Le Carnet PSY 2004/4
Le Carnet PSY
2004/4 (n° 90)
44 pages
Editeur
DOI 10.3917/lcp.090.0019
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La fabrique des bébés : passions pour L’embryon, 6ème Colloque Médecine et Psychanalyse, organisé par le Pr Danièle Brun, Paris, 10 et 11 janvier 2004


Ces journées sur le thème de La fabrique des bébés : passions pour l’embryon ont suscité des débats prenant appui sur des situations cliniques et ont réuni divers spécialistes tous impliqués dans la question du soin, de la thérapie, de la demande, mais aussi du désir d’enfants. C’est bien sûr l’embryon, toujours au cœur des discussions, qui est à l’origine de la passion perceptible dans la tonalité des débats. Passion pour l’embryon, tout à la fois synonyme de plaisir mais aussi de souffrance, celle-ci ayant d’ailleurs été largement évoquée non seulement à propos des couples en mal d’enfants, mais aussi des médecins confrontés aux questions déontologiques pesantes, que suppose l’évolution constante de la technique et du savoir. La présentation de Danièle Brun, respectueuse de la singularité des positions respectives des médecins et des psychanalystes, mais aussi du caractère résolument ouvert des débats, se situait dans la perspective de voir les psychanalystes s’investir dans la diversité et la complexité des interrogations médicales.

2 C’est d’abord l’intérêt des médecins en dialogue avec les psychanalystes sur la question des origines et des mystères de la création, qui a transcendé ces journées d’études. Car il va sans dire que la passion des femmes pour la possession d’un bébé, rejoint et alimente celle des médecins à la recherche des techniques les plus sophistiquées de “fabrique” des embryons, ainsi que celle des psychanalystes à la recherche des fondements de ce désir. Il est donc apparu que les différents professionnels furent chacun à leur manière véritablement portés par le désir irrépressible de connaître quelque chose de cet inaccessible “embryon-futur-bébé”.

3 Pourtant notre capacité de maîtrise du vivant se dérobe toujours, comme nous l’a bien montré en début de matinée Didier Sicard (Président du Conseil Consultatif National d’Ethique : CCNE), interrogeant notre capacité à supporter l’incertitude. L’échographie embryonnaire en est un bon exemple car “aussi fulgurants que soient les progrès de la médecine, la maîtrise d’un destin par l’image reste une illusion”. Les progrès de la technique appliqués à la médecine nous interrogent sur le prix à payer pour cette évolution, dont on peut prendre en exemple “la défusion” entre le fœtus et sa mère, menaçant peut-être le lien ontologique les unissant comme garant du sentiment de sécurité, non seulement du fœtus mais aussi de l’être à venir.

4 En tout état de cause, il n’existe pas de vérité, fut-elle médicale, sans son potentiel de conséquences néfastes. Les progrès des techniques médicales posent donc la question des risques que notre société est encore capable de prendre aujourd’hui, face à la science qui repousse sans fin les limites de l’incontrôlable. Pourtant, souligne encore Didier Sicard, notre volonté croissante de maîtrise, luttant inlassablement contre le désordre dont l’être humain est issu, engendre non seulement de l’angoisse mais aussi une certaine déshumanisation que cachent mal les indéniables avancées scientifiques.

5 C’est ainsi qu’avec Roland Gori, il est possible de s’interroger de manière poétique sur ce qu’est “le soleil si ce n’est un faiseur d’ombre ?”. La rationalité produit des restes liés, entre autres, à la question de l’enfantement comme insécable de celle de la fin de vie, c’est-à-dire de la mort. Pourtant le vrai, ajoute t-il, ce qui concerne les enjeux proprement psychiques de la mise au monde d’un enfant, se dérobe au milieu de toute cette exactitude. La technique qui confine à une désacralisation du corps humain risque de nous conduire à une certaine mélancolie, à l’instar de celle bien connue des anatomistes ! Mais au delà, c’est aussi la place nouvelle qu’occupe la technique médicale qui modifie, au moins en partie, le statut de la grossesse et les rapports sociaux.

