Langages 2009/2
Langages
2009/2 (n° 174)
136 pages
Editeur
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782200925666
DOI 10.3917/lang.174.0113
A propos de cette revue Site Web
Alertes e-mail

Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.

S'inscrire Alertes e-mail - Langages

Être averti par courriel à chaque nouvelle parution :
d'un numéro de cette revue
d'une publication de Andrée Borillo
d'une citation de cet article

Votre adresse e-mail

Gérer vos alertes sur Cairn.info

Cairn.info respecte votre vie privée
Article précédent Page 113-128

Vous consultezQuelques formes de corrélation hypothétique caractéristiques des situations de dialogue

AuteurAndrée Borillo du même auteur

CLLE/ERSS UMR 5263 Université Toulouse-Le Mirail aborillo@univ-tlse2.fr

Je voudrais montrer comment une situation de communication orale, qui détermine par elle-même un type de discours dans lequel un rôle important est donné aux énoncés de type interactif, est susceptible de privilégier certains modes d’expression qui s’adaptent aux conditions de son énonciation et de sa mise en fonctionnement. Les structures que je présenterai ici relèvent de la corrélation de type hypothétique dont la configuration la plus courante en français est celle d’un énoncé à deux termes : le premier figurant dans la protase, P, rend compte de ou sous-tend une hypothèse p, qui trouve dans le deuxième, l’apodose, Q, l’expression de la conclusion ou de la conséquence q, censée découler de son éventuelle réalisation ou non-réalisation. Dans ce type d’énoncé bipartite, la structure la plus courante et la plus représentative est celle où l’articulation entre les deux termes est matérialisée par une relation de subordination marquée prototypiquement par si[1][1] Quelques autre marqueurs possibles : au cas où,...
suite
 :

2

(1) Si vous avez besoin de quelque chose, appelez-moi [2][2] Je précise que tous les exemples présentés dans cette...
suite

3 Mais, comme on le sait, la subordination conditionnelle, très largement décrite dans la littérature[3][3] Voir notamment les travaux de Allaire (1982), Haiman (1983),...
suite
, n’est qu’une manière parmi d’autres de représenter l’articulation entre l’hypothèse p et la conséquence q censée en découler. Parmi les constructions auxquelles on peut également avoir recours, certaines sont d’un usage assez restreint et semblent davantage accordées à des discours écrits d’un style soutenu ou même littéraire. D’autres au contraire sont assez spontanément associées au discours oral de type dialogal car elles exploitent au mieux les conditions et les contraintes énonciatives qui président au fonctionnement de ce type de discours. En particulier, elles font appel à des facteurs tels que :

4

  • le mode d’adresse direct entre locuteur et allocutaire,
  • la manifestation du locuteur à travers la production d’actes de parole de type requête, prescription, injonction, mise en garde, conseil, etc. et l’expression de ces actes de parole de manière explicite (usage de verbes performatifs) ou de manière indirecte ou même implicite à travers l’usage du mode impératif, interrogatif ou déclaratif,
  • le recours à la modalité épistémique ou déontique témoignant de la prise en charge du locuteur ou de l’implication qu’il attend ou requiert de son allocutaire,
  • le rôle primordial du soutien prosodique fourni par des schémas intonatifs bien définis.

5 Ce sont ces constructions que je retiendrai ici pour témoigner de la vitalité du système de corrélation hypothétique tel qu’il se manifeste couramment dans les discours interactifs.

1. QUELQUES TRAITS CARACTÉRISTIQUES DE LA CORRÉLATION HYPOTHÉTIQUE EN SITUATION DE DIALOGUE

6 Pour marquer la différence, je mentionnerai tout d’abord quelques types d’énoncés qui renvoient plutôt à un registre écrit assez soutenu ou, pour le dire plus précisément, d’énoncés dont les propriétés syntaxiques répondent assez mal aux conditions qui sous-tendent le fonctionnement d’un discours oral spontané, et en particulier celui d’un discours interactif en situation dialogale.

7 a) Je citerai tout d’abord les constructions dans lesquelles la protase (P) comporte l’inversion du sujet clitique et du verbe. Plutôt que d’être marquée par le lien classique de subordination, si, dans le cas où, à supposer que, etc., la dépendance de P par rapport à l’apodose (Q) se traduit par l’inversion de l’ordre du verbe et de son sujet clitique, indice éprouvé de la non-assertion :

8

(2) Lui parlait-on de ses collègues, il se prenait à rire

9 Cela ne signifie pas que l’écrit soit exempt de formes non inversées. Dans l’exemple (2) ci-dessus, l’inversion aurait sans doute pu être évitée, suivant en cela un grand nombre d’énoncés écrits que j’ai pu relever :

10

(3) On lui parlait, il ne répondait pas

11 En revanche, on peut constater que les formes inversées sont moins attestées dans des discours de caractère oral, en particulier s’agissant de situations de dialogue[4][4] Le même phénomène se retrouverait sans doute pour l’interrogation...
suite
 :

12

(4) On te botte la fesse gauche, tu tends la fesse droite 5

13 Ceci est encore plus net lorsque le verbe est au conditionnel. Déjà à l’écrit, l’inversion apparaît comme la marque d’un style soutenu :

14

[5][5] Les exemples de discours oral que je donne dans cette...
suite
Le menacerait-on, on ne tirerait rien de lui

15 À l’oral, dans les dialogues, c’est l’ordre canonique sujet-verbe qui semble prévaloir :

16

[6][6] que est compatible avec les deux interprétations, conséquentielle...
suite
Tu m’aurais dit de mourir, je serais mort sans hésiter.
(7) Moi, … tu m’aurais fait tout ça, je tendrais pas l’autre joue

17 Cependant, aussi bien à l’écrit qu’à l’oral, toujours avec le conditionnel, on peut trouver à la césure entre les deux phrases un que qui n’a rien d’un marqueur de subordination, mais qui remplit un rôle à la fois d’appui et charnière. Déjà à l’écrit, que explicite mieux que la virgule, dont on connaît les fonctions largement indifférenciées, la complémentarité sur laquelle se fonde ce type d’énoncé corrélatif, et ce, aussi bien avec le conditionnel simple qu’avec le conditionnel composé, l’un et l’autre couplés avec l’inversion sujet clitique-verbe :

18

(8) Etablirait-on sa culpabilité, que je n’y croirais pas
(9) Il n’avait pas son adresse. L’aurait-il connue, qu’il n’eût osé lui écrire 6

