Langages 2012/1
Langages
2012/1 (n° 185)
152 pages
Editeur
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782200927455
DOI 10.3917/lang.185.0003
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Vous consultezLes manuscrits de Saussure : une révolution philologique

AuteurLoïc Depecker du même auteur

Université de Paris Sorbonne – Société française de terminologie

Après un siècle, la pensée de Ferdinand de Saussure continue de nous hanter[1][1] Note de l’éditeur a. Les passages extraits...
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. Cela n’est pas seulement dû à la force de sa réflexion, mais au fait que nous n’avions jusqu’à présent que peu d’accès direct à sa pensée sur la linguistique générale. Celle-ci nous est en effet parvenue grâce au Cours de linguistique générale paru trois ans après sa mort (1913) et dont Ferdinand de Saussure n’a pas rédigé une ligne. Ce Cours, publié par deux de ses disciples, Charles Bally et Albert Sechehaye, tente de reconstituer la théorie de Ferdinand de Saussure sur la linguistique générale à partir, essentiellement, des trois semestres de cours donnés par Ferdinand de Saussure à l’Université de Genève (1907, 1908-1909, 1910-1911), c’est-à-dire à la fin de sa vie.

2 Les rédacteurs du Cours n’avaient pas assisté à ses cours de linguistique générale. Seul Albert Riedlinger, qui leur fournit une synthèse qui servira de point d’appui à l’écriture du Cours de linguistique générale, a suivi le semestre d’hiver de 1908-1909. Cette synthèse s’appuie elle-même sur la compilation et le rapprochement de notes prises en cours par plusieurs étudiants. C’est dire si, de la parole du maître aux auditeurs de ses leçons et de ces derniers aux rédacteurs du Cours, les risques de déformations, gauchissements, contradictions sont nombreux.

3 C’est ce qui explique en partie le conflit des interprétations auxquelles la pensée de Ferdinand de Saussure sur la linguistique générale ne cesse de donner lieu. Car à bien des endroits, le Cours de linguistique générale s’avère problématique. L’ordonnancement en est profondément modifié, l’argumentation souvent abrupte, la terminologie fluctuante. Ainsi, on voit remplacés, des manuscrits d’étudiants, au Cours publié, « substance acoustique » par « substance phonique », « figure acoustique » par « signe matériel », « locution » par « complexus linguistique », etc. L’accumulation des déformations et gloses dues aux rédacteurs du Cours est impressionnante. Robert Godel a été l’un des premiers à attirer l’attention sur ces contradictions (Les sources manuscrites du Cours de linguistique générale de F. de Saussure, 1957). Et Rudolph Engler l’un des tout premiers à mettre en regard la somme des manuscrits disponibles pour la compréhension de ces sources (1967-1968 sqq.).

4 Or, si le Cours de linguistique générale reste problématique, on ne peut être aidé par ce que Ferdinand de Saussure a publié de son vivant. L’essentiel de ses publications porte sur des questions de grammaire comparée et de reconstruction de l’indo-européen, non directement sur des éléments de linguistique générale. Même si on aperçoit çà et là quelques indications dans ce sens. Ainsi regrette-t-il qu’il n’y ait pas de « théorie vraie de la langue »[2][2] Compte rendu de Kritik der Sonantentheorie de Schmidt,...
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.

5 Il subsiste pourtant des milliers de feuillets manuscrits, manuscrits de la main de Ferdinand de Saussure et manuscrits d’étudiants présents à ses cours (Sources manuscrites, p. 36-37). Beaucoup ont été publiés depuis 1954, date à laquelle Robert Godel publie les premières notes autographes (Notes inédites de F. de Saussure, Cahiers Ferdinand de Saussure 12, 1954). Elles portent aussi bien sur des questions de phonétique, morphologie, étymologie, histoire des langues anciennes, que sur les problématiques du signe ou de la méthode en linguistique. De même, des cours de linguistique générale pris en note par les étudiants, qui commencent alors d’être mis au jour (CFS 15, 1957). Sitôt entré dans ce labyrinthe, on voit se construire, des notes autographes aux notes d’étudiants, malgré les ruptures, ratures, reprises, ajouts, une véritable théorie de linguistique générale.

6 L’évènement déclencheur qui a mis en lumière cette question a été la découverte, en 1996, de nouveaux manuscrits dans l’orangerie du château des Saussure à Genève. L’édition qui en est faite en 2002, avec d’autres fragments déjà connus, par Simon Bouquet et Rudolph Engler sous le titre d’Écrits de linguistique générale par Ferdinand de Saussure, est une révélation, même si elle n’en livre qu’une partie (Gallimard, 2002). Malgré l’hétérogénéité de ces notes et leur amplitude chronologique, on y saisit une pensée en apparence familière, mais en décalage, souvent, avec les développements du Cours de linguistique générale de 1916. Si l’on passe à la correspondance de Ferdinand de Saussure, largement inédite (voir cependant Benveniste 1964), et aux trois séries de cours de linguistique générale des années 1907-1911 transcrits par ses étudiants, on approche de façon souvent très précise la pensée de Ferdinand de Saussure à la fin de sa vie. Lus pas à pas, dans une perspective chronologique, ces manuscrits suggèrent ou livrent le sens de la démarche de Ferdinand de Saussure, ainsi que plusieurs clés à la compréhension de sa théorie. Corpus saussurien qu’il faut sans cesse reparcourir : au moins, les textes publiés par Ferdinand de Saussure, les notes autographes, les lettres manuscrites, les notes d’étudiants, etc. Ensemble demeuré longtemps ignoré, inaccessible et dispersé.

