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2006/1 (n° 161)

  • Pages : 126
  • ISBN : 9782200921712
  • DOI : 10.3917/lang.161.0037
  • Éditeur : Armand Colin
  • Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr



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Préliminaires

1

« Cas-limite des catégories lexicales », « monorhème » et « mot-phrase de la langue » (Bally, Sechehaye), « phrasillon » (Tesnière), « phrasoïde » (Damourette et Pichon), « monème phrastique » (Martinet), « phrasème » et « phrase à prédication impliquée » (Wilmet), énoncé linguistique placé « entre dire et faire », « entre deixis et anaphore » (Âwiatkowska), l’interjection ne cesse d’inquiéter les linguistes de tous bords.

2

Il est hors de doute que des mécanismes complexes, de nature linguistique et langagière, mécanismes phonétiques, grammaticaux, sémantico-pragmatiques, mais aussi affectifs, cognitifs, interlocutifs et interactifs, coopèrent pour produire ces énoncés complets, de forme ramassée, saturés de données situationnelles et de contenus implicites qu’on appelle « interjections ».

3

Nous concevons l’interjection comme un modalisateur épistémique de nature énonciativo-évaluative, élocutive, axiologique et interactive.

4

L’interjection est un signe linguistique de triple statut : indiciel, icônique et symbolique. La vocation performative et délocutive de certaines classes d’interjections assure à cette partie de discours une saillance communicative.

1 - Origines et hypothèses

5

Nous nous sommes proposé de décrire le fonctionnement de deux interjections du roumain — ZĂU et VAI —, qui sont emblématiques à plusieurs titres pour le comportement grammatical de cette classe de mots et pour les avatars qu’elle aura à subir. Ces interjections sont d’origine latine.

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1.1. ZĂU < lat. DEUS

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W. Meyer-Lübke signale que cet étymon se retrouve dans toutes les langues romanes : it. dio, log. deus, engad. dieu, frioulan ğio, français et provençal dieu, catalan deu, espagnol, dios, port. deus, judéo-esp. dio, ital. iddio < il dio.

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Ce qu’il y a de plus intéressant, c’est que, dans certains idiomes romans, les dérivés de Deus ont acquis des valeurs modales : esp. pardiez « en effet », « vraiment » ; dialecte de la Vallée Maggia fordé « peut-être ». Il en est ainsi de l’ancien italien : madio, madie et de l’ancien espagnol : madios.

9

Ajoutons, pour ce qui est du français, l’interjection pardieu ! (formée au xiiie siècle de par + dé < Dieu) et la forme du français ordinaire pardi, renforcée sous la forme assertivo-catégorique pardieu oui ! ainsi que la série d’interjections performatives et délocutives Dieu !, Ah, mon Dieu !, Bon Dieu !, Grand Dieu !, Dieu du ciel ! et un juron comme Tudieu !

10

1.2. VAI < lat. VAE (+ DATIF, par exemple : victis)

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1.3. Les hypothèses

Les hypothèses que nous défendrons visent à mettre en évidence :

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  • le caractère délocutif de ces interjections. Le fonctionnement de ZĂU et de VAI est voué à la performativité et à la délocutivité généralisée ;

  • le passage de leur statut exophrastique à un statut endophrastique, c’est-à-dire l’emploi lié, figé, de ces modalisateurs interjectifs, phénomène de nature à expliquer leur grammaticalisation par dérivation lexico-sémantico-syntaxique et l’avènement d’une axiologisation dysphorique. Nous concevons le processus de grammaticalisation comme la conversion d’une unité lexicale (l’interjection) en une structure syntaxique figée, qui entraîne dans le sillage du noyau interjectif les éléments du co-texte syntaxique de son emploi ;

  • une mutation sémantique qui accompagne cette grammaticalisation : le passage de l’expressif (du montré) à l’évaluatif-descriptif.

La traduction en français des occurrences de ces énoncés interjectifs pose de graves problèmes. La modulation propre à cette traduction dévoile le fait que la force illocutoire interjective s’effrite, elle peut même s’effacer totalement.

