2009
Langage & société
introduction
Les langues à l’épreuve des minorités
Annette boudreau
Université de Moncton (Canada)
mourad Ali-Khodja
Université de Moncton, Nouveau-Brunswick (Canada)
Ce dossier, coordonné par Annette Boudreau et Mourad Ali-Khodja,
respectivement sociolinguiste et sociologue à l’Université de Moncton
(Nouveau-Brunswick au Canada) a trouvé son inspiration dans le colloque organisé par le Réseau français de sociolinguistique qui s’est déroulé
à Amiens en juin 2007, qui avait pour thème « Intervenir : appliquer,
s’impliquer ? ». Deux ateliers portant sur les minorités y furent présentés, le
premier intitulé « Vivre dans les marges : espaces de liberté ou de contraintes ? Réflexions sur la condition du chercheur en milieu minoritaire » et
le second « Transnationalisme et postnationalisme. Langue et identité en
mouvance. Comment saisir les changements discursifs ? ». Ces deux forums
avaient pour objet d’analyser les transformations ethnolinguistiques et
nationales induites par la mondialisation en milieu minoritaire, de montrer
leurs effets sur les discours, la construction et la reconfiguration des identités
(surtout linguistiques et culturelles), et, enfin, de mesurer l’impact de ces
changements en particulier dans les communautés minoritaires francophones. C’est donc inspirés par ces forums que nous avons regroupé les textes
ci-après – des textes qui, appliqués à des contextes francophones, analysent
chacun à sa façon, des rapports entre langues et minorités. Cette thématique nous a paru d’autant plus pertinente qu’à côté des nombreuses études
consacrées aux « Cultural Studies », aux « Gender Studies », aux « Black
Studies », etc., rares sont, à notre connaissance, celles qui portent sur les
minorités linguistiques francophones et qui s’interrogent dans le même
temps sur les rapports que ces dernières entretiennent avec les différentes
théories qui ont souvent servi à les définir et qui ont tenté d’expliquer leurs
pratiques linguistiques. Ces dernières, marquées par le contact et l’hétérogène, ont la plupart du temps été évaluées et jugées à l’aune de terrains et
de normes où les francophones sont majoritaires, ce qui eut pour effet de
dresser un tableau réducteur de leur réalité. La question qui se pose ici est
donc de savoir si les francophones ayant des pratiques linguistiques non-conformes à l’usage le plus répandu peuvent aussi se considérer comme
« francophones ».
En effet, on peut dire que les minorités linguistiques francophones ont
été en général appréhendées sur le mode du « manque » et du « retard » ;
étant constamment comparées à la norme dominante, il paraît nécessaire de
revoir les rapports qu’elles ont entretenus avec les principaux savoirs qui ont
servi à les décrire et à les analyser. De plus, en cette ère de mondialisation
et de multiplication des contacts qui l’accompagne, il n’est plus possible de
penser le locuteur francophone hors d’un espace qu’on pourrait dire mondialisé. Dans une telle conjoncture, l’occasion s’offre donc de redéfinir les
rapports entre les locuteurs du français « légitime » et les autres, et, du même
coup, de repenser les rapports entretenus à l’égard des savoirs dominants
[1]
lesquels ne parviennent pas toujours à rendre compte de la complexité du
vécu minoritaire. La création de ces nouveaux espaces discursifs verra-t-elle
une reconfiguration des modes d’appartenance à la francophonie
[2], pour
ceux qui en forment le noyau comme pour les autres ? Voilà justement ce
que les auteurs des articles de ce numéro cherchent à explorer à partir de
terrains différents.
