des membres concernés par une situation ou une action communes qui fournissent la clé de ces interprétations sociologiques. Mais il arrive aussi que des concepts sociologiques soient repris des paroles de sujets exprimant – souvent dans des entretiens collectifs – leur sentiment (par exemple, « la galère ») et reprenant, en les infléchissant, des notions socio-logiques pré-existantes (par exemple « mouvement social » ou « action collective ») pour en faire des composantes de leur langage en acte. On a ici affaire à une conception dialogique du langage impliquant des mixages permanents entre des registres relevant à la fois, à des degrés divers, de l’action et de la réflexion. Il n’y a plus de distinction entre langage de l’action et méta-langage de la connaissance des langages mixtes issus d’actions réflexives et de connaissances situées.
4. L’approche herméneutique et son auteur
23 Construite notamment dans la perspective théorique d’une sociologie des identités (Dubar 1991), centrée sur le recueil et l’analyse d’entretiens biographiques (Demazière et Dubar 1997), l’approche appelée herméneutique repose aussi, comme la précédente, sur l’hypothèse d’une coproduction de matériaux sociologiques par des sociologues et des sujets sociaux. Ceux-ci sont en outre sollicités à se faire auteurs de leurs récits de vie – ou de pratiques - exprimant ainsi des « mondes vécus » grâce à la relation d’entretien qui doit faciliter, le mieux possible, cette entreprise de co-construction d’une « identité narrative » (Ricoeur 1990).
24 L’objectif privilégié de cette approche, dans une filiation wébérienne et phénoménologique, c’est, au niveau micro-social, de recueillir et d’analyser les significations subjectives et sociales que des individus attribuent à leurs activités, à leurs relations et à leurs parcours biographiques. À travers la transcription, l’analyse et l’interprétation de leurs paroles, orientées par le souci de mettre en récit leurs pratiques en situation, les sociologues tentent ici de comprendre et d’expliquer comment se construisent des identités plurielles au sein d’une même catégorie ou situation sociale. L’hypothèse de base de cette orientation de recherche est que la mise en récit est le meilleur moyen d’accéder à des discours sous-jacents aux récits, des mondes discursifs redéfinis à la fois comme « ordres catégoriels » (Sacks 1992) et comme « univers de croyances » (Martin 1987). Ce sont à la fois des mots et des propositions, des catégorisations et des argumentaires qui expriment des mondes vécus et servent de supports à la production d’identités narratives, au sens d’intrigues de récits biographiques reconstituées au moyen d’une analyse structurale de récit (Barthes 1966).
25 L’analyse structurale de récit, analyse socio-sémantique, doit articuler deux niveaux essentiels : le niveau syntagmatique des fonctions du récit manifestant des contraintes syntaxiques, et le niveau paradigmatique des actants qui interviennent pour faire bifurquer le récit, infléchir le cours d’action. C’est à l’intersection de ces deux niveaux de description, de ces deux axes diachronique et synchronique, que se nouent les intrigues qui fournissent le sens des identités narratives. C’est par cette « double transaction, biographique et relationnelle, que se construisent les formes identitaires » (Dubar 1991), trajectoires typiques de parcours de vie. C’est la double articulation du langage qui rend compte de cette production narrative, entre contrainte syntaxique et liberté paradigmatique. Le langage est donc conçu ici comme un ensemble de formes symboliques (Cassirer 1923) permettant la construction et l’appropriation de mondes vécus et donc l’accès aux identités sociales et à l’identité personnelle, indissociable du parcours de vie et de sa mise en récit. C’est pourquoi les identités sont à la fois socialisées et individualisées (Dubar 2000), structurées et multiples (Lahire 1998), statutaires et intimes (De Singly 1998), compréhensibles et « baroques » (Schwartz 1990).
26 Pour reprendre les termes de Ricoeur (1990), cette identité narrative, concept générique pour désigner ces identités-parcours, c’est à la fois l’ipséité d’un sujet réflexif en tant qu’individu cherchant une certaine unité de soi-même, à travers l’articulation de ses logiques d’action et la mêmeté d’un auteur narratif se racontant à travers les aléas et événements de sa biographie, conçue comme production narrative de soi. Le soi est ici défini, à la fois, à la façon de Mead (1933) comme un processus biographique et relationnel, construit dans la communication avec des Autrui (significatifs et généralisés) et à la façon de Goffman (1962) comme un « porte-identités sociales », une ré- interprétation des identités attribuées par les autres sous forme d’identifications assumées ou revendiquées par les individus. L’exemple des demandeurs d’emploi refusant les identités de « chômeurs » et négociant d’autres appellations montre à quel point les catégorisations sociales sont devenues des enjeux majeurs des rapports sociaux contemporains (Demazière 2003).