19 Mais c’est surtout à l’oral, en renforcement de la pause, que que semble marquer explicitement l’amorce de la courbe descendante sur le deuxième terme et matérialiser, en couplage avec la prosodie, le lien corrélatif entre l’énoncé hypothétique P et sa conséquence en Q. Ceci explique peut-être qu’il soit largement utilisé dans les adresses directes, les répliques, etc. :

20

(10) Tu me donnerais un million que je ne te le dirais pas (11) Tu me le dirais, que je n’en croirais rien

21 b) Une autre construction corrélative est très peu attestée dans les adresses directes, du fait sans doute qu’elle ne peut pas mettre en œuvre les déictiques de 1ère et 2ème personne, c’est celle où le premier terme P est une phrase au sub-jonctif introduite par que, dans laquelle il y a généralement l’inversion du sujet et du verbe :

22

(12) Que survienne un coup dur, ils sont complètement paniqués

23 L’articulation avec le deuxième terme Q, phrase assertive au présent ou au futur, est éventuellement matérialisée par le marqueur et (ce point sera développé par la suite au § 2) :

24

(12’) Que survienne un coup dur et ils sont complètement paniqués

25 Cette construction - qu’il convient de ne pas assimiler à une forme optative exprimant un souhait ou un désir (ex. Que Dieu vous garde ! ou Dieu bénisse le roi ! ) - est peu propice à l’oral, sans doute du fait de la présence combinée de l’inversion et du subjonctif. Si l’on voulait donner de (12’) un correspondant oral, on pencherait sans doute vers quelque chose comme (12’’) :

26

(12’’) Il leur arrive un coup dur et les voilà tout paniqués

27 c) On peut enfin mentionner un autre tour relevant d’un style nettement recherché, faisant appel à un conditionnel de forme eût +p.passé au lieu de aurait + p. passé, et comportant nécessairement l’inversion du sujet clitique (13), parfois en redoublement du sujet nominal lui aussi présent (14) :

28

(13) Lui eût-il demandé de venir, elle serait accourue
(14) La route eût-elle été sèche, il n’aurait pas perdu le contrôle de la voiture

29 Il est assez probable qu’une telle construction, qui combine à la fois un conditionnel largement tombé en désuétude et l’inversion du sujet clitique, ne s’emploie guère dans une situation de dialogue oral, sinon dans une visée qui se voudrait ouvertement parodique.

30 Si les diverses corrélations hypothétiques de type parataxique que je viens rapidement d’évoquer ont tendance à être privilégiées dans des discours relevant de l’écrit, il y a d’autres formes en revanche, à propos desquelles je voudrais m’arrêter ici, qui ont en commun certains traits qui les renvoient presque obligatoirement vers une caractérisation de discours oral de type dialogal, des traits comme par exemple, 1) le fait que locuteur et allocutaire figurent les protagonistes de la situation de discours dans un rapport d’échanges directs, 2) le fait que l’hypothèse dans P et sa conséquence dans Q contiennent des éléments syntactico-sémantiques et énonciatifs fortement caractérisés : énoncés modalisés, actes de parole, verbes performatifs, constructions au mode impératif et au mode interrogatif, et enfin, 3) le fait que s’applique sur l’énoncé un schéma prosodique tout à fait caractéristique, qui peut se décrire très sommairement comme une courbe se maintenant de manière suspensive sur P pour se continuer après une légère pause par une courbe descendante sur le deuxième terme Q.

31 Ainsi, dans une situation dialogale, il est assez courant de présenter une hypothèse (p ou non p) de manière implicite, en faisant de la phrase P, qui est supposée la contenir, un énoncé adressé à l’interlocuteur, soit sous forme déclarative, généralement au présent ou au futur, soit sous forme impérative (positive ou négative), soit encore sous forme interrogative. Dans ce cas, l’hypothèse (p ou non p) n’est pas véritablement formulée, elle est seulement inférée à partir de P et conduit à faire interpréter la phrase qui suit Q, elle aussi au présent ou au futur, comme l’expression de la conséquence q qui s’ensuivrait si elle se réalisait. L’inférence est prosodiquement marquée en fin de P par la pause et l’intonation continuative que j’ai rapidement esquissées plus haut :

32

(15) Tu fais un geste, tu es mort
(16) Fais-le, tu verras ce qu’il t’en coûte
(17) N’approche pas, je te brise la carafe sur la tête
(18) Tu ne me crois pas ? tu n’as qu’à demander à ta mère

33 Dans certains de ces exemples, il peut y avoir à la charnière entre P et Q, l’insertion d’un et, matérialisant l’enchaînement entre l’hypothèse si p construite à partir de P et la suite q qui en découle dans Q. Ce type de et pourrait par exemple être ajouté en (15) et (16) ci-dessus, avec cette fonction de cheville corrélative entre antécédent et conséquent, comme il l’est effectivement dans d’autres exemples attestés, (19) et (20) :

34

(19) Recommence et je te mets au pain et à l’eau
(20) Tu m’écris un mot et je viens tout de suite

35 Dans d’autres cas, la charnière corrélative est matérialisée non pas par et mais par ou (ou certaines de ses variantes sinon, sans ça, sans quoi, autrement, etc.) pour matérialiser non pas l’hypothèse si p inférable à partir de la proposition contenue dans P, mais au contraire l’éventualité hypothétique si non p correspondant à la valeur inverse de ce même contenu propositionnel. Cela pourrait être le cas pour (17) ci-dessus :

36

(17’) N’approche pas, ou je te brise la carafe sur la tête

37 Là aussi, la phrase P, à partir de laquelle si non p est inféré, exprime une force illocutoire de requête, d’injonction, de prospective, de souhait, etc. sous les diverses formes habituelles : forme impérative, forme déclarative et éventuellement présence de verbes performatifs, de verbes ou de marqueurs modaux, etc. Dans bon nombre d’exemples attestés, ou peut sans problème être remplacé par sinon ou sans ça :

38

(21) Ouvre, ou j’enfonce la porte
(22) Il faut que tu m’aides, sinon tout ira mal.
(23) Tu feras bien d’obéir, sans ça je te ficherai une fessée

39 Ces deux types de structure de corrélation hypothétique, assez souvent présentes dans des situations de dialogue oral, peuvent être considérées comme représentatives de ce genre de discours, du fait même qu’elles font appel aux trois composantes de base qui font sa spécificité : déictiques de 1ère et 2ème personne, actes de parole directs et indirects, modalisation des énoncés.