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1.4. Conformément à la théorie classique de la délocutivité benvenistienne (1966, 1970), une valeur sémantique fait intervenir une activité de discours ; la caractéristique du verbe délocutif, selon E. Benveniste, consiste dans le fait qu’il est dans une relation de dire avec sa base nominale. Cette théorie fut critiquée, revisitée et modifiée par J.-Cl. Anscombre (1979) qui élabora la théorie de la délocutivité généralisée. Selon cette théorie, un morphème M, ayant à l’origine une valeur sémantique S (qu’il a pu d’ailleurs conserver dans certains emplois) donne naissance à un morphème M* dont la valeur sémantique S* contient une allusion à l’emploi, en énonciation, de M avec la valeur S.

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Ce processus repose sur quatre étapes, postulées en ces termes par J.-Cl. Anscombre (1979 : 72) :

15

A : Un morphème M est considéré comme un prédicat objectif, ayant une valeur sémantique S.

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B : Utilisation de M, avec la valeur S, dans un certain type d’énonciation (apparition de l’aspect formulaire).

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C : Fabrication d’un nouveau morphème M* dont la valeur sémantique S* contient une allusion à l’emploi de M avec la valeur S.

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D : Si M* = M (identité formelle), les emplois de M cités au stade B sont relus en donnant à M la valeur S*.

Le passage de C à D n’est pas obligatoire : il n’a lieu que lorsque M = M*, et pas toujours. L’évolution qui fait passer de A à D est en effet diachronique ; c’est ce qui se passe avec nos structures interjectives.

La délocutivité généralisée étant due à un figement d’emploi, c’est-à-dire à la création d’un nouveau signe, le processus même du figement tend à conférer un caractère « objectif » à ce nouveau signe : il semble parler du monde réel (J.-Cl. Anscombre, 1979 : 73). De là l’origine du caractère mimique de beaucoup d’énoncés délocutifs, dont nos structures interjectives centrées sur ZĂU et VAI.

2 - Emplois de ZĂU

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ZĂU s’emploie pour appuyer une assertion ou une négation. Voici quelques exemples d’emploi exophrastique :

[1]

Exagerează, ZĂU (aşa) = « Vraiment, il exagère. / Ma foi, il exagère ».

[2]

Nu mai vreau, ZĂU ! / ZĂU că nu mai vreau ! = « Vraiment, je n’en veux plus ».

ZĂU renforce aussi une prière, un conseil, un ordre :

[3]

Dă-mi drumul, Ionică…, ZĂU, dă-mi drumul ! ă « Lâche-moi ! / Ah, mon Dieu, lâche-moi ! ».

2.1. Un processus de figement apparaît avec les séquences : NU ŞTIU, ZĂU ; DA, ZĂU ; NU ZĂU (= « Je ne sais vraiment pas » ;« Oui, vraiment » ; « Non, vraiment ») où l’interjection exprime le doute, l’étonnement, la surprise :

[4]

NU ŞTIU, ZĂU ce să zic = « Je ne sais vraiment pas quoi dire » / « Ma foi, je ne sais que dire ».

[5]

Tipul de ieri a fost ucis. — NU ZĂU ? = « — Le type d’hier a été tué.— Sans blague ! (pop) Sans char ! / Sans charrier ! ».

2.2. Devenu élément régisseur, le performatif ZĂU sera suivi par la conjonction CĂ (< lat. quod), introducteur d’une complétive régie :

[6]

ZĂU CĂ nu era acum momentul pentru o revoltă ostăşească ă = « Ma foi, c’était pas le moment pour une révolte militaire ! / Bon Dieu… ! / Grand Dieu… ! »

[7]

ZĂU CĂ e adevărat ! = « C’est, ma foi, vrai ! / C’est vrai, parole d’honneur ! / Je te jure que c’est vrai ! / J’en mets ma main au feu / Vrai de vrai ».

[8]

ZĂU CĂ nu pot veni = « Je vous assure que je ne peux pas venir ».