27 J’ai choisi le terme « herméneutique » pour qualifier cette approche car elle fait de l’interprétation raisonnée et méthodique de matériaux biographiques, traités comme des textes analysables, la stratégie de recherche la mieux adaptée à l’approche des parcours de vie et des « mondes vécus » qui leur sont liés. C’était en effet le programme initial de l’herméneutique sociologique de Dilthey (1886) qui devait, pour être pleinement opératoire, se doter d’une méthode d’analyse sémantique et/ou sémiologique, capable de reconstituer des « mondes socio-discursifs » à partir de données langagières diverses (données biographiques notamment). Le langage y était considéré, dans l’œuvre de ce précurseur d’un nouveau courant sociologique qui influença beaucoup Max Weber, comme « vecteur de la compréhension dialogique de soi et des autres », « mode d’expression des formes élémentaires de la compréhension d’un milieu social, à une époque donnée », « formes d’expression naturelle d’auteurs s’interprétant eux-mêmes » (Habermas 1976 : 212-213) Ainsi, dans son programme herméneutique et sociologique, Dilthey préconisait-il de faire des matériaux biographiques et de leur interprétation, la clé de voûte des sciences sociales, sciences de l’esprit, « empirico-analytiques » (Passeron 1991) radicalement différentes des sciences de la nature, de plus en plus formalisées et mathématisées. Alors que ces dernières construisent une langue spécifique et artificielle, « logico-axiomatique », les sciences sociales sont faites de « langages de description empirique du monde ». Ainsi les concepts sociologiques sont-ils des « semi-noms propres », des « désignateurs semi-rigides » car « la sociologie ne peut parler dans ses énoncés finaux qu’en langue naturelle » (Passeron 1991 : 373).
28 Le retour sur le devant de la scène de ce dernier paradigme me paraît s’expliquer, entre autres, par la place qu’occupent depuis une vingtaine d’années les questions d´identité dans la sociologie contemporaine : identités professionnelles, liées à l´incertitude des évolutions économiques, la dérégulation du marché du travail, l´envahissement de la logique-compé-tence de type néo-libérale en lieu et place des régulations corporatives antérieures ; identités sexuées liées aux bouleversements des rapports entre les sexes et aux brouillages des catégories de genre ; identités symboliques, religieuses et politiques, fragilisées par la fin des grands récits et des croyances collectives de la première modernité (Dubar 2000). Or les questions d’identité sont des questions de langage. Pour faire de cette notion d’identité autre chose qu’un « mot-valise » et le transformer en concept opératoire, la seule voie consiste, me semble-t-il, à analyser à travers des corpus significatifs les manières dont les gens se définissent eux-mêmes et définissent les autres, les manières dont ils mettent ces catégorisations en récits les obligeant à agencer, combiner, justifier les choix sémantiques effectués. D’autres méthodes (lexicographiques notamment) sont possibles mais l’analyse structurale de récit devrait permettre de passer d’un corpus de récits aux types de discours sous-jacent, en découvrant et explicitant des « schèmes discursifs », argumentaires significatifs, manières idéales-typiques de dire (et donc penser et produire) des mondes, en dialogue avec un chercheur qui, avant tout, écoute : « l’herméneutique, écrit Gadamer (2004) est d’abord la théorie selon laquelle nous devons apprendre à écouter ». Ces schèmes discursifs, interprétations de chercheurs sont ainsi considérés comme des façons typiques d’exprimer des identités, multiples et changeantes, héritées et construites, assumées ou refusées, toujours bricolées et souvent remaniées. À travers elles, c’est un milieu, une époque, une culture (professionnelle ou autre) qui se dit.
5. De l’articulation de la sociologie aux sciences du langage
29 Cette approche qui suppose de pouvoir reconstituer des mondes discursifs significatifs à l’intérieur d’ensembles déterminés (champs ou systèmes sociaux, catégories sociales, cultures, etc.) suppose un gros travail empirique pour 1/ construire une relation d’enquête spécifique fondée sur la confiance 2/ choisir, de manière rigoureuse, un échantillon de personnes volontaires 3/ réussir des entretiens-récits centrés sur la personne enquêtée traitée comme auteure de son propos 4/retranscrire et coder les entretiens réalisés de manière comparable 5/ réduire chaque entretien à un schème discursif significatif (à la fois intrigue du récit et thèse du discours) 6/ extraire du corpus des formes discursives et identitaires typiques. Au-delà de la variété des vocabulaires utilisés, des logiques propositionnelles défendues, ce qui est visé ce sont des schèmes narratifs et discursifs, des champs sémantiques organisés, des modalités typiques d’énonciation (Benveniste 1974). Bref, tout ce qui, dans et par le langage, manifeste des identités, appartenances et références, cultures et mentalités, époques et contextes, ancrage des individus dans des mondes et ré- interprétations de ces mondes par ces individus. Une production discursive du social à travers une reconstitution subjective d’un parcours (Gonnin-Bolo 2007).