2. LES STRUCTURES CORRÉLATIVES DE TYPE [P, ET Q]

40 Le premier terme P se présente sous la forme d’un énoncé de valeur illocutoire servant à l’expression, explicite ou implicite, de la demande ou de l’exhortation à agir ou à ne pas agir dans le futur (actes directifs du type requête, ordre, conseil, interdiction, etc.). Comme on le sait, ces actes de parole peuvent prendre des formes très diverses, mais dans le cadre de ce type de construction, j’en retiendrai essentiellement trois : forme impérative, forme déclarative et syntagme nominal à base de nom processif[7][7] La forme interrogative, d’un usage assez marginal, ne...
suite
.

2.1. P est à la forme impérative

41 Il est clair que la forme impérative ne peut pas être interprétée comme une exhortation à agir, si le conséquent Q qui suit ne se comprend pas comme l’évocation d’une situation favorable, souhaitable pour l’allocutaire (celui à qui l’on s’adresse), mais au contraire, comme l’évocation d’une situation fâcheuse, peu souhaitable pour lui. On peut donc voir qu’il ne s’agit pas dans ce cas d’un véritable impératif d’injonction mais bien de ce qui a été décrit dans d’autres études sous le nom d’impératif conditionnel (Bolinger 1977 : 161) ou d’impératif d’hypothèse (Cornulier 1985 : 145) :

42

(24) Continue à faire ce vacarme, et je vais me fâcher (25) Redis ça, et je te fais bouffer tes couilles

43 Dans cet usage de l’impératif, l’allocutaire (de type spécifique ou générique) n’est pas invité à agir mais bien plutôt à se placer dans l’hypothèse si p suggérée par le contenu de P. En suggérant si p, le locuteur envisage, dans le cadre même de cette hypothèse, son articulation avec le conséquent Q par un effet que Cornulier appelle décrochage énonciatif (Cornulier ibid : 148). Ce qui implique une analyse en deux temps successifs : dans un premier temps, le locuteur demande à se placer dans l’hypothèse p contenue dans P, et ceci étant acquis, énonce la conséquence qui s’ensuit si l’hypothèse se réalise :

44

(26) Touche-la encore une fois et je te fais battre
(et= > [8][8] La notation et = > est à lire comme « et s’interprète...
suite
si tu la touches encore une fois), je vais me fâcher

45 Dans certains énoncés, une façon de souligner cette double énonciation est de faire suivre et (ou de le remplacer) par l’expression anaphorique dans ce cas :

46

(27) Avance, et dans ce cas je tire sans hésiter

47 Cette valeur d’impératif de conditionnel (ou d’hypothèse) peut être mise en évidence, semble-t-il, en anglais par le fait qu’il permet l’usage de any là où un impératif d’injonction ne l’admet pas (l’impératif d’injonction se construisant avec some et non avec any). Un exemple tel que Find any proofs and I’ll believe you (cf. Bolinger ibid : 162) montre la possibilité qu’il y a de faire la différence.

48 Il est assez difficile de trouver un test lexico-sémantique un peu équivalent en français si ce n’est, peut-être, l’emploi de l’indéfini trop qu’on ne peut généralement pas employer sans négation dans une injonction : *Mange trop de gâteaux ! Ne mange pas trop de gâteaux ! mais qui peut apparaître dans ce que l’on peut interpréter comme un impératif d’hypothèse (ex. (28) attesté) :

49

(28) Je te préviens, mange trop de sucreries, et tu finiras obèse

50 On pourrait également citer l’emploi de seulement, qui, appliqué à certains verbes, arrive à transformer une injonction en une mise en garde : pense seulement aux conséquences ! imagine seulement ce qu’il peut arriver ! Dans un énoncé de type [P, et Q] sa présence seule suffirait sans doute pour faire interpréter l’énoncé comme une mise au défi ou une menace :

51

(29) Essaie seulement de me contredire, et tu verras ce qu’il t’en coûte

52 En revanche, dans le cas où l’impératif d’hypothèse arrive à se confondre avec un impératif d’injonction, et peut être renforcé par alors ou puis - ce qui le rapproche d’un sens consécutif, à la fois logique et temporel[9][9] Comme pour dans ce cas, une étude particulière est à...
suite
 :

53

(30) Pose-le sur la pierre couchée, et alors je te dirai ce qu’il faut faire

54 Il est difficile d’être catégorique sur le caractère injonctif à donner à P lorsque le conséquent Q s’interprète comme une éventualité favorable, souhaitable pour l’interlocuteur. Dans la majorité des cas, on comprend que l’impératif puisse être pris comme une exhortation, une invitation à agir :

55

(31) Regarde-moi en face, et je te dirai la vérité
(et= > si tu me regardes en face), je te dirai…
(32) Aide-toi et le ciel t’aidera

56 Parfois même, cela devient une évidence :

57

(33) Elle m‘a dit : « Embrasse-moi, et je te paye le ciné »

58 Cependant, pour certains énoncés, il est assez difficile de donner à P une interprétation injonctive, et sans doute préférable de ne conserver à l’impératif que sa valeur d’impératif d’hypothèse (si P..) :

59

(34) Mourez, et nous ferons le reste

60 On sent d’ailleurs qu’en ce qui concerne la prosodie, la courbe n’est pas la même selon que P traduit une véritable injonction ou qu’il renvoie à une hypothèse conditionnelle. Dans le premier cas, il semble que l’intonation adopte une courbe nettement descendante en finale de P, alors dans le second, elle garde très nettement un caractère suspensif. Ceci a été relevé pour l’anglais (cf. Rocq-Migette 2005 : 10) mais devrait être évalué plus précisément pour le français.