6 En effet, poursuivit Roland Gori, aujourd’hui la grossesse d’une femme doit être médiatisée par la médecine, au risque de faire de celle qui ne s’y référerait pas une mauvaise citoyenne. Il est donc fait délégation à la société et plus encore à la médecine, de juger du bien fondé de la grossesse, alors qu’il y a peu de temps encore, ce rôle était joué par la religion ou la famille. Ces réflexions alimentées par une discussion avec la salle, permirent qu’une certaine vision de la psychanalyse s’exprime en dehors de toute idéologie, mais à l’abri d’une psychologie du sens commun. De nos jours, l’embryon suscite donc à la fois fascination, séduction, étrangeté mais aussi rejet. Il est simultanément support de rêves ou de cauchemars pour nos projections. Il est en tout cas un objet “hyper” investi, mais sur quel mode ? La clinique des interruptions médicales de grossesse apporte des éléments de réponse car elle témoigne, paradoxalement, que la décision de la femme de se séparer de son fœtus, est généralement immédiate lorsqu’elle apprend que son futur bébé présente un risque d’anomalie.

7 Et c’est Bernard Golse qui, en nous rappelant les considérations de Freud au sujet du deuil mélancolique, suggère que si le fœtus supposé pathologique n’offre pas trop de résistances au désinvestissement de la mère -du moins dans un premier temps - c’est peut-être parce qu’il s’agit d’un objet essentiellement investi narcissiquement. Ceci éclaire alors, d’un certain point de vue, non seulement la passion actuelle pour l’embryon mais aussi les enjeux de la maternité et plus encore de la procréation médicalement assistée. Le désir d’enfant pouvant parfois se résumer au souhait “d’un embryon comme je veux pour l’enfant que je veux” comme nous le dit le titre de l’intervention d’Arnold Munnich.

8 Quant à la question inhérente à la précédente et liée à l’origine de la vie humaine, elle s’est avérée extrêmement complexe. Si au siècle dernier on faisait remonter cette origine à la naissance du bébé, aujourd’hui l’évolution extraordinaire des techniques d’échographies repousse constamment cette limite “naturelle”. Actuellement, c’est donc la distinction à certains égards arbitraire entre embryon et fœtus, qui apporte une tentative de solution à une question qui finit toutefois toujours par échapper. A ce propos, c’est Bernard Golse qui nous invita à réfléchir au caractère apparemment infini de cette quête des origines, le mouvement centripète de la recherche nous faisant constamment remonter aux débuts, de plus en plus précoces, de l’être humain. Mais jusqu’où ? En tout état de cause, cette éternelle quête, repérable dans les domaines de la médecine, de la pédopsychiatrie et de la psychanalyse, cette curiosité pour le dedans nous confrontent pourtant au constat édifiant, que “le point zéro de l’être humain se dérobe toujours”. Qu’en est-il alors des origines de la pensée ? Quand peut-on parler d’appareil psychique ? Et peut-on vraiment objectiver le point zéro de son développement ?

9 Autant de questions qui nous ont ramenés, peut-être bien malgré nous, dans le domaine de l’incertitude. La pensée, en effet, ne se réduit pas à l’activité cérébrale qui seule est objectivable. “La naissance n’est pas un tout” mais il est permis de penser, avec Didier Houzel, que le développement du psychisme est progressif. Lorsque le bébé vient au monde, certaines parties de son psychisme sont probablement nées, tandis que d’autres ne le sont pas. Alors, à travers cette discussion, ce qui peut faire sens comme nous le suggère très justement Bernard Golse, en écho à l’intervention de Dominique Lecourt, c’est l’idée que l’une des spécificités de l’être humain est inhérente à sa capacité de penser ses origines ainsi que ses pulsions, c’est-à-dire à sa pulsion pour la quête des origines.

10 C’est donc d’une façon implicite que la demande centrale adressée par la médecine à la psychanalyse s’est exprimée à travers la question de ses limites : limites du savoir médical, limites de l’intervention dans le champ des procréations médicalement assistées, limites enfin de sa capacité de maîtrise.

11 Concrètement aujourd’hui, les progrès de la science permettraient “presque” de valider toutes les demandes d’enfants fussent-elles totalement folles. L’argument technique, en matière de procréation ne constitue plus un frein au désir des couples stériles d’avoir un enfant, ou à celui des parents porteurs de maladies génétiques d’avoir un embryon sein. Mais, jusqu’où est-il raisonnable d’aller sans prendre le risque d’une certaine diabolisation de la médecine ? Voilà sans doute l’une des thématiques centrales de ces journées largement articulées aux apports cliniques mais aussi philosophiques, sur l’idée même de nature humaine dont Dominique Lecourt, philosophe et Président du Comité d’Ethique de l’IDR, nous a entretenus à travers sa très riche intervention intitulée La nature humaine en question. Si l’histoire nous rappelle qu’il fut de bon ton, dans les années 1960, de penser que la nature humaine n’existait pas, ce sontles avancées récentes de la biotechnologie qui amenèrent à repenser cette notion qui a su résister aux différents rejets qu’elle a affrontés. Son argumentation reposait en partie sur les travaux du philosophe Jürgen Habermas, qui propose de fonder une méthodologie des sciences sociales à partir du marxisme, tout en dénonçant l’eugénisme nouveau participant à l’évolution des techniques médicales.

