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Langage et société

2012/1 (n° 139)


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Écrit par une sociolinguiste canadienne héritière de la tradition de Labov et des sociolinguistes de Montréal, l’ouvrage d’Hélène Blondeau constitue un croisement fructueux entre l’étude du français parlé et la sociolinguistique variationniste, sur le pan le plus rarement étudié, celui de la syntaxe. L’ouvrage manifeste donc un double intérêt. Il offre d’une part une présentation détaillée de questions théoriques et pratiques soulevées par le variationnisme : c’est l’une de ses originalités que de tirer parti de l’extension de la perspective du « temps réel », par opposition au « temps apparent » qui se dégage d’un corpus synchronique comportant des informateurs de différentes classes d’âge. HB pratique en effet un suivi longitudinal d’une cohorte de locuteurs, qui est rendu possible grâce à l’appui pris sur les trois recueils successifs du Corpus de Montréal : même protocole, même méthodologie, mêmes informateurs autant que faire se peut, en 1971, 1984 et 1995 – la présentation détaillée est faite dans le chapitre 3, et on peut aussi voir Vincent 2009 pour une synthèse récente sur les corpus montréalais, et les innovations méthodologiques du corpus de 1995. À cet ensemble de corpus des sociolinguistes montréalais s’ajoute la profondeur historique supplémentaire permise par le corpus Récit du français québécois d’autrefois, constitué par Shana Poplack. D’autre part, il s’agit aussi d’une étude syntaxique du français parlé, fine et solide, sur l’une des zones les plus variables du français, les pronoms. Contrairement à la plupart des nombreuses études sur les pronoms, qui s’occupent avant tout des clitiques, HB traite ici de « l’alternance entre les formes simples et composées des pronoms non clitiques du pluriel en français » (p. XIII : les formes composées sont les formes en autres, comme nous autres), et prend les pronoms forts comme ancrage d’entrée dans diverses questions syntaxiques (comme le double marquage).

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Les onze chapitres et les 254 pages de l’ouvrage s’ouvrent d’abord sur trois chapitres d’introduction, portant sur la méthode variationniste et sur les corpus québécois mis à contribution. Le texte est ensuite réparti à peu près à égalité entre la matière linguistique (chapitres 4, 5 et 6, aux pages de 53 à 140), et l’extralinguistique (chapitres 7, 8, 9 et 10, aux pages 141 à 228). Enfin, un onzième chapitre de conclusion de 12 pages est à la fois une synthèse et une bonne mise en perspective. Un plan assez attendu, donc, pour un travail variationniste.