Le figement se poursuit avec les séquences ZĂU CĂ DA !, ZĂU CĂ NU ! = « Ma foi oui, non / Je t’assure/ Je te jure que oui/ que non ». Ces structures délocutives grammaticalisées, centrées sur ZĂU, engendrent des actes illocutoires assertifs, directifs ou expressifs, qui représentent une modalité véridictoire exprimée avec la force de l’évidence. Cette même véridiction apparaît lorsque l’interjection ZĂU est renforcée par aşa :

[9]

Cum să-mi atribuiţi mie sentimente de aşa perfidie ? Prea e nedrept, ZĂU AŞA ! (= « — Comment me prêter, à moi, des sentiments d’une semblable perfidie ? C’est trop d’injustice, en vérité ! »).

2.3. La grammaticalisation régie par ZĂU apparaît aussi dans une structure discursive de démenti, de réfutation, du type ZĂU DACĂ ŞTIU, glosable par « Du diable si je sais ! ».

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2.4. Dans tous ces emplois, le modalisateur ZĂU renvoie au fait que le locuteur prend Dieu à témoin pour certifier la vérité de ses dires. La diachronie étymologique explique les emplois de la langue actuelle. La délocutivité généralisée, processus par lequel un morphème M (en l’occurrence deus) ayant à l’origine une valeur sémantique S (qu’il a pu d’ailleurs conserver dans certains emplois) donne naissance à un morphème M* (toutes les structures interjectives du roumain centrées sur ZĂU) dont les valeurs sémantiques S* (les valeurs sémantico-syntaxiques ci-dessus) contiennent une allusion à l’emploi, en énonciation, de M avec la valeur S (Anscombre, 1979 : 72), témoigne pertinemment du passage diachronique de deus à ZĂU.

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Il est intéressant de signaler que le roumain populaire renferme l’expression A ZICE ZĂU, qui signifie « jurer » et dont la forme explicite analytiquement la structure du délocutif benvenistien : « dire ZĂU ».

3 - Emplois de VAI

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Les processus de délocutivité généralisée et de grammaticalisation entamés déjà par ZĂU se poursuivent dans des formes beaucoup plus accusées avec l’interjection VAI.

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3.1. VAI est un modalisateur interjectif très polysémique, qui exprime un riche éventail de réactions ou états affectifs : de la douleur (physique et/ou morale), de la souffrance au désespoir, à l’affliction, au chagrin, au regret, de la joie et de l’enthousiasme à l’admiration :

[10]

El ar răcni ca leii, dar, VAI !, nu poate plânge (Eminescu) (= « Il rugirait comme le lion, mais, hélas !, il ne peut pas pleurer »).

Renforcé par itération, VAI apparaît souvent dans le discours direct ou le discours indirect libre où la spontanéité du locuteur, son état affectif prennent le devant de la scène :

24
[11]

Aglae îşi cuprinse capul cu mâinile şi se lamentă disperată :VAI, VAI, VAI ! (Călinescu) (= « Aglae prit sa tête entre ses mains et se lamenta désespérément : — pauvre de moi ! pauvre de moi ! »).

3.2. Élément montré (au sens de Wittgenstein) ou expressif, VAI se transforme en élément descriptif, axiologique, évaluatif dans un intéressant processus de grammaticalisation, de figement qui récupère la délocutivité généralisée. Dans ce processus dérivationnel syntactico-sémantico-délocutif, VAI passe d’une catégorie exophrastique à une catégorie endophrastique et devient un prédicat modalisateur, régisseur d’une structure évaluative et axiologique qui exprime un état dysphorique, dépréciatif, défavorable. Il paraît qu’un processus similaire caractériserait l’interjection italienne GUAI.

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Ce processus de grammaticalisation et d’axiologisation est un phénomène scalaire, qui se poursuit en plusieurs étapes (sept, selon nous, comme en témoignent les encadrés qui vont suivre). Il y aura donc des degrés de figement dans la transformation de VAI exophrastique en VAI endophrastique.