61 Quelle que soit la conséquence exprimée par Q, celle d’une éventualité favorable ou défavorable, il peut y avoir absence de et, avec maintien de la même intonation à l’oral (dans la transcription écrite, la virgule étant le plus souvent de règle mais pas toujours). On peut relever cette absence de et dans nombre de dialogues oraux :

62

(35) Donne-moi tes papiers, je me charge de l’affaire
(36) Brûle un feu rouge, tu verras ce qu’il t’en coûte

63 Cependant, il se peut que cette absence de et introduise quelque ambiguïté car elle peut modifier le sens de la relation qui unit les deux phrases[10][10] C’est peut-être parce que et aide à préciser l’interprétation...
suite
. Il est difficile par exemple de voir une corrélation hypothétique dans des énoncés tels que :

64

(37) Fais attention, tu vas tomber
(38) Ne touche pas ce vase, j’ai peur que tu le casses

65 (37) et (38) ne pourraient en aucune façon recevoir un et à la charnière des deux phrases car dans aucun des deux énoncés, on ne peut faire de P un impératif d’hypothèse : (… *et= > si tu fais attention, tu vas tomber), (..*et = > si tu ne touches pas ce vase, j’ai peur que tu le casses). En revanche, l’ajout de et donnerait une interprétation possible pour (39) :

66

(39) Ne bouge pas, je reviens tout de suite
(et= > si tu ne bouges pas), je reviens tout de suite.

67 On peut remarquer à ce propos que la forme négative dans P n’est pas très courante lorsque le conséquent évoque une situation défavorable, i.e. non souhaitable pour l’allocutaire. Dans ce cas, on semble préférer à la proposition impérative, une subordonnée conditionnelle en si : Si tu ne V pas… Le seul exemple que j’ai trouvé d’un impératif négatif ouvrant sur un conséquent « non souhaitable » se prolonge par un… et tu verras .. qui sonne à lui seul comme un avertissement, une mise en garde (40) :

68

(40) Ne le fais pas, et tu verras ce qu’il t’en coûte

69 On pourrait sans doute avoir le même effet de menace avec une incise du type je t’avertis, je te préviens[11][11] J’ai relevé un exemple où l’incise est dans le prolongement...
suite
.

70 Qu’il s’agisse d’une conséquence souhaitable ou au contraire non souhaitable, l’impératif, utilisé comme il se doit avec la 1ère et 2ème personne, s’inscrit tout naturellement dans un discours dialogal. Ceci n’interdit pas qu’il y ait aussi des constructions de type [P, et Q] où intervient la 3ème personne, mais dans ce cas la forme impérative est remplacée par un subjonctif introduit par que - subjonctif employé cette fois non pas pour exprimer un sens hypothétique comme dans l’exemple donné en (14) Que survienne un coup dur… , mais pour exprimer soit une requête, soit une supposition, sous la forme d’un sub-jonctif d’hypothèse de type décroché. Là aussi, selon que la conséquence en Q est positive ou négative, on donne à P une valeur d’injonction ou d’hypothèse (aidé en cela par la prosodie quand on est réellement à l’oral) :

71

(41) Qu’on ordonne et je suis prêt
(42) Qu’il commette une indiscrétion, et on pleurera deux cadavres

72 Cependant, dans cette construction au subjonctif à la 3ème personne, il est sans doute plus courant que P soit interprété comme une simple supposition (i.e. À supposer que P…). Même dans le cas où la 3ème personne couvre une forme de politesse que le locuteur est censé employer dans une adresse directe à un supérieur :

73

(43) Que Monsieur m’empoigne seulement par le cou, et je réponds du reste

74 (Ici, dans cet exemple, la présence de seulement suffit à donner à P un caractère polémique et donc à faire du conséquent une éventualité négative au cas où se réaliserait l’hypothèse posée dans ce cadre).

75 Cette 3ème personne peut également faire partie d’une construction impersonnelle, qui dans d’autres contextes pourrait correspondre à une injonction ou à un souhait (Qu’il en soit donc ainsi ! ), mais qui ici, dans une corrélation hypothétique, est le plus souvent à interpréter comme une supposition :

76

(44) Qu’il y ait une grosse crise, et nous saurons y faire face

2.2. P est à la forme déclarative, au présent ou au futur

77 Dans une corrélation hypothétique articulée par et, P peut également prendre la forme d’une déclarative au présent ou futur. Ceci peut se comprendre dans la mesure où ces deux temps sont susceptibles d’entrer dans la construction d’énoncés à valeur illocutoire de type directif si le verbe est à la 2ème personne. La forme déclarative, dans ce cas, ne représente pas une véritable assertion mais une assertion dite performative (cf. Recanati 1981), dans laquelle la phrase prend la valeur d’un acte illocutoire directif (cf. Austin 1962). C’est par exemple le sens que l’on donne assez couramment à des déclaratives telles que : tu te tiens tranquille, tu ne bouges pas, tu t’assieds là, utilisées en lieu et place des phrases impératives correspondantes.

78 a) En ce qui concerne la 2ème personne, tu et vous employés dans un discours dialogal renvoient le plus souvent à un interlocuteur spécifique (la personne particulière à qui on s’adresse). Comme dans les structures où P est de forme impérative, et matérialise l’hypothèse conditionnelle si p construite à partir de ce premier terme (hypothèse figurée dans les exemples ci-dessous par et = >). Sa réalisation éventuelle dans le futur est censée entraîner la conséquence q contenue en Q. Celle-ci peut être positive, i.e. favorable, souhaitable pour l’allocutaire :

79

(45) Tu m’écris un mot, et je viens tout de suite
(et= > si tu m’écris un mot…)
(46) Tu jures, et je te laisse passer…

80 ou au contraire elle peut être négative, i.e. fâcheuse ou dommageable pour lui :

81

(47) Tu répètes ce que tu viens de dire, et je ne t’adresse plus la parole

82 Comme dans le cas de l’impératif, on pourrait se demander si la forme déclarative n’est pas également interprétable comme un véritable injonctif, dans le cas où le conséquent Q se présente comme favorable, ex. (45) et (46). Cependant, en raison de la prosodie – courbe mélodique continuative et non pas descendante sur P – on est plutôt conduit à voir en P un déclaratif d’hypothèse, i.e. un déclaratif suscitant l’hypothèse p dans laquelle on se place pour tirer la conséquence exprimée en Q.