S’arrêtant aux transformations linguistiques et discursives qui caractérisent le monde tel que nous le vivons dans la nouvelle économie mondialisée (Blommaert 2003 ; Heller et Labrie 2003), les diverses contributions
analysent les conséquences des mutations sociétales des dernières décennies
sur la langue et son rôle dans la construction identitaire. Outre celle qui
touche à l’examen des dynamiques linguistiques en milieu minoritaire et
aux enseignements que peut en tirer la linguistique générale quant aux
contraintes qu’impose la situation écologique des langues, toutes les contributions cherchent à montrer comment, dans des espaces traversés par les
mobilités transnationales de discours, de personnes et de ressources, ces
nouvelles dynamiques agissent à la fois comme des vecteurs privilégiés de
biens d’échange mais aussi comme des marqueurs d’inclusion ou d’exclusion sociaux. Dans les contextes considérés, les résultats révèlent une remise
en question significative des discours liant la langue, la nation et l’État, en
mobilisant la sociolinguistique dans sa capacité à décrire et à comprendre les
mutations discursives, langagières et sociétales en cours et traitant la langue
comme forme d’action sociale ; mais non sans explorer également d’autres
possibilités de problématisation.
La sélection des textes a voulu que les propositions retenues évoquent
principalement, d’une manière ou d’une autre, l’espace culturel politique,
culturel et linguistique canadien, espace dont l’histoire contemporaine a
fait un véritable laboratoire d’expériences linguistiques étant donné la présence de langues variées sur son territoire tout comme celle de nombreuses
variétés de français
[3]. Toutefois, cette référence au Canada permet surtout
aux auteurs d’illustrer des questions beaucoup plus générales qui concernent les minorités en général et l’ensemble des minorités francophones en
particulier. Il s’agissait en effet avant tout de nous demander ce que ces
dernières révèlent de notre approche des langues.
Prenant l’Acadie du Nouveau-Brunswick pour terrain, Annette
Boudreau et Isabelle Violette analysent les enjeux sociaux liés à la construction du savoir linguistique en milieu minoritaire. L’enjeu paraît aujourd’hui
capital étant donné le rôle accordé aux compétences linguistiques en
cette ère de mondialisation caractérisée par la mobilité des populations et
les contacts plus fréquents entre les francophones de par le monde. Les
auteurs montrent comment les changements sociaux contribuent à la
reconfiguration de l’identité acadienne, pendant longtemps forgée autour
d’un français imaginé comme pur et à l’abri de toute influence. En effet,
depuis la fin du 19e siècle, les Acadiens se sont construits en valorisant
leurs racines françaises, d’où leur acharnement à légitimer les tournures
« archaïques » et à dévaloriser tout ce qui était lié, d’une façon ou d’une
autre, à l’anglophonie. Avec la nouvelle donne internationale, on assiste
à une réévaluation des formes conservatrices et des emprunts – les deux
étant désormais dotés de valeurs symboliques renouvelées. Enfin, la multiplication des échanges favorise une redéfinition de ce que l’on entend
par « le français » et les « francophones » et amène à déconstruire la vision
essentialiste du français et de ses locuteurs qui fait fi de la diversité.
Traitant de la Belgique, Philippe Hambye analyse les dynamiques propres aux communautés ethnolinguistiques du point de vue de leurs implications quant aux situations minoritaires et majoritaires. S’appuyant sur
les leçons de l’histoire, il souligne préalablement comment la communauté
francophone de Belgique, autrefois minorité dominante, et bien qu’entrée
depuis les années 1960 en déclin économique, a néanmoins maintenu
la domination symbolique qu’elle a toujours exercée. Et de montrer à
travers l’institution scolaire et les politiques linguistiques mises en Å“uvre
par l’État fédéral, toute l’ambivalence des rapports que les communautés
néerlandophone et francophone entretiennent avec le bilinguisme – celle-ci
n’en reconnaissant pas la nécessité, mais assument malgré tout une forme
sélective de plurilinguisme, alors que celle-là s’engage à la fois dans le bilinguisme et le plurilinguisme. Soulignant tout ce que doit cette situation aux
forces à l’Å“uvre dans l’apprentissage d’une langue, il montre comment, loin
de se limiter aux seuls facteurs pratiques ou démographiques, elle met en
jeu les dimensions symboliques et les valeurs que les acteurs investissent
dans leurs rapports aux langues. Concluant que si les Belges francophones
ne forment pas un groupe minorisé en raison de leur proximité historique et linguistique à la France, ils ont été peu enclins à se différencier de
leurs concitoyens Flamands qui eux, aujourd’hui, « majoritaires » sur le
plan politique, continuent néanmoins de se comporter en minoritaires.