3.2.1. Un premier degré, plus archaïque, nous livre la structure

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[12]

VAI mie ! (= « Miséricorde ! » ; « Pauvre de moi ! »)

[13]

VAI mie, amară-i viaţa ! Mai şubredă decât aţa ! (Călinescu) (= « Malheur à moi / Pauvre de moi, que la vie est triste ! Elle ne tient plus qu’à un fil ! »)

Ce datif clitique représente l’experienceur, le siège humain de l’état conçu comme dysphorique par l’énonciateur ; il forme avec VAI une structure de délocutivité généralisée.

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L’expression de ce datif experienceur connaîtra des formes beaucoup plus diversifiées, des formes personnelles de deuxième et troisième personnes, de première et deuxième personnes pluriel, mais aussi des structures formées à partir des clitiques enchaînés à des appositions nominales. Nos collègues roumaines Anca Gâţă et Adela Drăgan en ont relevé de nombreux exemples dans la version roumaine de la Bible (Bible de Bucarest) et elles ont comparé ces énoncés avec leurs correspondants de la version française de la Sainte Bible :

[14]

VAI ţie, Horazine, VAI ţie, Betsaida, că …(= « Malheur à toi, Chorazin, Malheur à toi, Bethsaïda ! Car, … »)

[15]

VAI vouă, cărturarilor şi fariseilor făţarnici ! (= « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! »)

Les énoncés où apparaissent ces structures expriment des actes de compassion, d’inquiétude, de reproche, de malédiction ou de blasphème.

28

3.2.2. Un deuxième degré de figement grammatical nous fournit la structure idiomatique VAI de (où de est un relateur abstrait, préposition incolore) suivie par le pronom personnel de première personne singulier à l’accusatif, forme tonique qui représente toujours l’experienceur :

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Employée dans des énoncés exclamatifs, cette formule délocutive figée exprime une riche gamme d’états affectifs, à partir du disconfort (physique ou moral) :

[16]

VAI de mine, mă sufoc ! (= « Mon Dieu, j’étouffe ! »)

[17]

VAI de mine, mi-au furat banii ! (= « Malheur à moi, on m’a volé l’argent ! »)

et jusqu’aux sentiments d’étonnement, de surprise, de consternation, de révolte ou d’indignation :

[18]

Lipseşte ceva din casă ? !… - VAI de mine, n-are el obiceiul să fure ! (= « Il manque quelque chose dans la maison ? ! Mon Dieu, il n’a pas l’habitude de voler ! »)

La locution formulaire VAI de mine peut exprimer aussi l’inquiétude, la crainte, comme elle peut exprimer l’enthousiasme, la joie, l’admiration. Elle est également apte à rendre une protestation polie destinée à évincer une réserve de l’interlocuteur ou un doute :

[19]

VAI de mine… Ce trebuie atâta insistenţă ? (Caragiale) (= « Mon Dieu, …pourquoi tant d’insistance ? »)

La structure VAI de fonctionne comme un thématiseur évaluativo-axiologique par rapport au locuteur (énonciateur).

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À partir de cette structure, l’accusatif expérienceur s’est vu exprimer aussi par les pronoms personnels de deuxième (tine) et troisième personnes (el, ea), par des pronoms personnels de première personne du pluriel (noi), de deuxième personne du pluriel (voi), de troisième personne du pluriel (ei, ele) ou par des groupes nominaux :

31
[20]

VAI de noi ! VAI de noi ! Nu ne ajută nimeni (= « Malheur à nous ! Malheur à nous ! Personne ne nous aide »).

Lorsque le GN objet de l’attitude évaluative est réalisé par un nom, celui-ci doit être déterminé. Cette structure exprime la compassion :

[21]

VAI de bieţii pescari pe care furtuna îi prinde în larg (= « Malheur aux misérables pêcheurs que la tempête saisit en haute mer »).

[22]

VAI de ţara care ajunge s-o puie copii la cale (= « Malheur au pays où les enfants se mettent à faire des manigances »).

[23]

VAI de viaţa mea ! murmură el cu durere, cât îs de ticălos ! Ce să fac ? Ce să fac ? (Sadoveanu) (= « Misère de vie, murmure-t-il amèrement, comme je suis malheureux ! Que faire ? Que faire ? »)

[24]

VAI de viaţa lui, dacă aceea pe care o iubeşte nici nu vrea să se uite la dânsul ! (= « Quelle misère que sa vie, puisque celle qu’il aime ne veut même pas le regarder ! »).