83 b) Il est possible que tu ou vous renvoient à un singulier ou pluriel générique (un peu comme on) et ceci, dans n’importe quel type de discours. En ce qui concerne la corrélation hypothétique étudiée ici, un prédicat avec un tu (ou un vous) générique s’interprète nécessairement dans un sens « habituel » (paraphrasable par quand on SV) :

84

(48) Il faut le savoir : vous donnez un coup de pied, et la porte s’ouvre d’un seul coup
(et= > si vous donnez coup de pied/quand on donne…)

85 Ce sens habituel tendant parfois à faire de l’énoncé une sorte d’adage :

86

(49) Vous tendez la main, et on vous mord

87

(50) Vous essayez d’être aimable, et tout ce que vous récoltez c’est des reproches

88 Ceci dit, que tu ou vous soit spécifique ou générique, P peut contenir un prédicat dont le sens n’est pas agentif, et qui de ce fait ne peut pas prendre une valeur illocutoire d’injonctif. Il n’est donc pas toujours possible d’interpréter la phrase P comme un acte de parole mais simplement comme une situation envisagée comme possible et pouvant de ce fait représenter une hypothèse, si p : :

89

(51) vous glissez, et plouf dans la mer
(et= > si vous glissez), plouf…

90 De même qu’avec P à l’impératif, et peut être absent après P, déclarative :

91

(52) Tu m’envoies un mot, je viens tout de suite

92 Avec, s’il s’agit véritablement d’oral, une pause sans doute un peu plus appuyée après l’intonation suspensive assez marquée caractéristique de ce schéma corrélatif. Mais ceci serait à vérifier sur des données réelles, car les exemples que je fournis ici ne sont que des transcriptions écrites d’échanges « construits » qui ne comportent de fait que le signe de la virgule (voir note 5).

2.3. P est un syntagme nominal

93 Le premier terme d’une construction corrélative de type [P, et Q] peut être un simple syntagme nominal qui doit pouvoir traduire une durée temporelle ou une éventualité induisant un changement de situation, qu’il s’agisse de son déclenchement, de son interruption ou de son arrêt[12][12] Il n’y a pas lieu ici d’envisager un emploi nominal...
suite
 :

94

(53) Un instant, et je suis à vous
(54) Encore un mot, et je flanque le feu à votre baraque
(55) Un signe de toi, et je viendrai immédiatement

95 On a voulu voir dans ces syntagmes nominaux le résultat d’une ellipse opérée sur un verbe à l’impératif (cf. Allaire 1982 : 536). Dans certains cas, il est vrai qu’on peut arriver à reconstituer une phrase, (53) Attends un instant… , (54) Dis encore un mot… , mais ce n’est parfois qu’au prix d’une certaine accommodation ; pour (55) par exemple, il faudrait établir un lien syntaxique avec tu fais un signe, qu’il faudrait ensuite transformer et réduire à un signe de toi. Il semble préférable de miser sur le caractère processif du nom et sur sa capacité de fonctionner comme nom prédicatif, même s’il n’est pas fait usage d’un verbe support et de toutes les variations de temps et de mode qui accompagne celui-ci, ex. faire un signe, dire un mot, faire un effort, etc. Certains peuvent d’ailleurs s’utiliser de manière indépendante : un instant ! une minute ! Allons, un petit effort ! un petit sourire ! Ici, comme premier terme d’une construction corrélative, ces noms peuvent, en l’absence de verbe support, constituer un véritable prédicat injonctif capable de servir de base à une hypothèse, qui, si elle se réalise, ouvre sur la conséquence exprimée en Q.

96 Cependant, pour qu’un P, ainsi réduit à un SN, puisse s’interpréter comme un injonctif, il faut qu’il puisse y avoir renvoi explicite ou implicite à un interlocuteur (qu’il soit spécifique ou générique) et que le verbe contenu dans le conséquent Q soit au temps présent ou futur – comme c’est le cas en (53)- (55) ci-dessus – ou au passé composé avec un sens résultatif :

97

(56) Un petit effort, et nous sommes arrivés
(57) Un pas de plus, et vous êtes mort

98 Sinon, si le temps du verbe dans Q est au conditionnel ou à l’imparfait, il n’y a pas décrochage énonciatif entre l’hypothèse si p qui émane de P et son conséquent dans Q. Dans ce cas, le SN s’interprète directement comme une hypothèse, comme dans la corrélation hypothétique classique (Si p, alors q). Comme on le voit dans les exemples ci-dessous, où l’imparfait aussi bien que le conditionnel marquent la conséquence d’une hypothèse irréelle (contrefactuelle) :

99

(58) Un pas de plus, et il culbutait dans le vide
(Il aurait fait un pas de plus, il culbutait…)
(59) Un seul faux-pas, et tu aurais tout fait échouer
(Tu aurais fait un seul faux-pas, tu aurais tout fait échouer

100 Très souvent, le SN comporte des éléments qui restreignent la quantité ou l’orientent vers le minimum : un seul, seulement, juste, un peu (un petit effort, un seul faux-pas) minimisant ainsi l’importance du changement apporté à l’action ou au procès que le SN dénote. Il peut également comporter des éléments qui expriment un ajout minime : un pas de plus, encore un mot. Les uns et les autres appliqués au nom ont pour effet d’apporter un changement à la situation, ne serait-ce que de manière minimale, de sorte que s’il se produisait, il pourrait conduire au résultat indiqué dans Q (Vous faites un pas de plus et (si c’est le cas) vous êtes mort). Un effet comparable peut être obtenu avec d’autres modifieurs qui font référence de manière très indirecte à une évolution ou à un changement (changement dans le temps, dans la quantité, dans l’intensité, etc.) :

101

(60) Un mouvement brusque, et tu casses tout
(61) Le temps de mettre mon manteau, et j’arrive

3. LA CONSTRUCTION [P, OU Q] ET LES DIFFÉRENTES VARIANTES DE OU

102 Comme je l’ai indiqué en fin du § 1, cette deuxième construction, qui en surface paraît très proche de la première [P, et Q], fonctionne sur une implication hypothétique différente, et dispose d’une plus grande variété de structures en ce qui concerne P. En effet, la fonction du marqueur ou et des quelques variantes sinon, autrement, sans ça, sans quoi[13][13] Il ne me sera pas possible ici d’examiner les variations...
suite
, etc. qui apparaissent à la charnière des deux corrélats P et Q, n’est pas comme dans le cas de et, celle de matérialiser l’hypothèse si p correspondant à la proposition contenue dans P, mais l’hypothèse de valeur inverse, si non p, lorsque la proposition dans P est positive, et au contraire si p, lorsque la proposition est négative.