12 En effet, les craintes et les questions que posent à la société les manipulations génétiques sur les cellules germinales qui transmettent le patrimoine héréditaire de l’humanité, n’auraient pas lieu d’être si l’homme n’était que culture et liberté. Toutefois, il paraît tout aussi fallacieux de croire que le comportement humain ne soit contrôlé que par les aspects biologiques de l’espèce. D’ailleurs, nous a rappelé très pertinemment Dominique Lecourt, en son temps déjà, Denis Diderot avait apporté des éléments de réponses à ces questions en empruntant à la médecine une conception holiste du vivant, soutenant ainsi un monisme vitaliste opposé à une distinction entre le corps et l’esprit. Les phénomènes moraux ne peuvent s’expliquer par des lois biologiques et la nature humaine s’organise dans le jeu des relations affectives des êtres humains pris dans un rôle social.

13 La nature humaine n’est pas une donnée en soi et l’embryon-futur-bébé à partir de sa naissance, reste à être humanisé par les voies bien connues de l’éducation, l’apprentissage et la culture. Toutefois, ajoute Dominique Lecourt, méfions nous aussi de l’évolution de notre société qui a trop tendance à voir dans l’individu la “suprême valeur” qui confine à l’individualisme, dont nous souffrons tous aujourd’hui. Dans le domaine de l’échographie, par exemple, faut-il craindre que la place de plus en plus grande dévolue à l’image, menace le lien ontologique entre le fœtus et la mère ? Ou que les progrès techniques aient de fâcheuses répercussions sur la notion même de nature humaine ? C’est du moins en ces termes que la question fut posée par plusieurs intervenants qui, en s’appuyant sur l’exemple concret des procréations médicalement assistées, évoquèrent la crainte que le diagnostic préimplantatoire contribue à une certaine forme d’eugénisme. L’éthique de l’espèce pouvant à l’extrême se présenter comme un crime contre l’humanité. Un autre point fort des débats a donc consisté dans l’idée que l’augmentation constante de notre capacité de maîtrise produit une autre forme d’obscurité. La question de la naissance de la vie psychique, par exemple, échappe toujours à l’évolution de la technique. Les différents point de vue dont il fut ainsi débattu trouvèrent un enrichissement considérable à l’articulation des données de la médecine et de la psychanalyse, permettant d’éclairer par petites touches ces parts d’obscurité.

14 L’intervention de Fernand Daffos et Bettina Bessières intitulée l’humanisation de la miniature engendra une vive réaction dans le public. L’attention soutenue de la salle visualisant les photographies de fœtus actifs dans le ventre de leur mère, se chargea de lourdeur teintée d’effroi, lorsque la démonstration nous amena à voir des photographies de fœtus malformés, autopsiés après avoir fait l’objet d’une interruption médicale de grossesse. Les réactions passionnées de la salle ne furent-elles pas l’expression de cette brutale intrication entre réalité et fantasme ?

15 Cet exposé fut en tous cas l’occasion pour ces obstétriciens de nous rappeler que la vie intra-utérine, objectivée très tôt aujourd’hui grâce à l’échographie, n’existait jusqu’à une époque récente que dans la relation entre le fœtus et sa mère et ce, notamment, au travers des premiers mouvements perceptibles du fœtus. Autant dire que de tous temps c’est la perception par la mère des mouvements du foetus qui témoignait de la vie, ce que la technique médicale a bouleversé avec l’échographie obstétricale, objectivant la grossesse bien avant que la mère ait une quelconque sensation de la présence d’un futur bébé dans son ventre.

16 Cette révolution entraîna un débat nécessaire, notamment au regard de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse, sur la différence entre l’embryon et le fœtus. Et s’il est apparu qu’il ne pouvait y avoir de clivage entre ces deux dénominations d’un même “objet”, comme nous l’a rappelé Danièle Brun, la seule différence qui, en la matière pourrait exister, proviendrait de l’observateur lui-même.

17 L’intervention de René Frydman a poursuivi cette plongée au plus profond de la question des origines et du statut de l’embryon à travers ses réflexions sur le clonage reproductif et thérapeutique. Après nous avoir rappelé clairement la technique du clonage, il a fait part de son point de vue sur la polémique qui agite la planète au sujet de l’interdiction ou non du clonage thérapeutique.