La structure VAI de est pour nous un thématiseur évaluativo-axiologique ; elle oriente l’attitude du locuteur par rapport au thème du discours, objet du contenu propositionnel.

3.2.3. Avec les locutions VAI de păcatele mele / noastre (qui s’emploie lorsque le locuteur exprime son chagrin, sa peine, son mécontentement ou la contrariété qu’il éprouve par rapport à une situation désagréable), VAI şi amar de capul1 / de pieleai / de zilelei / de steauai / de mamai / de sufletuli / de sufleţeluli / de viaţai / de cojoculi [PROi = aceluia care / cuiva], nous assistons à l’engendrement d’une anaphore associative méronomique, basée sur la relation NOMi déterminé par l’article défini [’partie inaliénable’ : partie du corps, objet personnel] + PROi [’possesseur’]. Soit synthétiquement :

32

Les expressions figées ci-dessus expriment la participation affective du locuteur à la souffrance, à la misère ou aux ennuis de l’expérienceur, conçu comme thème du discours ou objet de l’attitude propositionnelle. Dans un contexte polyphonique, cet expérienceur peut être le locuteur lui-même.

[25]

N-am dormit, măiculiţă ; că n-am somn, VAI de păcatele mele ! (Caragiale) (= « Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, malheur à moi ! »)

[26]

VAI de viaţa lui, dacă aceea pe care o iubeşte nici nu vrea să se uite la dânsul ! (= « Quelle misère que sa vie, puisque celle qu’il aime ne veut même pas le regarder ! »)

[27]

VAI de capul lor, piereau cu sutele şi ei şi caii (Negruzzi).

L’expression VAI de pielea ta ! (= « Gare à ta peau !/ Gare à toi ! ») représente un acte d’avertissement.

33

Il est à remarquer que les expressions ci-dessus, reposant sur une anaphore associative méronomique, de nature délocutive, deviennent des structures attributives lorsqu’elles se combinent avec le verbe roumain A FI (= être) pour former une prédication complexe descriptive : a fi VAI (ŞI AMAR) de sufletuli / viaţai / zilelei…PROi:

[28]

E VAI ŞI AMAR de sufletul lui (= « Le malheur et l’amertume pesaient sur son âme »).

[29]

Dacă merge tot aşa, O SĂ FIE (= futur analytique populaire du verbe A FI) VAI ŞI AMAR de noi ! (= « Si les choses vont de ce train, il y aura du malheur ! »).

[30]

Pe vremea aceea ERA VAI ŞI AMAR de ţară. (= « Le malheur et la misère pesaient sur le pays »).

3.2.4. La grammaticalisation et l’axiologisation de VAI connaissent une dérivation fort productive lorsque notre modalisateur et thématisateur engendre des locutions adjectivales et adverbiales de valeur dépréciative formées sur le modèle :

34

Ces locutions de sens dysphorique, dépréciatif, fonctionnent comme des caractérisants adjectivaux et verbaux et instaurent un rapport de comparaison grâce au relateur ca (<lat. quam). Ces locutions axiologiques et évaluatives sont des adverbiaux endophrastiques, circonstants de manière rendant un haut degré dysphorique de l’état, de l’action ou de l’événement décrit. Cette structure a résorbé dans son champ intérieur une anaphore associative méronomique :

[31]

Un bordeii ca VAI de eli / ca VAI de lume (= « une chaumière misérable »)

[32]

Necăjităi ca VAI de eai (= « malheureuse comme tout »)

[33]

Trăieşte sujet ica VAI de el i / de dânsul i (= « Il vit misérablement »).

La structure axiologique dysphorique introduite par le relateur de comparaison ca (<lat. quam) est sujette à un processus de figement qui explique les formes : ca VAI de mama PROi, ca VAI de zilele PROi (lui), ca VAI de om, ca VAI de lume, ca VAI de dumnezeu. Traduits, ces caractérisants adverbiaux intensifs, de sens dysphorique, donnent lieu à modulation : « qui se trouve dans un état misérable », « qui va très mal » ; la force délocutive interjective s’efface.