103 Dans ce cas, P peut très bien s’interpréter au premier degré, comme un acte de parole de type directif ou prospectif, et de ce fait, les formes qu’il peut prendre sont beaucoup plus variées et surtout plus complexes que dans le cas de et : au-delà de phrases impératives et déclaratives à base de présent ou de futur, il peut être fait appel à des auxiliaires et semi-auxiliaires modaux, à des verbes introducteurs d’infinitive ou de complétive, etc. Cependant, on constate que, quelle que soit la forme donnée à l’énoncé P, l’hypothèse de valeur inverse qui se greffe sur son contenu se comprend bien moins souvent comme une exhortation à agir que comme une mise en garde, un avertissement ou une menace.

3.1. P1 est un énoncé performatif explicite

104 Dans cette structure [P, ou Q], il semble possible de donner à P la valeur illocutoire d’injonction en explicitant l’acte de parole par un verbe performatif à la 1ère personne du présent : je te demande, j’exige, je t’interdis, etc., alors que cette possibilité n’est guère attestée avec la structure [P, et Q] (cf. § 2) :

105

(62) J’exige quelque chose de correct, ou je ne marche pas

106 Cependant une telle formulation est assez rarement attestée dans les dialogues, sans doute parce qu’elle apparaît comme trop brutale comme injonction ou comme interdiction. Le verbe performatif apparaît plutôt en incise, et de préférence à l’intérieur d’une impérative :

107

(63) Je t’en prie, arrête, ou je vais devenir folle
(64) Dites-le-moi, je vous en supplie, ou je vais croire que vous vous moquez encore de moi

3.2. P est à la forme impérative

108 – P peut se présenter sous forme impérative si la phrase tout entière représente la proposition p, affirmative ou négative, sur laquelle se construit l’hypothèse corrélée au conséquent Q. Si cette proposition p est positive, ou matérialise l’hypothèse inverse si non p (65) ; au contraire, si elle est négative, ou matérialise si p (66) :

109

(65) Arrête, ou je fais un malheur
(ou= > si tu n’arrêtes pas), je fais…
(66) N’ y allez pas, ou nous sommes perdus !
(ou= > si vous y allez), nous sommes perdus

110 La conséquence q découlant de l’hypothèse construite sur la valeur inverse de p, doit être envisagée comme une éventualité dans le futur, imposant dans Q la présence d’un verbe au temps présent ou futur.

111 – Mais le premier terme P peut aussi correspondre à une phrase complexe, avec un verbe introduisant une proposition infinitive ou complétive.

112 a) Ce sont, pour une part, des verbes agentifs qui marquent l’effort vers la réalisation d’une action comme tâcher de, essayer de, penser à, s’efforcer de, tenter de, se dépêcher de, ou des semi-auxiliaires aspectuels portant sur son déroulement : commencer à, cesser de, arrêter de, continuer à. Employés à la forme impérative, ils transmettent une valeur illocutoire d’injonction légèrement atténuée à la phrase infinitive ou complétive qu’ils introduisent : Tâche de rester tranquille ! au lieu de Reste tranquille ! Cesse de bouger au lieu de Ne bouge plus !

113 En général, pour ces verbes, l’hypothèse conditionnelle se construit donc sur la proposition infinitive qui remplit la fonction de complément mais en prenant une valeur inverse, par exemple, négative pour (67), positive pour (68) :

114

(67) Tâche d’arriver à l’heure ou nous n’aurons plus de place (ou= > si tu n’arrives pas à l’heure), nous…
(68) Essaie de ne pas y toucher, ou tu vas t’arracher la peau, ou= > si tu y touches), tu vas…

115 Parmi ces verbes, il y en a certains qui, à l’impératif, expriment cette même valeur illocutoire d’injonction ou de recommandation, mais seulement quand ils sont à la forme négative (ex. ne pas oublier de, ne pas manquer de, ne pas négliger, etc.). Par ex. N’oublie pas de fermer la fenêtre ! revient à signifier Ferme la fenêtre !

116

(69) N’oublie pas de fermer la fenêtre, ou il fera très froid à notre retour (ou= > si tu ne fermes pas la fenêtre), il fera très froid…

117 À l’inverse, il y a des verbes introducteurs qui, sous forme négative, ont une valeur illocutoire de mise en garde, d’interdiction ou de défense. Ils se construisent en général avec une proposition infinitive : ne pas chercher à, ne pas tenter de, ne pas s’aviser de, ne pas essayer de ; plus rarement avec une complétive : ne pas s’imaginer que, ne pas compter que, etc. :

118

(70) N’essaie pas de te sauver, ou je te fais coucher en prison (ou= > si tu essaies de te sauver), je te fais…

119 Avec cet ensemble de verbes, l’hypothèse inverse a généralement une portée qui s’étend à la phrase complexe tout entière ; c’est le cas en (70) ci-dessus, dans lequel on interprète ou comme si tu essaies de te sauver plutôt que comme si tu te sauves. Mais dans certains cas, la portée tend à se concentrer sur le contenu de la phrase enchâssée elle-même, comme dans (71) :

120

(71) Ne t’avise pas de voler mon eau ou tu auras affaire à moi (ou= > si tu voles mon eau), tu auras…

121 b) Ces différents verbes, qui portent sur les divers aspects de la réalisation d’une action, ne sont pas les seuls à pouvoir s’employer à l’impératif en introduction d’une infinitive ou d’une complétive ; cela s’étend à l’ensemble des verbes de communication dire, expliquer, annoncer, etc. aux verbes constitutifs d’actes de langage injonctifs, promissifs, etc. demander, promettre, interdire, etc. c’est-à-dire en fait à des centaines de verbes qui peuvent très bien figurer dans le premier énoncé P de la corrélation.