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Le titre, ciblant vers une annonce de spécificités québécoises (autres figure sur la couverture à la fois entre guillemets et en rouge), induit de fait en erreur, car la démarche est plus subtile. En parlant de « reconfiguration d’ensemble du système pronominal en français québécois » (p. 1), HB s’inscrit dans la continuité de travaux purement syntaxique, comme Léard (1995). On est alors tentés de se poser la question : ce fameux autres, dont d’ailleurs certains français européens ont conservé au moins des traces (voir sa présence dans le français de Belgique, par exemple), comment le désigner ? Doit-il être dit québécois ? canadien ? nord-américain ? périphérique ? - ou bien relève-t-il tout simplement des potentialités du français en général, ce qui conduirait à éviter de l’assigner à une ou plusieurs variétés ? Il reste qu’un exemple comme eux autres ils disaient je parlais contre eux autres ne sera pas attendu de façon naturelle en français de France. Et l’on peut penser au parti qui en est tiré dans le titre du dernier ouvrage de Régine Robin, publié au Québec. Ce gros travail de HB est issu d’une thèse qu’elle a soutenue à la fin des années quatre-vingt-dix, mais il a été profondément mûri et remanié depuis, et tire un excellent parti des recherches subséquentes de HB (dommage que la bibliographie, pourtant substantielle, demeure un peu conservatrice). Nous avons là un bel exemple de ce qui peut être produit grâce à une méthodologie puissante, utilisée de façon rigoureuse. Ce que l’on apprend dans cet ouvrage est à la mesure des deux enjeux majeurs annoncés. Côté syntaxe, une description très détaillée des pronoms dits forts, disjoints ou toniques, qui souligne d’abord les fluctuations du vocabulaire grammatical sur cette zone (p. 53 sq.), puis les enjeux sémantiques et pragmatiques (autres comme renforcement ? ou bien comme marque morphologique indiquant un trait sémantique de pluralité ? – p. 123), et la diversité des emplois (voir tableau p. 91) dans l’alternance entre forme simple et forme complexe (eux vs eux autres), puis les contraintes linguistiques sur la variation (chapitre 6, qui exploite les résultats des analyses statistiques). Et, côté sociolinguistique, une réflexion riche et créative qui pousse au plus loin les analyses variationnistes et l’exploitation des facteurs extralinguistiques, avec des perspectives sur le temps réel, le « changement au cours de la vie » (p. 26), auquel est consacré un chapitre entier (chapitre 8, « Le passage du temps », qui met à contribution le corpus le plus ancien), tirant parti de la diversité et des aléas des parcours individuels. On voit ainsi se dégager des modifications au fil du temps dans la communauté montréalaise, la « dynamique d’alternance entre les deux variantes » (p. 229) évoluant vers une restructuration des oppositions dans le système pronominal, et en direction d’une augmentation d’emplois des formes auxquelles est reconnu davantage de prestige, les pronoms simples. En revenant sur le titre, on est alors tenté de se demander si les Québécois vont cesser de se distinguer, avec le léger déclin de autres ?

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Cet ouvrage constitue donc bien plus qu’une étude variationniste traditionnelle appuyée sur le quantitatif (ce qu’il fait aussi, avec de nombreux graphiques et tableaux), puisqu’il y a, qui court tout le travail, ce fil rouge de compréhension des enjeux de la « trajectoire sociale du changement linguistique » (p. 23 sq.) et des effets du temps sur le parler des locuteurs. Comme HB l’indique en présentant sa méthode, la plupart des études à date portant sur le changement ont favorisé soit le temps apparent, soit le temps réel approché à travers « les tendances communautaires » (p. 25). Il existe de fait très peu de travaux sociolinguistiques reposant sur le temps réel saisi à travers « un suivi de cohorte » (parmi les rares exceptions, le beau travail de Gillian Sankoff portant sur l’anglais, voir entre autres 2004).

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En particulier pour cet aspect du temps (mais solidement soutenu par toute une construction), cet ouvrage qui expose de nombreux exemples vivants, et est très joliment présenté dans la collection des Presses de Laval Voies du français, constitue un travail d’un intérêt exceptionnel pour ceux qui tiennent à l’ancrage de la réflexion sociolinguistique dans les descriptions linguistiques.

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Léard Jean-Marcel, 1995, La grammaire québécoise d’aujourd’hui. Comprendre les québécismes, Montréal, Guérin Universitaire.

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Robin Régine, 2011, Nous autres les autres, Montréal, Éditions du Boréal.

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Sankoff Gillian, 2004, « Adolescents, Young adults and the critical period : two case studies from’Seven Up’ », in C. Fought (dir.), Sociolinguistic variation, Oxford University Press.

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Vincent Diane, 2009, « Corpus, banques de données, collections d’exemples. Réflexions et expériences », Cahiers de linguistique, 33 (2), 81-96.

Pour citer cet article

« Hélène BLONDEAU Cet " autres " qui nous distingue Tendances communautaires et parcours individuels dans le système des pronoms en français québécois Québec, Presses de l’Université Laval, 2011 Compte rendu de Françoise Gadet (Universités Paris X, Modyco) », Langage et société, 1/2012 (n° 139), p. 147-149.

URL : http://www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2012-1-page-147.htm
DOI : 10.3917/ls.139.0147


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