7 Il faut pour cela essayer de se déprendre des idées reçues par un siècle de commentaires du Cours de linguistique générale. On s’aperçoit ici, quasiment à chaque pas, du décalage entre les manuscrits et le Cours de linguistique générale. C’est dans cette direction qu’il est apparu nécessaire de parcourir ces fragments pour approfondir certains points-clés de la théorie de Ferdinand de Saussure. Car ils introduisent au cœur de sa pensée, dont le cheminement conduit de la pratique de la grammaire comparée des langues anciennes à la linguistique générale.

8 Nous sommes donc parti de cette constatation : il y a nécessité aujourd’hui de ressaisir la pensée de Ferdinand de Saussure. D’abord, par souci philologique, au vu des découvertes récentes. Ensuite, au regard des besoins des sciences du langage, dont certains principes restent flous, alors que leur élucidation se trouve en germe chez Ferdinand de Saussure. Nous avons réuni pour cela les principaux lecteurs des manuscrits saussuriens. « Manuscrits saussuriens » : on s’interrogera ici, à maintes reprises, sur les notions de manuscrits ou corpus saussuriens, voire sur celle d’archives. Le présent recueil a pour but d’apporter des éclairages nouveaux sur ce que l’on pensait savoir de Ferdinand de Saussure, sur les documents dont nous disposons aujourd’hui, sur la démarche à adopter pour entrer dans ces textes, sur des points de théorie de linguistique générale, comme la valeur, la substance, l’arbitraire, etc.

9 Tout cela pris dans le conflit des interprétations, que met en valeur François Rastier. Simon Bouquet va dans cette direction, en s’interrogeant sur le projet épistémologique de Ferdinand de Saussure. Estanislao Sofia met en valeur la difficulté d’édition de ces textes, en donnant à voir une partie du puzzle que représente De l’essence double du langage, manuscrit retrouvé en 1996. Sur des questions plus particulières, Gabriel Bergounioux retrace certains des cheminements qui ont conduit Ferdinand de Saussure de la grammaire historique à la linguistique générale, en portant un regard critique sur le Cours de linguistique générale. Maria Pia Marchese montre combien plusieurs grands concepts de la théorie sont déjà présents chez Ferdinand de Saussure, avant ses cours de linguistique générale. Dans cette direction, Marie-José Béguelin situe certaines convictions initiales de Ferdinand de Saussure à l’époque du Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes (1878). Bernard Laks remet en contexte les travaux de Ferdinand de Saussure en insistant sur la question de la valeur considérée d’un point de vue phonétique. Loïc Depecker montre l’unité des manuscrits qui permettent de comprendre la portée du concept de valeur chez Ferdinand de Saussure. Enfin, John Joseph revient sur quelques-uns des écrits de jeunesse de Ferdinand de Saussure.

10 Une conclusion s’impose : il y a nécessité aujourd’hui d’une révolution philologique qui ressaisisse en profondeur la pensée de Ferdinand de Saussure.

Bibliographie

Références

[COLL] Cahiers Ferdinand de Saussure n° 15, 1957, Genève : Droz.

BALLY C. & GAUTIER L. (1922), Recueil des publications scientifiques de Ferdinand de Saussure, Société anonyme des éditions Sonor, Genève : Payot.

BENVENISTE É. (1964), « Lettres de Ferdinand de Saussure à Antoine Meillet », Cahiers Ferdinand de Saussure 21, 91-130.

BOUQUET S. & ENGLER R. (2002), Écrits de linguistique générale par Ferdinand de Saussure, Paris : Gallimard.

GODEL R. ([1957] 1969), Les Sources manuscrites du Cours de linguistique générale de F. de Saussure, Genève : Droz.

GODEL R. (1954), « Notes inédites de F. de Saussure », Cahiers Ferdinand de Saussure 12, 49-71.

SAUSSURE F. de (1878), Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes, Leipzig : B.G. Teubner.

SAUSSURE F. de (1931), Cours de linguistique générale, publié par Charles Bally et Albert Sechehaye, avec la collaboration de Albert Riedlinger, Paris : Payot. (3e éd. corrigée)

SAUSSURE F. de (1957), « Cours de linguistique générale (1908-1909) : Introduction », Cahiers Ferdinand de Saussure 15, 6-103. [Publié, d’après des notes d’étudiants, par Robert Godel.]

SAUSSURE F. de (1967-1968), Cours de linguistique générale, édition critique par R. Engler, t. 1, Wiesbaden : Harrassowitz.

SAUSSURE F. de (1974), Cours de linguistique générale, édition critique par R. Engler, t. 2, Wiesbaden : Harrassowitz.

SCHMIDT J. (1897), « Compte-rendu de Kritik der Sonantentheorie », Indogermanische Forschungen VII, Anzeiger, p. 216. [Réimp. dans Bailly & Gautier (1922), Recueil, 539-541.]

 

Notes

[1] Note de l’éditeur a. Les passages extraits des écrits publiés par Saussure et ses manuscrits autographes figurent entre guillemets et en italiques. À des fins de commodité pour le lecteur, ils sont pour la plupart extraits des Écrits de linguistique générale par Ferdinand de Saussure (Gallimard, 2002). b. Cahiers Ferdinand de Saussure (CFS) désigne une revue consacrée aux questions relatives à la pensée de Saussure, non ses cahiers manuscrits. Retour

[2] Compte rendu de Kritik der Sonantentheorie de Schmidt, in Indogermanische Forschungen VII. Anzeiger (1897 : 216) ; Recueil (1922 : 539-541). Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Loïc Depecker « Les manuscrits de Saussure : une révolution philologique », Langages 1/2012 (n° 185), p. 3-6.
URL :
www.cairn.info/revue-langages-2012-1-page-3.htm.
DOI : 10.3917/lang.185.0003.