Considérant que leur langue est menacée et tentant de s’affirmer sur le
modèle de l’État-Nation avec une langue et un territoire, ils ne ressentent
pas de menace sur leur langue, même si la mondialisation et les politiques
européennes amorcent des changements notamment en ce qui a trait à
l’anglais, qui occupe de plus en plus de place.
Les formes linguistiques ne sauraient demeurer intouchées par l’environnement écologique dans lequel se manifestent les langues, en particulier
quand elles se présentent en situation de minorité et encore moins dans
l’état d’un de ses horizons possibles qu’est l’obsolescence. C’est ce que
montre Ingrid Neumann-Holzschuh, à partir de différents corpus provenant de la francophonie d’Amérique, plus précisément acadienne, surtout
de Louisiane mais aussi des Provinces maritimes du Canada ou de Terre-Neuve. S’intéressant à ce qui diverge, non pas évidemment d’un introuvable
français standard, mais du français tel qu’il est ordinairement parlé ailleurs,
et avant tout dans l’Hexagone (tout ce que l’on peut regrouper sous le terme
de « changements linguistiques »), l’auteur travaille la relation entre ce qui
reflète des tendances de la langue, ce qui est induit par le contact en général,
et ce qui provient d’un type de contact très spécifique (différant fortement,
par exemple, en Louisiane et à Terre-Neuve). À l’horizon de cet article, il y a
des interrogations de linguistique générale quant aux limites de la réflexion
induite par le découpage entre linguistique interne et linguistique externe,
telle que nous l’a léguée la tradition structuraliste : s’il voulait considérer
des formes linguistiques sorties de leur situation écologique, le linguiste
courrait sérieusement le risque de raccourcis par trop simplificateurs, voire
de la radicale incompréhension.
Enfin, Mourad Ali-Khodja et Annette Boudreau reviennent pour leur
part sur le concept central de ce numéro, celui de minorité. Après avoir
constaté que le concept avait fait l’objet de nombreuses analyses, ils en
rappellent la pertinence tout en soulignant les dimensions politiques,
éthiques et épistémologiques qu’il revêt aujourd’hui eu égard aux effets
combinés de la globalisation économique et de la mondialisation culturelle.
S’appuyant ensuite sur le concept d’exiguïté, appliqué au champ littéraire
par François Paré (Paré 1992) mais, à ce jour, peu connu à l’extérieur du
Canada, ils montrent tout l’intérêt de sa transposition aux sciences humaines et sociales (Ali-Khodja 2003), et, en particulier, ses implications quant
à la compréhension des phénomènes linguistiques en milieu minoritaire.
Du bref examen qu’ils font des conceptions qui ont prévalu dans la définition de La langue française et de la Francophonie, ils soulignent ce que
ces dernières ont signifié de refus de la diversité linguistique et culturelle, et
illustrent leurs conséquences quant aux phénomènes linguistiques en milieu
minoritaire. En conclusion, ils proposent quelques éléments susceptibles
de penser autrement les phénomènes linguistiques.
Par les questions que posent les articles, les problématiques qu’ils mobilisent et les analyses qu’ils proposent, cet ensemble dégage l’idée maîtresse
qui veut qu’une approche interdisciplinaire des faits de langue constitue une
condition sine qua non à la compréhension et à l’analyse des phénomènes
linguistiques en milieu minoritaire. En effet, il est essentiel pour la linguistique de prendre en considération l’éclairage des questionnements émanant
de différentes sciences humaines et sociales afin de faire sens de pratiques,
qui peuvent à première vue, sembler chaotiques et relever du « manque »,
– ce dernier généralement justifié par une théorie qu’on pourrait dire du
déficit. L’approche interdisciplinaire oblige à tenir compte des conditions
de production qui les fondent et à appréhender les pratiques linguistiques
comme des pratiques sociales dont les facteurs sociétaux sont multiples.