35

3.2.5. Le processus de délocutivité généralisée, de figement et d’axiologisation déclenché par le modalisateur interjectif VAI aurait pour dernier chaînon la formation par dérivation lexicale de deux verbes très productifs en roumain : A SE VĂITA et A SE VĂICĂRI.

36

3.2.5.1. A SE VĂITA « gémir » se dit pour des humains qui poussent des gémissements à cause d’une souffrance physique ou morale :

[34]

Bolnavul SE VĂITA de dureri. (= « Le malade gémissait de douleur »).

Par analogie, ce verbe s’emploie pour certains animaux et oiseaux :

[35]

Bufniţa şi cucuvaia SE VAITĂ. (= « La chouette et le hibou chuintent »).

Métaphoriquement, A SE VĂITA se dit du vent, du fleuve, de l’arbre. Et toujours métaphoriquement, le verbe s’emploie pour les cloches et les instruments de musique qui produisent des sons tristes, languissants. Le verbe A SE VĂITA engendre le dérivé postverbal VAIET « cri prolongé, gémissement, lamentation » :

[36]

VAIETUL bolnavului / vântului (= « Le gémissement du malade, du vent »).

Soit donc, pour cette étape dans la délocutivité et le figement de VAI par dérivation lexicale :

37

3.2.5.2. Le verbe A SE VĂICĂRI, familier, d’aspect fréquentatif et de sens dépréciatif, signifie « gémir, se lamenter, pousser des cris prolongés à cause d’une douleur, d’une souffrance » ; « exprimer par des paroles (par VAI), d’une manière insistante, la douleur, le mécontentement ».

38
[37]

Toată ziua SE VĂICĂREŞTE (= « Toute la journée, elle ne fait que se lamenter »).

Transitif, avec un objet humain, le verbe signifie « plaindre quelqu’un », « avoir pitié de quelqu’un » :

39
[38]

Ce o mai VĂICĂREA lumea când a auzit că se mărită cu acest beţiv. (= « Comme on la plaignait en apprenant qu’elle allait épouser cet ivrogne ».)

A (SE) VĂICĂRI engendre par nominalisation les dérivées suffixaux familiers VĂICĂREALĂ (nom) « lamentation », « plainte », « jérémiade », « soupir » (dépréciatif) et VĂICĂREŢ, VĂICĂREAŢĂ (adjectif) « pleurnicheur-euse », « pleurnichard », « geignard », « plaintif » (également dépréciatif). L’adjectif se dit des humains.

Soit donc comme dernier et de l’axiologisation de VAI :

4 - La psychomécanique guillaumienne considère que l’interjection est « représentative d’une expressivité qui a en quelque sorte dévoré et aboli l’expression »

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4.1. On sait que pour GUILLAUME l’acte de langage est un tout symbolisé par la formule componentielle : expression + expressivité = 1

41

Les deux composantes peuvent varier en proportion nécessairement inverse : plus on fait appel aux moyens linguistiques pour effectuer un acte de langage, moins grande sera la charge d’expressivité de l’énoncé ; moins on recourt aux instruments puissanciels de la langue, plus la charge d’expressivité sera grande. Ce principe guillaumien fonctionne parfaitement bien dans le cas de l’interjection.

42

4.2. La délocutivité généralisée, la grammaticalisation par dérivation syntactico-sémantique et l’axiologisation qui témoignent de la conversion du modalisateur VAI dans les structures figées mentionnées confirment notre hypothèse selon laquelle, déchue de son expressivité, VAI augmente et complexifie son expression. La dérivation grammaticale et sémantique se fait au profit de la diminution, de l’affaiblissement de la force illocutionnaire interjective.

43

4.3. Des interjections comme ZĂU et VAI fonctionnent comme marqueurs d’un mouvement cognitif, elles représentent l’attitude du sujet énonciateur par rapport au contenu propositionnel de l’énoncé. Ainsi conçues, elles acquièrent le statut de modalisateurs.