122 Il est à noter cependant qu’avec ce deuxième type de verbes, la différence de portée que peut avoir l’hypothèse de valeur inverse a son importance car elle peut être source d’ambiguïté (cf. Borillo à paraître). En effet, l’hypothèse peut se restreindre à la proposition enchâssée dans P – ce qui est le plus fréquent :

123

(72) Dis donc à cette femme de remettre son voile ou je ne réponds plus de moi
(ou= > si cette femme ne remet pas son voile), je ne réponds…

124 Mais elle peut aussi s’étendre à la phrase complexe tout entière :

125

(73) Dis donc à cette femme de remettre son voile ou je lui dis moi-même
(ou= > si tu ne dis pas à cette femme), je lui dis moi-même

126 On notera en passant certaines formules, qui, bien que comportant l’inversion du clitique tu, sont assimilables non pas à des formes interrogatives mais impératives : veux-tu (bien) +Infinitive ou vas-tu +Infinitive (plus ou moins interchangeable avec tu vas) :

127

(74) Veux-tu te tenir tranquille, ou je te crève la peau
(75) Vas-tu te taire, ou tu quittes la maison

3.3. P est à la forme déclarative

128 De même que pour la structure [P, et Q] (cf. § 2.2), il peut y avoir ici pour P l’évocation de la réalisation possible d’une action ou d’un état dans le futur, à travers une phrase de type déclaratif généralement caractérisée par la mise au présent ou au futur du verbe ou par l’ajout de l’auxiliaire aller :

129

(76) Tu te tais ou je t’assomme à coups de flingue
(77) Tu vas m’obéir ou j’appelle la police

130 Cela peut également être fait à travers l’ajout d’un verbe auxiliaire modal contribuant à l’expression d’un acte injonctif, i.e. ordre, conseil, encouragement, interdiction : il faut, il est nécessaire de, ne pas tenter de, ne pas tarder à, essayer de, penser à, tâcher de, etc. (Certains de ces verbes ont été déjà mentionnés au § 3.2 car ils entrent également dans les formes impératives que peut prendre P) :

131

(78) Tu tâches de filer droit ou tu auras affaire à moi

132 D’ailleurs, comme pour les formes impératives, ou matérialise l’hypothèse de valeur inverse p ou non p (i.e. selon que P correspond à non p ou au contraire à p) :

133

(79) Tu n’approches pas ou tu es mort
(ou= > si tu approches), tu es mort

3.4. P est un syntagme nominal ou un syntagme adverbial à valeur prédicative

134 Comme pour la structure [P, et Q], le premier terme peut être ici aussi un syntagme nominal, ou même un syntagme adverbial, qui prend systématiquement la valeur énonciative d’une injonction sur laquelle se construit une hypothèse p de valeur inverse. En effet, il s’agit de noms susceptibles d’avoir un sens processif qui leur donne une fonction prédicative même en l’absence de verbe support, et qui les fait interpréter comme un acte de parole de nature injonctive – ordre, requête, suggestion etc. :

135

(80) Silence, ou je vous mets dehors

136

(81) Pas de larmes, ou je m’en vais

137 Ces noms ou expressions nominales sont utilisés avec ou sans négation, selon la valeur à donner à l’hypothèse de valeur inverse qui s’y attache et qui, si elle se réalise, conduit à la conséquence exprimée en Q. Ainsi, les deux énoncés (80) et (82) construits sur la base d’une relation d’équivalence syntactico-sémantique en P, ont une interprétation plus ou moins équivalente :

138

(82) Pas de bruit ou je vous mets dehors

139 De très nombreux noms peuvent être ainsi utilisés comme des prédicats de valeur injonctive, en particulier des noms d’état psychologique : calme, patience, attention, courage, etc. Certains prédicats constituent des expressions figées qui existent déjà en tant qu’actes de parole injonctifs, ex. Halte-là, haut-les-mains, bas les pattes, haut-les-cœurs, etc. D’autres correspondent à des interjections à base d’adverbes exprimant vitesse, quantité, lieu, position, etc. : vite, doucement, assez, dehors, debout, à genoux, etc. ou de participes passés de verbes positionnels : assis, couché, etc. Dans mes relevés d’exemples, un certain nombre figurent comme premier terme injonctif d’une corrélation de type [P, ou Q] :

140

(83) Haut les mains, ou je tire
(84) Dehors tout de suite, ou je t’écrase comme un cafard

141 Tous ces prédicats à base de noms ou d’adverbes ont en commun d’avoir comme corrélat une conséquence qu’il faut comprendre comme une mise en garde, un avertissement ou une menace.

CONCLUSION

142 À l’examen de ces deux formes parataxiques de corrélation hypothétique [P, et Q] et [P, ou Q], on a pu voir qu’il existe en français, à côté de formes que l’on peut appeler « classiques », « conventionnelles », qui dans l’ensemble appartiennent plutôt au registre de l’écrit et qui sont abondamment décrites dans la plupart des manuels et des grammaires du français, de nombreuse autres formes qui, bien que connues de tous et couramment utilisées, sont généralement peu évoquées et peu décrites, alors même qu’elles sont amplement attestées dans les discours oraux, et plus particulièrement dans les situations de dialogues spontanés – souvent de style familier – car elles possèdent des traits marquants qui caractérisent d’une manière très générale ce que l’on entend par discours dialogal. Toutes ces formes ont en commun d’exprimer l’incitation à agir ou au contraire à ne pas agir, le ressort étant fourni par l’évocation de l’hypothèse sous-jacente (qui n’est pas vraiment exprimée mais simplement suggérée) envisageant l’éventualité où cet acte de parole serait – ou ne serait pas – suivi d’effet, et entraînerait la conséquence contenue en Q, qui pour sa part est donnée de manière tout à fait explicite et peut être interprétée dans un sens favorable (souhaitable) ou non favorable (non souhaitable). Ainsi, promesse, exhortation, mise en garde ou menace sont construits sur un même schéma corrélatif avec la différence qu’introduit l’emploi de et et de ou pour ce qui est du sens à donner à l’hypothèse construite à partir du premier terme P ; hypothèse dont la réalisation ou la non-réalisation débouche sur une conséquence qui, elle, est clairement formulée dans le deuxième terme Q. L’étude de et et de ou devrait être complétée par celle d’un petit groupe de marqueurs qui n’ont pas pu être présentés ici, qui peuvent soit s’ajouter, soit se substituer, les uns à et (alors, dans ce cas), les autres à ou (autrement, sinon, sans quoi, sans ça). Ce prolongement de l’étude pourrait nous apprendre si tout ce qui a été dit et décrit pour et et pour ou peut être étendu à ces autres marqueurs ou si ceux-ci sont à même d’introduire de nouvelles conditions et d’aboutir à de nouveaux résultats.

Bibliographie

Références

ALLAIRE, S. (1982). Le modèle syntaxique des systèmes corrélatifs, Thèse de doctorat, Lille : Service des reproductions de thèse.

AUSTIN, J. L. (1970). Quand dire, c’est faire. Paris, Éditions du Seuil (version originale 1962 How to do things with words). Oxford : Oxford University Press.

BÉGUELIN, M.-J.&CORMINBOEUF, G. (2005). De la question à l’hypothèse : aspects d’un phénomène de coalescence. In C. Rossari (éd.), Les états de la question, 67-89. Québec : Nota Bene.