C’est justement ce vers quoi tendent les travaux de Stephen May : revendiquant lui-même une démarche interdisciplinaire (May 2008), l’analyse qu’il
fait des rapports entre les pratiques linguistiques et les minorités est mise à
l’épreuve de diverses problématiques – sociologiques, politologiques, historiques, juridiques et philosophiques. Il inclut ainsi à la fois une pratique
de la réflexivité, le refus d’une prétendue neutralité scientifique de la part
du chercheur et sa prise en compte des dimensions sociétales les plus larges
déterminant les phénomènes linguistiques – principes qui, par ailleurs,
prennent en considération les revendications dont sont porteuses, ici et là,
les minorités (linguistiques) avec tout ce que cela implique pour elles de
« possibilités émancipatrices » quant à la transformation de leurs conditions
politiques, culturelles et juridiques. C’est, croyons-nous, en assumant de
telles exigences que les études sur les langues en milieu minoritaire sauront
penser « l’impensé » de ces réalités et ouvrir ainsi des pistes de recherche
susceptibles de mener à la définition de nouveaux cadres épistémologiques
et théoriques qui permettraient de comprendre et d’analyser le minoritaire
et sa/ses langue(s) autrement que ne l’ont fait jusqu’à présent les pensées
dominantes.
·
Ali-Khodja, Mourad (2003), « Pour une science sociale de l’exiguïté : bilans
et enjeux de la connaissance en milieu minoritaire », Francophonies
d’Amérique, 15,7-23.
·
Boudreau, Annette, Lise Dubois (2001), « Langues minoritaires et espaces
publics : le cas de l’Acadie ». Estudios de sociolingüistica, 2 (1), 37-60.
·
Blommaert, Jan (2003), « (Commentary): A sociolinguistics of globalization » Journal of Sociolinguistices, 7/4,607-623.
·
Corbeil, Jean-Claude (1980), L’Aménagement linguistique au Québec, Montréal,
Guérin, coll. Langue et société.
·
Gauvin, Lise (2004) La Fabrique de la langue : de François Rabelais à Réjean
Ducharme, Paris, Éditions du Seuil.
·
Heller, Monica, Normand Labrie (2003), Discours et identités. La francité canadienne entre modernité et mondialisation, Cortil-Wodon, Proximités.
Éditions modulaires européennes.
·
Kymlicka, Will, (1996 2001) La Citoyenneté multiculturelle : une théorie libérale du droit des minorités, trad. de l’anglais par Patrick Savidan, Paris,
La Découverte.
·
— (2007), Multicultural Odysseys, Navigating the New International Politics of Diversity, Oxford, Oxford University Press.
·
Paré, François (1992), Les Littératures de l’exiguïté, Ottawa, Éditions Le
Nordir.
·
Loubier, Christiane (2008), Langues au pouvoir. Politique et symbolique, Paris,
Éditions l’Harmattan.
·
Mackey, William (1976), Bilinguisme et contact des langues, Paris, Klincksieck.
·
May, Stephen (2003), « Rearticulating the Case for Minority Language
Rights », Current Issues in Language Planning, Multilingual Matters,
vol. 4, n° 2,95-125.
·
— (2008), Language and Minority Rights. Ethnicity, Nationalism and The
Politics of Language, Londres, Routledge.
·
Singy, Pascal (1993), L’Image du français en Suisse Romande. Une enquête
linguistique en Pays de Vaud, Paris, L’Harmattan.
[1]
Il ne s’agit pas ici de penser les minoritaires de façon isolée, hors de toute tradition scientifique mais de les appréhender en tenant compte des conditions historiques et sociales
qui sont les leurs et qui les constituent en tant que locuteurs francophones ayant des
pratiques plus ou moins éloignées selon les cas du Centre francophone (celui-ci pouvant
varier selon le positionnement des locuteurs) (Singy 1993).
[2]
La francophonie ici n’est pas considérée dans sa dimension institutionnelle mais bien du
point de vue des locuteurs ou des collectivités qui considèrent en faire partie parce qu’ils
parlent le français.
[3]
Des nombreux travaux portant sur la situation linguistique au Canada dans une perspective écologique, on retiendra ceux de Corbeil (1980), Heller et Labrie (2003), Loubier
(2008), Mackey (1976). Puisant à la littérature ou à la philosophie politique, ces questions sont, entre autres, respectivement traitées par Gauvin (2004) et Kymlicka (2001,
2007).