44

4.4. En élaborant, à partir de 1250, les concepts théoriques pour l’analyse du signifié grammatical, les modistes (dont surtout Pinborg) affirmaient que la même douleur, comme subie, s’exprime par une interjection, comme notion permanente, par un substantif, comme vécue dans le temps, par un verbe. Il y aurait ainsi une échelle dans la formation des parties du discours qui découpent une zone conceptuelle.

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4.5. Le processus complexe de délocutivité généralisée, de grammaticalisation, de figement et d’axiologisation, propre aux noyaux interjectifs ZĂU et VAI, confirme l’idée que l’interjection est un signe indiciel, icônique et symbolique.

Ce même processus soulève le problème de la difficulté, sinon de l’impossibilité, de la traduction des structures descriptives issues d’une interjection dans une autre langue. Le rôle de la modulation dans un transcodage de ces énoncés grammaticalisés reste ouvert.


Bibliographie sélective

  • Anscombre, Jean-Claude, 1979, « Délocutivité benvenistienne, délocutivité généralisée et performativité », Langue Française 42, La pragmatique, 69-84.
  • Anscombre, Jean-Claude, 1985, « De l’énonciation au lexique : mention, citativité, délocutivité », Langages 80, De l’énonciation au lexique, 9-34.
  • Bally, Charles, 1965, Linguistique générale et linguistique française, Quatrième édition revue et corrigée, Berne, Francke.
  • Benveniste, Émile, 1966, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard.
  • Caron-Pargue Josiane, et Caron Jean, 2000, « Les interjections comme marqueurs du fonctionnement cognitif », Cahiers de praxématique, 34, L’interjection en français, Praxiling, Université de Montpellier III, 51-76.
  • Găţă, Anca et Drăgan, Adela, 2003, « Valeurs pragmatiques du vocable roumain vai dans l’Évangile de Matthieu », Annales Universitas Apulensis. Philologica 4, Tome 2, 121-128.
  • Principes de linguistique théorique de Gustave GUILLAUME, 1973. Recueil de textes inédits préparés sous la direction de Roch Valin, Les Presses de l’Université Laval, Québec & Librairie Klincksieck, Paris.
  • Sauciuc, Gabriela-Alina, 2003, « Interjecţia vai în limba română vorbită », in Dascălu Jinga, Laurenţia & Pop, Liana (éditeurs) : Dialogul în româna vorbită, Oscar Print, Bucureşti, 261-281.
  • Świątkowska, Marcela, 2000, Entre dire et faire. De l’interjection, Wydawnictwo Uniwersytetu Jagiellońskiego, Kraków.
  • Wilmet, Marc, 2003 : Grammaire critique du français, 3e édition, Bruxelles, Duculot.
  • Cahiers de praxématique, 34, 2000, L’interjection en français, Praxiling, Université de Montpellier III.

Résumé

English

The interjection — modality, axiological investment and grammaticalization. The case of the Romanian interjections ZĂU et VAIInterjection is conceived in this paper as an epistemic modaliser whose function on the utterance level is that of an evaluation marker. The interjection as a linguistic sign is at the same time an index, an icon and a symbol. Describing the uses of the Romanian interjections VAI < vae lat. and ZĂU < Deus lat., the author conjectures that these interjectional modalisers undergo a grammaticalization based upon generalized delocutivity and axiological investment. The argument focusses on the grammaticalization of VAI, whose gradual conversion from exophrastic to endophrastic use relies on seven steps.

Plan de l'article

  1. Préliminaires
  2. Origines et hypothèses
  3. Emplois de ZĂU
  4. Emplois de VAI
  5. La psychomécanique guillaumienne considère que l’interjection est « représentative d’une expressivité qui a en quelque sorte dévoré et aboli l’expression »

Pour citer cet article

Tutescu Mariana, « L'interjection – modalisation, axiologisation et grammaticalisation. Le cas des interjections roumaines zău et vai », Langages 1/ 2006 (n° 161), p. 37-46
URL : www.cairn.info/revue-langages-2006-1-page-37.htm.
DOI : 10.3917/lang.161.0037

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