BOLINGER, D. (1977). Meaning and form. Londres : Longman.

BORILLO, A. (2001). Le conditionnel dans la corrélation hypothétique en français. Recherches Linguistiques, 25, 231-250.

BORILLO, A. (à par.). La corrélation hypothétique et la construction parataxique. In M. J. Béguelin, M. Avanzi&G. Corminboeuf (éds) La parataxe, Actes du Colloque de Neuchâtel février 2007. Berne : Peter Lang.

CHAROLLES, M. (2004). Sinon d’hypothèse négative. In A. Auchlin et al (éds), Structures et discours. Mélanges offerts à E. Roulet, 167-182. Québec : Ed. Nota bene.

CORMINBOEUF, G. (2008). L’expression de l’hypothèse, entre hypotaxe et parataxe. Thèse de doctorat, Université de Neuchâtel.

CORNULIER, B. de (1985). Effets de sens. Paris : les Éditions de Minuit.

CULICOVER, P.&JACKENDOFF, R. S. (1997). Semantic Subordination despite Syntactic Coordination. Linguistic Inquiery, 28/2, 195-217.

DEULOFEU, H.-J. (2001). La notion de construction corrélative en français : typologie et limites. Recherches sur le français parlé, 16, 103-124.

FEUILLET, J. (1993). L’hypothétique. Travaux de linguistique du CERLICO 6, 67-95

HAIMAN, J. (1978). Conditionals are topics. Language 54.3, 564-589.

HAIMAN, J. (1983). Paratactic if-clauses. Journal of Pragmatics 7, 263-281.

INKOVA-MANZOTTI, O. (2002). Les connecteurs accomodants : le cas de autrement. Cahiers de Linguistique française, 24, 109-141.

LEHMANN, Ch. (1988). Towards a typology of clause linkage. In J. Haiman and S. A. Thomson (eds), Clause combining in grammar and discourse, 181-225. Amsterdam & Philadelphia : John Benjamins.

MULLER, C. (1996). La subordination en français. Paris : A. Colin.

REBUSCHI, G. (2001) Coordination et subordination. Bulletin de la Société Linguistique de Paris, XCVI/1, 23-60.

RECANATI, F. (1981). Les énoncés performatifs. Paris : Les Éditions de Minuit.

ROCQ-MIGETTE, C. (2005). La construction de l’interdépendance : structures conditionnelles du type < p, q >, <p and/et q >, <p or/ou q >. Colloque Typologie et modélisation de la coordination et de la subordination, Paris, Lacito-ParisIII.

TRAUGOTT, E. C. et al (1986). On Conditionals. Cambridge : CUP.

 

Notes

[1] Quelques autre marqueurs possibles : au cas où, des fois que, à supposer que, etc. Retour

[2] Je précise que tous les exemples présentés dans cette étude sont des exemples attestés extraits de textes de la base Frantext (voir note 5 infra) Retour

[3] Voir notamment les travaux de Allaire (1982), Haiman (1983), Traugott et al. (1986), Feuillet (1993), Culicover & Jackendoff (1997), Rebuschi (2001), Borillo (2001). Retour

[4] Le même phénomène se retrouverait sans doute pour l’interrogation totale (interrogation oui-non) où l’absence d’inversion a de plus en plus tendance à se manifester à l’écrit, et devient pratiquement de règle à l’oral. Ou encore pour l’inversion liée à certains éléments temporels ou modaux placés en tête de phrase – par ex. celle qui est de règle pour à peine peut être omise à l’oral : A peine il reconnaît son voleur, il l’allume sans sommation ! Retour

[5] Les exemples de discours oral que je donne dans cette étude sont tous extraits de dialogues pris dans Frantext, ce qui, il faut bien l’admettre, est un choix un peu biaisé car on ne peut pas considérer qu’il s’agit véritablement d’énoncés spontanés. Ils sont cependant assez homogènes et représentatifs de ce que l’on peut appeler « dialogues recréés » ou « dialogues construits » pour pouvoir être utilisés comme données de référence. Retour

[6] que est compatible avec les deux interprétations, conséquentielle (si P) et contrefactuelle (même si P) que prend l’énoncé selon le cas. Retour

[7] La forme interrogative, d’un usage assez marginal, ne sera pas évoquée ici. Retour

[8] La notation et = > est à lire comme « et s’interprète comme… » Retour

[9] Comme pour dans ce cas, une étude particulière est à faire sur les conditions et les apports de ces deux ajouts. Retour

[10] C’est peut-être parce que et aide à préciser l’interprétation qu’on trouve ce marqueur assez couramment à l’oral . Retour

[11] J’ai relevé un exemple où l’incise est dans le prolongement non pas d’une impérative mais d’une subordonnée conditionnelle : Si tu n’obéis pas, je te préviens, tu ne me verras plus. Retour

[12] Il n’y a pas lieu ici d’envisager un emploi nominal au-delà de cette configuration [P, et Q], par ex. dans le cas de coordonnées réduites ex. une révérence, et il me laisse passer, etc. Retour

[13] Il ne me sera pas possible ici d’examiner les variations qu’entraînent ces différents connecteurs qui seront présentés dans une étude ultérieure. Retour

Résumé


Some kinds of hypothetical correlative structures are quite naturally associated withsituations of spoken dialogs as they share a number of specific features characteristic of thiskind of spoken discourse : 1) the fact that speaker and addressee interplay directly indiscursive exchanges, 2) the fact that the correlative relation between the hypothesisemerging from P and the consequence contained in Q is expressed through grammaticalconstructions and enunciative devices based on modal constituents, speech acts, imperativestructures, etc., 3) the fact that the correlative sequence must show a definite prosodicpattern (a suspensive pause on P preceding a falling intonation on Q). On the basis of thesedifferent factors, I will examine two main structure types, one with et ‘and’ representing thehypothesis si p inferred from P, the other with ou ‘or’ bringing about the hypothesis issuedfrom P but endowed with the opposite value.

PLAN DE L'ARTICLE

Article précédent Page 113-128

POUR CITER CET ARTICLE

Andrée Borillo « Quelques formes de corrélation hypothétique caractéristiques des situations de dialogue », Langages 2/2009 (n° 174), p. 113-128.
URL :
www.cairn.info/revue-langages-2009-2-page-113.htm.
DOI : 10.3917/lang.174.0113.