30 La sociologie qui met au cœur de son projet ce paradigme interprétatif ne devient pas une sociolinguistique, ni une sociologie du langage. Elle noue avec les sciences du langage des relations d’échange et de confrontation, d’utilisation de méthodes et, parfois, de dialogue dans le respect des objectifs spécifiques de chacun. Le sociologue se définissant comme « cognitif » (Cicourel 1970), pratiquant « l’analyse structurale de récit » (Barthes 1964) ou adepte de la « sémantique structurale » (Greimas 1986) ou même de certaines formes d’analyse de discours (Leimdorfer 2007), n’a pas l’analyse du langage comme objectif propre. À partir d’une des multiples façons de mettre en œuvre son objectif, il cherche à interpréter, comprendre, reconstruire des rapports sociaux (au niveau macro), des configurations sociales (au niveau méso), ou des significations sociales (au niveau micro). Bref à « faire de la sociologie » (Dubar 2006), c’est-à-dire à comprendre et expliquer des processus relationnels entre des classes, des groupes, des individus.
31 C’est une des raisons, me semble-t-il, pour lesquelles l’interdisciplinarité est si difficile, ici comme ailleurs. Impossible d’exiger des sociologues qui s’intéressent au langage et le prennent en compte qu’ils deviennent des linguistes maîtrisant l’usage de cette discipline. Impossible pour les linguistes qui ont conscience du caractère social du langage qu’ils deviennent des sociologues alliant l’art du terrain aux compétences de la conceptualisation théorique. Il faut donc apprendre à se lire, parfois à se citer, souvent à s’écouter. Des réseaux comme Langage et travail y parviennent et vont parfois plus loin : des publications communes (Borzeix et Fraenkel 2001). Souvent, les textes de sociolinguistique ou de sociologie du langage (Achard 1995) gagnent à expliciter les conceptions que les linguistes ont du rapport entre parole et langue, et les sociologues entre individuel et collectif. Tant il est plus facile de collaborer au sein d’un même paradigme qu’entre paradigmes différents. C’est vrai à l’intérieur mais aussi entre disciplines. C’est pourquoi connaître les paradigmes de l’autre permet souvent d’y reconnaître les siens.
Bibliographie
Références bibliographiques
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Résumé
L’auteur présente, à travers quatre « courants » de la sociologie française contemporaine, quatre manières de définir l’individu en relation avec quatre conceptions du langage : la sociologie de Bourdieu dite « scientifique » nomme « agent » l’être social plongé dans l’action et son langage instrumental ; l’analyse stratégique de Crozier et Friedberg appelle « acteur » un stratège exprimant un langage d’action devenant métalangage sur l’action ; la sociologie clinique de Dubet traite l’acteur comme un sujet singulier combinant des registres langagiers et l’approche herméneutique de Demazière-Dubar considère le sujet comme auteur de son récit s’appropriant un monde discursif.Mots clés
appellations de l’individu, conceptions du langage, courants sociologiques
Sociologists, language and the individual Four « schools » of current French sociology are used to present four ways of defining the individual with respect to four conceptions of language. In Bourdieu’s « scientific » sociology the social being is an « agent », using an instrumental language in the thick of the action; in Crozier and Friedberg’s strategic analysis the strategist is an « actor » using a language of action which becomes a metalanguage centred on action; Dubet’s clinical socio-logy treats the actor as a unique subject combining language registers, and the hermeneutic approach of Demazière and Dubar considers the subject as the author of a personal story in which he appropriates a discursive world.Key words
names for the individual, conceptions of language, sociological schools of thought
PLAN DE L'ARTICLE
- 1. L’agent dans la sociologie dite « scientifique »
- 2. L’analyse stratégique et son acteur
- 3. Le sujet réflexif de la sociologie clinique
- 4. L’approche herméneutique et son auteur
- 5. De l’articulation de la sociologie aux sciences du langage
POUR CITER CET ARTICLE
Claude Dubar « Les sociologues face au langage et à l'individu », Langage et société 3/2007 (n° 121-122), p. 29-43.
URL : www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2007-3-page-29.htm.
DOI : 10.3917/ls.121.0029.