18 La technique du clonage ne fait plus aucun mystère aujourd’hui, par contre sur notre planète la polémique continue au sujet de l’interdiction ou non du clonage thérapeutique, sachant que la majorité des spécialistes s’accorde sur l’absolue nécessité d’interdire le clonage reproductif. Pourtant, aujourd’hui continue René Frydman, cette réflexion se heurte encore en France à la difficulté de définir un statut à l’embryon. L’épineuse question de ce statut continuant toujours d’alimenter le débat qui sépare les défenseurs et les opposants à l’avortement.

19 En écho à cette polémique sur le statut de l’embryon, Jean Allouch, adopta un ton résolument léger, voire humoristique, pour aborder la question de l’origine, non pas de l’être humain cette fois, mais de la grossesse. C’est ainsi qu’il nous a rappelé, de manière à la fois poétique et sciemment provocatrice, qu’il est impossible de savoir ce qui est en jeu chez une femme quand elle s’engage dans la maternité : “une femme qui se dirige vers la maternité est sourde, aveugle et muette”. Ce constat amène logiquement à une réflexion sur la demande de grossesse, des mères ou des couples stériles, à laquelle sont confrontés les gynécologues dans les services d’obstétrique et de médecine de la reproduction. C’est à partir de cette réflexion sur la validation de la demande d’un enfant, à laquelle peuvent se livrer aujourd’hui les médecins, grâce aux progrès de la science que des débats agitèrent la salle, notamment autour des distinctions entre la demande et le désir d’une part, mais aussi entre l’offre et la demande de l’autre. Bien qu’aucune réponse tranchée n’ait été apportée, cette polémique a permis d’argumenter utilement les problèmes concrets et éthiques inhérents à l’application médicale des progrès de la science.

20 C’est d’ailleurs en écho à ces considérations qu’Arnold Munnich nous fit part de statistiques intéressantes au sujet du diagnostic préimplantatoire (DPI), visant à assurer aux parents porteurs de maladies génétiques par exemple, la certitude d’un enfant sain. En effet, un tiers des couples ayant consulté des médecins afin de bénéficié d’un DPI, choisiraient in fine de recourir à une grossesse naturelle. Mais, nonobstant ces éléments plutôt rassurants, Arnold Munnich n’a pourtant pas manqué d’inciter à la prudence, en dénonçant notamment les risques d’acharnements procréatifs, mais également ceux liés à une extension inconsidérée des indications de procréation médicalement assistée. “Ce n’est pas d’emblée qu’on tombe dans l’horreur” ajouta-t-il. La transformation de la médecine des soins, en médecine de la prédiction, fait écho à la question d’Henri Atlan au sujet du “caractère inhumain de la science”. Dans ce domaine en effet le plaisir du savoir dépasse toujours celui de la gravité et c’est bien ce dont il faut se méfier.

21 La discussion introduite par Jacques André et Jacques Cheymol a porté sur les conditions de la consultation dans un service de médecine destiné à la fabrique des bébés. Il fut notamment question du probable inconfort dans lequel sont placés les couples confrontés à un véritable jury de spécialistes, délivrant finalement une autorisation de procréer. Mais cette conclusion fut surtout dominée par la recherche d’une articulation entre les principes de la médecine et ceux de la psychanalyse et ceci en rejetant toute forme de diabolisation de la science. Et c’est sur l’idée selon laquelle les “restes” engendrés par cette science de pointe qu’est la procréation médicalement assistée, constituent l’objet même de la réflexion psychanalytique, que s’est terminée cette première journée de colloque.

22 La seconde journée, toujours dominée par cet esprit d’ouverture et de collaboration féconde fut marquée par la présence de Pierre Jouanet, Paul-Laurent Assoun, Eliane Gluckmann, Conrad Stein et Jean Bergeret. A travers les ateliers, les médecins ont pu se poser des questions et des interrogations utiles au quotidien de leur pratique ce qui est sans aucun doute le signe de la pertinence et de la validité de ces rencontres entre médecins et psychanalystes.
Catherine Dupuis
Maître de conférences
Université de Lille 3

 

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POUR CITER CET ARTICLE

« Colloques », Le Carnet PSY 4/2004 (n° 90), p. 19-22.
URL :
www.cairn.info/revue-le-carnet-psy-2004-4-page-19.htm.
DOI : 10.3917/lcp.090.0019.